Ms. cit. fol. 72, r°, à fol. 81, r
2. (Juestiones totius libri phisicorum édité a Magistro Johanne Huiudam. De molu. Liber vii“ phisicorum. Queritur 70 circa ultimum capituluni hujus VII1, in quo Aristotiles ponit multas régulas de comparationibus motuum secundum liabitudinem ad motores, et est hec questio de primis duobus regulis, videlicet utrum lie due régulé sunt vere. — Queritur 8° et ultimo magis generaliter de illis regulis Aristotilis quas ipse ponit in ultimo capitulo hujus VII1 phisicorum utrum sint universaliter vere (Bibl. Nat., fonds lat., ms. n° 1/1.723, fol. g4, col. a, à fol. g5, col. a). — Acutissimi philosophi reverendi Magistri Joiiannis uuridani subtilissime questiones super octo phisicorum libros Arislotelis. Parisiis, i5og, fol. cvii, col. b, à fol. cviii, col. d.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
LES ORIGINES DE LA CINEMATIQUE (suite). - ALBERT DE SAXE
Le premier auteur que nous voyions, après Bradvvardine, soucieux de préciser la notion de vitesse, c’est Albert de Saxe ; les écrits de cet auteur nous manifestent clairement, d’ailleurs, la double influence qu Albert a subie de la part de Thomas Bradwardine et de la part de Jean Buridan.
L’influence du maître d’Oxford saute aux yeux de celui qui ouvre le petit ouvrage d Albert de Saxe si souvent imprimé sous ce titre : Tractatus proportionum . Cet ouvrage, en effet, que certains manuscrits 1 intitulent : De proportionibus motuum, n’est pas un traité d Arithmétique ; comme le De proportione velocitatum in motibus, c’est de Mécanique qu’il a l’intention de discourir. Aussi le livre d’Albert de Saxe est-il composé exactement sur le même plan que le livre de Bradwardine.
En ce livre-là, comme en celui-ci, nous lisons, tout d’abord, une théorie purement mathématique des rapports et proportions ; mais cette théorie n’est là qu’à titre d’introduction aux considérations de Mécanique qui vont suivre.
Lorsque l’auteur aborde ces dernières, il s’empresse de nous avertir qu elles sont le principal objet de son enseignement : « His tnsis, videndum est de principali intento , scilicet penes quid attendatur proportio velociiatum in motibus ; et primo, penes quid tanquam penes causant ; secundo, penes quid tunquam penes effectum. y
Non seulement le sujet dont Albert entend discourir est celui dont Bradvvardine s est occupé, mais encore Albert divisera son discours comme Bravvardine a divisé le sien.
Il examinera, en premier lieu, comment la vitesse d’un mouvement dépend de la cause qui produit ce mouvement (penes quid tanquam penes causant), c’est-à-dire qu’il recherchera comment cette vitesse dépend de la grandeur de la puissance et de la grandeur de la résistance. Ce premier chapitre sera un chapitre de Dynamique. (
i. Par exemple, le ms. n° 7.368 (fonds latin) de la Bibliothèque Nationale qui, du fol. i4, r°, au fol. 26, v° reproduit ce traité, et qui porte, au fol. 26, v° : Expliciunt proportionnes motuum. Deo gratias.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME ^5
En second lieu, le Maître parisien analysera le mode de variation de la vitesse quant à son effet (penes quid tanquam pênes effeclum) ; il recherchera comment la grandeur de la vitesse se relie à 1 espace parcouru par les diverses parties du mobile et au temps employé à les décrire. Ce second chapitre formera un petit traité de Cinématique.
La Dynamique d Albert de Saxe, comme celle de Bradwardine, se résume en la grande loi péripatéticienne : La vitesse avec laquelle un mobile se meut est proportionnelle au rapport de la puissance à la résistance. Mais en l’admission de cette loi, le Maître de Paris marque moins d assurance que le Maître d’Oxford ; visiblement, sa confiance a été ébranlée par la discussion de Buridan ; en l’exposé que donne le Tractatus proportionum, divers emprunts sont faits à cette discussion ; ces emprunts sont encore plus nombreux et plus reconnaissables au cours des deux questions 1 qu Albert de Saxe consacre à la discussion des règles posées par Aristote au VIIe livre de la Physique. Parmi ces emprunts, il en est un que nous retrouvons en ces deux écrits d’Albert de Saxe, et qui mérite une mention particulière ; il concerne la supposition qui explique l’accélération de la chute des graves par un im petus acquisitus.
Mais le chapitre du Tractatus proportionum qui est consacré à la Dynamique ne nous doit pas retenir plus longtemps ici ; ce qui doit solliciter notre attention, c’est le chapitre, consacré à la Cinématique, par lequel l’ouvrage se termine.
Ce chapitre commence par les paroles que voici :
« N une restât videre penes quid attendatur vélocités motus tanquam penes ejfectum ; et primo, de motu locali ; secundo , de motu augmentationis ; tertio, de motu alterationis . »
Ce programme ne nous marque pas seulement les divisions du chapitre que nous nous proposons d’analyser ; il en découvre en même temps toute l’étendue. Formé par la Philosophie péripatéticienne, Albert donne au mot mouvement toute l’ampleur qu’il prend en la Physique d’Aristote ; il ne discourra pas seulement, comme Bradwardine et comme notre Cinématique moderne, du mouvement local, mais encore du mouvement d augmentation et du mouvement d altération. Par là, son Tractatus proportionum va devenir le type des traités De tribus motibus, De triplici motu.
i. Aculissimæ quæsliones super libros de physica auscullationc ab Ai.berto de Saxonia edilæ; lib. VII, quæst. vu et quæst. vm.
l\~() LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
De tribus prædicamentis in quibus fit motus que nous verrons se produire jusqu’aux premières années du xvie siècle.
Ce qu’il dit du mouvement local, il le partage en deux paragraphes dont l’un est consacré au mouvement local droit, c’està-dire au mouvement de translation . et l aulre au mouvement local circulaire, c’est-à-dire au mouvement de rotation.
La vitesse du mouvement rectiligne est mesurée, selon Albert de Saxe, par la longueur de la ligne décrite en tant de temps par un point du mobile.
Toutefois, en la formule qui énonce cette définition, une complication est introduite ; Albert lui donne cet énoncé : « Velocitas motus localis recti attenditur penes spatium lineale verum vel imaginatum descriptum a puncto tnedio vel æquivalenti corporis moti in tanto vel in tanto tempore. » Notre auteur, en effet, ne veut pas d’une définition qui s’appliquerait seulement à la translation d’un point ou d’un corps indéformable ; il veut que les divers points du corps animé d’un mouvement rectiligne puissent, en même temps, se déplacer les uns par rapport aux autres, que le corps puisse éprouver des condensations et des dilatations. Les divers points du corps, en ce cas, ne se meuvent plus tous avec la même vitesse ; quel est celui dont la vitesse doit être choisie comme propre à mesurer la vitesse même du corps ? Il est inadmissible, au gré d’Albert, que ce soit le point dont le mouvement est le plus rapide. La vitesse du mouvement rectiligne pris par le mobile, c’est, en ce cas, la vitesse d’un certain point moyen qui peut être matériellement réalisé au sein du corps, mais qui peut aussi, d’un instant à l’autre, coïncider avec des parties matérielles différentes du corps, en sorte qu’il demeure le même point seulement par équivalence.
Visiblement, ces considérations portent la trace de l’influence exercée par le petit traité De proportionalitate motuum et magnitudinum que nous avons analysé au paragraphe VIII. Cette influence se révèle de nouveau, et. d’une manière encore plus nette, en ce qu’Albertutius va dire du mouvement circulaire.
En un mouvement de rotation uniforme, que faut-il appeler vitesse du mobile P
La vitesse est-elle mesurée par l espace linéaire que décrit le point milieu du rayon du mobile, « sicut vult una opinio, » ou bien par l’espace linéaire que décrit le point équidistant de la concavité et de la convexité de l’orbe animé d’un mouvement de rotation, « sicut voluit una opinio » ? L’opinion à laquelle Albert fait cette double allusion est celle que soutenait le petit écrit auquel
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
Bradvva rdine a attribué ce litre : De proportionalitate motuiim et magnitudinum. Elle concorde fort bien, semble-t-il, avec celle que le Maître parisien, probablement inspiré par ce petit traité, a admise au sujet du mouvement rectiligne. Il se refuse, cependant, à mesurer de la sorte la vitesse du mouvement de rotation.
La définition à laquelle, assez malencontreusement, il donne la préférence, c’est celle que nous avons entendu prôner par Thomas Bradvvardine : La vitesse du mouvement circulaire se mesure par la longueur de la ligne que décrit le point du mobile qui se meut le plus rapidement.
Si Albert de Saxe nous semble avoir été mal inspiré lorsqu’il a suivi, en cette question, la trace de Thomas Bradvvardine, il nous paraît avoir reçu de son propre génie une plus heureuse impulsion lorsqu’il a défini la velocitas circuitionis que nous nommerions aujourd’hui la vitesse angulaire : « La vitesse de rotation (velocitas circuitionis), » dit-il, « se mesure par l’angle décrit autour du centre ou de Taxe de cette rotation, cet angle étant comparé au temps [employé à le décrire] ; en sorte que, si deux mobiles tournent autour du même axe, et, en un temps égal, décrivent des angles égaux, on dira qu’ils circulent également [vite] autour de cet axe ; et si les angles décrits sont inégaux, qu’ils circulent inégalement vite. Cette conclusion résulte évidemment de la manière de parler communément employée par les astrologues. Il est à savoir qu’une telle vitesse de rotation, à proprement parler, ne saurait être comparée ni à la vitesse du mouvement rectiligne ni à la vitesse du mouvement circulaire, car un angle 1 et une ligne ne sont pas comparables entre eux. »
1 Assurément, comme Maître Albert de Saxe en fait ici la remarque, la notion de vitesse angulaire fut, de tout temps, impliquée dans le langage que les astronomes avaient accoutumé d’employer ; encore est-il juste d’attribuer quelque mérite à celui qui l’a, le premier, formellement définie.
Nous laisserons, pour le moment, ce que le Maître parisien dit du mouvement d’augmentation et du mouvement d’altération ; la suite de cette étude nous amènera à y revenir.
L’analyse du Tractatus proportionum nous a montré comment Albert de Saxe s’était attaché à l’étude de la vitesse en un corps
1. Le texte que nous avons sous les yeux est celui qui a pour coloplion : Mugistri alberti de Saxonia proportionum libellus finit féliciter qui Venexie summa cum diligentia fuit impressus per rnagistrum Andreatn catharensern Die XXI lulii MCCCCXXXLVII (sic). En cet endroit, par une erreur évidente, il porte arcus au lieu d'angulus.
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dont les diverses parties ne se meuvent pas aussi rapidement les unes que les autres. Mais, en cet écrit, nous n'avons rien rencontré qui traitât d’une vitesse variable d’un instant à l’autre. Ce n'est pas que ce nouveau sujet fût étranger aux méditations d Albertutius, car il va nous en entretenir en une de ses questions sur le De Cælo d Aristote 1.
Cette question est ainsi formulée : « Le mouvement du Ciel, d orient en occident, est-il régulier ? »
C'est afin d’y répondre qu Albert de Saxe pose une distinction dont Walter Burley avait déjà fixé les principes 2 et cpie nous allons reproduire :
« 11 faut savoir, » dit-il, « qu’il y a une différence entre le mouvement régulier et le mouvement uniforme. L’uniformité du mouvement est relative aux diverses parties du mobile ; on nomme mouvement uniforme le mouvement dont se meut un mobile, lorsqu’une partie de ce mobile se meut aussi vite que toute autre partie. Si une pierre tombe, bien que son mouvement soit, à la fin, plus rapide qu’au commencement, il est dit cependant uniforme au sens propre du mot, parce qu’une moitié de la pierre descend aussi vite que l’autre moitié.
» On nomme au contraire mouvement difforme un mouvement où une partie se meut plus vite et une autre plus lentement, tel le mouvement d’une roue ; en effet, les parties de cette roue qui sont voisines de l’axe ne se meuvent pas aussi rapidement que celles qui sont voisines de la circonférence, bien que ces diverses parties aient même vitesse de rotation. Il n’est pas contradictoire que le mouvement d’un corps soit un mouvement difforme et que la rotation (circulatio) de ce corps soit uniforme ; en effet, la vitesse du mouvement dépend d'une chose et la vitesse de rotation
r. Quesiiones mbtilissime Alberti de Saxonia in libres de celo et mundo. Colophon : Expliciunt quesiiones... Impresse autem Venetiis Arte Boneti de locatellis Bergomensis. Impensa vero nobilis viri Octaviani scoti civis modoetiensis. Anno snlutis nostre 1492 nono kalendas novembris Ducante inclilo principe Augustino barbadico. Lib. II, quæst. XIII. Celte question, ainsi que la question XIV, a été omise dans les éditions des Quæstiones d’Albert de Saxe, Thémon et Buridan que Josse Bade et Conrad Resch ont données à Paris, en i5i6 et en i5i8. Nous nous sommes assuré que ces deux questions figuraient au texte manuscrit que renferme le Cod. n° i4-723 du fonds lutin de la Bibliothèque Nationale.
2. Burleus super octo libros physicorum. Colophon : Et in hoc finit excellentissimi pbilosoplii Gualterii de burley anglici in libros octo de phvsico auditu. Aristo. stragerite (sic) emendala diligentissime. Impressa arte et diligentia Boneti locatelli bergomensis. sumptibus vero et expensis Nobilis viri Octaviani scoti modoetiensis... Venetiis. Anno salutis nonagesimo primo supra millesimum et quadringçntesimum. Quarto nonas decembris. Lib. V, tract. 11, cap. II; i47e fol. (non numéroté), col. b.
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d une autre chose ; des mouvements sont dits avoir des vitesses égales lorsqu’en des temps égaux, ils décrivent des longueurs égales ; et des rotations sont dites avoir des vitesses égales lorsque les corps mus par ces rotations décrivent, en des temps égaux, des angles égaux autour des centres de leurs rotations.
» D'autre part, la régularité du mouvement est relative au temps ; ce mouvement est dit régulier en lequel le mobile se meut avec une égale vitesse durant une certaine partie du temps et durant toute autre partie ; mais ce mouvement est dit irrégulier par lequel le mobile est mû plus vite durant une partie du temps et plus lentement durant une autre partie.
)) Il est toutefois à savoir que certains font une distinction au sujet de l’ uniformité du mouvement, disant qu elle peut provenir soit de la part des diverses parties du mobile, soit de la part des diverses parties du temps. L’uniformité entendue au premier sens est exactement la même chose que l’uniformité que nous avons distinguée de la régularité ; l’uniformité entendue au second sens est la même chose que la régularité. Mais ces auteurs n’usent pas du terme uniformité avec autant de propriété que nous le pouvons faire, moyennant lesdites définitions.
» Il faut savoir, en outre, qu’il n’y a pas de contradiction à ce qu’un -certain mouvement soit uniforme et ne soit pas régulier. Ainsi en est-il de la chute d’un grave en un milieu uniforme ; ce grave se meut uniformément, parce qu’une partie se meut aussi vite que toute autre partie ; et cependant, il ne se meut pas régulièrement, parce qu’il se meut à la fin plus vite qu’au commencement.
» De même, un mouvement peut, sans contradiction, être régulier et n ôtre pas uniforme ; cela se voit clairement par une roue qui, en des temps égaux, décrirait des angles égaux ; un tel mouvement de cette roue serait régulier, mais il ne serait pas uniforme, puisque les parties centrales de la roue ne se mouvraient pas aussi vite que les parties périphériques.
» En troisième lieu, il faut remarquer qu’un même mouvement pourrait, sans contradiction, être à la fois uniforme et régulier ; si, par exemple, quelque grave tombait en un milieu dont la résistance serait si exactement proportionnée que ce grave parcourût des espaces égaux en des temps égaux, le mouvement de ce grave serait à la fois uniforme et régulier. »
En ce passage d’une si parfaite clarté, le Maître parisien nous montre comment deux problèmes se trouvaient rapprochés, en la pensée des philosophes de l’École, par leur évidente analogie ;
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l’un de ces problèmes consistait à étudier comment, en un mouvement difforme, la vitesse varie d’une partie à l’autre du mobile ; l’autre consistait à analyser comment, en un mouvement irrégulier . la vitesse varie d un instant à l'autre. Le premier problème avait déjà sollicité l’attention de I auteur du De proportionalitate motuum et magnitudinum. de Thomas Bradwardine, d’Albert de Saxe ; le second ne pouvait demeurer bien longtemps délaissé.
Dès le temps d’Albert de Saxe, la similitude des deux problèmes avait conduit plusieurs scolastiques à les énoncer en un langage semblable ; les mots uniformités, difformités étaient employés en un cas comme en l’autre ; on se bornait à les préciser par la mention quoad mobile ou par la mention quoad tempus. Albert avait tenté, nous venons de le voir, d’adapter aux deux questions des terminologies différentes ; mais sa tentative ne semble pas avoir été couronnée de succès ; les mots régulier, irrégulier furent délaissés et les mots uniforme, difforme çurent seuls cours.
Bientôt, on vit apparaître un vocable dont il nous serait impossible de nommer l’inventeur ; ce vocable servait à désigner le mouvement dont la vitesse croît ou décroît proportionnellement au temps, le mouvement que nous appelons uniformément varié ; un tel mouvement fut désigné par les scolastiques comme étant uniformément difforme (uniformiter difformis). Nous trouverons cette expression dans l’usage commun de maîtres de l’École d Oxford qui furent contemporains d Albert de Saxe ou qui furent meme plus anciens que lui.
I)E INTENSIONE ET REMISSIONE FORMARUM
Quantité et qualité constituaient, pour Aristote, deux catégories essentiellement distinctes. Discontinue, comme le nombre, la quantité est une somme d’unités ; le nombre croît par l’addition de nouvelles unités à celle qui le composaient déjà. Continue, comme la longueur, la surface ou le volume, la quantité est une juxtaposition de parties ; les parties d’une grandeur ont, toutes, même nature les unes que les autres et même nature que la quantité formée par leur réunion ; toutes les parties d’une longueur sont des longueurs, toutes les parties d’une surface sont des surfaces, toutes les parties d'un volume sont des volumes ; une quantité croît par l’addition de parties nouvelles aux parties préexis-
LA LATITUDE DES FORMES AVANT OHESME
tantes, et les parties ajoutées sont de même espèce que les parties auxquelles elles s ajoutent.
Qu’il s agisse donc de la quantité discontinue ou de la quantité continue, certaines propositions demeurent également vraies ; des quantités de grandeurs différentes peuvent être cependant de même nature, de même espèce ; elles sont toutes deux formées par la réunion de parties homogènes les unes aux autres ; seulement, la plus grande des deux quantités contient un plus grand nombre de parties que la plus petite ; elle peut être engendrée, à partir de cette plus petite quantité, par laddition de nouvelles parties absolument semblables à celles qui formaient cette plus petite quantité ; dans la quantité la plus grande ainsi obtenue, la quantité plus petite demeure contenue ; l’opération par laquelle on l’a fait croître, simple juxtaposition de parties nouvelles, ne l’a ni détruite, ni modifiée.
La catégorie de la qualité est essentiellement distincte de la catégorie de la quantité ; rien de ce qui peut être dit de celle-ci ne saurait être témérairement étendu à celle-là.
Il peut arriver que deux qualités de même sorte n aient pas même intensité ; un corps peut être plus chaud qu’un autre ; au premier corps, cette forme qualitative qu’est la chaleur est plus intense. (intenditur) ; au second, elle est plus atténuée (remittitur). Gardons-nous bien de répéter au sujet de 1 intensio et de la remissio de la chaleur ce que nous sommes en droit de dire de la grandeur et de la petitesse d’une quantité. Ni la chaleur intense ni la chaleur atténuée n est une réunion de parties de chaleur qui soient toutes de même espèce, qui soient toutes homogènes à des chaleurs plus intenses qu elles fourniraient en s’ajoutant les unes aux autres ; la chaleur plus intense ne saurait aucunement être engendrée en prenant, sans la détruire ni la modifier, la chaleur moins intense et en adjoignant à celle-ci de nouvelles parties de chaleur ; la chaleur moins intense n’existe pas, actuellement et réellement, en la chaleur plus intense de la même manière que le contenu plus petit existe, actuellement et réellement, à l’intérieur du contenant plus grand. Chaque chaleur d’une intensité donnée est une chaleur d une espèce déterminée, et cette espèce est distincte de l’espèce à laquelle appartient toute chaleur d une autre intensité ; une chaleur atténuée ne peut être regardée comme une partie d une chaleur plus intense ; toute chaleur d’intensité donnée est quelque chose d’essentiellement indivisible.
Puisqu’une chaleur atténuée ne se transforme pas en chaleur intense par l addition de nouvelles parties de chaleur, à la façon
DU11EM. - T. Vil.
d’une grandeur qui croit, comment donc se produit cette transformation ? Cette question pose le problème de l'exaltation d intensité et de l’atténuation des formes qualitatives, de intensione et remissiune formarum, qui a si longuement préoccupé la Scolastique médiévale. Elle se rattache par des liens fort étroits et fort apparents à certaines discussions de la Physique moderne ; pouvonsnous, par exemple, définir ce qu’il convient d entendre par le mot température sans analyser de nouveau, comme les analysaient les maîtres du Moyen Age, les caractères qui distinguent la catégorie de la qualité de la catégorie de la quantité ?
Avides des précisions que marque la Logique comme des vérités que découvre la Science positive, les théologiens du Moyen Age recherchaient volontiers, en l’élude du Dogme, l'occasion de montrer leur subtilité de dialecticiens ou leurs connaissances de physiciens ; aussi la Science moderne a-t-elle, bien plus que l’Apologétique, tiré profit de mainte discussion dont les docteurs en Théologie ornaient ou surchargaient leur enseignement.
Ainsi en a-t-il été du problème de intensione et remissione formarum. En son premier livre des Sentences , Pierre Lombard avait fait cette remarque 1 2 : (( En l’homme, la charité augmente ou diminue et, à des époques diverses, elle y est plus ou moins intense. » Ce texte a fourni aux docteurs en Théologie un prétexte qui leur permit de développer leur manière de voir sur l’exaltation et 1 atténuation des formes qualitatives ; et ainsi, des théories destinées à éclairer l’étude des propriétés diverses que le physicien est appelé à considérer ont été exposées, tout d’abord, à propos de la charité.
Ces théories peuvent se classer en deux groupes ; il en est qui, fidèles aux principes de la Logique péripatéticienne, établissent une extrême différence entre l’opération par laquelle s’exalte l’intensité d’une forme qualitative et l’addition par laquelle s’accroît une quantité ; il en est, au contraire, qui supposent une grande analogie entre ces deux opérations et qui, par là, tendent à effacer la ligne de frontière entre la catégorie de la qualité et la catégorie de la quantité.
Saint Thomas d’Aquin se range nettement parmi les partisans de la distinction péripatéticienne ; écoutons ce qu’il dit, en son Commentaire sur les livres des Sentences 2 , de l’opération par laquelle la charité augmente d’intensité :
1. Pétri Lombardi Episeopi Parisiensis Sententiarum libri IV, lib. I, disl. XVII : De missione Spiritus sancti qua invisibiliter mittitur.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Scriptum saper primurn librum Sententiarum , lib. I, disl. XVII, pars 11, quæst. II : Utrum charitas augeatur per additionem ?
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
« Ceux qui soutiennent que la charité peut être accrue en son essence professent des opinions qui se peuvent réduire à deux. L’une d elles prétend que cette vertu croît par addition d’une chanté à une autre charité, l’autre opinion soutient que la charité croît en intensité parce qu elle approche davantage de son terme, c’est-à-dire de la perfection de charité... Mais je ne puis comprendre la première supposition ; en toute addition, en effet, il faut entendre deux choses différentes dont l’une est ajoutée à l’autre. Soient donc deux charités différentes ; elles se distinguent ou par différence spécifique ou seulement par différence numérique ; mais elles ne peuvent différer d'espèce, car toutes les charités sont une vertu de même espèce ; elles ne peuvent non plus être numériquement distinctes, car plusieurs formes accidentelles de même espèce ne peuvent coexister en un sujet numériquement un, alors surtout qu il s’agit de formes absolues et non pas de formes relatives. Cette supposition donc provient d’une fausse imagination ; certains conçoivent l’augmentation de la charité à la façon de l’accroissement d’un corps, opération en laquelle il y a addition d’une quantité à une autre quantité. Je dis donc que, lorsque la charité croît, il ne se produit, en ce changement, aucune addition ; de même, au quatrième livre des Physiques, le Philosophe affirme qu’un corps devient plus blanc ou plus chaud sans aucune addition de blancheur ni de chaleur ; mais la qualité préexistante devient plus intense parce qu elle s’approche davantage de son ierme. »
Comment donc -devons-nous concevoir l'opération par laquelle un corps devient de plus en plus blanc? Devons-nous dire qu’il existe des blancheurs qui, considérées en elles-mêmes, dans leur essence, et indépendamment du corps qu elles affectent, seraient plus intenses les unes que les autres? Un corps devient-il plus blanc parce qu’il reçoit successivement ces blancheurs essentiellement plus parfaites les unes que les autres ? Point du tout. Considérée en elle-même et dans son essence, la blancheur est unique ; elle n’est pas susceptible de plus ou de moins. Mais à cette blancheur absolue, le corps participe plus ou moins complètement. Une forme accidentelle, une qualité n’a donc, par essence, ni intensio ni remissio ; si ces mots peuvent être employés, c’est seulement lorsqu’on parle des rapports de cette forme avec le sujet qu’elle affecte... a Dire qu’une forme est plus grande 1, c’est dire qu elle existe davantage (magis inesse) dans le sujet qui en est suscep-
i. !;aiicli Thomæ Aquinatis Summa theologica, Secunda pars sccundæ partis principalis, quæst. XXIII, art. ao.
LA PHYSIQUE PAHISIENNE AU XIV0 SIECLE
tible ; ce n’est pas dire qu’une autre forme advient ; en effet, c’est ceci qui aurait lieu si la forme avait quelque qualité par elle-même et non par comparaison à son sujet. » On ne peut pas dire d une blancheur qu elle est plus ou moins blancheur, mais bien d’un corps qu’il est plus ou moins blanc : « Aon dicitur rnagis nlbedo sed magis album 1 . » Dire qu’un corps moins chaud est susceptible de devenir plus chaud, ce n’est pas dire qu’il est capable de recevoir une nouvelle forme, une nouvelle chaleur plus intense que la chaleur dont il est déjà doué ; c’est seulement dire qu’il peut, à une chaleur toujours la même, prendre part plus parfaitement qu’il ne le fait présentement. « Ce qui est moins chaud ou moins blanc i. 2 n’est pas en puissance de recevoir une forme, car cette forme, il la possède déjà d'une manière actuelle ; ce dont il est en puissance, c’est d’un mode de participation plus parfait. »
On pourra bien dire, si I on veut, que la blancheur ou la charité augmente selon (secuiulum) son essence, mais à la condition d’entendre ce mot selon dans un sens qui concorde avec ce qui vient d’être dit 3 : « La vertu de charité n’est point changée (tollitur) par son essence, mais elle éprouve une variation par l’effet de la délimitation (terminatio) » que lui impose l’âme du chrétien qui la reçoit. « En effet, toute forme reçue en un certain sujet reçoit une certaine délimitation, selon la capacité du sujet qui la reçoit. Plus [l’âme qui est] le sujet de la charité se trouve disposée à la charité, c’est-à-dire à son union avec Dieu, plus grande est la charité dont elle participe ; c’est en ce sens qu’on dit de la charité qu’elle est accrue selon son essence. »
Le sujet qui reçoit une forme substantielle, et qui est la matière première, n’est pas susceptible de participer plus ou moins parfaitement à cette forme substantielle ; il y participe tout à fait ou pas du tout ; un élément, en effet, est feu ou n’est pas feu ; il n'est pas plus ou moins feu. Nous venons, au contraire, de rencontrer des formes accidentelles, la blancheur, la chaleur auxquelles leur sujet peut participer d’une manière plus ou moins parfaite, en sorte qu’un corps peut être plus ou moins blanc, plus ou moins chaud. Pour distinguer ces formes-ci des premières, un terme nouveau va s introduire dans la Scolastique ; on va dire qu elles sont douées de latitude (latitudo) et que les premières ne le sont pas ; et ces
i. Sancli Thomas Aquinatis Op. laud., prima parse secundæ partis principal», quæst. I.I11, art. a, ad. 3.
a. Sancli Tiiomæ Aquinatis Op. laud., prima pars primo; partis principalis, quæst. L1I, art. a.
3. Sancli Tiiomæ Aquinatis Ouodlibela; quudlib. IA, art. XIII : Utrum charitas secundum essentiam suani angeatur.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
mots : latitudo formas vont prendre une singulière vogue dans les discussions de l'École.
L expression latitudo formæ est nettement définie en une Somme de Logique (pie I on rencontre parmi les Opuscules de saint Thomas d’Aquin, mais qui fut sûrement rédigée longtemps après 1 époque où vécut le Docteur Angélique 1 . Voici ce que nous lisons en cette Somme 2 :
« La substance a, en commun avec certains accidents, deux caractères : Elle n’admet rieii qui lui soit contraire, et elle n'est susceptible ni de plus ni de moins. Pour comprendre ces propositions, il faut savoir que certaines formes sonl douées de latitude et d autres non ; et c’est parce (pie certaines formes sonl susceptibles de la susdite latitude qu’elles admettent un contraire, bien que cela ne soit pas vrai de toutes ces formes.
» Afin de savoir ce qu’est cette latitude, remarquez que, pour les choses spirituelles, on conçoit 1 augmentation par extension de ce que l’on sait de la grandeur des choses corporelles ; or, lorsqu’il s’agit de quantité corporelle, on dit d’une chose qu elle est grande lorsqu'elle approche de la perfection qui convient à sa grandeur ; voilà pourquoi telle chose susceptible de quantité est dite grande en un homme qui ne serait point réputé grande en un éléphant. De même, lorsqu’il s'agit de formes, une chose est dite grande dans la mesure où elle est parfaite.
» Mais la perfection d’une forme peut être considérée à deux points de vue, selon que l'on considère la forme elle-même, ou bien la participation du sujet à cette forme. Dans le premier cas la forme, est dite grande ou petite ; on dira, par exemple, une petite blancheur. Dans le second cas, on emploie les mots plus ou moins ; on dit d’un corps qu’il est plus ou moins blanc. Lorsqu une forme est douée par elle-même d’une indétermination telle qu elle puisse être réalisée plus ou moins dans le sujet, c’est-à-dire d'une manière plus ou moins parfaite, on dit qu elle est douée de latitude et qu elle atteint tel ou tel degré d’intensité ou de rémission. »
L intensio de la forme, qui marque son degré de perfection, se
i. Carl Prantl, Geschichte der Logik im Abendlande, Leipzig, 1867; Bd. III, pp. ■2bo--ib-l. — P. Duhem, Le mouvement absolu et le mouvement relatif. Note : Sur une Somme de Logique attribuée à saint Thomas d'Aquin ( Revue de Philosophie, 90 année, n° 4, ier avril 1909, p. 486). — P. Mandonnet O. P., Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin; Fribourg, 1910 (Extrait de la Hevue Thomiste, 1909-1910).
■2. Sancli Tiiom.e Aquinatis Opuscula; Opusc. XLVI1I : Totius logicæ Aristolelis sumrna; tract. Il : De prædicamentis ; cap. IV.
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doit bien distinguer de ïextcnsio, qui marque la grandeur du sujet où cette forme est réalisée ; autre chose, pour un corps, est d’offrir aux yeux une blancheur plus ou moins intense, autre chose d’être un objet blanc d’étendue plus ou moins grande. Il est si naturel de faire cette distinction qu’on la trouve, plus ou moins nettement marquée, par tous les Scolastiques et, en particulier, par saint Thomas d’Aquin. L’auteur de la Somma de Logique la signale à son tour ; il a soin d opposer la Iatitudo à 1 ’extensio :
« La perfection ou l'imperfection de la quantité dépend de lextension plus ou moins grande ; c est d après cette extension qu’un objet est dit plus grand ou plus petit. Mais une extension plus ou moins grande n'est pas toujours une cause suffisante pour que l’on dise d une chose qu’elle est plus ou moins, car il se peut ipie I on ne juge pas de son existence par l extension. . . Certaines formes, on le voit, sont susceptibles de plus ou de moins et certaines autres non ; celles qui sont susceptibles de plus ou de moins, ce sont celles qui sont douées de ce que l’on a nommé latitude. »
Les mêmes mots servent bien souvent à exprimer des pensées tout opposées. Les mots Iatitudo formæ ont été employés par l’auteur de la Somme de Logique pour exprimer une opinion très conforme à celle de saint Thomas d’Aquin. Henri de Gand va les prendre pour formuler une doctrine toute contraire à celle du Doctor commuais.
C est très nettement que le Docteur Solennel s’oppose au parti de saint Thomas d’Aquin : « L intensio et la remissio des formes, » dit-il « se doivent produire en leur essence et par leur nature même, car en leur essence même, elles possèdent une certaine latitude (Iatitudo). Ce n’est donc pas en la nature du sujet, mais en la nature même de la forme, considérée en soi, qu’il faut chercher la raison et la cause de l’augmentation dont cette forme est susceptible. »
Dans son essence même, cette forme est capable de plusieurs degrés ; chaque degré inférieur est en puissance du degré plus élevé ; la mise en acte de ce degré plus élevé constitue ( accroissement de la forme.
Henri de Gand ne s’interdit pas de dire que chaque degré est une certaine quantité de la forme, que le degré inférieur est une
i. Quodlibela Magistri Henric! Goethals a Ganoavo doctoris Solemnis : Socii Sorboniâ : et archidiaconi Tornacensis cum duplici tnbella. Venundantur ab Iodoco Badio Ascensio, sub gratia et privilegio ad fineni explicandis. — Colophon : In chalcographia Iodici Badii Ascensii... undecimo kalendas Septeinbris Anno doinini MDXVIII, Quodlibetum V, quæst. XiX, fol. cxcv, r° et v°.
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partie du degré supérieur ; mais ces termes, il les entend assurément au sens métaphorique, au sens où I on peut dire que l’existence en puissance est une partie de l’existence en acte, que cette existence-ci est plus grande que celle-là. Il se garde bien de croire que f accroissement d une forme se fasse comme l’augmentation d’une grandeur, qu elle résulte de l’apposition de parties nouvelles à des parties préexistantes. « L’augmentation des formes, dit-il, ne se fait pas par une apposition de parties en leur substance ou en leur essence ; c’est un accroissement de force (in virtute), grâce auquel la forme augmentée devient plus efficace en sa propre opération, ce que ne saurait produire l’addition du semblable à son semblable ; une tiédeur ajoutée à une tiédeur égale ne fait pas une chaleur plus grande. » L’exemple dont le Docteur Solennel vient d’user pour mettre en évidence la distinction qui existe entre 1 augmentation d’une grandeur et l’exaltation d'intensité d’une qualité va être d’un constant usage dans les discussions scolastiques.
L essence même de la forme, selon la doctrine d’Henri, comprend divers degrés dont chacun, plus parfait que les degrés inférieurs, possède en acte quelque chose qui était seulement en puissance dans les degrés inférieurs ; imitant mieux la perfection divine que ne l imitent les degrés inférieurs, le degré supérieur est plus grand d’une grandeur de perfection (magnitudo perfectionis) et non d’une grandeur de masse (magnitudo molis) 1.
Afin de faire comprendre les rapports qu’ont entre eux les degrés de plus en plus parfaits d’une même forme qualitative, Hervé de Nédellec (-}' i32 2) use d’une comparaison 2 qui met bien en évidence la pensée essentielle de la doctrine thomiste : (( le degré atténué, » dit le Docteur breton, a est contenu dans le degré plus intense, comme l ame végétative est impliquée en l’âme sensitive et celle-ci en l’âme intellectuelle. »
Cette comparaison met bien en évidence ce qu’il y a d essentiel dans la doctrine d’Henri de Gand ; selon cette doctrine, les divers degrés d’une même qualité diffèrent essentiellement les uns des autres, et s’étagent, les uns au-dessus des autres, suivant une perfection essentielle de plus en plus grande, comme diffèrent et s’échelonnent les espèces au sein d’un même genre.
Godefroid de Fontaines est parfois cité par les Scolastiques au
1. Henrici a Gandavo Quodlibela; Quodlibetum V, quæst. III; éd. cit. , fol. clvi, v°.
2. Subtilissima Hervei Natalis Bbitonis... quodlibela undecim cum octo i psi u s profundissimis tractatibus... De beatiludine , De verbo, De eternilate muTuli , De maleria celi , De relatione, De pluralitate formarum, De virtutibus, De motu angeli. — Venetiis, i5i3. Quodlibetum VII, quæst. XVII.
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nombre des tenants de rette opinion ; nous ne croyons pas, cependant, qu’on la lui doive attribuer ; sa pensée se montre très conforme à celle de saint Thomas d’Aquin dans la seule occasion où elle se soit exprimée explicitement. A son gré ', l’essence spécifique de la charité ou d’une qualité analogue est essentiellement indivisible, essentiellement incapable de plus ou de moins ; elle ne peut s’approcher ou s’éloigner de la perfection qu’en changeant d’espèce. Si donc une qualité est capable de présenter des degrés divers, si elle est susceptible de plus ou de moins, ce ne peut être par essence, mais seulement par accident, en tant que le sujet participe plus ou moins à cette forme. « Si la blancheur était séparée de tout sujet, et si l’on supposait qu’il put y avoir plusieurs blancheurs séparées, toutes ces blancheurs seraient également parfai- , tes... Si donc elles peuvent avoir certains degrés virtuels, tandis que les formes substantielles ne sont pas considérées comme douées de tels degrés et comme susceptibles de plus ou de moins, voici ce qu’on doit certainement entendre par là : Ces qualités ont une nature et une vertu telles que le sujet puisse participer d’elles à des degrés divers, soit plus, soit moins, ou encore que le sujet soit apte à recevoir d’elles une perfection plus ou moins grande, ))
Il est vrai qu’en d’autres circonstances, Godefroid prend une sorte de moyen terme entre la théorie thomiste et la théorie d’Henri de Gand. Il admet, par exemple, qu’il y a plusieurs espèces de chaleur, qui s’échelonnent suivant leur perfection croissante. Une de ces espèces est celle que le feu nous présente dans sa plénitude ; ici bas, comme le veut saint Thomas, un corps sera plus ou moins chaud selon qu’il participera plus ou moins complètement à une seule et même chaleur, celle que le feu possède au plus haut degré d’intensité. Mais au-dessus de cette première espèce de chaleur, se trouve une chaleur d’une autre espèce, et plus parfaite ; c’est la chaleur du Soleil ; et si intense que soit la chaleur de première espèce, la chaleur ignée, elle n’atteint jamais le moindre degré de la chaleur de seconde espèce, de la chaleur solaire. « En effet 2, bien qu’aucun corps chaud ne puisse posséder la forme de la chaleur d’une manière plus parfaite (pie le feu
i. Magislri Godefhidi de Fontibus Quodlibeta reportala; Quodlibetum 11, quæst. 11 : Utrum caritas sive quicumque habitus possil augeri per essentiam ? ( Les philosophes belges; textes et études. Tome II : Les quatre premiers quodlibet de Godefhoid de Fontaines, par De Wulf et Pelzer; Louvain, 1904 ; pp. i3g seqq.)
a. Godefridi de Fontibus Op. laud., quodlib. IV, quæst. 111 : Utruin in perfectionibus essentialibus rerum sive ordinem essentialem habentibus sit processus in infinitum. Loc. cil., p. 2/16.
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(esse formaliter perfectius igné), il n’y a cependant aucun rapport (adæquation) de la chaleur du feu à la chaleur du Soleil. » Godefroid applique une semblable doctrine à la charité 1 * 3, La charité qu un homme possède ici bas pourrait croître indéfiniment en lui, au pom Ide surpasser tout degré concevable 3, et cependant, elle ne saurait jamais atteindre le plus petit degré qui se puisse concevoir de cette autre charité dont nous jouirons au Ciel, (( et cela parce que les natures (rationes) de ces deux charités sont •différentes, incomparables et sans aucun rapport entre elles. » Et notre auteur de donner à ce sujet un exemple géométrique tiré de l’angle rectiligne droit et de Y angle de contingence, c’est-à-dire de 1 espace compris entre un arc de cercle et sa normale. « Plus le cercle est grand, plus l’angle contingence est grand, et cependant, il 11e peut jamais devenir égal à un angle droit ; cependant, étant donné un cercle quelconque, on peut imaginer un cercle plus grand et, partant un plus grand angle de contingence. »
L’intention de Gilles de Rome, lorsqu’il dispute de l accroissement des formes, est assurément de réfuter les contradicteurs de saint Thomas d’Aquin et de préciser la doctrine de celui-ci.
C’est du Doctor communis qu’il s’inspire pour combattre 3 <(. ceux au gré desquels la charité augmente par voie d'addition, de telle façon que d’une première charité et d une seconde charité se fait une charité plus grande que chacune d elles. Mais s’il en était ainsi, il faudrait qu’une de ces deux charités-là fût en puissance à l’égard de l’autre ; le Commentateur dit en effet, sur le premier livre du traité De la génération que de choses qui sont vraiment multiples, ne se peut faire une chose une ; et à la fin du VHP livre de la Métaphysique, le Philosophe veut que de deux choses dont se fait un troisième être doué d’unité, l’une soit en puissance à l’égard de l’autre... Si donc une chose unique se faisait au moyen d une première charité et d’une seconde charité, c’est que cette seconde charité serait la forme de la première ; elle serait ainsi la forme d’une forme...
1. Godefhedi de Fontuius Op. laud., quodlib. VII, quæst. XII : Utrum caritas possit augeri in infinitum ( Les philosophes belges. Textes et études. Tome III. Les Quodlibet cinq, six et sept de Godefiioid de Fontaines, par De, Wulf el Ilofmans. Louvain, iqi4, pp. 387 sqq.)
a. Godefiioid de Fontaines, loc. cit. ; éd. cit. , p. 3ga.
3. Primus Ec.inii I). Egidii Ro. columne fund/imentarii doc. Theologorum principes. Bituricensis archiepi. S. B. E. Cardinalis ordinis Ererni. sancti A ugu. Primus sententurium : Correctus a reverendo magistro Auguslino Moritifalconio eiusdem ordinis. — Colophon : Venetijs Impressus sumptibus et expensis heredum quondam Domini Octaviani Scoli civis Modoetiensis : ac sociorum. Die 19 Martii i5ai. Distinctio XVII, Pars II, principalis I, quæst. II, art. 1 : Utrum charilas •angealur per additionem alterius cliaritatis; fol. q5, col. d, et fol. 96, col. a.
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Cette même opinion se réfute d'une autre façon, et fort bien. Si, à une première charité, on ajoutait une seconde charité, il y aurail dans l’âme deux charités, ce qui ne se peut soutenir ; en effet, ou bien la différence en serait spécifique ou bien elle serait simplement numérique ; elle ne peut être spécifique, car toutes les charités appartiennent à la même espèce de vertu ; elle ne peut être numérique, car un accident n’est numériquement multiple qu’en vertu de la multiplicité numérique des sujets ; la forme, en effet, ne se divise que par la matière... ; ainsi ne saurait-il y avoir deux blancheurs s'il n’v a deux corps blancs. Puis donc que nous supposons qu'une seule et même âme se perfectionne en charité, nous ne saurions comprendre qu’on pût, en cette âme, donner deux charités... Et nous ne pouvons dire que, de deux autres charités, se fait une charité unique, car des accidents ne se mélangent pas. »
Les tenants de l'opinion qui vient d’être discutée ne sont pas les seuls que combatte Gilles de Rome ; contre les tenants de l’opinion proposée par Henri de Gand, il ne prend pas moins nettement parti.
« Cette thèse, dit-il *, ne se peut soutenir ; dire qu’une chose augmente essentiellement, c’est dire qu elle augmente suivant des degrés d essence. Mais cela ne saurait convenir ni à une forme substantielle ni à une forme accidentelle, tant que la forme demeure spécifiquement la même... En effet, au point de vue des degré d essence, les formes sont comme les nombres ; chaque unité qu on ajoute ou qu’on retranche impose au nombre un changement d'espèce, en sorte qu’un nombre ne peut s’accroître ou diminuér de certaines unités sans éprouver un changement d’espèce ; de même, une forme ne peut croître ou diminuer selon les degrés d essence sans que l’espèce s’en trouve changée ; or c’est ce que nous ne pouvons dire au sujet de la charité, car une charité accrue n'est pas une charité d’une autre espèce.
» Il y a plus ; cette thèse ,se contredit elle-même. D’une part, en effet, la perfection plus ou moins grande ne change pas l’espèce ; d’autre part, croître d’une manière essentielle ne se fait point sans changement spécifiqué ; dire donc d’une charité plus parfaite qu elle a été accrue d'une manière essentielle, c’est poser une affirmation contradictoire. ))
Aux deux opinions qu’il a rejetées avec une égale fermeté, quelle
i. Ægidii Romani Op. taud., dist. XVII, pars. II, principalis I, quæst. I :Utrum charitas possil augeri. Éd. cit. , fol. 95, col. c.
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doctrine opposera notre auteur P Sa doctrine reposera en entier sur la distinction entre l’essence et l’existence, si fort débattue au moment où il écrivait, mais qu'il admettait pleinement 1 .
« Remarquons, dit-il, que, dans toute chose qui augmente, il faut admettre des degrés ; dire, en effet, que quelque chose a crû dans un certain sujet, c’est dire qu’au sein de ce sujet, ce quelque chose a acquis un degré qu’il ne possédait pas auparavant.
T> Mais, pour les formes, les degrés peuvent être entendus dans deux sens différents ; on peut parler de degrés selon l’essence ou de degrés selon 1 existence. Selon cette distinction, il peut advenir ou bien que le plus ou moins de degrés change l’espèce, ou bien qu’il ne la change pas. Au point de vue des degrés d’essence, les formes, nous la vous dit, se comportent comme les nombres ;
I espèce change donc [si de nouveaux degrés d essence sont acquis].
II n'en est pas de même des degrés d’existence.
» Pu is donc qu’une charité accrue reste de même espèce que la charité primitive, l’accroissement de la charité ne peut être l'acquisition d’un plus grand nombre de degrés suivant l essence, mais d'un plus grand nombre de degrés selon l’existence... Elle ne s’accroît donc pas d’une manière essentielle, comme le prétendait la thèse précédemment examinée ; elle s'accroît au point de vue de l’existence. »
Il semble que Gilles de Rome se mette ici en contradiction formelle avec saint Thomas d’Aquin ; celui-ci concédait 2, en effet, qu’on employât cette formule : La charité croît selon son essence, mais à la condition qu’on n’entendît pas par cet accroissement un mouvement dans l’essence ou dans l’existence : « Non autem... ut sit sensus : augetur secundum essentiam, id est : augmentum ejus est motus in esse vel in essentiel. » Mais, entre les deux docteurs, la contradiction, nous ballons voir, est purement apparente et verbale ; la pensée de Gilles se conforme exactement à celle de Thomas.
La doctrine de Gilles rencontre en effet, sur son chemin, une question à laquelle il lui faut répondre. Pourquoi donc ces degrés, considérés au point de vue de l existence, ne se peuvent-ils concevoir que pour les formes accidentelles et point pour les formes substantielles P De même qu’en vertu de tels degrés, un corps chaud peut être plus ou moins chaud, du feu ne pourrait-il être plus ou moins feu ? La question est embarrassante et la réponse
1. Voir Quatrième partie; Ionie VI; cliap. IV, S IV', pp. 297 à 309.
2. Sancti Thom.k Aquin cris Quodlibela; quodlib. IX, art. XIII.
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de notre auteur manque assurément de force convaincante ; la voici 1 :
« Des degrés au point de vue de l’existence ne peuvent se rencontrer dans une forme substantielle tant qu elle reste de même espèce. C’est la forme substantielle, en effet, qui donne, au sujet qu’elle informe (suppositum), l’existence spécifique et l’existence pure et simple (esse simpliciter) ; si donc 1 existence de la forme substantielle vient à changer, il y a variation de l existence spécifique et de 1 existence pure et simple, ce qui ne saurait avoir lieu sans qu'il y ait changement d’espèce. C’est pourquoi, pour une forme substantielle, il ne peut \ avoir changement de degré dans l existence sans qu’il y ait changement de degré dans l’essence...
)) Mais pour une forme accidentelle, c’est possible ; une forme accidentelle, en effet, ne donne pas l'existence spécifique ; un changement de l’existence ne nécessite donc pas un changement correspondant de la forme ; une seule et même forme accidentelle peut exister plus ou moins dans son sujet (inesse); il peut donc arriver qu’une forme accidentelle qui demeure de même espèce présente plusieurs degrés dans son existence sans en présenter dans son essence.
)) Mais comment cela a-t-il lieu ? Remarquez que l’existence d’un accident, c’est une existence dans quelque chose (accidentis esse est inesse) ; un accident, en effet, n’est un être qu’en tant qu’il est d’un autre être. Partant, les degrés d’un accident, qui sont différents au point de vue de l’existence (secundum esse), sont différents au point de vue de l’existence au sein du sujet (secundum inesse). Mais pour qu’un accident soit plus ou moins inhérent au sujet, il faut que le sujet soit plus ou moins bien disposé à le recevoir. Partant, suivant qu’un sujet sera plus ou moins bien disposé à la réception d’une forme, il recevra plus ou moins cette forme. Une blancheur n’est donc pas plus grande qu’une autre ; mais un corps est plus blanc qu’un autre. Undc unn nlbedo non est major alia, sed corpus iinum est albiiis alio. » Maintenant, dans la doctrine de Gilles de Home, nous reconnaissons nettement la pensée de saint Thomas d’Aquin.
Les partisans d’Henri de Gand ne se tinrent pas pour battus par les arguments de Gilles de Rome ; à leur tour, ils attaquèrent vivement la théorie de celui-oi ; ainsi fit, par exemple, Durand de Saint-Pourçain 2.
1. Ægidii Romani Op. laud., dist. XVII, pars II, principalis 1, quæst. II, art. i; éd. cit. , fol. 96, coll. a et b.
2. Durandi a Sancto Pohtia.no super sententias Pétri Lombardi cummentariorum libri quatuor; lib. I, disl. XVII, quæst. V : Utrum charilas possit augeri.