‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 118 sur 176 · DO · texte numérisé non relu

DO

« Dico quod in hiis quæ non sunt mole magna, illnd est majus quod melius. » Puis il poursuit en ces termes :

« De même qu'il y a deux sortes de quantités, il y a deux sortes de mouvements de quantité.

)) L’un de ces mouvements va d une quantité de masse imparfaite à une quantité de masse parfaite ou inversement ; c’est le mouvement que l’on nomme augmentation ou diminution.

» L’autre va d’un degré imparfait qu’atteignait une forme en son essence ou une forme en son action à un degré parfait, ou bien il va en sens contraire ; il est proprement nommé tension ( intensio ) ou détente (remissio) ; mais on le désigne aussi par le même nom que le mouvement précédent, savoir augmentation ou diminution. »

Après avoir réfuté les diverses opinions émises au sujet de la tension et de la détente des formes, notre auteur formule sa propre pensée :

« La charité et, de même, toute forme susceptible de tension ou de détente augmente par l’apposition d’un nouveau degré réel, de même sorte que le degré préexistant ; ce degré nouveau est ajouté au degré préexistant au sein du même sujet ; ils forment alors un individu unique de la même forme, mais cet individu est plus parfait que celui qui existait auparavant. »

En effet, « en toute forme spécifique, en toute qualité naturelle susceptible de tension ou de détente, il est possible de marquer des degrés multiples qui en sont les parties matérielles, au sens où Aristote, au septième livre de la Métaphyque, prend le mot parties matérielles...

)) Par degré de charité ou d’une forme quelconque, j entends un certain individu de cette forme ; cette forme se trouve, en cet individu, limitée et définie quantitativement de la manière qui lui est propre, de la manière selon laquelle on peut dire que la forme, en cet individu, a telle ou telle quantité déterminée. Je donne donc le même sens, en la proposition qui m’occupe, aux mots : degré de forme, et aux mots : individu limité' de cette jorme ; il revient au même de comparer un sujet qui a un plus grand degré de cette forme à un autre sujet qui en a un moindre degré ou de dire que l’on a affaire à un individu plus parfait de cette forme et à un individu moins parfait.

)) De là résulte aussitôt la conséquence suivante : De même qu’un sujet unique ne possède en soi qu’un seul individu de la forme considérée, de même il ne possède cette forme, en un même temps, que sous un seul degré. Lors donc qu’en l’accroissement

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE

dont nous parlons, au degré de cette forme qui préexistait dans le sujet vient s’adjoindre un nouvel individu de la même forme, il est manifeste que du degré précédent et du degré nouveau se constitue un individu total unique, et l’on a la forme en un autre degré. »

i n exemple précisera pour nous la pensée de Jean de Bassols.

Considérons des corps échauffés. En chacun de ces sujets, la forme qualitative qu’est la chaleur a une certaine extension, qui dépend de la grandeur du corps échauffé, et une certaine intensité, qui fait dire que tel corps est plus chaud que tel autre sans que I on tienne compte de leurs grandeurs respectives. Chacune de ces intensités est un individu de la même forme spécifique que nous nommons chaleur ; elle est aussi un degré de chaleur. Ces chaleurs individuelles sont, d’ailleurs, plus ou moins fortes, ces degrés de chaleur sont plus ou moins élevés, selon que les divers sujets où nous les voyons réalisés sont plus ou moins chauds. Mais en un même sujet, à un même instant, il y a une seule chaleur individuelle, un seul degré de chaleur.

Si npus prenons la chaleur individuelle ou le degré de chaleur qui était réalisé en un certain corps tiède ; si nous le supposons détaché du sujet où il se trouvait concrétisé pour le transporter en un autre corps tiède, il va se joindre à la chaleur individuelle, au degré de chaleur qui préexistait en ce dernier sujet, et de ces deux chaleurs individuelles se formera une chaleur individuelle unique plus parfaite, partant plus intense, que chacun des deux individus composants ; de ces deux degrés de chaleur se constituera un degré unique plus élevé que chacun des deux degrés préexistants ; en ajoutant une tiédeur à une tiédeur, ou aura produit une chaleur.

Que I on n’aille pas faire à notre auteur cette objection : De l’eau tiède ajoutée à de l’eau tiède ne donne pas de l’eau chaude ; Guillaume Varon lui a enseigné à ne pas redouter cette objection ; il répond, fort justement d’ailleurs, qu’après cette opération, les deux tiédeurs ne sont, pas plus qu’avant, au sein du même sujet :

« Les deux corps chauds que voici sont quelque chose de plus (pie chacun d’eux ; cela résulte clairement de l’effet qu’ils produisent, car, réunis, ils engendrent en un troisième corps une chaleur plus intense que ceJle que chacun d’eux y engendrait isolément ; si donc on ajoutait la chaleur de l’un à la chaleur de l’autre, on produirait quelque chose de plus grand en intensité, de même que l'effet de ces deux chaleurs est plus intense que l’effet de chacune d’elles prise isolément. Cela se voit clairement en prenant exemple des poids ; deux pierres ou deux graves pris ensemble pèsent plus

LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME

que l’un d’entre eux, et cela d’une manière extensive ; mais si l’on ajoutait la pesanteur ou gravité de l'un de ces corps à la pesanteur ou gravité de l’autre, et cela de manière à faire une seule pesanteur ou gravité par l’union des deux pesanteurs ou gravités, le résultat serait plus pesant en intensité que chacune des deux pesanteurs prise isolément ; et cela est naturel, bien qu’aucune de ces deux pesanteurs, considérée séparément, ne soit plus parfaite que l’autre. »

Le choix de ce dernier exemple semble particulièrement propre à rendre la pensée de Jean de Bassols accessible à nos modernes intelligences ; sous l’influence d’un texte de saint Augustin, et à l imitation de Richard de Middleton et de Duns Scot, Bassols a distingué deux sortes de quantités, la quantité de masse et la quantité de force ; or, ici, il se trouve que l’extension, qui est une quantitas molis , correspond précisément à ce que nous nommons masse, et que la quantitas virtulis est ce que nous appelons force.

La netteté que nous venons d’admirer en la doctrine de Jean de Bassols ne se retrouve pas toujours dans les théories de ses contemporains et de ses successeurs ; à la théorie qu’il a soutenue, certains apportent des atténuations ou des complications ; ainsi fait Pierre Auriol dans son second commentaire au premier livre des Sentences, commentaire qui fut composé en 1 3 1 8 ou, au plus tard, en 1 3 1 9 1.

Pierre Auriol admet, en premier lieu 2, avec Duns Scot, que toute forme dont l’intensité croît fait l’acquisition d’une certaine réalité nouvelle ; il admet, en second lieu 3, à l’encontre de l’opinion soutenue par Godefroid de Fontaines, que cette acquisition d’une réalité nouvelle n’entraîne la destruction d’aucune réalité contenue en la forme préexistante. Mais il n'admet pas en sa plénitude la doctrine soutenue par Richard de Middleton, par Jean de Duns Scot, par Jean de Bassols. « Cette réalité, dit-il 4, par laquelle une charité moindre devient plus parfaite et plus intense n’est pas une charité entière, qui puisse être distinguée d’une manière précise ; elle n’a pas reçu en partage la réalité, la raison spécifique que possède une charité individuelle ; elle participe à la

1. Noël Valois, Pierre Auriol, frère mineur ( Histoire littéraire de la France, t. XXXIII, 1906, p. 485 et p. 5oo).

■>.. Commentariorum in primum librum Sententiarum. Pars prima. Auclore Petuo Aureolo Verbeiuo Ordinis Minorum Archiepiscopo Aquensi S. It. E. Cardinali. Ad Clemeritem VIII. Pont. Opt. Max. Romæ. Ex Typographia Vaticana. MDXGVI. Lib. I, dist. XVII, par tertia, artic. secundus, p. 455.

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