Voir Qmurième partie; tome V] ; cliap. VJ, S I, p
2. Fhancisci de Maybonis h 1 primum Sententiarum scriptum Conllalus nominaluin. Üist. XVIII, quæst. Il . Utrum nugmentum churitalis liât per gratins. Art. 1 (Fhancisci de Maybonis Opéra, éd. Venetiis, i52o; fol. 72, colt, b et c.).
LA LATITUDE DES FORMES AVANT OliESME
dernier degré, et quelque chose en plus ; le chaud, par exemple, présuppose le tiède en vertu d’un ordre essentiel. Mais des choses entre lesquelles il y a un ordre essentiel ne sont pas de même espèce ; ces degrés ne sont donc pas de même espèce ; l’accroissement d intensité se fait par degrés hétérogènes, non pas par degrés homogènes.
» Seconde objection : Tout degré a des parties, car tout ce qui est introduit d’une manière successive a des parties ; mais ces parties ne sont pas autre chose que des degrés ; tout degré a donc des degrés, et chacun de ceux-ci a des degrés ; la série des degrés se prolonge donc à 1 infini .
» Troisième objection : Tout ce qui est divisible à l’infini est véritablement continu ; mais la charité est divisible à l inlini ; la charité est donc vraiment continue. La majeure est évidente en vertu de la définition du continu, et la mineure l est également, puisqu’on admet que la série des degrés se prolonge à l’infini.
)) Quatrième objection : Si une chose est en puissance d’en devenir une autre, comme le moins parfait est en puissance de devenir le plus parfait, ces deux choses ne peuvent être de même nature (ratio). Or, si la charité croît par degrés, chacun de ces degrés sera en puissance du degré suivant, et, de celui-ci, recevra sa perfection ; ces deux degrés seront donc de nature différente.
» Voici ma réponse à la première objection : Entre ces degrés, il n’y a aucun ordre essentiel, mais seulement un ordre accidentel ; il en est comme des parties d’une ligne ; de même que la première partie d’une ligne pourrait aussi bien être la dernière ou une partie intermédiaire, de même le premier degré pourrait être le dernier.
» Au sujet de l’exemple tiré du chaud et du tiède, sachez qu’il en est comme des parties d’une ligne. Dans ces parties, nous considérons, en premier lieu, la nature de la ligne, qui est une certaine espèce de grandeur ; en outre, nous les considérons comme affectées d’un certain caractère qui est de nature numérique (ut induunt quamdam rationem numeri) ; elles sont, par exemple, de deux coudées, de trois coudées. À ce second point de vue, il n’y a pas d’inconvénient à dire : De même qu’en vertu d’un ordre essentiel, le nombre deux précède le nombre trois, de même, la partie de ligne qu’affecte le caractère du nombre deux, et qu’on dit être de deux coudées, précède suivant un ordre essentiel cette autre partie qu’affecte le caractère du nombre trois, et qui est dite de trois coudées.
» Il en faut dire autant dans le cas qui nous occupe.
DUHEM. - T. VII
LA PHYSIQUE PAKISIENNE AU XIVe SIECLE
» Si nous considérons la forme de la tiédeur en tant qu elle est précisément telle qualité, je dis que la chaleur, en tant que la chaleur est telle forme, ne la présuppose aucunement ; en effet, la tiédeur est prise comme telle et la chaleur prise comme telle sont absolument de même nature ; celle-ci ne précède pas plus celle-là d’une manière essentielle que celle-là ne précède celle-ci.
» Mais cette qualité qu'est la tiédeur, si, au lieu de la considérer purement et simplement, nous la considérons comme affectée d’un caractère numérique, comme étant une chaleur de tant de degrés, et si par chaleur, nous désignons la meme forme, mais affectée du caractère que confère un nombre plus grand, en prenant les choses de ce biais, je dit : De même qu’en vertu d’un ordre essentiel, la longueur de deux coudées est précédée par la longueur d’une coudée, de même la chaleur est précédée par la tiédeur. Mais d’autre façon, ce n’est pas vrai...
)) A la seconde objection, voici ma réponse : Dans les formes sensibles qui sont introduites par le mouvement, il y a divisibilité de la même façon qu’en la quantité ; partant, il en est de même pour la divisibilité en parties spirituelles ; et même, il y a divisibilité à l'infini, puisqu’une telle divisibilité convient à la quantité.
» Touchant la troisième objection, je dis : Dans les formes sensibles, nous concevons deux sortes de continuités. L’une est la continuité extensive par laquelle celte forme est coétendue, à son sujet... Mais, dans une forme sensible, nous concevons une autre continuité ; ce n est plus la continuité relative à la grandeur étendue, en vertu de laquelle la forme épouse l’étendue de son sujet ; c est une continuité par apposition de degrés de même nature... Dès là que ces deux continuités distinctes se rencontrent dans une même forme sensible, l’une d’elles, la continuité intensible, se pourra rencontrer également dans les formes spirituelles ; mais non point l’autre, la continuité extensive. Celle-là, dis-je, se rencontre dans la charité.
» Je réponds à la quatrième objection : Il ne nous faut point imaginer qu’un degré soit en puissance du degré suivant. Quand on trace une ligne sur une surface, la surface qui porte déjà une partie de cette ligne, est en puissance de la partie suivante ; ce n est pas une partie de la ligne qui est en puissance de l’autre partie. De même, quand la charité croît, ce n’est pas une partie de charité qui est en puissance d’une autre partie ; c’est la volonté, récipient de toute cette charité qui, lorsqu’elle en possède déjà une partie, est en puissance de recevoir l’autre partie. ))
Nous avons tenu à reproduire cette discussion presque en entier,
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
afin de bien saisir la pensée de François de Mayronnes ; pour éclaircir toute difficulté relative à l’accroissement d’intensité d’une forme telle que la charité, cet auteur recourt sans cesse à la même comparaison ; il examine de quelle façon croît la longueur d’une ligne. On interprétera donc fidèlement son intention si on la résume dans cette proposition : Tout ce qu’on peut dire de la divisibilité et de l’accroissement d’une grandeur continue, on le peut répéter textuellement de la divisibilité et de l’accroissement d’une qualité.
Si les divers degrés d’une même qualité, de charité par exemple, sont exactement de même nature, comment donc se distinguent-ils les uns des autres 1 ? Ils se distinguent comme se distinguent entre eux les individus d’une même espèce. La charité réside dans ses divers degrés (( de la même façon que la nature humaine dans ses divers individus... La nature humaine est une; mais cependant, en des individus multiples, elle n’est pas numériquement une. C’est de la même manière que la charité est une dans des degrés multiples. »
Au gré de François de Mayronnes 2, les individus d’une même espèce sont distincts les uns des autres parce qu’en chacun d’eux, ïhœcceitas qui lui est propre s’ajoute à la nature spécifique qu’ils possèdent tous. C’est exactement de la même façon que vont s’individualiser, se distinguer les uns des autres les divers degrés de la charité : « Ce que le degré ajoute à la nature spécifique, c’est simplement son hœccéité, car l’individu n’ajoute rien à la nature [spécifique], si ce n’est son hœccéité ; de même, donc, que les hœccéités diffèrent les unes des autres, de même les degrés. »
« L’hceccéité 3, considérée d’une manière formelle, n’est pas la même chose que la charité considérée d une façon formelle », puisque celle-ci est nature spécifique, et celle-là principe d individuation. « Mais si l’on prend le degré, qui est constitué par l’hœccéité et par la forme, c’est cet ensemble qui est un individu de charité [quand la charité croît, donc] ; c’est cet ensemble-là qui est engendré et qui est acquis. Je dis donc que, lorsque la charité croît, elle n’acquiert pas la nature spécifique, qui préexistait ; ce qui est acquis, c’est le degré tout entier, et il est acquis en raison de ce qu’il possède en propre », c’est-à-dire de son hœccéité.
a Mais alors, direz-vous, ce n'est pas par l’addition d’une charité, que la charité croît, mais par l’addition d’une co-cliarité
i. François de Mayronnes, loc. cit., art. a; éd. cit., fol. 73, col. b.
■x. Voir Quatrième Partie, tome VI, § 1, p. 471.
3. François de Mayronnes, loc. cit., art. 4; éd. cit., fol. 73, col. d.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
(concharitas). Je réponds : Ce qu’a dit ce docteur, Auriol. veut-on l’entendre ainsi : Le degré qui vient s’ajouter est une charité ; il ne 1 est pas, toutefois, d’une manière précise, en raison de ce qui vient s’ajouter de nouveau [à la charité préexistante], car ce qui survient ainsi, c’est Yhœccéité : en ce sens, il est donc seulement co-charité, et non pas charité ? Je dis alors qu’en ce sens, on peut bien entendre que Yhœccéité n’est pas formellement charité. »
Quelle sorte d’union ou d’unité y a-t-il entre les divers degrés qui composent une même forme ?
(( Il faut concevoir 1 qu'au sein de la forme, ces degrés possèdent quatre sortes d’unités, et cela lors même qu’ils seraient séparés de tout sujet ; en sorte que, de ces unités reçues au cours de l’accroissement, il n’en est aucune qu ils tiennent du sujet.
» La première est l’unité d indivision ; ils sont distincts, en effet, mais ils ne sont pas séparés les uns des autres, comme le sont les charités qui résident en deux âmes différentes.
)) La seconde est l’unité de composition ; toute forme se compose de ses degrés comme tout continu se compose de ses parties ; cette composition, cependant n’est pas semblable à celle qui résulte de l’union d’un être en acte avec un être en puissance », par exemple à celle par laquelle la substance résulte de l’union de la forme avec la matière.
(( La troisième est l’unité par continuité ; ces degrés, il est vrai, n’ont pas la continuité extensive, qui convient seulement à la grandeur de masse (quantitas molis) ; mais ils possèdent la continuité intensive ; de deux degrés consécutifs, les extrémités ne font qu’un, et cela précisément en vertu de la continuité dont nous parlons.
» La troisième est l’unité d homogénéité ; en effet, ils ont la même raison formelle ; tout degré de charité est charité ; il n'est pas cette charité qu’est le tout, mais cette charité qui, d’une manière univoque, se peut dire du tout et de chacun des degrés. C’est ce qu’on voit clairement par l’exemple de l’eau. »
Après Duns Scot, Guillaume d Ockam et François de Mayronnes sont assurément les deux docteurs qui ont le plus influé, au xive siècle, sur la philosophie franciscaine ; bien souvent, les influences de ces deux maîtres s’opposent T une à l’autre ; ici, elles concourent à recommander la théorie défendue par Richard de Middleton et par le Docteur Subtil ; nous ne nous étonnerons donc pas que cette théorie ait reçu, de la part des Mineurs, un acquiescement unanime.
i. François üf. Mayronnes, loc. cit., éd. cit., fol. 74, col. a.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
Elle est admise, en particulier, par François de la Marche, qui semble s inspirer de François de Mayronnes.
Nous avons entendu François de la Marche exposer le système au gré duquel l’accroissement d’une forme, tant quantitative que qualitative, se ferait par continuelle destruction de la forme préexistante et par continuelle innovation d’une forme plus parfaite. Ce système, François le repousse. Après avoir parlé de l’augmentation quantitative, il ajoute 1 :
« Je dis de même au sujet de l’accroissement de la qualité ; la forme préexistante demeure tout entière, et d’elle, rien n’est détruit par l’avènement qui suit. »
Notre auteur se demande alors 2 « si c’est par son essence qu’une forme accidentelle est accrue ».
« Je commencerai, dit-il, par exclure trois façons de répondre ; puis, je répondrai d'autre manière.
» En ce qui concerne mon premier objet, voici une première façon de répondre :
» La forme ne devient pas plus intense ou moins intense, quant à son essence, mais seulement quant à son existence dans autrui (inesse), c’est-à-dire quand à l’existence qu elle a dans le sujet ; il n’y a donc, pour les formes, de plus ou de moins que par comparaison à leur sujet, et selon que d’elles, ce sujet participe d’une manière plus ou moins parfaite. »
Dans cette première solution, rejetée par François de la Marche, nous reconnaissons celle de saint Thomas, à laquelle Gilles de Rome a prêté son langage.
Voici maintenant celle que Gilles de Rome a, tout d’abord, paru proposer, et. qu’il a transformée ensuite en celle de saint Thomas :
« Une autre manière de répondre est la suivante : Une forme devient plus intense ou plus atténuée quant à son existence propre, mais non point quant à son essence. En effet, l’essence de chaque forme est indivisible. Aussi, au huitième livre de la Métaphysique, le Philosophe compare-t-il aux nombres les essences ou quiddités des choses ; de même que l’essence d’un nombre n’est pas susceptible de plus ou de moins, de même en est-il des essences ou quiddités des choses. Ainsi, selon les tenants de cette opinion, une
i. Primas liber magistri Fbancisci de Mahchia de ordine jralrum mirwrum, Dist. XVII, quæst. III. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 3071, fol. 48, col. a.
a. FnANscisci de Makchia Op. laud., lib. I, dist. XVII, quæst. IV : Quarto queritur utrum forma accidentalis augeatur per essentiam suam. Ms. cit. , fol. 48, coll. c et d.
seule et même essence peut se trouver soit sous une existence atténuée, soit sous une existence intense, sans qu’aucun changement soit accompli dans l’essence. »
A la réfutation de cette théorie égidienne, succèdent l’exposé et la réfutation de l’opinion soutenue par Guillaume Varon :
« La troisième façon de répondre est plus exacte que les précédentes ; la voici : Une forme devient plus intense ou plus atténuée à la fois quant à son existence et quant à son essence distincte [de l’existence]. Mais dans l’essence, il y a deux sortes de parties. Il y a des parties formelles et quidditatives ; telles sont les diverses parties de la définition, comme le genre et la différence. Il y a aussi des parties matérielles et individuelles qui sont extrinsèques à l’essence, qui sont en dehors de sa nature (ratio). On dit alors qu’une forme qui devient plus intense ou moins intense le devient suivant les parties matérielles et individuelles de b essence, et non pas selon les parties quidditatives et formelles. »
Ces diverses opinions rejetées, François, comme il nous l’avait promis, nous fait connaître sa pensée :
« En second lieu, donc, je donne une autre réponse : Une forme augmente ou diminue aussi bien suivant ses degrés individuels que suivant ses degrés quidditatifs ou formels ; elle varie selon sa nature (ratio) tout entière...
» Il est, en effet, certain que tel corps blanc est plus blanc que tel autre ; cela ne saurait être s’il ne participait davantage de la nature (ratio) de la blancheur ; partant, l’essence spécifique de la blancheur, à laquelle il participe, est elle-même susceptible de plus ou de moins ; il en est de même de sa définition. »
Puisque l’accroissement d une forme accidentelle porte sur tout ce qui constitue l’essence de cette qualité, comment cet accroissement se fait-il P
« Pour résoudre cette question, dit notre auteur *, je pose trois conclusions :
» La première, c’est que, dans une forme qui devient plus intense, tous les degrés sont de même nature (ratio) ; ils ne sont pas de différentes natures, comme certains l imaginent ; ceux-ci disent, en effet, que ces degrés ne sont pas de même nature, qu’il y a entre eux un certain ordre essentiel, de telle façon que le degré postérieur, celui qui vient après un autre, est plus parfait que le précédent et contient en lui toute la perfection de celui-ci ; le der-
i. Fkanciscj de Marchia Op. laud., lib. I, dist. XVII, quæst. V. : Quinto quero utrum forma accidentalis augeatur per additionem alicujus positivi. Ms. cit., fol. 49, col. a, à fol. 5i, col. a.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME 5l<)
nier degré est ainsi plus parfait que tous ceux qui le précèdent et en contient toutes les perfections. »
Cette première conclusion a pour objet d’exclure la notion des degrés successifs que concevaient Henri de Gand et ses partisans.
« La seconde conclusion principale est celle-ci : La charité ou toute autre forme qui croît en intensité ( intenditur ), croît en intensité parce qu’une entité véritable est apposée à la forme précédente. . .
)) Voici la troisième conclusion : Toute forme qui augmente ou devient plus intense, le devient par l'apposition d’une certaine entité qui est distincte de la précédente ; mais en chacune de ces deux quantités se conserve la raison spécifique propre de la forme dont il s’agit.
» Cette conclusion est posée contre certains auteurs ; ceux-ci imaginent que ce qui se trouve ainsi ajouté à la charité préexistante par l’effet de l’accroissement de la charité, n’est pas un individu de 1 espèce charité (individuum caritatis), mais seulement un complément de la charité précédente, une sorte de terme extrinsèque... »
Cette conclusion vise Pierre Auriol et sa concaritas.
François de la Marche s’attache tout spécialement à préciser de quelie façon deux degrés d’une même forme sont distincts, et de quelle manière ils s’unissent entre eux pour produire une forme plus intense.
La seule distinction qu’il y ait entre eux, c’est celle qui nie l'identité de l un avec l’autre ; « autre est l’entité de l’un, autre est l entité de l’autre » ; ils sont donc différents « en vertu de leurs raisons propres et individuelles », mais seulement de la différence qui vient d’être précisée.
D’autre part, de ces deux degrés, dont l’un précède et l’autre suit, on peut dire qu’ils ne font qu’un (sunt, idem), et cela de deux manières.
Ils ne font qu’un d’abord, en vertu de cette unité essentielle que constitue leur mutuelle union.
Ils ne font qu’un, ensuite, en vertu de cette autre unité essentielle qui les identifie dans une même troisième chose, dans la forme composée par leur addition.
La substance et l’accident, eux aussi, ne font qu’un, de la première de ces deux unités, car ils sont essentiellement unis entre eux ; mais la substance et l’accident ne possèdent pas le second genre d’unité ; leur union ne les identifie pas au point que ce qui en résulte soit une chose une.
Ce second genre d’unité, cette union d’où résulte un composé
EA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV* SIECEE
(loué d unité, on le rencontre dans la matière et dans la forme qui s’unissent pour donner une substance. C'est à cette union de la matière et de la forme engendrant une substance qu’on peut comparer 1 union de deux degrés distincts d’une même forme qualitative, donnant une troisième forme plus intense que chacun d eux.
« Ils sont unis entre eux de manière à constituer une chose absolue et une par elle-même, qui résulte d’eux. Uniuntur ad constituendum aliquod per se unum absolution ex eis resultans. »
Toutefois, il ne faudrait pas pousser trop loin la comparaison entre l’union de la matière et de la forme, d’une part, et l’union de deux degrés d’une forme accidentelle, d’autre part ; si ces deux degrés sont unis , « ce n’est pas çn vertu d’une information de l un d eux par l’autre. »
11 est, en revanche, une analogie à laquelle François de la Marche ne paraît pas imposer de bornes : « De même, dit-il, les parties d’une grandeur continue, d’une ligne par exemple, sont distinctes les unes des autres, car l’une d elles peut demeurer lorsqu une autre est détruite ; toutes ces parties, cependant, sont une seule chose, et par cette double unité, par l’unité que constitue leur union entre elles, par l’unité qui consiste en leur identité dans une troisième chose, leur résultante. »
Entre la quantitas molis et la quantitas virtutis, notre auteur ne semble plus tracer aucune démarcation.
De tous les Franciscains qui ont suivi Richard de Middleton dans la voie où il s’était engagé, nul n’a poussé plus loin qu’Antonio d’Andrès. Toutefois, la pensée de ce maître ne se manifeste pas avec une égale clarté dans tous les écrits sortis de sa plume.
Ainsi, Antonio d’Andrès, en son Commentaire aux.Sentences 1 , admet bien qu’en un corps qui blanchit, le degré préexistant de blancheur n’est pas détruit et que l’accroissement de blancheur est dû à l’addition d’une réalité nouvelle, d’un degré nouveau, qui s’unit au précédent pour composer une forme individuelle unique ; mais son exposition est fort concise, fort peu explicite, en sorte qu’on la pourrait aussi bien solliciter dans le sens de l’enseignement d’Henri de Gand que dans le sens de l’enseignement scotiste.
G’est vers le premier de ces enseignements que semble pencher Antonio d'Andrès lorsqu’il commente le Livre des six principes de
i. Ant. Andkeak Conventualis Franciscani, ex Aragoniae provincia ac. loannis Scoti Dur loris Subtilis discipuli celeberrimi In quatuor Sententiarum Libros opus longe absolulissimum... Venetiis, Apud Damianum Zenarum. MDLXXIII. In. I Lit). Distinct. XVII. quæst. III, foll. 30 v° et 37 r°.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
Gilbert de la Porrée A cette question : (( En 1 essence d’une forme accidentelle, y a-t-il des degrés intrinsèques et essentiels par lesquels se produise l’accroissement ou la diminution de cette forme ? » il répond en ces termes : « La forme accidentelle considérée possède de tels degrés. Et j ajoute que la raison précise qui permet à la forme de croître ou de diminuer est la latitude de degrés (latitudo graduant) qui est en elle ; cette latitude n’est pas autre chose qu’une absence de limitation dans la forme qui est susceptible de plus ou de moins. »
Les mots latitudo graduant paraissent prendre exactement ici le sens que leur donnait Henri de Gand.
Pour savoir exactement ce qu Antonio pensait de l accroissement d une qualité, il nous faut lire l’ouvrage le plus original qu’il ait produit, le traité Des trois principes i. 2 ; mais alors, nous connaîtrons dans sa plénitude la théorie de ce Maître, car l exposé qu il en donne remplit, de ses larges développements, la cinquième question de la seconde partie du traité Des trois principes, de la partie consacrée à l’étude de la forme 3.
Antonio d’Andrès commence par poser une distinction où la doctrine de François de Mayronnes sur l'individuation sert à préciser une indication de Guillaume Varon.
« Il faut remarquer, dit-il 4, qu’il y a deux sortes de quiddités, la quiddité spécifique et la quiddité individuelle. Cela deviendra
i. Questiones Scoti Super Universalia Porphy, necrwn A ri s tôt élis Predicamenta •ac Periarmerias — Item super librus Elenchorum. — Et Antonii Andreae super libro Sex principiorum — Item questiones Joannis Angelici super questiones unioersales eiusdem Scoti. Colophon : Subtilissime questiones... féliciter expliciunt. Impresse Venetiis per. Philippuin pincium Mantuanum. Anno Domini i5i2. die i Decembris. — Questiones clarissimi doctoris Antonii Andreae super sex principiis Gilberti Porretani. — — Quest. XVII : Utrum in essentia forme accidentalis sit dare gradus intrinsecos essentiales secundum quos possit suscipere magi et minus ? fol. Ci, coll. c et d.
■a. A la fin du xv® siècle et au commencement du xvi® siècle, ce traité a eu de très nombreuses éditions; nous le citerons d’après l’édition suivante :
Titre au verso du dernier fol. : In hoc volumine continentur. Tria principia Antonii Andreae ordinis minorum. Expositio Fran. Mayronis ordinis minorum super o cto lib. phisicorum. Formatantes eiusdem Francisoi Mayronis. Tractatus eiusdem de principio complexo. Tractatus eiusdem de terminis theologicis. Tractatus de ente et essentia secundum Thomam. — Colophon, au recto du même fol. : Impressum in inclita Civitate Ferrarie régnante Hercule Duce secundo per Magistruin Laurençium de ruheis de valentia Anno domini Mcccclxxxv. V Idus Madij.
.'1. Tria principia clarissimi Doctoris Antonii andreae secundum doctrinam •doctoris subtilis Scoti. Secundus articulus principalis ubiquærendum est de forma. ■Quinto, utrum in quidditate forme accidentalis sit dare veros gradus intrinsecos essentiales secundum quos ipsa possit suscipere divisionem intrinsecam secundum inagis et minus. Ed. cit. ol. sign. giii, col a, à col. c du cinquième fol. après celui-là.
4. Antonio d’Andrès, loc. cil. quantum ad secundum; éd. cit., fol. sign. giiij, ■col. d.
522 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
évident si I on observe que, dans la blancheur, trois choses sont à considérer : En premier lieu, la nature spécifique. En second lieu, le degré individuel, mais toutefois essentiel, qui est la quiddité de l’individu. En troisième lieu, la différence individuelle par laquelle la blancheur est cette blancheur (hæc). » François de Mayronnes, qui terminait son exposé par où Antonio d’Andrès commence le sien, eût ainsi désigné ces trois choses : La nature spécifique ; le degré individuel composé par l’union de la nature spécifique avec l'hœcceitas ; enfin Vhœcceitas. « La question, poursuit notre auteur, se pourrait entendre des deux sortes de quiddité ; mais nous nous empierrons seulement de la quiddité prise en la seconde manière, point en la première façon. »
Gela posé, « nous examinerons, en premier lieu, si, dans une forme, il y a des degrés ; en second lieu, quelle en est la nature (quid sint) ; en troisième lieu, quelles en sont les propriétés (quales sint).
» Demande-t-on s'il existe des degrés ? Prouvons que oui. Des sujets divers ne sauraient, en même temps, participer d’une même forme dans des rapports (rationes) différents, si cette forme n’était, en elle-même, compatible avec la diversité de ses rapports. Or il est des formes spécifiques, la blancheur par exemple dont des sujets divers participent selon des rapports différents. Ce sont ces rapports (rationes) que j’appelle des degrés. »
Cette définition semblerait nous conduire à la théorie de saint Thomas. L’auteur ne nous laissera pas poursuivre dans cette voie.
a Demande-l-on maintenant 1 quelle est la nature de ces degrés ? quid sint ? Le degré de forme dont il est ici question est une portion, considérée au point de vue de la perfection (portio perfectionnas) de la forme spécifique. Un tel degré ne se trouve pas compris dans la notion quidditative de cette forme. C’est lui, au contraire, qui, dans la notion par laquelle il est conçu, implique essentiellement la forme spécifique. » Cela est bien clair, puisque le concept de ce degré de forme implique, outre la notion de la forme spécifique, celle de l’hœccéité qui concrétise et l’individualise.
« Nous devons donc déclarer 2 que la forme accidentelle en question possède des degrés ; nous devons dire, en outre, que la faculté naturelle (ratio) par laquelle elle est susceptible de plus ou
i. Antonio d’Andrès, toc. cit. ; éd. cit., fol. suivant, col. a. a. Antonio d’Andrès, loc. cit. De secundo ex prædictis; éd. cit., fol. cit., col. c.
LA LATITUDE DES FORMES AVANT ORESME
de moins, c’est précisément cette latitude de degrés (latitudo gra duum) ou, en d’autres termes, cette absence de limitation dans la forme dont les divers sujets participent différemment. »
Nous retrouvons ici ce que notre auteur disait en commentant Gilbert de la Porrée, mais le contexte nous empêchera maintenant de le prendre dans un sens favorable à la thèse d’Henri de Gand.
Demandons-nous, en effet, quelles sont les propriétés de ces degrés, g unies sint.
(( La diversité de ces degrés, dit notre auteur x, n’entraîne aucune diversité spécifique ; cela est évident, car ce sont des portions d’une même forme spécifique.
» Quant à son degré spécifique, la forme spécifique est indivisible ; mais elle est divisible quant à son degré de perfection (gradus perfectionalis)...
» L’individu qui est composé de la forme spécifique et de la propriété individuelle contient en lui ces degrés, d’une façon qui les réunit (unitive). »
Ces diverses propositions ne se peuvent plus impliquer dans la thèse d Henri de Gand, mais seulement dans celle de Richard de Middleton. Les derniers doutes, d’ailleurs, vont se dissiper.
Antonio nous déclare 2, en effet, qu’il y a lieu d'examiner « trois doutes. Le premier concerne l’augmentation de ces degrés. Le second a rapport à leur union. Le troisième a trait à leur perfection .
» Touchant le premier doute, j’énonce trois propositions.
» La première, c’est que dans le mouvement par lequel une forme accidentelle croît en intensité ou s atténue, la forme précédente n’est pas détruite. Pour comprendre cela il faut savoir que Godefroid admet ceci : Lorsqu’un corps blanc devient plus blanc ou moins blanc, la forme préexistante est détruite en totalité et un nouvel individu de forme est engendré. »
Il est coutumier de voir les Scolastiques attribuer cette doctrine à Godefroid de Fontaines ; les éditeurs, bien souvent, renvoient à la septième quesion du septième Quolibet de cet auteur ; cette question ne contient rien qui ait rapport à la théorie dont il s’agit ici ; nous ne l’avons rencontrée nulle part dans les Quolibets de Godefroid où se lit, en revanche, un adhésion très formelle à la thèse de saint Thomas d’Aquin.
i. Antonio d’Andrès, loc. cil . , quantum ad secundum; éd. cit., fol. cit., coll. a et b.
a. Antonio d’Andrès, loc. cit., de tertio circa prædicla, éd. cit., fol. cit., coll. c et d.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIKCLE
Quoi qu il en soit, après avoir réfuté cette théorie mise au compte de Godefroid de Fontaines, Antonio d’Andrès formule sa seconde proposition 1 :
« Mon second dire est le suivant : L augmentation d’une forme accidentelle 2 ne se fait pas par une extraction qui fasse passer de la puissance à l’acte des parties ou degrés virtuels, sans que rien soit ajouté. Pour éclaircir cette proposition, il faut savoir que, selon l’opinion d’Henri, dans la XVIIIe question de son cinquième Quolibet, l’accroissement d’un forme a lieu de la façon qui vient d’être dite. »
Nous ne risquons plus de prendre Antonio d Andrès pour un tenant d’Henri de Gand. Et nous n aurons plus de doute sur la doctrine qu’il professe quand nous aurons entendu sa troisième proposition 3 4 : « L accroissement d’une forme se fait par addition d’un degré nouveau sans destruction du degré précédent. — Atigrmentum formæ fit. per additionem noiû gradus sine corruptione gradus prœcedentis. ))
Notre auteur vient maintenant à lexamen du second doute 2 : « Comment deux degrés d’une même forme peuvent-ils s’unir pour composer un troisième degré ? »
« Je réponds que le mot : un, se prend dans des sens multiples.
» Une chose peut être une de cette unité essentielle qui consiste dans 1 identité et la simplicité. Exemple : L’essence de Dieu et toute relation divine.
)) Fine chose peut être une parce que les éléments qui la composent sont compatibles ( imitât c cornpassibilitatis). Exemple : La substance composée de matière et de forme.
)) Une chose peut être une en vertu de la continuité ( unitate coati nuitatis) ; tel un continu quelconque.
)) Une chose peut être une à titre d’ensemble hétérogène (unitate heterogeneitatis) ; ainsi en est-il du corps humain.
)) Enfin, une chose peut être une à titre de tout homogène ( unitate hornogeneitatis ) ; ainsi en est-il de l’eau et des corps de même sorte.
)) Je dis alors que deux degrés d’une même forme font quelque chose qui est une de cette dernière sorte d’unité, les autres sortes
i. Antonio d’Andrès, loc. oit.; éd. cit. , troisième fol. après le fol. sign. giiij, co). a.
a. Le texte dit : subtantialis.