Pierre Mandonnet 0. P., Op. laud., II0 Partie, p
C>20 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV° SIECLE
Devenue, dès 1202, en la Nation Anglaise de l’Université de Paris, l’un des exercices scolaires obligatoires 1, la discussion des sophismes sollicita grandement, au xive siècle, l’activité des maîtres parisiens. En la première moitié de ce siècle, un maître qui, après avoir enseigné à Oxford, enseignait à Paris, Walter Burley, réunissait une ample collection de Sophismata insolubilia 2. Il n’était sans doute pas le seul, à cette époque, qui maintînt, à l’Université de Paris, la mode des collections de sophismes ; nous pouvons, en tout cas, assurer qu elle y prit, par la suite, un grand développement ; nous en avons pour témoin l'ouvrage qu’Albert de Saxe a intitulé Sophismata. En la copie manuscrite que nous avons eue sous les yeux, cet ouvrage se termine par cette phrase 3 qui semble être de l’auteur même :
« Et sic est finis hujus tractatus in quo continentur 259“ sophismata principatia prêter minus principalia que interposita sunt, quorum numerum nescio invenire. »
Cette prodigieuse réunion de sophismes n’est cependant, au gré d’Albert de Saxe, qu’un ouvrage élémentaire ; le dialecticien exercé, désireux de résoudre des sophismes plus spécieux, les doit chercher aux traités des Insolubilia ou des Obligationes contenus en la Logique d’Albertutius, car celui-ci poursuit en ces termes :
(( Si autem aliquis voluerit videre sophismata alterius materie, perleqat tractatus de insolubilibus et de obligationibus quo alias scripsi, et in eis inveniet sophismata dijjiciliora et subtiliora sophismatibus predictis. Et hic finis. Deo gratias. »
Les traités d’Albert de Saxe marquent en quel honneur les exercices de Logique étaient tenus à l’Université de Paris vers le milieu du xive siècle ; il 11e semble pas, cependant, que ces exercices y eussent pris le pas sur toutes les autres études. Un logicien tel qu’Albertutius ne se consacre pas exclusivement aux habiletés de la Dialectique ; ses Questions sur la Physique, sur le De Cælo, sur le De generatione et corruptione nous montrent en lui un homme grandement soucieux des problèmes de la Physique ; il n apporte aucunement, en l’examen de ces problèmes, l’esprit de
1. H. Denifle et E. Châtelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, t. I, p. 228.
2. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 16.621, fol. 243, r° : Circa insolubilia queritur primo circa insolubile... fol. 247, v° : Explicit (sic) sophismata insolubilio magistri Gualterii de burlay anglici magistri théologie. Prantl ( Geschichte der Logik in Abendlande. IIIor Band, pp. 297 seqq.) ne connaît pas cet écrit de Burley.
3. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° i6.i34 ( olim fonds Sorbonne, n° 849); fol. 56, col. b.
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subtile chicane que développe aisément la continuelle analyse des sophismes. A côté de lui, un Nicole Oresme consacre la puissance de son génie à la Théologie, à la Morale, à la Science économique, à la Physique, aux Mathématiques ; il ne paraît pas qu’il ait composé aucun traité de pure Logique.
A Oxford, au contraire, on croirait volontiers qu’aucun maître de quelque renom n’a omis d écrire sur les Sophismata, sur les Insolubilia, sur les Gonsequentiæ, sur les Obligationes. Avant Guillaume Heytesbury, nous avons rencontré Swineshead, Dumbleton, Glymeton Langley ; presque aussitôt après Heytesbury, nous trouverions Radulph Strodus et Richard Ferabrich. Non seulement tous ceux qui étudient consacrent une bonne part de leur activité aux exercices les plus subtils de la Logique, mais le personnage le plus en vue de l'Université, celui qu’elle choisit pour chancelier, celui que l’on nomme : « Solemnis Magister, potissimus et famosissimus Ilethysbery », n’a rien écrit qui ne soit consacré à la solution de sophismes ; ses Regulæ même, en effet, sous des titres qui semblent de Physique, ne sont que des règles propres à délier les sophismes que l’on peut tresser à propos de certaines questions de Physique.
Et, .en effet, le désir de découvrir partout des occasions de se montrer habile dialecticien en dénouant des sophismes compliqués ne tarde pas à envahir toutes les études. La méthode scolastique n’était que trop favorable à cette disposition d’esprit. Née du Sic et non d’Abélard, elle n’aborde jamais la démonstration d’une proposition qu elle n’ait soigneusement exposé toutes les opinions qui vont à l’encontre de cette proposition aussi bien que toutes les opinions qui penchent vers elle ; il lui faut alors réfuter une à une toutes les objections des adversaires, et dresser à son tour des objections contre chacune des opinions qui devront être rejetées ; la démonstration directe d’une vérité se trouve ainsi comme encadrée d’une foule Re petites querelles accessoires. Assurément, une telle méthode, lorsqu’elle est convenablement pratiquée, se montre frappée au coin d’une très nette loyauté ; elle ne laisse rien ignorer de ce qui peut être opposé au parti que l’on tient ; elle ne permet pas de l’embrasser avant qu on ne 1 ait lave de toute accusation. Mais cette méthode présente des dangers ; en cette multitude de combats singuliers que comporte toute démonstration, le champion de la vérité est grandement tenté de prouver qu’il est bretteur habile ; lorsque les adversaires viennent à lui manquer, il lui arrivera d’en susciter pour le plaisir de les battre ; contre
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l’opinion dont il est le tenant, il inventera de toutes pièces des objections sophistiques pour montrer qu’il sait les résoudre.
A ce travers, les plus grands des scolastiques n’ont pas échappé. On devine sans peine à quels excès ce vice intellectuel a dû se porter en une École dont la dextérité dialectique semble avoir été tout le souci. Tout problème de Théologie, de Morale, de Physique est devenu un prétexte à imaginer des difficultés captieuses et à en triompher par de subtiles roueries. Bientôt, la démonstration directe, destinée à donner de la vérité une aperception immédiate et face à face, a complètement disparu ; on s’est imaginé que l’on avait établi une opinion lorsqu’on avait réfuté, en les acculant à quelques inconvenientia, les opinions, réelles ou fictives, que l’on avait énumérées à l’encontre devcelle-là ; on n’a plus employé que cette sorte de démonstration par l’absurde, nullement convaincante d’ailleurs, car, bien entendu, l’énumération des opinions possibles n’y était jamais complète ; tout raisonnement n’a plus été que chicane.
L’idée, si féconde, que les intensités des diverses formes et qualités se peuvent mesurer ou, tout au moins, représenter par des nombres, est venue accroître encore l’épineuse subtilité de la Dialectique scolastique ; en y introduisant les rjradus, les formæ uniformes , les formæ uniformiter difformes, elle a donné à cette Dialectique une sorte d’accoutrement mathématique, et lui a fourni de nouveaux procédés pour forger des sophismes aussi bien que pour les briser ; à ces arguties revêtues d’une parure arithmétique, on a donné le nom de calculationes . Les calculationes sont déjà nombreuses dans les Questions de Guillaume de Colligham, au De primo motore de Svvineshead, en la Summa de Dumbleton ; elles envahissent tout, elles portent partout leur fausse précision et leur apparente rigueur, au Liber sex inconvenientium et au traité de Riccardus de Ghlymi Eshedi, le Calcullateur par excellence.
Les calculationes pénètrent alors partout, disons-nous ; elles pénètrent meme et surtout en des domaines qui semblent, par nature, échapper aux prises du calcul; telle la Théologie. D’ailleurs, n’est-ce pas en discutant sur l’accroissement de la grâce en l’âme du chrétien que les commentateurs de Pierre Lombard ont conçu la pensée de représenter par des nombres les divers degrés d’intensité d’une forme ou d’une qualité P Tout naturellement, donc, les maîtres d’Oxford, fidèles à la tradition de Richard de Middleton, ont été conduits à construire une Morale et une Théologie mathématiques où la ferveur de la grâce, où la gravité du
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péché s’évaluent en nombres comme nous évaluons le degré de la température ou le poids d’un corps.
Prenons, par exemple, certaines questions sur les Livres des Sentences 1 que termine la formule suivante :
Expliciunt quesliones magistri Richardi Kyluxuton super librum sententiarum.
Vinum scriptori debetur de meliori.
L’auteur, que le copiste appelle Richardus Kyluxuton, est appelé Ricardus Gliqueton par un autre scribe qui a dressé une table des matières 1 2 3 du recueil manuscrit ; peut-être n’est-il autre que ce Richard Chenton ou Glymeton Langley que nous avons rencontré parmi les logiciens.
Ouvrons cet ouvrage au hasard. Nous y trouvons s que « le mérite s’évalue par la latitude que la grâce a acquise, et non pas seulement par le degré plus ou moins grand de la grâce ». Nous y voyons 4 un. amour de Dieu et un amour du prochain qui, tous deux, décroissent en progression géométrique de raison 1/2.
S’agit-il de prouver qu’en un certain cas, Platon ne pèche pas plus gravement que Sortes ? Voici comment débute 5 l’argumentation : « Supposons que Platon, dans le cas donné, pèche plus gravement que Sortes ; supposons que Sortes pèche au degré A et Platon au degré B, plus grave que le degré A. L’excès de B sur A est divisible ou indivisible. Mais il n’est pas indivisible, car un certain excès, en matière de péché mortel, serait alors indivisible, et l’on prouvera plus loin que cela ne peut être. L’excès de B sur A est donc divisible. Je prends alors un degré de péché qui soit le degré moyen entre A et B ; soit C ce degré moyen. Quelqu’un pourrait, dès lors, pécher précisément au degré G... »
Entre le degré de mérite ou de démérite d’un acte et la vitesse d’un mouvement local, les comparaisons sont continuelles 6 ; aussi rencontre-t-on fréquemment des phrases telles que celles-ci 7 : « Si deux actes vicieux sont continués uniformément pendant la
1. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° i4-576, fol. 117, col. a, à fol. 199, col. d.