Voir Ch. V, $ IV, pp. 53o-53i
2. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 16.621, fol. 52, r° et v°, et fol. 65, r° et v°.
~A LATITUDE DES FORMES A OXFORD 62 5
ment arithmétique ; en aucun cas, elles n’ont été remplacées par des constructions géométriques.
Non seulement nous ne trouvons aucune allusion à la représentation par coordonnées dans les écrits de ceux qui ont pu être les aînés de Nicole Oresme ou ses contemporains, comme Swineshead, Dumbleton ou Heytesbury, mais nous ne trouvons pas trace de cette représentation dans le Tractatus de sex inconvenientibus dont 1 auteur, venu après Iïeytesbury, est assurément postérieur à Oresme ; bien plus, nous ne la rencontrons ni dans le traité de Riccardus de Ghlymi Eshedi ni dans un opuscule anonvme, intitulé : A est unum calidum, dont nous parlerons plus loin ; or, nous acquerrons la certitude que les auteurs de ces deux derniers écrits avaient lu le De dijjormitate qualitatum d’Oresme.
L’usage de ces représentations géométriques eût, cependant, grandement aidé à suivre les calculationes des maîtres anglais ; aussi, bien souvent, les copistes français ont-ils dessiné, en marge des manuscrits, des figures propres à éclairer le texte ; ainsi en est-il pour le manuscrit, conservé à la Bibliothèque Nationale, du traité de Riccardus de Ghlymi Eshedi ; mais il suffit de lire le texte avec attention pour reconnaître que ces figures n’ont été ni voulues ni prévues par l’auteur, et que celui-ci n’a jamais fait appel qu’aux procédés de l’Arithmétique.
Cette Scolastique d’Oxford, qui trouvait en tout sujet occasion d’inventer d’étranges sophismes pour le plaisir de les résoudre, de développer des calculationes aussi nombreuses qu’inutiles, dut singulièrement offusquer, tout d’abord, les maîtres parisiens ; ils ne retrouvaient pas là ces discussions, menées, à la vérité, suivant la méthode du sic et non, mais sobres, claires, ordonnées, exemptes d'inutiles chicanes et de subtiles roueries, auxquelles les avaient habitués les Jean Buridan, les Nicole Oresme, les Albert de Saxe, les Marsile d’Inghen ; entre la Scolastique de Paris et la Scolastique d’Oxford, il leur était malaisé de ne pas donner la préférence à la première.
De ce sentiment, il nous est arrivé de rencontrer le témoignage. L’étudiant parisien dont les cahiers nous ont si souvent servi en cette étude sur la Scolastique d’Oxford, copie 1 ce que la Summa de Dumbleton dit de cette question : Peut-on et doit-on comparer, au point de vue de la perfection, une chose d’une espèce avec autre chose d’une autre espèce ? En bas de la page, il écrit :
i. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 16.621, fol. 181, r°.
DUHEM. - T. VII
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
<( \ous qui possédez ce qu’a dit Maître Nicole Oresme, comparez : Los habentes dicta M. N. Orem, comparate. »
Après avoir surpris et, peut-être, scandalisé les Parisiens, la Scolastique d’Oxford finit par être en grande vogue à la Sorbonne et rue du Fouarre. Quelle fut la cause de ce triomphe ? Qui rendra jamais raison des caprices de la mode ? Il est permis, en tout cas, de remarquer que les discussions quodlibétiques, que les épreuves essentielles de maint examen, durent singulièrement favoriser celte invasion de la Dialectique anglaise ; il avait beau jeu en ces tournois de syllogismes, celui qui était habile à -lier et à délier les arguments sophistiques ; aussi maint témoignage nous apprend-il que les chicanes et les calculationes à la Suiseth étaient de continuel usage en ces joutes logiques.
Il advint ainsi que la méthode d’Oxford fut, au xve siècle, comme la caractéristique de l'École de Paris. Lorsque Averroïstes ou Humanistes, au temps de la Renaissance, s’en prenaient à la Scolastique parisienne, ce sont les habitudes empruntées à l’École d’Oxford qu’ils tournaient en dérision ; Jean Pic de la Mirandole a horreur des q uisquiliæ Suiceticæ ; pour forger un sobriquet qui ridiculise les Parisiens, Nifo transforme le titre de calculatores en l’épithète de captiuncalatores ; c’est à Suiseth que s’en prend le plus volontiers la verve sarcastique de Louis Vivès. Ce que l’on reproche le plus vivement aux Parisiens, c’est de s’être mis à la mode d’Oxford ; leurs vieux docteurs, ceux qui s’habillaient à la française, échappent presque toujours à la dérision.
Les adversaires de la Scolastique parisienne, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas tous ; plusieurs n’hésitaient pas à montrer du doigt les véritables inventeurs de la forme nouvelle prise par la Logique. Écoutons1 Leonardo Bruni d’Arezzo (f i A A4) :
« Que dirons-nous de la Dialectique, cet art si nécessaire en la discussion ? Son règne est-il florissant ? A-t-elle échappé entièrement à la calamité de la guerre que mène l’ignorance ? Point du tout, car cette barbare qui habite au delà de l’Océan s’est ruée sur elle. Mais quelles gens, grand Dieu ! Leurs noms mêmes me remplissent d horreur : Ferabrich, Tysber 2, Ockam, Suisset, et autres de même sorte ; ils me semblent tous avoir emprunté leurs surnoms à la troupe de Radamanthe... Qu’y a-t-il, dis-je, en la
1. Leonardi Auretini De disputationum usw, Nürnberg, Fcuerlin, 1734, p. 26; cite par Phantl Gesehichle der Logik im Abendlande, IV^Bd, Leipzig, 1870; note 39, p. 160.
2. Le texte dit : Busser; nous l’avons corrigé selon l’indication de Prantl. Il est peu probable que Leonardo d’Arezzo entende parler de Guillaume Buccr, qui se trouvait à Paris au temps d’Albert de Saxe.
LA LATITUDE DES FORMES A OXFORD G27
Dialectique qui n ait été brouillé de fond en comble par les sophismes des Anglais ? »
Pomponace, qui nomme Guillaume Heytesbury « le plus grand des sophistes », qui, sans cesse, combat les opinions du Calculateur, sait également vers quel pays il lui faut diriger ses attaques :
(( Dans la proposition dont il s’agit », écrit-il 1 en i5i5, au préambule de son traité De reactione, « aucun des Grecs n’a émis de doute, non plus qu’aucun des anciens parmi nos compatriotes. Mais ceux qui sont venus ensuite, et en particulier les Anglais, ont formulé des doutes subtils ; à 1 encontre de la proposition communément admise, ils ont imaginé des arguments si difficiles qu’une foule d’hommes célèbres ont peiné pour les résoudre ; et cependant, « à son avis », ils n’ont pas satisfait en perfection à cette tâche. »
Dès la Renaissance, donc, les esprits clairvoyants eussent souscrit à ce jugement : La décadence de la Scolastique parisienne commença le jour où elle oublia ses propres traditions pour adopter la Dialectique de l’Université d’Oxford.
La loi du mouvement uniformément varié a l’École d’Oxford
A. Le De primo motore de Sivineshead.
Après avoir tenté de retracer, en une esquisse rapide, la physionomie de l’École d'Oxford au milieu du xive siècle, essayons de résumer ce que cette École enseignait au sujet de la latitude des formes et, particulièrement, de la latitude uniformément difforme. Dans ce but, passons successivement en revue les divers écrits dont nous avons signalé l’existence.
Commençons par le De primo motore de Swineshead ; il nous présentera, en quelque sorte, le type de la famille de traités que nous allons lire.
C’est encore notre étudiant parisien, ce sont ses précieux brouillons qui nous dispenseront d’aller chercher à Oxford les renseignements dont nous aurons besoin.
i. Pétri Pomponatii Mantuani Traclatus acutissimi, utilissirni, et mere peripa. tetici... Venetiis, MDXXV; fol. 21, col. a.
Gr>8
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
Cet étudiant a eu la très heureuse idée de nous donner 1 une table des matières assez détaillée du traité de Swincshead.
Le De primo motore comprend huit parties ou « différences ».
La première différence est formée par le préambule.
La seconde différence « expose certaines vérités peu répandues, mais point nouvelles cependant, sur la génération ». Ni l’une ni l’autre de ces deux premières différences ne comporte de subdivisions.
La troisième différence est partagée en trois chapitres. Le chapitre I traite de la génération des éléments simples, le chapitre II de la génération des mixtes ; le chapitre III expose de quelle manière la génération a lieu pour les substances simples.
La quatrième différence est consacrée à la solution des objections. Parmi les questions qui y sont, traitées, il en est deux principales qui sont celles-ci :
i° Les qualités premières sont-elles des effets produits par le Ciel éthéré ?
2° Les quatre éléments sont-ils des corps corrruptibles ?
La cinquième différence est composée de trois parties. « La première partie expose les opinions erronées touchant l’intensité et la rémission de la forme. La seconde partie manifeste quelle est la véritable sentence à ce sujet. La troisième partie montre en fonction de quoi s’évalue la vitesse en un mouvement d’altération. » Incidemment, en cette différence, on prouve que le mouvement est une cause de chaleur, ce qui amène à parler de la lumière, et on traite du mouvement d’augmentation.
Le mouvement d’augmentation et de diminution est l’objet propre de la sixième différence qui se divise en deux parties.
La première partie étudie en détail de quelle manière se fait l’augmentation et la diminution. La principale question qui s’y trouve traitée est celle-ci : En un objet qui croît, chaque partie est-elle accrue ? A cette occasion le mouvement de l’aliment vers chaque membre du corps est examiné.
Deux chapitres se suivent en la septième différence.
IjG premier chapitre traite des puissances qui produisent le mouvement local et de leurs relations avec les corps qu’elles meuvent ; une première partie étudie la puissance qui engendre un mouvement naturel, une seconde partie la puissance qui engendre un mouvement violent.
x. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 1G.631, fol. 35, v°.
LA LATITUDE DES FORMES A OXFORD
Le second chapitre traite de la vitesse et de la lenteur du mouvement local.
On trouve également deux chapitres en la huitième différence. Le premier chapitre distingue les diverses sortes de maxima et de minima qu il convient de considérer en l’étude des puissances actives et passives. Le second chapitre examine comment et dans quelles limites ces distinctions se peuvent étendre à d’autres cas.
Notre Parisien n’a rien reproduit du Proœmium de Swineshead, mais il a recopié 1 l’invocation par laquelle cet auteur terminait son livre : « Sola enim potentiel potentiarum, accidentia non quoquomodo passiva , infinita, totarumque potentiarum principium est et finis ; solum igitur ejus Principium optimum et unum impassibile consistit, cui par infinita sæcula sæculorum sit honor et gloria. Amen. »
Il n’a, d’ailleurs, fait des trois premières différences que des extraits insignifiants 2 ; à la quatrième seulement commencent 3 ses emprunts intéressants.
La cinquième, la sixième et la septième différences, entièrement ou presque entièrement recopiées par notre étudiant de Paris, sont celles qui doivent surtout retenir notre attention. Là sont étudiées les trois espèces de mouvements que reconnaissait la •Physique péripatéticienne : le mouvement d’altération, le mouvement d’augmentation et le mouvement local. L’examen de ces trois prédicaments en lesquels le mouvement est possible était déjà l'objet principal du Tractatus proportionum d’Albert de Saxe, avec lequel les trois différences dont nous venons de parler offrent, parfois, quelque analogie. La huitième et dernière différence traite également d'une question qui a grandement occupé Albert, celle des maxima et minima in quod sic et in quo non 4 5 ; mais en cette question, elle n’apporte pas le souci d’extrême rigueur et d’extrême précision dont se piquait le Maître parisien.
C’est en la cinquième différence, consacrée à l’intensité des formes et au mouvement d’altération, (pie Swineshead examine les propriétés de la latitude uniformément difforme s. Une telle latitude doit -elle être déterminée en fonction de son degré moyen ou de son degré extrême ? Il ne peut y avoir d’hésitation, lui semble-t-il, qu’entre ces deux suppositions. Mais, poursuit-il, elle ne