‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 161 sur 176 · Ms. cit., fol. 78, v · texte numérisé non relu

Ms. cit., fol. 78, v

LA LATITUDE DES FORMES A OXFORD 63 1

Le vague et 1 étrangeté des discussions de ce genre s’expliquent si 1 on veut bien porter son attention sur la forme des questions que se posaient Bradwardiile, Swineshead, Albert de Saxe et leurs imitateurs. A propos de chaque espèce de vitesse, ils se demandaient : Penes quid talis velocitas débet attendi? Or, ce terme : attendi penes , n avait reçu d eux aucune définition précise. Il pouvait s interpréter dans ces divers sens : En fonction de quoi telle vitesse doit-elle être déterminée P Au moyen de quoi doit-elle être caractérisée ? Par quoi doit-elle être dénommée ? Le sens de la question n étant pas exactement fixé, les réponses pouvaient divaguer à l’aise et se contredire sans lin.

Cette question vague : Penes quid talis velocitas débet attendi? Oresme ne se la pose jamais. Ce qu’il cherche, c’est à évaluer la mesure ou quantité d’une vitesse ; et, par là, il entend une chose très précise, l’espace parcouru, dans un temps donné, par un mobile animé de cette vitesse.

Au commencement de la septième différence, qui est consacrée à l’étude du mouvement local, Swineshead écrit ce qui suit 1 :

<( Pour étudier les vitesses et les lenteurs dans les mouvements locaux, j introduirai cinq latitudes que la raison seule y distingue :

» La première est la latitude du mouvement local ; la seconde est la vitesse de cette première latitude ; la troisième est la lenteur de cette même première latitude ; la quatrième est la latitude de l’acquisition de latitude du mouvement local (latitudo acquisitionis latitudinis motus localis) ; la cinquième est la latitude de déperdition de la même latitude (latitudo deperditionis ejusdem latitudinis). »

Que sont ces deux nouvelles latitudes adjointes par Swineshead à la vitesse et à la lenteur du mouvement local ? Les dénominations mêmes qui servent à les désigner nous font deviner qu’elles correspondent à ce que nous appelons accélération positive ou négative. La notion d’accélération, que nous avons rencontrée au Tractalus de difjormitate qualitalum, s’était donc présentée de bonne heure à l’esprit des logiciens d’Oxford.

B. La Summa de Jean de Dumblelon.

Les cahiers de Philosophie d’où sont extraits les renseignements précédents nous ont donné la table des matières du De primo motore ; de la Summa de Dumbleton, ils ne reproduisent pas la

i. Ms. cit., fol. 74, v°.

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table ; la reconstituer d après les extraits que renferment ces cahiers serait tâche malaisée ; heureusement, il nous a été donné, outre ces extraits, de consulter l’ouvrage lui-même.

Pour présenter un aperçu des matières qui y sont traitées, nous ne pouvons mieux faire, croyons-nous, que de reproduire l analyse donnée par hauteur au préambule de sa Somme.

Cette Somme, nous dit-il *, est divisée en dix parties.

» La Première partie1 2 3 4 traite quatre articles.

» Au premier article, elle montre s’il existe quelque cause naturelle de la signification du terme et de son imposition au sujet ; elle traite de diverses questions incidentes.

» Au second article, elle examine ce que c’est, pour une vérité, d’en précéder une autre, d’être plus aisément connaisahle par nature ou pour nous ; comment on peut connaître d’une manière plus confuse ou plus distincte ; comment les vérités universelles sont mieux connues que les vérités particulières ; elle compare la connaissance de la définition à celle du défini et de ses parties.

» Au troisième article, elle énonce quelques conclusions relatives aux principes de notre science, et à l’intensité de la connaissance et de la croyance.

» La Seconde parie 3 démontre rapidement quelques propositions au sujet des premiers principes, qui sont la matière et la forme ; au sujet des nombreuses opinions qui ont été émises touchant les formes substantielles et les intensités des qualités premières et secondes ; au sujet de 1 intensité ou de la rémission d’une qualité qui est dite uniforme soit en réalité, soit seulement de nom ; au sujet, enfin, de la description de l’intensité des mixtes.

» La Troisième partie 4 pose des conclusions qui concernent le mouvement relatif aux trois prédicaments ; elle montre quelle pro-

1. Johannis de Dumbleton Summa, Proœmium. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° i6.i46, fol. 2, coll. a et b.

2. Cette première partie compte trente-neuf chapitres. Le premier chapitre commence, au fol. 2, col. b, du ms. cité, par ces mots : incipiendum est a primis. Minimus error in principio, in fine est maxima et maxime causa. Le dernier chapitre finit au bas de la col. b du fol. i4-

3. La seconde partie de la Summa contient quarante et un chapitres. Le premier chapitre commence, en la col. c du fol. i4, par ces mots : Post logicalia, naturalia aggredientes dubia... Le dernier chapitre prend fin en la col. b du fol. 26.

4. Cette troisième partie se divise en trente-huit chapitres; au fol. 26, col. b, du ms. cit., le premier chapitre commence en ces termes : Quia singulorum noticia motu, tanquam signo naturali, nobis primum inesse [constat], superest aliquid de eodem dicere et de ejusdem principiis pertractare. Cette partie s’achève à la col. d du fol. 3g.

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portion de mouvement résulte de la configuration et de la distance ; elle décide de quelle manière doit être vraiment évaluée la vitesse du mouvement local, du mouvement d’altération, du mouvement d augmentation et du mouvement relatif à la latitude de densité ou de rareté.

» En dernier lieu, elle recherche par diverses raisons ce que sont le mouvement et le temps, quelles en sont les propriétés ; elle démontre, en cette même partie, que le mouvement uniformément acquis équivaut à son degré moyen, et quelques autres conclusions.

» La Quatrième partie L, examinant, en un premier article, la nature des éléments, s’efforce de montrer si les éléments extrêmes possèdent au plus haut degré chacune des qualités, et comment agissent les qualités premières.

)) En un second article, elle traite de la réaction entre ces mêmes qualités ; elle définit de quelle manière les qualités premières résultent naturellement des formes premières, de la densité ou de la rareté extrêmement intense ou extrêmement affaiblie des corps ; elle examine enfin si ces qualités premières sont réellement distinctes des autres qualités.

» En un troisième article, cette quatrième partie montre comment les puissances des corps dépendent de leur grandeur ; elle examine si les mixtes s’altèrent entre eux et s’ils sont plus pesants que les éléments purs.

» La Cinquième partie 1 2 a pour objet l’action spirituelle; elle expose si la lumière appartient en propre à un élément, si elle est une qualité simple ou une qualité résultante.

)) En outre, cette même partie examine les doutes que l’on peut concevoir touchant la différence entre les formes supérieures et les formes inférieures capables de produire de la lumière, et touchant leur action uniforme ou difforme, soit à l’égard de l’agent, soit à l’égard du patient.

1. La quatrième partie de la Somma de Dumbleton compte dix-sept chapitres. Au fol. 39, col. d, le premier chapitre commence ainsi : Peracta determinacione materie communis, ad particularia descendamus, et de primis corporibus, scilicet elementis, pertractemus. Cette partie prend fin en haut de la col. b du fol. 5i.

2. Cette cinquième partie compte, au ms. cité, six chapitres numérotés, auxquels il faut peut-être joindre, à titre de chapitre non numéroté, le développement qui commence au fol. 56, col. a, par : Quedam conclusiones in diversis materiis, admisso contrario principio, restant probande. Le premier chapitre commence au fol. 5i, col. b, de la manière suivante : Compléta determinacione de actione reali inter formas et qualitates sensibiles communiter, de actione spirituali inquiramus duobus requisitis. Cette partie prend fin au haut de la col. a du fol. 57.

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)) La Sixième partie 1 2, qui traite des termes assignés aux puissances, enseigne d’abord à déterminer d’une manière définie une puissance active.

» En second lieu, parmi les autres parties, cette sixième s’exprime particulièrement au sujet de l’action et du terme, pris d’une manière universelle, de ces formes que sont le repos et le mouvement ; elle déduit si une telle forme est proprement mobile, et si la forme et le lieu sont attribués d’une manière égale au corps engendré.

» Ensuite, cette même partie agite des questions relatives à la manière dont procède le Philosophe dans l’étude des mouvements et des moteurs des cieux ; elle détermine comment les corps naturels sont limités en leur volume et si l’on doit les soustraire au premier mouvement ; elle ajoute quels sont ceux qui se meuvent d’eux-mêmes et quels en sont incapables.

» La Septième partie 2 indique quelle est la cause qui assigne un minimum aux individus et aux espèces soumis à la génération et à l'a corruption, qui détermine l’ordre des puissances de la matière et des agents ; on y voit également si l’on peut prouver par raison philosophique qu’il existe un premier Moteur de force infini, et que le Monde a commencé.

» En la Huitième partie 3, on traite, tout d’abord, de la génération d’une substance à partir d’une substance semblable ; on traite aussi de la génération des animaux parfaits et de ceux qui proviennent de la putréfaction.

» Cette, partie achève sa tâche en établissant l’unité numérique de l’âme en un être animé pouvu à la fois du sens et de l intelligence, et en examinant les opérations de la faculté intellective.

1. Quatorze chapitres forment cette sixième partie. Le premier chapitre débute, au fol. 57, col. a, par cette phrase : Cum omnia finem appetunt, ideo de finibus polentiarum activarum et passivarum est cqualiter determinandum ut, cum natura scire desideramus, in istis potentiis activis et passivis, veritatem, que finis est, atlingamus. Le dernier chapitre, qui n’est pas numéroté, finit au fol. 70, col. b.

2. La septième partie compte dix-huit chapitres, dont trois seulement, les chapitre Ier, XV et XVI, sont numérotés. Le premier chapitre commence, au fol. 70, col. b, par ces mots : De primo principio et nobilissimo motore... Le dernier chapitre prend fin au bas de la col. c du fol. 85.

3. La huitième partie, qui commence avec la col. d du fol. 85, comprend dixhuit chapitres non numérotés. Le début du premier chapitre est : De actione et de motu natureli corporum taliter exposito... La fin du dernier chapitre est au fol. 112, col. a.

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» La A eaviènie partie 1 2 poursuit 1 ordre selon lequel procède 1 ouvrage, tranche les doutes relatifs à 1 âme et aux cinq sens ; elle examine également bon nombre de questions qui ont trait à la même matière.

» La Dixième et dernière partie 2 traite des universaux qui sont appelés idées dans Platon ; elle étudie la passivité simple et complexe de 1 intelligence humaine, touchant l’extension que peut recevoir sa propre opération ; en concluant une sorte de somme de ces sujets, elle met fin à cette Summa même. »

Ce résumé que Dulmenton nous donne de sa Summa suffit à nous laisser entrevoir qu’une foule de sujets divers se trouveront étudiés en cet ouvrage ; il nous fait également pressentir que l’ordre selon lequel ils se succéderont ne sera, bien souvent, ni très rationnel ni très rigoureux ; la lecture du traité même ne dément malheureusement pas ce dernier pressentiment.

Ce manque d’ordre se marque tout particulièrement en ce que le logicien d Oxford enseigne touchant la latitude uniformément difforme et son équivalence au degré moyen ; il nous faut chercher en deux endroits différents de la Somme l’exposition de sa pensée ; encore la lecture de ce double exposé ne nous évite-t-elle pas toute incertitude touchant le sentiment de l’auteur.

La première des deux discussions auxquelles nous venons de faire allusion se trouve en la seconde partie de la Somme ; elle y est précédée d’une étude générale sur l’intensité des qualités.

« Il nous faut examiner, dit hauteur 3, comment les qualités premières peuvent se tendre ou se relâcher ; touchant cette matière, il existe de nombreuses opinions. )) Il consacre, en effet, cinq chapitres 4 à exposer trois opinions qu’il rejettera. Puis il poursuit en ces termes 5 : « La quatrième opinion, qui est celle qu'il faut tenir, est la suivante : Aucune qualité ne devient plus intense ni moins intensee ; c’est le sujet où réside cette qualité qui devient plus intense ou moins intense par une acquisition ou

1. La neuvième partie comprend quarante chapitres non numérotés. Elle commence en ces termes : De virtute animali cognitiva que post vegetativam ponitur... Le dernier chapitre prend fin au bas de la col. a du fol. i4i. Elle est suivie de la table qui occupe les trois autres colonnes du fol. i4i.

2. Cette dixième partie fait défaut dans le manuscrit que nous ayons consulté.

3. Johannis de Dumbleton Summa, pars II, cap. XXIm; ms. cit. , fol. ai, col. c.

4. Johannis de Dumbleton Summa, pars II, capp. XXIm, XXIIm XXIIIm, XXIVm et XXVm; ms. cit., fol. 20, col. c, à fol. 21, col. c.

5. Johannis de Dumbleton Summa, pars II, cap. XXVIm; ms. cit., fol. 21, col. c.

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mie déperdition réelle de qualités, de même que la quantité augmente ou diminue par apposition ou retranchement de parties. — Quarto opinio , que est tenenda, ponit quod nulla qualitas intenditur nec remittitur, sed subjeetum qualitatis intenditur et remittitur per acquisitionem et depcrditionem realem qualitatum, sicut quantitas majoratur et minoratur per appositionem partium et amotione. o)

Et, Jean de Dumbleton consacre cinq chapitres à développer cette doctrine 1 2 .

Il est peu de circonstances où l’on aperçoive plus nettement l’absence de sens logique dont souffre la raison de notre auteur. S’il est, au sujet de l’augmentation d’intensité des qualités, deux doctrines qui soient radicalement incompatibles, ce sont, à coup sûr, la doctrine de saint Thomas et celle de Richard de Middleton ; or Jean de Dumbleton en fait une thèse unique et les réunit dans un seul énoncé. Vraiment, les maîtres d’Oxford avaient l’intelligence terriblement embrumée ; ils avaient grand besoin, pour la tirer au clair, de venir chercher la lumière à Paris.

C’est à la suite de ces développements que Dumbleton aborde le problème dont nous nous enquérons particulièrement. « Ces principes posés, dit-il z, il nous reste à examiner de quelle manière les qualités difformes sont intenses ou atténuées ; à voir comment la latitude de ces qualités, en sa nature, par elle-même et proprement, est plus ou moins intense ; à rechercher si elle correspond à quelque degré qui lui soit intrinsèque.

» Il y a, à ce sujet, trois opinions.

» La première dit que l’intensité d’une latitude ou qualité difforme dépend de la manière dont elle est étendue en son sujet ; par suite de cette extension, elle peut être égalée en intensité à chacun des degrés qui se trouvent en elle.

)) La seconde prétend que, proprement et par elle-même, elle correspond à son degré moyen, c’est-à-dire à sa moitié.

» La troisième dit : Toutes les qualités de la même espèce, qu elles soient uniformes ou difformes, constituent des latitudes, c’est-à-dire des distances qualitatives, et sont, en leur nature, de même intensité. »

1. Johaknis DE Dumbleton Summa, pars II, capp. XXVIm, XXVIIm, XXVIII™, XXIXm et XXXm ; ms. cit. fol. 21, col. c à fol. 22, col. d.

2. Johannis de Dumbleton Summa, pars II, cap. XXXIm; ms. n° i6.i46, fol. 22, col. d. — Cf. ms. 16. 621, fol. 174, r° (En litre : De correspondentia difformis cum uniformi).

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Selon la coutume scolastique, les opinions qui sont énumérées tout d abord sont celles que l’auteur se propose de rejeter.

Rien 11’égale la faiblesse de l’argumentation 1 par laquelle Jean de Dumbleton prétend réfuter la seconde opinion ; pour en donner une idée, citons un des arguments qui lui paraissent convaincants 2 .

« Aucun mouvement de qualité difforme ne peut procurer 1 acquisition d’une somme égale à celle qui serait acquise à l’aide du mouvement uniforme auquel ce mouvement difforme aboutit en son extrémité la plus intense, supposé qu’au mouvement considéré, une partie uniforme termine la partie difforme. De tels mouvements ne sont donc pas et ne peuvent pas être équivalents en qualité, si la qualité est nécessairement affaiblie par la quantité ou par l’extension ; le premier des deux mouvements est nécessairement plus faible que le second, car la vitesse en un mouvement est évaluée par l’espace acquis. »

Le lecteur, impatienté, ne peut retenir cette exclamation : Mais qu’est-ce que cela prouve ? Le maître parisien auquel nous devons des extraits de la Summa a évidemment ressenti cette impatience. Après avoir reproduit ce que nous venons de citer, il a hâtivement écrit 3 : a Prouvons, cependant, qu’un mouvement uniformément difforme suffit à parcourir autant d’espace que le mouvement uniforme défini par son degré moyen. » Sa démonstration, fort confuse d’ailleurs, s’achève en ces termes : (( Que ce mouvement soit équivalent à son degré moyen, cela est, car [lorsqu’on le remplace par le mouvement uniforme], il est autant augmenté vers son extrémité la plus faible qu’il est diminué vers son extrémité la plus forte. » Cette phrase est une brève mais claire allusion à la démonstration de Nicole Oresme, démonstration que l’annotateur connaissait, comme nous le verrons tout à l’heure.

Jean de Dumbleton vient maintenant à la démonstration de l’opinion qu’il tient pour vraie et qui, en son énumération, prenait le troisième rang 4. A ce sujet, il pose quelques précisions qui, poussées plus avant, eussent dissipé bien des malentendus et amené la pensée du maître d’Oxford à concorder avec celle de Nicole Oresme.

1. Johannis de Dumbleton Summa, pars II, cap. XXXIIm; ms. n° i6.i46, fol. 23, col. a.

2. Jean de Dumbleton, loc. cit., ms. oit. , fol. 23, col. b. — Cf. ms. n° 16.G21, fol. 175, r°.

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