Jean de Bassols, loc. cit., fol. CCXIII, col. c
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genre, si l’on en veut admettre la possibilité, on devra .concevoir des rapports analogues à ceux qui, entre quantités finies, s’expriment par les mots : égal, plus grand, plus petit, tout, partie, double, triple, etc. ; mais, d’autre part, il est bien certain qu’on ne pourra pas toujours, au sujet de ces rapports, raisonner comme « il s’agissait de rapports entre quantités finies.
C’est avec quelque hésitation que nous plaçons ici Robert Ilolkot auprès de Jean de Baconthorpe et de François de Mayronnes, parmi les précurseurs de Grégoire de Rimini.
Si, comme on le dit, le dominicain Robert Holkot mourut en i349, il est vraisemblable que ses Questions sur les Sentences furent rédigées avant 1 année 1 3 4 4 qui vit Grégoire de Rimini achever les siennes. Or, ce que Robert Holkot dit de l’infini 1 ressemble parfois étrangement à' certains passages écrits par Grégoire de Rimini sur le même sujet ; chez les deux maîtres, il arrive que l’on rencontre des pensées semblables exprimées à l’aide du même langage. La raison chronologique suggère aussitôt cette explication : L’exposé du Dominicain, beaucoup plus court et moins parfait que l’exposé de 1 Augustin, a précédé ce dernier exposé et en a été l’inspirateur. Nous ne croyons cependant pas que cette opinion, qui semble si naturellement indiquée, puisse résister à une lecture quelque peu attentive des textes. Comparée à la théorie de Grégoire, la théorie de Robert ne montre pas ce genre d’imperfections que présente, en général, le travail du précurseur lorsqu’on le compare à l’œuvre achevée du dernier inventeur ; ses défauts sont d’un autre genre ; c’est l’obscurité, c’est le désordre, ce sont les pensées incomplètes et indécises qui décèlent un enseignement reçu d ailleurs et insuffisamment compris ; il semble que Robert Holkot n’ait pris la peine ni de pénétrer exactement le sens des affirmations qu’il fait siennes, ni d’asseoir fermement ses convictions à leur endroit ; bien souvent, la doctrine qu’il professe serait difficile à saisir si l’on ne recourait, pour l’interpréter, à la doctrine si nette et si rigoureuse de Grégoire de Rimini. R ne nous étonnerait donc pas que les Questions sur les Sentences attribuées à Holkot ne fussent plus récentes qu’on ne croit et que l’influence de l’Augustin de Rimini les eût inspirées.
Quoi qu’il en soit, nous laisserons provisoirement cet ouvrage à la place que lui assigne la chronologie communément reçue.
Cette question : Dieu a-t-il pu produire le Monde de toute éter-
1. Magistri Roberti IIolkot Super quatuor libres sentenliarum questiones. Lugduni a magistro Johanne Trechsel alemanno MCCCCXCVII. Libro secundi quæst. II : An Deus potuit producere mundum ab æterno.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
nité ? est, pour Holkot, l'occasion de développer ses vues sur l infiniment grand. Le Docteur dominicain tient pour la possibilité de la création ab æterno ; reproduisons quelques-unes des objections auxquelles il s’attaque et les réponses par lesquelles il prétend les renverser.
Voici la première objection : « Il répugne à l’infini de pouvoir être franchi ; or si le Monde avait existé de toute éternité, une multitude infinie aurait pu être franchie ; en effet, une multitude infinie d’hommes seraient déjà morts ; chacun d’eux aurait été un homme futur ; la multitude elle-même eût donc été future tandis que, maintenant, elle est passée ; une multitude infinie aurait donc été franchie. »
Avec une netteté digne d’Ockam dont il avait été, dit-on, le disciple, Holkot met à nu les confusions auxquelles, en un tel raisonnement, prête le mot : franchi. A chaque instant de la durée, le nombre des hommes déjà morts serait infini, tandis que le nombre des hommes morts entre cet instant et 1 instant actuel serait fini. Si donc on entend désigner par le mot : franchir une opération qui a un commencement et une fin, on ne peut dire que cette proposition : Le Monde a existé de toute éternité, entraîne cette autre : Une multitude infinie a pu être franchie.
Mais, ajoute notre auteur, « on dit : Il répugne à l’infini de pouvoir être franchi... Je dis, au contraire, qu’il n’y a aucun inconvénient à accorder cette proposition : » Une multitude infinie peut être franchie. « Toutes les fois, en effet, qu’un temps quelconque s’est écoulé, une multitude infinie a été franchie ; de même, lorsqu’une grandeur, si petite soit-elle, est franchie, il faut bien accorder qu’une multitude infinie a été franchie, car toute grandeur est une multitude infinie. »
Cette réponse, trop concise, s’éclaire lorsqu’on la rapproche de l’enseignement de Grégoire de Rimini ; comme ce maître, et contrairement à l’avis de François de Mayronnes et de Jean de Bassols. Robert Holkot admet évidemment que toute durée limitée, que toute grandeur finie peuvent être considérées comme des multitudes actuellement infinies de parties infiniment petites.
Que telle soit bien la pensée du Docteur dominicain, nous en aurons l’assurance en entendant ce qu’il répond à une seconde objection.
Cette nouvelle objection est la suivante : Si le Monde avait existé de toute éternité, « Dieu aurait pu, chaque jour, créer une âme et la conserver ; il existerait donc maintenant une multi-
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tude d’âmes, qui serait infinie et en acte, » ce qui est absurde.
(( Cette conséquence relative à 1 existence actuelle d une multitude d âmes peut être accordée, » répond Holkot, (( pourvu que l'on distingue entre l'existence actuelle et l’existence réelle et véritable en ce monde-ci. En tout continu, par exemple, il y a une infinité de parties qui se distinguent les unes des autres par leur situation... ; et cependant l’ensemble de ces parties constitue un tout unique. Aussi Aristote, au troisième livre des Physiques, nomme-t-il cette multitude infinie une multitude en puissance, parce qu’en son langage, toute chose qui fait partie d’une autre est dite exister en puissance. » Et Holkot de tourner en dérision cette théorie d Aristote ; à 1 en croire, le Soleil n existerait qu’en puissance, car il fait partie de son orbite. « Je crois toutefois, ajoute notre auteur, qu’en la philosophie d Aristote, il ne saurait exister de multitude infinie en acte. »
A l’éternité du Monde, on peut encore faire cette objection : « Il est contradictoire que quelque chose puisse surpasser l infini ; or si le Monde avait existé de toute éternité, il y aurait une multitude infinie qui surpasserait une autre multitude infinie ; il y aurait eu, en effet, un plus grand nombre de doigts que d’hommes et un plus grand nombre de révolutions de la Lune que de révolutions du Soleil. ))
Je nie, répond Holkot, que l’infini ne puisse sans contradiction être surpassé... Quant à la proposition formulée en la preuve, qu’il y aurait eu un plus grand nombre de doigts que d hommes et un plus grand nombre de révolutions de la Lune que de révolutions du Soleil, on peut y répondre en la niant. En mille hommes, il y a un plus grand nombre (plures) de doigts que d’hommes ; mais en une infinité d’hommes, il n’y a pas un plus grand nombre ( plures ) de doigts que d’hommes, car il y a une infinité d’hommes et une infinité de doigts. »
« D’autres, poursuit notre auteur, s’expriment autrement ; ils disent qu’une multitude infinie peut être plus grande qu’une autre ; ils accordent qu’il y a un plus grand nombre de révolutions de la Lune que du Soleil ; )) qu’une multitude infinie peut être double, triple d’une autre ; a qu’on peut ajouter quelque chose à un infini. C’est l’opinion qu’exprime Robert de Lincoln en son écrit sur le livre des Physiques. ))
Cette dernière indication nous paraît complètement erronée ; en sa Summæ si concise, mais si pleine d idées, Robert Grosse-Teste ne dit rien, au sujet de l’infini, qui ne soit très purement aristoté-
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licien, rien, en particulier qui 'ressemble à ce qu Holkot lui attribue.
Des deux réponses que notre auteur vient de rapporter, la première est celle qui avait la faveur de François de Mayronnes, la seconde est celle qui plaisait à Jean de Bassols. Entre les deux, Holkot n’a déclaré aucune préférence ; il semble bien, cependant, pencher vers la première opinion.
Voici, en effet, une circonstance où il s’exprime comme l’eût fait Mayronnes :
« La sixième objection dit : S’il existait une infinité d’âmes, Dieu ne pourrait créer un nombre d’âmes plus grand (plures). J’accorde cette proposition, mais en la prenant au pied de la lettre (de virtute vocis) ; Dieu ne pourrait pas créer un plus grand nombre de choses (plures res) qu’il n’en a créé ; mais il peut créer d’autres âmes, lors même qu il en existerait déjà une infinité. ))
Puis, tout aussitôt, nous l’entendons contredire au langage qu’eût tenu Bassols. A la possibilité de l'infini actuel, en effet, on peut faire cette objection bien connue : Il en résulterait qu’une partie ne serait pas forcément inférieure au tout. Cette proposition, Holkot ne fait point de difficulté de l’accorder ; il la trouve manifeste lorsque l’on compare que l’on a prolongé à l infini seulement dans un sens à une autre droite qui s’étend à l’infini dans les deux sens. Or Bassols déclarait la première droite moindre que la seconde.
Les raisonnements développés par Bobert Holkot ont peut-être préparé ceux que développera Grégoire de Bimini. En outre celui-ci trouvera, au sein même de son ordre, une influence qui le poussera à admettre la possibilité de l’infini catégorique ; cette opinion sera tenue, en effet, par le prieur général des Ermites de Saint Augustin, par Thomas de Strasbourg.
Thomas, qui était allemand d origine, avait pris la robe des Ermites au couvent de Strasbourg et commencé, dans ce couvent, des études qu’il acheva à Paris, selon l’usage de ce temps. En i345, le chapitre général de l’ordre, tenu à Paris, l’éleva au généralat à la place de Denys de Modène. Il présida trois autres chapitres généraux, tenus à Pavie en 1 348, à Bâle en 1 35 1 , et à Pérouse en 1 354 - Il mourut en 1 357, à Vienne (Isère) ; en cette même année 1 35y , le chapitre général de Montpellier lui donna Grégoire de Rimini pour successeur.
De Thomas de Strasbourg, on possède un volumineux commentaire aux Sentences de Pierre Lombard, commentaire qui a été
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très souvent imprimé ; or, en ce commentaire, Thomas enseigne 1 que Dieu peut créer une longueur infinie, un corps infiniment grand. Sa philosophie, un peu courte, ne s’embarrasse pas des distinctions d infini en acte et d infini en puissance, d’infini catégorique et d infini syncatégorique ; de ces distinctions, il ne fait même aucune mention ; mais il est visible que c’est d infini en acte, d’infini catégorique qu’il entend parler.
A l’appui de l’opinion qu’il soutient, notre auteur ne fait appel à aucun raisonnement bien savant. « Si Dieu, dit-il, faisait une longueur infinie et qui n’eût point de terme, cette longueur n’en aurait pas moins la nature de la ligne, qu’une ligne qui est terminée et qui est enfermée entre deux points. Il n'est donc pas de la nature de la ligne, en tant que ligne, quelle soit bornée en longueur ; c’est seulement de la nature de la ligne en tant qu’elle est finie. De même, être borné en longueur, largeur et profondeur n’est pas de la nature du corps, en tant que corps, bien que ce soit de la nature du corps, en tant qu il est fini. »
Thomas ne s’attarde pas, non plus, à éclaircir les nombreuses obscurités qui se rencontrent en la notion d’infini catégorique. Un peu auparavant, toutefois, il avait touché un mot de quelquesunes de ces difficultés, lorsqu’il avait enseigné que le Monde eût pu être créé de toute éternité 2. Il avait rencontré alors cette objection : Si le Monde avait existé de toute éternité, le nombre des révolutions accomplies jusqu’aujourd’hui par la Lune et le nombre des révolutions du Soleil seraient tous deux infinis, et cependant, le premier de ces deux nombres serait plus grand que le second. A cette objection classique, Thomas de Strasbourg donnait une réponse qui semble avoir été non moins classique à ce moment-là :
« Sans doute, à l’infini, en tant qu’infini, on ne peut rien ajouter ; mais si un infini est fini par un certain côté, il peut, de ce côté-là, recevoir addition... En un tel infini, qui est fini d’un certain côté, on peut introduire les considérations de plus grand et de plus petit, non en raison de son infinitude, mais en raison de sa finitude. »
Avec Grégoire de Rimini, nous aurons affaire à un logicien d’une autre trempe. \ •
Il semble que, vers le temps qui précéda immédiatement
1. Thom'æ ab Argentina Eremitarurn Divi Augustini Prioris generalis Commentaria in quatuor libros Sententiarum ; lib. I, dist. I, art. IV : Utrum Deus sua virtuta infinita aliquod infinituin producere possit.
2. Tiiomæ ab Argentina Op. laud., lib. II, dist. I, art. II : Utrum Mundus ab æterno esse potuerit.
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l’année i3é|/i, où Grégoire de Rimini rédigea son commentaire aux deux premiers livres des Sentences, la possibilité de 1 infini actuel fût communément admise. Nous avons constaté, sur ce point, l’accord du carme Jean Baconthrope, des franciscains François de Mayronnes et Jean de Bassols, du dominicain Robert Holkot, de l’augustin Thomas de Strasbourg. De ce consentement presque unanime, nous allons entendre l’affirmation, et ce sera de la bouche du franciscain Nicolas Bonet.
(( R n’apparaît pas aux philosophes modernes, dit Bonet 1, que la possibilité de l’infini actuel rencontre aucune contradiction (modernis philosophis non apparet aliqua impossibilitas quin sit possibilis injinitas actualis). »
Cette affirmation de la possibilité de l’infini actuel, Bonet lui donne la plus grande extension dont elle soit susceptible.
(( R y a, déclare-t-il, deux façons d’entendre l’infinité actuelle.
)) Selon l’une, il n’y a point tant d'objets qu’il ne puisse y en avoir davantage (Unus quod non sint tôt quin plura possint esse). Une dmltitude d’objets ainsi comprise peut néanmoins être infinie ; ainsi en est-il si l’on suppose qu’il existe une infinité actuelle de pierres ou d’ânes et que d autres pierres ou d’autres ânes puissent cependant être produits ; en une telle infinité, il n’y pas tant d’objets qu’il n’en puisse exister d’autres.
)) En la seconde manière d’entendre l’infini actuel, il y a tant d’objets en acte qu’il ne saurait y en avoir plus, parce qu ils sont tous posés en acte (quod tôt sint in actu quod non possint esse plura, quia omnia sunt actu posita). Ainsi en serait-il si toutes les pierres possibles étaient simultanément posées en acte, de telle manière qu’il fût impossible d’admettre l’existence d’une pierre nouvelle qui ne se trouvât pas comprise dans l’ensemble de ces pierres déjà posées en acte.
» L’infini conçu de la première manière paraît possible, et aussi l’infini conçu de la seconde manière. En effet, si deux, si trois objets n’ont aucune répugnance à exister simultanément d’une manière actuelle ; s’il n’y a plus de répugnance à la coexistence d’un plus grand nombre d’objets que d’un plus petit, il n'y a pas non plus répugnance à la coexistence d’une infinité de tels objets ni de l’universalité de ces objets. — Si duo vel tria non habent repugnantiam existendi in actu, nec major phiralilas quam niinor, concluditur quod nec tota universitas istorum nec injinitas. »
i. Fratris Nicolai Boneti Physica, Lib. VII, cap. II; Bibl. nat., fonds latin, ms n° 6678, fol. 167, r°; ms. n° i6i32, fol. i32, col. a.
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Ce qui est vrai d’un nombre fini quelconque d'objets, est vrai d’une multitude actuellement infinie de ces mêmes objets. Tel est le principe que Nicolas Bonet aime à invoquer. Ce 'principe n’est, au fond, que l’axiome d’Aristote : L’infini en puissance requiert 1 infini en acte. Mais fVristote usait de cet axiome pour déduire l’impossibilité de l’infini en puissance de l’impossibilité de l’infini en acte. Nicolas Bonet, comme Jean de Bassols, en use en sens contraire ; de la possibilité de l'infini en puissance, il conclut à la possibilité de 1 infini en acte.
C’est ce raisonnement qui permet à Bonet de formuler cette audacieuse proposition 1 : Il n’y a aucune impossibilité à la coexistence d’un ensemble actuellement infini de causes subordonnées les unes aux autres d’une manière essentielle.
« Disons donc, tout d’abord, que les causes qui ont, entre elles, une subordination essentielle peuvent exister en acte toutes ensemble. Voici la raison de cette affirmation : Ce sont des êtres permanents ; si donc deux ou trois de ces êtres peuvent demeurer simultanément en acte, on en conclut qu’il en est de même pour tous ; en effet, si dans un nombre moindre de ces êtres on ne rencontre aucune contradiction lorsqu’on les pose simultanément en acte, on n’en rencontre pas non plus dans un nombre plus grand. C’est ainsi que raisonnent les philosophes lorsqu’ils disent : Si deux corps peuvent coexister dans un même lieu, il en est de même de cent corps et aussi d’une infinité de corps. »
Avicenne et Al Gazâli avaient admis que des causes peuvent former un ensemble actuellement infini lorsqu’il n’y a entre elles qu’un ordre accidentel ; mais ils niaient qu’il en fût de même de causes dont l’ordre est un ordre essentiel. Nicolas Bonet entreprend de leur démontrer que la proposition qu’ils rejettent est entraînée par celle-là même qu’ils concèdent.
« Il peut y avoir, dit-il, une infinité [actuelle] de causes ordonnées d’une manière essentielle. Cette proposition est prouvée par îe raisonnement suivant :
» Une infinité de causes dont l’ordre est accidentel peuvent exister simultanément. Partant, il en est de même de causes entre lesquelles existe un ordre essentiel.
» Prouvons la prémisse : Toute l’École accorde que des causes dont l’ordre est accidentel peuvent exister successivement en nom-
1. Nicolai Boneti Physica, Lib. II, cap. IX; Bibl. nat. ms. n° 6678, fol. 124, r° et v°; ms. n° i6i32, fol. g5, coll. c et d.
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bre infini ; elles peuvent donc aussi exister simultanément, car elles sont des êtres permanents dont deux ou trois peuvent coexister.
» Je vous en donne un exemple tiré de l’opinion de ceux qui admettent que le Monde a existé de toute éternité.
» Selon ces philosophes, tel homme, engendré de telle manière, a été précédé d’une infinité d’hommes successifs ; cet homme a été engendré par cet autre, celui-ci par un troisième, et ainsi de suite en remontant à l’infini... D’autre part, il n’y a aucune répugnance à ce que trois, quatre, dix hommes qui ont été engendrés les uns par les autres puissent exister simultanément d’une manière actuelle. Dès lors, il n’y a pas non plus répugnance à ce qu’une infinité d’hommes, à ce que tous les hommes puissent exister simultanément d’une manière actuelle, alors qu’ils sont tous de même nature et que cette nature est celle d’êtres permanents.
» Ainsi, dès là qu’une infinité de causes dont l’ordre est accidentel peuvent exister successivement, elles peuvent exister simultanément. Notre prémisse est prouvée.
» Justifions maintenant le raisonnement que nous avons fait :
» Des causes dont l’ordre est essentiel sont des êtres permanents tout comme des causes dont l’ordre est accidentel ; si donc la coexistence ne répugne pas à une infinité de causes accidentelle- ' ment subordonnées, elle ne répugne pas non plus à une infinité de causes subordonnées d’une manière essentielle. »
Après avoir traité de 1 infiniment grand dans sa Physique, Bonet reprenait la même question dans sa Théologie naturelle, afin de définir la puissance du premier Moteur ; ici, il ne se montrait pas moins absolu que là dans ses conclusions.
(( Qu’il s’agisse de l’infini en intensité de force (infinitum virtutis) ou de l’infini en grandeur (infinitum quantitatif molis), disons 1 les divers sens du mot infini.
» On nomme infini, tout d’abord, l’infini en puissance ; en celui-là, ce qui est déjà pris est toujours fini ; toutefois, ce qui reste à prendre est infini. C’est de cet infini que parle Aristote au troisième livre des Physiques...
» D’une seconde manière, on nomme infini l’infini en acte relatif (escundum quid). En cet infini, ce qui est déjà pris n’est pas fini, mais infini ; il en reste cependant quelque chose à prendre, en sorte qu’il n’est pas infini en acte d’une manière absolue (simpliciter).
i. Nicolai Boneti Theologia naluralis, lib.II, cap. I; Bibl. nat., ms. n° i6i32, fol. 192, coll. c et d, fol. 193, col. a.
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)) Je vous en donne un exemple. Imaginons une ligne droite infinie dans les deux sens et coupons-là en un point ; il est manifeste que chacune des deux parties est infinie en acte...
» Le troisième genre d infini est celui-ci : On dit d’une chose quelle est infinie en acte selon le degré qui convient à sa propre espèce ; cette chose-là est infinie de telle manière que ce qui en est déjà pris par elle soit infini en acte, et qu’il ne lui reste plus rien à prendre, qu’on ne lui puisse ajouter aucun degré nouveau de la même espèce. Un tel infini comprend en lui, d’une manière actuelle, tous les degrés [de la même espèce] qu’il est possible de poser en acte.
» Je vous en donne un exemple. Imaginons une ligne droite actuellement infinie dans les deux sens, constituée par toutes les lignes droites qu’il est possible de poser en acte, de telle manière que toutes les lignes qu’il est possible de poser se trouvent comprises et contenues en cette ligne droite infinie. Une telle ligne droite serait infinie de telle façon qu’aucune autre ligne ne lui pourrait être ajoutée, puisqu’en elle, toute ligne se trouve déjà contenue. »
Ces deux sortes d’infinis actuels, le premier Moteur peut également les produire, qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’infinis en nombre ou d infinis en grandeur continue :
(( La première proposition 1 que nous formulerons est la suivante : La force productive du premier Moteur s’étend à la production d’infinis en nombre (secundum multitudinem). En voici la preuve :
)) Des choses qui n’ont aucune répugnance à être et exister simultanément ne répugnent pas à être produites simultanément, en particulier lorsque cette production est l’œuvre d’une force de vigueur infinie.
» Mais les individus singuliers, dont la multitude est infinie, d’une même nature, n’ont aucune répugnance à être et exister simultanément, car il n’y a , entre eux, nulle opposition.
» Cette force infinie en vigueur peut donc produire une multitude infinie d’individus tous compris dans la même espèce.
)) Cette .mineure, que ces individus singuliers, dont la multitude est infinie, n’aient aucune répugnance à coexister, on la peut prouver d’une autre manière : Là où il n’y a pas plus de répugnance dans un plus grand nombre que dans un nombre plus
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VII, cap. XI; ms. n° i6i32, fol. 287, coll. a et b.
DUHEM
T. VII
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petit, il ne se rencontre pas davantage de répugnance dans une multitude infinie. »
Que l’on n’imagine pas, d ailleurs, que la puissance de Dieu soit bornée à la production de la multitude infinie en acte qui le serait seulement d une manière relative (secundum quid) ; elle s’étend aussi bien à la production de la multitude qui est infinie en acte d’une manière absolue (simpliciter) . Bonet a soin de l’affirmer en rappelant 1 comment il a posé, au second livre de sa Théologie naturelle, la distinction de ces deux infinis en acte. ^
(( Voici maintenant la seconde proposition 2 : Le premier Moteur peut produire une grandeur infinie. Prouvons-le :
)> La preuve est apparente par notre première proposition. En effet, si une multitude numériquement infinie peut être en acte, il en est de même d’une grandeur. Prouvons la légitimité de cette déduction :
)) De cette multitude infinie [d’objets], on peut former une quantité, une grandeur. Or, il est évident que la grandeur qui résulte de cette multitude de quantités partielles, numériquement distinctes, sera une grandeur infinie.
» Je vous en montre un exemple : D’une multitude infinie de lignes de deux pieds, numériquement distincte les unes des autres, par réunion de toutes ces lignes, formons une seule ligne continue ; on voit évidemment que cette ligne-là n’est pas finie, mais bien infinie.
)) Cette conséquence-ci est donc nécessaire : Si une multitude infinie de quantités finies (quanta) est possible, une grandeur infinie sera possible. Partant, il peut y avoir un corps de grandeur infinie ; de même, en effet, qu’une ligne infinie peut exister, de même en est-il d’une surface infinie et d’un corps infini. »
A la possibilité de l’infini actuel, nul n’a mis moins de réserves que Nicolas Bonet.
Nicolas Bonet, nous l avons constaté à plusieurs reprises, est un logicien qui n hésite jamais à pousser jusqu’au bout les conséquences d’un principe. Il n’a pas apporté de restriction à la possibilité de l’infini actuel. Il l’a étendu même aux causes ordonnées d’un ordre essentiel. Cependant, il ruinait par là la preuve de l’existence de l’Être nécessaire qu’Avicenne avait donnée, que Saint Thomas d’Aquin avait adoptée.