‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 50 sur 176 · GILLES DE ROME · texte numérisé non relu

GILLES DE ROME

Sans tenir un compte excessif des considérations chronologiques nous placerons ici l’étude de ce que Gilles de Rome a écrit au sujet du lieu ; la pensée de cet auteur, en effet, demande à être continuellement comparée à celle de Saint Thomas d’Aquin.

Que le lieu propre et mobile d’un corps puisse être appelé lieu matériel, que le nom de lieu formel convienne au lieu rationnel immobile, saint Thomas ne le dit pas ; mais on le peut conclure sans peine d’une comparaison qu’il emploie : « De même, dit-on, qu’un feu demeure identique quant à sa forme, bien, que la com-

i. On attribue à Thomas d’Aquin un traité de Logique, très clair et très concis, qui est intitulé : Somme de Logique Aristotélicienne “. Cette Somme traite successivement des Prédicables ou Universaux , des Prédicaments ou Catégories, de l'Enonciation (jugement) du Syllogisme, enfin de la Démonstration. C’est en la seconde partie, consacrée aux Catégories, que l’auteur parle du lieu et du mouvement.

Ce qu’il en dit, nous ne le rapporterons pas ici; non seulement le caractère apocryphe de la Somme de Logique, déjà reconnu par Prantl b, a été formellement établi par le R. P. Mandonnet c, mais les théories qui s’y trouvent exposées n’ont qu’un lien de parenté extrêmement lâche avec les doctrines authentiques de Saint Thomas; elles portent la trace bien reconnaissable d’une influence exercée par les débats qui ont suivi l’enseignement dte Duns Scot d.

a. Divi Thomæ Aquinatis Totius logicx Aristotelis summa (D. Thomæ Aquinatis Opuscula; opusc. XLVIII).

b. Cari. Prantl, Geschichte der Logik im Abendlande; Leipzig, 1867; p. 25o.

c. P. Mandonnet, Op. laud.

d. P. Duiiem, Le mouvement absolu et le mouvement relatif. Note : Sur une

Somme de Logique attribuée à Saint Thomas d’Aquin ( Revue de Philosophie, 8e année, n° 5; icr mai 1909). ,

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

bastion d une partie du bois et que laddition de bois nouveau le fasse varier quant à sa matière b »

Si Saint Thomas d’Aquin n’a pas usé des termes : lieu matériel, lieu formel, déjà employés par Robert Grosse-Teste, Gilles Colonna, dit Gilles de Rome, n’hésite pas à les introduire dans son langage philosophique ; au sujet du difficile problème de 1 immobilité du lieu, il reprend 2 textuellement l aphorisme de l'Évêque de Lincoln : Locus est immobilis formalitcr, mobilis vero materialiter.

L’exemple dont il se sert pour expliquer sa pensée est celui-là meme qu’ Aristote avait déjà considéré ; c’est l’exemple d’un navire à l’ancre en une eau courante ; matériellement, l’eau qui baigne ce navire et qui en est le lieu se renouvelle incessamment ; formellement, on dit que ce navire demeure au même lieu, parce que l'eau mobile et changeante qui le baigne garde même situation par rapport aux rives immobiles du fleuve.

Le lieu immobile, ce n’est donc pas, comme le voulait Aristote, l'enceinte fixe au sein de laquelle le vaisseau se trouve contenu ; ce ne sont pas les rives et le lit du fleuve ; c’est une disposition fixe du vaisseau par rapport à un terme qui est lui-même immobile.

Quel est ce terme immobile auquel doit être rapportée la situation qui constitue le lieu formel ? Ce terme immobile, c’est 1 Univers.

Les diverses parties de l’Univers sont mobiles, mais l’Univers lui-même est immobile dans son ensemble, secundum substantiam. La situation qui constitue le lieu formel, dont la permanence est l’immobilité du lieu, c’est la position par rapport à l’ensemble de l’Univers. « Supposons qu’un homme se tienne immobile à la surface de la Terre ; que le souffle du vent entraîne tout l’air qui l’environne ; on ne dira pas qu’il a changé de lieu, bien qu’il soit plongé maintenant dans un air tout autre que celui où il se trouvait tout à l’heure ; on dira qu’il est demeuré au même lieu, parce qu’il a gardé même situation par rapport à l’Univers. ))

i.. Sancti Thomæ Aquinatis In libros Physicorurn Arislotelis expositio; in iib. V, lect. VI.

2. Egidii Romani In libros de physico auditu Aristotelis commenlaria accuratissime emendata : et in marginibus ornala quotationibus textuam el comentoram. ac aliis quamplurimis annotationibus : cum tabula questionum in fine. — Ejusdem questio de gradibus formarum. Colophon : Preclarissimi summique Egidii Romani De gradibus formarum tractatus Veneliis impressus mandato et expensis heredum nobilis viri domini Octaviani Scoti civis Modoetiensis per Bonetum Locatellum presbyterum. 120 kal. Octobr. i5o2. In lib. IV, lect. VII, text. comm. 4i, dubitatio 2, fol. 72, recto.

LE LIEU

L’immobilité de l'Univers secandam substantiam entraîne 1 immobilité du centre du Monde ; pour que ce centre changeât, il faudrait que le Monde subît un déplacement d’ensemble. D’ailleurs, en parlant d’un centre immobile. Gilles de Rome entend évidemment, comme tous ses prédécesseurs, d’Aristote à Saint Thomas d’Aquin, parler non d un point, mais d’un corps central fixe. Un peu plus loin L pour désigner le pivot invariable des révolutions célestes, il dit indifféremment : le centre, ou : la Terre. La fixité de ce corps central entraîne la fixité de la surface sphérique qui borne l’Univers, et aussi des surfaces qui délimitent chacun des orbes célestes, car chacune de ces sphères a un rayon invariable ; la fixité des pôles, à son tour, résulte de cette immobilité du corps central et de la surface ultime du Monde.

Au lieu donc de définir le lieu formel d’un corps comme la situation de ce corps par rapport à l Univers,’ nous pouvons dire que c’est la position que ce corps occupe par rapport au centre et aux pôles du Monde. Mais la première définition est préférable à la seconde, puisque la fixité du corps central et des pôles dérive ellemême de la fixité de l’Univers.

Résumons donc cette doctrine 1 2 : a Le lieu matériel d’un corps, c’est la surface du corps qui contient le premier ; ce qu’il y a de formel en ce même lieu, c’est sa situation par rapport à l’Univers, car la position même de l Univers est absolument immobile... Pris au point de vue formel, le lieu n’est mobile ni par lui-même, ni par accident ; au point de vue matériel, le lieu d’un corps n’est pas mobile par lui-même; mais il l’est par accident », car les corps ambiants qui forment ce lieu peuvent se déplacer.

En toute la théorie générale que nous venons de rapporter, Gilles de Rome n’a fait que suivre la pensée de Saint Thomas d’Aquin ; il l’a modifiée en un seul point : il a affirmé que la ratio loci était ce que le lieu contient de formel ; encore le Docteur Angélique avait-il comme insinué cette pensée. Gilles se sépare de ce maître lorsqu’il s’agit de répondre à cette célèbre question : Quel est le lieu de la dernière sphère céleste ? En la solution de ce problème, le Docteur Angélique, du moins en son Commentaire à la Physique, tenait pour Aristote contre Averroès ; Gilles tient pour Averroès contre Aristote.

1. Ægidius Romanus, Op. cit., in lib. IV, lect. VIII, text. comm. 46, dubitatio 2V fol. 73, verso.

2. Ægidius Romanus, Op. cit., in lib. IV, lect. VIII, text. comm. 4i, dubitatio 2, fol. 72, verso.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

Contre le système d Averroès, il rappelle I, fout d’abord l’objection thomiste :

(( Est-ce par son centre que le Ciel est en un lieu ? Il semble qu il n’en soit rien. Le centre, en effet, paraît entièrement extrinsèque au Ciel ; il paraît n’avoir rien de l’essence du Ciel ; dès lors, il serait ridicule de prétendre que le Ciel est en un lieu parce que son centre est en un lieu. »

Voici maintenant la réponse à cette objection ; la pensée du Commentateur s’y trouve formulée avec une rare netteté :

« Tout mouvement procède par rapport à un objet immobile. Jamais nous ne pourrions imaginer un mouvement si nous n’imaginions un terme fixe par rapport auquel nous puissions affirmer que tel corps se meut. Bien plus, le lieu rationnel (ratio loci) est conçu comme quelque chose d immobile ; nous ne pourrions donc jamais imaginer un mouvement local si nous ne concevions un objet immobile auquel soit rapporté le lieu rationnel. Or, pour fixer une sphère, il faut d’abord en fixer le centre, en sorte que l’immobilité de la sphère est tirée surtout de l’immobilité du centre. De même, on juge du mouvement de la sphère par comparaison avec le centre. C’est donc par la considération de son centre que l’on doit fixer le lieu de cette sphère. »

Précisons encore ces considérations : « Le dernier Ciel est, à la fois, tout entier en repos et tout entier en mouvement. »

» Il est tout entier en repos, parce que, pris dans son ensemble (secundum substantiam), il ne change jamais de lieu ; et cela résulte de la continuelle immobilité de son centre.

)) D’autre part, le dernier orbe se meut tout entier, en ce que sa disposition change sans cesse. La Terre, en effet, qui demeure en repos au centre du Ciel, n’est pas toujours vue de la même manière d’une région de ce Ciel.

» On juge donc de l’immobilité du Ciel aussi bien que de son mouvement par la considération du corps central. Or, on ne s’enquiert du lieu qu’afin de pouvoir juger du repos et du mouvement. On ne saurait donc chercher le lieu du Ciel que dans la considération de son centre. ))

Les idées et le langage même de Saint Thomas sont appelés ici au secours de la solution averroïste que le Docteur Angélique avait rejetée ; Gilles use également de ces idées et de ce langage pour

i. Ægidius Rom anus, Op. cit., in lib. IV, lect. VIII, text. comm. 46, dubitatio 4, fol. 74, reclo.

LE LIEU

réfuter 1 la solution d’Aristote à laquelle son glorieux prédécesseur s’était rallié.

Comparons, en effet, la solution d’Averroès, telle qu elle vient d être exposée, à la solution d’Aristote ; les avantages de la première feront éclater aux yeux les inconvénients de la seconde.

« Le mouvement du Ciel modifie incessamment la situation des parties du Ciel par rapport aux parties du corps central ; la partie du Ciel qui était naguère en regard de telle partie de la Terre regarde maintenant, par l’effet du mouvement du Ciel, une autre partie de la Terre. L’ensemble du Ciel regarde donc l’ensemble de la Terre, mais il ne le regarde pas sans cesse de la même manière ; en même temps, les diverses parties du Ciel ne demeurent pas sans cesse en regard des mêmes parties de la Terre. Si donc nous comparons le Ciel au corps central et les parties du Ciel aux parties du corps central, nous trouverons que le Ciel entier se meut en changeant sa propre disposition au sein de son lieu, et que •chacune de ses parties éprouve un déplacement d’ensemble, secun- ■dum substantiam. »

Supposons maintenant que, selon la théorie d’Aristote, nous comparions les parties du Ciel les unes aux autres.

. )) Le Ciel est continu. Son mouvement n’altère pas la disposition que ses diverses parties affectent au sein du tout. Si donc c’est de cette disposition que nous tirons la définition du lieu du Ciel, il en résultera qu’en son mouvement, le Ciel ne subit aucun •changement de lieu.

» Les diverses parties du Ciel n’éprouvent non plus aucun changement dans la position que chacune d’elles occupe par rapport aux autres ; deux parties célestes qui sont unies entre elles à un certain instant demeurent toujours unies ; si donc c’est à cette connexion des parties que nous nous adressons pour assigner un lieu au Ciel, non seulement le Ciel, pris en son ensemble, ne changera pas de lieu, mais le mouvement du Ciel ne changera pas Je lieu des diverses parties célestes. »

Concluons : Si l’on admettait l’hypothèse qui a ravi l’assentiment de Saint Thomas d’Aquin, (( le Ciel ne se mouvrait ni en totalité, ni par parties, ni par transport de substance, ni par changement de disposition. »

i. Ægidius Rom anus, Op. cit., in lib. IV, lect. VIII, text. comm. 46, dubitatio 2, fol. 74, verso.

LA PHYSIQUE PARISIENXE AU XIVe SIECLE

GRAZADEI d’aSCOLI

Dans cet exposé des théories du lieu, nous continuerons à tenir un compte plus exact de la suite des pensées que de l’ordre des temps ; c’est pourquoi, nous transportant d’emblée au milieu du xiv6 siècle, nous exposerons les opinions de Grazadei d’Ascoli. L’objet de Grazadei, en effet, paraît avoir été de garder et de développer tout ce qu’il y avait de thomiste dans la doctrine de Gilles de Rome, mais de corriger ce par quoi, touchant le lieu de la huitième sphère, Gilles s’était écarté de Thomas d’Aquin.

Grazadei nous apprendra, tout d’abord 1, que « la constitution parfaite de la nature (ratio) du lieu requiert deux choses. Il faut, tout d abord, que le corps logé soit contenu par son lieu ; comme ce qui le contient immédiatement, c’est la surface du corps qui l’enveloppe, il paraît que cette surface du corps ambiant concourt à la constitution du lieu. En second lieu, à la constitution du lieu concourt un ordre bien déterminé au sein de l’Univers corporel.

)) Lorsqu’une chose est dans un lieu qui, en lui-même, implique ces deux caractères, cette chose se trouve en un lieu d’une manière parfaite et propre ; c’est nécessairement de cette manière que sont logés les corps qui se meuvent de mouvement rectiligne.

» Mais un corps mû de mouvement de rotation ne se trouve pas nécessairement dans un lieu qui implique ces deux caractères ; on peut rencontrer, comme on le montrera plus loin, un tel corps qui ne se trouve pas contenu par la surface d’un autre corps circulaire. »

Ces deux éléments dont le concours produit la nature parfaite et complète du lieu, Grazadei va, comme Gilles de Rome, les nommer la matière et la forme du lieu.

» Il y a deux choses, dit-il 2, qui concourent surtout à constituer la nature du lieu ; l’une de ces choses est ce qu’il y a de formel dans le lieu, et l’autre ce qu’il y a de matériel.

)) D’une manière formelle, le lieu ne paraît pas autre chose qu’un ordre déterminé au sein de l’Univers corporel (ordo deter-

1. Incipiunl preclarissime qaesliones littérales édité a fratre gratiadeo esculano sacri ordonis predicatorum saper libros Aristo de physico audita : secundum ordinem lectionam Divi Thome Aquinatis. — Lib. IV, lect. I, quæst. II. Ëd. Venetiis, i5o3, ol. fol. 3g, col. b.

2. Gratiadei Op. laud., lib. IV, lect. VI, quæst. II; éd. cit., fol. 43, col. b.

minatus in universo corporeo). Voici qui le démontre : Tant qu’un mobile garde le même ordre par rapport à l’Univers, on dit purement et simplement qu’il demeure au même lieu ; dès là que cet ordre vient à changer, on dit, tout aussitôt que ce corps change de lieu.

» Qu’un navire, par exemple, ancré dans un fleuve, demeure lixement dans le même ordre à 1 égard de lUnivers ; la surface de l’eau qui contient ce navire aura beau changer, parce que cet ordre demeure unique, on dira que le navire reste purement et simplement dans un seul et même lieu. Que le navire, au contraire, en même temps que la surface de leau qui le contient, passe, à 1 égard de l’Univers, d’un ordre à un autre ordre ; bien que le navire demeure toujours dans la même surface de l’eau ambiante, on dira toutefois, à cause de ce changement d'ordre, qu’il a changé de lieu. Gela suffit bien à montrer que cet ordre constitue formellement le lieu...

» De là se tire évidemment la conclusion suivante : A toute chose, considérée en elle-même et dans son entier, est dû un ordre déterminé au sein de l Univers corporel ; à cette chose, donc, est dû un lieu pris d’une manière formelle ; à cette chose est proprement dû un certain ubi, en désignant par ce terme l’existence dans un lieu pris d’une manière formelle. »

Développant avec une grande précision renseignement de Saint Thomas d’Aquin et de Gilles de Rome, notre auteur va s’attacher à démontrer que le lieu formel est immobile tandis que le lieu matériel peut se mouvoir 1.

» Dans le lieu, il y a deux choses à considérer : La surface du corps ambiant qui entre à titre de matière dans la nature du lieu, et l’ordre au sein de l’Univers, d’où se prend la nature formelle du lieu.

» Par son premier constituant, le lieu ne possède pas l’immobilité, car la surface d’un corps naturel se meut par l’effet du mouvement du corps dans lequel elle existe. C’est donc du second constituant, de l’ordre de l’Univers, que le lieu tient son immobilité.

» Cet ordre, en effet, est absolument immobile, et en voici la démonstration :

» L’ordre qu’affectent dans l’Univers, je ne dis pas les choses naturelles, mais les situations, a pour fondement la distance entre

i. Gratiadei Op. laud., lib. IV, lect. V, quæsl. VI; cd. cit. , fol. 42, col. d, et fol. 43, col. a.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV SIECLE

le centre et la circonférence de l’Univers. Or cette distance demeure toujours la même, car le centre demeure toujours à la même distance de la circonférence et réciproquement. 11 est donc que l’ordre des situations de tout l’Univers (ordo situalis totius Universi) garde une immobilité absolue, et qu’il en soit de même de chaque partie de cet ordre.

)) Voyons comment cet ordre, bien qu’il ne soit qu’un accident, peut posséder l’immobilité.

)) Pour cela, il nous faut considérer qu’un accident relatif ne change jamais si ce n’est par l’effet d un changement éprouvé par son fondement. Si ce fondement demeure le même, il est nécessaire que l’accident demeure, lui aussi, le même...

)) Or l'ordre des situations dans l’Univers (ordo situalis Universi) désigne une certaine relation qui a pour fondement immédiat la distance au centre ou à la circonférence ; cet ordre n’a point trait à un corps mû ni à la surface d’un corps mû ; ou bien, s il a trait à une telle surface, c’est seulement en tant qu elle se trouve [présentement] conjointe à l’extrémité de la susdite distance, qu elle se trouve [présentement] unie à un certain signe marqué dans l’espace compris entre le centre et la circonférence, signe qui ne coïncide pas toujours avec la surface du même corps naturel.

)) Les corps et leurs surfaces peuvent donc se mouvoir au voisinage de ce même signe marqué dans le susdit espace ; comme ce signe garde toujours même distance au centre et à la circonférence, et que cette distance est proprement le fondement de l’ordre dont nous parlons, il est nécessaire que cet ordre demeure immobile. Sans doute, cet ordre advient d’une manière accidentelle (accidit) à la surface d'un corps naturel ; mais il n’en est pas un accident absolu ; il en est qu’un accident relatif ; ce n’est pas en cette surface qu’il a son fondement immédiat ; il lui advient seulement, comme nous l’avons dit, en tant que cette surface coïncide avec tel signe de l’espace qui garde toujours même distance au centre [et à la circonférence.] »

La pensée de Grazadei est très claire : Dans l’Univers, la situation de chaque point est marquée par les distances de ce point au centre de l’Ünivers et à des repères pris sur la surface sphérique qui enclôt le Monde ; l’ensemble des situations géométriques ainsi déterminées est ce qu’on nomme l’ordre de l’Univers ; connaître les situations géométriques avec lesquelles coïncide, à un instant donné, la surface d’un corps naturel, c’est connaître ce qu’il y a de formel dans le lieu de ce corps. Que cette pensée de Grazadei

LE LIEU 189

reproduise fidèlement celle de Thomas d’Aquin et de Gilles de Rome, cela ne fait 1 objet d’aucun doute.

Mais pour que cet ordre de l’Univers soit immobile, pour qu’on puisse affirmer l’immobilité d’une situation marquée par ses distances à certains repères, il faut que ces repères soient fixes ; ce qui vient d’être dit suppose donc l’immobilité du centre de l’Uni- Vers et de la surface qui l’enclôt. C’est ce que Grazadei a fort bien vu et ce qu'il va nous dire avec son habituelle clarté 1 :

« Vous demanderez peut-être si la distance [au centre et à la circonférence] possède limmobilité ; à cela, il faut répondre qu elle tient cette immobilité de l immobilité du centre et de la circonférence ; c’est, en effet, de ce centre et de cette circonférence que cette distance est un accident ; ou bien encore elle est une partie de la distance entre le centre et la circonférence. Or la distance entre le centre et la circonférence demeure immobile ainsi que chacune de ses parties, car le centre est toujours arrêté dans la même situation, et la circonférence est toujours arrêtée, elle aussi, dans la même situation (quia centrum stat semper in eodem situ , et semper etiam in eodem situ stat circumferentia.) »

Or, dans ce passage de Grazadei, la dernière affirmation est fausse. La surface qui enclôt l Univers, c’est la convexité de la sphère suprême ; or, notre dominicain a eu soin de nous le rappeler, la surface d’un corps naturel se meut par l’effet du mouvement du corps dans lequel elle existe ; la surface qui embrasse l’Univers n’est donc pas immobile, mais mobile, ce qui entraîne la ruine de toute la théorie thomiste sur l’immobilité du lieu formel.

Pour que cette théorie pût tenir, il faudrait qu’on admît, aux confins du Monde, une sphère céleste immobile, comme l’avait admis Proelus, comme l’admettent les théologiens qui croient à l’existence de l’Empyrée ; ou bien, avec Damascius et Simplicius, il faudrait qu’on regardât les situations qui constituent l’ordre de l’Univers comme rapportées à des repères immobiles purement idéaux.

Ce que Grazadei a dit touchant l’élément formel du lieu va lui fournir une réponse à la difficile question du lieu de la sphère ultime.

« La dernière sphère, dit-il 2, est, par elle-même, dans un ordre déterminé à l’égard de l’Univers corporel ; cela donc qui, d’une manière formelle, constitue le lieu, lui est du ; et un ubi lui est

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