‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 75 sur 176 · NICOLAS BONET · texte numérisé non relu

NICOLAS BONET

M alter Burley est un conciliateur ; aux diverses doctrines qu’il compare, il supprime tout ce qui est trop nettement tranchant ; privées de ce que leurs caractères présentaient de saillant, arrondies et émoussées, pour ainsi dire, ces doctrines deviennent moins aisément reconnaissables ; mais en revanche, elles se ressemblent davantage entre elles et, par conséquent, se laissent plus aisément assembler en un système unique.

Les tendances intellectuelles de Nicolas Bonet sont exactement opposées à celles de Walter Burley. En chaque doctrine, Bonet excelle à découvrir les principes qui redoutent de produire leurs conséquences extrêmes ; ces principes, il les presse, il les force à mettre en pleine lumière les corollaires qui se cachaient en une discrète et prudente pénombre. Entre ces mains, les caractères d’une théorie saillent en un relief si accentué que hauteur même de cette théorie ne consentirait pas toujours à y reconnaître la fille légitime de sa pensée. Par là, entre les diverses doctrines, les contrastes s’accusent ; on comprend mieux qu’il serait impossible d'en tenter la synthèse.

Burley s’est efforcé de concilier, au sujet de la théorie du lieu, les opinions de Duns Scot ou de Guillaume d’Ockam avec celles d’Aristote. Bonet, au contraire, va nous montrer qu’en cette théorie, les anciens et les modernes ont, sans s’en apercevoir, poursuivi la solution de deux problèmes essentiellement différents ; il n’y a pas à les concilier ; leur discussion est un irréductible malentendu.

« Disons donc, écrit notre franciscain 1, de quelle manière le lieu est immobile ; commençons par exposer l’opinion des philosophes modernes ; nous reviendrons ensuite aux anciens. »

C’est, d’abord, l’opinion de Saint Thomas d’Aquin et de Gilles de Borne que nous entendons exposer et réfuter :

« Entre les affirmations relatives à l’immobilité du lieu qui sont objets de discussion parmi les philosophes modernes, la première doctrine est celle-ci : Le lieu est dit immobile par rapport aux pôles du Monde qui sont immobiles ; le rapport du lieu à ces

1. Nicolai Boneti Physica, lib. VIII, cap. X. Bibl. Nat., ms. n° 6678, fol. 180, v°; ms. n° i6i32, fol. i43, colt, a et b.

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pôles est un rapport qui est immobile à l'égard du sujet ( subjective ) et inversement.

)) Mais cette doctrine prête à critique. En effet, il ne répugne pas aux pôles du Monde de changer et de se mouvoir. Le firmament se meut d’orient en occident ; mais il n'y a ni répugnance ni contradiction à ce qu’il puisse tourner du nord vers le midi, et alors les pôles du Monde seraient changés...

» La seconde affirmation discutée au sujet de l'immobilité du lieu est celle-ci : Le lieu est immobile par rapport au centre du Monde qui est absolument immobile... Mais cette supposition-là non plus n’est pas vraie, que le centre soit immobile ; la Terre n est incapable de mouvement ni en sa totalité ni par chacune de ses parties ; ces parties, en effet, sont toutes de même nature ; si l une d elles est susceptible de se mouvoir, elles le sont toutes.

)) Vous objecterez peut-être que le centre du Monde est un point simplement imaginé au milieu de la Terre, à égale distance de toutes les parties de la circonférence du Ciel ; ce point-là est absolument immobile ; lors même que la terre se mouvrait, ce point-là, qui est purement conçu, serait toujours immobile.

» Je réponds que si le Ciel se déplaçait en ligne droite, ce centre, lui aussi, se déplacerait nécessairement de la même longueur, comme s’il était entraîné par la traction du Ciel. Or que le Ciel se déplace en ligne droite, cela n implique pas contradiction et il se peut que cela soit. »

Toute l'argumentation de Nicolas Bonet repose, on le voit, sur cet axiome communément admis à Paris depuis les condamnations de 1277 : S’il plaisait à Dieu d imposer au Ciel un mouvement soit de rotation, soit de translation autre que le mouvement qu’il possède en fait, il le pourrait faire, car cette supposition ne se heurte à aucune contradiction.

Après avoir ruiné, à l'aide de cet axiome, les propositions de Thomas d’Aquin et de Gilles de Rome sur l’immobilité du lieu, Bonet s'en prend à la théorie de François de Mayronnes. Ce qu’il en dit, nous le répéterons plus loin, lorsque nous exposerons cette théorie.

Il en vient enfin à la doctrine de l’immobilité du lieu par équivalence, doctrine qu’il semble prendre sous la forme même où elle est présentée par Du ns Scot :

« La quatrième opinion 1 relative à l immobilité du lieu est

1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VIII, cap. XI. Ms. n° 6678, fol. 181, r° et v°; ms. n° i6i32, fol. i43, colt, b, c et d.

celle-ci : On dit que le lieu est immobile par équivalence, et de l'immobilité qui s’oppose au mouvement local...

)) Il est manifeste que cette opinion est présentée avec beaucoup de subtilité ; toutefois, elle n’est pas pleinement satisfaisante. En premier lieu, en effet, on pourrait lui opposer ce qui a été objecté aux autres opinions : Ce lieu qui, pour le moment, demeure unique par équivalence, éprouverait un changement de place si la sphère céleste tout entière se déplaçait en ligne droite...

» Concluons donc que les philosophes qui appartiennent à notre religion (in noslra lege loquentes) n’ont pas assigné d’une manière suffisante ce qu'est l’immobilité du lieu. »

« Il nous faut maintenant examiner ce qui concerne l’immobilité du lieu selon la tradition des anciens 1. ))

Au lieu d’épiloguer sur les textes d’Aristote et de ses Commentateurs, notre franciscain va tenter de pénétrer jusqu’au fond même de leur pensée et de ramener au jour le principe .essentiel, l’idée directrice qui s’y cache et qu’ils avaient, eux-mêmes, à peine discernée. La tentative est nouvelle et audacieuse ; peut-être devrons-nous reconnaître qu elle a réussi, du moins en grande partie.

« Il vous faut remarquer, dit-il, comment procède Aristote en son livre des Physiques. Sans doute, il y traite du mouvement en général ; mais il y traite tout spécialement du mouvement du premier mobile ; il y démontre les passions de ce mouvement, qu’il est uniforme, régulier , éternel ; il y établit les autres propriétés de ce mouvement. De même prouve-t-il que le temps est une passion de ce mouvement ; car le temps [selon lui], est une propriété |du mouvement] du premier mobile, et non des autres mouvements ; il ne traite pas du temps, cLune manière déterminée, en tant qu’il est passion des autres mouvements.

)) Ainsi, conformément à cette méthode, c’est le lieu du premier mobile, et non pas le lieu en général qu’il définit lorsqu’il dit que le lieu est la surface du corps contenant qui est, tout d’abord immobile.

» Le lieu, dis-je, c’est la surface de l’autre ciel contenant, car le premier mobile est contenu par un autre ciel, qui est ailleurs, et dont la surface est absolument immobile, de même que ce ciel est le premier immobile lui-même, c’est-à-dire celui qui touche immédiatement le premier mobile. La surface de ce corps est donc

1. Nicolai Boneti Op. laud. lib. VIII, cap. XII; ms. n° 6678, fol. 181, v°, fol. 182, r° et fol. i83, r° et v°; ms. n° iGi32, fol. 1 43 , col. d, et fol. i44, coll. a, b. c et d.

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absolument immobile, et cela par le sujet même dans lequel elle réside, puisque celui-ci est absolument [immobile], incorruptible et éternel.

)) Voilà quelle est la première façon d assigner un lieu éternel ; et il semble bien que ce soit là ce que signifient les paroles d Aristote et des philosophes. »

Qu'Aristote se soit proposé, avant tout, de trouver un lieu au premier mobile ; qu’il ait, pour résoudre ce problème, conçu une sphère ultime absolument immobile ; qu’on puisse tirer ces conclusions de ses propres paroles ; ce sont là propositions manifestement fausses. Mais que la théorie du lieu construite par Aristote requière l'existence d’un semblable ciel ; qu’empêchée de l’admettre par les autres doctrines du Stagirite, elle demeure incomplète et comme inachevée, c’est ce que Nicolas Bonet eut pu proclamer d’une façon fort légitime.

« Nos ancêtres (progenitores), dit-il, ont une seconde manière d assigner l immobilité du heu. » C est à cette seconde manière qu’il faisait allusion au début du chapitre que nous analysons lorsqu il écrivait : « Les anciens affirment que le lieu naturel est absolument immobile, le mouvement naturel étant, d ailleurs, soit centripète, soit centrifuge, soit une rotation autour du centre ; du lieu occupé par violence, ils n ont pas affirmé cette immobilité, car ils n’ont point supposé que le lieu acquis par violence fût immobile. ))

Ce passage semble inspiré de Damascius et de Simplicius. Cependant c’est la théorie du lieu naturel, telle que l’ont donnée Aristote et Averroès, qu’il prétend exposer en ces termes :

« Ils admettent que les lieux des éléments sont, par nature, distincts les uns des autres. La concavité d’un élément est le lieu immobile d’un autre élément ; jamais celui-ci ne se meut naturellement au delà de cette surface concave ; 1 élément contenant ne peut pas davantage se mouvoir naturellement au delà de la surface convexe de l’élément contenu ; les bornes des divers éléments sont donc immobiles par nature.

» Donnons-en successivement chacun des éléments pour exemple.

» Le centre du Monde est la borne inférieure ; la concavité de l’orbe de la Lune est la borne supérieure. Les quatre éléments qui sont compris entre ces deux bornes ont des lieux déterminés qui sont absolument immobiles par en haut aussi bien que par en bas.

» Prenons, comme premier exemple, le feu élémentaire. La concavité de l’orbe de la Lune est absolument immobile ; il est

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manifeste, en effet, que cette concavité se meut d’un mouvement de rotation ; elle est donc immobile en ce sens que son mouvement lui laisse toujours la même position, quelle ne peut être déplacée ni vers le haut ni vers le bas. Par conséquent, le lieu de la surface ultime du feu est immobile. Mais il y a plus. Si, par impossible, 1 orbe de la Lune était entièrement anéanti, jamais le feu ne montrait plus haut qu’il ne se trouve maintenant ; à son lieu, en effet, il y a une borne supérieure au delà de laquelle il ne peut monter. Ainsi la surface purement conçue ( ymaginata ) qui environne la dernière couche sphérique de la sphère du feu est immobile, et le lieu du feu ne se peut déplacer ni vers le haut ni vers le bas.

» L’air a, lui aussi, un lieu immobile ; c’est la concavité de la sphère du feu ; il ne peut monter naturellement au delà de cette surface. De plus, lors même que la sphère du feu serait entièrement anéantie, l’air ne monterait pas au delà de cette surface purement conçue.

)) On peut en dire autant de la surface ultime de l’eau qui en est le lieu immobile et qui est la concavité de la sphère du feu. On en dira autant de la Terre à l'égard de l’eau.

» Les éléments ont aussi, cela est manifeste, des lieux qui sont immobiles vers le bas.

)) Nous en avons un exemple que la Terre dont le lieu ultime et immobile est le centre du Monde, au delà duquel elle ne se meut d aucune façon. Que ce soit possible ou impossible, supposons que la Terre entière ait été percée de part en part suivant un diamètre passant par le centre de cette Terre ; si une pierre, placée en l’air, descendait par ce trou, elle ne descendrait jamais plus loin que le centre ; là elle s’arrêterait et demeurerait en repos ; elle ne se mouvrait jamais au delà, à moins que ce ne fût par violence ; le centre, en effet, est son lieu propre et immobile ; c’est à ce lieu qu’elle tend. De même si, par possible ou impossible, la Terre entière était anéantie et qu’on laissât un grave et suspens au sein de l’air, ce grave tomberait et se mouvrait précisément jusqu’au centre purement conçu (ymaginatum) ; là ce grave demeurerait naturellement en repos bien que rien ne le soutînt.

» Il est manifeste que l’élément de l’eau a, lui aussi, un terme, une borne, un lieu absolument immobile que sa nature lui assigne dans l’Univers ; au delà de ce lieu, il ne se meut pas naturellement ; et ce lieu, c’est la surface ultime de la Terre. Sans doute, l’eau est pesante et, par conséquent se meut vers le bas ; toutefois, elle ne descend pas purement et simplement jusqu’au centre, mais seulement jusqu’à un lieu que la nature lui a assigné, et qui est

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la surface ultime du lieu naturel de la Terre. De là, la conclusion suivante : Si, par impossible, l’élément terrestre était anéanti en totalité, l eau, pour occuper son lieu naturel, ne se mouvrait pas jusqu’au centre du Monde ; elle se mouvrait seulement jusqu’à la surface qui borne le lieu de la Terre ; là, elle demeurerait en suspens, elle resterait naturellement en repos, et l'espace qui constitue le lieu naturel de la Terre demeurerait vide.

)) Il nous faut exprimer d’une manière analogue au sujet de l’air et du feu ; ils ont, eux aussi, des lieux propres, bornés par en haut et par en bas, au delà desquels ifs ne se meuvent pas naturellement.

» 11 est clair que telle est l’intention d’Aristote et celle de son Commentateur, aux commentaires 4i et 42 du quatrième livre des Physiques. »

Une formule aussi rigoureuse de la théorie du lieu naturel effraye, en général, les Scolastiques ; trop évidemment, elle est inadmissible ; lorsqu’on creuse un trou dans la terre et qu’on y verse de l’eau, on sait bien que l’eau tombe au fond, si avant qu’on ait creusé. La distinction, posée par Aristote, entre les corps absolument graves et les corps relativement graves, la nécessité d’éviter le vide, sont invoquées tour à tour pour pallier ce qui, dans la doctrine du lieu naturel, heurterait trop violemment notre quotidienne expérience. Nicolas Bonet ne recourt pas à de tels palliatifs ; ce qu’il veut, c’est mettre à nu la pensée directrice, 1’ « intention )) d’Aristote. En cette circonstance-ci, ne devonsnous pas reconnaître qu’il y ait réussi ?

Or, au gré de notre franciscain, ce lieu naturel de chaque élément, ces deux surfaces sphériques concentriques au Monde et purement conçues qui délimitent ce lieu, c’est là le seul lieu dont Aristote ait entendu affirmer l'immobilité ; cet autre lieu qu’est la partie ultime du corps contenant, il ne l a jamais regardé comme immobile ; pour le distinguer du lieu naturel abstrait et immobile, il lui a donné le nom de vase. « C’est par là, en effet, par l’immobilité, que nous distinguons le lieu d’avec le vase ; le vase, selon Aristote et son Commentateur, est un lieu mobile. C’est pour cela que l’eau du fleuve qui environne le bateau n’est pas le lieu de ce bateau ; elle joue le rôle de vase ; c’est le fleuve tout entier qui est appelé lieu du bateau.

» De ce qui vient d’être dit, il apparaît clairement que les philosophes de notre religion (loquentes in nostra lege) n’ont rien dit qui allât à l’intention des anciens ; ils se sont uniquement

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inquiétés, en effet, de 1 immobilité du vase, alors que les anciens ont nié cette immobilité lorsqu’ils ont dit que le vase était un lieu mobile ; de 1 immobilité du lieu, ils ne se sont pas préoccupés ; aussi ce qu’ils ont dit est-il insuffisant. L’air qui entoure un corps joue le rôle de vase ; aussi est-il fort bien susceptible de se mouvoir ; mais la totalité de 1 air est, par son lieu, absolument immobile, car les lieux [naturels] de tous les éléments sont absolument immobiles. »

Ainsi, selon notre auteur, le problème de l’immobilité du lieu a été 1 objet d un grave malentendu ; ce que la Scolastique chrétienne a nommé lieu, c’est le corps ambiant, c’est le vase ; ce vase n est aucunement immobile ; Aristote lui attribue formellement la mobilité et les philosophes chrétiens se sont vainement attachés à lui découvrir une immobilité illusoire.

Ce malentendu, Bonet va s’efforcer de le dissiper complètement en posant une distinction 1.

11 y a, selon lui, deux sortes de lieux.

L’un est le lieu du physicien ; c’est un lieu concret, réalisé par le corps contenant et logeant ; c’est proprement un récipient, un vase, et ce vase est mobile.

L’autre est le lieu du mathématicien ; c’est une surface abstraite, qui n'a aucune réalité hors de notre esprit ; ce lieu purement conçu est le seul qui soit immobile.

Cette doctrine, d’ailleurs, il la donnera comme conforme à l’opinion véritable des anciens.

Voici comment il la formule :

(( La dernière affirmation de nos ancêtres au sujet de l’immobilité du lieu est la suivante :

» Il y a deux façons de considérer le lieu ; l’une est mathématique et l autre physique (naturalis) .

)) Aristote considérait le lieu au point de vue mathématique, lorsqu’il disait : Le lieu est la surface du corps contenant qui est, tout d’abord, immobile.

» Celui qui considérerait le lieu au point de vue physique, au contraire, le définirait en cette sorte : Le lieu est la surface du corps contenant qui est, tout d’abord, mobile. Le physicien, en effet, en tant que physicien, ne considère pas, à proprement parler, la nature du lieu mais la nature du vase ; et tout lieu, en tant qu’il joue le rôle de vase, est mobile.

i. Nicolai Boneti .Op. laud., lib. VIII, cap. XIII; ms. n° 6G78, fol. 1 83 , r° et v°; ms. n° i6i32, fol. i44, col. d, et fol. i45, col. a.

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» Remarquez donc bien que lieu, considéré au point de vue mathématique, c’est la surface du corps contenant qui est, tout d’abord, immobile prise sans que I on considère le corps physique auquel appartient celte surface. Lorsque le mathématicien considère la surface aérienne qui vous entoure et vous contient, il ne regarde pas du tout en quel corps elle existe ; il ignore si c’est de l'air ou autre chose ; il considère cette surface séparément, comme si elle était détachée de tout corps physique. Une telle surface est alors immobile ; tous les êtres mathématiques, en effet, sont immobiles, car ils sont séparés par abstraction de la matière sensible et du mouvement.^. Aussi le lieu, tel que le mathématicien le considère, est-il absolument immobile. La surface aérienne qui vous entoure, lorsqu’on la considère comme séparée de l’air et de tout autre corps, ne change pas lorsque le corps qui vous environne vient à changer... C’est pourquoi le lieu est immobile lorsqu’on le considère à la façon des mathématiciens.

)) Au contraire, lorsqu’on le considère à la façon des physiciens, il est mobile ; il joue alors le rôle de récipient (vas) ; le lieu phy- > sique, en effet, est considéré comme une surface appartenant à tel ou tel corps ; une telle surface peut fort bien se mouvoir, subjectivement et objectivement, tout comme le corps naturel dont elle fait partie...

» Or, selon le Commentateur, au i39 commentaire du quatrième livre des Physiques, l’étude du. lieu est plus mathématique que physique.

» Concluons donc que ce fut-là l’intention de nos ancêtres au sujet de l’immobilité du lieu. Quant à celui qui ne se contentera pas des trois sortes d immobilité dont nous venons de parler, qu’il cherche autre chose... »

Pour apprécier très exactement l’opinion que Bonet vient d’exposer en dernière place, l opinion qui réserve l’immobilité au lieu abstrait des mathématiciens, il importe de ne pas oublier quel genre de réalité notre auteur attribue aux concepts de la Mathématique. Il s’est très clairement expliqué à cet égard en un des chapitres de sa Métaphysique L

« La séparation des grandeurs, disait-il en ce chapitre, peut s’entendre en trois façons. La première est celle où l’on sépare une grandeur singulière du sujet qui la porte. La seconde est celle où l’on sépare la grandeur universelle des grandeurs singulières.

i. Nicoï-ai Boneti Melaphysica, lib. VIII, cap. VI; ms. n° 6678, fol. 102, r° et v°; ms. n° i6i32, fol. 76, coll. c et d.

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La troisième est celle où l’on sépare la grandeur universelle de tout sujet. En chacun de ces trois ordres, on peut entendre ou bien que la séparation s’effectue au dedans de lintelligence, en l’existence conceptuelle (in esse cogniio ) ou bien à l’extérieur de l’intelligence, en lexistenee réelle.

)> Parlons donc, tout d’abord, de la séparation pratiquée dans 1 existence conceptuelle, et disons qu’en chacun des trois ordres, cette séparation est possible. Objectivement *, en effet, 1 intelligence peut abstraire une grandeur particulière de tout sujet, car la grandeur peut prendre l existenee conceptuelle sans que le sujet dans lequel elle réside prenne, lui aussi, l existenee conceptuelle ; ainsi abstraire, ce n’est pas autre chose que considérer ceci sans considérer cela. Celui qui fait une telle abstraction ne ment pas.

)) Une telle abstraction qui sépare une grandeur de tout sujet et toute matière sensible est proprement mathématique ; les mathématiciens, en effet, considèrent les grandeurs des corps sans se soucier de savoir en quelle matière existent ces grandeurs...

» Parlons maintenant de la séparation de la grandeur dans l existenee réelle.

» Disons donc, tout d’abord, qu’il est impossible, par voie naturelle 1 2 , de séparer absolument la grandeur de son sujet. C’est, en effet, le propre d’un accident de ne subsister d une manière actuelle que dans autre chose, de dépendre du sujet et, par conséquent, d’exister subjectivement dans ce sujet. »

Ces passages ne laissent aucun doute sur la pensée de notre auteur. Cette surface que le mathématicien détache du corps ambiant pour en faire le lieu du corps contenu, elle n’a point d’existence réelle hors de l’intelligence ; la seule existence qu’elle possède, c’est l’existence conceptuelle, l'esse cognitum, à l’intérieur de l’entendement. Le lieu immobile que les mathématiciens considèrent lorsqu’ils parlent du mouvement local n’a pas d’autre existence que celle-là ; c’est un pur concept. Hors de l’entendement, dans l’existence réelle, il n’y a pas de lieu immobile, il n’y a que des corps mobiles.

Cette doctrine, qu’il a si nettement formulée, Bonet a voulu l’autoriser en l’attribuant aux anciens, et surtout à Aristote et à Averroès ; il est permis de penser qu’il leur prête ce qu’ils n’ont

1. Rappelons qu’objective prend ici, selon la terminologie scolastique, exactement le sens qu’a le mot subjectivement dans le langage philosophique moderne.

2. Bonet réserve la voie surnaturelle parce que, dans l’hostie consacrée, les accidents, séparés de la substance qui les portait, persistent alors que cette substance a cessé d’exister.

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poinl enseigné et ce qu’ils eussent, sans doute, combattu. C’est parmi ceux qui l’ont immédiatement précédé qu’il eût rencontré le véritable initiateur de sa théorie ; c’est du nom d’Oekam qu’il aurait pu la recommander, si ce nom n’eût été, à ce moment, tout le contraire d’une autorité.

Ockam a clairement affirmé qu’un corps pourrait se mouvoir de mouvement local lors même qu’il n’y aurait, dans la réalité, aucun corps immobile qui pût servir de terme de comparaison à ce mouvement ; à défaut de repère concret, un repère abstrait et purement conçu suffirait. Bonet pousse cette affirmation jusqu’au bout. Ce n’est pas seulement à défaut de terme immobile réellement existant que l’on peut comparer le mouvement local à un terme purement conçu ; il en est toujours ainsi ; en toutes circonstances, le lieu immobile auquel on rapporte le mouvement local est une simple abstraction mathématique ; il n’a d’autre existence que l’existence conceptuelle que l 'esse cognitum ; c’est errer que de le chercher parmi les corps concrets et réellement existants.

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