‹ Le système du mondeChapitre 120 sur 243 · GUILLAUME D AUVERGNE, ÉVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

GUILLAUME D AUVERGNE, ÉVÊQUE DE PARIS

A peine les traductions faites par Michel Scot eurent-elles révélé les doctrines aristotéliciennes aux Chrétiens d’Occident, qu un champion se dressa, parmi eux, pour défendre l’orthodoxie menacée; ce champion fut Guillaume d’Auvergne, né à Aurillac, qui occupa pendant vingt ans le siège épiscopal de Paris.

•« Guillaume d’Auvergne ’, élevé au siéger épiscopal de Paris en 1228, mourut en 1248, selon les historiens ecclésiastiques et les auteurs de la Gallia christiana. La fondation de Sainte-Catherine de la Couture, la dispersion de l’Université en 1229, l’érection de la chaire de Théologie chez les Franciscains et les Dominicains, 1 admission des frères mendians au partage des honneurs académiques, le partage des bénéfices, objets de disputes très vives, enfin, ce qui nous intéresse le plus ici, la propagation des doctrines des philosophes grecs et arabes développées avec éclat par Albert le Grand, Alexandre de llalès, Robert, évêque de Lincoln, etc. ; tels sont les grands événements qui font de l’épiscopat de Guillaume d’Auvergne l’une des époques les plus intéressantes de l’histoire ecclésiastique de la France. »

Guillaume d’Auvergne ne s’est pas borné à présider à ce mouvement intellectuel intense qui se développa vers l’an 1230 et qui eut Paris pour centre ; il a pris part à ce mouvement, et d’une manière très active, par ses propres ouvrages ; mieux encore, on doit le regarder comme un initiateur ; il est le premier qui se soit emparé de la Philosophie et do la Science grecques et arabes importées par les traducteurs et, particulièrement, par Michel Scot ; il est le premier qui ait tenté d’épurer ces doctrines, de rejeter ce qu’elles contenaient de contraire à la foi chrétienne, de fondre le reste avec les enseignements de l’Eglise afin d’en composer une synthèse propre à satisfaire la raison catholique ; il a ouvert la voie où devaient marcher, avec plus ou moins d’audace, la plupart des grands scolastiques du xiii® siècle.

i . Jourdain, Recherches critiques sur l’âge et l’origine des traductions latines d’Aristote, Paris, 1819; pp. 3 1 G-3 1 7 . La notice sur Guillaume d’Auvergne, qui occupe, en cet ouvrage, les pp. 3i6 à 329, est d’un grand intérêt.

Voir aussi, sur ce personnage :

Noël Valois, Guillaume d’Auvergne, Évêque de Paris (1228-1 2 4g). Sa vie et ses ouvrages, Paris, 1880.

l’astronomie latine au moyen ale

Ses nombreux écrits ont été, plus ou moins complètement, réunis et publiés ; nous avons eu en mains trois éditions 1 de ses œuvres, qui ont été données à Paris, par François Régnault, en 1316; à Venise, par Damiano Zanari, en 1391 ; et de nouveau à Paris, en 1674, par Louis Billaine.

Parmi les divers ouvrages, philosophiques ou théologiques, qui composent cette collection trois fois imprimée, il en est un que son étendue même signale tout d’abord à l’attention ; c’est l’ample traité qui a pour titre De Universo.

Rien n’est plus propre à faire apprécier la renaissance scientifique dont la Chrétienté latine fut le théâtre pendant le second quart du xine siècle, rien ne sert mieux à assigner le rôle que Guillaume d’Auvergne a joué dans cette renaissance, qu’une étude approfondie et comparée du De Universo.

Cet écrit forme la transition naturelle entre les anciens traités De T Univers composés par Isidore de Séville, par Bède le Vénérable, parle Pseudo Bède, par llonorius Inclusus, et les encyclopédies qu’écriront, durant la seconde moitié du xuic siècle, les Albert le Grand et les Vincent de Beauvais.

Le traité de Guillaume d’Auvergne se rattache encore, par des liens nombreux, à la tradition qu’a inaugurée le De. nalura rerum liber écrit par Isidore de Séville. 11 attribue une grande importance à des problèmes qu’agitaient les anciens livres de Cosmologie et qui, dans les œuvres nouvelles, ne tiendront plus qu’un rang secondaire ; mais la méthode même qui sert à traiter ces pro-

i. I. Güillermi Parisiensis episcopi doctoris eximii Operum summa dioinarum humanarumue rerum dif/icultates pro/und iss un e resoluens. . . Vénales habentur iu via Jacobea in officina Francisci Régnault sub divi Claudii intersignio. — Le second volume a pour titre : Pars secunda operum Guillelmi Parisiensis episcopi morales, theologas, att/ue philosophicas dif/icultates dubiaque inaudita dilucide aperiens... Ce second volume porte un colophon où ce lisent ces indications : Summa hic finem capiunt Guillermi Parisiensis episcopi... non modicis sumptibus honestissimi atque probi viri Francisci regnault librarii jurati universitatis Parisiane vigilantissimi : solis luce V Julii. Ab incarnato domino Anno XVI supra millesimum quingentesimum.

II. Guilielmi Alverni Episcopi Parisiensis, Mathematici perfectissimi, eximii Philosophi, ac Theologi præstantissimi Opéra omnia, Quæ hactenus impressa reperiri potuerunt, Tomis duobus contenta... Venetiis, ex officina Damiaui Zenari, i5gi. Le tome second, dont la pagination continue celle du tome premier, est intitulé : Guilielmi Alverni Episcopi Parisiensis, doctoris eximii, Opéra quæ extant. Pars secunda.

III. Guilielmi Alverni Episcopi Parisiensis, mathematici perfectissimi, eximii philosophi, ac theologi præstantissimi, Opéra omnia quæ hactenus reperiri potuerunt, reconditissimam rerum humunarum, ac dioinarum doctrimam abundè complectentia . ... Tomis duobus contenta. Aureliæ, ex Typographia F. Ilotot. Et væneunt Parisiis, apud Ludovicum liillaine, Typographum ac Bibliopolam, in Palato Regio. MDCLXXIV.

C’est à la première édition et à la troisième que se rapporteront nos citations.

l’astronomie des séculiers

2ol

blêmes a changé ; elles est devenue plus philosophique et moins théologique ; en Physique, l’auteur fait rarement appel à l’autorité de l’Ecriture et des Pères; c’est à la raison humaine qu’il demande d’appuver ses thèses. Ea notion d’une Science cosmologique indépendante de la Théologie, notion qui transparaissait déjà dans le De mundi comtitutione liber du Pseudo-Bède, s’affirme nettement au cours du De Universo de Guillaume d’Auvergne ; par là, cette œuvre prépare la séparation entre la Science naturelle et la Science révélée qu’ Albert le Grand et Thomas d’Aquin marqueront avec une rigoureuse netteté.

En revanche, dans les écrits de Guillaume d’Auvergne, nous ne percevons plus aucune trace du rationalisme qui se marquait avec tant d’audace dans les œuvres des Thierry de Chartres et des Guillaume de Conehes.

Un autre caractère distingue le De Universo de Guillaume d’Auvergne des écrits cosinologiques plus anciens. Non seulement 1 érudition de l'Évêque de Paris est beaucoup plus étendue que celle de scs prédécesseurs, mais elle a, pour ainsi dire, changé de nature ; elle reçoit en abondance l’afflux de sources qui n’avaient pas fécondé la science des siècles précédents ; ces sources sont les œuvres d’Aristote et celles des auteurs arabes. Ea comparaison du traité de Guillaume d’Auvergne aux traités analogues qui avaient été composés auparavant nous révèle la bienfaisante influence exercée par l’œuvre des traducteurs ; elle nous permet d’apprécier la justesse du mot de Roger Bacon que nous rappellions au début du § précédent : « Ea philosophie d’Aristote a pris un grand développement chez les Eatins lorsque Michel Scot parut, vers l’an 1230, apportant certaines parties des traités mathématiques et physiques d’Aristote et de ses savants commentateurs ».

Amable Jourdain, dans la notice que nous avons mentionnée, a pris soin de relever la liste de tous les ouvrages d’Aristote que Guillaume d’Auvergne a cités, de tous les auteurs arabes qu’il a nommés ; cette énumération nous donne une juste idée de l’accroissement considérable que venait d’éprouver l’érudition des Latins.

Ce n’est pas à dire que cette érudition ait acquis, dès ce moment, une extrême sécurité, ni que 1 Évêque de Paris distingue d une manière très précise les doctrines philosophiques et scientifiques de tous les auteurs dont il fait mention. Aristote et les penseurs arabes, dont \[ confond volontiers les divers enseignements, forment, pour lui, une secte unique, qu'il désigne par cette phrase 1 :

(juLUEL.ui Alveh.m üe Universo Partis priniæ pars i, cap. XXIV ; é<i

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

« Seqxtaces Aristolelis, et qui famosiores fuerunt de genle Arabum in disciplinis Aristotelis. »

De cette confusion, par laquelle Avicenne et Al Gazàli deviennent, pour Guillaume, les interprètes de la pensée d’Aristote, nous aurons plus tard, à discourir plus longuement.

Parmi les Arabes, il en est un seul qui pouvait prétendre au titre de fidèle commentateur d’Aristote ; c’est Averroès. Guillaume a-t-il connu les commentaires d’Averroès? Bien qu’il ne les cite pas, Renan paraît insinuer qu'il les avait lus et qu’il leur emprunte, en particulier, ce qu’il dit de la doctrine de l’unité de l’intellect humain. «Cette doctrine, dit Renan1, il l’expose avec toutes les particularités qu Averroès y a ajoutées et dont on ne trouve aucune trace dans le Traité de T âme ». Mais ces détails, il pouvait tout aussi bien les tenir de Moïse Maimonide, comme nous aurons occasion de le marquer dans un autre chapitre. Sans doute, il ne cite pas plus Rabbi Moïse qu’Averroès ; mais le Guide des égarés devait déjà être traduit, car, peu d’années plus tard, Albert le Grand en fera un fréquent usage.

On pourrait également, à l’appui de l’opinion qui fait de Guillaume un lecteur d Averroès, citer les nombreux souvenirs que l’on croit rencontrer en ses écrits de l’argumentation dirigée par le Commentateur contre l’Astronomie de Ptolémée. Mais tous les passages qui rappellent cette argumentation peuvent tout aussi bien passer pour des échos de la discussion menée, contre cette même astronomie, par Alpétragius ; or ce dernier est explicitement cité par Guillaume.

Il semble, d’ailleurs, que cette discussion de l'hypothèse des épicycles et des excentriques ait très vivement attiré l’attention de l’Evêque de Paris, et que son esprit en ait gardé une très forte impression. Les objections qu’Alpétragius avait opposées à la théorie clc Ptolémée, il les reprend et les façonne, afin de s’en servir, plus ou moins heureusement, à l'encontre de doctrines toutes différentes.

D’ailleurs, les opinions que Guillaume professe touchant les mouvements célestes sont singulièrement confuses et mal informées ; elles le sont à ce point qu’il est parfois malaisé de les analyser.

Voici une première question dans laquelle nous allons voir intervenir des arguments qui avaient été, tout d’abord, forgés contre l’Astronomie de 1 ' A/mageste.

1 5 1 G , vol. II, fol. CIII, col. c. ; Cf. Ernest Renan, Averroès et l’ Averroisme, essai historique, Paris i852. Ch. II, § 5, pp. 179-183.

Page 1