Ernest Renan, Averroès et V Averroisme, p
l’astronomie des séculiers
Guillaume se demande 1 2 si la première création a été, ou non, celle du ciel empyrée. Le ciel, répond-il, et les quatre éléments ont été créés au même instant. Supposons, en effet, que le ciel ait été créé d’abord. Le lieu des éléments n’aurait pu demeurer vide, car le vide est impossible ; il aurait donc fallu que ce lieu se formât par un mouvement local du ciel ou par une condensation de la substance céleste ; ce mouvement local n'aurait pu se produire sans que le ciel se morcelât ; cette condensation supposerait que la substance céleste, compressible à l'origine, eût ensuite perdu sa compressibilité. Toutes ces suppositions sont inadmissibles. Les raisons par lesquelles Averroès rejetait le système de Ptolémée sont ici détournées vers un objet auquel le Commentateur ne songeait guère.
Ces mêmes raisons, Guillaume les invoque 3 pour démontrer que les astres se meuvent uniquement par suite du mouvement de leurs orbes, dans lesquels ils sont enchâssés comme les clous sont fichés dans une roue, et qu’ils n’ont aucun mouvement propre. En effet, ce mouvement propre est impossible, « car il n’y a place, en la substance céleste, ni pour la raréfaction, ni pour la condensation.... Si les étoiles se mouvaient au sein du ciel, elles le couperaient et le diviseraient. »
En démontrant que les astres sont forcément entraînés par le mouvement de leurs orbes, il pense 3 détruire l’opinion de ceux qui attribuent aux planètes un mouvement propre en sens contraire du mouvement du huitième ciel, c’est-à-dire vers l’Orient, tandis que le ciel lui-même les entraînerait vers l’Occident. Contre cette opinion, il pousse un nouvel argument ; « cela ne saurait être, dit-il, soit qu’il y ait égalité entre les vertus qui meuvent les planètes, soit qu’il n’y ait pas égalité ; si elles sont égales, la planète s’arrêtera et se rompra ; si elles sont inégales, la planète suivra celle qui est la plus forte. »
L’argument invoqué en dernier lieu tirait toute sa force des idées absurdes que Guillaume concevait au sujet de la composition des mouvements ; quant aux premières raisons, elles ne prouvaient rien à l’encontre d’un système astronomique tel que celui d’Aristote. L’Évêque de Paris, cependant, s’imagine que ses raisonne-
1. Gullielmi Alverni De Universo Partis primæ pars I, cap. XXXI ; éd. 1 5 1 6, vol. II, fol. CVIl, coll. a et b : éd. 1674, t. I, p. 626.
2. Gullielmi Alverni De Universo Partis primæ pars 1, cap. XLIV ; éd. 1 5 16, vol. II, fol. CXIX, marqué CXI, col. a ; éd. 1674, t. I, p. 64g-
3. Guillaume d’Auvergne, loc. cit. ; éd. i5iô. vol. II, fol. CXIX, marqué CXI, col. c ; éd. 1674, t. I, p. 65i.
l'astronomie LATINE AU MOYEN AGE
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inents ont ruiné ce dernier système au profit de la théorie d’AIpétragius.
Il est vrai qu'au système astronomique où des sphères homocentriques seraient douées de mouvements en sens contraires, Guillaume adresse des reproches auxquels les doctrines de Y Al mage s Le sont seules à donner prise. Après avoir rappelé l’hypothèse qui attribue au Soleil deux mouvements, le mouvement diurne d’Oricnt en Occident, et le mouvement annuel d’Occidcnt en Orient, il ajoute 1 : « On voit clairement que ce mouvement n’est pas celui du Soleil, et qu’il ne saurait être le mouvement d’aucun corps ; ce n’est pas un mouvement circulaire, car il ne s’accomplit pas autour d’un corps, en sorte qu’il n’a pas de centre ».
Un peu plus loin, d’ailleurs, Guillaume remarque que les difficultés qui s’opposent au mouvemement propre des astres au sein des cieux s’opposeraient également au mouvement de sphères épicycles dans lesquelles les planètes se trouveraient enchâssées. « Il faut, dit-il, qu’il existe des orbes multiples par lesquels soient nuis les corps des sept planètes. Je dis que ces corps doivent être mûs par ces orbes, et non pas se mouvoir au sein ou au travers de ces orbes, et cela à cause de ces déchirures et de ces divisions dont je vous ai parlé ci-dessus. Si ces orbes n’entouraient pas et n'enveloppaient pas tout ce qui est au-dessous d’eux, s’ils ressemblaient à de fort grands globes, beaucoup plus étendus que les masses planétaires, le mouvement et le repos de ces globes soulèveraient les mêmes questions que le mouvement des planètes elles-mêmes. Il reste donc que ces orbes soient de très grands corps sphériques dont chacun enveloppe complètement tout ce qui se trouve au-dessous de lui. »
De cette discussion confuse, où les mêmes attaques visent à la fois et indistinctement le système de Ptolémée et le système des sphères homocentriques tel que l’ont conçu Eudoxe, Galippe et Aristote, Guillaume conclut à l’adoption du système d’ Al Bitrogi : « Il est manifeste, dit-il8, que le Soleil ne se meut pas de mouvement propre, mais qu’il prend part au mouvement du corps qui le contient, et cela de la manière qui a été exposée par Alpétrangius dans le livre qu’il a composé sur ce sujet ; ses explications vous seront d’un grand secours pour comprendre l’objet qu’il traite, à savoir la constitution des cieux des sept planètes ».
1. Guillaume d’Auvergne, loc. vit.; éd. 1 5 1 G, vol. II. fol. CXIX, marqué CXI, col. d ; éd 1674, t. I, p. 65 1.
2. Guillaume d’Auvergne, loc. cit. ; éd. 1016, vol. II, fol. CXX, col. a ; éd. 1674, t. I, p. 65i .
L ASTRONOMIE DES SÉCULIERS
Guillaume d Auvergne entreprend alors de donner à son lecteur une idée de la doctrine de l'Astronome arabe ; mais il se con tente d’esquisser à très grands traits l'hypothèse fondamentale de cette doctrine. Lorsqu un quelconque des astres en*ants a terminé sa révolution diurne, la sphère des signes a non seulement achevé sa révolution, mais elle a, en outre, commencé la révolution suivante ; de telle sorte que l’astre errant ne se trouve plus, a la tin de sa révolution diurne, au point de la sphère des signes qu il occupait alors qu'il commençait cette môme révolution.
« L’est la, ajoute Guillaume, l’intention qui a dirigé le philosophe Alpétrangius ». Alais il s’en faut bien que cette indication sommaire puisse donner au lecteur la moindre idée du système que l’Astronome arabe a développé ; elle risquerait fort de lui inspirer une médiocre estime pour une théorie rudimentaire à ce point ; c’est ce que redoutait l’Évêque de Paris lorsqu’il écrivait 1 : « Veillez à ne point mépriser l’ingéniosité de ce philosophe. »
D ailleurs, le système d'Al Bitrogi parait à Guillaume tout aussi propre à représenter les phénomènes astronomiques que les systèmes où l’on attribue des mouvements particuliers aux divers astres, et nous savons que ces systèmes comprennent, selon lui, aussi bien l’Astronomie de Ptolémée que l’Astronomie d’Aristote. Ces systèmes doivent donc être rejetés « à cause du caractère superflu 2 de ce mouvement. Car la supposition d’un tel mouvement ne change rien à la vitesse, à lalenteurou à la disposition des astres. Que l’on considère tout ce qui advient aux astres errants, lenteur, vitesse, oscillations, apparitions, conjonctions, oppositions, tous les phénomènes que les astronomes déduisent de l’hypothèse selon laquelle les astres ne se meuvent que par le mouvement de leurs cieux ; ces mêmes phénomènes leur adviennent si l’on fait ces autres hypothèses qui présentent tant de difficultés et de contradictions. Non seulement, donc, il est inutile de supposer que les astres possèdent un tel mouvement, mais encore cela est nuisible et pernicieux. »
Partisan du système d’Al Bitrogi, Guillaume d’Auvergne emprunte3 à ce système la méthode propre à déterminer l’ordre dans lequel les astres se succèdent à partir de la Terre. « Ceux
i Guillaume d’Auvergne, loc. rit. ; éd. lâiO, vol. IJ, fol. GXX, col. b ; éd. 1Ü74, G I, p. 652 .
2. Guillaume d’Auvergne, Inc. cil. ; éd. 1 5 1 G, vol. 11, vol. GXX, col. b ; éd. 1674, t. I, p. 652.
3. Guillaume d’Auvergne, loc. cil., éd. i5i6, vol. 11, fol. GXX, col. d. et fol. GXXI, col. a : éd. 1674, t. I, page 653.
l’astronomie latine AU MOYEN AGE
dont le mouvement est le plus conforme au mouvement du huitième ciel sont les plus voisins de ce ciel. »
Cette question de l’ordre relatif des planètes donne occasion, d’ailleurs, à l’Evêque de Paris, de nous montrer combien il connaissait mal la portée des méthodes astronomiques. 11 s’imagine qu’on peut « à l’aide des instruments d’Astronomie et de certains instruments de Géométrie », déterminer la distance de la Terre à chacune des étoiles fixes et à chacune des planètes.
Cette erreur a sans doute pris naissance, dans l'esprit de Guillaume, par une lecture mal comprise de la théorie qu’expose Al Fergani. Nous reconnaissons, en effet, dans un autre endroit, la trace laissée par cette lecture. En ce lieu *, il s’agit de déterminer l’épaisseur des divers orbes célestes. Chacun d’eux, déclare notre auteur, ne peut avoir une épaisseur moindre que le diamètre de l’astre qu’il meut. Il ajoute d’ailleurs, fort sensément, que chaque orbe est, sans doute, beaucoup plus profond que cette règle ne l’indique.
Guillaume d’Auvergne traite longuement des cieux qui se trouvent au-dessus de l’orbe des étoiles fixes ; mais il s’en faut bien que ses conclusions puissent toujours être dégagées avec une entière netteté.
Il célèbre - comme une vérité longtemps cachée aux astronomes, l’existence d’un ciel mobile, mais privé de toute étoile, au-dessus du ciel des étoiles fixes ; à ce neuvième ciel, il donne le nom d 'Aplanon.
Pour quelle raison admet il l’existence d’un tel ciel? Cette supposition est, sans doute, un nouvel emprunt au traité d’Al Fergani. L 'Aplanon communique à tous les astres le mouvement diurne, tandis que, « selon la démonstration de Ptolémée 3, chacune des étoiles fixes se meut d’un degré en cent ans », mouvement qui est celui du huitième ciel. Au bout de ces trente-six mille ans, toutes les étoiles reviennent également à leur point de départ, en sorte que la Grande Année est accomplie.
D’ailleurs, il a entendu parler du mouvement d’accès et de recès dont l’hypothèse est attribuée à Thâbit ben Kourrah. Les astronomes, dit-il4 « ont admis beaucoup de diversité dans le mouvement
r. Gullielmi Alvbrni De Universo Partis primæ pars I, cap. XLV: éd. i5i6, vol. II, fol. CXXXI, coll. a et b; éd. i674, t. I, p. 654.
2. Gullielmi Alvermi De Universo Partis primæ pars I, cap. XLIII ; éd. i5i6, vol. II, fol. CXVII, col. a ; éd. i674, t. I, p. 646.
3. Gullielmi Alverni De Universo Pars secunda, cap. XVI ; éd. i5i6, vol. II, fol. CXLVII, col. c; éd. i674, t. I, p. 7o7.
4- Gullielmi Alverni De Universo Prima pars principalis ; éd. i5i6, pars II,
L ASTRONOMIE !>KS SÊr.l’LtERS
clos étoiles fixes ; ils ont supposé que la tête du Bélier et que la tête de la Balance avaient un mouvement dirigé tantôt en avant et tantôt en arrière »
Au-dessus des neuf cieux mobiles, qui constituent le firmament, se trouvent des eaux1.
Ces eaux ne sont pas à l’état liquide ni à l’état de vapeur2; elles ne sont pas fluides ; elles constituent une masse étliérée parfaitement transparente et immobile, séparant les neuf cieux mobiles dune autre partie du Monde cpii est dénuée de tout mouvement; cette dernière partie, c’est l’Empyrée.
L Empyrée, le plus noble de tous les cieux, est le séjour des esprits angéliques et des âmes bienheureuses3.
L’Empyréc est immobile* ; il est, en effet, le lieu du bonheur pui et parfait ; étant exempt de toute misère, il n’éprouve aucun besoin.
Oi tout mou\ ement a pour origine un besoin ; le mouvement local n’existerait point si le mobile n’éprouvait le besoin du lieu qu il cherche à atteindre par ce mouvement.
L Empyrée, exempt de tout besoin, demeure donc dans un perpétuel repos.
Ce repos, d ailleurs, sied a la majesté de Dieu « Il est des gens J selon lesquels la matière générale et corruptible qu’enserre 1 orbe de la Lune est dans la main du Créateur tout puissant comme l’argile est entre les mains du potier (Ils entendent par là que cette matière est soumise au bon plaisir et à la volonté de Dieu). Quant à tout ce qui se rencontre depuis le huitième ciel jusqu’à cette matière, c’est-à-dire quant aux huit cieux mobiles, ils les placent sous le commandement et dans l’obéissance du Créateur, comme une roue ou comme des roues multiples sous le pied d’un potier. Ils montrent par là la courte vue de leur intelligence... Ils n’imaginent le Monde qu’à la ressemblance d’un atelier de
iralactus de providentia, cap. VII, t. II, fol. CXCII, col a.— Éd. 1674, pars III cap. XXVIII, t. II, p. 799, col. a. P
1. Gullielmi Alverni Z)e (Jniverso, Partis primæ pars I.cap. XXXVIII. XXXIX XLII, XLIII.
2. Gullielmi Alver.ni De Uniuerso, Partis primæ pars I. cap. XLIII; éd. i5i6 vol. II, fol. CXV, coll. cetd; éd. 1674, 1. 1, p. (fcja.
3. Gullielmi Alverni De Uniuerso, Partis primæ pars I, cap. XXXII et cao