‹ Le système du mondeChapitre 180 sur 243 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

firmament ? Alexandre de Haies examine les difficultés que la Physique antique objectait à ceux qui voulaient croire à ces eaux supra-célestes ; il conclut en ces termes 1 :

« A ce sujet, on ne saurait avoir autre chose qu une opinion, car les saints n’ont rien défini de certain ; c est donc à titre d opinion que j'accorde cette conclusion : Le ciel aqueux ou cristallin est formé de lumière... »

La substance du ciel qui enveloppe le firmament est donc semblable à celle qui forme les autres cieux.

Pourquoi convient-il d’admettre l’existence de cet orbe ? En le nommant sphère du mouvement diurne, Alexandre de Haies nous a laissé entrevoir qu’il connaissait la .raison, tirée du mouvement lent des étoiles fixes, qui a conduit les astronomes à poser cette hypothèse ; mais cette raison astronomique, il ne l’invoque pas ; il en donne une autre qu’il tire de principes péripatéticiens.

Dans les divers mouvements des astres errants, sensiblement parallèles au plan de l’écliptique, Aristote voyait les principes de toute génération et de toute destruction, parce que ces mouvements tantôt rapprochent certains astres et tantôt les éloignent ; le mouvement diurne de l’orbe des étoiles fixes, au contraire, était un principe de permanence. Cette conclusion semblait peu logique ; le mouvement de l’orbe des étoiles fixes amène chaque jour une même étoile au-dessus du méridien d un lieu, puis l’en éloigne ; il semblerait plus naturel de placer le principe de perpétuité dans un ciel entièrement homogène, partant dépourvu de tout astre. C’est ce que fait Alexandre de Haies.

« C’est le mouvement diurne, dit-il 2, qui conserve les choses en existence ; il est clair qu’il faut que ce mouvement soit celui de quelque corps; il faut, d’ailleurs que ce corps soit uniforme en son tout et dans chacune de ses parties, ce que n’est pas le ciel des étoiles fixes ; il y aura donc un ciel aqueux.

»... Je crois que c’est la raison pour laquelle il a été utile et nécessaire de poser l’existence de ce ciel. Dar la diversité de leur mouvement, les autres corps célestes sont des principes de génération et de corruption ; celui-là, par son mouvement toujours conforme à lui-même, détermine les choses à se conserver dans leur être. Il y a, en effet, entre les cicux, une certaine continuité. Le ciel aqueux, en son continuel mouvement, meut le ciel qui lui est voisin ; celui-là meut le suivant ; ainsi le ciel aqueux fait se mouvoir d’une manière actuelle les choses qui ont possibilité de

Alexandri de ,vles Op. laud.y nars II, quæst, L, membrum I.

2. Alexandiu de Ales Op. laud., Pars II, quœst. L, membrum IV.

l’astro>omie des FRANCISCAINS *03

se mouvoir ; ainsi produit-il la conservation des choses en leur existence. »

« Le ciel qu on nomme empyrée existe *, lui aussi, pour une certaine cause ; mais sa raison d être n’est ni la continuation de la génération et de la corruption, ni la conservation des choses corruptibles en leur être ; il a pour objet de compléter l’Univers relativement aux genres de corps qui s’y trouvent, de faire qu’il s y rencontre un milieu entre des extrêmes bien déterminés, et de manifester par là la suprême Puissance, la suprême Sagesse et la suprême Bonté. Les extrêmes, en effet, sont la substance lumineuse portée à son extrême limite et la substance opaque portée à son extrême limite ; or la substance lumineuse portée au suprême degré c est ce qu on nomme 1 Empyrée » ; tandis que la terre est, cela va sans dire, la substance opaque portée à son suprême degré.

Le ciel empyrée se meut-il1 2 ? Non, à cause de son homogénéité et de sa symétrie absolues ; « comme il est uniforme, il n’y a en lui rien qui distingue la droite de la gauche ; dans sa nature, il n y a ni principe ni milieu ni fin ; il ne se meut donc pas », ni de mouvement circulaire, car le mouvement circulaire exige une dissymétrie qui oppose la gauche et la droite, ni de mouvement rectiligne, qui requerrait un commencement, un milieu et une fin.

Le ciel empyrée complète l’Univers qui, grâce à lui, renferme tous les genres de corps qui se puissent concevoir.

« La substance qui donne la lumière 3 peut exister de deux manières extrêmes différentes; ou bien elle sera uniforme et sans mouvement, ou bien non-uniforme et douée de mouvement ; elle peut aussi exister d’une manière intermédiaire, car elle peut être non-uniforme et privée de mouvement ou bien uniforme et en mouvement.

» Cette substance est-elle absolument uniforme et immobile ? C’est alors le ciel empyrée. Est elle absolument uniforme, mais en mouvement? C’est le ciel cristallin. Si elle n’est pas entièrement uniforme et si, en même temps, elle est en mouvement, ce sera le ciel étoilé, car celui-ci n’a pas une égale luminosité dans toutes ses parties. Quant à la quatrième sorte de substance lumineuse, celle qui ne serait pas uniforme et serait cependant immobile, elle ne saurait exister, car ce qui n’est pas uniforme se meut néeessai-

1. Alexandri de Ales Op. laud.. Pars. II. quæst. XLVII, menibrurn I.

2. Alexandri de Ales Op. laud., Pars. II, quæst. XLVII, menibrurn III.

3. Alexandri de Ales Op. laud.. Pars. II, quæst. XLVII, membrum V.

\! ASTRONOMIE LATINE Al’ MOYEN AGE

rement. L’ordre dans lequel se doivent ranger ces divers cieux est, d’ailleurs, en évidence ; ce qui est uniforme et immobile est plus digne que ce qui est uniforme et en mouvement; de même, ce qui est uniforme et en mouvement est plus digne que ce qui

n’est ni uniforme ni immobile. »

Assurément, en tout cela, il n’y a guère d’ Astronomie, et Bacon ne se trompait sans doute pas lorsqu’il accusait son confrère d’être peu versé dans cette science ; mais on ne saurait refuser à ces aperçus une certaine grandeur métaphysique.

Alexandre de Haies, d’ailleurs, ou les Frères mineurs auxquels il prête son nom, ont entendu quelque écho de la querelle qui met aux prises, au sujet du problème astronomique, les mathe- .maticiens et les physiciens. Cette querelle, ils la comprennent comme Guillaume d'Auvergne la comprenait vers le même temps, comme Saint Bonaventure la comprendra un peu plus tard. Les agencements d'orbes solides à l'aide desquels Ptolémée et Ibn Al Haitam donnaient aux astres des mouvements semblables à ceux quel 'Alrnageste leur attribue sont absolument ignorés d’Alexandre de Haies et de ses collaborateurs ; pour eux, deux doctrines astronomiques sont en présence ; l'une, qui est celle d’Aristote et des physiciens, imagine que chaque astre est enchâssé dans un orbe solide dont le mouvement l’entraîne; selon l’autre, qui est celle de Ptolémée et des mathématiciens, chaque astre se meut librement au sein de la substance fluide qui remplit son orbe et

qu’entraîne le mouvement diurne.

De ces deux doctrines, quelle est celle qui est admise par la Somme mise au compte d’Alexandre de Haies? Il semble bien que les divers rédacteurs de cette compilation aient, sur ce point,

oublié de se mettre d accord entre eux.

L’un d’eux, en effet, celui qui parait avoir écrit presque tout ce qui concerne les cieux, celui qui nomme la substance céleste la lumière ou le lumineux, parait opter pour le système qui fixe chaque astre à son orbe solide.

La lumière qui constitue les orbes des diverses planètes est d’autant plus noble, pense-t-il partant d’autant plus légère que l’orbe au sein duquel eüe se trouve est plus élevé ; la lumière de Saturne doit être plus parfaite et plus légère que celle des autres planètes ; « d’après cela, Saturne devrait se mouvoir plus vite que les autres astres errants, tout comme nous voyons, parmi les corps d’ici-bas, que celui qui est le plus léger se meut le plus vite, que

..Alexandr. DK Ales Op. laad ., Pars II, quæst. XLVI, membrum V, art. II.

L ASTRONOMIE DES FRANCISCAINS

le feu, par exemple, se meut plus vite que l’air. Or cette conséquence est fausse ; bien plus, Saturne semble se mouvoir plus lentement que toutes les autres planètes, car il n’achève sa course qu’en vingt-huit ans ».

u Au sujet de cette objection selon laquelle Saturne devrait se mouvoir plus vite que les autres astres errants », poursuit notre auteur, « je dis qu'il pourrait bien se faire que Saturne se mût plus vite que les autres si les planètes se mouvaient d’un mouvement propre, indépendamment du mouvement de leurs sphères, comme 1 admit un certain philosophe. Mais il n’en est pas ainsi ; Saturne se meut du mouvement de sa sphère qui ne se meut pas plus rapidement que les sphères des autres planètes. »

Ce langage surprendrait de la part d’un auteur qui connaîtrait le système d'Alpétragius ; il saurait qu’on peut, à la fois, fixer chaque planète à son orbe, et admettre que les orbes des diverses planètes tournent tous d’Orient en Occident, d’autant plus vite qu ils sont plus élevés. Mais le Frère mineur auquel on doit cette partie de la Somme ignore encore la Théorie des planètes d’Alpétragius, que Michel Scot venait de traduire ; l’hypothèse qui fait marcher tous les astres dans le même sens lui apparaît sous la forme que lui donnait Cléanthe ; il la relie à l’hypothèse qui donne à chaque astre la liberté de son cours au sein du ciel fluide ; ainsi apparaissait-elle à ceux qui la connaissaient seulement par des écrits tels que le Commentaire au Timée de Chalcidius.

Dans la question que nous venons de citer, la Somme d’Alexandre de Haies affirme que chaque astre, serti dans son orbe, suit le mouvement de cet orbe ; elle soutient une opinion différente dans un autre passage Ce passage semble être d’une rédaction plus récente ou d’un rédacteur mieux informé ; l’opinion soutenue au De Cælo et Mundo par le « Philosophe » y est invoquée ; l’auteur résume, un peu confusément il est vrai, l’argumentation d’Aristote contre le mouvement propre des étoiles et, probablement, l’argumentation d’Averroès contre les hypothèses de Ptolémée.

« Si les astres », dit-il, « se mouvaient de mouvement propre, ou bien ils diviseraient la substance qui forme leurs orbes, oubien ils ne la diviseraient point. S’ils ne la divisaient pas, il faudrait que deux corps fussent, en même temps, au même lieu, ce qui ne saurait être. S’ils la divisaient, c’est donc que la cinquième essence

i. Alexandhi de A J.E8 Op . laud.y Pars II, quæst. LII, membrum II, art. V,

souffrirait d’être partagée comme le souffrent l’air et l’eau, en sorte qu’elle serait un corps susceptible de raréfaction et de condensation ; comme telle, elle serait corruptible ; or il est de la volonté de Dieu que les corps célestes ne se corrompent pas ; ils ne peuvent donc se raréfier ni se condenser.

» En outre cette condensation et cette raréfaction attesteraient que cette substance peut avoir plus ou moins de matière ; cela est rare, en effet, qui a plus de volume et moins de matière, et il en est au contraire pour le dense. Or cela ne saurait convenir à ce corps ; il ne saurait donc être susceptible de condensation ni de raréfaction.

» Par ces raisons, donc, et par d’autres que le Philosophe expose au livre Du Ciel et du Monde , il reste qu un astre ne se meut point de mouvement propre, mais qu’il participe au mouvement de son orbe. »

Mais à ces raisons, l’auteur de la Somme en oppose d autres qu’il semble regarder comme plus puissantes :

« Ces suppositions », dit il, « supprimeraient les différents mouvements que les astronomes disent être au cours de la Lune, mouvements qui se font selon l’excentrique, selon l’épicycle et selon les divers cercles qu’ils allèguent ; les progressions, les rétrogradations et les autres variations qui s’observent en la marche des planètes disparaîtraient si ces astres n’avaient pas de mouvements propres.

» On dit que le ciel n’admet pas de division et qu’ainsi, une planète ne saurait se mouvoir dans les espaces célestes ; mais cette objection ne vaut pas, car cette planète se peut mouvoir comme elle se mouvrait au travers de l’air sans diviser cet air ; aucun accident ne pourrait survenir lorsqu’elle se déplacerait d un lieu dans un autre au sein de l’air qui demeurerait immobile ; et la substance au sein de laquelle elle se trouve n’est pas autre chose qu’une substance corporelle ; on aura donc affaire au mouvement d’un corps au sein d’un autre corps qui demeure sans division, ces deux corps n’étant pas de même fluidité ; [les partisans de cette opinion] affirment donc que la planète, qui possède plus de luminosité, se meut à travers l’espace qu’occupe la substance céleste sans laisser de division dans cette substance. »

Cette opinion, qui parait ravir le suffrage de l’auteur, est exactement celle que Ptolémée professait dans YAlmageste.

Le Frère mineur auquel la Somme a emprunté ce passage n’ose pas, d’ailleurs, donner à ce débat une conclusion tranchante ; aux astronomes, et non aux théologiens, il appartient de le juger.

l’astronomie des franciscains

« Voici ce qu’il faut dire à ce sujet : Les astres sont-ils placés dans le firmament de telle manière ou de telle autre ? Chacun d eux est-il fixé dans son orbe ou bien se meut-il par lui-même ? L examen de cette question doit-il être laissé à ceux qui s’occupent spécialement de ces sujets, tout en supposant la vérité de ce que dit l’Écriture; mais s’il arrivait qu’un des partis pût se trouver assuré par les textes de l’Ecriture, il faudrait adhérer à ce parti ». Liberté donc aux astronomes de disputer entre eux au sujet des divers systèmes, là où les Saintes Lettres n’imposent pas une doctrine déterminée.

saint bonaventure

A cet Alexandre de Haies dont toute la gloire, peut-être, est d’avoir prêté son nom à une Somme qu’il n’avait point écrite, faisons succéder son illustre disciple Saint Bonaventure.

Né en 1221 à Bagnorea, en Toscane, Jean Fidanza prit le nom de Bonaventure en revêtant l’habit franciscain. En 1242, il vint à Paris suivre les études de son ordre, études auxquelles Alexandre de Haies présidait ; Guillaume d’Auvergne était alors évêque de Paris. En 1248, il reçut la licentia publiée legendi à l’Université parisienne ; en cette même année, il commença la rédaction de ses commentaires aux Quatre livres des Sentences de Pierre Lombard. Général de son ordre en 1257, cardinal en 1273, le Docteur séraphique mourut à Lyon, en 1274, pendant les sessions du concile ; son saint émule Thomas d’Aquin l’avait, de quelques semaines, précédé dans la mort.

C’est en commentant ce que le Maître des Sentences a dit de la création du Ciel que Bonaventure trouve occasion de développer ses pensées au sujet de l’Astronomie '.

Bonaventure expose le différend qui s’est élevé entre les mathématiciens, partisans du système de Ptolémée, et les physiciens, défenseurs du système d’Aristote ; mais pour lui, comme pour Guillaume d’Auvergne, le point essentiel du débat est celui-ci : Les physiciens enseignent que chaque astre est incrusté dans son orbe et ne peut avoir d’autre mouvement que celui qui emporte

i. Celebratissimi l’atris Domini Monaventuræ Doctoris Sf.raphici In secundunx librum S entent iarurn disputata ; dist. XIV, pars. II, quæst. II: Utrum luminaria moveantur in orbibus suis motibus propriis.

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

cet orbe ; les mathématiciens admettent que chaque planète se meut d'un mouvement propre au sein de la substance fluide qui la baigne ; que les mouvements attribués^ aux planètes par les mathématiciens puissent, eux aussi, être réalisés par des rotations d’orbes solides en certains desquels les planètes seraient serties, Bonaventure n’y songe pas plus que ses maîtres, Alexandre de Haies et Guillaume d’Auvergne. Faute de faire cette remarque, il deviendrait malaisé de comprendre ce que Bonaventure écrit à propos de cette question : Les astres, dans leurs orbites, se meuvent-ils de mouvements propres ?

« A ce sujet, il y eut une controverse entre les naturalistes et les mathématiciens.

» Les mathématiciens considèrent surtout l’apparence céleste ; ils cherchent à sauver cette apparence en même temps que la perpétuité et l’uniformité du mouvement ; dans ce but, ils imagiginent des excentriques et des épicycles, et ils supposent que les planètes se meuvent d'un mouvement propre sur ces épicycles ; par ce procédé, bien que l’uniformité du mouvement soit sauvegardée, une planète semble tantôt s’abaisser, tantôt s’élever, par l’effet des mouvements de la planète elle-même sur son épicycle, de l’ épicycle sur l’excentrique, enfin de l’excentrique autour de son centre propre qui est extérieur au centre du Monde. »

A cette théorie on peut faire diverses objections ; Bonaventure les expose ; voici la dernière, qui parait empruntée à Averroès :

« Si les planètes se meuvent de mouvements propres, il arrivera que deux corps occuperont en même temps le même lieu ; ou bien, il faudra que la voie selon laquelle la planète doit cheminer demeure vide ; ou bien, enfin, que le corps céleste soit susceptible de condensation et de raréfaction, c’est-à-dire de corruption. Or ces trois suppositions sont manifestement impossibles.

» A l’objection que leur font les naturalistes touchant la continuité du corps céleste, les mathématiciens répondent qu’il n’y a aucun inconvénient à supposer la division de ce corps par suite du mouvement de la planète, car ce corps est de nature ignée. D’autres disent que les planètes peuvent se mouvoir au sein de ce corps sans le diviser, car le corps qui constitue la lumière peut se trouver au même lieu qu’un autre corps.

» L’hypothèse admise par les naturalistes est conforme à celle d’Aristote et du Commentateur. Us supposent que les planètes n’ont aucun autre mouvement que le mouvement de leurs orbites ; de même, un clou fiché dans une roue se meut du mouvement de la roue, mais non d'un mouvement propre. Us admettent cette

L ASTRONOMIE DES FRANCISCAINS

supposition à cause de l’incorruptibilité du corps céleste, qui ne peut être divisé, et qui ne peut livrer passage à aucun corps étranger. Ils admettent, en outre, que tous les orbes, tant inférieurs que supérieurs, ont un même centre, qui est le centre du Monde ; tous ces orbes sont d’une rotondité parfaite ; ils tournent sans se compénétrer aucunement les uns les autres. Ils admettent, enfin, que les orbes divers ont les uns une vitesse plus grande, les autres une vitesse moindre ; c’est de là que résultent les mouvements tantôt directs et tantôt rétrogrades des planètes ; en effet, lorqu’un corps marche beaucoup plus vite qu’un autre corps, celui-ci semble reculer. Toutes ces suppositions semblent s’accorder fort bien avec la raison. »

Eu faveur du système de Ptolémée, les géomètres invoquent l accord des observations avec les prévisions déduites de ce système. A cet argument, Bonaventure oppose une réponse identique à celle que lui oppose Thomas d’Aquin :

« Au jugement des sens, il semble que la supposition des mathématiciens soit la plus exacte, car les déductions et les jugements qu ils fondent sur cette supposition ne les conduisent à aucune conséquence erronée touchant les mouvements des corps célestes. Toutefois, au point de vue de la réalité, il n’est pas nécessaire que cette position soit plus vraie (. secundum rem tamen non oportet esse vérins) ; car le faux est souvent un moyen de découvrir la vérité ; il semble que le philosophe de la nature use d’une méthode et d’une supposition plus raisonnable. »

Saint Bonaventure accumule les preuves en faveur du système des sphères homocentriques' ; il réfute les objections que font valoir, contre ce système, les adeptes de Y Almageste ; il assure, en particulier, que les orbes contigus ne se gênent pas l’un l’autre en leurs mouvements ; puis il ajoute :

« On tire objection des mouvements directs ou rétrogrades des planètes ; à cette objection, il faut faire une réponse dont nous avons déjà touché un mot. Les sens semblent nous manifester de tels mouvements ; mais ils sont dits simplement aux vitesses plus ou moins grandes des divers orbes ; celui qui saurait bien expliquer ces diverses vitesses pourrait rendre compte, par cette méthode, des apparences que les mathématiciens se proposent de sauver lorsqu'ils imaginent les excentriques et les épicycles. Mais cette explication concerne une autre science. »

Très nettement, en ce dernier passage, nous retrouvons la pensée, et presque le discours d’Averroès.

La science à qui il appartiendrait de mener à bien l’explication

l’astronomie latine au moyen ac,e

dont Bonaventure se borne à marquer le principe, c’est 1 Astronomie ; il ne parait pas que le Docteur Séraphique ait consacré beaucoup de temps à la culture de cette science ; il semble qu il n’en ait pas acquis la connaissance sérieuse qu en avaient les docteurs dominicains, ses illustres contemporains, qu en avaient Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin; en particulier, la Théorie des planètes d’Alpétragius semble lui être demeurée inconnue.

De cette connaissance médiocre des théories astronomiques familières à ses contemporains, Bonaventure nous laisse le témoignage en son commentaire aux Livres des Sentences. Il y discute, en effet, cette question 1 : Existe-t-il, au delà du firmament qui porte les étoiles fixes, un neuvième orbe céleste dépourvu d’étoiles ?

A ce sujet il écrit :

« A la question posée, on doit faire cette réponse : Il est un orbe qui peut se mouvoir bien qu’il soit privé d’étoile ; c est le ciel aqueux, qui est le premier mobile ; il se meut uniformément de l’Orient à l’Orient en passant par l’Occident ; par sa vertu sont entraînés le firmament et tous les orbes inférieurs, de telle sorte qu’ils accomplissent une révolution d'Orient en Orient dans un jour naturel, c’est-à-dire dans une durée de vingt-quatre heures; ce ciel, cependant, n’est point perceptible à nos sens. Gerlains philosophes ont pensé que le firmament était le premier mobile ; mais certains autres philosophes ont reconnu que le firmament luimême était animé d’un mouvement propre et qu il avançait d un degré en cent ans. Que cette dernière proposition soit vraie ou fausse, il faut retenir cette conclusion : Les docteurs en Théologie admettent communément qu’il existe, au delà du firmament, un ciel mobile privé d’étoiles. »

Bonaventure ne semble pas s’être soucié de ce qu’on a pu dire, au sujet de la précession des équinoxes, depuis le temps de Ptolémée ; de ce mouvement même, tel que Y A Images te le faisait connaître, il ne parait pas fort assuré ; il n’ose eu citer l’existence comme une preuve péremptoire de l'existence du neuvième ciel. Robert Grosse-Teste, cependant, donnait, de ce phénomène et des théories qu’il a provoquées, une connaissance autrement profonde et détaillée à ceux des Frères mineurs qui furent ses disciples ; nous en serons convaincus par la lecture des écrits de Roger Bacon, confrère et presque contemporain de Saint Bonaventure.

[. Celebratissimi Patris Domini Bonaventuræ Doctoris Seraphici In secun dura libram Sententiarum disputa/a ; dist XIV, pars II, i|uæst. III : Utrum conveniat alicui orbi moveri absque strllis.

L ASTRONOMIE DES FRANCISCAINS

roger bacon, le Traité du calendrier. L’Opus majus

Nous avons déjà entendu 1 l'enseignement de Roger Bacon, alors que, simple maître ès arts, il commentait, à l’Université de Paris, la Physique et la Métaphysique d’Aristote ; cet enseignement nous a semblé fort pauvre de connaissances astronomiques, presque aussi pauvre que celui d’Alexandre de Haies ou que celui de Saint Bonaventure.

Le Bacon dont nous allons maintenant lire les œuvres a, des des choses du ciel, une science tout autrement profonde et étendue. C’est qu'il est allé à Oxford revêtir la bure des Mineurs, et que, dans leur couvent, il a trouvé les études en pleine floraison, grâce à l’influence de deux hommes dont, bien souvent, ses louanges uniront les noms : Robert Grosse-Tête, évêque de Lincoln, et frère Adam de Marsh.

La lecture des opuscules de ces deux savants a révélé à Roger Bacon les principes de l’Astronomie ; elle l’a initié à cette science où ses études ultérieures lui feront accomplir d’incessants et rapides progrès.

Constamment occupé par la solution d'un certain nombre de problèmes, Roger Bacon se hête de faire connaître au pape, lorsqu'il ne peut la rendre publique, la solution qu’il pense avoir trouvée de chacun de ces problèmes ; mais tout aussitôt, à son intelligence toujours désireuse de plus de clarté, de plus d’unité, cette solution semble imparfaite ; il la reprend alors pour la rendre plus complète, pour la mieux relier aux solutions des autres problèmes qui hantent sa pensée ; aussi, en chacun des écrits que son inlassable activité et son inépuisable fécondité précipitent les uns sur les autres, reprend-il, pour les retoucher, les perfectionner, les transformer, les exposés qu’il avait donnés dans ses écrits précédents. Pour suivre l’évolution de cette pensée toujours en travail et toujours en progrès, il nous faut examiner successivement, et dans l’ordre même où ils ont été produits, les divers ouvrages où elle est venue se fixer pour un bref moment.

Roger Bacon est un fidèle disciple de Robert Grosse-Teste ; dans ses écrits, il cite fréquemment le nom de ce maître, en l’accompagnant des éloges les plus flatteurs; on ne saurait donc s’étonner de reconnaître, dans la pensée de Bacon, la marque

i. Voir :■ Seconde pnrtie, ('.h V. § V; ce tome, pp. 2G0-277.

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

laissée par l’influence de l’Évêque de Lincoln. En fait, bon nombre des théories que Bacon développe avec le plus de complaisance, la théorie des marées, par exemple, ou la théorie de mulliplicatione specierum , se trouvent en germe dans les Opuscules de Grosse-Teste

La réforme du calendrier avait vivement préoccupé Robert Grosse-Teste ; il avait, nous l’avons dit, composé un traité du calendrier, De compolo. De compo/o est également le titre d un ouvrage de Roger Bacon, le plus ancien que nous connaissions.

Malheureusement, ce traité, conservé en manuscrit à la Royal Library du British Muséum est, jusqu’ici, demeuré inédit ; seuls, le préambule et la table des chapitres ont, été reproduits par cmiile Charles dans sa thèse sur Roger Bacon2. En outre, Emile Charles a cité3 une phrase extraite du corps de 1 ouvrage ; cette phrase est la suivante : « De notre temps, c’est-à-dire quatre cent quatre-vingts ans après la découverte de Thébith et l’an de 1 Incarnation 1263, nous adhérons à cette opinion ».

Cette phrase est précieuse ; d'abord, elle nous fait connaître l’année, 1263, où Bacon écrivit son traité De compoto ; puis elle nous apprend qu’à l’exemple de Robert Grosse-Teste, Bacon connaissait et adoptait la théorie de la précession des équinoxes proposée par Thâbit ben Kourrah.

La réforme du calendrier ne cessera d’être l’objet de l’une des des plus vives préoccupations de Bacon. En son O pus tnajus f qui fut composé à Paris, au plus tard en 1267 5, et que nous allons analyser, il presse vivement le pape Clément IV d’accomplir cette urgente transformation; il réitérera ses instances dans Y O pus lertium* qu’il date lui- même de l’année 1267 7.

1 . Voir à ce sujet : Ludwig Baur, Der Einfiuss der Robert Grosseteste (tuf die Wissenschajtliche Richtung des Roger Bacon (Roger Bacon, Essays contributed by Various Writers on the Occasion of tlie Commémoration oj the Seventh Centenary oj his Birth. Collected and Edited by A. G. Little. Oxford, at the .Clarendon Press, 1914, pp- 34-54).

2. Émile Charles, Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inédits ; thèse de Paris. Bordeaux, 1861, pp. 336-337.

Page 1