LA PHYSIQUE DE JEAN SLOT ÉRIGÈNE
Avant d’examiner ce que Jean Scot a gardé des enseignements astronomiques des anciens, arrêtons-nous un moment à ce qu’il a dit des éléments ; c'est un chapitre essentiel de sa Philosophie.
Au point de départ de la création, il faut, selon l’Erigène1, placer Y Universalité de la créature ; Dieu est la cause de cette Universalité; il lui donne l’être; elle existe éternellement en lui; il ne la précède pas dans le temps ; il lui est seulement antérieur par la raison, en tant qu’il la formée.
Cette Universalité, éternellement subsistante au sein du Verbe divin, c’est l’ensemble des raisons ou causes primordiales des choses2; chacune de qes raisons des choses, Scot l’identifie à une loéa platonicienne.
Au sein du Verbe divin, l’Universalité de la création est un individu unique et indivisible ; le Verbe divin est l’unité indivise de toutes choses, car il est, lui-même, toutes choses. En même temps qu’il est absolument simple, le Verbe est infiniment multiple, car il est répandu en toutes choses, et ces choses ne subsistent que parce qu’il est répandu en elles.
Ces raisons éternelles des choses dont l’ensemble forme l’Universalité de la création, « sont les causes de toutes les choses visibles et invisibles*; il n’y a rien, dans tout l’ordre des choses naturelles, qui puisse être perçu par les sens, par la raison ou par l’intelligence, et qui ne procède de ces causes, qui ne subsiste par elles ».
Parmi elles sont des corps simples, invisibles, inaccessibles à toute perception ; des grandeurs et qualités de ces corps rationnels se forment, en premier lieu, les éléments que Scot nomme catholiques ou universels.
Ces éléments catholiques, à leur tour, s’uniront entre eux pour former tous les corps composés du inonde sensible.
Les corps rationnels et éternels, causes primordiales des éléments universels, sont assurément de nature spirituelle L Au contraire les corps mixtes, soumis à la génération et à la corrup-
1. Joannis Scoti Erigenæ De divisione naturœ liber tertius, 8 [Joannir Scoti Opéra accurante Migne (Patrologice latinœ , t. CXXII), col. 63g],
2. Scot Érigène. Op. laud., lib. III, 9 ; étl ci t. , col. 642.
3. Scot Érigènb, Op. laud., lib. III, 1 4 i éd. cit., coll. 663-664.
4. Scot Érigène, Op. laud., lib. III, 26; éd . cit., col. 69.6.
LASTRONOMra LATINE AU MOYEN AGE
tion, sont d’une nature exclusivement corporelle. Entre les uns et les autres se trouvent les éléments catholiques. « Ceux-là ne sont pas entièrement de nature corporelle, car pour former les corps, il faut qu’ils soient corrompus par leur mutuelle union ; ils ne sont pas non plus absolument exempts de cette nature, puisque tous les corps proviennent d’eux et se résolvent jen eux. On ne peut pas davantage dire qu’ils soient pleinement spirituels, puisqu’ils ne sont pas tout à fait exempts de nature corporelle ; cependant, ils sont esprits en quelque mesure, puisqu’ils subsistent par des causes primordiales qui sont purement spirituelles. »
Au travers de cette hiérarchie formée par les causes primordiales, les éléments universels et les corps mixtes, se produit un continuel mouvement de synthèse, d’analyse, de transmutation1 2 : « Les causes descendent pour se transformer en éléments, les éléments en corps ; à leur tour, ljes corps dissociés rejaillisent, par l’intermédiaire des éléments, jusqu’aux causes primordiales ; enfin les corps eux-mêmes se transforment les uns dans les autres ».
Les éléments simples ou catholiques sont au nombre de quatre * : « Les Grecs les ont nommés rcjp, àf p, üotop, yfj, c’est-à-dire feu, ai)', eau et terre, du nom des quatre grands corps qui sont formés au moyen de ces éléments ».
Mais ces éléments ne servent pas seulement à former notre feu, notre air, notre eau, notre terre et les corps plus petits en lesquels se divisent ces quatre grands corps ; ils forment aussi le Ciel et les corps célestes3 : « Ces corps, en effet, que nous nommons célestes et éthérés, semblent être spirituels et incorruptibles ; cependant, comme leur existence a eu pour commencement la génération et la composition, ils arriveront certainement un jour à la dissociation et à la destruction ».
Ainsi4 « ces quatre éléments simples, absolument purs, inaccessibles à tout sens corporel, sont répandus partout ; en se compénétrant les uns les autres d’une manière invisible, en s’unissant selon certaines proportions, ils forment tous les corps sensibles, les corps éthérés et les corps aériens aussi bien que les corps aqueux et les corps terrestres, les grands corps aussi bien que les corps de moyenne dimension et les corps plus petits.
1. Scot Érigène, Op. laud., lib. III, 26: éd. cit., col. 696.
2. Scot Érigène, Op. laud., lib. III, 82 ; éd. cit., col. 712.
3. Scot Érigène, Op. laud., lib. III, 27; éd. cit., col. 701.
4- Scot Érigène, Op. laud., lib. III, 32 ; éd. cit., col. 712.
LE SYSTÈME d’hÉRACLIDE AU MOYEN AGE
Toute la sphère céleste, dirai-je, tout ce qui se trouve en elle et tout ce qui, de la surfaco au centre, est contenu dans la cavité qu'elle enceint, tout cela est né par le concours des éléments catholiques ; tout ce qui, au cours des siècles, naît des transformations des choses corruptibles, provient de ces éléments et retourne à ces éléments ».
ün ne saurait trouver aucun corps qui ne soit formé par le concours de ces quatre éléments*. Ce ne sont pas certains corps qui sont formés par certains éléments, mais tous les corps qui sont formés par tous les éléments : « Non quœdam ex qaibusdam, sed omnia ex omnibus confluunt » .
Ces éléments purs et universels sont doués, chacun, d une qualité ; aux quatre éléments correspondent ainsi quatre qualités, deux à deux opposées, qui sont le chaud et le froid, le sec et 1 humide : « Lors donc qu’on les conçoit isolément2, qu'on les considère comme purs et séparés les uns des autres, ces éléments semblent être contraires les uns aux autres... Mais lorsqu ils se mêlent les uns aux autres, par une harmonie admirable et ineffable, ils réalisent les compositions de toutes les choses visibles ».
« Bien que certaines qualités3 soient plus sensibles en certains corps et d’autres moins sensibles, cependant le concours ( synodus ) des éléments catholiques a, dans tous les corps, une mesure commune et uniforme. L’Intelligence divine a équilibré avec une parfaite justesse tou6 les corps du Monde entre deux extrémités opposées, entre l’extrême pesanteur, veux-je dire, et 1 extrême légèreté ; c’est entre ces deux extrêmes qu’a été posée la constitution de tous les corps sensibles. Tous les corps reçoivent les qualités terrestres, qui sont la solidité et l’immobilité, dans la mesure où üs participent de la pesanteur ; au contraire, dans la mesure où ils retiennent de la légèreté, dans cette même mesure Üs ont part aux qualités célestes qui sont la rareté et la fluidité. Les corps intermédiaires, ceux dont la pesanteur se balance à égale distance des deux extrêmes, participent également de ces qualités opposées. En ces quatre éléments universels, on trouve le même mouvement, le même repos, la même capacité, la même possession. »
Ces dernières phrases nous rappellent ce que Grégoire de Nysse écrivait dans son traité Ilepl xaTacrxeuŸiç àvOponrou \ Que ce traité ait bien été, en cette occasion, l’inspirateur de Jean Seot, nous allons
i Scot Érigène, Op. laud., Iib. III, 32 ; éd. cit., col Ji3.