Victor Cousin, Op. laud., pp. 425-43g
2. Dialogus de subs/anciis physicis, ante annos ducen/os con/eclus a Wilhelmo Aneponymo philosopho ; Argentorati, 1.567.
LASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
Monde composé par le Pseudo-Bède ; ces deux écrits révèlent souvent des préoccupations analogues.
La doctrine monopsychiste, si nettement formulée et si vivement repoussée par le Pseudo-Bède, sollicite également 1 attention de Guillaume de Couches; mais celui-ci n’expose pas1 2 l’hérésie avec la même précision que celui-là ; il ne la rejette pas non plus avec la même intransigeance ; il semble près d’adopter un moyen terme, d’admettre qu’en chaque homme, l’âme individuelle coexiste avec l’Ame universelle du Monde ; et cependant, l’homme n’a pas, pour cela, deux âmes : « En l’homme donc, il y a une âme propre et l’Ame du Monde. Si quelqu’un allait en conclure qu’il y a deux âmes en l’homme, nous le nierions, car nous ne prétendons pas que l’Ame du Monde soit une âme. De même, lorsque nous disons que Rome est la tête du Monde, nous ne disons pas que Rome soit une tête ». Cette défaite était difficilement acceptable ; Guillaume, en effet, vient de définir l’Ame du Monde : « Une substance incorporelle qui est tout entière en chacun des corps » ; ce n’est donc pas par métaphore que le nom d’âme lui est donné. On comprend que Guillaume de Saint-Thierry n’ais pas jugé suffîssante cette réfutation du monopsychisme.
Comme le Liber de constitntione Mundi du Pseudo-Bède, le traité De Philosuphin Mundi est une tentative remarquable pour traiter les questions de Physique par les méthodes de la raison, et sans aucun recours aux enseignements de la Révélation.
Voyons, par exemple, comment elles résolvent la question si souvent agitée des eaux supérieures au firmament *.
« Certaines personnes prétendent qu’au-dessus de l’éther se trouvent des eaux congelées, qui se présentent à nos yeux comme une membrane étendue au-dessus de laquelle se trouvent de véritables eaux ; ils citent, pour continuer leur opinion, la Sainte Écriture qui dit: « Dieu a posé le firmament au milieu des eaux », et aussi : « 11 a séparé les eaux qui sont au-dessous du firmament » de celles qui se trouvent au-dessus. » Mais nous allons montrer que cela est contraire à la raison et, par conséquent, ne peut être ; nous montrerons aussi comment la Sainte Ecriture doit être comprise dans les passages cités ci-dessus.
1. Hirsaugiensis, lib. I, p. 8 : De allero eorum <[uæ sunt et non videntur, seilicet anima mundi. — Beda, col. n3o. — Honorius, lib. I, cap. XV : De anima mundi ; coll. 46-4?.
2. Hirsaugiensis, lib. I, pp. 28-21) : De superiori elemento, seilicet igné. — Beda, lib. II, coll. 1139-1140. — Ronohius, coll. 57-68 ; lib. II, cap. II : Quod aquæ congelatæ super æthera non sint. Cap. III : Quomodo intelligendum sil : a Divisit aquas quæ sunt sub tirmamento ».
LE SYSTÈME l) HÉKACLIDE AU MOYEN AGE
» S’il y avait en cet endroit des eaux congelées, il s’y trouverait donc quelque chose de pesant et de grave. Mais le lieu propre des graves est la terre. Item : S’il se trouve en cet endroit des eaux congelées, elles sont contiguës au feu ou ne le sont pas *. Si elles sont contiguës au leu, qui est chaud et sec, tandis que les eaux congelées sont froides et humides, le contraire se trouve, sans intermédiaire, joint à son contraire ; entre eux, il ne pourra pas y avoir accord, mais lutte mutuelle entre les contraires; plus précisément, si l’eau congelée est contiguë au feu, ou bien le feu lui fera perdre sa solidité, ou bien elle éteindra le feu ; puis donc que le feu et le firmament subsistent, c’est que les eaux congelées ne sont pas contiguës au leu. Si elles ne lui sont pas contiguës, il y a quelque chose entre elles et le feu ; mais que sera ce quelque chose? Un élément ? Mais aucun des éléments ne se trouve au-dessus du feu. Un corps visible? Mais d’où vient qu’on ne le voit pas ? Il reste donc qu'il n’y a, en cet endroit, point d’eau congelée.
» Je sais bien ce qu'ils disent : Nous ignorons comment cela est, mais nous savons que Dieu le peut faire. Les malheureux ! Quoi de plus misérable, en effet, que de dire : Dieu peut faire une chose, et de ne pouvoir constater que cette chose est, de ne posséder aucune raison de son existence, de ne montrer aucune fin utile en vue de laquelle elle serait En effet, Dieu ne fait pas tout ce qu’il peut faire ; pour parler comme un paysan, il peut, d’un tronc d’arbre, faire un veau ; l’a-t-il jamais fait ? Qu’ils montrent donc la raison pour laquelle il en est comme ils le prétendent, ou bien qu ils cessent de juger qu’il en est ainsi.
» D’ailleurs, s’il n’y a pas d’eaux congelées en cet endroit, il ne saurait y avoir d'autres eaux au-dessus d’elles.
» Lorsque la Sainte Ecriture dit : « Il a séparé les eaux qui se » trouvent sous le firmament de celles qui se trouvent au-dessus », elle a donné le nom de firmament à l'air, qui affermit et tempère la terre. Au-dessus de cet air se trouvent, comme on le montrera plus loin, des eaux qui sont suspendues sous forme de nuées et qui sont séparées des eaux placées au-dessous de l’air. On peut expliquer de même ce passage : « Il a posé le firmament au » milieu des eaux » ; bien que ce passage soit dit, croyons-nous, au sens allégorique plutôt qu’au sens littéral. »
i. Guillaume de Couches a identifié précédemment l’éther c|ui remplit les régions célestes, et le feu.; nous le verrons tout à l’heure.
DtrHEM. — T. III.
L* ASTRONOMIE LATIN® AU MOYEN AGÊ
Dans un autre passage \ Guillaume de Conches soutient, avec une fermeté non moins grande, contre ceux qui veulent croire sans comprendre ?, le droit d’interpréter l’Écriture par des explications naturelles, toutes les fois que cela est possible.
« Lorsqu’en l’Écriture, il est dit qu’une chose a été faite et que nous expliquons comment elle a été faite, en quoi notre langage est-il contraire à l’Écriture ? Si un sage me dit qu’une chose a été faite sans m’expliquer de quelle manière elle a été faite, et si un autre, en me disant la même chose, me l’explique, quelle contradiction y a-t-il entre eux ? Mais ceux-là ne savent rien des forces de la nature ; alors, ils veulent que tous les autres soient des compagnons de leur ignorance ; ils ne veulent pas que les autres se livrent à aucune recherche ; ils veulent que nous croyions à la façon des paysans, sans chercher la raison de rien... Nous, au contraire, nous prétendons qu’en toutes choses, nous devons chercher la raison ; mais que si la raison nous échappe d’une chose qu’alfirroe la Sainte Écriture, nous devons alors nous confier au Saint-Esprit et à la foi... Lorsque nous étudions une question qui touche à Dieu, si nous ne suffisons pas à la comprendre, appelons à notre aide notre voisin, c’est-à-dire un autre qui demeure en la même foi catholique que nous. Si ni lui ni nous ne suffisons à comprendre cette question, livrons-la aux flammes ardentes de la foi. »
Saint Anselme n’eût assurément pas mieux marqué les droits de la foi à rechercher l’intelligence des choses qu’elle croit.
Guillaume de Conches avait évidemment rencontré des théologiens pour lesquels toute opinion est hérétique s'ils ne la trouvent point consignée dans des livres très anciens ; l’audacieux exégète n’accepte pas leurs condamnations : « Si l’on trouve ici, dit-il 3, quelque chose qui n’ait pas déjà été écrit autre part, nous demandons qu’on n’aille pas le taxer d’hérésie ; ce n’est pas, en effet, parce qu’une proposition n’a point été écrite jusqu’ici qu’elle est une hérésie, mais parce qu’elle va contre la foi ».
Le philosophe qui a si fermement réclamé le droit, pour la raison, d’analyser et de pénétrer los affirmations de l’Écriture ne saurait montrer moins d’indépendance à l’égard des autorités humaines ; il consent à recueillir les avis des sages, mais à la condition de les repenser en son propre esprit, de leur apporter les modifications et les améliorations nécessaires : « Ce qui arrive
1. Hirsaugiensis, lib. II, p. 26. — ÜEDA, lib. I, col. Il38. — Honorius, lib. I,’ cap. XXII, De creatione piscium et avium, col. 56.