‹ Le système du mondeChapitre 93 sur 243 · A. Clerval, Op. laud., p · texte numérisé non relu

A. Clerval, Op. laud., p

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

THIERRY DE CHARTRES ET LES PREMIÈRES TRACES DE LA PHYSIQUE PÉRIPATÉTICIENNE EN LA SCOLASTIQUE LATINE

Thierry, armoricain de naissance, est, en 1121, scolarum magister à Chartres. Cette année-là, il assiste, avec son évêque Conon, au concile réuni à Soissons contre Abélard ; au grand mécontentement de Conon, il y prend parti pour Abélard. Quelques années après la mort de son frère ainé, Bernard de Chartres, qui laissa à Gilbert de la Porrée sa place de chancelier des Ecoles de Chartres. Thierry part pour Paris où il figure, en 1141, parmi les maîtres les plus fameux.

Vers ce temps, il revient à Chartres, où nous le voyons recevoir les titres de chancelier et d’archidiacre de Dreux. En 1148, il assiste au concile de Reims, où est accusé Gilbert de la Porrée. Il meurt avant 1155.

Thierry de Chartres avait composé un écrit intitulé : Opusculum de opéré sex dieram. Cet écrit ne nous est pas parvenu en entier; nous n’en possédons plus que le premier livre et quelques pages peu importantes du second livre. Du premier livre, quatre manuscrits de la Bibliothèque nationale reproduisent le texte. Usant des leçons de ces quatre manuscrits, Barthélemy Hauréau a pu donner une excellente édition de ce premier livre '.

L’esprit qui anime l’ouvrage de Thierry s’affirme dès les premières lignes :

« Je me propose d’exposer, à la fois selon la Physique et à la lettre, la première partie de la Genèse , celle qui traite des six jours et distingue six sortes d’œuvres. Je commencerai donc par dire en peu de mots quelle fut l’intention de l’auteur et quelle est l’utilité du livre. J’arriverai ensuite à l’exposition de la lettre, prise dans son sens historique, en sorte que je laisserai absolument de côté l’interprétation allégorique et morale, qu’ont largement suivie les saints commentateurs.

» L’intention de Moïse, en cette œuvre, est de montrer que toutes les créations des choses, ainsi que la génération de l’homme,

i. Hauréau, Notice sur le Numéro 64j des manuscrits latins de la Bibliothèque Nationale (Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et autres bibliothèques, t. XXXII, a* partie, pp. 167-186; 1888).

LE TRIBUT DES ARABES

ont été l’œuvre d’un seul Dieu ; et qu’à ce Dieu seul est dû l’hommage du culte. L utilité de ce livre consiste à faire connaître Dieu par ses œuvres, ce Dieu à qui seul doit être rendu le culte religieux. »

Pourvu que son interprétation ne formule rien qui aille à l’encontre de cette intention qu’il attribue à Moïse et de cet objet qu il assigne à la Genèse, Thierry laissera la raison libre de commenter à sa guise le texte relatif à l’œuvre des six jours. Cette liberté permet, d’ailleurs, au génial Écolàtre de Chartres, les plus hautes envolées ; elle nous vaut, sur la génération du Verbe, des pages d’une extraordinaire puissance qu’au xv° siècle, Nicolas de Cues n’hésita pas à incorporer presque textuellement dans sa Docta ignorantia \

L audace de Thierry n’est guère moindre lorsqu’il commente le récit de l’œuvre des six jours; à grands traits, il esquisse une théorie purement physique de l’évolution du Monde.

Dès 1 instant de sa création, le feu, qui forme la partie externe de la sphère des éléments, dut, pour des raisons auxquelles nous reviendrons tout à l’heure, se mettre à tourner sur lui-même ; chaque révolution complète du feu constitua un jour naturel. Quels furent lçs effets produits durant chacune des révolutions de ce feu? Thierry va le^ énumérer en les déduisant successivement d’un unique principe de Physique : Le feu a deux vertus, la splendeur et la chaleur ; par la splendeur, il illumine ; par la chaleur, il divise les solides et les liquides ; c’est donc seulement dans l’élément terrestre et dans l’élément aqueux que la chaleur peut se faire sentir ; l’air pur ne peut être échauffé, mais seulement illuminé par la splendeur ; si, parfois, l’air nous paraît capable d’échauffement, c’est parce qu’il est souillé d’éléments inférieurs, de parties aqueuses ou terrestres.

Déjà reçu au temps de Platon et d’Aristote, ce principe n’avait cessé d’être adopté par les Pères de l’Eglise et par les Scolastiques ; sous sa forme quelque peu naïve, il renfermait d’ailleurs une grande vérité, celle qu’en langage moderne, nous exprimerions ainsi : La lumière n’échauffe pas les milieux parfaitement transparents qu’elle traverse ; pour qu’elle produise de la chaleur, il faut qu’elle soit reçue en un milieu absorbant.

En vertu de ce principe, le feu va, dès sa première révolution, illuminer l’air, puis, par l’intermédiaire de cet air, échauffer l’eau et la terre ; voyons quels seront, durant les conversions sui-

i. Pierre Duhem, Thierry de Chartres et Nicolas de Cues (Revue des Sciences philosophiques et théologiques, 3* année, p. 5a5 ; 1909).

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

vantes, c’est-à-dire aux jours suivants, les effets de cet échauffement.

« L’air se trouvant illuminé par la vertu de l’élément supérieur, il en résulte nécessairement que le feu doit, par l’intermédiaire même de cette illumination, échauffer le troisième élément, qui est l’eau, et, en l’échauffant, le suspendre sous forme de vapeurs au-dessus de l’air. Par nature, en effet, la chaleur divise l’eau en très minimes gouttelettes et, par son mouvement, elle élève ces parcelles au-dessus de l’air; cela se montre en la fumée d’une bouilloire ; cela est également manifeste par les nuées du ciel. Le nuage, en effet, ou la fumée n’est pas autre chose qu’une réunion de gouttes d’eau extrêmement ténues, élevée en l’air par la chaleur. Si la force de la chaleur devient plus puissante, cet ensemble de gouttelettes passe tout entier à l’état d’air pur ; si elle s’affaiblit, au contraire, ces gouttelettes très minimes, se précipitant les unes sur les autres, produisent des gouttes plus grosses ; d’où la pluie. Si ces gouttelettes très fines se trouvent contractées par le vent, c’est la neige ; si cette contraction atteint de grosses gouttes, c’est la grêle. Au commencement, donc, les eaux susceptibles de retomber s’étendaient jusqu a la région destinée à la Lune ; la chaleur les a de suite suspendues à l’extrémité de l’éther, de telle sorte que, dès la seconde révolution du feu, le second élément, c’est-à-dire l’air, s’est trouvé placé entre l’eau susceptible de couler et l’eau suspendue sous forme de vapeurs. C’est ce que dit l’Auteur sacré : « Et posuit frmamentum in medio agaa- » rnm. »

» ... De même qu’en sa première révolution, le feu avait illuminé l’air, et que la durée de cette première révolution avait constitué le premier jour; de même, la seconde révolution de ce feu a, par l’intermédiaire de l’air, échauffé l’eau et posé le firmament entre l’eau et l’eau ; la durée de cette seconde révolution a été appelée le second jour. •>,

La chaleur, en élevant une partie de l’eau, sous forme de vapeur, au-dessus de l’air, avait diminué d’autant la masse de l’eau liquide ; la terre ferme dut donc apparaître, non pas sous l’aspect d’une surface continue, mais sous forme d’iles. « De même, si une couche d’eau se trouve répandue sur une table, et si l’on approche du feu de la surface de cette eau, il arrive aussitôt que la chaleur placée au-dessus de la couche liquide en atténue l’épaisseur ; l’eau se resserre et se ramasse en certaines régions, et l’on voit apparaître des taches formées par la surface desséchée de la table.

LE TRIBUT DES ARABES

» L air, donc, placé entre l’eau supérieure et l’eau inférieure et, par là même, agité par une plus forte chaleur, a, en entier, accompli sa troisième révolution ; durant cette révolution, il a découpé la terre ferme en un certain nombre d’iles. Durant cette même révolution, par la chaleur de l’air qui la recouvre mêlée à 1 humidité d une terre que l’eau venait à peine de délaisser, par ces deux forces, dis-je, la terre a reçu le pouvoir de produire des herbes et des arbres... Et la durée de cette troisième révolution fut appelée le troisième jour.

» Après que le firmament eût été posé entre l’eau supérieure et 1 eau inférieure ; après que ces eaux dont le firmament est revêtu eussent engendré, en lui, une si grande chaleur que ce firmament pût, à l’aide de cette chaleur, restreindre l’eau liquide et faire apparaître la terre ferme ; après que tout cela eût été fait, dis-je, voici ce qui devait naturellement arriver : De la multitude des eaux que la chaleur du troisième jour avait amoncelées au firmament, les corps des étoiles allaient être créés en ce firmament céleste. »

C’est d’eau, en effet, que les étoiles sont formées ; faites de feu ou d'air, elles seraient invisibles ; d’autre part, la chaleur ne saurait élever la terre jusqu’au firmament. « La durée, donc, de la quatrième révolution est celle durant laquelle les corps des étoiles se sont concentrés sous figure de sphères au sein des eaux suspendues sous forme de vapeur ; et la durée de cette quatrième révolution fut appelée le quatrième jour.

» Les étoiles ayant été créées et ayant commencé de se mouvoir dans le ciel, la chaleur en fut accrue ; elle atteignit enfin le degré de la chaleur vitale ; sous cette forme, elle vint d’abord couver l'eau, puisque cet élément est au-dessus de la terre ; par là furent créés les animaux aquatiques et les oiseaux. La durée de cette cinquième révolution fut appelée le cinquième jour.

» Aidée par l’humidité, cette chaleur vitale parvint naturellement jusqu’aux corps terrestres, et par là, les animaux terrestres furent créés ; parmi eux se trouvait l’homme, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Et la durée de cette sixième révolution fut appelée le sixième jour. »

L’œuvre des six jours s’est donc déroulée sans aucune intervention directe de Dieu, par le jeu naturel des puissances du feu ; il a suffi qu’au premier instant, Dieu créât la matière, pour que cette matière, livrée à elle-même, produisit le Monde tel qu il est. Ni Descartes ni Laplace ne dépasseront l’audacieux rationnalisme de Thierry ; ils réclameront même, pour que le Monde se puisse

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

organiser, une donnée que le Maitre chartrain, nous l’allons voir, n’exigeait pas ; ils demanderont non seulement de la matière, mais encore du mouvement ; Kant, seul, réduira le rôle du Créateur au degré où Thierry le ramène.

C’est dans cet Opusculum de opéré sex dierum d’une si grande audace rationnaliste, d’une telle profondeur métaphysique, que nous croyons reconnaître un reflet de la Physique d’Aristote, le plus ancien, peut-être, qui ait éclairé la pensée de la Scolastique latine.

Voici un premier passage 1 qui retiendra notre attention :

« Donc, In principio creavit Deus cælum et terram, c’est-à-dirç qu’au premier instant du temps, Dieu créa la matière.

» Mais, dès là qu’il fut créé, le ciel, à cause de son extrême légèreté, ne put demeurer immobile; d’autre part, il ne put progresser en s’avançant, en passant d’un lieu dans un autre, car il contient toutes choses ; donc, dès le premier instant de sa création, il a commencé à tourner circulairement sur lui-même ; cette première révolution s’acheva dans un espace de temps qui fut appelé le premier jour. »

Le ciel suprême contient toutes choses ; hors de lui, il n y a pas de corps et il ne peut pas y en avoir ; partant, il n’y a pas de lieu. La sphère ultime ne peut donc pas être animée d'un mouvement progressif qui la transporte d’un lieu dans un autre. D autre part, comme elle ne peut être immobile, il faut que son mouvement soit une rotation sur place.

C’est bien là la pensée que nous venons d’entendre de la bouche de Thierry de Chartres ; mais c’est aussi le résumé très précis d’une doctrine essentielle de la Physique péripatéticienne*. A la vérité, pour rédiger ce résumé, Thierry n’avait pas eu besoin de lire Aristote, car Macrobe le lui avait fourni.

« Le mouvement du ciel, disait Macrobe 3 est nécessairement un mouvement de rotation (volubilis) ; il est nécessaire, en effet, que le ciel se meuve sans cesse ; mais, hors de lui, il n’y a pas de lieu où puisse tendre un mouvement progressif ( accessio ) ; partant, il faut que son agitation consiste en un perpétuel retour sur soi-même ; il court donc là où il peut et dans ce qui lui est donné ; marcher, pour lui, c’est tourner ; en effet, pour la sphère qui embrasse tous les espaces et tous les lieux, il n’y a un seul cours, la rotation. »

Page 1