‹ Le système du mondeChapitre 94 sur 243 · Voir : première partie. Ch. IV, § XI ; t. I. pp. 202-2o · texte numérisé non relu

Voir : première partie. Ch. IV, § XI ; t. I. pp. 202-2o

3. Theodosii Ambrosii Macrobii Ex Cicerone in Somnium Sripionis lib, I, cap. XVII.

LE TRIBUT DES ARABES

Poursuivons la lecture de Thierry. La doctrine si particulière qu’Aristote et ses commentateurs ont soutenue au sujet du mouvement du Ciel, la doctrine par laquelle, de ce mouvement, ils ont prétendu conclure à 1 existence nécessaire d’une terre immobile au centre du Monde, cette doctrine si aisément reconnaissable, nous allons la retrouver sous la plume de l’Écolâtre de Chartres' :

« In principio creavil Deiis cælum et .terram. C’est comme s’il disait : Au premier instant, il créa à la fois le Ciel et la Terre... Mais qu’appelle-t-il Ciel et Terre, et comment, selon l’enseignement rationnel de la Physique, ces deux corps ont-ils été créés en même temps ? C’est ce que je vais m’efforcer de démontrer.

» La raison reconnaît que tout corps compact tire la substance même de son épaisseur et de sa lenteur du mouvement agile et de la perpétuelle agitation des corps légers qui le compriment de toutes parts. D’ailleurs, les corps légers tirent la substance de leur agilité de ce fait qu'ils s’appuient sur un corps compact et solide. Réciproquement, donc, la légèreté exige la cohésion, et la cohésion requiert la légèreté. C’est, je pense, ce qu’il n’est pas hors de propos de prouver.

» Que la terre doive sa dureté aux corps légers qui la compriment de tous côtés, cela est manifeste. Une chose est dure, en effet, dont les parties ne cèdent pas facilement à l’effort fait pour les diviser. Or, que la terre soit telle, cela ne provient pas de la nature des particules dont elle est formée ; car, s’il en était ainsi, ces particules ne pourraient passer au sein des corps légers tels que l’air ou le feu ; et ce passage a manifestement lieu, car les éléments passent des uns aux autres. De même, si la terre et l’eau ont de la cohésion, cela ne provient pas du poids des éléments qui se trouvent au-dessus d’elles ; ces éléments, en effet, ne sont d’aucun poids.

» Il reste donc que les deux éléments inférieurs, la terre et l’eau, ont été contraints et concrétés jusqu’au degré de cohésion qu’ils présentent par l’agilité des éléments légers, qui les comprime de toutes parts.

» D’un autre ctîté, l’agilité des corps légers, comme l’air et le feu, ne peut se passer de mouvement ; mais ce mouvement, il est nécessaire qu'il ait lieu autour d’un corps cohérent tel que les précédents, afin qu’il soit soutenu par ce corps et qu’il s’y appuie.

» Que tout mouvement s’appuie à un support solide, cela est rendu probable par l’induction tirée d'une foule d’exemples.

i. B. Haüréaü, Op. iaud., pp. 177-178.

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

» Lorsqu'un homme se déplace d’un lieu à un autre, il fixe un pied en terre tandis qu’il porte l’autre en avant ; ce transport s’appuie ainsi à quelque chose d’immobile. Qu’un doigt se meuve, il s’appuie à la main ; la main s’appuie au bras, le bras à l’épaule ; la même observation se peut répéter du mouvement des autres membres. Lorsqu’on lance une pierre, l’impulsion du projectile provient de l’effort que celui qui le lance fait contre un support solide ; plus fermement s’appuie celui qui jette la pierre, plus son jet est impétueux. Le vol des oiseaux a pour principe l’effort fait sur quelque chose.

« Que le mouvement circulaire prenne appui sur son centre, c’est ce qui est manifeste non seulement aux gens instruits, mais encore à ceux qui n’ont pas fait d’études.

» Or, c’est un mouvement circulaire que le mouvement du feu céleste, que celui de l’air qui se trouve au-dessous de ce feu. Cela se voit assez par le cours des étoiles ; et, d’ailleurs, il n’en peut pas être autrement.

» Ces corps, en effet, se meuvent nécessairement ; il faut donc qu’ils se meuvent tout droit devant eux ou bien qu’ils tournent sur eux-mêmes. Mais il ne leur a pas été possible de se mouvoir tout droit devant eux, car un tel mouvement a une fin. Il est donc nécessaire que ces corps aient un mouvement circulaire.

» Mais à tout mouvement circulaire il faut nécessairement quelque chose d’immobile à quoi il s’appuie en tournant autour ; le mouvement du feu et de l’air ne saurait donc se passer d’un moyeu central ( medio centro ) auquel il s’appuie.

» Ce corps médian est solide ; il est enserré et comprimé de toutes parts par le mouvement ; leur mouvement ne saurait donc exister qu’il ne s’appuyât à un corps solide.

» L’agilité et la légèreté de ces corps, avons-nous dit, proviennent du mouvement, car leurs diverses parties se meuvent indépendamment les unes des autres ; ces parties n’adhèrent pas fermement les unes aux autres ; c’est pourquoi ces corps sont fluides, qu’ils cèdent au toucher sans que celui qui les touche en ait la perception sensible ; ils ne peuvent résister, si ce n’est par un mouvement accidentel ; ils ne sauraient peser Sur aucun corps ; c’est pourquoi ils sont légers.

» Ainsi la substance du feu et de l’air est faite de légèreté ; d’autre part, pour que la légèreté puisse être, elle exige qu’il y ait quelque part de la cohésion; et inversement, pour qu’il y ait cohésion, il faut nécessairement qu’il y ait une légèreté qui enserre et comprime ; enfin la substance de la terre et de l’eau est

faite de cohésion ; les choses étant telles, c'est avec raison, dis-je, que le Philosophe divin a annoncé que les quatre éléments ont été fondés. Mais, par le nom de Terre, il a désigné tous les corps doués de cohésion, les dénommant par la plus digne partie des choses qui ont cohésion ; quant aux éléments légers et invisibles, il les a appelés le Ciel ( cæhnn ), parce que leur nature les soustrait et les cèle ( celentur ) à nos regards. »

En cette audacieuse interprétation du verset : In principio creavit Deus cælum et terrain, bien des influences se laissent deviner.

L’étymologie hasardée qui la termine est la trace de ces rapprochements, trop semblables à des calembourgs, quTsidore de Séville avait mis à la mode, que Bède le Vénérable et Rhaban Maur recherchaient, qui ne font pas défaut dans l’opuscule De imagine Mandi composé par Honorius Inclusus.

L’affirmation que les éléments se transmuent les uns dans les autres, le parallélisme entre la fluidité des corps légers et la cohésion des corps graves, pourraient passer pour des réminiscences de Jean Scot Erigène.

Mais auprès de ces influences, que nous pouvions nous attendre à constater, et dont la trace, cependant, est à peine visible, il en est une qui s’est fortement exercée et qui a profondément imprimé sa marque en Y Opusculum de opéré sex dierum ; c’est l’influence de la Physique péripatéticienne.

Thierry reprend cette affirmation que nous lui avons déjà entendu émettre : Le feu céleste se meut nécessairement, et son mouvement est forcément un mouvement de rotation. Mais l’argument qui appuie cette affirmation a changé. Tout à l’heure, l’auteur invoquait cette preuve : Le ciel ne peut passer d’un lieu dans un autre, parce que le ciel contient toutes choses et que, hors de lui, il n’y a rien, partant pas de lieu ; ce raisonnement là, c’était celui du Stagirite au IVe livre de sa Physique. Thierry, maintenant, invoque cette autre preuve : Un mouvement qui doit être perpétuel ne peut être qu’un mouvement de rotation car, à un mouvement de translation, il faut une fin, un but [finis) ; ce raisonnement là, c'est celui qui est développé au premier livre du De Cælo et Mundo.

A ces affirmations si profondément péripatéticiennes, Thierry en joint une autre qui porte, gravé avec une particulière netteté, le sceau d’Aristote : Pas de mouvement circulaire s’il n’existe un corps central immobile autour duquel ce mouvement se produise, de même qu’une roue tourne autour de son moyeu.

L'ÀSTRONOMIjE LATINE AU MOYEN AGE

Pour établir cette affirmation, Thierry use de comparaisons avec les mouvements de l’homme et des animaux; en tous ces mouvements, il montre l’existence d’appuis fixes, et ce qu’il dit résume, pour ainsi dire, le traité De motibus animalium attribué au Stagirite.

Bien que l’auteur de ce traité fasse allusion à la fixité de la Terre, il n’avait pas entendu se servir d’analogies avec le mouvement des animaux pour déduire l’immobilité de la Terre de la rotation du Ciel ; mais ce qu’il n’avait pas fait, tous ses commentateurs l’ont fait ; Alexandre d’Aphrodisias, Thémistius, Simplicius, pour démontrer que la rotation du Ciel exige la fixité de la Terre, invoquent tous les principes qui ont été établis au De molibus animalium ; Thierry est donc, ici, leur imitateur comme le sera, un peu plus tard, Averroès.

Il est un point, cependant, où l’Écolâtre de Chartres ajoute à la Physique péripatéticienne ; celle-ci affirmait que le mouvement du Ciel requiert l’immobilité de la Terre ; elle ne prétendait pas montrer que ce mouvement produisit, à titre de cause efficiente, cette immobilité. Thierry ne garde pas la même réserve. A la pression produite par le mouvement circulaire du feu céleste et de l’air, il attribue la cohésion et la fixité des corps pesants.

Pour trouver l’origine de cette dernière opinion, c’est Macrobe qu'il nous faut lire. Ce sera, d’ailleurs, pour nous, l’occasion de rapporter ce que le Commentaire au Sonye de Scipion avait retenu de la théorie péripatéticienne du lieu et de le comparer aux propos de Thierry.

Voici donc ce que dit Macrobe 1 :

« Tels sont les liens par lesquels la nature a enchaîné la Terre. Vers elle, en effet, tous les corps se portent, parce qu’étant au milieu du Monde, elle ne se meut point ; elle ne se meut point parce que, de tous les corps, elle est le plus bas placé ; et le corps vers lequel se portent tous les autres ne pouvait pas ne pas être le plus bas. Ces propositions, la nécessité des choses les a rattachées les unes aux autres, de telle manière qu’elles s'impliquent mutuellement ; traitons chacune d'elles en détail.

» Elle ne se meut point, dit Cicéron. Elle est, en effet, le centre ( centron ). Or, dans une sphère [qui tourne sur elle-même], du centre seul nous disons qu’il est immobile, car il est nécessaire que la sphère tourne autour de quelque chose d’immobile. 11 ajoute : Elle est le plus bas placé de tous les corps. Et cela aussi

i. Theodosii AMBHoeu Machobii Ex Cicerone in Somnium Scipionis lib. I, cap. XXII.

LE TRIBUT DES ARABES

est exact ; ce qui est le centre, en effet, se trouve au milieu ; d autre part, il est certain que rien, dans une sphère, ne peut être plus profondément situé (■ imum ) que le milieu ; et si la Terre est placée au lieu le plus profond, il est, par suite, vrai de dire que tous les corps se portent vers elle, car la nature conduit toujours les masses pesantes au lieu le plus profond...

» Un air épais, qui tient bien plus du froid terrestre que de la chaleur solaire, 1 entoure de tout côté ; par l’inertie ( stupor ) de ce gaz ( s/jiramen ) plus dense, elle est étayée et contenue ; tout mouvement, soit dans un sens, soit dans l’autre, lui est interdit par la force de ce fluide ( aura ) qui î’enceint et qui la tient en équilibre, la pressant de toute part avec une égale vigueur. Tout mouvement lui est également interdit par la forme sphérique de sa surface ; si cette surface s'écartait si peu que ce fût du milieu du Monde, elle s’approcherait de quelque point [du CielJ ( vertex ) et quitterait le lieu le plus profond ; ce lieu le plus profond, en effet, se trouve seulement au milieu, car cette partie est la seule qui soit équidistante de tous les points de la sphère [céleste].

» Vers cette Terre, donc, qui est située au lieu le plus profond, et qui est comme le milieu du Monde, qui ne se meut point parce qu’elle est le centre, il est nécessaire que tous les poids se portent ; car elle-même, elle git en ce lieu comme le ferait un poids. »

Que Thierry de Chartres ait lu ce passage et que, parfois, sa théorie en garde le souvenir, nul n’en doute ; mais comme sa pensée, touchant la fixité de la Terre, diffère de celle de Macrobe ! Comme elle est, à la fois, plus précise et plus voisine de la véritable doctrine péripatéticienne ! N’est-il pas clair que, pour se renseigner au sujet du lieu et du mouvement, l’Écolâtre chartrain a puisé à une autre source que le Commentaire au Songe de Scipion, et plus abondante ? Ne saisissons-nous pas ici sur le fait la pénétration, au sein de la Scolastique latine, de la Physique aristotélicienne récemment traduite ?

DUHEM. — T. III

l’astronqmiè LATINE AU MOYEN AGE

Gilbert de la pqrrée et le Livre des six principes

Des théories péripatéticiennes, nous pourrions encore retrouver des traces en parcourant les divers écrits des plus célèbres émules de Thierry. Chose digne de remarque : La théorie du lieu, exposée au quatrième livre de la Physique d’Aristote, est peutêtre, parmi les doctrines péripatéticiennes, celle qui a le plus vivement attiré l’attention de quelques-uns d’entre eux, tels que Guillaume de Conches et Gilbert de la Porrée.

Nous avons déjà entendu 1 Guillaume de Conches déclarer, au Iîepl SiSa^ov, que « tout mouvement se reconnaît au moyen d’un corps immobile ou moins rapidement mobile. Lorsque quelque chose se meut, si nous voyons, en même temps, quelque objet immobile, et si nous constatons que le premier objet s’approche du second ou le dépasse, nous percevons le mouvement. Mais lorsque quelque objet se meut sans que nous voyions aucun autre objet immobile ou moins mobile, le mouvement n’est point senti ; on peut le prouver par la considération du navire qui s’avance en pleine mer ».

Le bon sens, il est vrai, à défaut d’Aristote, suffisait à dicter cette réflexion à Guillaume de Conches ; plus nettement péripatéticienne est la pensée de Gilbert de la Porrée.

Gilbert de la Porrée est né à Poitiers en 1070 ou en 1076 ; il succéda à Bernard de Chartres en la dignité de chancelier des écoles chartraines ; il professa ensuite à Paris, où il së montra adversaire ardent des Nominalistes ; en 1142, il fut nommé évêque de Poitiers; en 1148, un concile tenu à Reims condamna quel-* ques-unes des propositions qu’il avait soutenues en Théologie, mais il se soumit, et ne s’occupa plus, jusqu’à sa mort (1154), que du soin de son diocèse.

Parmi les écrits de Gilbert de la Porrée, il en est deux qui ont exercé la plus grande influence sur la Philosophie scolastique.

Le premier de ces ouvrages est consacré à la Métaphysique et à la Théologie ; c’est un commentaire au traité de Boèce qui a pour titre De Trinitate ou encore De hebdomadibus.

Le second est le Liber sex principiorum.

i. Vide supra, p. io5.

LE TRIBUT DES ARABES

Nous avons dit 1 qu’Aristote, après avoir distingué dix catégories, n avait, dans ses Catégories , étudié en détail que les quatre premières ; des six autres, qui sont :

to tco tsïv ( agere , l’action), tq uàoyetv ( pati , la passion), to xeùyQat ( poni , la position), tô tcots ( quando , quand?), to itoù ( ubi , où ?), tô e^eiv ( habere , habitus , l’état),

il se contentait, en un chapitre unique, de dire quelques mots.

A son commentaire aux Catégories , Simplicius avait adjoint un long appendice où il étudiait les six prédicaments qu’Aristote avait négligés. Gilbert de la Porrée avait-il eu connaissance de cette œuvre de Simplicius ? L'admettre serait faire une supposition des plus invraisemblables. 11 est à peu près certain qu il eut, de lui-même, la pensée d’accomplir une œuvre de même sorte ; cette pensée l’amena à produire le Livre des six principes.

Ce livre eut, au Moyen Age, une vogue extrême ; en effet, il se trouva d’emblée incorporé dans YOrganon ; de même que les collections de traités de Logique faisaient toujours précéder les Catégories d’Aristote de rEta-aywyrj de Porphyre, de même leur donnèrent-elles pour suite le Livre des six principes. Ce traité fut commenté au même titre que ceux d’Aristote et de Porphyre ; parmi les commentaires qui en ont été conservés et imprimés, nous pouvons mentionner ceux d’Albert le Grand, d’ Antonio d’Andrès, de Walter Burley.

Des pensées émises au Livre des six principes, les plus originales sont, peut-être, celles qui ont pour sujet la catégorie qu’Aristote nommait tô noü et que Gilbert nomme ubi.

Un certain trouble régnait en ce qu’Aristote, au cours de ses divers ouvrages, avait dit de ce prédicament.

Ses Catégories ne marquaient point de distinction entre le lieu, ô tôtco;, et le où, tô tcoü. Mieux encore, elles regardaient le lieu comme ce qui fournit la réponse à la question : Où? uoû ; Du lieu, d’ailleurs, elles faisaient une propriété du corps logé.

Aristote parlait tout autrement au quatrième livre de la Physique ; le lieu n’y était plus une propriété du corps logé, mais bien du corps qui entoure et loge celui-là ; le lieu d’un corps, c’était

i. Voir : Première partie. Chapitre II, § IV ; 1. 1, p. 43-

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

la partie, immédiatement contiguë à ce corps contenu, du corps qui le contient.

Là où Aristote avait laissé de la confusion, Gilbert introduisit une distinction.

Au lieu, locus , il laissa le sens qu’Aristote avait, en sa Physique, donné au tôtco^ ; il n’en lit pas un attribut du corps logé , il ne le mit pas au nombre des catégories.

En revanche, le Livre des six principes1 maintint au nombre des prédicaments ce que, par traduction littérale des mots to rarà, il appela ubi. L 'u/n fut regardé comme un attribut, comme une propriété du corps logé, attribut qui lui est conféré par le corps contenant, par le locus. De là, cette définition2 que les Scolastiques répéteront à l’envi : « Ubi est circumscriplio corporis a circumscriptione loci procedens. Locus autem est in eo quod capit et circinnscribit ».

Cette définition était suivie de l’explication que voici :

« Est donc en un lieu tout ce qui est circonscrit par un beu; mais le lieu et Y ubi ne résident pas en la même chose ; le lieu réside en ce qui contient ; Y ubi, au contraire, réside en ce qui est circonscrit et embrassé. »

D’où peut provenir le soin avec lequel 1 auteur du Livre des six principes distingue Y ubi du locus , si ce n’est du désir de faire disparaître la contradiction qui semble exister entre ce qu’Aristote dit du lieu aux Catégories et ce qu’il en dit dans sa Physique ? Et comment Gilbert eût-il* éprouvé ce désir s’il n’eût étudié que les Catégories ?

Nous trouverons un autre souvenir, plus reconnaissable encore, de l’étude du quatrième livre de la Physique si nous poursuivons la lecture du Liber sex principiorum ; en effet, dans ce même chapitre qui débute par la définition de Y ubi, nous entendrons Gilbert traiter du lieu de l’orbe suprême; voici ce qu’il en dit3 :

« Toute contenance ( contentio ) dérive de Yexlrémité de la sphère céleste, car il n’y a rien au delà de cette extrémité. Mais, pour elle, il ne peut y avoir de lieu, car il n’y a rien au delà d’elle, et, comme il a été dit dans ce qui précède, un tel lieu doit entourer le corps logé. Supposons, en effet, que cette extrémité

I Nous citons cet ouvrage d’après : Aristoteus Opéra nonnulla latine fecit Joannes Argyropilus, Augustæ Vindelicorum, Ambrosius Relier, i479- Le Liber sex principiorum Magistri Gilberti Porritani commence au fol. 3g, verso, et finit au fol. 48, verso, de la première partie de cet ouvrage.

2. Gilberti Porretani Liber sex principiorum, cap. VII; éd. cit., fol. 34, verso.

3. Gilbert de la Porrée, loc. cit., éd. cit., fol. 44> verso.

LE TRIBUT DES ARABES

soit en un lieu ; il nous faudra supposer aussitôt qu'il existe au delà quelqu autre chose, et que le lieu de l’extrémité réside en ce quelque chose. Mais il n’y a rien au delà de cette extrémité. Cette extrémité n est donc pas eu un lieu. Se prononcer au sujet de cette question est insolite et occulte, et, en outre, dépasse ce qui tombe sous les sens. »

Qu’est-ce que l 'Auteur des six principes entend par V extrémité' de la sphère ? Ce peut être l'orbite suprême ou une couche sphérique, plus ou moins épaisse, qui coufine à la surface ultime du Monde. Dès lors, ce qu’a dit Gilbert de la Porrée n’a rien qui ne soit très correctement péripatéticien.

Albert le Grand5 interprète d’une façon qui nous paraît absolument inexacte la doctrine de Y Auteur des. six principes ; il la réduit à cette affirmation : « le lieu de la huitième sphère, c’est la surface extérieure de cette sphère, qui se meut à l’intérieur de cette surface. »

Une telle théorie indigne l’Evêque de Ratisbonne : « Plannm est Porretanum mentiri! » s’écrie-t-il. Un corps pourrait, selon cette doctrine, être en un lieu alors même qu’aucun corps ne l’environnerait ; le lieu serait la surface du corps logé et non la surface ultime du corps ambiant ; autant d’affirmations qui répugnent absolument à la Physique péripatéticienne.

En tous cas, que Gilbert ait, ici, bien ou mal compris les enseignements de la Physique d’Aristote, il semblerait difficile de soutenir qu'il les ait ignorés.

Mais nous n insisterons pas davantage à ce sujet; cette première pénétration de l’Aristotélisme en la Scolastique médiévale eut des effets si faibles et si fugitifs qu’il est à peine possible de les discerner ; elle n’influa pas sur les connaissances astronomiques des maîtres de la Scolastique; au moment même, où elle se produisait, leur science des mouvements célestes allait recevoir un accroissement beaucoup plus considérable que tous ceux qu’elle avait reçus jusqu’alors ; le système de Ptolémée allait leur être révélé.

i. Le texte imprimé de l’édition que nous avons consultée dit: ex/remitas , mais le texte primitif devait porter : extremum ; en effet, tous les adjectifs et pronoms qui se rapportent à ce mot sont au neutre.

9.. Albehti Magni Phi/sicorum liber quartus ; tract. I, cap. XIII .

l’astronomie LATINE AU MOTEN AGE

L’INTRODUCTION DE L’ASTRONOMIE PTOLÉMÉENNE EN LA SCOLASTIQUE LATINE. PLATON DE TIVOLI ET JEAN HISPANENSIS DE LUNA

Le système astronomique de Ptolémée demeura ignoré des maîtres de la Scolastique latine jusque vers le milieu du xue siècle ; lorsqu’il leur fut révélé, il ne leur apparut pas en sa plénitude, sous la forme d’une traduction de Y A Imag este ; il leur fut livré, tout d’abord, sous une forme moins complète et moins parfaite ; il semble bien que le premier écrit d’ Astronomie ptoléméenne qui parvint entre leurs mains fi\t le traité De scientia stellarum d’Al Battani ( Albategnius ) traduit par Platon de Tivoli ( Plato Tiburtinus).

Les titres de quelques ouvrages traduits de l’arabe, et une date mise à la fin de l’un d’eux, c’est tout ce que nous savons 1 de celui qui initia l’Occident aux théories astronomiques.

Platon de Tivoli a traduit, sous le nom de Liber embadorum, un traité de Géométrie écrit en Hébreu par le Juif Savosorda ou Savasorda ; de cette traduction, on possède plusieurs copies manuscrites qui, toutes, portent cette date minutieusement et curieusement détaillée 2 :

« Finit liber embadorum a Sauosorda Iudeo in Ebraico compositus et a Platone Tibur tino in latinum sermonem translatif anno arabum DX mense Saphar die XV ejusdem mensis hora ter tin. Sole in XX gradu et XV minuto Leonis. Lima in XII gradu et XX minuto Piscium. Satarno in VIII gradu et LVII minuto Tauri. love in Arietis XXVI gradu et LU minuto. Marte inLibra XXVII, XV. Venus in Libra II. XXVIII. Mercttrio in Leone XI III. XLV. capite in Cancro ti. caudain Capricornum. ti. »

Le titre est, lui aussi, daté, mais exempt de ce luxe de renseignements astronomiques : « Incipit liber Embadorum a Savasorda

1. Dette vei'siom faite da Platone Tiburtino traduttore de/ secolo duodecimo. Notizie raccolte da B. Boncompagni. Borna, tipografia delle belle arti, ï85i . • — En cet écrit, le célèbre érudit a réuni, avec la minutieuse précision dont il était coutumier, tout ce qu’on a pu recueillir de renseignements au sujet de Platon de Tivoli.

2. Libri, Histoire des Sciences mathématiques en Italie depuis la renaissance des lettres jusqu’à la fin du dix-septième siècle, t. II, pp. 38, 3q et 48o. — B. Boncompagni, Op. laud., pp. 3i-33 et pp. 37-38.

LE TRIBUT DES ARABES

in Ebraico compositus et a Platane Tiburtino in latinum sermonem translatas. Anno Arabum DX Mense Saphar. »

L’an 510 des Arabes commençait le 16 mai 1116 de l’ère vulgaire ; en l’an 1116, donc, Platon de Tivoli traduisait déjà des livres de Géométrie et s’intéressait aux choses de l’Astronomie ; il semble qu’à ce moment, ni Hermann le Second, ni Robert de Rétines, ni Dominique Gondisalvi, ni Jean de Luna n’avaient commencé leurs active carrière de traducteurs.

A Platon de Tivoli, nous devons encore la traduction, faite de l’Arabe, des Sphériques de Théodose, traduction qui fut souvent imprimée au xvie siècle ; l’interprétation, demeurée inédite, d’un traité sur l'astrolabe composé par Aboül Castm Maslama ; enfin la traduction du De scientia stellarum d’Al Battani. Aucune de ces traductions, malheureusement, n’est datée ; la date portée au Liber embadorum fait supposer qu’elles ont été faites au voisinage de l’an 1120.

11 est intéressant de traduire ici la préface mise par Platon de Tivoli en tête de la version qui allait révéler aux Latins le système de Ptolémée.

« Parmi toutes les études, consacrées aux arts libéraux, dont on

s’accorde à regarder les Grecs, et les Egyptiens avant eux, comme les inventeurs, la discipline qui nous enseigne la science des astres est, à juste titre, considérée comme la principale. Nous ne craindrions pas de le prouver par des raisons irréfutables si cela ne s’écartait grandement de notre objet, et si cette vérité, d’ailleurs, n’était reçue, auprès de ceux qui font profession de philosophie, avec une foi exempte de tout doute. Où donc, en elfet, trouverait-on autant de subtilité dans l’invention, de rigueur dans la démonstration, d’agrément dans leB divers exercices, autant de fécondité dans lps résultats ? Est-il une circonstance où l’on ait À déplorer davantage l’aveugle ignorance de la Latinité, à en blâmer plus vivement la négligente paresse ? Occupée d’études plus faciles assurément, mais bien moins dignes, elle délaisse la subtile élégance de cette science, soit que la désespéranoe lui fasse craindre de s’y essayer, soit que le dédain l’en dégoûte. Sans doute, par son bonheur à la guerre, par l’étendue de Bon empire, Rome a surpassé non seulement l’Égypte et la Grèce, mais encore toute les nations qui soient au monde. Toutefois, dans les gymnases où l’on s’exerce aux arts, touchant le» spéculations des études, bien que quelques-uns comparent insolemment Rome à la Grèce, que d’autres, plus insolents encore, la lui préfèrent, Rome est demeurée inférieure de beaucoup, non seulement à l’Egypte et à la

l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE

Grèce, mais encore à l’Arabie. Déjà, cela se peut aisément reconnaître pour les autres arts ; si les Latins les possèdent, ce n’est pas qu’ils les tiennent d’eux-mêmes, mais bien qu’ils les ont reçus d'autrui ; mais, surtout, cela se voit clairement en cette Astronomie dont nous parlions tout à l’heure. En Astronomie, la Latinité ne peut montrer, je ne dis pas aucun auteur, mais aucun traducteur dont elle ait à se vanter. Les Égyptiens possèdent une multitude de maîtres en cet art, parmi lesquels Hermès est le principal ; les Grecs ont Aristote, Abrachis (Hipparque), Ptolémée et d’autres innombrables ; les Arabes ont, avec beaucoup d’autres, Algorithme (Al Kharismi), Messahalla, Albatégni, Nos gens, au contraire, je veux dire les Latins, n’ont aucun auteur; en guise de livres, ils n’ont que des folies, des songes, des fables de vieille femme.

» Voilà la cause qui m’a poussé, moi Platon de Tivoli, autant que mon intelligence m’en donnait le moyen, à enrichir notre langue de ce dont elle manquait le plus, en puisant dans les trésors d’une langue étrangère.

» Après en avoir longuement et soigneusement délibéré, je n’ai rien trouvé, en Grec ni en Arabe, qui eût trait à cette science et qui surpassât en perfection l’ouvrage de Ptolémée auquel on a donné le nom d ' Almageste \ chaque cause des événements y est déterminée suivant la proportion des nombres ; elle y est appuyée des démonstrations rigoureuses que donnent les figures de la Géométrie. J’ai reconnu également que, parmi les Arabes, Albatégni avait été le parfait imitateur de Ptolémée ; il resserre en l’étendue d’un résumé la prolixité de Ptolémée ; il corrige les erreurs de celuici ; ces erreurs, d’ailleurs, sont fort rares, et Albatégni ne les impute pas à Ptolémée, mais aux' observations initiales {radia r) fournies par Abrachis ; il déclare, en effet, que sur une base fragile, le meilleur mécanicien ne saurait construire un édifice stable.

» J’ai donc pensé que cet Albatégni devait être, par mon labeur et avec l’aide de Dieu, traduit et offert aux oreilles latines. Si le lecteur, en cette œuvre, se heurte à quelque difficulté, qu’il n’y voie pas un effet du défaut du traducteur, mais bien de ce qu’il y a de pénible en la matière. Ce livre, en effet, est, même en Arabe, d’une lecture très difficile, soit parce que la science est très subtile et les raisonnements douteux, soit parce qu’en une foule d’endroits, les démonstrations géométriques en ont été retranchées à dessein, comme il convient à un ouvrage qui n’a pas été composé pour les ignorants, mais pour les savants.

» J’invoque donc l’aide de Dieu, auteur de la Science. »

LE TRIBUT DES ARABES

Les dernières phrases de cette préface n’étaient pas, de la part de Platon de Tivoli, vaines précautions contre les. reproches du lecteur. Le texte latin du De scientia stellarum fourmille d’erreurs astronomiques, et la langue en est fort barbare. Cette traduction dut, cependant, paraître singulièrement précieuse aux maîtres de la Scolastique occidentale ; ce qu’elle leur apprenait du mouvement des étoiles et des planètes surpassait immensément les pauvres leçons qu’ils avaient reçues de Pline l’Ancien, de Chaleidius et de Macrobe ; pour la première fois, il leur était donné de contempler une théorie si précise et si détaillée qu’elle se pût accorder numériquement avec les résultats des observations.

Ce don de Platon de Tivoli à la Scolastique latine fut bientôt doublé par celui que lui fit Jean Hispanensis de Luna. C’est, en efïet, en 1134. nous l’avons vu \ que l’actif collaborateur de Dominique Gondisalvi traduisit le Liber in scientia astrornm et indicibns motnum cælestium composé par AI Fergani.

La reconnaissance des scolastiques latins dut associer ces deux ouvrages par lesquels ils avaient été initiés au système de Ptolémée ; on les trouve souvent réunis dans les manuscrits, et c’est ensemble qu’ils furent imprimés à Nüremberg en 1537 2, et réimprimés à Bologne en 1645.

les Tables de Marseille

Les infiltrations de la Science arabe au sein de la Chrétienté latine se produisaient, à la fois, en des régions bien éloignées ; tout un collège de traducteurs semble avoir eu pour centre l ecole de Chartres, alors si brillante ; d’autres, tels que Platon de livoli, paraissent avoir conçu en Italie le désir de s’assimiler les connaissances des astronomes musulmans.

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