Discours de l'attorney général; 2G juillet 1872 T
LE BARREAU
éducation que leurs confrères, ils ont la même tournure d'esprit. Or, quel est le but principal de l'avocat ? C'est le succès : réussir est un argument sans réplique. Le meilleur moyen de gagner une cause, c'est de fournir à ceux qui la jugent les arguments les plus propres à les convaincre, et ces arguments sont ceux que les magistrats employaient eux-mêmes, quand ils étaient à la barre. Pourquoi s'occuper des principes, et qu'importe la théorie du droit? Le cas qui se présente ressemble-t-il à un ou à plusieurs autres déjà jugés ? Telle est, à peu près, toute la question, et le grand effort de l'avocat doit consister à établir la complète analogie des espèces. S'il y réussit, s'il peut prouver aux juges que leur frère X... 1 a tranché la question dans son sens, sa cause est gagnée. S'il échoue, si son adversaire parvient à citer un arrêt en sens opposé, il n'est pas de raisonnement qui vaille. Pourquoi donc prendrait-on la peine d'étudier les principes ? Ce serait du temps perdu, une fatigue vaine, et une partie de la mémoire serait employée à retenir des choses inutiles, alors que la place pourrait être mieux occupée par des connaissances pratiques.
La dernière cause à signaler, c'est le pouvoir des solicitors. Ils ont, dans la plupart des cas, une liberté presque absolue pour choisir les avocats. « C'est le grand malheur de notre profession, disait, dans l'enquête de 18ô5, un professeur distingué, que cet le tendance étroite et mesquine, qui se produit nécessairement, lorsque des hommes doivent, pour parvenir, tout atten-
i. — Ou sait que les juges se traitent de frères et non de confrères : c'est un vieux souvenir du temps où ils étaient presque tuu? clercs.
LE ROLE DE L'AVOCAT
dre de personnes dont l'éducation est inférieure à la leur et qui n'encouragent certainement pas le développement de qualités qu'elles sont incapables de comprendre et, par conséquent, d'apprécier... 4. Ce qui fait la supériorité du barreau français sur le nôtre, ce n'est pas seulement qu'il sait mieux le droit romain et la jurisprudence, c'est aussi que les avoués n'exercent pas sur lui la fâcheuse et prépondérante influence que les attorneys ont sur le barreau anglais2. » Comme le dit Bacon, « la récompense des instruits est dans les mains des ignorants : Prœmia sapientiœ pênes vulgus ». Ce système détruit les yeux de l'esprit, comme la lecture des caractères trop fins détruit les yeux du corps. « Dire qu'un conseil connaît la théorie des lois est lui adresser un reproche, dire qu'il ignore ce qu'un avoué ne sait pas est une recommandation 3. »
Il faudrait cependant se garder de croire que la profession d'avocat n'exige pas |un sérieux travail et qu'il n'est pas nécessaire, pour l'exercer avec succès, de posséder des qualités exceptionnelles. Ces qualités ne sont pas les mêmes que celles qui sont indispensables pour réussir en France ; mais, si elles sont d'un autre ordre, elles ont aussi une valeur considérable.
Dans les affaires criminelles, ce n'est pas le président qui interroge les témoins, ce sont l'avocat de l'accusation et celui de la défense; dans les affaires civiles, l'instruction se fait, en quelque sorte, à l'audience; là aussi les avocats posent les questions et le juge se con-