CHAPITRE IV
LA COxMMISSION TEMPORAIRE DES POIDS ET MESURES, JUSQU'A SON ÉPURATION.
La Convention chargea son Comité d'instruction publique d'examiner quels étaient, parmi les travaux entrepris par les académies qu'on venait de supprimer, ceux qu'il serait important de continuer. En conséquence, le ii septembre 1793 elle entendit le rapport suivant :
ft FouRCROY : Vous avez chargé le Comité d'instruction publique de l'examen d'une très grande question : « Quels sont les travaux commencés » par les ci-devant académies qu'il serait important de continuer? » Il s'occupe à faire des recherches sur ces objets, et il vous en présentera le rapport incessamment. Il en est un qui ne peut soutTrir de retard, et qui doit être un des plus grands bienfaits de la Révolution, c'est celui de l'uniformité des poids et mesures. Comme il serait dangereux d'interrompre cette entreprise désirée depuis tant de siècles, commencée sous les rois qui ne finissaient pas grand'chose, et qui doit être achevée par la République, je suis chargé de vous présenter le projet de décret suivant :
« La Convention Nationale, voulant accélérer l'exécution de décrets qu'elle a précédemment rendus pour l'établissement des mesures uniformes dans l'étendue de la République, et désirant faire jouir, le plus tôt possible, la nation française de ce bienfait de la Révolution, en effaçant jusqu'à la trace des divisions territoriales et féodales dont les diversités des anciennes mesures étaient une suite, décrète ce qui suit :
La Commission temporaire des Poids et Aîesiires. 33
» Article ] ^.^r — Les citoyens attachés jusqu'à présent au travail des poids et me ^^^es, ordonné par un décret du 8 mai 1790, continueront, à titre de Commisa jon temporaire, les opérations qui leur ont été respectivement confiées.
» Art. 2. — Les membres de cette Commission recevront leurs pouvoirs du Conseil exécutif.
j' Art. 3. — Pour accélérer le travail, le Conseil exécutif pourra adjoindre à la Commission, si elle le trouve nécessaire, de nouveaux membres sur la présentation qu'elle lui en fera.
1^ Art. 4. — Pour que les représentants du peuple puissent suivre facilement cet important travail, il sera donné à la Commission un local convenable dans le voisinage du lieu des séances de la Convention.
)> Art. 5. — Les fonds qui ont été accordés pour la suite des opérations relatives aux nouvelles mesures sont mis àia disposition de la Commission et sous sa comptabilité.
» Art. 6. — La Commission temporaire, créée par le présent décret, est substituée à la ci-devant Académie des Sciences pour l'exécution des différentes dispositions de la loi du i'^'" août dernier, en tout ce qui peut la concerner.
» Art. 7. — Les membres de la Commission recevront pour indemnité 10 liv, par jour, pendant tout le temps que dureront leurs opérations. Cette indemnité sera prise sur le fonds annuel de 2 millions destiné à l'encouragement des Sciences et Arts. »
Ce projet fut adopté.
En conséquence, la Commission temporaire se trouvait composée des cinq Commissions nommées par l'Académie et de la Commission centrale. Comme Meusnier et Tillet étaient morts, comme Condorcet était décrété d'arrestation, la Commission temporaire se trouva finalement composée des douze membres suivants : Borda, Brisson, Cassini, Coulomb, Delambre, Haûy, Lagrange, Laplace, Lavoisier, Méchain, Monge, Vandermonde.
36 Chapitre IW
En attendant la constitution déânitive de la C-.^ ission temporaire, qui devait recevoir ses pouvoirs du î^,^iiseil exécutif (art. 2 du décret), les six commissaires nomi-iés par le Comité d'instruction publique et par l'Académie des Sciences, en exécution de l'art. 4 du décret du i^*" août 1793, s'occupèrent de chercher pour elle un local convenabL' (^), qui fut trouvé finalement au vieux Louvre, dans les pièces précédemment occupées par l'Académie d'Architecture, par l'Académie française et par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
La Commission temporaire, dont Borda fut le président, substituée ainsi à l'Académie, présenta bientôt après le devis estimatif demandé par l'art. 5 de la loi du i'^'" août 1793. Voici son rapport à ce sujet :
(I RAPPORT DE LA COMMISSION TEMPORAIRE DES POIDS ET MESURES, SUR LA CONSTRUCTION DES ÉTALONS QUI DOIVENT ÊTRE ENVOYES DANS LES DEPAR- TEMENTS ET DISTRICTS, ET SUR l'aPERÇU DES DEPENSES QUE CETTE CONSTRUCTION EXIGERA.
» La Commission des poids et mesures, chargée par la Convention Nationale de présenter le projet et le devis estimatif des étalons des nouvelles mesures à envoyer dans les départements, s'est déterminée sur le- nombre, l'espèce et la matière de ces étalons d'après les considérations suivantes :
» Elle a pensé d'abord que pour établir et conserver toujours une parfaite uniformité dans toutes les mesures, il fallait qu'il y eût, dans le lieu de résidence de la Convention Nationale, un étalon unique et original de chaque unité de mesure, qui servirait à vérifier les étalons placés dans les chefs-lieux des départements : que ceux-ci serviraient à vérifier les étalons des chefs-lieux de district, et que ces derniers seraient employés à éta-
(*) Lavoisier, OEuvres, i. VI, p. 686.
La Commission temporaire des Poids et Mesures. Sy
lonner toutes les mesures des municipalités et du commerce. De cette manière, les mesures répandues sur toute la surface de la République seraient rapportées à une seule, qui serait conservée dans le lieu de résidence de la Convention Nationale.
» La Commission, s'occupant ensuite de l'espèce des métaux qu'il convenait d'employer pour les étalons, a été d'avis que les étalons originaux conservés dans le lieu de résidence de la Convention Nationale, devraient être faits du métal qui serait reconnu pour être le plus durable et le moins altérable par le temps, et elle propose pour cela le platine, qui à cet égard est fort supérieur à tous les métaux connus, et qui possède éminemment toutes les propriétés qu'on peut désirer pour former des étalons invariables. Elle propose ensuite que les étalons des chefs-lieux de département soient faits en cuivre. Ce métal n'a pas, à la vérité, à beaucoup près, les avantages du platine, et il éprouve dans le commencement quelques altérations par le contact de l'air; mais il acquiert assez promptement un état de permanence qui n'a plus que des variations insensibles; et d'ailleurs les étalons de ce métal seront vérifiés de temps en temps avec les étalons invariables de platine. Quant aux étalons des chefs-lieux de district, il serait à désirer, sans doute, qu'ils fussent également de cuivre, et en tout semblables à ceux des départements; dans le cas cependant où la dépense paraîtrait trop forte, on pourrait, du moins pour le plus grand de ces étalons, substituer au cuivre la fonte de fer douce ou la tôle. La Convention Nationale examinera dans sa sagesse si, dans un établissement de cette importance, la diminution de dépense, produite par le changement proposé, peut compenser le désavantage d'avoir des étalons qui, étant sujets à être altérés par la rouille, auront besoin d'être souvent vérifiés et rajustés et, outre cela, renouvelés de temps en temps.
» D'après ces réflexions générales, la Commission des poids et mesures propose :
» 1° Que dans le lieu de résidence de la Convention Nationale il y ait un étalon de chaque unité de mesures fait en platine : savoir, un mètre, un grave et un pinte.
» Pour que ces étalons, qui sont destinés à conserver dans toute leur pureté et pendant un grand nombre de siècles les mesures originales, ne puissent éprouver aucune altération par l'usure et les frottements, il serait fait, d'après ces modèles, d'autres étalons de cuivre, qui seraient également conservés dans le lieu de résidence de la Convention Nationale, et qui.
38 Chapitre IV.
étant vérifiés à des époques fixes sur les étalons de platine, serviraient ensuite à la vérification des étalons de cuivre des chefs-lieux de département : savoir, un mètre, un grave, un pinte et un centicade contenant dix pintes.
» 2° Que dans les chefs-lieux de département il y ait des étalons de cuivre, pareils à ceux de même métal du lieu de résidence du Corps Législatif et, outre cela, un mètre en bois, avec des bouts de fer, d'une forme convenable pour le mesurage des toiles et étoffes, un double mètre, également en bois et avec des bouts de fer, propre à être employé pour les grandes mesures, et enfin deux mesures portatives, l'une en cuivre et l'autre en bois, de la longueur de vingt-cinq centimètres.
» 3° Que les étalons des chefs-lieux de district soient entièrement les mêmes que ceux des chefs-lieux de département, à moins que la Convention Nationale n'ordonne que les centicades seront faits en fonte de fer douce ou en tôle.
» 4° Que toutes les mesures des municipalités, et celles qui seront répandues dans le commerce, soient étalonnées sur celles des districts, observant que les mesures de grains seront en bois, et construites de la manière la plus convenable pour ne pas se déformer trop promptement. Indépendamment de la mesure appelée centicade, il pourra en être fait d'autres plus grandes, contenant deux, trois, quatre, ou même un plus grand nombre de centicades, suivant que les localités l'exigeront : mais ces grandes mesures contiendront toujours un nombre entier de centicades, et seront étalonnées sur le centicade-étalon du district.
» 5° Enfin, la Commission pense que, pour établir une parfaite concordance dans toutes les mesures de la République, il faut que les étalons de cuivre conservés dans le lieu de résidence du Corps Législatif soient vérifiés tous les dix ans d'une manière authentique sur les étalons originaux de platine; que les étalons de chefs-lieux de département doivent être envoyés également tous les dix ans dans le lieu de résidence du Corps Législatif pour y être vérifiés sur les étalons secondaires de cuivre, et que les étalons des districts le seront également et à des intervalles pareils sur ceux des départements.
» On joint ici l'aperçu de la dépense des étalons, d'après les renseignements que la Commission a pris des citoyens Lenoir, ingénieur en instruments de mathématiques, Fortin, ingénieur en instruments de physique, et
La Commission temporaire des Poids et Mesures.
Fourché, balancier-ajusteur de la Monnaie, en supposant le prix du cuivre fondu à b livres la livre, et celui du cuivre en planches à 7 livres 10 sols. La Commission croit qu'on doit exiger des artistes que les mesures soient conformes aux premiers étalons, savoir : les mètres de cuivre à un centmillième près; les graves, à un cinquante-millième près; et les .pintes, à un dix-millième.
» APERÇU DE LA DEPENSE DES ETALONS DES NOUVEAUX POIDS ET MESURES A ENVOYER DANS LES DIFFERENTES PARTIES DE LA REPUBLIQUE.
» Etalons pour le lien de résidence du Corps Législatif.
» La Commission des poids et mesures a fait l'acquisition d'une quantité assez considérable de platine, dont une partie servira pour les étalons de ce métal qui doivent être conservés dans le lieu de résidence du Corps Législatif. Ces étalons consommeront environ i5 livres de métal brut, réduit à 10 livres lorsqu'il sera purifié et ouvré; mais on ne peut savoir, quelle sera la dépense de la fonte et du travail : ainsi nous ne porterons la dépense des étalons de platine que pour mémoire.
» Les étalons de cuivre seront :
Un mètre divisé en centimètres et un dixième seulement en millimètres, lequel avec la gravure et la boFte coûtera environ 90 livres
Un grave non divisé, avec la boîte qui le contiendra 20
Un grave divisé en décigraves, centigraves et gravets, avec sa boîte 5o
Un pinte 40
Un centicade 1 80
Total 38o livres ci 38o livres
40 Chapitre I V.
» Étalons des che/s-lieiix de département.
Etalons de cuivre pareils aux étalons du même métal ci-dessus 38o livres
Un mètre en bois avec des bouts de fer, divisé, propre au mesurage des toiles et étoffes 12
Un double mètre en bois avec des bouts de fer, divisé, propre aux grandes mesures, 20
Mesures portatives de vingt-cinq centimètres, l'une en cuivre et l'autre en bois, plus un demi-mètre en bois 17
Total 429 livres
Et, pour les 85 départements 36 465 livres
» Etalons des chefs-lieux de district.
En supposant que les centicades envoyés dans les districts soient de cuivre, ainsi que ceux des départements, la dépense pour chaque district sera de 429 livres, comme pour les départements et, pour les 672 districts, ci 246 388 livres
Total 282233 livres
Et en supposant que les centicades des districts soient en fonte de fer douce ou en tôle forte, chacun de ces centicades coûtera environ 70 livres au lieu de 180 livres que coûteront ceux de cuivre; ce qui fera une diminution de iio livres sur le prix d'un centicade, et sur les 672 centicades pour les districts , 62 920 livres
Total de la dépense dans cette supposition 2i9 3i3 1iv. »
Ce rapport de la Commission temporaire fut transmis au
La Commission temporaire des Poids et Mesures. 41
Comité d'instruction publique. On lit, en effet, au procès-verbal delà 141^ séance de ce Comité (*) (27^ jour du premier mois de l'an II ou 1793 oct. 18) : « Fourcroy fait un rapport sur l'aperçu des dépenses qu'occasionneront la confection et l'envoi, dans les départements, des nouveaux étalons. Dans son rapport, il développe les principes sur lesquels est fondé le nouveau système de poids et mesures, »
Ce rapport de Fourcroy fut présenté à la Convention, au nom des Comités d'instruction publique et des finances, dans la séance du i^"" du second mois. Il expose très clairement l'état de la question et indique notamment ce qui avait été fait pour les règles, pour le pendule et pour l'unité de poids à la date du i^"" août 1793. On y trouve même des détails que Ton chercherait vainement ailleurs, ou qui, pour le moins, sont peu connus. Aussi le donnons-nous en entier malgré sa longueur.
« RAPPORT AU NOM DU COMITE D INSTRUCTION PUBLIQUE, ET ADOPTÉ PAR CELUI DES FINANCES, SUR l'ÉTAT DU TRAVAIL DE LA COMMISSION DES POIDS ET MESURES, ET SUR LA FABRICATION DES NOUVEAUX ÉTALONS QUI DOIVENT ÊTRE ENVOYÉS DANS LES DÉPARTEMENTS ET DISTRICTS DE LA RÉPUBLIQUE; FAIT A LA CONVENTION NATIONALE, PAR A.-F. FOURCROV. PREMIER DU BRU- MAIRE, ANNÉE DEUXIÈME.
De l'Imprimerie nationale, s. d.
» Je viens vous présenter, au nom du Comité d'instruction publique, le moyen de faire jouir promptement le peuple français du grand bienfait de l'uniformité des poids et mesures. Il ne vous reste plus qu'à donner le dernier mouvement à cette machine, en décrétant les fonds nécessaires pour la fabrication de tous les étalons qui doivent être envoyés dans les
(') l'rucès verbaux du Comité d'instruction publique de la Conventiau Nationale, publiés et annotés par M. J. Guillaume, t. II, p. 633.
42 Chapitre IV.
départements et les districts de la République : mais, pour éclairer la Convention sur cet important travail et sur la nécessité d'en répandre promptement les fruits, notre Comité a cru qu'il était nécessaire de vous faire connaître la suite des opérations entreprises par la Commission tem.poraire des poids et mesures, et le rapport que cette Commission lui a adressé sur la confection des étalons et sur l'aperçu des dépenses que cette confection exigera.
» La Convention Nationale, par son décret du i^'' août dernier, a chargé la ci-devant Académie des Sciences, à laquelle elle a substitué depuis, pour ce travail, une Commission particulière, de lui présenter un devis estimatif de la dépense qu'occasionnera l'envoi, dans les départements et dans les districts de la République, des nouveaux étalons de mesures de poids et de capacité. Ce travail est fait; mais, avant de le mettre sous les yeux de la Convention, nous croyons devoir lui rappeler en peu de mots :
1° Que l'unité de mesure qu'elle a choisie a été prise dans la nature, qu'elle est déduite des dimensions mêmes de la Terre, en sorte qu'il sera toujours possible de la retrouver et de la rétablir si elle était détruite ou altérée;
2" Que cette unité de mesure portera le nom de mètre; qu'elle sera la dix-millionième partie de la distance du pôle à l'équateur;
3* Que le cube de la dixième partie de cette mesure formera \& pinte;
4° Que dix pintes formeront un centicade;
5" Que cent pintes formeront un décicade ;
6° Que le cube du mètre formera le cade.
Ces mesures remplaceront le litron, le boisseau, le setier et le muid.
7° Enfin, que le poids de la quantité d'eau distillée contenue dans le pinte, ou le cube de la dixième partie du mètre, formera le grave, qui sera égal à un peu plus de deux des livres actuelles.
» Non seulement il a été dans l'intention de la Convention Nationale que toutes les mesures employées dans l'étendue de la République fussent uniformes, qu'elles se rapportassent à un même principe, qu'elles dérivassent toutes d'une première mesure donnée par la nature; elle a voulu de plus que la division de ces mesures s'accordât avec le système de numération adopté dans la République française et dans toute l'Europe; et c'est ce qui l'a déterminée à adopter la division décimale pour toutes les mesures de longueur, de poids et de capacité
» L'unité de mesure devant être déduite des dimensions de la Terre, il
La Commission temporaire des Poids et Mesures. 4J
était nécessaire de les connaître avec exactitude. De grands travaux ont été faits à cet égard en 1747, par des astronomes et des géomètres français, sous l'équateur, au pôle, en France, au cap de Bonne-Espérance; mais les observations ont été faites dans un temps où les instruments d'astronomie n'avaient point encore acquis le degré de perfection qu'ils ont aujourd'hui; où la grandeur de leur dimension et leur poids en rendaient le transport et l'usage embarrassants. Les bases sur lesquelles s'appuyaient les chaînes de triangles n'ont pas été mesurées avec une suffisante exactitude; aussi la plupart de ces mesures de la Terre ne s'accordent-elles pas entre elles, et laissent-elles beaucoup d'incertitude.
» Les représentants de la nation française ont pensé qu'une opération ordonnée au nom du peuple français pour donner des mesures à toutes les nations, devrait porter un caractère de grandeur et d'exactitude qu'aucune autre nation, à quelque époque que ce fût, ne pût espérer de surpasser; et il a été décrété, en conséquence, qu'une nouvelle mesure du méridien serait entreprise depuis Dunkerque jusqu'à Barcelone; qu'il serait fait également une nouvelle mesure de la longueur du pendule qui bat les secondes sous le parallèle de 45", afin qu'il en résultât une nouvelle manière de retrouver les mesures et de les vérifier.
» Une somme de trois cent mille livres a été accordée pour toutes ces opérations, ainsi que pour la construction de nouveaux instruments d'astronomie, de lunettes achromatiques, et pour toutes les expériences relatives à cette grande entreprise.
» On a déjà fait observer que la nouvelle mesure du méridien terrestre exige la mesure d'une base sur laquelle doit s'appuyer tout le système des triangles tracés par les géomètres et les astronomes.
» Des physiciens étrangers, dans une mesure qu'ils ont faite dans les derniers temps, ont essayé le verre; mais leurs tentatives, à cet égard, n'ont pas eu le succès qu'ils s'en promettaient, et les barres métalliques ont été reconnues préférables. Il n'était plus question que de choisir parmi les métaux celui qui était le moins susceptible de s'altérer, le moins dilatable par la chaleur, le moins condensable par le froid. Le platine s'est trouvé réunir tous ces avantages : quatre règles de douze pieds de longueur ont donc été construites en platine ; elles ont été garnies de thermomètres métalliques; leur allongement absolu a été vérifié; une table de correction a été construite pour tous les degrés de température auxquels on peut opérer; et cette partie du travail est entièrement achevée.
44 Chapitre IV.
» Une cinquième règle de douze pieds et demi de longueur a été pareillement exécutée en platine, pour mesurer la longueur du pendule; elle a été garnie, comme les quatre autres, de thermomètres métalliques, de nonius, et de microscopes, qui en rendent l'usage commode et facile; la longueur du pendule a déjà été mesurée à Paris avec cet instrument.
» Une boule de platine, du poids de dix-sept onces, servait de lentille au pendule; ce métal était encore ici préférable à tous les autres, parce qu'il est plus dense, et qu'il éprouve par conséquent une moindre résistance de la part de l'air dans lequel il se meut. La précision à laquelle on est parvenu dans cette opération est telle qu'une seconde de temps, qui s'échappe presque aussi vite que la parole, pouvait se diviser en cent parties : il reste à répéter cette même mesure du pendule sous le 45" degré de latitude, dans les environs de Bordeaux.
» La pesanteur du pied cul^e d'eau distillée, ou plutôt du mètre cube, a été déterminée à différents degrés de température au moyen de deux solides, l'un cylindrique, l'autre cubique, pour en déduire l'unité de poids. La machine qui a servi à mesurer les dimensions de ces solides donne la précision de la cinq-centième partie d'une ligne.
» Tel était l'état des travaux sur l'établissement des nouvelles mesures à l'époque du i®"" août. Votre Comité d'instruction publique vous avertit alors qu'il était temps de faire jouir la nation du bienfait que vous lui aviez préparé : il vous fit observer que, quoique la nouvelle mesure du degré du méridien ne fût pas encore achevée, on pouvait cependant déjà déterminer les dimensions du mètre avec une exactitude plus que suffisante pour les besoins du commerce, puisque l'incertitude ne pourrait excéder un dixième de ligne. Vous avez, en conséquence, consacré par un décret tout le système des nouvelles mesures, et vous avez ordonné qu'il serait fait un devis estimatif de la dépense à laquelle monteraient la construction et l'envoi des nouvelles niesures dans toute l'étendue de la République.
» La Commission des poids et mesures s'est occupée sans relâche de l'exécution de ce décret : non seulement elle a remis au Comité d'instruction publique l'aperçu de la dépense qui lui avait été demandé, mais encore elle est parvenue à fabriquer les premiers étalons de longueur, de poids et de capacité, qui ne pouvaient être formés que par elle. Il ne sera pas inutile de dire un mot des difficultés qu'elle a eu à vaincre dans cette partie de son travail.
La Comynission temporaire des Poids et Mesures. 45
» Elle a cru d'abord pouvoir fixer à 5 132407 toises et demie, dans l'e'tat actuel de nos connaissances, la distance du pôle à l'équaleur. La dixmillionième partie de cette distance, c'est-à-dire l'unité de mesure linéaire, ou le mètre que vous avez décrété, devait être de 44^ lignes ^^ : mais, pour parvenir à former un étalon qui eût rigoureusement cette dimension, il fallait employer une toise qui fût parfaitement égale à celle qui avait été employée en lySy à la mesure de la Terre. La Commission n'a rien eu à désirer à cet égard, parce qu'elle a retrouvé, dans les dépôts de la ci-devant Académie des Sciences, l'étalon original qui avait servi aux opérations faites en lySy, sous l'équateur, étalon auquel toutes les autres mesures du degré terrestre, faites en France et sous le cercle polaire, avaient été rapportées.
» Mais cette toise était en acier; les nouveaux mètres seront en cuivre; or la dilatation du cuivre n'est pas la même que celle de l'acier. Le cuivre, pour un degré du thermomètre divisé en cent parties, s'allonge d'un cinquante-quatre-millième et l'acier d'un quatre-vingt-douze-millième. Les comparaisons faites à un degré du thermomètre n'auraient donc plus été exactes à un autre. Ainsi la Commission a été obligée de ramener toutes ses opérations à une chaleur constante, et elle a choisi la chaleur moyenne de la Terre, celle des caves de l'Observatoire, c'est-à-dire douze degrés et demi du thermomètre divisé en cent degrés.
» C'est donc à cette température constante que la Commission a dû former un premier étalon, qui fût à l'étalon original de la toise dans le rapport de 443 lignes -^^ à 864 lignes; elle s'est servie, pour établir rigoureusement ce rapport, d'un instrument très simple, qui mesure avec précision la trois-cent-millième partie d'une toise, et elle a employé, pour éviter toute possibilité d'erreur, des méthodes de vérification qu'il serait trop long de rapporter, et qu'il serait d'ailleurs difficile de faire entendre sans le secours de figures. Enfin les premiers étalons de longueur sont faits et divisés, et la Convention a sous les yeux un de ces mètres en cuivre, divisé en décimètres, centimètres et millimètres, semblable à ceux qui seront envoyés aux départements et aux districts de la République, aussitôt que le nombre suffisant aura été construit.
» L'établissement des poids a été susceptible de difficultés d'un autre genre. La Commission s'est servie,, pour former son premier étalon, de balances tellement exactes, qu'on pouvait apprécier une différence d'un trois-centmillième du grave, ou de l'unité de poids qui remplace la livre. Mais ce qui
4Ô Chapitre IV.
a le plus embarrassé la Commission a été d'établir une relation exacte entre les poids dont on s'est servi jusqu'ici^ et ceux qui doivent y être substitués. Les étalons originaux de poids qui étaient déposés à la ci-devant Cour des Monnaies de Paris, sous le nom de poids de Charlemagne, et qui ont été confiés à la Commission des poids et mesures pour ses opérations, ne se sont trouvés nullement d'accord entre eux : la livre pèse deux grains et un quart de plus que le double du marc ; le poids de deux livres, quatre grains et demi de plus que le quadruple du marcj et la différence sur la totalité des cinquante marcs, qui forment l'étalon dit de Charlemagne, est de 82 grains ^"^ en plus, en supposant tor.jours qu'on prenne le marc pour unité.
» Les poids qu'on trouve chez les balanciers-ajusteurs de Paris sont réglés non sur le marc dit de Charlemagne, mais sur le total de 5o marcs, et en général ils sont trop forts de i grain -^ par marc, sans compter les irrégularités et les erreurs qui s'y trouvent souvent.
» La Commission a donc été obligée de se former, d'après le marc dit de Charlemagne, une suite de poids réguliers, et cette partie de son travail n'a pas été la moins longue et la moins pénible : c'est de ces poids qu'elle s'est servie pour peser un solide d'eau distillée : il a fallu ensuite convertir, par le calcul, ce poids en celui qu'on aurait obtenu dans le vide; enfin il a fallu en conclure le nouvel étalon de poids, fabriquer ce dernier, le diviser en décigraves, en centigraves, en gravets, conformément au décret de la Convention Nationale. Toutes ces opérations ont été faites de manière à ne point laisser d'incertitude de plus d'un trois-cent-millième dans chacune des divisions partielles.
» La Commission avait encore, à cet égard, un problème à résoudre : il fallait que la division du grave fût telle qu'on pût peser toutes sortes de poids, et faire toutes les combinaisons que peuvent exiger les besoins du commerce, avec la plus grande simplicité et delà manière la plus analogue au système décimal. D'après le système de division adopté par la Commission, on pourra peser avec seize pièces jusqu'au millième du grave. Il en faudra seize autres pour les divisions du gravet en milligravets; de sorte qu'avec trente-deujc pièces, ou même avec trente et une, on pourra peser depuis le grave jusqu'à la millionième partie du grave; c'est-à-dire depuis les marchandises qui se distribuent par livre jusqu'aux petits poids qui servent aux matières d'or et aux diamants.
» La Convention a sous les yeux l'étalon du grave en cuivre, et de plus un
La Commission temporaire des Poids et Jjesures. 47
grave divisé jusqu'aux gravets, c'est-à-dire en mille parties; il ne reste plus qu'à en faire exécuter un nombre suffisant de semblables par des artistes intelligents et à les envoyer dans les départements et districts de la République, après qu'ils auront été vérifiés par la Commission avec la plus scrupuleuse exactitude.
» La Commission s'est occupée ensuite de l'établissement des mesures de capacité, c'est-à-dire de la construction des étalons de centicades et de pintes, et elle a encore imaginé des précautions particulières pour arriver à un degré extrême de précision. Ces étalons seront fabriqués en cuivre fondu; mais comme ils ne sont point encore achevés, la Commission n'a pu remettre au Comité d'instruction publique que des modèles en fer-blanc et en bois, qui donneront seulement une idée des formes. Indépendamment des étalons de cuivre fondu, elle fera construire des modèles en bois, de doubles, de triples et de quadruples centicades, afin que les artistes qui voudront se livrer à ce genre de travail puissent en fabriquer pour les usages du commerce.
» Il résulte des recherches de la Commission, dont plusieurs membres ont été les témoins, que le travail de cette Commission a été fait avec tant de soin qu'elle est parvenue à diviser les mesures linéaires et les poids, conséquemment à mesurer et à peser, avec une exactitude jusqu'ici inconnue aux autres peuples de la Terre, et qu'à cet égard comme à beaucoup d'autres, la République française l'emportera sur toutes les nations.
» Après avoir rendu un compte sommaire des travaux qui ont occupé la Commission depuis le rapport présenté par le Comité d'instruction publique le i*"" août dernier, le Comité va vous faire connaître les propositions faites par la Commission des poids et mesures sur la fabrication des étalons et sur les moyens de les rendre aussi exacts, aussi durables et aussi inaltérables qu'il est permis à la puissance de l'homme de le faire.
(Suit le Rapport de la Commission temporaire^ donné cidessus p. 36. )
)) Le Comité, après avoir pris connaissance des propositiors contenues dans ce rapport, et après avoir discuté ces propositions, a cru, en les adoptant presque dans leur entier, que la Convention ne devait pas, pour une légère économie, risquer de faire perdre au peuple français une partie des
^(S Chapitre IV.
grands avantages qu'il doit attendre de la distribution égale des étalons de mesures dans tous les districts de la République; il a donc cru devoir rejeter la proposition de n'envoyer aux districts que des étalons en fonte de fer ou en tôle dure, que le temps altérerait sans cesse; qui, perdant continuellement de leurs dimensions, exigeraient des réparations continuelles, et laisseraient toujours l'incertitude dans les usages auxquels ils sont destinés. Votre Comité a cru que tous les étalons devaient être faits également en cuivre; il a pensé, comme la Commission, qu'il devait y avoir, dans le lieu de résidence du Corps Législatif, des étalons faits avec le plus inaltérable, et malheureusement le plus rare et le plus inconnu des métaux, le platine; que ces étalons, premier type de l'égalité des poids et mesures de toute la République, y fourniraient un moyen impérissable de constater l'uniformité de ceux de tous les chefs-lieux, et d'assurer à jamais la jouissance de ce bienfait de la Révolution.
» En conséquence, après s'être concerté avec le Comité des finances, il vous propose le projet de décret suivant :
» La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport de ses Comités d'instruction publique et des finances, décrète ce qui suit :
» Article premier. — La Commission des poids et mesures fera construire, pour le Corps Législatif, des étalons de poids et mesures en platine, savoir : un étalon de mètre, un de pinte et un de grave, avec ses divisions. Ces étalons, conservés sous l'autorité immédiate du Corps Législatif, serviront d'étalons prototypes pour toute la République.
» Art. 2. — Les étalons des poids et mesures qui seront envoyés aux administrateurs de départements et de districts seront construits conformément au devis de la Commission des poids et mesures, envoyé au Comité d'instruction publique en exécution de l'article 5 de la loi du i" août dernier. Les étalons des centicades seront en cuivre.
» Art. 3. — Le ministre de l'intérieur passera avec les artistes et chefs d'atelier choisis par la Commission, suivant l'article 3 du décret du i*' août dernier, les marchés nécessaires pour que la construction s'effectue le plus promptement possible, et avec toute la précision dont ce travail est susceptible. Le ministre recevra pour cet effet les avis et les renseignements de la Commission des poids et mesures.
» Art. 4. — La Trésorerie nationale tiendra à la disposition du ministre
La Commission temporaire des Poids et Mesures.
de l'intérieur une somme de trois cent mille livres pour les frais de construction des étalons. Le ministre est autorisé à faire les achats de cuivre et d'autres métaux que la construction des étalons peut exiger.
» Art. 5. — La Convention Nationale charge la Commission des poids et mesures de perfectionner le jaugeage des tonneaux et autres vases, ainsi que celui des vaisseaux, afin d'introduire un mode de jaugeage et des jauges uniformes pour toute la République. »