TRENTE-CINQUIÈME LEÇON
Phyilologle pathologlqae générale.
Nous allons trouver dans robservation clinique un appui coDâdérable pour les idées théoriques qu'a fait naître en nous Tétnâe anatomiqùe et physiologique de la couche optique. Les altérations de ce centre nerveux peuvent provoquer des troubles du mouvement et de la sensibilité tant générale que spéciale. Ces demie» peuvent même engendrer de véritables hallucinations.
Troubles de la motiliîé. — Serres a réuni plusieurs observations qu'il regarde comme démontrant que les couches optiques président à la motilité des membres thoraciques, tandis qoe les corps striés président à celle des membres abdominaux. Dans lune, il s'agit d'un jeune homme qui eut des convulsions limitées au bras gauche, revenant par accès, et qui, à l'autopsie, montra un foyer purulent considérable occupant le lobe postérieur de l'hémisphère cérébral droit. Cette première observation est passible de l'objection qae nous avons opposée aux vivisections de Serres, puisque le foy» appartenait encore au cerveau proprement dit. H en est de môme du malade Genevay, qui avait une paralysie du bras gauche et un épanchement dans la partie postérieure du lobe droit. Le fait qu'il emprunte à Sandifort rentre encore dans le même cas. L'homme dont ce médecin a rapporté rhistoire avait une sensibilité du bras gauche telle, que le moindre froid, le moindre courant d'air qui venait le frapper donnait lieu aussitôt à des convulsions des muscles de ce membre. 11 se trouvait aussi un abcès dans le lobe cérébral droit, siégeant au niveau de la partie inférieure du pariétal. En admettant même que le symptôme signalé puisse être attribué entièrement à la couche optique, on serait encore en droit de se demander si elle n'aurait pas plutôt agi à titre de centre de seosibiUté, si'elle n'aurait pas rétléchi vers un centre- moteur l'impression de froid reçue, en raison môme d'un état d'excitation se traduisant par l'hyperesthésie du bras. Chez le quatrième malade. Copeau, les conditions anatomiques sont déjà un peu plus nettes. L'abcès occupait
les radiatious postérieures de Ja couche optique. Pendant la vie, il y avait eu des accès d'épilepsie, commençant toujours par des convulsions isolées du bras gauche et qui finirent par laisser une paralysie permanente limitée à ce bras. De môme chez le cinquième, fierscot, un épauchement sanguin siégeait dans le lobule postérieur de l'hémisphère droit, à une ligne en dehors de la voûte du ventricule latéral, et avait détruit une grande partie des radiations optiques postérieures et moyQunes. Il en était résulté une paralysie du bras gauche. Mais ici encore les couches optiques n'étaient pas directement intéressées. La lésion pouvait aussi bien comprimer les radiations motrices, qui vont du centre de la volonté au corps strié, que 1^ radiations sensitives, qui vont de la couche optique au centre intellectuel. Ces deux espèces de radiations s'entremêlent probablement pour pouvoir se distribuer simultanément dans tous les points de la couche corticale. Elle pouvait même agir sur les fibres motrices des pédoncules qui rasent la couche optique pour se rendre au corps strié.
Aujourd'hui, personne n'admet plus Tinfluence motrice spéciale des couches optiques sur les membres thoraciques, à l'exclusion des membres abdominaux. Mais beaucoup de médecins, entre autres Vulpian, peosent qu'elles sont cependant des centres de motilité généraux et que l'hémiplégie complète est un des symptômes les plus constants de leurs maladies. Ils reconnaissent cependant que, dans ce cas, la paralysie des membres supérieurs est beaucoup plus prononcée et beaucoup plus persistante que celle des inférieurs ; mais ils ajoutent qu'il n'y a rien là de particulier aux couches optiques et qu'il en est de même dans les hémiplégies d'origine cérébrale. Cette dernière assertion est incontestable. Mais, quant à la fréquence de la paralysie du mouvement, je crains bien qu'il s'agisse d'une de ces assertions qui, après avoir été introduites dans le langage scientifique, ont le bonheur d'être répétées par effet d'habitude et finissent par devenir de véritables croyances, car les faits négatifs sont de beaucoup les plus fréquents et les exceptions peuvent s'expliquer par le voisinage des fibres pédonculaires et du corps strié.
Troubles de la sensibilité spéciale et générale. — Serres luimême, qui s'était efforcé de faire parler les observations en faveur de son idée sur l'action motrice des couches optiques, déclare que celles-ci doivent être regardées en outre comme le centre de la vision chez l'homme, mais qu'il n'y a qu'une petite portion de cette masiû qui soit affectée à cette fonction. Il « vu, dit^ii, tPHte U sur-
face supérieure détruite, sans que la vision fût altérée. Il a obsenré cette destruction tantôt d'un seul côté, tantôt des deux à la fois, la vue restant intégre. Mais elle était toujours atteinte lorsque la lésion occupait soit les corps genouillés, soit la région de la commissoie molle. Lorsqu'un seul des corps genouillés était détruit, la vue étût seulement affaiblie dans rœil opposé. Lorsque les deux corps genouillés se trouvaient altérés, l'œil de l'autre côté était complétemeot perdu. Enfin lorsque l'altération occupait la comn^issure molle et les parties correspondantes des deux couches optiques, c'est une cécité complète qu'on observait. Or, tout justement, cette commissure relie entre eux les deux noyaux moyens, ceux que Luys regarde comme les centres visuels. Quant aux corps genouillés, leurs maladies devaient naturellement compromettre aussi la vue, puisqu'ils sont les points d'implantation des racines du nerf optique. Ce témoignage est d'autant plus précieux qu'il part d'un physiologiste de premier ordre qui était à l'affût de tous les faits cliniques capables de l'éclairer. 11 a d'autant plus de valeur que Serres, dans toutes ses recherches, était dominé par l'idée de trouver dans la couche optique un centre de motilité affecté aux membres thoraciques.
Depuis Serres, la science s'est enrichie d'un assez grand nombre d'observations où les lésions étaient mieux circonscrites dans les couches optiques el qui permettent, par conséquent, de poser des déductions plus nettes. Dans le Traité d'anatomie pathologique de Cruveilhier se trouve inséré un cas d'abolition de la vision à droite coïncidant avec une apoplexie de la couche optique gauche. L'ouvrage de Mackensie nous fournit un fait d'amaurose de l'œil gauche, dû à un épanchement siégeant dans le centre de la couche optique droite. Laliemand, dans ses Lettres sur Vencèphale, parle d'un ramollissement de la couche optique droite ayant entraîné la perte de la vision, et d'une dégénérescence jaune ayant amené le môme résultat chez un autre sujet. Dans le mémoire que Bail a publié sur l'épilepsie symptomatique, on trouve un cas de destruction des couches optiques par un foyer purulent ayant entraîné une cécité complète. Lancereaux, dans son travail sur l'amaurose, parie d'une femme de 27 ans dont la vue était entièrement perdue à droite et affaiblie à gauche, et qui présenta une induration de la couche optique gauche et, à droite, une petite tumeur déprimant la couche optique du même côté. Il cite en même temps un cas de cécité complète avec deux foyers dans chaque couche optique. Le môme auteur, dans ses
Recherches sur les affections nerveorses syphilitiques, fait ûgurer un malade dont la vue était considérablement affaiblie et dont les couches optiques étaient déprimées. La droite présentait, même dans sa portion centrale, les traces d'une ancienne cavité. Le même mémoire renferme un cas de néoplasme dans la couche optique droite, ayant affaibli la vue du côté gauche. J)BXïs\e Médical Tima^de 1850, on trouve un fait de perte complète de la vision due à une tumeur encéphaloïde du volume d'une petite pomme, dilatant la couche optique gauche et s'avançant dans la cavité ventriculaire, après avoir déplacé le jseptum, jusqu'à la couche optique droite. A la Société anatomique, Faton a communiqué l'histoire d'un enfant de 1 1 ans, ayant perdu tout à fait la vue par suite d'un kyste hydatique comprimant les couches optiques, principalement celle de droite ; Ghaillou, un fait d'hémiopie lié à la présence de deux petits foyers dans la couche optique gauche ; Gamier, celui d'un enfant de 3 ans qui ne voyait plus de l'œil gauche et chez lequel la couche optique droite était comprimée par un tubercule. Dans son Mémoire sur la démence, Marcé signale un cas de cécité nettement dti à une lésion des couches optiques. Dans la Gazette médicale, il a pubUé quatre faits de perte ou d'affaiblissement de la vision dus à des épanchements siégeant dans les couches optiques.
11 est vrai que dans la collection si laborieusement amassée par Luys figurent des faits où les troubles visuels consistèrent seulement en des modifications de la pupille ou des mouvements du globe oculaire, c'est-à-dire dans les phénomènes qui semblent devoir être attribués plutôt aux tubercules qu'à la couche optique. Tels furent ceux publiés : par Hillairet, dans les Archives ; par Andral, dans sa Clinique; par Mackensie, dans son Traité des maladies des yeux ; tel fut aussi un de ceux publiés par Gruveilhier. Mais si on songe que, sur un total de 35 cas, il n'y en a que 8 où les auteurs n'aient pas signalé une altération de la sensibilité visuelle ; si on songe que, même dans ces 8 cas, il y eut des modifications de la pupille qui pouvaient bien, à titre de phénomènes réflexes, traduire une altération de la sensibilité visuelle, trop faible pour attirer l'attention des malades, on est obligé de reconnaître qu'il y a là un ensemble suffisant pour justifier la localisation du centre visuel dans la couche optique. Beaucoup de vérités physiologiques des mieux établies laissent subsister autour d'elles un plus grand nombre d'exceptions à la règle générale.
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La cliDique ne nous fournit pas une démonstration aussi frappante relativement aux autres organes des sens. Ou n'a pas encore eu Toccasion de constater si la destruction du noyau postârieiff entraînait la perte de Touïe. Mais, dans robsenration de Mght, roule a été sigaalée comme étant souvent absente. Ces pertes momentanées de l'audition devaient correspondre aux périodes de congestions trop considérables et paralysantes qui venaient de temps en temps couper la permanence de l'état d'irritation d'où naisseiti les illusions d'optique dont nous allons parler. Un des malades de Lallemand fut brusquement atteint de surdité. Celui de Hunter présenta d'abord de l'obscurcissement de l'ouïe, qui fut bientôt sorri d'une surdité complète. Il fut le seul sujet cbez lequel on ait constaté en même temps la perte de l'odorat et du goût. Sans doute, ces faite forment une très-faible minorité. Mais il faut aussi tenir compte de la facilité avec laquelle les modifications de l'audition et surtout dE goût et de Todorat peuvent écbapper à l'attention du médecin.
Quant à la sensibilité générale, les preuves pathologiques de sa localisation centrale dans la couche optique sont moins rares. Ghei le malade de Faton, il y avait de l'hyperesthésie à gauche, la lésion siégeant à droite. Celui de Chaillou présentait une obtusion de la sensibilité adroite, avec lésion optique à gauche. Celui de 6arnier une perle complète de la sensibilité à gauche avec tubercule optique à droite. Un de ceux de Marcé, dont les deux couches étaient altérées, présentait une anesthésie générale. Un de ceux de Cruveilhier avait perdu la sensibilité à droite avec une hémorrhagie optique à gauche. Andral a aussi signalé l'aneslhésie. Le malade de Potain offrit cette singularité qu'il ne sentait les contacts qu'au bout d'un certain temps. M. Maisonneuve a rencontré un cas de tubercule de la couche optique gauche qui, pendant la vie, se traduisit par la perte de la sensibilité du côté droit. Un fait d'anesthésie se trouve encore consigné dans les archives de 1846. On peutdonc dire que la sensibilité générale s'est montrée altérée à peu près dans le tiers des cas ; et si le fait ne s'est pas présenté plus souvent, cela tient peut-être à ce que le centre du toucher se trouve dans les profondeurs de la couche optique et est, par conséquent, plus à l'abri de l'influence de tumeurs agissant sur la périphérie de ce renflement.
Du reste, si, suivant une autre marche et se plaçant à un point de vue plus général, on recherche, non plus si las maladies de la cou^
cbe optique paralysent la sensibilité générale, mais dans quelles circonstances l'anesthésie unilatérale se produit le plus souvent, on arrive encore à des résultats favorables à notre opinion. En effet, Gharcot, qui a beaucoup vu et qui a beaucoup scruté, reconnaît que presque toujours Thémi-anesthésie coïncide avec un(3 lésion grave de ia couche optique. De leur côté, Broadbent et Jackson n'hésitent pas à déclarer qu'il en est presque toujours ainsi. Pendant un assez grand nombre d*années, Yulpian a été seul à prétendre que la couche optique malade ne produisait Faneslhésie que parce que, dans son développement morbide, elle arrivait à comprimer la protubérance qui, pour lui, est le véritable centre de la sensibilité. Depuis, il s'est établi un nouveau courant d'idées auquel Gharcot lui-môme paraît porté à céder. Un médecin de Vienne, Tûrck, a publié un mémoire qui tend à démontrer que la paralysie du sentiment ne relève ni de la couche optique seule, ni du corps strié seul, mais de toute une région plus complexe, de laquelle font partie ces deux éminences. On voit, en effet, d'après les observations consignées dans ce mémoire, que rhémi-anesthésie a été liée à des lésions ayant envahi, à la fois ou isolément, la partie supérieure et externe de la couche optique, le troisième noyau de la partie extraventriculaire du corps strié, la partie supérieure de la capsule interne, la région correspondante de la couronne rayonnante et la substance blanche avoisinante du lobe postérieur du ceF^reau. Mais, au fond, quand on voit la facilité avec laquelle un épanchement sanguin se faisant dans l'encéphale peut retentir à la fois sur tous les points, môme les plus éloignés de cet organe, on ne peut s'empôcher de reconnaître que, dans toutes ces circonstances, le foyer apoplectique se trouvait tellement près de la couche optique, qu'elle devait forcément subir d'une manière tout à fait directe les conséquences de ce voisinage. Il n'y a donc rien là de bien embarrassant pour notre thèse. Malheureusement, il est des cas où la sejisibilité se montre respectée alors que la couche optique est détruite dans presque toute son étendue. Broadbent a déjà cherché à vaincre la difficulté en faisant observer qu'il doit en être pour la couche optique de môme que pour la substance grise de la moelle, dont elle n'est qu'un épanouissement. C'est celle-ci qui transmet les impressions apportées par les racines postérieures, et, dans ses lésions spontanées ou artificielles, il suffit qu'il reste un point intact capable de maintenir la continuité entre les parties situées au-des- B0U8 et au-dessus de l'altération pour que la transmission de toutes
les impressions continue à s'effectuer. Gharcot condamne rargomeot en disant qu'on ne peut pas établir de comparaison entre un conducteur et un centre nerveux ; qu'il ne s'agit plus ici de moyens de transmission, de continuité à maintenir à l'aide d'un isthme plus on moins considérable, mais bien d'un foyer servant de réceptacle à s'appropriant ce qu'il reçoit. La condamnation n'est peut-être pas sans appel, car la partie qui reste, quelque petite qu'elle soit, si elle est encore en communication avec la moelle, se trouve forcément rece-, voir toutes les impressions venant de tous les points du corps; et elle peut peut-être les apprécier, malgré son exiguïté. On pense encore avec un petit cerveau ; on pense moins bien, voilà tout. Peutêtre sent-on encore avec une couche optique réduite à sa plus simple expression ? On sent moins bien seulement.
Somme toute, on peut dire qu'avec les données actuelles de la science, il est rationnel de regarder là couche optique comme le centre le, plus élevé de la sensibilité, tant générale que spéciale, et de ne plus voir dans la protubérance que l'avanl-dernière étape du sensorium commune. Il est surtout une observation qui est de nature à entraîner les convictions dans ce sens. C'est celle que Lallemand a empruntée à Hunter, et dans laquelle on voit tous les organes des sens disparaître successivement au fur et à mesure que la destruction de la couche optique se complète. Il en est de mépae du cas cité par Treviranus. Il s'agit d'un enfant qui, dans les mômes conditions, perdit peu à peu la sensibilité générale, la vision, l'audition et le goût. L'odorat seul n'a pas été signalé comme ayant disparu, et encore on n'avait pas songé à s'assurer positivement de son existence.
Ce n'est pas seulement en paralysant les organes des sens que le^ maladies des couches optiques peuvent accuser leur existence. Elles peuvent aussi faire naître des hallucinations lorsqu'elles sont de nature inflammatoire, c'est-à-dire capables d'exalter le fonctionnement de ces centres nerveux. Un homme de cinquante ans, observé par Bright, présenta à l'autopsie une excavation remplie d'un liquide jaune-brun dans la couche optique gauche. 11 fut poursuivi pendant toute la durée de sa maladie par des illusions d'optique. Il lui semblait voir une multitude de personnes marchant avec activité. Il éprouvait en môme temps des hallucinations du toucher bien remarquables. Tous les objets lui paraissaient être de consistance onctueuse et gélatineuse. Un malade de Moutard-Martiu, atteint de tumeurs irritant les couches optiques, avait do fréquentes
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hallucinations. Un malade de Hunter, dont les couches optiques étaient intéressées par un fongus hématode, voyait une foule d'objets imaginaires. Ces faits semblent indiquer, tout au moins, que les couches optiques peuvent être pour quelque chose dans la production du phénomène hallucination. Moi, j'irai plus loin : je prétends qu'il n'y a pas d'hallucination sans leur intervention. Elles sont le piyot des hallucinations, comme le bulbe est celui des troubles resph*atoires, comme la protubérance est celui des maladies de la loco-* motion. C'est ce que je vais essayer d'établir^en étudiant le phénomène hallucination en lui-môme.
Hallucinations. — Marcé a défini très-justement les hallucinations : des sensations externes ou internes perçues par le malade en l'absence des excitants spéciaux destinés à agir sur nos sens. Elles diffèrent essentiellement d'un autre ordre de troubles sensoriels, auxquels on donne le nom dUllusions. Dans celles-ci le point de départ est une impression réelle ; il f 2l même à la suite perception dans toute l'acception du mot ; mais l'intelligence interprète mal l'impression reçue.
Tous les genres de sensibilité dont l'homme est doué peuvent être l'objet de phénomènes hallucinatoires ; mais la sensibilité auditive paraît se prêter plus que les autres à ces aberrations du mécanisme sensoriel normal, car les hallucinations de l'ouïe sont deux fois plus fréquentes que toutes les autres réunies. Il est vrai que, le plus souvent, elles conservent une forme toute primitive. Elles ne sont qu'ébauchées et consistent simplement en des bruits de soufflet ou de cloche. Toutefois elles se montrent fréquemment plus perfectionnées. Au lieu de bruit, ce sont des sons musicaux, ce sont même des concerts complets que l'halluciné entend. Elles prennent aussi la forme du langage parlé et se succèdent au point de simuler toute une conversation de longue durée. Elles affectent alors un tel caractère de réalité que les malades répondent et agissent contre les êtres imaginaires qu'ils croient entendre. Mais, dans ces deux dernières circonstances, on se trouve sur le terrain ou sur la frontière de la folie ou du délire; et l'élément psychique vient compliquer et môme dominer Félément purement sensoriel. Un fait remarquable et qui contribuera beaucoup à justifier notre théorie des hallucinations, c'est qu'il est des cas où le malade n'entend ces sqns imaginaires que d'une seule oreille.
Après les hallucinations de l'ouïe, celles qu'on rencontre le plus
souvent sont celles de la vue. Dans leur état rudimentaire, elles consistent simplement en des ombres, en des objets ou des personneB mal accusés. Ce sont des fantômes d'objets ou de personnes. Mais les images subjectives peuvent devenir tout aussi nettes que si elles puisaient leur origine dans la réalité. C'est au point qu'elles masquent les choses réelles et empochent les malades de le» apercevoir. Les hallucinations visuelles sont aussi susceptibles d& n'exister que pour un seul œil. Sous l'inQuence de l'état psychique , elles peuvent aussi s'enchaîner de façon à reproduire tous les tableaux d'une histoire très-élendue.
Les ballucinations de l'odorat et du goût sont beaucoup plus rares et fugaces. Les dernières, du reste, sont presque toujours liées à un état matériel des voies digestives et ont, par suite, une origine périphérique qui équivaut presque à une origine extrinsèque. La sensibilité générale prête aussi à des déviations du môme genra Beaucoup d'individus se montrent convaincus qu'on vient de les pincer ou de les piquer, ou que des animaux courent entre leurs vêtements et leur peau. Souvent ce sont des secoussesque lemalade croit éprouver et qu'il attribue à une influence électrique; oubiea encore ce sontdes sensations de déplacement qui apparaissent. La sensibilité des viscères eux-mêmes peut s'exalter au point d'engendrer des hallucinations bizarres par les déductions intellectuelles qu'elles produisent. Elles font croire à l'existence d'un dessèchement du cerveau, d'un racornissement des nerfs, d'une torsion des intestins, etc.
Si, en dehors de tovte idée théorique, on examine les circonstances qui peuvent favoriser le développement des hallucinations, on est obligé de reconnaître l'efficacité de certaines conditions morales, telles que la frayeur, les remords, la superstition. Mais ce n'est généralement là qu'un des éléments de production. Les causes réellement efficientes sont ordinairement d'ordre physique. La plupart des maladies matérielles de l'encéphale peuvent les engendrer. Elles font souvent partie des prodromes des apoplexies cérébrales. Un simple état congestif du cerveau suffit pour en produire. Elles peuvent entrer dans la symptomatologie des pyrexies et de toutes les maladies de nature inflammatoire. 11 suffit d'un petit mouvement fébrile pour leur donner lieu. Elles sont un épiphénomène fréquent de l'hystérie, de la chlorose et surtout de l'épilepsie. Certaines substances paraissent douées de la propriété de les déterminer par intoxi'
cation. Telles sonl le plomb, Toxyde blanc d'arsenic, le protoxyde d'azole, l'acide carbonique, le camphre, la noix vomique, le sulfate de quinine, la digitale, principalement la jusquiame, la belladone, le datura stramonium, la mandragore, que les sorciers mettaient autrefois à profit, le baschich, l'alcool, l'opium et le. café. La nature des hallucinations paraît môme être en rapport avec celle des substances provocatrices, du moins pour quelques-unes. C'est ainsi que les boissons alcooliques et les solanées vireuses produisent presque toujours des hallucinations tristes, des images effrayantes ou d'animaux immondes. Le protoxyde d'azote et l'opium, au contraire, engendrent des hallucinations agréables. Le baschich a surtout celte propriété. « 11 ouvre, dit Brierre de Boismont, à l'imagi- « nation des théâtres immenses où se jouent les scènes les plus • variées. Des heures entières s'écoulent à contempler ces tableaux. « Sous leur influence, l'esprit semble se débarrasser de son enve- « loppe terrestre, avoir une vie nouvelle et ne plus connaître de « homes à soi; pouvoir de créer. » Il arrive môme à produire une rentable folie, passagère, mais complète : Moreau a eu l'ingénieuse Wée d'étudier expérimentalement par ce moyen le mécanisme de 'aliénation mentale.
Une influence tout aussi incontestable que les précédentes est ^Ue des causes débilitantes, comme Tanémie, les hémorrhagies ^otidantes, les pertes séminales, l'inanition. Cette dernière cause, ^i^t les effets ont été surtout très-marqués chez les naufragés de •Méduse, est môme sanctionnée depuis longtemps par l'observa- >>> du vulgaire. Le public ne manque pas de se rassurer en pré- ^oe du délire et des hallucinations d'un malade en disant: « C'est il a le cerveau vide. » Enfin, un fait important au point de vue mécanisme, c'est que l'état intermédiaire entre la veille et le meil favorise considérablement le développement des hallucinas. C'est au moment où les sens vont briser avec le monde exté* ^r qu'elles apparaissent en foule. Il en est de môme, mais à un ^îndre degré, au moment où les sens vont s'ouvrir d'une manière ^male aux impressions venues du dehors.
Clomment et dans quelle partie ces singuliers phénomènes pren- >^t-ils naissance ? Est-ce dans les organes des sens eux-mêmes ? H-ce dans les parties de l'encéphale qui sont affectées à la sensibit^? Est-ce danô le centre intellectuel lui-môme, et doit-on voir en •\iz des actes de nature psychique et non de nature sensorielle? Ce
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sont là trois solutions possibles et qui, toutes trois, ont trouvé des partisans.
Darwin et FoYilIe attribuent les hallucinations à des alt^ations des organes des sens eux-mêmes. Ils se basent sur ce qu'on peut, en irritant d'une façon quelconque la rétine et le nerf optique, provoquer des sensations de lumière tout à fait subjectives ; sur ce qu'il suffit de comprimer l'ensemble de l'œil pour provoquer ces images mécaniques qui ont reçu le nom de phosphènes ; sur ce que les congestions et les inflammations des membranes du globe oculaire donnent lieu à des impressions d'éclairs ; sur ce que toutes les maladies capables d'irriter l'oreille interne ou le nerf acoustique déterminent aussi des sensations de sons ; enfin sur ce que les halludiur tions peuvent rester limitées à un seul œil ou à une seule oreille. Ds ont négligé ou méconnu un argument peut-être plus puissant encore, c'est que, cbez des hallucinés de la vue, si on détruit le parallélisme des axes visuels à l'aide du doigt, ils voient aussi double l'objet imaginaire. Évidemment, ici on ne déplace que l'œil lui-même, ce n'est que par lui qu'on détruit l'harmonie des points identiques.
Bergmann de Hildesheim, Yirchow, Griesinger, Luys, voient dans les hallucinations l'œuvre des centres sensitifs eux-mêmes, plutdt que celle dé leurs appareils périphériques. Le premier semble même se complaire dans les détails plus qu'hypothétiques de s^ théorie. Selon lui, elles seraient dues à un état d'éréthisme, d'hyperesthésie de la partie de l'encéphale où tous les nerfs des sens viendraient prendre leur origine la plus élevée, la plus réelle. Ces origines se grouperaient autour des parois des ventricules qui, dans le mécar nisme des perceptions, joueraient le rôle d'une table résonnante. Les hallucinations de la vue seraient la conséquence de l'irritation spéciale des fibres nerveuses qui composent la paroi interne du ventricule moyen. Celles de l'ouïe auraient pour siège les parois do 4* ventricule. Griesinger, qui s'engage à peu près dans la même voie, place ces foyers d'hallucinations en partie dans le 4* ventricule, en partie dans son voisinage. Virchow est peut être moins explicite, mais il penche évidemment pour une localisation dans les centres sensoriels, comme l'indique ce lambeau de texte que je tiens à tous communiquer, parce qu'il explique bien comment les hallucinatioi peuvent acquérir la puissance de la réalité : » Voir n'est pas enco; « penser; mais la pensée peut être produite, occasionnée par Ist « vision, que celle-ci ait lieu par Tœil ou par l'érection des organes
« de la sensibilité, comme par l'emploi de narcotiques ou d'autres « substances excitantes. Les opérations de la pensée se produisent fi de la même manière dans les deux cas, dans la sensation objec- I tive et dans la sensation subjective, puisque l'une et l'autre, quoi- « qu'elles soient d'origine différente, possèdent cependant la même « réalité interne. Aussi arrive-t-il tous les jours que le yisionnaire « altache à ses visions subjectives la même foi qu'à sa vue objec- « tive. Quant à Luys, sa localisation est des plus franches et est la conséquence toute naturelle de ses vues sur la physiologie et la pathologie de la couche optique. C'est ce renflement nerveux qui traduit par une image sentie les ébranlements que les ondes lumineuses font éprouver à la rétine; par un son, les vibrations communiquées au labyrinthe membraneux. C'est encore lui qui doit donner naissance aux mêmes sensations lorsqu'elles apparaissent sans le concours de ces mouvements moléculaires périphériques. Il suffit pour cela que ses propres éléments entrent spontanément en ébranlement, par suite d'un état morbide. Les hallucinations visuelles traduisent la surexcitation du noyau moyen; les auditives, du noyau postérieur ; les tactiles, du noyau central. Foville appartient encore en gartie à la même école, car il ne nie qu'une chose, c'est la nature intellectuelle du phénomène. Mais il reconnaît que la cause peut aussi bien siéger dans les centres sensitifs que dans les organes des sens. 11 attribue même au cervelet la plupart des hallucinations auditives. Il dit avoir trouvé des adhérences de la surface du cervelet avec les méninges chez des individus atteints de ce genre d'hallucination.
Esquirol ne voit dans les hallucinations qu'une aberration de l'intelligence s'appliquant à l'exercice des sensations, mais pour laquelle l'intervention des appareils sensoriels n'est pas nécessaire et n'a même jamais lieu. Elles constituent, en un mot, un trouble psychique et non un trouble sensoriel. 11 s'appuie surtout sur ce que les sourds et les aveugles peuvent avoir des hallucinations tout aussi hien que ceux qui voient et qui enteudent. Falret admet aussi pour ce phénomène ime nature tout intellectuelle. Il fait remarquer que l'irritation des nerfs sensitifs peut bien produire une vague impression de lumière, mais qu'elle ne fait pas voir des images complètes d'ohjets avec reproduction de leur couleur et de leur véritable forme; que les hallucinations varient à l'infini, suivant les idées et les préoccupations du malade. Restant en plein dans le domaine de
poiNCAftÉ. — 2* édit. II. — 14
la psychologie, il fait de rhallucination une maladie de la facolt&. imagination, dans laquelle les autres facultés figureraient toutefoie au second plan. Voici môme comme il en comprend la généalogie « La mémoire entre d'abord en action et fournit les matériaiuc « L'imagination les colore. Les souvenirs sont transformés en imag^ « et ces images sont refoulées dans le monde extérieur. L'image i^ « tant de vigueur que parce que la volonté est comme anéantie. « faut en outre que le jugement soit altéré. » *
On comprend que toutes ces interprétations aient pu être mises ei avant et aient pu être soutenues avec des chances de succès, or toutes reposent sur des faits qui sont vrais et sur des raisonnement qui sont justes. Elles n'ont qu'un tort, c'est de ne pas embrasser toos les cas possibles et de ne pas tenir compte de l'enchaînement p se retrouve dans les détails de presque tous les phénomènes vitaoï. Un mouvement volontaire commence par un ébranlement qui, lé dans la couche corticale du cerveau, se propage jusqu'aux muscles à travers les centres locomoteurs et les nerfs moteurs. C'est en passant par cette longue filière qu'il peut devenir d'un ordre tout à fai-^ mécanique, après avoir été, à son origine, d'ordre purement psr— chique. Qu'un élément quelconque de cette longue chaîne vienne ^ s'altérer, le produit ultime, c'est-à-dire le mouvement, setrour^ compromis, quelle que soit la situation de cet élément. Seulement^ le trouble moteur est d'autant plus considérable que le rouage qi!fait défaut a une plus grande importance. De même dans l'exercice normal des sens, l'impression périphérique ne donne naissance à un-^ sensation complète qu'autant que l'ébranlement a parcouru toute 1^ chaîne d'agents affectés à chacun des organes des sens. Après ayoi^ été recueilli par la rétine ou le labyrinthe, où il rencontre des condi-^ tions d'introduction qui ne se retrouvent nulle part ailleurs, il s^ propage dans les nerfs optique ou acoustique en se modifiant ou ne^ se modifiant pas. Il arrive dans la couche optique où s'opère une élaboration tellement considérable, que, dès lors, ce qui n'était qu'on ébranlement presque mécanique, devient une perception caractéris- tique; puis, dépassant ce centre d'un ordre déjà si vital, il va se^ spiritualiser dans la couche corticale du cerveau. A ce moment seu-' leijient, l'œuvre est achevée. La vibration du début est devenue un^ notion, une idée, une connaissance complète. De même aussi, toutes les fois qu'il y a une cause de trouble dans l'une de ces étapes, 1^mécanisme se trouve troublé dans son ensemble, et lorsqu'il y ^
particulièrement excitatioD, une hallucination peut prendre naissance n'importe en quel point de ce trajet. Voilà pourquoi les altérations de Toeil, conyne celles du nerf optique, comme celles de la couche optique, conmie celles du cerveau, peuvent également donner lieu à des hallucinations. Mais elles supposent toujours la mise en jeu de toutes les parties situées au delà du point directement lésé. Celui-ci ne fournit jamais que le genre de travail qu'il est chargé d'accomplir, le phénomène s'achève et se complète plus loin. La rétine et le nerf optique ne peuvent engendrer une hallucination qu'à la condition de trouver le complément de leur fonctionnement erroné dans la couche optique et le cerveau. Le nerf optique se rattacherait-il directement à la couche corticale, sans l'intermédiaire de la couche optique, que le cerveau n'aurait jamais l'idée de la forme et de la couleur des ob^ets^ parce que la couche optique a seule qualité pour produire les perceptions voulues. Dans ce cas, la sensation et l'hallucination seraient impossibles. Mais la couche optique et le cerveau, en raison même de leur fonctionnement, peuvent produire le phénomène sans le concours de la rétine et du nerf. Quand ils entrent en activité, ces deux organes donnent toujours le même produit, que leur travail ait été précédé ou non des actes préparatoires qui, normalement, ouvrent la marche. Comme ce produit représente les deux dernières phases de la fonction sensorielle, celle-ci se trouve tout aussi bien parachevée et l'hallucination est tout aussi complète que si tous les rouages avaient été mis en jeu.
Toutefois, pour qu'il en puisse être ainsi, il faut que, pendant une certaine période de l'existence, l'œil, la couche optique et le cerveau se soient fait mutuellement leur éducation. Alors seulement, chacun de ces organes peut produire d'une manière isolée le travail qui lui est propre. Alors seulement, la couche optique peut reproduire spontanément une image complète qui y a été gravée antérieurement. Alors seulement, le cerveau peut avoir l'idée d'un objet sans en sentir la figure. Alors seulement, la couche optique et le cerveau peuvent se passer de l'organe propre des sens et de leurs excitants spéciaux, dans la production des hallucinations. Une fois ce travail commun appris, ces organes répercutent réciproquement leurs ébranlements et sollicitent mutuellement leur mise en scène, chacun conservant son travail particulier. Je pense qu'un aveugle de ï^aissance ne doit pas avoir d'hallucinations visuelles dans l'accep- ^on du mot, ou tout au moins il ne doit en avo)r que d'informes ou
d'iDvraisemblables. Il faut éTldemment chez lui que son imagination Tienne prêter une forme aux ébranlements qui peuvent nattie spontanément dans ses couches optiques ; et son imagination n'a jamais été éclairée par des données exactes, vu rinsuffisance des autres sens.
Si, pour la production des hallucinations, la couche optique et le cerveau peuvent au besoin se passer des organes des sens et des nerfs sensoriels, Tintervenlion simultanée du centre intellectuel et du centre sensitif est tout à fait indispensable. Dans les sensatioDS subjectives comme dans les sensations objectives, leur travail est inséparable. 11 faut absolument que le travail cérébral réveille Fimagc optique, ou que l'image optique réveille l'idée qui s'y rattache. Il faut absolument que les deux centres vibrent en môme temps, qoe ce soit l'un ou l'autre qui commence. Ce n'est qu'à cette condition qu'une sensation ou une hallucination peuvent être réellement conscientes. La couche optique parachève ou crée bien la statue, mais celle-ci n'est animée et n'acquiert son droit d'existence qu'après l'intervention du cerveau. On ne comprend pas plus l'hallucination sans le couronnement intellectuel qu'on ne comprend la sensation efficace et devenue propriété sans conception. Un idiot, un dément D'onl point ou ont peu d'hallucinations, parce que l'élément intellectuel manque. Elles sont plutôt le lot des fous, dont l'intelligence est surexcitée et déviée. D'un autre côté, le cerveau sans la couche optique serait tout aussi incapable de procurer de véritables haltacinatlons. L'intelligence, dépourvue de son centre de sensibilité, pourrait tout au plus se figurer les objets auxquels elle penserait, à titre de souvenir vague ; mais elle ne pourrait pas les voir avec la conviction de leur existence, comme cela a lieu dans les hallucinations. Dans l'exercice des sensations réelles et imaginaires, le cerveau et la couche optique représentent donc deux ouvriers rivés l'un à l'autre. C'est pourquoi Topinion mixte, qui compte le plus de partisans et qui veut que les hallucinations soient à la fois intellectuelles et sensorielles, est bien certainement l'expression de la vérité. Mais, dans ce travail en commun, chacun de ces deux ouvriers peut prendre l'initiative. Tantôt c'est l'intelligence en délire qui va ébranler les cellules de la couche optique et y provoquer la formation d'images ou de sons en rapport avec l'idée conçue par l'initiative des cellules intellectuelles. Tantôt, au contraire, ce sont les couches optiques qui, se trouvant dans un état de grande surexcitation,
créent spontanément une sensatioD erronée, et qui provoquent ultérieurement le ceiTeau à engendrer une idée délirante en rapport avec cette sensation. G* est à ce titre seulement, uniquement en raison du point de départ, qu'il y a lieu d'accepter la division, établie par d'autres auteurs, en hallucinations sensorielles et en hallucinations intellectuelles.
Quoique l'intervention cérébrale soit indispensable dans tous les cas, la couche optique n'en doit pas moins être considérée comme Tagent principal et spécial des hallucinations, même quand la cause première siège dans le cerveau ou dans les organes des sens ; puisqu'en définitive c'est elle seule qui fait véritablement la sensation, la partie sensorielle du phéDomène. C'est le genre du travail de la couche optique qui donne à ce phénomène son cachet particulier. 8ans elle il n'y aurait jamais que des dl)errations intellectuelles sans substratum sensoriel, qui n'auraient, pour ainsi dire, qu'un caractère abstrait. Tout ce qui peut se passer avant la couche optique ne constitue qu'un apport qui peut ne pas exister; tout ce qui se passe après n'en est qu'une émanation indispensable. Voilà pourquoi j'ai cru devoir rogardçr la couche optique comme le pivot du phénomène hallucination.
Avec cette manière d'envisager le mécanisme des hallucinations, on s'explique beaucoup mieux tous les faits sans avoir à laisser des exceptions. On s'expUque, entre autres, ceux sur lesquels Esquirol 8*était appuyé pour considérer les hallucinations comme des phénomènes purement intellectuels. Cet aliéniste parle, en effet, d'un jeune homme aveugle, qui fut toute sa vie tourmenté par des hallucinations de la vue et chez lequel on constata une atrophie complète des nerfs optiques, depuis le chiasma jusqu'au globe oculaire. Or, tout justement, ce dont Esquirol n'a pas tenu compte, il restait d'intact non-seulement le cerveau, mais encore les couches optiques. Il cite aussi deux femines sourdes qui n'avaient d'autres manifestations délirantes que d'entendre diverses personnes avec lesquelles elles conversaient nuit et'jour. Chez elles aussi la lésion restait limitée au labyrinthe et au nerf acoustique, et elle avait respecté la couche optique. On s'explique, tout aussi bien qu'avec l'idée de Darwin et de Foville, la possibilité d'hallucinations n'existant que d'un seul côté, puisqu'il y a deux couches optiques distinctes, comme il y a deux yeux et deux oreilles distincts. Sans l'intervention indispensable de la couche optique et avec l'idée d'une origine intellectuelle, on
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ne comprendrait pas l'existence d'ballucinatioQs nettement unilatérales. Car une déviation de Tintelligence, du moment où elle porterait sur une croyance sensorielle, devrait s'appliquer égalemeût aux deux yeux. On s'explique, aussi bien qu'avec l'opinion deFalret et d'Esquirol, l'association qui peut s'établir entre les hallucinations visuelles et auditives ou autres, association qu'on comprendrait beaucoup moins avec la localisation de Darwin. Si Fintelligence en délire peut frapper à son gré, tantôt un seul sens, tantôt plusieurs, tantôt tous à la fois, une irritation née dans un des noyaux delà couche optique peut, avec tout autant de facilité, se propager aux autres noyaux sensoriels, puisqu'ils se touchent tous. Avec la puissance centrale que nous avons accordée au cerveau et à la couche optique, on s'explique ces cas où les hallucinations ont besoin d'être provoquées par l'audition d'un bruit ou par un ébranlement lumineux quelconque, quoiqu'elles ne soient nullement ni le son, ni l'image perçus. Elles sont ce que les fait le travail morbide de l'encéphale. L'objet extérieur ne fournit que la terre glaise ; c'est le centre de perceptivité et l'intelligence qui la moulent. Il n'y a qu'un fait embaiTassant, c'est celui de la diplopie qu'on peut produire artificiellement pour les hallucinations comme pour les sensations objectives. Mais il faudrait d'abord rechercher si le fait est général ou s'il n'a été constaté que chez les individus dont l'œil était lui-même la cause première des hallucinations. Peut-être aussi la couche optique correspondante à l'œil pressé, donne-t-elle, par consensvs avec sa congénère, la forme de l'objet imaginaire à l'ébranlement qui est provoqué par la pression et qui est subi par des cellules non homologues avec celles qui vibrent spontanément de l'autre côté ? D'ailleurs, je crois fermement que, quand un nerf sensitif est irrité en un point quelconque de son trajet, il s'établit un courant vibratoire, non-seulement vers le centre, mais encore vers la périphérie. 11 s'établit comme une série d'oscillations qui font qoe Tépanouissement périphérique intervient dans le mécanisme général, comme s'il avait été directement touché. Ce mécanisme se trouve, pour ainsi dire, ramené à l'état naturel, et c'est peut-être en raison même de cette intervention indirecte que la diplopie peut être produite dans l'hallucination visuelle.
Nous pourrions nous appuyer sur un précédent et établir ici une physiologie pathologique spéciale de la couche optique. Car Luys voit, avant tout, dans l'hystérie, une maladive du sensorium cm-
mune et, par conséquent, de ce centre nerveux. Mais les troubles de la sensibilité ne sont qu'une des faces de Thystérie, qui met aussi en jeu les centres locomoteurs et les centres intellectuels. Tout en reconnaissant, avec cet auteur, que les modifications de la sensibilité peuvent être le point de départ de tous ces phénomènes de natures si diverses ; tout en reconnaissant, par conséquent, que, rationnellement, il y a lieu de rapporter à la couche optique l'histoire de Thystérie, je crois cependant devoir, dans un but pratique, renvoyer cette étude à la physiologie pathologique spéciale du cerveau, parce qu'alors nous serons plus à même d'interpréter le mécanisme des troubles intellectuels qui sont si fréquents dans cette affection.
G0BP8*STBIÉS.
Gonstltatlon anatomlqaé.
Le corps strié forme avec la couche optique ce qu'on a appelé le noyau de V encéphale, qui est comme un trait d'union entre le cerveau et tout ce qui est au-dessous de lui, entre l'intelligence et les moyens d'action. C'est en eJQfet vers ce noyau que convergent toutes les fibres qui viennent de la moelle, du bulbe, de la protubérance et du cervelet par l'intermédiaire des pédoncules cérébraux, et c'est de ce noyau que partent de nouvelles fibres, qui vont en divergeant se distribuer à tous les points de la calotte grise cérébrale. D'une manière schématique, on pourrait comparer l'ensemble de l'axe cérébro-spinal à deux éventails étalés ayant leilrs bords convexes tournés en sens opposés, et se touchant par les deux extrémités angulaires, qui représentent les centres où aboutissent leurs rayons. Tout, dans cet axe, converge vers ce noyau, ce qui est au-dessous comme ce qui est au-dessus. De là est venue à Luys l'idée trèsheureuse d'admettre deux systèmes convergents de fibres nerveuses: le système convergent supérieur, représenté par les fibres qui vont de la couche corticale du cerveau vers cette masse grise formée par le corps strié et la couche optique ; et le système convergent inférieur, représenté par les pédoncules cérébraux, qui résument tout ce qui vient de la moelle, du bulbe, de la protubérance et du cervelet. La plupart des fibres de ce dernier système vont se perdre dans le corps strié, en rasant la couche optique. Quelques-unes paraissent se terminer dans ce second renflement. La répartition sem-
3t6 PHTSIOLOGIB
blese faire d'une manière ÎDverse pour les fibres du système coDietgent supérieur. La couche optique en reçoit plus que le corps stiié; celles qui sont destinées à ce dernier centre sont accolées d'une manière intime aux régions externes et inférieures de la conche optique, fait qui contribue à nous expliquer pourquoi nous avoiii rencontré des troubles du mouvement dans les maladies de cet organe sensitif.
Considéré en lui-même, le corps strié représente on ellipsoïde placé en debors et en avant de la couche optique. A l'œU, il oEie trois régions parfaitement distinctes : l'une supérieure, qui a reçn le nom de noyau intra-venlriculaire , parce qu'elle fait, comme la coucbe optique, partie des parois du ventricule latéral dans lequel elle fait une saillie à surface libre. Lorsqu'on incise ce noyau supérieur, on voit que la substance grise est zébrée par des faiaceani de fibres blanches. C'est à cette disposition que le corps strié doit son nom ; une autre, inférieure, qui prend le nom de noyau extravenlriculaire, et qui reçoit plus directement les fibres du pédoncule cérébral. Entre ces deux noyaux, où domine de beaucoup la substance grise, se trouve une troisième région qui, par son aspect i l'œil nu, semble être formée à peu près exclusivement de substance blanche. Elle est appelée double centre demi-circulaire.
La substance grise des corps striés a quelque chose de particulier.
Fig. 46.
i. C<[1dI«i de 1> ooncbe opiique.
Elle est d'une teinte plus foncée que celle de la couclie corticale dn cerveau. Elle est d'un rouge sombre, ce qui tient à sa plus grande richesse en vaisseaux capillaires. Pour la même raison, elle est aussi
plus molle. La différence est encore plus grande quand la comparaison s'établit avec la substance grise de la couche optique. C'est sans doute à cette plus grande vascularisation et à cette plus grande mollesse que le corps strié doit de s'altérer facilement. Au microscope, on y rencontre deux espèces de cellules, des grosses et des petites. Les premières sont généralement ovoïdes, de coloration jaunâtre, .pourvues d'un noyau volumineux. Elles ont des prolongements multiples et mesurent en moyenne 0°,05 de diamètre. Les secondes sont cinq fois plus petites. On dirait de simples noyaux. Elles semblent se greffer sur les prolongements des grosses cellules ou plutôt sur les fibres qui s'abouchent avec eux. Cet ensemble donne à la préparation microscopique quelque chose de tout à fait caractéristique.
Physiologie normale.
Le corps strié est complètement insensible ; il n'y a' aucune dissidence à cet égard, il est aussi inexcitable (1), mais on n'est pas pour cela autorisé à en conclure que cet organe n'est point affecté au mouvement, car il est peut-être d'une nature telle, qu'il n'obéit qu'aux incitations venues du cerveau. ViUis a le premier songé à lui assigner un rôle spécial. S'appuyant sur des faits pathologiques et des faits d'anatomie comparée mal interprétés, il le présente comme étant un centre de sensibilité générale. Mais, en anatomie comme en physiologie expérimentale, tout concourt à faire rejeter cette idée. Les animaux auxquels on a enlevé les corps striés sentent non-seulement toutes les causes de douleur, mais même le moindre contact. Ghaussier y a depuis localisé la sensibilité olfactive, uniquement parce qu'il avait trouvé une altération de cet organe chez un individu qui avait perdu l'odorat. 11 s'en est laissé imposer, bien certainement, par une simple coïncidence. Car ce fait est resté isolé et ne se trouve confirmé ni par les vivisections, ni par les dissections.
L'opinion qui considère le corps strié comme un organe du mouvement a compté jusqu'à ce jour un plus grand nombre de partisans, entre autres, Magendie, Serres, Tood, Garpenter, Luys, etc. ; mais tous ne comprennent pas de la même façon les attributions spéciales de cet organe dans l'exercice de la motilité. Je crois vous
(1) D'après Ferrier, rélectrisation du corps strié produirait un pleurothotonos trèsrigide avec rapprochement des extrémités et prédominance des fléchisseurs sur les extenseurs. (Loe. eitat.)
avoir déjà dit que Magendie admettait, chez les mammifères et cbes l'homme, l'existence de deux forces intérieures opposées, tendantà pousser le corps, Tune en avant, l'autre en arrière. Il plaçait la première dans le cervelet et la seconde dans les corps striés. A l'état normal, ces deux forces se contre-balanceraient mutuellement. Mais du moment où l'une d'elles serait supprimée, il en résulterait des impulsions irrésistibles soit en avant, soit en arrière : en avant, lorsqu'il y aurait eu ablation des corps striés; en arrière, lorsqu'on aurait enlevé le cervelet. Dans ses Leçons sur le système nerveux se trouve consignée (tome I", p. 281) la relation d'un chien qui, après l'ablation des corps striés, était difQcile à maintenir, tant la propulsion était intense ; et qui, une fois abandonné, se précipita devant lui et alla sauter à la figure de l'un des aides. Au cas particulier, je trouve la conclusion un peu illusoire. L'animal venait d'être mutilé; il éprouvait un besoin de vengeance, et quand on marche sur un ennemi, on ne lui tourne généralement pas le dos. Du reste, Longet, Schiff, Lafargue ont maintes fois répété les expériences de Magendie en se plaçant dans les conditions indiquées par lui, et ils n'ont jamais vu cette propulsion.
Serres, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, attribuait aux couches optiques la motilité des membres thoraciques, et aux corps striés celle des membres abdominaux. 11 a fait, sur les animaux, les expériences corollaires de celles que je vous ai déjà mentionnées à propos de la couche optique. Il incisait les corps striés, en comprenant les lobes cérébraux eux-mômes, et il obtenait la paralysie exclusive des pattes de derrière. Les expériences faites depuis et la pathologie ont infirmé cette manière de voir. Tood, Garpenter, Luys en ont fait un centre de motilité générale s'appliquant à toutes les parties du corps, la couche optique étant, au contraire, le centre général de toutes les sensibilités. Vulpian a cherché à affaiblir cette assertion, qui, du reste, s'appuyait surtout sur ce que les fibres de l'étage inférieur du pédoncule cérébral se rendaient dans le corps strié, en faisant observer que l'animal privé de ce centre nerveux exécute encore les actes de la locomotion. C'est incontestable; mais il n'en est pas moins vrai que, lorsqu'il a encore les corps striés, la locomotion revôt un caractère de spontanéité qu'on ne retrouve plus avec la protubérance seule. Dans l'exercice de la motilité volontaire, le corps strié n'est plus un agent créateur comparable à la protubérance, au cervelet, aux cornes antérieures de la moelle. Ce n'est plus de la
force mécanique qu'il développe. Il est rintermédiaire indispensable entre le cen-eau et les autres centres locomoteurs. Il applique à ceuxci les déterminations de la volonté. Il est l'archet avec lequel Tartiste peut commander à son instrument. Gomme l'a dit Luys : « C'est « un terrain neutre dans lequel le stimulus de la volition, émané des « régions périphériques cérébrales, se dissémine tout d'abord pour « entrer en conflit avec les fibres spinales et provoquer immédiatement « la réaction secondaire des diverses espèces de cellules motrices de « Taxe spinal. » C'est en ce sens que j'accorde volontiers au corps strié une intervention dans les mouvements, en limitant mes moyens de contrôle aux données de l'anatomie et de la physiologie expérimentale, et en attendant que la pathologie ait parlé à son tour. J'ajouterai en outre que M. Fournie annonce qu'il est arrivé à constater, par son procédé expérimental, les vues de Tood, de Carpenter et de Luys sur les corps striés ainsi que sur les couches optiques (1).
Physiologie pathologique générale.
Troubles du mouvement. — Un homme de la valeur de Serres ne pouvait mettre tant d'ardeur à défendre la solution indiquée par lui, que parce que le hasard lui avait fait rencontrer des cas cliniques capables de confirmer les résultats de ses vivisections, et de servir de complément à ceux que jious avons relatés dans l'étude des couches optiques. C'est ainsi qu'il cite: 1* un peintre en bâtiment qui eut la jambe gauche paralysée, seule, et qui, à l'autopsie, présenta une injection du demi-centre ovale et un foyer sanguin correspondant à la partie antérieure et latérale du corps strié ; 2° une femme qui, paralysée d'abord d'une seule jambe et ensuite des deux, avait un ramollissement des deux corps striés. Mais ni dans l'une, ni dans l'autre de ces observations, les corps striés ne se trouvaient détruits dans toute leur étendue, et un heureuxhasarda voulu, sans doute, que ce soient tout justement les parties préposées à l'innervation des membres inférieurs qui soient compromises. D'ailleurs,
(1) Carville et Dnret, ayant réussi à enlever le noyau caudé, ont observé une hémiplégie du côté opposé. — Nothnagel ayant excité le corps strié par l'injection d'une goutte d'acide chromique, a provoqué des mouvements coordonnés de locomotion de pins en pluB rapides, avec conservation de la direction volontaire. (Virchow*s Archiv /. path. Anat, u. Phys., vol. LVII et LVIII.) — Suivant Danilewsky, l'excitation du corps strié produit une accélération des battements du cœur et rend la respiration plus profonde. {PJlûger' s Archiv. Bd. XI, 1875, p. 12â-18S.)
chez le premier malade, un des bras se trouvait notablement affaibli. En tout cas, ces deux faits perdent la valeur que leur a prêtée Serres, en présence d'autres qui montrent que, dans les maladies des corps striés, la paralysie peut atteindre tout un côté du corps, ou indifféremment, soit les membres Ihoraciques, soit les membres abdominaux. Dans la Clinique d'Andral, il n'y a que trois cas de lésions bien localisées dans le corps strié, et dans tous il eut une hémiplégie complète. Chez deux de ces malades, la lésion a consisté en un foyer apoplectique, et chez le troisième en un ramollissement. On peut placer à côté de ces faits celui que le docteur Golom bel a communiqué à Luys. Ici encore il y eut paralysie complète du mouvement d'un côté, due à une hémorrhagie siégeant dans la substance grise du noyau extraventriculaire. J'hésite à mettre à profit les observations contenues dans le Mémoire de Tûrck; car, la plupart du temps, les altérations n'y font que graviter autour du corps strié. Cependant, dans les observations n*^ 2 et 4, Thémiplégie complète a coïncidé avec des lésions tellement rapprochées, qu'il est évident qu'à un moment donné elles ont dû exercer une compression considérable sur ce centre. Quant à la première, où la queue seule du corps strié se trouvait compromise, il n'y eut, comme dans les cas de Serres, qu'un des membres abdominaux paralysé. Enfin, dans la troisième, l'hémorrhagie était tellement éloignée, qu'elle rentrait dans les cas d'apoplexie du cerveau proprement dit.
Mesnet a vu un cas d'entraînement latéral chez un homme dont le corps strié droit était comprimé et refoulé par une tumeur fibreuse. Il pouvait mouvoir volontairement tous ses membres ; il pouvait marcher, mais il était toujours entraîné vers la droite. De plus, il avait de fréquents accès épileptiformes. Il est probable que cette tumeur, qui n'avait fait que refouler le corps strié, était plutôt pour lui une cause d'irritation qu'une cause de paralysie. Un fait à rapprocher de celui de Mesnet, parce qu'il indique comme lui que, dans les maladies capables de surexciter momentanément le fonctionnement des corps striés, le rôle moteur de ce centre se trahit par des signes d'exaltation musculaire, c'est celui de Jeffrey. Il s'agit de trismus, de contractures de lavant-bras et du petit doigt, de mouvements choréiques des deux membres supérieurs qui furent la principale expression syraptomatique de l'existence, dans les deux corps striés, d'un' foyer central de ramollissement inflammatoire ayant le volume d'une amande.
Quand on a en vue uniquement la vérité, on doit accueillir les faits exceptionnels aussi bien que les faits qui rentrent dans la règle générale, quelque embarrassants qulls puissent être. C'est pourquoi je dois mettre en regard des observations qui précèdent celle de Mal- 1er. Elle est relative à une tumeur fibreuse du corps pituitaire, qui, par voisinage, avait presque entièrement détruit les corps striés et les couches optiques. La sensibilité et la motilité ne se montrèrent altérées nulle part. Notez toutefois qu'il s'agit d'une tumeur, c'est-àdire d'une de ces productions morbides qui grandissent avec une extrême lenteur ; qui refoulent peu à peu les parties voisines, les étaient, les amincissent, mais n'annihilent pas complètement leur fonctionnement. 11 ne faut donc pas s'exagérer la portée de cette observation.
Une chose doit vous étonner. Messieurs : en parlant de la coloration et de la consistance de la substance grise des corps striés, j'ai fait observer que les conditions particulières qu'ils offraient à cet égard étaient de nature à expliquer la fréquence de leurs maladies. Et cependant je viens de vous en signaler à peine quelques cas, tandis que, pour les couches optiques, j'ai pu citer un grand nombre d'exemples favorables à la thèse que je soutenais. C'est qu'en effet, ici plus que jamais, il y a lieu de regretter le zèle avec lequel on évite les autopsies; je ne dirai pas en ville, où elles sont à peu près impossibles, mais môme dans les hôpitaux. Ce n'est guère que dans ceux affectés à l'enseignement qu'on en fait, et encore on néglige de livrer à la publicité les cas d'apoplexie comme n'offrant pas d'intérêt. C'est fâcheux pour une science qui, comme la physiologie pathologique, doit être basée avant tout (passez-moi l'expression) sur le suffrage universel, et pour laquelle on ne devrait laisser de côté pas même une seule voix. Néanmoins, on peut assurer que les lésions des corps striés doivent être assez fréquentes, à en juger par les impressions générales que chacun de nous a pu recueillir dans les amphithéâtres. Aussi n'est-ce qu'en faisant appel à des souvenirs qui, malheureusement, ne peuvent plus être ni comptés, ni précisés, que je me sens porté à regarder la pathologie comme accusant le rôle moteur des corps striés.
D'ailleurs, les quelques faits cités plus haut sont loin djôtre les seuls inscrits dans la science. Rocheux a pu dresser un tableau où les hémorrhagies limitées au corps strié figurent au nombre de 25 sur 65 cas d'apoplexies encéphaliques. Andral, dans son Traité d^ana-
toniie pathologique, donne un autre tableau où Ton trouve laléâon siégeant exclusivement dans le corps strié 61 fois sur 325. Malheuxeusement, ces tableaux ont été faits uniquement au point de vue. du siège et on ne s'est pas préoccupé de faire connaître les symptômes afférents. Cependant, en remontant aux sources possibles, on arrive à voir que presque toujours il y a une paralysie, soit partielle, soit générale; que quelquefois seulement il y a anesthésie, ce qui peut s'expliquer par le passage des fibres optiques et le voisinage de la couche optique.
Troubles de la parole. — L'exercice de la parole peut être entravé et même supprimé par les maladies des corps striés. Le fait eut lieu chez une des malades d'Andral. Le malade de Jeffrey éprouvait une extrême difficulté pour articuler les sons. Cet auteur n'a môme publié son observation que pour faire échec à la localisation de fiouillaud et de Broca, relativement à la faculté du langage. Mais il est évident que la possibilité de la perte de la parole dans les maladies des corps striés ne prouve rien, ni pour ni contre cette localisation : qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas dans le cerveau une région affectée à l'élocution ; qu'il y ail ou qu'il n'y ait pas dans le bulbe un instrument tout organisé obéissant à cette faculté, peu importe ; car l'acte ultime de la phonation n'en est pas moins un acte musculaire qui est volontaire et qui traduit les idées nées dans le cerveau. Il faut donc que les muscles mis en jeu soient reliés au foyer de ce& idées par des fibres quelconques ; et ces fibres doivent traverser le corps strié pour se rendre aux pédoncules. Elles peuvent donc, dans certains cas, être compromises dans leur continuité, ou plutôt dans leur agencement au niveau de ce centre nerveux.
Troubles de la sensibilité. — Si les maladies des corps striés n'amenaient que des troubles du mouvement, la cause que je défends n'aurait môme pas besoin d'être défendue. Malheureusement, en physiologie pathologique, les procès sont loin d'être aussi simples. Dans quelques cas, dit-on, on a rencontré de l'hémianesthésie en même temps que l'hémiplégie. Mais, quand on examine ces faits de près, on reconnaît qu'ils ne sont pas aussi en désaccord avec notre première assertion qu'on pourrait le croire. Des trois malades d'Andral, un seul a eu une perte du sentiment du côté de l'hémiplégie, et encore la sensibilité a reparu au bout de deux jours. Ne semblel-il pas naturel de penser que, dans le premier moment, l'épanchement a pu, par son volume considérable, comprimer la couche
optique et produire ainsi indirectement de i'anesthésie ; que cet épanchement s'étant ensuite réduit par résorption, la couche optique , s'est trouvée ensuite dégagée et le corps strié est resté seul entravé dans son fonctionnement. Dans les faits de Jeffrey, de Colombe!, de Mesnet, la sensibilité était intacte. Restent donc ceux de Ttlrck, qui tous, il est vrai, sont avant tout caractérisés par une hémianeslhésie complète. Mais en réalité les lésions, dans ces cas, n*appartenaient pas plus au corps strié qu'à la couche optique et étaient à môme d'agir plus ou moins sur ces deux centres à la fois. Le rôle sensitif du corps strié est tellement peu probable, que Meynert, de Vienne, qui anatomiquement fait arriver les conducteurs sensitifs au corps strié par l'étage inférieur, déclare lui-môme qu'ils ne font que traverser un de ses points pour aboutir au lobe cérébral postérieur où il localise la sensibilité. Il fait, au contraire, s'arrêter dans la partie antérieure du corps strié, les conducteurs des mouvements volontaires, lesquels partent, selon lui, du lobe antérieur (1).
(1) Fleisehmann, dans ses observations de maladies du corps strié, a signalé des convulsions dn côté opposé, la paralysie dn motear ocnlaire commun, l'intégrité de la sensibilité cntanée, l'absence de troubles sensoriels. {Loe. dtat.)