C. VI
Comme les pores ou canaux des organes des sens sont les uns plus larges, les autres plus étroits, il en résulte des différences telles pour la pénétration des effluves, que chaque organe des sens ne peut percevoir
(i) Aristote, De sensu, II.
(2) De an., II, vu. Kai oùx ôpOûç *E[jL;:£ooy.X^$, ou8' £? tiç àXXoç outw; £tj>T)X£v, (î»; ^epojxÉvou ToO çtjxôç xai Yivo|i£vou :;o-à (xsTaÇù tij; y^î ^^*^ "^^^ rspi^/^ovTo;, f,{i,«ç 5e XavOoivovTo;- ToCÎTOYap £<JTt xai TzoLpk tt]v êv tcï) Xoytu ûcXTÎOsiav x«t tzoic,ol là -^aivôfisva,..
TIIÉOBÎE DE Là COXXAISSàNCE /i;
que ses propres sensations, non celles d'un autre organe des sens. Ainsi la nature des sens était déjà, pour Empédocle, spécifiquement distincte^
L'importance du feu est si grande pour Empédocle aussi qu'il attribue la lenteur ou la vivacité des fonctions des sens et de l'intelligence à la température du sang. Gomme Heraclite, il aurait admis que l'inconscience du sommeil est dû à ce qu'alors la chaleur ou le feu se sépare du corps (i). Les sentiments et le désir naissent de la même manière et dans les mêmes conditions que ce qu'ARisTOTE appellera déjà les images ou représentations: les objets dont la constitution élémentaire présente des affinités avec celle des parties de chaque être éveillent dans les parties similaires de cet être à la fois de la connaissance et du plaisir. Si Tâme n'était pas les choses elles-mêmes, elle ne connaîtrait pas, nous l'avons rappelé, sans omettre qu'ARisTOTE avait vu et exprimé d'une manière frappante toute la portée de cette doctrine (tyjv i]/ux^^v ta TupaYjjLara) : c'est ainsi que le semblable est connu par. le semblable, et que toute chose peut l'être. De même pour les sentiments et les émotions. C'est par l'effet des semblables (toT? ôfxobtç), considérés comme parties élémentaires et dans leurs mélanges, que les êtres éprouvent du plaisir; par l'effet des contraires (toîç evovTbt;) qu'ils ressentent de la douleur (q). Ainsi non seulement le plaisir, mais la connaissance résulte de l'action des semblables, comme l'ignorance et la douleur résultent des choses qui ne le sont pas. Il suit que la connaissance est identique ou semblable à la sensation (3).
Empédocle a déploré aussi, comme Xénophane, et avec presque tous les physiologues grecs anciens ou contemporains, les étroites limites imposées à la connaissance humaine, à la science (v. 36-44); il parle de la brièveté de la vie des êtres, « emportés comme la fumée » ; on doit donc se contenter des connaissances que l'homme peut acquérir; on se vante follement de posséder la science entière de l'univers. C'est là un domaine que l'homme ne peut embrasser ni par la vue, ni par l'ouïe, ni par l'intelligence (voco). c< Et, ajoute-t-il en terminant, arrivé là, tu n'en connaîtras pas plus que n'en voit l'intelligence humaine. »
Su 5' CUV, èzel wB' èXiiaÔY)?,
xeuaeat ou irXésv r^ï PpoTe{rj H'-^'^t; èpocTai.
Anaxagore de Clazomène, l'Athée, né sans doute vers la fin du vi'.siècle, contemporain de Leucippe et d'EMPÉoocLE, mais plus âgé que
(i) Pseudo-Plutarqub, Plac. phil., V, 25. Ciuvov7'fYV£'j6ai ôià yojpia(jL(JvTiva tou îcupcoSouç. (a) Théopiir., De sensu^ 9.
(3) /bid., 10. To pi£v yàp çpoveîv elvai xoTç Ô|jlo(oi;, to 8'«yv06Îv toî; avojio^oi;- à; t] tauTÔv r^ zapa;:Xr[aiov ov TfJ atoOiJast xfjv op(iv7iaiv.
48 LE SYSTÈME \EHVEVX CESTBÀL
ce dernier, n'avait pas plus que les autres physiologues ioniens, au témoignage de Platon et d*ARiSTOTE, distingué Fâme de l'intelligence (vsO^ et 4/0^). Physicien ayant tout, il a laissé au monde une des premières cosmologies qui doit être appelée scientifique, au regard des cosmogonies des vieux aèdes hellènes, dont les expressions mythiques avaient encore inspiré à Parménide et à Empédocle les noms de plusieurs de leurs principes cosmiques. Chez Anaxagore comme chez les autres physiciens du V* siècle, aucun dualisme encore conscient de l'esprit et de la matière ni dans l'univers ni dans les organismes. Partant aucune trace d'une intervention ou d'un gouvernement divin des choses. Le monde est sorti d'une sorte de chaos dont les éléments primordiaux, éternels (i), infinis en nombre et en petitesse (2), sont des corpuscules matériels, qu'AîîAXAGORE appelle semences ou germes des choses (^xÉpjjixra ou îj::ip|xxrje tcovtwv XPTiixirwv (3), et qu'on devait plus tard appeler homoeoméries: ce n'étaient ni les éléments d'EMPÉDOCLE ni les atomes de Leucippe et de Démocrite. La quantité de matière existant dans l'univers, c'est-à-dire la somme de ces éléments, est toujours la même; elle est constante: « elle ne saurait ni diminuer ni augmenter ». OovTa cuSèv eXijŒO) irz\ ouSà lùÂtù. « Il est de toute impossibilité qu'il y ait plus de matière qu'il n'en existe dans l'univers ; le tout demeure toujours égal » (4). Si, dans le chaos primordial, alors que « tout était un » (Fragm. /|) « toutes choses étaient ensemble » (Frag. i), formant ainsi les mélanges les plus hétérogènes, aujourd'hui encore, « en tout il y a une partie de tout », ou, comme on le répète d'ordinaire, a tout est dans tout » (5).
Les homoeoméries, voilà donc la matière dont les choses sont constituées, comme elles l'étaient d'eau, d'air ou de feu pour Thalks, Anaximène, Heraclite ou de quatre éléments pour Empédocle, d'atomes enfin selon les atomistes. Ces éléments des choses sont d'ailleurs aussi invisibles que les atomes de Leucippe et de Démocrite; ce sont bien des êtres de raison, car ils échappent aux sens. Théophraste rapproche expressément Anaxagore d'ANAXiMANDRE i « Dans la séparation de l'Infini (êv -fl
(1) Théophr., Fragm., XLVI... 6; ou yivoul^vuiv . . . Cf. Simplicius, in Arist. Phys.
(a) Aristotb, Mét.t I, iv, 8. â;c*îpou; Eivai fT\fs\ ta; ap/.*ç. Ces particules, quelque petites qu'elles pussent être, possédaient cependant toujours une certaine grandeur ; autrement, dit Amaxagore, « l'être serait le non-ètre », ce qui n'est pas : Ojt5 toJ ajiixpoo y* ^jxi to ^2 èXa/iitov, aXX' tXaddov aîe{' xo yip âov o*jx eari tô |xt) oGx elvat. C'est avec cotte restriction qu'il faut entendre : 'OjioCf 7:avia ypTJfxaTa r,v, àresipa xaiîcX^Oo; x«'i <j|jii/.p(iTr|Ta... Atiaxagore, Fragm., i5et i. (Mullach, I, a48, a5i.)
(3) Fragm. 3.
(4) où yàp ûcvwotÔv îiavTcuv TÎkiin £lvai, aXXà ;;avTa Taa atst. Fragm. i4.
(5) Fragm. 3. /p7) dox^siv evetvai TCoXXà Tc xai ravrota iv nxm xotai ouYxpivopL^voiat.. . Fragm. 5. cv navTi TcavTo; piolpa evctti... Fr. i6. xa» ev TiavTi ;:ivTa. Cf. Théophr., Fragm. XLVII.
I/JSTELL1GESCE, FOUCE DE LA ^ATVnE ^
ctaxpiaet to^ i-eipcj), les parties présentant de Taffinité se portèrent les unes vers les autres et For qui existait dans le tout devint Tor, et la terre la terre, et ainsi de chacune des autres choses, non produites en réalité, mais déjà préexistantes » (i). Ces principes matériels sont infinis, -zkq \kh ùXixiç «PX^î ài:etpouç; la cause du mouvement et de la production des choses, des mondes et de tout ce qui existe, touç xe x6œ|ji.ouç xal tyjvtwv oaXwv çj^v, est une, au contraire: c'est Tintelligence, tovvoDv (2). Ainsi, alors que tout était confondu, les corps à parties similaires, telles que celles de l'eau et du feu, s'unirent, et le feu et l'eau en sortirent, mais à travers les modes infinis de production et de destruction des choses, il n'y a jamais que des agrégations et des désagrégations de particules matérielles. 11 n'y a donc ni naissance ni mort véritable, et la production ou la dissolution des corps résulte des divers états alternatifs d'équilibre des éléments de la matière, éléments qui persistent éternellement, 8ta[jiéveiv «fêta (3). « Les Hellènes parlent mal, a écrit Anaxagohe, quand ils disent naître et mourir. Car rien ne naît ni ne périt, mais les choses déjà existantes se mélangent, puis se séparent de nouveau. Pour bien dire, il faudrait donc appeler mélange la production d'une chose, désagrégation sa fin (4) ».
Voilà pour la cause matérielle du monde. Pour la cause motrice, au lieu de l'amour, de l'amitié et de la haine, l'intelligence. Or l'intelligence, le voO; d'ÂNAXAGORE, qui aurait eu un précurseur pour cette hypothèse cosmique, Hermotime de Clazomène, l'intelligence n'est et n'agit, elle aussi, que comme une « force de la nature» : ses attributs, enseigne Zelleb, ne sauraient convenir ni à un être personnel ni à un être purement spirituel (5). Anaxagore se représentait l'intelligence cosmique sous la forme d'une substance étendue, subtile, pénétrant les choses et les êtres à la manière d'un fluide, (c Anaxagore, a écrit Aristote lui-même, qui distingue, on le sait, la cause matérielle et la cause motrice de la cause finale dans l'univers, Anaxagore avait entre les mains la cause finale: il ne s'en est servi que comme d'une cause motrice ». Aussi les plaintes de Platon et du Stagirite sont-elles venues jusqu'à nous à travers les âges, qui
(1) TnioPHR., Fragm. XL VI.
(a) SiMPL. in Arist., Phys., foL 6 et 33.
(3) Arist., Met., I, m, 8. Euripide, Chrysippe. Fragm. VT 6vt[<jxei SVjÔsv — tôv YiyvopL^vcoV, oiaxpiv(^[xcvoy 8* — àXXo :;pô{ aXXou — aopçrjv tStav i.Tziht\\z,
(4) Fragm. 17. Kai oGico; av opOcù; y.aXoUv -0' te Yi'vfi'jOoti auixiii^YsiOai xai xo ocTioXXuaÔai 8iaxpfveoOai .
(5) Zeller, Die Philos, der Griechen I, 809. « Il s'en faut qu'ANAXAGORS assigne au voîî; un râle particulier dans le monde... Non seulement Anaxagore ne reconnaît aucune intervention de la divinité dans le cours du monde : il n'y a point trace chez lui d'un gouvernement divin des choses, do cette croyance à une providence qu'avaient si fort h. cœur des philosophes tels que Socrate, Platon et les Stoïciens. »
J. SouRY. — Le système nerveux cenlraL 4
ûo LE SYSTÈME XERVEIX C EXTRA L
reprochent avec chagrin au philosophe de Clazomène de n'avoir fait intervenir le vou; dans les explications du monde que comme un deus ex machina, dans les seules occasions où l'interprétation mécanique l'embarrassait ou lui faisait défaut (i) : « Anaxagore, dans son explication de la formation de Tunivers, dit Aristote, se sert de Tintelligence comme d'une véritable machine; et s'il est embarrassé pour assigner la cause d'un phénomène nécessaire, il fait sortir rintelliffence juste à point; mais en général il s'adresse à tout plutôt qu'à l'intelligence pour expliquer les causes des phénomènse de la nature (2). »
Cette façon de procéder dans l'étude et l'interprétation des phénomènes naturels était devenue déjà si étrangère aux philosophes du iv® siècle que, dans le Phédon, Platon n'a pu s'empêcher de mettre dans la bouche de SocRATK de véritables impertinences à l'adresse d'ÀNAXAGORE. Evidemment la physique n'avait pas procédé comme la métaphysique; ses méthodes devinrent d'assez bonne heure presque inintelligibles aux plus intelligents de tous les philosophes qui aient jamais existé. Aujourd'hui encore, les différentes cultures de l'esprit humain demeurent à certains égards aussi étrangères et séparées qu'elles ont pu l'être alors, quoiqu'elles tendent à se rapprocher. Mais quel philosophe spiritualiste, par exemple, même instruit et informé, comme il en existe de nos jours, ne traitera d'absurde toute étude systématique, ordonnée en discipline scientifique, des phénomènes de la sensibilité et de l'intelligence, parla considération purement objective des phénomènes biologiques du système nerveux, par celle de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie des neurones ? Le jugement de la critique moderne sur la méthode scientifique d'AwAXAGORE dans l'explication physique des phénomènes est fort différent de celui qu'ont porté SocRATE, Platon et Aristote. Voici celui de Dûhring: a Loin de faire un reproche à Anaxagore de n'avoir recouru que par exception à une explication aussi faible (que celle de son intelligence), et de n'en avoir fait le principe ni la loi de sa philosophie naturelle, nous devrions en prendre occasion pour louer son tact et sa réserve toute scientifiques. L'erreur aurait été manifeste s'il avait pu croire qu'une pure conception de la raison, un raisonnement, fût jamais capable d'expliquer un phénomène naturel (3) ». DiiHRiNG n'est point favorable à la conception des homoeoméries: cette hypothèse, d'après laquelle « tout était mêlé à tout » à l'origine, dans une sorte de chaos primordial, ne doit pas, en tout cas, dit-il, « être
(i) Platon, Phédon, 97»». Lois, XII, 967»». Aristote, MéL, I, m, iv ; XII, x; XIV, iv. etc. (a) Mét.^ I, IV. 'AvaÇaydpaç te yàp fJiTj'/^avfj XprÎTai tw v<Ti izpo; tt;v xoajio::oi^av . (3) E. DuHRiNG, Krit. Gesch. der Philos. (Leipi., 1878). 55-57-
THÉOniE DES . GEHMES . D'AXAXAGOnE 5i
jamais mise sur la même ligne que Thypothèse, bien supérieure, des atomes ».
D'où est venue la vie des plantes et des animaux? Des germes ou aicspijurra, comme tout le reste. Anax.vgore, pour expliquer Torigine des végétaux, disait que « leurs semences, transportées par Tair, étant tombées en terre, s'y étaient développées sous Tinfluence de reau(i) ». Non seulement les petits végétaux et les plantes annuelles, mais les grands végétaux peuvent naître spontanément sous Faction de la putréfaction et des « altérations » de tout genre produites dans le sol par les pluies abondantes. Les plantes apparues ainsi' se nourrissent et croissent grâce à la chaleur du soleil et au dessèchement de la terre qui en résulte — mode suivant lequel, ajoute Théophraste, la plupart des physiologues font aussi naître les animaux, wjxep xal tiîîv tûv Çwwv y^veaiv cl xoXXol xotouaiv: « Que si, comme le soutient Anaxagore, Tair transporte les germes qui tombent ainsi sur la terre, les conditions de la production des plantes sont bien plus favorables encore. Car les pluies apportent à ces germes de nouveaux principes et de nouveaux aliments (2) ».
Les animaux ont apparu de la même manière à l'origine, puisque Tair contenait les « germes » de toutes choses, encore qu'on ne doive pas entendre par cette expression — ce qui vient d'être dit de la génération spontanée des plantes et des animaux l'établit d'abondance — des germes préformés d'animaux non plus que de végétaux. Théophrastk rapproche et admet bien les deux modes de génération des végétaux dans ses écrits, mais à son point de vue de botaniste. Le mot « germes » (-/pY)(xaT(«)v <jxip(juTa), lorsqu'il s'applique aux doctrines d'ANAXAgore, doit conserver le sens des parties élémentaires dont les choses sont faites, d'homoeoméries, dont les mélanges et les dissociations sont l'unique cause de la production et de la fin individuelle des êtres vivants, comme de tout ce qui vient à l'existence dans le monde, comme des mondes eux-mêmes. Ainsi, la terre vaseuse ayant été fécondée par les germes contenus dans Téther (3), les animaux apparurent spontanément sous l'influence de l'eau et de la chaleur et de la terre. Ils se reproduisirent ensuite par la voie de la génération sexuée. La formation des êtres vivants du limon de la terre était une doctrine admise, à la même époque, parEMPÉDOCLEd'Agri-
(2) Trkophrastb, ffist. Plant., III, i, 4. 'AvaÇayopa; ixlv tÔv otEpa ::3ivTtov od<3v(,toy ïyuy ani^yLOtxa. xat xauta 9UYxaTa«p8p<^[x£va Tbj Gôati ta çur». Cf. Irenée, Contra haer, Anaxagoras... dogmatizavit iacta animalia decidentibus e cœlo in terram scminibus.
(a) Tréophr., De causis plant., I, v, a.
(3) Euripide, Chrys., fr. VI. -:% 8*otn' alOsp^ou — pXaaiovta yo^f^i.., Hippolyte, Bef., l, viii. Dioc, II, 9. Çt3a YSV£^ai âÇ Oypou xa\ OcpjxoiS xal yEûGOu;* ûarspov $i ij otXXTÎXtov.
52 LE SYSTÈME SEHVEVX CESTRAL
gente; elle avait été enseignée auparavant par Anaximandre, par Xkno- PHANE et par Parmknide ; elle le fut encore par Démocrite, par Diogène d'ApoUonie, ainsi que par les disciples cI'Anaxagore, Archélaus et Euripide, comme par Aristote lui-même, qui a rapporté maintes observations de génération spontanée dans ces conditions. Anaxagore avait aussi les mômes idées qu'EMPÉDOCLE sur le développement du fœtus. Même accord avec ce philosophe et avec Parménide sur la question de la génération et de l'origine des sexes. Anaxagore ne croyait pas, avec Hippon, la semence issue de la moelle épinière.
Touchant les sens et Tintelligence, Anaxagore distingue le rôle des organes périphériques des sens et celui des organes centraux de la perception. Le cerveau est explicitement désigné comme station terminale du processus.
Ce point capital paraît bien établi. Selon Anaxagore le cerveau se formait le premier dans Tembryon, car c'est du cerveau que partent ou dérivent tous les sens (i).
Il paraît donc avoir cru que les organes des sens et leurs canaux servent aux impressions reçues du monde extérieur et à la transmission de celles-ci au cerveau, siège des perceptions, sinon de Tintelligence. Ainsi la condition du phénomène de l'audition est la propagation des bruits ou des sons jusqu'au (cerveau : tw $iixveïa6at xov 4*^957 o^pt 'coO £YX6©aXou (2) ; car Tos ambiant, frappé par le son, est creux. Pour tous les sens, Anaxagore admettait que les organes les plus volumineux, les yeux, par exemple, étaient plus propres à percevoir ce qui est grand et éloigné, les plus petits, ce qui est petit et rapproché.
On connaît les paroles par lesquelles s'ouvrait le traité de la Sensation et des choses sensibles deTnÉopURASTE. Au sujet des nombreuses opinions qui, disait-il, existent sur la sensation, il rappelait que, suivant les uns, tels que Parménide, Empédocle et Platon, les sensations ont lieu par l'action du semblable sur le semblable ; selon les autres, tels qu'ANAXAGORE et Heraclite (auxquels on peut ajouter Alcméon), par celle du dissemblable ou du contraire : ol jjiàv vip tcT) 6(jioio) xoiojvrat, 01 5à tw âvavTtci) (3). La première opinion était la plus répandue. Contrairement à cette opinion, Anaxagore ne rapportait point à l'action du semblable sur le semblable nos sensations de
(i) Gensorinus, 6. AifAXAGORAS cerebrum^ unde omnes sunt sensus. D'après Hippon, c'était la tète qui apparaissait la première chez l'embryon, parce que la partie maîtresse ou dirigeante de Tâme, r7]Y£(xovix(îv, que les Latins traduisaient par principale ou animi principale, y a son siège : Hippon vcro caput, in quo est animi principale.
(a) Théophk., De sensu, 38-29 ^- "^^ T*? îtspic/ov ôitouv slvat xotXov.
(3) TiiÉoPHH., Utp\ aîaOr[aÊaj; xai «laÔTjTGiv, i.
yATlBE DE LA SENSÀTIOiX. PSYCHOPHYSIQIE 53
lumière et de couleurs, de sons, d'odeurs, de saveurs, du toucher: le semblable n'a point d'action sur le semblable, disait-il, parce qu'il ne produit en lui aucun changement; le .contraire peut seul modifier, altérer la constitution élémentaire de l'organe des sens et y provoquer un état que nous sentons comme une sensation (i). C'est parce que toute sensation est liée à une affection du sujet, que, selon Anaxagore, toute sensation est associée à une souffrance : axaaov S'aioÔTQjtv [ASTa Xutctq; (2). Ce qui est d'ailleurs conforme à la théorie d'ANAXAGORE, telle que l'explique Théophraste. Car, au contact, tout ce qui est différent ou contraire cause du déplaisir ou de la douleur. Cela devient évident et par la prolongation de la durée d'une sensation et par la sommation de ses excitations, remarques qui constituent les fondements mêmes de tout un ordre de phénomènes qu'étudie la psychophysique : <ï>avepov 8à toOtc tw xe toj ()^p6vou) lùJfiv, xal rîj xwv ataÔr^TÛv 6w6p6oXiJ. C'est ainsi que des couleurs trop vives, des sons trop éclatants, causent de la douleur et qu'on ne saurait les supporter longtemps.
De même que Diogène d'ApoUonie, Anaxagore admettait que « tout respire » dans la nature, les plantes comme les animaux. Voici sur la manière dont, suivant ces auteurs, respirent les poissons et les mollusques, un passage conservé par Aristote : « Anaxagore prétend que les poissons, au moment où ils rejettent l'eau par les branchies, respirent en attirant l'air qui vient alors dans leur bouche, attendu que le vide ne peut exister nulle part (oi y^? ^^''^^ ^''^^ oùSàv). Diogène soutient que quand les poissons rejettent Feau par les branchies, ils tirent l'air de l'eau qui entoure leur bouche au moyen du vide qui se fait alors dans leur bouche, ce qui suppose qu'il y a de l'air dans l'eau. » (3) Encore au point de vue physiologique, le Stagirite a reproché à Anaxagore d'avoir erré de tous points en disant que la bile est la cause de maladies aiguës. Cela serait le cas, aurait admis Anaxagore, lorsque, abondant en excès, « la bile (1^ X^^^i) — qu'ARiSTOTE considérait comme une matière excrémentielle — refluait vers le poumon, les veines et les côtés, qu'elle remplissait ))(4). Une idée d'ANAXAGORE plus susceptible d'être discutée avec fruit au v° siècle, c'est que le sommeil (tov lixvcv) est une affection du corps, et non de l'âme :
(1) Ibid, 'AvaÇayopaç ôè yivEaGai rot; evavTioi;* lô yocp 0(jloiov a;ca6à; Otcô touojjloiou. Théophraste ajoute ailleurs à cette proposition (§ 37). qui reproduit évidemment, non les termes d'ANAXAGORE. mais l'opinion à laquelle il s'était rangé : « Pour ceux qui estiment que la sensation consiste dans une altération, le semblable ne saurait être affecté par le semblable, mais bien le contraire parle contraire ». Ttjv aTaOrjaiv âv âXXoicojgi Y'VEaOai, xa\ tÔ [lèv ojjloiov ciTcaOs; OtçÔ tou ôfxo^ou x6 ô'âvavtîov 7:a6ï)Ti)COv.
(a) Théophr., De sensu, 17, ag.
(3) Aristote, De respir., a. De plantis, I, a.
(4) Aristote, De partihus anim., IV, 11, a. <»>; aîxiav oùaav twv ôïs'wv voTTjp.aTwv' 0;:£p6aXXou'jav yàp a;iopca{v€tv TZ^6i Té lôv 7:X£'j|jlovoc xai làç çX^Saç xa\ là TiXeupa.
5^ LE SYSTÈ.}fE SERVEUX CESTRAL
<î(â)|jLaTtxov yi? s^^at to xiOs;, où ^^yiY,i^ (i). Il serait déterminé par la fatigue. 11 y a là, ce nous semble, une conception profonde, qui a reparu chez Descartes, Malebranche, Leibnitz, et qui. est exacte, opposée qu'elle est à Tacception vulgaire du mot sommeil, par lequel on entend une interruption des processus de Finnervation de Técorce cérébrale.
Il est certain que la vie nocturne de Tintelligence, la vie des rêves, ne diffère de la vie diurne de cette fonction physiologique que par le nombre des associations actuelles et par une activité plus ou moins locale ou générale de l'organe, dont l'activité subit l'effet d'une nutrition ralentie, soit par encombrement des déchets organiques de la veille, soit par une ané- . mie relative de l'écorce. Quoi qu'il en soit, car le sommeil ne laisse pas d'être un phénomène presque aussi obscur pour nous qu'il l'a été à ces époques éloignées (2)^ c'est, il nous semble, nous le répétons, une observation juste que celle qu'aurait faite Anaxagore relativement à la nature du sommeil. Peut-être le rattachait-il à l'essence du vcy;, ou de l'intelligence, à cette manière de force cosmique qu'il attribue à tous les êtres, en particulier aux végétaux et aux animaux, aux plus grands, dit-il, comme aux plus petits. Le mot par lequel la tradition a conservé la pensée d' Anaxagore sur la nature du sommeil inclinerait plutôt à penser à l'âme (<5«ort), force motrice aussi ou cause du mouvement de tous les corps vivants, selon Anaxagore, au témoignage d'ARiSTOTE (3). C'est l'interprétation pour laquelle nous nous décidons, car Anaxagore parle expressément de l'âme et de l'intelligence. Quoi qu'il paraisse dire quelquefois que l'âme est une chose, l'intelligence une autre, il a écrit, dans d'autres passages, que <c l'intelligence est l'âme ». Enfin, et cela indispose fort Aris- TOTE, <( il les emploie toutes deux comme si c'était une seule et même chose (xp^'^ai VoL\Lf^zU ùq (xia çudei) »; il attribue au môme principe cosmologique (ip'/fj), au voDç, et le connaître et le mouvoir (t6 xe '^vi^iif.tvi xal tc xtv£?v), estimant que l'intelligence meut le tout (voOv xtvfjTat xo iror/). D'ailleurs l'intelligence existe et agit, encore une fois, chez tous les êtres animés, ou qui ont une âme, chez les grands comme chez les petits, chez ceux qui sont élevés en organisation, comme chez ceux qui le sont moins.
(i) Pli-tarque, De p lac. phiL, V, xxv, 3.
(3) La Théorie histologique du sommeil n"a pas seulement épaissi les ténèbres : elle a fait bi<îti pis; elle a créé chez beaucoup d'esprits de bonne foi l'illusion du savoir, malgré raverlissomenl de KôLiJKER lui-même. Nous avons montré qu'aucun des textes de Rabl-Huckhard et de Wiedeksheim qu'on invoque sans cesse pour l'hypothèse, encore absolument gratuite, des mouvements amiboïdes des prolongements des neurones, no contient rien de ce qu'on suppose y être, et cela d'après les déclarations que nous tenons de Wiedersheim même. V. Jlles Sulky. f/Amihoisme des cellules nerveuses. Revue générale des Sciences, 1898, 870 sq.
(3) Arist., /?e «//., 1, II, 5. tj/uyfjV elvai... ttjv xivouaav.
FOyCTIONS PSYCHIQUES DES VÉGÉTAUX 55
Aristote, aussi bien, ne fait que rapporter très exactement ce qu'ANAXA- GORE avait écrit sur Tàme et sur Tintelligence : a Chez tous les êtres qui ont une âme, dit Anaxagore, soit grands, soit petits, Tintelligence agit et gouverne. » "Oja Te ^J/jxyjv l^^et xat -ci ixé^o) xal -ci eXidato xivrwv véo^ xparée*. (i). Aristote ajoute, ce qui est bien significatif pour comprendre la nature du voO;, que, « sous le rapport de la pensée, xaxi çpo^/Yjaiv, ce qu'ANAXAGORE appelle le v:0; ne paraît pas exister dans la même mesure chez tous les animaux, ni même être également réparti entre tous les hommes » (De an., I, II, 5). En réalité, les termes mômes qu'on prête à ce sujet à Arche- LAÙs, lequel est ici d'accord avec Anaxagore, son maître, établissent que « rintelligence est semblablement innée chez tous les animaux » ; que chaque animal en use et s'en sert comme de son corps, les uns étant plus intelligents, les autres moins (2).
Les plantes, qui respirent comme les animaux (3), comme ceux-ci participent à rintelligence universelle. Pour la même raison, ainsi qu'il résulte de toute cette étude, les végétaux possèdent de la (c connaissance » (yvo)jtv) (4) ; leurs mouvements sont déterminés, comme ceux des animaux, par le ton affectif de leurs sensations (5). Et dans ce texte qui, en dépit de la nature de son origine, nous semble porter la marque authentique de la pensée d'ARiSTOTE, les noms de Démocrite et d'EMPÉDOCLE ont été associés à celui d'ANAXAGORE. Ainsi, d'après le Pseudo-Aristote, ces trois grands physiologues, les plus grands de l'antiquité avant que la physiologie scientifique ou expérimentale fût née à Alexandrie, attribuaient aux végétaux des sensations, des désirs, des perceptions et de l'intelligence. Les Placita appellent donc à juste titre les plantes Çwa.
Inspiré sans doute par la doctrine de l'évolution naturelle des organismes, doctrine générale, nous Tavons constaté et établi par les textes mêmes, chez tous les physiologues grecs de cette époque, Anaxagore avait écrit cette proposition célèbre, qui doit être considérée comme la pierre d'angle des doctrines biologiques du développement physiologique et morphologique des organismes : « L'homme est le plus intelligent de tous les animaux parce qu'il a des mains. » A quoi Aristote ne pouvait man-
(1) Fragm. 6.
(a) HiPPOLYTE, Refut., I, 9. voOv ôà Xéyv. Jtàatv IfiçusaOat J^fjîoi; otxoiu);. /^prlaaoôai [/.P^î^a'-J Y*p Exaaiov xai twv 9(i);jiaTb)V oato [iCi aoifjLari ôjjLOÎa);. Ritter] to (xsv ppa8uT£po>; tô 8s -za'/y^éptai. C3) Pseudo-Aristote, De plantis, I, a. 'AvaÇayopa; yàp sine lauia ïyti'f xat :ïvot[v.
(4) Id., ibid. *0 8a 'AvaÇaY^'p** **• ^ At)(jlÔxoito; xai ô *Ea;:£OoxX^; xai vo'3v xa\ yvôSaiv 6/£iv £t7:ov rà outà, I, i.
(5) Id., ibid. 'AvaÇaYOpaç (xèv oùv xat 'Bji^ïc^oxX^; e;:iOj;n'a taura X'.v£!a6ai 'ké->(0\jT,y , aiaSàvE'jOal te xai XuHEtaOai xal TjSe^jOai ôiaSfioaioCîvTat.
56 LE SYSTÈME yEUVElX CEXTIiAL
quer d'objecter: « La droite raison nous dit que Thomnie a des mains parce qu'il est le plus intelligent (i) ».
Aristote, cause-finalier, a pour principe, en effet, de considérer la fonction comme quelque chose non seulement de distinct de Torgane, mais de surajouté à Torgane (2). La comparaison que le Stagirite fait à propos de cette pensée d'ANAXAGORE mériterait d'être aussi connue que la remarque du philosophe de Clazomènc. On dirait un feuillet arraché de quelque livre d'images enfantin, où maîtres et parents se seraient proposé de répondre d'une manière intelligible aux questions naïves, souvent si embarrassantes, de l'enfant sur les pourquoi des choses et des êtres: « Les mains sont un organe ; or toujours la nature, comme un homme sage, xaôorcep Tf^più7:o^ <ppdvt[i^;, distribue chaque organe à qui est capable d'en faire usage. Car il est plus convenable (irpojTQxe») de donner des flûtes à un joueur de flûte, que d'apprendre à jouer de la flûte à qui possède seulement des flûtes. Si donc il est meilleur (giATtsv) qu'il en soit ainsi, et si, des choses possibles, la nature réalise toujours la meilleure de toutes (tc PÉXT'.(r:cv), ce n'est pas parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent: c'est parce qu'il est le plus intelligent des animaux qu'il possède des mains. C'est à celui qui était capable en puissance de pratiquer le plus grand nombre d'arts que la nature a fait don de la main, organe qui, de tous les instruments, peut servir au plus grand nombre d'emplois (3) ».
Anaxagore a été avant tout un physicien, tout occupé de la contemplation du ciel et de l'étude scientifique de l'univers. L'accusation d'athéisme (car c'en était une à Athènes) que ce philosophe a encourue (4) vient probablement de ce qu'il assignait aux phénomènes des causes naturelles, par exemple aux aérolithes, aux cas de tératologie, etc., dans lesquels le peuple voyait des miracles et des présages, comme cela arrive encore aujourd'hui en France, en Italie, en Espagne, en Russie, en Grèce ou en Turquie, pour ne point sortir de l'Europe. Le silence des fragments et de tous les témoins nous obligent de croire, avec Zeller, qu'AwAXA- GORE n'a point laissé de doctrines où il aurait déterminé avec précision la nature et le caractère de la pensée. Ce n'est point une raison pour supposer qu'il ait, non seulement contesté la possibilité de la science, mais reconnu à toute idée ou conception des choses le même degré de cer-
(i) Aristote, De part, anim., IV, x. 'AvaÇayopa; |x.£v ouv ^rj-ji oià to yetpaç eyetv çpov.awiaTOv £Îvai Tôv ÇoJrov ocvOpw;:ov euXo^ovôè ôià lo 9povt|i.(oTarov sivai yzX^OL^ XafjiCavtiv.
(2) W. Ogle, Aristotle on the Parts of animais. (Lond., 1883). 387.
(3) Aristote, De part, an., IV, x. Tf,v ystpa â;:o5ioo)y.£v f; çuat;.
(4) Ireisée, Contra haereses, II, xiv, a. Anaxagoras. qui et athcus cognominalus est.
PHÉNOMÉMSME D'ASAXAGOnE 5;
titiide. Comme Uémocritk, en effet, qui se vantait de n'avoir élé surpassé par personne en matière de démonstrations géométriques, Anaxagore était surtout un savant et un homme de méditation scientifique. Un texte d'ARisTOTE qu'on cite parfois à ce sujet n'a point cette portée générale.
Anaxagore, en effet, aurait dit à quelques-uns de ses amis ou disciples que « pour eux les choses ne seront que ce qu'ils les croiront être (i) ». Ce doute sur la réalité objective de nos connaissances, nous Tavons retrouvé chez tous les penseurs des vi° et v* siècles de la Grèce. Il a trait au principe même qui devait un jour servir d'assise à la critique moderne de la connaissance. Il est fondé en fait comme en doctrine. Rien ne le ruinera dans la conscience humaine, quelles que soient l'étendue et la profondeur auxquelles atteignenl jamais, dans des milliers et des milliers de siècles, les sciences et la philosophie. C'est V Ignorabimus prononcé, en cet âge du monde, par l'un des savants et des philosophes les plus éminents de tous les siècles, Emile du Bois-Reymond. Mais la conscience des limites de l'esprit humain n'a pas plus fait nier la science au célèbre physiologiste de l'Université de Berlin qu'à ses grands ancêtres spirituels, Démocrite ou Anaxagore. La science, nous l'avons souvent écrit, n'est point et ne peut être la connaissance de ce qui est, puisque la réalité de cet univers, dont nous faisons partie, ne nous est connue, ainsi que nous-mêmes, que sous forme phénoménale, et que l'objet postulé ne saurait être, en tant qu'il est perçu et pensé, qu'une modification du sujet. La science n'est que la connaissance de ce qui parait être, c'est-à-dire des phénomènes, dès que l'observateur ou l'expérimentateur ont constaté entre ceux-ci des rapports constants et généraux de dépendance, c'est-à-dire de succession ou de simultanéité. Mais c'en est assez pour que la science existe.
Tel est précisément le point de vue d'ANAXAGoRE. On le peut voir par ce texte de Sextus Empiricus, auteur qui avait encore entre les mains les écrits d'ANAXAGORE comme ceux de Démocrite. Énumérant les trois critères de la vérité d'après Diotime, Sextus a écrit, relativement au premier de ces critères : « Pour celui de l'intelligence des choses cachées, les phénomènes, comme Ta enseigné Anaxagore, que loiie à ce propos Démocrite (2) ». Ainsi, les phénomènes sont l'unique fondement de l'investigation scientifique de l'univers, et comme la matière sur laquelle s'exerce l'intelligence pour arriver à connaître ce qu'il y a de constant et de régulier
(i) Aristote, Met., III, v, 9. 'AvaÇayopou ôi xa\ â;cdç8£Y(jLa |xv7){jL0VEje":at rpo; tôv Itaiptov iiva;, OTt Totaoi' auTOÎç eorai Ta ovta av u;:oXa6(i)aiv.
(a) Sextiîs Empiricus, Adi^. mathem.. Vil, i4o. Adv. Logicos (Opéra, J. Alb. Fabricius, Lips., 1718, p. 4oo). A'.otijjLo; Si xpia xat' auiôy eXeysv eïvai xpiTTÎpia* t^ç (xev xfiiv âôijXwv xaTaXr[- •}£ti>;, xi çaivdjjieva, c5ç ^tjîiv 'AvaÇayopa;, ov 6;:i touto) ATjfjLo'xpiTo; l;îatveî.
58 LE SYSTÈME yEBVECX CEyTBAL
dans ces phénomènes ; en d'autres termes, pour s'élever à la conception des lois naturelles du monde. Les choses n'en demeurent pas moins en elles-mêmes quelque chose de « caché », de différent de ce qu'elles sont pour nous, et la nature même de la science est d'être une création de la raison. Mais, encore un coup, la science n'en existe pas moins ; seulement ce n'est point la science de l'absolu ; c'est la connaissance des rapports observables et déterminables des phénomènes. Rien n'est plus opposé au scepticisme de Gorgias et de Photagoras que cette théorie de la connaissance, de tous points semblable, au fond, à celle de Démocuite. Ajoutons que les homoeoméries, que les germes ou éléments de toutes choses, ne sont pas moins inaccessibles aux sens que les atomes. On peut donc dire d'ANAXAGORE ce que je redirai de Démogrite : il n'a cru qu'à l'invisible.
Diogène d'ApoUonie, en Crète, contemporain d'AwAXAGORE, (quoique plus jeune), d'HiPPON et de Démocrite, est un des plus beaux génies qui aient continué les traditions de la vieille école d'Ionie et reproduit, non sans un mélange d'esprit éclectique, les théories des physiologues de Milet. Outre ces théories, il a aussi, au dire de Théophraste, résumé et présenté la synthèse des travaux contemporains d'AwAXAGORE et de LeuciPPE (i). Mais c'est à Anaximène qu'il a emprunté non seulement son principe matériel des choses, mais sa conception foncièrement hylozoïste de l'univers.
Anaximène de Milet, qui vécut à la fin du vi* et au commencement du v* siècle, avait admis, on le sait, que l'air était le principe des choses, d'où tout vient à l'existence, pour y retourner après dissolution : *Avaïip.évr^; 8à 6 MiXiQdio; àpx^v TÛv îvTwv àépaàiceçT^vaTO* èx yàp toùtoj xi Tcovta yi^è<j^xi, xat ei^ ai-uiv wàXiv àvaXuetjOai (2). Ainsi que chez les autres physiciens de l'Ionie, la vie, l'âme et l'intelligence des êtres vivants (et tout est vivant dans la nature, selon les idées hylozoïstes) n'ont point d'autre origine que cette matière première: « Telle est notre âme, qui est de l'air », doctrine très ancienne dans le monde sémitique comme dans l'Hellade, née certainement de la considération des conditions physiques de la respiration pour la continuité de la vie des plantes et des animaux. Chez l'homme et les autres mammifères, l'air, inspiré et expiré à chaque instant, sous peine de cessation immédiate de la vie, sembla être la cause principale de l'existence et de l'en-
(i) Théophraste, Opéra (F. Wimmer), fragm. XLI. Cf. Simplicius in Akist. Phys. fol. 6 a. Diogeue DE Laerte. IX. 07, appelle Diogène i^r\^ out-xo';. Démocrite fut le dernier de la grande famille de ces physiciens hellènes.
(a) Pseudo-Plutarque, Plac, 1. 3.
AyAXIMÈNE ET DIOGÈSE D'APOLLOME 59
tretien des corps (i). En hébreu, le mot âme {nephesch) signiûe proprement respiration, souffle de vie (2). Anaximène parait avoir quelquefois employé comme synonymes xf^p et 7r;eu|xa. De l'air, éternel, infini, comme le principe d'AwAXiMANDRE (3), sont donc sortis, par condensation et raréfaction, la terre, Teau, le feu et tout le reste. Simplicius énumère dans Tordre suivant cette genèse: Tair s'étant raréfié, le feu fut produit; condensé, le vent, les nuées, Teau, la terre, les pierres, et tout ce qui en est sorti (4). HiPPOLYTE (5) avait recueilli cette cosmologie sous la forme suivante, qui ne manque pas de grandeur: L'air infini est le principe des choses; c'est de Tair que sont venues toutes les choses qui sont, qui ont été et qui seront; les dieux et les choses divines ont même origine, ainsi que tout le reste. La forme de l'air, qui échappe à la vue, lorsqu'il est uniformément uni, se manifeste par le froid, par le chaud, par Thumide et par le mouvement ; car il est éternellement en mouvement (xiv£T(70at 5è àû) (6). Car tout ce qui change et se transforme ne peut se transformer et changer sans mouvement (ou y^P lJi.eTa6aXXe'.v g^ol ;ji.eTa6aXXet, si jxy) x'.vsTts). L'air apparaît donc différent selon qu'il est dense ou rare. Lorsqu'il a atteint une certaine raréfaction, le feu existe; à un degré moyen de condensation, de Fair résulte, par un mouvement circulaire, la nuée ; de l'air plus condensé, Teau; plus condensé encore, la terre, et enfin au plus grand degré de condensation, les pierres. Comme principes primordiaux de la genèse des choses: les contraires, le chaud et le froid (7). La terre, plate, est portée par l'air; il en est de même du soleil, de la lune et des autres astres (8). Les étoiles sont nées de la terre, d'où une vapeur humide s'étant élevée et s'étant
(i) C'est le sens que nous parait surtout avoir (JUYxpaxeîv dans ce texte : otov îj ^v'/ji (ÇTl^tv) r\ tl{x£T£pa, flCTjp oùaa, au^xpaisl 7)|xà;, xal oXov tôv xoajjiov nyiO^a xal ir^p Tzspiiyii. Plac, I, 3. Stob., Ed. phys,, 1, X, 396. Cf. Abist., Met. y 1, m.
(3) Les ombres qui peuplent le monde souterrain de l'Iladès des Hébreux, le scheôl, paraissent encore plus vagues que celles de l'Hadès grec et de l'Orcus latin. V. Jules Souky. Jésus et la Religion d'Israël 3« édit., 1898, ch. VII, 380-394 (La vie d'outre-tombe et le scheôl des anciens Hébreux),
(3) DiOGÈNE DE Laerte, II, 3. Outoî apy7)v oiipoL eIjïê xal To àTMtpov. Cf. Eus., Prxp. ev., I, 8.
(4) Simplicius, in Arist. Phys., fol. 33.
(5) HippoL., lie fut., I, VII. 'A^pa aTcetpov eçt) ttjv «p/^v Eivat, IÇ ou là Yevofxeva, toi Yêyovoia xai ta i<36[UW0L, xai Osoùç xa\ Osla y^vc<jOai, xà 8e Xoiizà ex tûv toutou a;:oyovwv, etc., 7:uxvoû|i£vov yàp xa àpatoufjLEvov 6iaf épOM oaivsoOat.
(6) Cf. Plut., dans Eus., Prsep. ev.^ l, viii, tt[v ys (xev xivr,aiv IÇ alâvoç u;capy£iv. Simplicius in Arist. Phys., fol. 6/xiVT)aiv 81 xai outo; àfÔ'.ov tuoieî, 3i* i^v xai ttjv (lÉTaSoXrjv y{pÉ<j6ai.
(7) Plut., de Prim. Frig., c. 7, t6 yip auaTEXXo'fXEvov autTjç [tï); uXyjç] xai 7cuxvo;5{jievov 'J'uypôv eTv*»' çrjai, tô 8È apaiov xal tÔ yaXapo'v, ... OcOjjlo'v. Ainsi, la contraction et la condensation de l'air, voilà le froid ; sa dilatation et sa raréfaction, la chaleur.
(8) Le soleil est donc une terre qui doit sa chaleur à la vitesse du mouvement qui lanime. Plut. dans Eus., Prxp. ev., I. vin, aTzoçaîvEtai youv tôv ^Xiov yfjV, 8ià 8e ttjv ôÇsîav x^vrjaiv xai [xiXa txavâS; 6£paoTaTT)v xtvTjatv [çûaiv] XaGeîv.
6o LE SYSTÈME NERVEUX CESTRAL
raréfiée, le feu exista; et, du feu s'élevant dans les hauteurs, se formèrent les étoiles. 11 y a donc, dans la région des étoiles, des choses de la nature de la terre (eTvai 8à x.al yeciSetç çùdstç ev tw tsxwtwv àaT£po)v), qui sont emportées avec elles. Ce n'est point au-dessus, mais autour de la terre, que les astres accomplissent Jeurs révolutions. Les étoiles ne nous envoient aucune chaleur à cause de la grande distance où elles sont.
Ainsi Tair, principe des choses, selon Anaximène, comme Teau ou le feu pour Thalks ou Heraclite, est infini et éternellement en mouvement: la terre, Teau, le feu, et les astres, et les dieux, et tout ce qui est sorti, par condensation et raréfaction, de l'être, sont nés dans le temps et finis. Loin d'être les parents de l'air, les dieux en sont les enfants. Les dieux n'ont pas créé l'air, ils ont été formés, comme le reste de l'univers animé et vivant, par l'air qui pénètre, soutient et entretient toute chose. C'est la même conception du divin et des choses divines (xal Oeoù; xa'i ôsTa) que chez Thalès et chez Anaximandre. Aucun de ces penseurs, on ne saurait trop y insister pour l'histoire des idées religieuses de certaines parties de l'humanité, n'a eu la notion d'un être de nature spirituelle, antérieur ou extérieur à l'univers, fait d'une autre substance (i). 11 n'existe qu'un être vivant, le monde; la terre, la mer, les végétaux et les animaux, le soleil, la lune et les étoiles, n'ont pas toujours été, ils ne seront pas toujours. Un univers fera place à un autre univers ; car les mondes n'échappent pas plus que les individus à la loi de la production et de la destruction ; et tout être éprouve à son heure les effets de la vétusté. Seule, la substance des choses, la matière, quelle qu'elle soit, eau, air, feu, demeure et persiste éternellement.
Il nous paraît, comme à Edouard Zeller, que l'on surprend, dans les idées d'ANAXiMÈNE, l'influence des doctrines d'AwAXiMANDRE. Mais ce n'est pas plus Anaximandre qu'ANAXiMÈNE qui a le premier enseigné que la substance de Tunivers, quelle qu'elle soit, est infinie, vivante et éternellement en mouvement. A l'idée, un peu vague pour nous, du principe des choses d'ANAXiMANDRE, Anaximène a substitué celle d'une matière déterminée, l'air, dont les choses sont nées, non par séparation des contraires, mais en vertu de phénomènes de condensation et de raréfaction. Néanmoins, l'opposition qu'a signalée Anaximène entre le chaud et le froid ; la forme qu'il donne à la terre et aux astres; ce qu'il dit des phénomènes atmosphériques, des dieux, etc., témoigne bien de la parenté de sa cosmologie avec celle de son précurseur, Anaximandre de Milel. Mais ce n'est
(i) Il était bien inutile de nous mettre en garde, comme l'a cru devoir faire Mullach, contre les hypothèses do Cicérok et d'Ai'cusTiw, d'après lesquelles Diogène d'ApoUonie aurait fait de l'air atmosphérique des divinités ou lui aurait attribué une raison divine.
THÉOniE DE LA COXPEXS ATIOX ET DE LA nABÉFACTlOX Ci
pas seulement à Anaximandre, c'est aussi à Thalès qu'ANAXiMÈNE se rattache : avec Thalès, il pose pour principe des choses une substance déterminée qualitativement; il reconnaît, avec Anaximandre, Tinfinité et la vie immanente de cette matière. La pensée philosophique a, chez Anaxi- MÈNK, plus de précision et de clarté. La cause du mouvement, dont Aris- TOTE reproche toujours Toubli aux anciens physiologues, reproche absolument injuste, est nettement indiquée, et pour la première fois, aurait dit TuÉoPHRASTE lui-mômc, d'après le témoignage de Simplicius(i): cette cause motrice de l'univers, « où rien ne change ni ne se transforme sans mouvement », ce sont les phénomènes, alternatifs ou successifs, ou simultanés sur divers points de l'espace, de condensation ou de raréfaction de la substance même de l'univers, de l'air. Les processus de génération et de destruction des choses dérivent de cette propriété de la matière (2). La théorie de la condensation et de la raréfaction, la théorie de la xuxvw^tç et de la |xdr/ci)jtç ou ipoCwatç, est en tout cas plus en accord avec une physique générale du monde que les hypothèses mythologiques ou cosmogoniques de l'Amitié et de la Haine, pour ne parler que des causes motrices de la philosophie d'EMPÉDOCLE d'Agrigente. Avec le bon historien de la philosophie Ueberweg, on doit reconnaître qu'ANAxiMÈNE a ouvert une voie vraiment royale aux physiologues postérieurs. Ceux-ci, sans être toujours ioniens, se rapprocheront pourtant toujours davantage de cette grande école de toute philosophie naturelle, l'école d'Ionie. Diogène d'Apollonie ne fera, comme Id^os d'Himéra et Archelaus, le disciple d'AwAXAOORE, que renouveler les théories d'ANAXiMÈNE.
Ainsi qu'ANAXiMÈNE, Diogène d'Apollonie a tenu l'air pour le principe unique des choses, pour la matière primordiale, éternelle, infinie, d'où tout sort et où tout retourne, au cours des changements ou transformations réalisés par les processus de condensation et de raréfaction (3). Rien ne peut
(i) S1MPLICIU8 in Arist. Phys., fol. 3a. Thbophrastb aurait, dit-on, composé un traite sur la doctrine d'AnAxiMEME. Diog. de Labrte, V, 4a. KèpX twv 'AvaÇtfJL^vou; d.
(a) Plut, dans Eus., Prmp. et'., I, viii. revvaaOat 8â sàvia xata t'.va nuxvoxriv toutou xai ;:âXiv apaî(i>atv.
(3) Diog. de Laerte, IX, 67, tov te àspa iîuxvoujjlêvov xa» (X3a'.o'j(i.svov y€vv7)TixÔv slvai tcov x({<J[iwv. Théopiir., Fragm.y XLl. Pour les processus de condensation et de raréfaction de l'air dans la genèse des choses. Ces processus constituent proprement la cause motrice de l'univers, le mouvement immanent à la matière, IÇ où nuxvoufx^vou xai (iavou[xEvou xai [xETaoaXXovTOç toT; TwiOsai Tf,v tïjv aXXcov Ytvc^at piopfTiv. Ainsi, de la condensation et de la raréfaction do l'air et des changements ou modifications subis par l'air est résultée la forme ou la figure de tout ce qui existe. Cf. Plut, dans Eus., Prxp. ev., 1, 8, i3. L'air est infini pour Diock.NE, comme il l'était pour Anaximène. Si.mplicius in Arist. Phys., 6, sans doute d'après Théophka.ste (^Fragnt.^ XLI) : t^v 8; tou ;r«vTÔ; çujiv àcpa xa» ouTÔç çT,atv à;:6jpov elvai xai «iSiov. Cf. encore Simpl., ibid., fol. 33. Ka» auTÔ (lèv ToCfTO xai ocîoiov xat xOavaTOv <T(o^a, TtSv 8È Ta fièv y^vETai, Ta 8à âroXsîTUEi. Ce corps, l'air, est éternel ; il ne connaît pas la mort ; tout le reste ne vient à l'existence que pour cesser dVxistcr après un temps.
Ca LE SYSTÈME XEIiVEUX CENTRAL
venir du non-être, ni se perdre ou se dissoudre dans le non-ètre. Oiîàv exTou [jLTj hzG^yi^&a^oii, ouoà ei; to |xt; cv çôeCpeaôat. « La terre, ronde, est établie au centre »; ses parties se sont rassemblées et unies sous l'action de la chaleur qui l'environne, concrélées et solidifiées sous l'influence du froid (i). En d'autres termes, dans le système du monde, le principe, la cause efliciente du mouvement est dans le chaud; le principe de la consistance ou de la solidité des corps est dans la matière froide et dense. Sous l'influence de la chaleur, le monde avait été emporté par un mouvement circulaire et la terre avait reçu ainsi sa forme arrondie. Toutefois, chez DiOGÈNE comme chez Anaximène, la cause motrice de l'univers consiste uniquement dans les processus de raréfaction et de condensation de l'air (2), ou, ce qui revient au môme, dans la chaleur et le froid, le sec et rhumide, le léger et le grave, gagnant, l'un les régions élevées, Tautre les régions inférieures (3). Et, quoique Diogène ait pu désigner l'air, entre tous les corps, comme le plus léger, XeiçTiTOTôv (4), il n6 suit pas qu'il n'ait tenu pour la substance première que l'air le plus raréfié ou le plus chaud. Tout ce qu'il dit lui-même, après avoir posé l'air comme l'être primordial, c'est qu'il existe diff*érentes sortes d*air, c'est-à-dire difi^érents états de ce
(i) Dioo. DE Laerte, ibid., Trjv yr^v 'sxpoffukriy, cprjpgiajx^vTjv £v T(S [léata. C'est à la chaleur ambiante qu'il convient d'attribuer la forme ronde, c'est-à-dire cylindrique, non sphérique (Zellbr, I, aa5), de la terre, immobile au milieu de l'univers. Le soleil et les autres astres paraissaient à Diogèhb d'Apollonie de nature poreuse, analogue à la pierre ponce : le feu ou l'air enflammé en remplissait les pores. Les aérolilhes sont des corps analogues, mais ils ne s'enflamment qu'en tombant. Archélaus faisait dériver le principe du mouvement de la séparation du chaud et du froid ; le mouvement et le repos sont des états de la chaleur et du froid. Ainsi la terre est immobile et en repos au centre du monde, parce quelle est froide. Hipp., Refut., I, 9.
(a) ce II n'est point question, dit Zeller, d'une pensée qui serait venue s'ajouter aux substances matérielles et les mettre en mouvement. » Die Philos, der Griechen, I, aa^.
(3) DiocîiNE d'Apollonie, Fragm. (Mullach), 6. ''E<Jti -^hip TCoXOrpo^ro; xat 0£p{jLOtspo; xal ^JW/^po- Tspoç xal ÇrjpoTEpoç xai UYpo'ispoç xat (JTa<Jt|jL(«STSpoç xal ôÇutipTjv xivTjaiv ë/^wv, xal aXXat7:oXXal iTEpoioWis; eveiai...
(4) Aristote, De an., I, 11, i5. Diogèi^e d'Apollonie, .dit Aristote, aussi bien que quelques autres, a cru que l'àme est de l'air parce qu'il pensait que l'air est de tous les corps le plus léger, et qu'il est le principe de tout, et que c'est pour cela que l'âme possède la connaissance et le mouvement (xal oià TouTO YivùSoxctv t£ xal xivEîv ttjv «J'W'/.tÎv); elle connaît en tant quelle est le principe premier (repÔTOv), et que tout le reste provient de ce principe ; elle est motrice, en tant que les parties de ce principe sont les plus ténues (XETCiotaTov, xiyT]Ttx<{v). — On voit, sans qu'il soit besoin d'insister, combien est superficielle l'hypothèse d'ARisTOTE sur les motifs qui auraient déterminé Diogène d'Apollonie, et ceux qui étaient du même sentiment, à choisir l'air pour principe et substance de l'Être. Relativement à ce qui a trait à la cause motrice, il est inutile de faire observer que, en vertu des différents états de raréfaction et de condensation, tout élément serait aussi capable d expliquer le mouvement que l'air atmosphérique. Ce qu'ARisxoTE dit de la connaissance du principe premier ne manque pas, au contraire, d'exactitude et de pénétration. Cf. aussi Met., I, m, 7 : « Anaximène et Diogène font l'air antérieur à l'eau et le considèrent essentiellement comme le principe des corps simples (âspa... apyfrjv... tôv ànXtuv awjxaTwv). »
VABIÉTÉS DES CORPS ET DES I.\T ELLIGEXCES 03
corps simple, et, par conséquent aussi, de pensée et d'intelligence correspondantes, états soit plus raréfiés ou plus chauds, soit plus denses ou plus froids. Mais il ne s'agit toujours que de Tair atmosphérique, de « ce qu'on nomme rair(i) ». « Voilà Tair qui pénètre toute chose, qui constitue tout ce qui existe, qui est immanent à chaque partie de Tunivers, et dont il n'est rien, absolument parlant, qui ne participe, encore que cette participation ne soit pas la même pour chaque être. Car il existe beaucoup de modes ou de variétés d'air et d'intelligence (2). »
DiOGÈNE s'imaginait la terre à l'origine, ainsi qu'ANAXiMANDRK, comme une masse molle et fluide qui, peu à peu, sous la chaleur du soleil, s'était solidifiée. Des vapeurs montant de la terre se serait formé, par raréfaction, le feu, qui est la substance des astres. « Les étoiles étaient nées des vapeurs humides. Cette doctrine, rapprochée de ce que dit Alexandre d'Aphrodisias, que le ciel s'était grossi des évaporations de la terre, autorise à supposer que, selon Diogène, le soleil seul s'était d'abord formé de l'air chaud poussé dans les régions supérieures, et que les étoiles ne s'étaient formées qu'ensuite des vapeurs développées par la chaleur du soleil, vapeurs employées aussi en partie à entretenir le soleil lui-même. Comme, dans chaque partie du monde, cette nourriture s'épuise avec le temps, le soleil change de place comme un animal change de pâturages, du moins suivant la manière dont Alexandre d'Aphrodisias expose l'opinion de DioGÈNE d'Apollonie (3). »
Le reste des eaux primordiales de la terre avait formé la mer. Diogène expliquait la saveur salée de cette eau par l'évaporation des parties douces. Ce dessèchement de la mer continuait, selon Anaximandre et Diogène, au témoignage d'ALEXANDRE d'Aphrodisias, commentant un passage de la Météorologie d'ARiSTOTE (II, i, 3), où le philosophe rapporte cette Genèse : A l'origine, les eaux primordiales couvraient tout l'espace autour de la terre : eîvat yip to icpcoxcv uypov oiizxnx tcv iztpX tyjv yijv tcxsv. Sous l'influence du soleil, cette partie s'évapora ; ce qui resta fut la mer: to iï Xetçôàv ÔaXorcjiv clvat. La mer diminue et elle se dessèche constamment, jusqu'à ce qu'un jour elle soit tout à fait desséchée : xal xéXc; lse(7Ôa{ roTe zajav ^Tiph, Comme Anaximandre encore, Heraclite et Anaximène, Diogène admettait une continuelle alternative de formations et de destructions de mondes successifs. SiMPLicirs, qui avait encore entre les mains le ^spl çûaso)^ de Diogène d'Apollonie, du moins en partie, car il ne paraît pas avoir connu le
(1) Fragm., 6. Kcd {jioi Soxàt tô ttjv voTjaiv syov sîvai ô àrjp xa^Eo^xsvo; 6;:6 twv avôpuSnwv.
(2) Ibid. àno yap |jioi toutou [â^po;] ôoxsEt vo'oç elvai xai Ik\ tcîv açtyOai xa\ ravTa SiaiiB^vai xai Iv *:avTi £v£tvai. Kal oux ?tciv ou8è Iv, 0, Tt fir; {ietê/^oi toutou, (xgT^y^ei 8è où8- ev ôfxoîcu; tô STepov tcJ» iT^pcu, «XXà JCoXXoi Tp^Tcoi xai auTOu tou â^poç xai TfJ; v07[ai(iç eî^iv.
(3) Zei.ler, I, 226.
6'» LE SYSTHME XERVEl \ CESTBAL
second livre de cet ouvrage, que cite Galien, en témoigne 1res neltcment (i), tout en évoquant l'idée de périodicité qui nous a frappé chez HERACLITE. Aussi bien, la plupart des physiciens grecs, « Anaximandre, Anaximène, Anaxagork, Archélaus, DiOGÈNE d'Apollonie, Leucippe », sans parler des stoïciens, dont fait ici mention Stobée, parlent de la fin du monde (2).
Plantes et animaux sont nés de la terre sous Faction de la chaleur solaire. « L'eau s'étant putréfiée et s'étant mélangée avec la terre », les plantes, comme les animaux, furent formés par génération spontanée, d'après Diogène d'Apollonie (3). La variété et le nombre des êtres vivants correspondent à la diversité des changements ou transformations de la matière première, de Tair, si bien que, par TefTet de ces transformations sans nombre, ces êtres ne se ressemblent ni par la forme, ni par le genre de vie, ni par les sens ou par Tinlelligence, encore que ce soit par le même principe, Tair, que tous vivent et voient et entendent, et que ce soit du même Etre que tous tiennent leur intelligence si difl^érente (4). L'hypothèse transformiste des êtres vivants est évidemment formulée dans ces paroles de Diogène. Quant aux diflerents facteurs de cette théorie, et surtout au principal, celui de la sélection naturelle, sous l'influence de la concurrence vitale et de l'adaptation, déjà clairement indiqué chez Anaxi- MAisDRE et chez Empédocle, ils ne sont pas dans les fragments connus de Diogène.
Cette unité delà matière première est pour Diogène la raison suflisante de toute transformation ou évolution des êtres vivants. Les mots grecs èxepôtwr.;, hepcicOffôa', exprimant le changement, la variation et la transformation naturelle des choses, n'ont guère été appréciés jusqu'ici comme ils doivent l'être que depuis que des conceptions du même ordre forment, avec celles d'évolution ou de développement interne par variation, le fondement même de toute notre philosophie de la nature, c'est-à-dire depuis le xviif siècle. Les Hellènes ont certainement possédé une notion analogue ;
(i) SiMPi.icius in Arist. Phys. a57^.
(2) Stob., Ecl- phys., I, ^i(), çOapTov xôv xda[xov.
(3) TiiÉopiiR., lîist. plant., ïlï, i, k. A'.oycvtj; Ôl <ji)JCO{ji^vou tou GSato; xai {jlîÇiv itva >.«,a6avovto; ::p6; trjv f^v... Hac, II. 8, i, xai xà î^cûa ex t^ç ytJî. Cf. Stob., I, 358. Suivant Archélaus, les êtres vivants sont également sortis, par génération spontanée, du limon de la terre sous Tinfluence de la chaleur du soleil. Los premiers animaux vécurent peu de temps. La génération sexuelle n'eut lieu que plus tard. Hippolyte, /?e/*. , 1, 9. Ilep'i ôi tcov î^towv fïja.v, oti OspjAaivojjiÊVT); ifj; Y^S»** «vficpaîveTO Ta T£ àXXa 2^(&a;coXXà xal avo(xaia Tiavra "Ct)v autrjv Biaiiav, s/ovta Ix xrîç IXuoç Tp£ço[jL£va, tJv 81 ôXiyo- )Ç^p(îvia* uoTEpov 8è auioîç xal tj èÇ àXXrJXtov Y^veat; àveaTr).
(4) Fragm., 6. "Atg cuv jcoXuTpoKou âouarj; t^; ItepOKiS^to; 7:oXûipo:ca xai xàt, <^(àa xal noXXa, xal oCis îÔeVjV àXXijXoiat eoixota o'jtê Staiiav oute vorjiiv uizo tou nXiiOso; tûv iTSpoiwaîcuv. "Ofwo; §1 TiivTa Tû auTô xal ^f^ xal ôpôt xal axouei, xal tt;v aXXr^v vdr,aiv s/fii utzo [xtio] tou auTOU notvTa.
TRAySFOn.MISME f.5
ils Tont exprimée entre autres par les mots sur le sens desquels nous insistons ici à propos des textes de Diogène d'Apollonie. Mais le concept de transformation, bien plus encore que le mot, a été l'idée mère de toutes les cosmologies des physiciens de Tlonie. Ils n'ont pas eu en réalité d'autre explication de la nature et de la vie, puisque tout ce qui existe sort éternellement du seul Etre vivant, infini dans l'espace comme dans la durée, et n'est qu'un mode incessamment varié et fugitif de la substance, seule identique à elle-même sous ses transformations. Diogène d'Apollonie résume ainsi cette conception des choses, qui est toute la physique du système du monde de ses devanciers : « Tout se forme du môme par transformation et est au fond le même ; c'est l'évidence. Si, en eflet, les choses qui existent maintenant dans cet univers, la terre, l'eau, et toutes les autres choses qui nous apparaissent dans le monde, si de ces choses Tune était différente de l'autre par sa nature, et si, à travers les modes nombreux de leurs changements et variations elles n'étaient le môme être, elles ne pourraient ni se mélanger entre elles ni se venir en aide ou se nuire réciproquement (i). » Ces deux dernières expressions correspondent à l'idée que l'on rendit couramment plus tard par les mots xoisTv et Tcao/eiv, comme cela ressort manifestement de ce passage d'Aristote : « Diogène s'exprime fort bien lorsqu'il dit que si totftes choses ne provenaient pas d'un môme principe, il serait impossible qu'elles pussent agir et souffrir réciproquement (2) ». La preuve de l'unité de substance, Diogène la trouve dans le fait d'observation de l'assimilation des matières du sol par les végétaux et, selon Simplicius, par celle des végétaux par les animaux. Or on voit les plantes se nourrir de la substance de la terre et les animaux se nourrir des végétaux. La grande idée d'où est sorti le livre célèbre de Moleschott est en germe dans celte pensée de Diogène d'Apollonie (3). Voici les termes mêmes de Diogène : « Ni le végétal ne pourrait naître de la terre, ni l'animal, ni quoi que ce soit ne pourrait exister, s'il n'était point dans la nature qu'ils fussent essentiellement le môme. Mais toutes ces choses, quelles que soient les apparences variées qu'elles revêtent, dérivent par transformation du même et retournent au même (4) ».
(1) Diogène d'Apollonie, Fragm., a. *Efxol 81 ooxssi, x6 (liv Çu|x;cav eî;r8iv, Jcavta ti eovta octco T0*3 aÙToiï iTSSoiouaOai xai xô aùtô «Ivar xai touto euStjXov. Ei ^ip t* £v tô^s tô xda[x(i) eovta vuv ytj xal ûowp xal TaXXa ô<ja çaivEtai Iv tôÔs xû xé-siuo ècfvTa, st tout^cov ts ^v tÔ ÊTspov tou ix^pou iiepov sôv xfi to^ij fuaei, xai ji)) x6 auro îÔv [uxim7:z£ «oXXa/^w; xal 7)t£poioaro, où5' av ouxe fjLi<rf6a6at àXXr[Xoi7 f,5wv«T0 oCxe coçATjat; tw It^poi oi^Tê pXd^ri elvat.
(a) Â.RISTOTB, De gêner, et corrupt,, l, vi, 3. Kal tout' opOwç X^ysi AïoYSvrjç, oti si fjLrj IÇ Ivo; f^v ajcavra, oûx av ^v TÔ TCO'.eîv xal x6 Tcaa/^S'.v 0«* âXXrjXwv . . .
(3) J. MoLKscHOTT, Dct Kreislauf des Lebens. Mainz, i85a.
(4) Ou5' av ouT£ çuTÔv èx t^; ytjç çuvat ours J^cîiov o3t£ àXXo -jCEv^aGai ouo^v, sî txT) oCtw ouv^aTaro
J. SouRY. — Le système nerveux central, 5
66 LE <iYSTÈME NRnVEVX CRSTHAL
Ce qui est vrai du corps est vrai de l'intelligence ; car toute distinction de la matière et de Tesprit est illusoire dans Thylozoïsme. Quel que soit le nom de la matière première, puisqu'elle est tout ce qui existe, toute chose, à quelque degré, participe de sa nature, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre ce que dit Diogène qu'« il y a bien des modes ou variétés d'air et d'intelligence ». Les différentes espèces d'air, on l'a vu, sont en môme temps les différentes formes de pensée. La vie et la pensée sont produites, dans tous les êtres vivants, par l'air qu'ils respirent ; ce sont des propriétés de cette matière (i) : « Les hommes et les autres animaux qui respirent vivent de Yair\ il est pour eux Yâine et X intelligence, comme il est clairement expliqué dans ce livre ; et lorsque l'air se retire, ils meurent ; et l'intelligence les abandonne (2). »
Telles sont les paroles de Djogène. De môme que l'air en général est susceptible de revêtir une variété infinie de formes, de même les âmes diffèrent entre elles comme les espèces et les individus auxquels elles appartiennent. Mais l'unité fondamentale de la matière première implique celle de l'âme et de l'intelligence. Le principe de l'unité de l'esprit et de la matière a donc ses racines dans l'ancienne physique ionienne. C'est le môme élément, en effet, qui est l'âme de tous les animaux, c'est-à-dire l'air, air plus chaud que celui dans lequel nous sommes plongés, mais beaucoup plus froid que l'air qui environne le soleil : xal aTîovTwv xwv Ç(d(i)v îè il) ^j/u/Y) To œj-zh àoT'., ÔYjp ÔspfJLSTepoç \kh aoO iÇw, Iv w £i[ji.sv, toO fJiévTct -icapi tco ifjXCw xoXXov ^Myj^i-zt^oq (3). Cette chaleur n'est la même chez aucun des animaux ; elle diffère de môme chez chaque homme, si on compare l'un à l'autre, non beaucoup à la vérité, mais de façon à être approchante sans ôtre tout à fait semblable (4).
Et Diogène d'ApoUonie ajoute ces mots d'une grande profondeur : « Aucune des choses soumises au changement ne peut en effet différer d'une autre avant de lui avoir été semblable » : ou5àv S'oîcv xe Y^vé^Oat w; ètepci5Jii.£v<i)v exepcv èTépsj, xplv to xiiè YévTfjTr.. Car toutes les choses ont été identiques de nature, c'est-à-dire ont été de Pair, avant d'être devenues diffé-
wais "cu'UTÔ elvar aXXà navta laura ex toS auToîï liepoioûfXEva &XX0T6 aXXoîa Y^vetai xpA I; t6 «utô ava/^wseei. l'^agm. 2.
(i) Arc:iiélaus se représentait aussi rintelligencc comme li6c & l'air que nous respirons, d'après une conjecture de Zei.ler ; Archélaus aurait regardé l'air comme animé, vivant, intelligent, bref, comme la mati6re première. Cf. Ed. Zei.ler, I, 230.
(2) Diogène d'ApoUonie, Fragm., 5. "AvOpcuTcot ^ip x«i ta SXka Ç«aa ava;cvéovta ÇoSei tcu â^ot xai Touxo auToîai xal ^^yji £<ïri xai v(iT)(ït$, cÎjç SeSiiXtoiai sv xffi£ tÎ) au^fp^^fi ÊfJiçav^w;, xal eàv touio «;:xX- Xa/^Ofî, aTcoOyyJoxsi xal ^ vor,aiî iTZikdTzti.
(3) Fragm., 6.
(^) Ibid. Ofioiov 8a touto to Oepfxôv ouSivoç twv ÇoStov caii, lizû ouSÈ tûv avSpoSrwv aXXT[Xoi5i, «XXà oiascoet, jx^y* ."-^^ ^'^j *^*^' '"*''* TcapajîXrÎTia elvai, oj u^vtoi aiTpsx^coç yz ojxoi'iv y* eov.
VXITÉ DE iJESPÎilT ET DE LÀ MATIÈIiE 67
rentes par le changement ou les transformations de cette matière. Aussi DiOGÈNE attribuait-il aux métaux et aux minéraux, comme aux plantes et aux animaux, une fonction analogue à la respiration : il admettait qu'ils absorbent et exhalent des vapeurs humides, les uns davantage, les autres moins, mais surtout, parmi les substances ductiles, le fer et le cuivre. Les deux moments constituant Tacte de la respiration aérienne, l'inspiration et l'expiration, sont nettement indiqués pour le fer comme pour la pierre d'aimant : eXxetv to xi-^çibnio àzo tou zapa)tet{jiivo'j àspoç rj àçiévai (i).
Puisque la vie et V intelligence sont bien, pour Diogène d'Apollonie, des propriétés immanentes de l'air, les sensatk>ns n'ont point, naturellement, d'autre principe, et Théophraste compte ce naturaliste au nombre de ceux qui expliquent la connaissance par l'action du semblable sur le semblable (i).
Car, écrit le disciple d'ÂRiSTOTE, presque dans les mêmes termes que son maître, si tout ne dérivait pas d'un principe unique, il serait impossible que les choses pussent agir les unes sur les autres et éprouver les effets de cette action : ouâè yà? 'fà iroteïv sTvai xal ^ij^^tv si \à\ tzxtzx ^Jv è^ èvôç. La substance de « l'âme » provient en partie de l'air contenu dans la semence (DioGÈNE avait noté que la semence des animaux était « aérée » comme
(i) Alexaudri ApHRODisiBifsis prmter commentaria scripta minora* Quxstiones.,. éd. Ivo Bbuns. Supplem. aristotelicum, II. P. 11. Alexandri scripta minora reliqua, Berolini, 1893, 11, XXIII, 7a. Ilapi Tîiç 'HpaxXsia; XtOou, 8ià tî Daei tôv aiSTjpov Après avoir exposé les théories explicatives de ce phénomène, présentées par Empédocle et par Démocrite, Alexandre d'Aphrodisias expose celle de Diogène d'Apollonie : Ilavra ta eXaxa ^Tjatv xai âf i^vai Ttvà ix^jiàSa a^' aOtûv Tue^ux^vat xa\ eXxeiv s^cuOev, xà [lèv TiXeico, là Si IXatto), tcXei^tt^v 8s à^Uvat ^/jChné^t te xai atSrjpov... toCf a StJpou iXxovToç TE xat TiXeîov içi^vTo; Gypèy ttjv XiOov oùaav apaioi^pav to5 aiSrîpou xa» YS(oS£(JTépav TiXeîov IXxEiv t6 uYpôv xô 017:0 xou TcapoxE'.fA^vou aépo; ^ ec^i^vai. Alexandre recherche et discute ensuite la nature du phénomène en vertu duquel la pierre d'aimant attire le fer, et uniquement le fer, suivant lui (xfç 6 xfjç 6Xx7jç xp(f;coç... f; 8è X^Oo; xèv a(87]pov ficivov), sans changement d'état de ce métal, ce qui n'a pas lieu dans l'attraction de l'eau par le soleil, par exemple : 6 f^Xio; xô u8(Dp... où*/^ &î>( t) XiOo;* ou -y-ip jiExaSâXXfii xôv aî8i)pov. Le fer est attiré vers cette pierre sans que celle-ci l'attire par force vers elle, mais bien par suite de ce qui manque au fer et que la pierre, elle, possède ; « il semble en effet que cette pierre est de la nature du fer. » Car ce ne sont pas seulement les êtres qui possèdent de la sensibilité et les êtres animés, vivants, qui tendent vers ce qui est conforme à leur nature, conclut Alexandre d'Aphrodisias, mais aussi un grand nombre d'êtres inanimés, oûxoi; x«i ô aior^po; iizi xf,v XtOov ç^pExat, oùy fXxouaav auxôv pia rpôç lauxTiv, àXX* Èîpi^ci xouxou ou IvSsTi; (i^v laxiv auxo'ç, ïy£i 8* aiixô îj XiOo;. 8oxêÎ yàp xatl f) XtOo; ai8rjpîxi; Etvai... ou (jio'vov yàp xà aToOrjaiv E/^ovxa xat xà £(nj/uya E^^cxai xou xaxà çuatv lauxoT;, àXX' oûxco TwoXXà xal X(i5v a^u/^cov Sy^^st. Il est difficile d'imaginer une formule plus nette, et, au fond, plus exacte, de la doctrine même de l'hylozoîsme antique, chez les épigones d'ARiSTOTE, philosophe aussi opposé à cette doctrine, dans l'antiquité, que l'a été Kant, dans les temps modernes. Cf. 1mm. Kant's Metaphysische Anfangsgrûnde der Nalur»'issenschaft. Mechanik, Sdmmtl. Werke, Leipzig, 1867, ÏV, l\Z^-l^f\o. « Der Tod aller Naturphilosophie wdre der Hylozoismus. »
(i) Théophr., De sensu, 89. Ajoyevtjç 6^, cu-iTCEp xô Ç^v xal ^povetv xû aépi xai xàç aia6iî<J€i; ava::x£t, 810 xal So'Çeiev av xùi ôaoïw ;;oieîv.
68 LE SYSTKME NEnVEVX CEXTHAL
récume) (i), en partie de l'air qui pénètre dans les poumons après la naissance (2).
Les animaux naissent en réalité « inanimés », dc^j/u/a; ils ne sont pas toutefois dénués de chaleur, et c'est sous Tinfluence de la chaleur vivifiante du corps de la mère que les fœtus mâles sont formés à quatre mois, les fœtus femelles à cinq mois (3). Mais c'est de l'air extérieur qu'ils attirent dans les poumons après être sortis de leur mère que provient surtout l'àme des nouveau-nés. L'âme des animaux est par excellence un air chaud et sec, àvjp 0£p{AÔ':£po; jxlv tcO I;(o âv (oetjjLsv, qui coule dans les veines avec le sang. Cette sorte d'air vital, mêlé au sang et circulant avec lui, anime le corps entier. C'est à cet ordre de considérations qu'on doit la description anatomique, digne de l'époque de Démocrite, qu'a donnée du système veineux Diogkne d'ApoUonie, description venue jusqu'à nous.
Aristote, en son Histoire des animaux, nous a en effet conservé ce précieux document. Le ventricule gauche du cœur, l'aorte, la carotide, le pouls y sont déjà indiqués ; il y est question des vaisseaux de la tète et de la moelle épinière. Voici cette description, détaillée et précise pour le temps, du système cardio-vasculaire.
« Telle est la disposition des veines (a! çXé6sç) dans l'homme : il y en a deux grosses ; elles traversent le ventre le long de l'épine du dos, l'une à droite, l'autre à gauche; chacune d'elles descend d'une part dans la cuisse qui lui correspond ; vers le haut elles montent à la tête en passant près des clavicules et traversent la gorge. Ces deux veines distribuent des rameaux dans tout le corps, celle qui est à droite dans le côté droit, celle qui est à gauche dans le côté gauche. Deux très grandes veines se rendent au cœur près de l'épine du dos. Deux autres veines, qui se trouvent un peu plus haut, traversent la poitrine, et, passant sous l'aisselle, vont chacune à celle des mains qui est de son côté. L'une s'appelle la splénique^ l'autre Vhépaiique, Leur extrémité se divise : une partie est destinée au pouce, l'autre au poignet ; et de là naissent une multitude de petites veines qui se distribuent dans toute la main et les doigts. D'autres rameaux plus faibles sortent des premières veines; ceux qui partent de la veine droite vont au foie^ ceux qui partent de la veine gauche à la ?*at€ et aux reins. Les veines destinées aux extrémités inférieures se partagent vers l'endroit où ces parties s'attachent au tronc, et elles se répandent dans toute la cuisse. Le rameau le plus fort descend derrière
(1) SiMPLicius. Phrs.y 33. Kat IçeÇ^; Se^xvutfiv, on xai -ô ojtEpjia ttuv ÇoSwv TWEUjiaidi^^s iT:i.
(2) Plac, V, i5, 4.'
(3) Gensorinus, 9. Diogenes Apolloniates qui mascuUs corpus ait quatuor mensibus formari et feminis quinque.
LE SYSTÈME CARDIO-VASCV LAIRE C<)
la cuisse où sa grosseur est sensible, l'autre rameau descend en dedans de la cuisse, et a un peu moins de grosseur. De là ils passent Tun et l'autre, le long du genou, à la jambe et aux pieds, de même que les rameaux supérieurs se portent aux mains, et, parvenus au cou-de-pied, ils se distribuent aux orteils. Des principales veines il en naît un grand nombre de petites qui se répandent sur le ventre et sur la région des côtes.
« On voit saillir au col les veines qui se portent à la tète (al 8* ctç t^v xeçaXfjV T£{vou7a'.) en traversant la gorge ; deux vaisseaux se terminent de chaque côté auprès de Voreille ; à son extrémité, chaque veine se divise en une multitude d'autres, qui vont à la tête en se portant, celles de la droite à gauche, et celles de la gauche .à droite. 11 passe dans le cou uns autre veine, de chaque côté, le long de la grosse, mais qui est un peu moins considérable ; la plupart des veines de la tête viennent s'y réunir ; elles rentrent en dedans par le cou et chacune donne naissance à d'autres qui passent sous l'omoplate et descendent aux mains. On les distingue facilement de la splénique et de Vhépatique, dont elles suivent le cours, parce qu'elles ont un volume un peu moins considérable. On ouvre ces veines dans les douleurs qui se font sentir sous la peau ; mais dans celles qui affectent la région de Testomac, on ouvre la splénique et l'hépatique. Ces dernières veines fournissent des rameaux aux mamelles ; d'autres rameaux plus faibles, partant de chacune de ces deux branches et traversant la moelle épinière (8tà toD vwTiafou iJi.ueXou), vont aux testicules. D'autres, qui passent sous la peau, traversent les chairs et vont aux reins; elles se terminent aux testicules dans les hommes, à l'utérus chez les femmes. Les premières sont plus larges au moment où elles sortent du ventre, elles diminuent ensuite, jusqu'à ce qu'elles se croisent pour passer d'un côté à l'autre : on les appelle veines spermatiques. La partie la plus épaisse du sang est absorbée par les chairs ; ce qui en reste et va se rendre aux différents endroits indiqués est un sang subtil, chaud, écumeux(i). »
Où était, pour Diogène d'ApoUonie, le « siège de l'àme »? On lit bien, daus les Placita, qu'il avait situé l'VjYeixovtxGv dans le ventricule artériel, ou ventricule gauche du cœur (2). Mais cette localisation ne convient que pour celle du siège principal de Tair vivifiant dans le corps, air qui par
(i) Aristote, De anini. hist,, III, 11. Cf. Aristoteles, Thierkunde, von H. Aubert u. Fr. WiHMER, I, 3] 3 -3 17, et II, fig. !\. L exposilion du trajet et de la distribution des veines est, chez DioGÈriE d ApoUonic, incomparablement plus rapprochée de la vérité que celle de Svennesis, qu'on lit également dans Aristote. Les principaux vaisseaux de la grande circidation y sont décrits, ainsi que leurs rapports avec le cœur, et on peut y voir déjà une indication de la distinction des artères et des veines. C'est bien plus à cette description de Diogène d'ApoUonie qu'à celle de Polybe, que se rattache Texposition d' Aristote.
(a) Plac. IV, V, 7. Aïoy^vTjç, âv if^ âoTijpiaxïî xoiX^a i^; xapôi'a;, f,Ti; âati xai ;;v6U[xaTixrJ.
les veines arrivait dans ce ventricule. On ne saurait compter en effet DioGÈNE parmi ceu?^ qui, à rinstard'EMPÉDOCLE,d'ARisTOTE et des Stoïciens, ont considéré le sang, les cavités du cœur, et même le péricarde, comme Torgane de Tintelligence. Certes, Tàme ne saurait avoir de vie indépendante de celle de Tair qui circule, plus ou moins pur, dans le sang irriguant tous les organes du corps ; elle s'alimente de Tair que le sang lui apporte constamment ; sinon, elle sommeille, s'alanguit ou meurt. Ainsi, lorsque le sang répandu dans les veines refoule Fair qui s'y trouve contenu dans la poitrine et dans Tabdomen, le sommeil (jTr/c;) arrive ; mais si tout Tair abandonne les veines, c'est la mort (i). Quant au siège de Tàme, DiOGÈNE d'Apollonie nous parait bien plutôt être du nombre des naturalistes ((ui, avec Alcméon, Démochite, IIippocrate et Platon, tiennent le cerveau ou l'encéphale pour le centre de cette fonction (2). Il ressort en effet nettement des textes de Théophraste que le cerveau (èYxéçaXoç) était pour DioGÈNE le siège des sensations, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue, par l'intermédiaire de l'air ambiant.
\2olfaction a pour cause l'air qui environne le cerveau lui-môme et ses veines, disait Diogène ; un certain rapport harmonique doit exister entre le degré de densité de l'air et la respiration, sinon la sensation de l'odorat fait défaut (3).
hdi perception du son a lieu lorsque l'air siégeant dans les oreilles, mis en vibration par l'événement extérieur, arrive au cerveau par une sorte de transmission du choc initial rappelant l'onde nerveuse (4).
Quant à la vision, elle résulte delà projection des images sur la pupille; celle-ci, « mêlée à l'air intérieur », produit la sensation (5). Diogène en donnait pour preuve qu'une phlegmasie des veines de l'œil {ffKty\Kxdx twv (j>'Ae5(ov) empoche, en troublant cette crâse interne de l'air avec la pupille, la vue d'avoir lieu, encore que les images extérieures se reflètent sur la pupille.
Diogène rapportait donc le siège des sensations à l'air contenu dans le cerveau ; c'est bien cet « air intérieur » qui sent (6 svts; ocr^^p a'.jOiveTa».), comme il parait l'avoir dit (6). C'est donc bien dans le cerveau que se trouvait
(i) Plac, V, a3, 3. 'Eàv 81 â:rav lô a€pw5c; ex tojv çXeSoiv £xXtj:i), Oâvaxov xrjy/jxyf£i)f, (3) Théodoret, Gr. affect. cur., V (Mignk, t. 83, p. 933), où toutefois Diogèke n'est pas nommé.
(3) Théophr., De sensu, Sg. Tï)v fisv SaçpTjaiv tÔ jcep\ tov l-pc^çaXov iipr touiov yàp 50pouv iTvai xal <7urji(JL£xpov Tfi [avaTrvofJ] âxo^* tôv âYx^çaXov aùtôv (xdvov xai çXeS^a.
(4) Id., ihid., Ttjv 8* âxo/jv otav ô Èv toîç oWtv otTjp xivijOsiç \jtzo toO sÇ'o oia^oôrj npoç tov {"^xi-
(5) Id.,i^., TfjV 8' ô?{/iv ôpâv Ifji^atvofxEVov ei; irjv xopr^v, TauTr,v 8è îJitYVU|JLevr,v Tta âvTo; àép\ tîouîv «t'iOr^aiv.
(0) Id., ib., \2.
LE CEBVEAU SIÈGE DES SENSATIOyS 71
pour DiOGÈNE le siège des sensations. Ajoutons qu'il semble avoir discuté sur les conditions morphologiques, anatomiques et physiologiques de l'acuité des sens, conditions où le calibre et Tétat de réplétion des vaisseaux sanguins jouent constamment un rôle.
Le plaisir et la douleur dépendent, comme les émotions et les affections morales, la colère, etc., d'un mélange déterminé, en certaines proportions, de l'air et du sang. 11 en est de môme de la santé et de la maladie. Des sensations agréables, la langue est le meilleur juge (xpiTixciTaiov), parce que c'est l'organe où se distribuent le plus grand nombre de veines (i). Dio- GÈNK aurait noté aussi que l'état de cet organe fournit maints indices propres au diagnostic des maladies. Autant la pensée est favorisée par un air chaud et sec, autant elle est troublée, et même empêchée, par des vapeurs humides (2). C'est pourquoi la pensée est pailiculièrement altérée dans le sommeil, dans ïivresse et quand l'estomac est surchargé de nourriture. Les diverses affections mentales, le délire, \r folie, sont également la suite de cette surabondance de l'humide et du dense sur le sec et le chaud (3). Diogène avait démontré la vérité de la doctrine touchant les propriétés contraires, pour l'intelligence, de l'air pur et chaud, opposé aux vapeurs humides et épaisses, en faisant remarquer que les animaux nous sont inférieurs quant à cette fonction, la pensée (Btovotov), parce qu'« ils respirent l'air s'élevant de la terre et se nourrissent d'une nourriture plus humide que celle de l'homme ». Les oiseaux, à la vérité, respirent un air pur. Mais ils possèdent, selon Diogène, une nature semblable à celle des poissons : Fair qu'ils respirent (to xysOi^a), au lieu de pénétrer par tout leur corps, s'arrête dans l'estomac ; il en résulte que l'oiseau digère rapidement sa nourriture, mais qu'il eststupide (ôfçpsv). Les végétaux (xà çutâ) qui ne sont ni creux ni capables de respirer sont, pour la même raison, absolument privés de pensée (4). C'est encore pour la même cause que l'homme lui-même, en sa première enfance, est un être stupide et dénué de raison (5). Durant tout cet âge, en effet, l'humide prédomine dans l'économie ; l'air, confiné dans la poitrine, ne peut pénétrer et se répandre par tout le corps. C'est donc toujours, on le voit, à la circulation plus ou moins parfaite de l'air dans les vaisseaux que toute sensation, toute vie intellec-
(i) Théophr., De sensu, 43, Kal ta; tpXeSaç aTcaaaç otvïjxetv eî; aJiTJv.
(2) Id., ib., ^\. Nous pensons par un air pur et sec, T(o acoi xaOaptTi xa\ Çtjow- xwXj£iv y*? 'f'iv ixjxaBa TGV vouv, 8tô xat èv loîç Cnvotç xai èv lal; (xeOai; xai £v laî; i:Xi)<j{jiovaî; rjTiov çpoveîv.
(3) Plac, V, 20. IIpoaçE.sâi; 8' awtà ôiaxcîaOai toi; (xe;xTjvoai x:a5£7:Taix'jTo; toO Tjysjiovixou.
(4) A cet égard, on le voit, Diogène d'Apollonie était d"ua autre sentiment qu'EMPÉDocLE, Dé-
MOCRITE et AlfA.XA.GORE.
(5) TuÉopHR., De sensu, 45. Ta na'Ma, â^povx.
73 LE SYSTEME yERVECX CESTHAL
tuelle et morale, lorsque celle-ci existe, se ramènent, en dernière analyse, comme à leur condition organique.
La conception hylozoïste du monde et de la vie de DioGÈNEd'Apollonie diffère radicalement de celle d'EMPÉDOCLE et des atomistes. Les atomes fins, polis et ronds, semblables à ceux du feu, les atomes vitaux et psychiques de Leucippe el de Démocrite, ces atomes d'une mobilité extrême, parcourant incessamment tout le corps dans lequel ils entrent à chaque inspiration, et auquel ils procurent, avec le mouvement, la vie et la pensée — la pensée dans le cerveau, les émotions dans le cœur, le désirdans le foie — sont une variété de corpuscules matériels répandus dans l'univers entier, où ils suscitent partout, avec la chaleur, l'âme et l'intelligence. Mais quoiqu'il y eût bien des sortes d'air, et partant d'intelligence, selon DiOGÈNE d'Apollonie, c'était toujours un même principe élémentaire, un et identique en son essence, considéré comme capable par nature de sentir et de penser, qui constituait le substratum des sensations et de l'intelligence, à quelque degré que ces propriétés existassent dans les différents états de la matière. Le même élément, plus ou moins pur et chaud, plus ou moins humide ou froid, était plus ou moins capable de sentir et de penser, voilà tout. C'était là une propriété immanente des choses, de l'univers vivant, sentant et pensant.
La sensibilité et la pensée sont au contraire, pour les atomistes, un phénomène qui résulte de la nature géométrique de certains atomes dans leurs relations avec d'autres atomes; l'âme n'est qu'un cas spécial de la matière en mouvement; les mouvements rationnels, les processus de la sensibilité, de la pensée et de la volonté paraissent simplement réductibles, comme tous les autres mouvements, aux lois générales de la pesanteur, ou plutôt du choc et de la rencontre des atomes, d'ailleurs absolument dénués d'états internes, d'appétitions, de tendances, de sentiments, qui pourraient faire songer à des monades animées, et encore moins à ces grands principes du monde, l'eau de Thalès, le feu d'IIÉRACLiXE, l'air d'ANAXiMÈNE et de Diogène d'Apollonie, principes matériels conçus comme sentant obscurément et pouvant s'élever, au cours A^ transformations sans commencement ni fin, aux degrés les plus divers d'intelligence dans les combinaisons ou mélanges fugitifs d'où sortent des êtres tels que l'homme et tant d'autres animaux, destinés, ainsi que toute faune et toute flore, à se dissoudre et à rentrer dans le chaos fécond, animé et vaguement conscient, de l'univers éternel et infini.
C'est chez le disciple de Leucippe, chez Démocrite d'Abdère, né vers 46o, que se trouve l'origine la plus ancienne des doctrines et des théories modernes sur la nature des sensations et des idées. A cet égard, pour
DÉMOCniTE ^3
qui sait Thistoire de la pensée humaine, Démocrite est le grand ancêtre de Berkeley. Car ce disciple de Locke resta un sensualiste, et son idéalisme, ou plutôt son immatérialisme, n'a point d'autre fondement scientifique que ces propositions célèbres dans lesquelles Démocrite a montré le caractère absolument subjectif, idéal, de nos sensations: « C'est dans l'opinion qu'existe le doux, dans l'opinion l'amer, dans l'opinion le chaud, dans l'opinion le froid, dans l'opinion la couleur : rien n'existe en réalité que les atomes et le vide ». Démocrite dit des qualités sensibles des corps ce que les Eléates disaient du mouvement et du changement: elles ne sont que pure apparence. La nature de nos impressions subjectives dépend des divers groupements des atomes en figures qui rappellent les schémas de nos chimistes. « Le schéma existe en soi, disait Démocrite, mais le doux, et en général la qualité de la sensation, n'existe que par rapport à autre chose. » Toute sensation est ramenée à une modification du toucher. Les opinions que nous avons des choses dépendent de la matière dont elles nous affectent. L'essence véritable des objets, la seule réalité, l'atome, c'est-à-dire l'Être, échappe à nos prises et demeure inaccessible. Voilà pourquoi l'homme vit plongé dans un monde d'illusions et de formes trompeuses que le vulgaire prend pour la réalité. « A vrai dire, nous ne savons rien. » Démocrite distinguait sans doute, comme tous les physiologues antérieurs, entre la pensée (Siovoia) et la perception sensible (aroOr^j'.;), mais toutes deux avaient même origine. Or si la science contemporaine a établi une vérité, c'est celle-ci : En nous et hors de nous, nous n'atteignons que des phénomènes, de pures apparences, des signes, non des substances, et nos diverses espèces de sensations, traduisant chacune le même fait dans une langue différente, loin d'être des représentations fidèles des choses, n'en sont que d'obscurs symboles. Cet idéalisme savant ne diffère point au fond, on le voit, du matérialisme de DÉMOCRITE ou de l'immatérialisme de Berkeley. C'est un des coups de génie de Bacon de Verulam d'avoir reconnu l'importance capitale de Tœuvre de Démocrite dans l'histoire de l'esprit humain; il lui a rendu, parmi les philosophes grecs, la première place. Qu'aux lointains rivages de la Thrace, un Hellène du v* siècle ait acquis le prodigieux savoir encyclopédique que toute l'antiquité accorde à Démocrite, cet ensemble des connaissances humaines qu'on admire chez Aristote, c'est ce qu'attestent encore les fragments des écrits du vieux maître qu'AaisTOTE, Théophraste, Eudème, avaient sous les yeux.
Il est nécessaire, chez les atomistes, d'insister d'abord sur la constitution de la matière. Autrement on n'entend pas leur théorie de la perception sensible.
7^ LE SYSTÈME y EU VEUX CEymAL
Comme Parménide et Empédocle, Leucippe el Démocbite n'admettaient ni naissance ni mort: l'Etre est; c'est tout ce qu'on en peul dire. Ici toutefois il n'est plus conçu, à la manière des Eiéates, comme une unité immobile, dans un univers sans vide, et, par conséquent, sans mouvement (i). L'Etre n'est pas non plus constitué par un certain nombre d'éléments: il consiste dans un nombre infini de corpuscules indivisibles et invisibles par leur petitesse, en mouvement dans le vide, et dont les rencontres et les séparations sont les causes de la production et de la destruction ou dissolution des agrégats ou composés, limités dans le temps et dans l'espace, qu'on appelle les choses de la nature. Ces petites masses de matière, les atomes, dont la durée n'a ni commencement ni fin, pleins, solides, mais de formes et de dimensions différentes, absolument simples, homogènes, identiques les uns aux autres qualitativement, mais non quantitativement, ne subissant aucun changement quant à leur état interne et à leur constitution, possèdent, en somme, tous les caractères attribués à l'Etre par les Éléates. L'explication du monde est purement mécanique.
Le texte suivant nous parait refléter assez fidèlement la doctrine authentique de Leucippe : — L'être ne peut-être un, mais les éléments sont infinis en nombre, et invisibles à cause de la petitesse de leurs masses; ces corpuscules sont en mouvement dans le vide (car le vide existe) ; et, en s'agrégeant, ils causent la production des choses, en se désagrégeant la destruction. Les choses agissent ou souffrent selon qu'elles viennent en contact de telle ou telle façon (2). — De formes différentes, les atomes diffèrent aussi quant à la grandeur et au poids. Nous dirions qu'ils diffèrent par le volume et par la forme. Le poids différent des atomes dépend de leur masse et y correspond exactement. « Chacun des atomes, dit
(i) Aristote, De gen. et corrupt., I, viii. tô ôv eÇ otvayxij; ?v elvat xat axivrjtov.
(a) Ibid., aXk' slvaito toioîÎtov où/ 'ev, àXk* ajc£ipa tô kX^Oo; xai iopaxa 5ià aji.ixpcixTjTa twv o^x^v. TAcSta 8'ev ttS xevtS çepgoOat (xevôv fOLp clvai), xxl ouviaïajxcva (lÈv Y€viatv Koutv, SiaXudjxEva 8à çOopâv. TTOietv tk xai nÔLT/tw tJ TUY/avouiiv aKxdfxeva. Ces clémenls primitifs des corps sont indivisibles ; ils ne diflèrent que par la figure : aôia^peia ta Kswra tôv awfiotTwv, a/TÎfjLari Siaoïpovxa (icivov. C est de ces éléments primitifs que les corps sont composés ; c'est en eux qu'ils se dissolvent : IÇ cùv TipuiTcuv TjyxEiTat xal eî; a la/ata SiaXosiai. Les corpuscules indivisibles, ou atomes, de Leucippe, sont des solides : Tcepca... ik â^ia^sETa. Cf. Phys., lil, iv, 6. aùro xo xotvôv acSjJLa ànavxoiV âaxiv ipy^i, [Uyi^ti xaxà (jidpia xal ayr^ixati hiOLfépoy.
LEVCfPPE 75
expressément Démocrite, selon Aristote, est plus lourd si sa niasse est plus considérable ».
Les origines de cette diversité attribuée aux atomes dérivent de considérations purement mathématiques (i). Comment, demande Diuiring, se représenter l'agrégation et la désagrégation des éléments, leur combinaison et leur séparation, sans admettre, par hypothèse, des existences distinctes el séparées, telles que les dernières particules des corps, et sans considérer ces corpuscules comme les éléments primitifs de toutes les combinaisons? La grandeur et \di forme, voilà les doux causes des variétés de ces êtres élémentaires. En soi, considérés isolément, les atomes sont doués en quelque sorte de trois propriétés : la matière, en soi homogène, ou le plein ; la quantité de matière persistant dans chaque atome, représentée par sa grandeur, ou son étendue dans l'espace ; sa forme ou configuration géométrique. La matière de l'atome étant toujours une et invariable, tous les changements dériveront donc forcément des divers modes de limitation respectifs des atomes, el cela toujours en vertu de principes purement mathématiques. L'auteur célèbre de la Kritische Geschichte der allgemeinen Pnncipien der Mechanik a insisté sur la légitimité de pareilles notions. Au point de vue de l'explication des phénomènes du monde et de la vie, il n'y en a pas d'autres que la réduction de toutes les différences qualitatives aux différences quantitatives de la forme, de la masse et de la situation des atomes. Tous les changements des corps résultent simplement des différents états d'agrégation des atomes, de leurs rapports réciproques, de leur entrée, de leur sortie, de leur substitution dans les composés, bref, de leur union et de leur séparation. Ils n'agissent les uns sur les autres que par action mécanique, par choc et par pression. Une action dynamique exercée à distance serait un pur non-sens, puisqu'il n'existe en réalité que des actions mécaniques, éloignées ou prochaines, par simple transmission ou propagation du choc des éléments. Si tout était plein, le mouvement, selon les atomistes, serait inconcevable; de là l'hypothèse du vide qui, au regard de l'atome, le seul être, est le non-ètre. Mais le non-être ne laisse pas d'exister à sa manière. On connaît les expériences des atomistes pour prouver l'existence du vide. Ils insistaient particulièrement sur l'impossibilité logique du mouvement sans le vide (2). C'était là une vue inexacte de la nature des choses, comme l'a montré Dîihring.
(i) E. DinRiNc, Kritische Geschichle der Philosophie, 3<« Aufl. Leipz., 1878, 58 sq. Cf. K. Lasswitz, Geschichle der Atomislik von Mittelalter bis NeMon, 1890.
(3) L'ancienne École pythagoricienne connaissait déjà le vide (E. Zeller). Ecfhahte de Syracuse, cooipté au nombre des Pythagoriciens, mais appartenant sans doute aux plus jeunes générations des
7G LE SYSTEME yEBVEl'X CENTRAL
Aristote aflirnie que « personne, si ce n'est Démocrite, n'a parlé, sinon d'une façon toute superGcieile, de toutes les questions » dont il traite dans le livre de la Production et de la destruction des choses. 11 ajoute : a DÉMOGRiTE et Leucippe, après avoir imaginé des schémas [-zx T/f^*^axx)y en ont fait dériver la production et Taltération des choses: de la séparation et de l'agrégation (des atomes) la génération et la corruption, de leur ordre et de leur situation, l'altération » (i). La variété des schémas est infinie (lat; Tûv j)rr^|iiTwv î'.a^spaï;) comme celle des phénomènes eux-mêmes (ore'.pa xi çaivô'^sva, xi T/fy^.x imipx]. Selon les changements du composé, c'est-à-dire les changements de position des parties de l'agrégat, la même chose peut sembler contraire; la moindre addition au mélange dont elle résulté la transforme ; le déplacement d'une seule partie de son édifice atomique la fera paraître totalement différente. Ainsi un corps quelconque provoquera des sensations fort diverses selon que, médiatement ou immédiatement, mais toujours, en dernière analyse, par contact, il affectera nos sens par des atomes dont telle ou telle espèce, différente par la forme, la grandeur, la disposition, l'état d'agrégation plus ou moins dense, l'inégale répartition, etc., prédominera, d'une manière relative, dans des conditions données, « de sorte qu'un seul et môme objet nous apparaîtra différent » en raison de sa composition et de son équilibre atomique actuel ('i). C'est ainsi, disait Aristote, qu'une comédie ou une tragédie ne laissent pourtant pas d'être composées des mêmes lettres. C'était, pour le Stagirite, un problème « de la plus grande importance » que de savoir s'il existe des grandeurs divisibles ou indivisibles, c'est-à-dire des atomes, comme l'avaient enseigné Leucippe et Démocrite. Or, en dépit de ses propos critiques, c'est encore ce qui parait le plus fondé en raison à Aristote: Aii IxaXXov e-jXoY^v awfjLora elvat àSia{p£Ta. Comme il est absurde de croire qu'une
philosophes de cette École, considère en réalité les éléments primitifs des nomhres, et, par conséquent, de toutes choses, les unités, comme des atomes matériels, dilTérant par la grandeur, la forme et la force, corpuscules dont sont constitués tous les ohjels sensibles qui affectent nos sens. « Lkî premier, lit-on dans Stobke, il fit corporelles les mOnades pythagoriciennes. » Tolç ykp K\j(ia'^opixkç (xovdf$a; oijTOç npioxo; OLizi^^fOLXo acDjiaiixa;. Stob., pclog., 1, xi, 16. Cf. Hippolyte, Refut. haeres, I, i5, a8. (XT) elvat âXirjOtvijv tôv 5vtcuv XaCelv yvôiaiv... là |xèv izpuixa âStaîpsTa etvai 9(fS(jLaTa xai TuspaXXaipà; aÙTÙjv Tpeîç Oïiap/Êtv, pL^yeOo;, <J/f)(xa, ouvauiiv, eÇ wv ta aîaOrjTa yi^iodat. C'est sans doute & la nature invisible de ces corpuscules indivisibles, ou atomes, que se rapporte la proposition de cet auteur, analogue à quelques-unes de celles où DemocriI-e déclare inconnaissable la nature des choses, éternellement inaccessible aux sens. Aux atomes, Ecphaute ajoutait le vide (;iavT»t>v [ap/â^j xà â$tatp£Ta oci>{jiata xai xô x£vôv) (Zellek). Mais, à côté de 1 influence de Démocrite. celle d'AiiAXAGORE ne laisse pas d'apparaître, lorsqu'il écarte la pesanteur et le choc et recourt au vou; pour expliquer le mouvement des atomes. Cette conception de la cause motrice lui fit aussi préférer à Ihjpothèse atomistiquo d'une infinité de mondes, celle de l'unité et de la forme sphérique de l'univers.
(1) Aristote, De gêner, et corrupt... 1, 11, viii, 8. Cf. Phys., IV, vin.
(2) Théophr., De sensu, 67.