KANT ET EMPÉDOCLE
existence... » (v. i28-i3i). « Si la discorde n'avait point d'action sur le monde, toutes les choses se réduiraient à Tunité {h <r/ f(i a7cavTa)(i). En réalité, la discorde n'est donc pas plus cause que Tamitié de la destruction ou de la production des êtres, car, en ramenant tout à Tunité, Tamitié anéantit tous les individus.
Cette explication du mouvement et du devenir de l'univers par les effets antagonistes de deux forces motrices, éternelles et primordiales, causes de l'union et de la séparation des substances nées des éléments, rappelle l'hypothèse de l'attraction et de la répulsion des physiciens modernes. Kant, lui-même, après avoir soutenu, dans la Critique de la raison pure, que ce qui nous apparaît dans l'espace et que nous nommons matière, ne peut être considéré que comme substantia phaenomenon, si bien qu'on ne saurait connaître le sujet lui-même, ou ce qui subsiste, après la séparation de tous les prédicats de la matière (Proleg. zu einer jeden kiïnft. Metaphysik, Riga, lySS), était arrivé à tenir pour éléments primaires et essentiels du concept de matière les deux forces fondamentales de l'attraction et de la ré\iu[^\on (Metaphys, Anfangsgrûnde der Naturwissenschaft, 1786): « Anziehungskraft,,. Zurïickstossungskraft,.. Es lassen sich nur dièse zwei bewegenden Kràfte der Materie denken. » Ainsi, on ne saurait se représenter que ces deux espèces de forces, attractives et répulsives, auxquelles doivent et puissent être ramenées toutes les forces motrices de la matière dans la nature : ces forces fondamentales, primordiales, la répulsion comme l'attraction, font Hune et Vautre essentiellement partie du concept de matière. Toutefois, Kant rappelle en même temps que la cause de l'attraction universelle, ou gravitation, cause elle-même de la pesanteur, étant physique ou métaphysique, mais non mathématique, Newton a pu écrire, en faisant abstraction de toute hypothèse sur ce sujet, dans la seconde édition de son Optique: « ne ^vns gravitatem inter essentiales corporum proprietates me habere existîmet, quaestionem unam de ejus causa investiganda subjeci. » Kant envisage encore comme une « opinion pour laquelle on peut faire valoir maintes raisons », que l'attraction, postulée pour expliquer la cohésion (ou Yunion) de la matière, pourrait n'être qu'apparente, non véritable, de sorte que ce serait, par exemple, l'action d'une pression exercée par une matière extérieure répandue partout dans l'univers (l'éther), qui réaliserait cette pression par une attraction également universelle et primordiale, à savoir, la gravitation (2).
(i) Aristote, Met., H, IV. « En beaucoup de rencontres, rAmitié sépare, la Discorde unit chez Empédoclb. »
(2) Imma?(uel Kant's, Sàmmll. Werke (G. Hartknstein). Leipz., 1867, IV, 889.
do LE SYSTÈME \EnVEVX CE^TBAL
Tout n'est, selon Empédocle, que mélange et séparation des éléments mélangés (v. loo) :
*aXXà [jLÔvov [xTÇ{^ T£ S'.iXXeÇC; te ixiy^vtwv,
et, de même qu'il n'y a, en réalité, quoi qu'imaginent les hommes, ni création ni destruction de ce qui naît et meurt en apparence, il n'y a point non plus d'organisation primordiale des êtres vivants. A l'origine, les parties des animaux et de l'homme ont d'abord apparu isolées, nées de la terre, se rencontrant et s^unissant sous l'influence de l'amitié : « G'esl ainsi que beaucoup de têtes apparurent sans cous, des bras sans épaules, des yeux sans front » (v. 807 sq.). De ces assemblages fortuits sortirent des créatures monstrueuses, « êtres à deux visages et à double poitrine (à[;.7.xp6(7(i)Tça xal àp.ç{<jTepva), bœufs à face humaine, hommes à tête de bœuf, êtres 011 les sexes des mâles et des femelles étaient mélangés » (i). D'abord des androgynes sortirent de la terre, formés d'eau et de terre ; en s'élancant des profondeurs souterraines, le feu, tendant à ce qui est semblable à sa nature, les poussa sur le sol, n'ayant pas encore de membres aux belles formes, ni voix, ni sexe distinct (v. 3i8-325). L'organisation des êtres vivants résulta donc, non seulement de simples rencontres des parties des animaux, mais d'une sélection entre ces parties et les êtres monstrueux qui en résultèrent, lesquels, par défaut d'adaptation, périrent pour la plupart. D'innombrables combinaisons avortèrent. Seuls, les orga-
(i) V. 3i3-i6. Cf. LucnET, V, 835 sq. « Alors la terre s'essaya & créer un grand nombre de monstres, dit Lucrèce, dont les vers sont le plus exact commentaire de cette doctrine ; ils apparurent avec des ûgures et des membres étranges, tel l'androgync, qui participe des deux sexes, également éloigné de l'un et de l'autre ; les uns n'avaient point de pieds, d'autres étaient privés de mains, d'autres encore, muets, n'avaient point de bouche, ou leurs visages étaient sans yeux. Leurs membres, sur le tronc entier, étaient étroitement liés les uns aux autres, si bien qu'ils ne pouvaient rien faire, ni fuir» ni éviter le péril, ni rien prendre pour se défendre. La terre créait encore d'autres êtres monstrueux du même genre. En vain ; la nature les empêcha de croître ; ils ne purent atteindre la fleur de Tàgo, ni trouver leur nourriture, ni se reproduire... Un grand nombre despêces d'êtres vivants ont dû périr alors, sans pouvoir propager leur race en se reproduisant, car tous les animaux que tu vois aujourd'hui respirer l'air vital, c'est la ruse ou le courage ou la vitesse de leur course qui, dès la naissance, les conservent. Quant à ceux que la nature n'avait doués d'aucune de ces qualités, c'était une proie désignée d'avance à l'avidité des autres bêtes ; une destinée fatale les enchaînait dans ses filets, jusqu'à ce que la nature eiH entièrement détruit leurs espèces (*), » Aristotk, De an., lïl, vi ; de cœ/o, ÏII, 11 ; de an. gêner., I, 18. Ces êtres rappellent les mythes des Centaures, des Chimères, des Hermaphrolites (Zeller, I, 719). Ainsi que la plupart des physiologues anciens, Empédocle avait des idées sur de développement des fœtus et sur les phénomènes de tératologie ; il avait traité, ce semble, des diverses espèces d'animaux (v. 266, 3oo).
(•) T. Liicreti Cari De rerum natura, V, 835 sq. (Bër>.vi!(). Nous avotas lonu à reproduire en partie l'excellente traduction, entièrement neuve, qu'avait donnée du poème de Lucrèce un des plus fins lettrés de notre temps, lo regretté E. Lavio:ie.
COXCCnBEyCE vitale et SÈLECTfOX NATURELLE 4,
nismes capables de s'adapter et de se transformer avec le milieu se perpétuèrent. Aristote admettait lui-même qu' « il fallait que le germe eût été le premier, les animaux n'ayant pu naître tout d'un coup (i) ». Le Stagirite interprète même ici dans le sens de germe primitif Texpression (oiXsfuéç) dont Empédocle s'est servi pour désigner les précurseurs de l'homme. <c On retrouve ici, plus clairement que chez Heraclite, un écho du principe darwinien de la concurrence vitale, » a écrit W. Preyer.
Malgré cette pénétration géniale des origines, qui est un caractère de l'esprit grec, Aristote ne pouvait admettre que l'histoire de la vie et des êtres vivants procède comme l'ont admis Empédocle et les naturalistes ioniens. Et d'abord, il lui répugnait d'attribuer à une aveugle nécessité la genèse des organismes. « C'est, remarque-t-il, à la nécessité que tous ces philosophes ramènent la cause des phénomènes lorsqu'après avoir exposé ce que sont dans la nature le chaud, le froid, ou tel autre de ces principes, ils ajoutent que ces choses sont et se produisent de toute nécessité (xaSl èÇ àvoY^tj; eoTi xal ytV'e'^^ti) ; et même quand ils parlent d'une autre cause, à peine Tont-ils touchée qu'ils la laissent aussitôt : celui-ci l'Amitié et la Discorde ; celui-là l'Intelligence » [Phys,, II, viii, i-3). On peut certes se demander qui empêche la nature d'agir sans but (jjlyj evsxaTou xotetv) et sans chercher le mieux des choses (géXTiov). On peut prétendre que Zeus ne fait pas pleuvoir pour faire pousser le blé, mais par nécessité (eÇivoY^^Y;;). La vapeur qui s'élève doit nécessairement se refroidir, « et ce qui est ainsi refroidi, devenant de l'eau, tomber. Que si, cet événement ayant lieu, la croissance du blé en résulte, c'est un accident. De même si le grain pourrit sur l'aire, il ne pleut pas apparemment pour qu'il se gâte, c'est un accident. Qui empêche qu'il en soit ainsi pour les parties des organismes dans la nature ? Que les dents, par exemple, poussent de nécessité {ï\ àvxptTjç), celles de devant aiguës et capables de déchirer les aliments, les molaires au contraire larges et aptes à les broyer, quoiqu'elles n'aient pas été produites pour cela, mais que ce soit un accident. Et semblablement pour les autres parties qui paraissent exister en vue de quelque fin. Là, où toutes choses sont par accident comme si elles avaient été produites en vue d'un but, elles subsistent et se conserve7it, parce que d'elles-mêmes elles se trouvent être à propos ; celles pour qui il en a été autrement, ont péri ou périssent. C'est ainsi qu'EMPÉDOCLE dit qu'ont péri les bœufs à face humaine ». On trouve là, a écrit Charles Darwin lui-même, une ébauche des principes de la « sélection naturelle » (2).
(i) Pkys., II, VIII, 9. «vàyxT) arepjxa ^eveaGai Tipfiirov, «XXà (xtj eùOù; ta Çôa. (a) Ch. Darwin, L'Origine des espèces au moyen de la Sélection naturelle ou la Lutte pour l'existence dans la nature. Trad. sur la 6« éd. par Ed. Barbier. Paris, 1876. ix.
A2 LE SYSTÈME SERVEVX CEXTBAL
Mais, d'après Aristote, il est « impossible » que les choses se soient passées ainsi : « On s'est, dit-il, demandé si les araignées, les fourmis et les êtres de ce genre exécutent leurs travaux à l'aide de l'intelligence (vw) ou de quelque autre faculté. En allant un peu plus loin, dans les plantes elles-mêmes semblent se produire des faits qui concourent à une fin ; que, par exemple, les feuilles existent pour la protection des fruits. Si donc c'est par nature et en vue d'une fin que l'hirondelle fait son nid et l'araignée sa toile, que les plantes portent des feuilles pour garantir les fruits, et qu'elles poussent leurs racines, non en haut, mais en bas, pour se nourrir, il est clair qu'il y a une cause analogue dans les choses qui se produisent naturellement et qui subsistent » (Phf/s., II, viii, 6). Aristote s'était donc demandé s'il fallait procéder comme les anciens philosophes l'ont fait dans leurs théories et rechercher avec eux comment les choses se sont naturellement produites («jcûç £xa(jTov Y^veoOai içéçuxe), plutôt que d'observer comment elles sont maintenant (luwç lortv). L'une des deux méthodes en effet ne diffère point médiocrement de l'autre. Le Stagirite estimait qu'il convient premièrement de recueillir les phénomènes présentés par chaque groupe d'animaux pour procéder ensuite à établir les causes de ces phénomènes et à traiter de leur genèse ou évolution (yht^i^). Aussi Empédocle a grandement erré, au sentiment d'ARisTOTE, lorsqu'il a dit que nombre des caractères que présentent les animaux résultent de la rencontre d'accidents ayant eu lieu durant leur développement. Voici une de ces erreurs d'EMPÉDOCLE : le rachis serait tel que nous le connaissons parce qu'il est arrivé qu'il s'est rompu par suite de la torsion du fœtus dans le sein de la mère. En d'autres termes : si le rachis est actuellement divisé en vertèbres, la cause en est à ce que, par suite de la torsion éprouvée dans le sein de la mère, il est arrivé que cet os s'est rompu ou divisé en segments. A cette hypothèse évolutionniste, Aristote oppose deux arguments, non sans accuser, comme le font volontiers les savants de son école, l'adversaire d'ignorance : i® la génération implique un germe doué de certaines propriétés en rapport avec la forme de l'être ; 2* la cause efficiente ou le parent préexiste au produit, non pas seulement en raison ou en idée, mais aussi dans le temps (tco xpovw) ; car c'est l'homme qui engendre l'homme ; et c'est la possession de certains caractères par le parent qui détermine le développement de caractères semblables chez l'enfant (i). Dans toutes les œuvres ordonnées et définies de la nature, ce n'est pas parce que chaque être a acquis une qualité qu'il est devenu tel, que cette qualité est la sienne ; mais c'est bien plutôt parce
(i) Aristote, De pari, an., I, i. y^vv^c yàp 6 àvOpwjro; àvOpwjrov.
EMPÉDOCLE, LAMAnCk ET DARWIN US
que ces ouvrages de la nature sont de telle espèce que les êtres sont produits tels qu'ils sont. Le développement de Tétre est la suite de Tessence de Têtre et est fait pour cette essence ; mais Tessence n'est pas la suite du développement. Les anciens physiologues ont pensé tout le contraire : ol o'i^yxXzi çjŒtoXsYO'. Toivr^iov wT^Otjaav. La raison de ce fait, c'est qu'ils n'ont point vu que les causes sont multiples : ils n'ont considéré que la cause de la matière et celle du mouvement (tyjv Tfjç uXyîç xai tyjv t^J; xivi^dcwç), et confusément ; mais la cause essentielle et la cause finale (t^J^ Sa toj Xoyou xat t^ç toO téXouç) ont complètement échappé à leur attention (i).
Tout ce qui existe, même les dieux, n'est qu'un mélange, en propor-^ tions variables, et naturellement d'une durée limitée, des quatre éléments, Empédocle, comme Parménide, attribue à ces éléments une valeur relative dans la genèse des différentes fonctions et considère surtout le feu comme l'élément capital de la connaissance. Certes, avec tous les philosophes hylozoïstes, Empédocle l'a dit expressément : « Toutes choses sont douées d'intelligence et participent de la pensée » (v. 298):
De différence entre l'esprit et la matière, l'âme et le corps, il n'existe point chez ces philosophes la moindre trace, non plus que chez Empédocle (Zeller, I, 649). Nous pensons les choses parce qu'elles sont composées d'éléments identiques à ceux dont notre corps est formé, et la force de
(i) Aristotk, De an. gêner., V, i.
Le jugement porl6 par la critique moderne sur la théorie de l'évolution des êtres vivants d'EMPÉ- DOCLE diflcre beaucoup do celui d'ÀRisTOTE. En dépit de la nature plus qu'étrange de l'hypothèse d'EMPÉDOcr.E, a écrit Duhring. on entrevoit clairement, si l'on va au fond des choses, que ce philosophe était entré dans la voie de la grande explication de l'origine des espèces, telle que la science de notre temps, avec Lamarck et Darwin, devait la concevoir et l'entendre. L'idée que lesètresmal conformés ou mal adaptés aux conditions extérieures de la vie succombent dans la lutte pour l'existence nous est devenue si familière qu'on l'applique couramment aux différentes races humaines. Dùhring a loué surtout Empédocle de n'avoir invoqué que les causes actuelles, non les causes finales; à cet égard encore Empédocle était dans la voie véritable de toute explication scientifique de la nature. Mais peutêtre est- il juste de rappeler que les causes finales sont demeurées également étrangères à la cosmologie et à l'anthropologie des précurseurs d'EMPÉDOCLs; elles ne le sont pas moins aux atomistes. Ni les physiologues ioniens, ni Parménide, ni Leucippe ou Démocrite n'ont aperçu de cause intelligente, de fin ou de raison des choses, dans l'univers. « On doit même soutenir, dit Duhring, que la science moderne repose sur l'adoption de ce point de vue, et que la vraie philosophie de la nature abandonnerait un de ses plus fermes appuis logiques si elle renonçait jamais à se contenter des causes actuelles, efficientes, mécaniques, en tant que raison explicative suffisante des phénomènes de la nature (*). » Toute idée de fin ou de but dans la nature a été bannie de la pensée moderne ; la science et la philosophie se sont alliées contre la téléologie traditionnelle. Bacon et Spinoza ont rendu le même arrêt, prononcé la même condamnation sans appel sur les causes finales.
(•) DûuRiiiG, Kritiêchê Geschichte der PhOoêophh, Z'* Auû. Leipi., 1878, 53.
4'i LE SYSTÈME yERVEUX CEXTBAL
notre raison ne dépend pas moins que Tacuité de nos sens de la nature du mélange des éléments. Mais c'est dans le sang, en particulier dans le sang du cœur, que la crâse des éléments est la mieux tempérée : voilà pourquoi la pensée ou Fintelligence y a son siège principal (v. 372-4) '
at'jjLaTo; ht xs^oysaot TsOpaii.iJi.evY; [^p'fyt] orn'.^opynoç, Tf) T£ véiQiJLa [fSk'.TCx xuxXdxeiat àvGptiroiaiv aipia yip ovGpwics'.; -ïrsptxapBtdv èîrct voYjfjia.
Enfin, voilà pourquoi « on pense surtout par le sang ))(i). Aussi Empé- DOCLE, suivi en ce point de doctrine par Aristote, enseignait-il que le cœur se forme le premier dans Tembryon, parce qu'il est le foyer principal de la vie (2). Le T^yeiJLsvixov ne réside donc exclusivement ni dans la tète ni dans la poitrine : il est dans le sang (3). Mais Empédocle n'a point naturellement exclu les autres parties du corps de cette participation à la faculté de connaître et de penser. Entre le mélange ou la crâse des éléments, réalisé d'une manière convenable dans telle ou telle partie, — de la main, par exemple, ou de la langue, — et telle ou telle faculté intellectuelle correspondante, — telle que le langage ou l'habileté manuelle, technique, — un rapport existe. C'est là un principe général, une loi psychologique, comme on dira plus tard, qui se vérifie pour toutes les parties du corps comme on vient de le rappeler pour celles qui font le bon orateur ou l'artiste de talent (4).
Plus le mélange des éléments est homogène (îja xal ^raparXi^jd'.a [jL£|i.txTat), plus les sens et l'intelligence ont d'acuité et d'étendue. Ce n'est même que chez les individus ainsi constitués que ces facultés sont telles ; elles s'en rapprochent chez ceux qui ont un tempérament plus ou moins analogue ; mais ceux qui ont un tempérament contraire sont dénués de toute intelligence : àjoiç S'evovTCco; a^povîcrrarouç (Théophr., De sensu. II). Les causes de l'idiotie, de l'imbécillité et de la folie se trouvent donc dans la constitution du corps. « Là, par exemple, où il n'exisle entre les éléments qu'une faible cohésion, où les éléments sont rares et écartés, les êtres sont lents ou lourds et paresseux ; là où ils sont
(i) Théoprraste, De sensu, 10. Aiôxai xùi aifxaTi rxaXiTca çpovstv âv tout«u yàp (laiXKTca xcxpaa- 6ai It:\ xà atotyjîa ttôv [icpcav.
(a) Gensorinus, 6. Empedoclbs, quem in hoc Aristoteles seculus est, anie omnia cor indicavit increscere, quod hominis vitam maxirae conlineat.
(3) Galien, De dogm. Hipp. et Plat., II, vm. Kuhn, V, a8a-3. Pour Empédocle et Critias, l'âme était dans le sang. Euseb., Praep., I, 8. t6 81 f,y£[i.ovixôv o5t£ Iv xepaXg o-Jt' iv ÔuSpaxt, àXV ev aifiaTi.
(^) Thkophr., De sensu, 11. $'6 loù; (jl£v fy[TOpa; ayaOoù; toù; Ss T£/viTa;, tu; toî; [xàv ev xatç yepai xoXç 8'lv tJ yXojttt) ttjv xpa^iv ouiav ôjxoiw; â'eyeiv xa\ xaià ta; fiXXa; Buvijjici;.
MÉCANISME DES SENSATIONS /i5
denses et fractionnés en particules, les gens possèdent une grande activité et entreprennent beaucoup de choses, mais en mènent peu à fin, à cause de la vitesse du cours de leur sang ))(i).
L'activité des sensations de Volfaction et du goût résulte du transport des particules détachées des corps odorants ou sapides aux parties similaires du nez ou de la bouche. Les êtres dont les mouvements de la respiration sont les plus intenses possèdent le meilleur sens de Todorat. Du goût non plus que du toucher Empkdocle n'a rien dit de précis, suivant Théophrastk. On doit se référer à son principe général des sensations : celles-ci ont lieu par la pénétration des émanations ou effluves dans les canaux pu pores de chaque organe des sens (2). L'audition a lieu dans le tube auditif, comme dans une trompette (xwSwva), au moyen des particules de Tair mises en mouvement par les bruits et les sons qui pénètrent dans ce « tube membraneux » (ddtpxwsv oÇa;). Pour la vision, inversement à ce qlii a lieu pour les autres sens, au moins en partie, ce ne sont plus les parcelles détachées des objets qui, par les pores, entrant en contact avec les parties similaires des organes sensoriels, produisent la vue : ce sont les parties de Torgane de la vue qui se portent au dehors vers les effluves des objets. Aussi Empédocle se représentait-il Toeil comme une lanterne, et la vue comme la lumière ou le feu d'une lanterne (xaôoTcepTo èvToTç Xa|i.xTfJpŒt çwç) dont les rayons percent et pénètrent la terre et Tair ambiants (De sensu, 7). La prunelle contient le feu et Teau renfermés dans les membranes dont les pores, appropriés au passage de Tun et de l'autre élément, et disposés dans un ordre alterne, permettent à leurs émanations de se projeter audehors : par les pores du feu sont perçues les substances claires, par ceux de Teau celles qui sont obscures. Mais les couleurs {yp(ù\L2i:x) arrivent à la vue par les effluves (îii tyjv o^cppoiQv). Selon la prédominance, dans la crâse, de l'élément igné, les animaux voient mieux les uns de jour, les autres de nuit. Ceux dans lesquels cet élément est en infériorité voient mieux le jour, car ce défaut de la lumière interne est chez eux compensé par la lumière externe ; les animaux dont l'organisation à cet égard est de complexion contraire sont pour la même raison des nocturnes. La prédominance de l'eau ou du feu dans l'organe de la vue explique la nature et les troubles de la vision (3). La meilleure vue est celle où ces deux éléments sont mélangés de la manière la plus égale.
(i) Théoph., De sensu j 11. Kaidiv (lèv [lavà xa\ a^oaià xEitai xi aTor/£îa vwOpoù; xai cttitcovou;, cuv Bà :cuxvà xal xaxà (Aixpà x£Opaua|A^va xoùç 8i xoiouxou; ôÇaco; fspo^xivouç xai ttoXXoT; ini6aXXo(x^voi»; ôXiya IkixêXiTv 8ià x^ sÇ'i'ni'ca x^; xo5 aifiaxoç çopôcç.
(2) /bid.f 7 et 9. £Îç xoù; lîcJpouç xoùç ïxd<r:7\i aiaGâviiOai.
(3) Théoph., De sensu, 8.
[i(j LE SYSTÈME .\ERVEr\' CENTRAL
Cette interprétation, qui nous paraît fondée historiquement, fait tomber en partie les objections qu'a dirigées à ce sujet Aristote contre Empédocle.
« Si Toeil était de feu^ comme Taffirme Empédocle et comme il est écrit dans le Timée; si la vision se produisait parce que la lumière sort de l'œil comme elle sort d'une lanterne, pourquoi, demande Aristote, la vue ne verrait-elle pas aussi dans les ténèbres? Empédocle a bien cru que la vision a lieu quand la lumière sort de l'œil; voici comme il s'est exprimé à ce sujet :
De même que, quand on veut sortir, on se munit d'une lampe, — éclair du feu brillant dans une nuit d'hiver, — et qu'on allume la lanterne qui abrite la flamme contre toute sorte de vents — et disperse leur souffle changeant ; — la lumière, qui se projette au dehors, d'autant plus loin qu'elle est plus forte, — éclate en jets de rayons éblouissants; — de môme le feu ogygien, enfermé dans les membranes, — sort par ces tuniques légères dans la pupille ronde : — mais ces enveloppes voilent l'épaisseur de l'eau qui les baigne, — et le feu qui sort de l'œil se projette d'autant plus loin.
C'est ainsi, ajoute Aristote, que parfois Empédocle explique la vision; parfois il soutient qu'elle est produite par les émanations des objets qu'on voit (taTç àxoppoiat; TaT^ iizo twv èpwjjisvwv) (i) ».
La théorie du mouvement ou de la propagation de la lumière dans l'espace, du soleil à la terre, soutenue par Empédocle, fut combattue par Aristote, quoiqu'elle fut juste : « Empédocle s'est trompé, et tout autre pensant de même se trompe, lorsqu'il dit que la lumière se propage entre la terre et Fcspace qui l'entoure, mais qu'elle nous échappe, car cela dépasse ce que la raison peut admettre comme vrai et est également contraire aux phénomènes (2). » C'est là, selon Aristote, un postulatum posé sans démonstration suflisante ni môme possible, une hypothèse contraire à Tobservation des faits, etqu'on ne doit pas accorder: « c'est trop demander: [/.éya X{av 10 (xXvr^\kiL. » Ainsi, Empédocle prétendait que la lumière partie du soleil se propage d'abord dans l'espace intermédiaire avant d'arriver à l'œil ou à la terre: xaôiicsp xat 'E|i.x£ÎoxXfJç ipr^aiv i^'.xveÏjjOat xpoTspsv To àxo ToO VjXbu 9(0^ et; to (xeiaÇù xpW wpoç djv 2^|rtv, i\ It:\ tyjv y^Jv. De sensu et sens,,