ATOMISME
grandeur puisse jamais venir de choses qui ne soient pas des grandeurs (oToicov ex [jLTj jjieYe^v jjLéyeôo; eïvat), on ne saurait admettre qu'un corps, quelque dimension qu'il ait, soit toujours divisible en réalité. « Si donc il est impossible que les grandeurs se composent de points ou de contacts, il faut de nécessité qu'il y ait des corps indivisibles et des grandeurs. »
Le mouvement des atomes dans le vide n'a jamais commencé; il serait donc oiseux d'en rechercher la cause, « car ce qui est éternel et infini n'a point, dit DÉMOCRiTE, de commencement » (i). Si Ton voulait toutefois connaître la cause du mouvement, il ne resterait qu'à invoquer la pesanteur. Mais la pesanteur n'est pas une propriété essentielle des corps; elle est simplement en rapport avec leur masse (2). En ce sens Zkller a raison de défendre les atomistes contre le reproche que leur adresse Aristote d'avoir négligé d'indiquer la cause du mouvement. Le mouvement primordial est la chute verticale des atomes dans le vide. 11 n'existe qu'un seul être, une seule substance éternelle, l'atome; une seule force, la pesanteur, unique force motrice de l'univers. La vitesse avec laquelle les corps tombent dans le vide correspond à la masse des atomes: les plus grands et les plus lourds tombent avec la plus grande vitesse, rebondissant sur les plus petits et les plus légers. De cette inégalité de vitesse dans la chute résultent les rencontres, les conflits et les chocs des atomes, d'où naissent les mouvements circulaires ou de rotation, les tourbillons de matière cosmique (3), origine des mondes innombrables. Poussés en haut par les mouvements de rotation, les corps les plus légers forment une sorte d'atmosphère de plus en plus rare d'air et de feu, d'où se détachent des masses qui, en vertu de ce mouvement, s'enflamment et s'allument en étoiles, tandis que les corps les plus lourds, précipités au milieu, constituent la terre et l'eau. Sous l'action du vent et de la chaleur des astres, du soleil, la terre s'est desséchée et l'eau s'est confinée dans les profondeurs. Les plantes, les animaux et l'homme sont nés du limon de la terre. C'est là une des théories que Lkucippe et Démocrite ont en commun, ainsi que d'autres philosophes naturalistes, avec Anaximandre, XÉNOPHANE et Parménide. Aussi bien voici une esquisse assez antique de
(i) Arist., De gêner, anim., Il, vi. ...«Gorep ATjfiox&iToç 6 *A68t)pitt)ç, oti tou (jlIv ael a7C£tf>ou oux ETTiv «py^Tj, TÔ 8ê $ià II «px^i» "cô Ô'âsl àTOipov, cotte to lpb>tav t6 8ià tî repl tôv xoioûxcuv xtvoç x6 ÇtjtêÎv elvaî çifjai xou ijuipoij apx,ïîv.
(a) J.-G.-H. SwELLBKGREBEL. Vcterum de elementis placita, Traj. ad. Rhen., i8^4, 58. Atomos enim non vi quadam naturali moveri voluit Democritus, sed ictum ab aliis acceptum ad alias iransferre, eoque varios motus sive gyros facere, molumque ita esse perpetuum. Cf. Simplicius in Phys., fol. 96. ATi}A<ixpiT05 çuost axivTjta Xëywv ta axoixa, 7:Xt)y5 8à xivstaOaî ^7)9iv. Stob., I, 348. Skxtus Empir.. Adv, math., IX, ii3.
(3) Démocrite, Fragm. Phys., 6 (I, 358). oîvt) anô navxo; â;ioxptv£'jOai Tîavtoitov st8cW.
7» LE SYSTÈME XEnVEVX r.E\THAL
ce qu'on pourrait appeler, en évoquant la mémoire du grand livre de Kant, y Histoire naturelle et Théorie du Ciel de Lkucippk et de Démocrite :
« Les éléments sont éternellement en mouvement dans le vide (i). Les mondes sont infinis, différant de grandeur; quelques-uns n'ont ni soleil ni lune; d'autres en possèdent de plus grands que ceux que nous avons; d'autres enfin en ont un plus grand nombre. Les intervalles existant entre les mondes ne sont pas semblables ; ici les mondes sont plus nombreux, là ils le sont moins. Les uns s'accroissent, les autres sont dans leur période d'acmé, d'aulres décroissent ; ils naissent en un point de l'univers, ils meurent dans un autre. Leur ruine peut résidterde leur collision. 11 y a des mondes où n'existent ni animaux, ni plantes, ni eau. Dans notre monde, la terre a apparu avant les astres, la lune en bas, puis le soleil, puis les étoiles fixes. Les planètes elles-mêmes n'ont point la même altitude. Le monde demeure dans sa force jusqu'à ce qu'il ne puisse plus s'accroître de l'extérieur. »
Les seules propriétés objectives de la matière, indépendantes de celles que lui attribuent nos sensations, bref, les qualités primaires des corps, comme dira Locke, opposées aux qualités secondaires, sont, suivant les atomistes, la pesanteur et la dureté, conséquences de la masse et de la cohésion des atomes. Touchant le lourd et le léger, le dur et le mou, voici, dit Théophrastk [De sensu, 6i-64), ce qu'a défini Démocrite : — De tout ce qui affecte nos sens, nous ne connaissons la nature de rien; « tout n'est qu'affection de la sensibilité modifiée; et de celle-ci naît l'image », c'està-dire noire idée ou représentation des prétendues qualités de l'objet. Ainsi le chaud et le froid n'ont point, en réalité, d'existence propre ; c'est le schéma ou la figure de l'image qui, en pénétrant en nous par les pores des sens, produit notre changement, altération ou modification (iXXi to T/f^\LaL [xeTaTCiTCTov epYiÇeffôai xal tyjv T^jxeTépov àXXo((u jiv) . La différence, purement physique, du dense et du rare, produit des sensations correspondantes. Ce qui démontre bien que ces prétendues propriétés des choses n'existent point en réalité (cix etac (pucret), c'est qu'elles n'apparaissent pas les mômes à tous les animaux; que ce qui nous parait sucré leur semble amer, etc. Selon que nous sommes affectés de telle ou telle manière, selon l'âge, par exemple, notre jugement varie sur la nature des choses; l'état ou la disposition du sujet, sa complexion naturelle, détermine la
(i) HippoLYTE, Befut., I, i3. sXeye 8s wç «• x'.vou(jl^vcuv twv ovrcuv ev "c5 xsvw* âneipou; 8i elva xoa[xou;... xai toù; fiâv a'jÇs^Oat, loù; 81 axjxflt^Êiv, xoùç 8è oOîvsiv, xai tt] [lâv Ytveoôai, Tjî 8s sxXeîJreîv... Eîvai 8è Iviou; xdajxou; eprîfxouç î^'pwv xai ©utojv xai Tcaviôç Gypou... La théorie des inondes innombrables a été soutenue aussi par Anaximandre, Xknophanb, Anaximène. Simplicius, Pfiys., 357'*. Dioc, IX, 3i, 44.