SCHÉMAS ATOMIQUES ET SENSATIONS
nature de sa représentation de l'objet; en d'autres termes, nos idées des choses sont des affections de notre sensibilité constitutionnelle (^ îtiOeoiç aWa -rtj; çaviaaCo^). La pesanteur d'un corps résulte au contraire, en tant que qualité première, s'il est isolé, de sa grandeur, s'il fait partie d'un agrégat, de l'existence d'un plus grand nombre d'atomes réunis (de leur densité par conséquent) dans un espace donné; la dureté àè^^ç^nA du mode de leur distribution dans le corps considéré: « le dur est le dense; le mou, le rare. » Le fer est dur et le plomb est lourd et mou, parce que les atomes sont plus inégalement répartis et laissent entre eux plus d'interstices vides dans le second que dans le premier de ces métaux, de composition plus homogène. Tout dépend donc, sans parler de la forme et de la grandeur, de la situation respective des atomes et de leurs distances réciproques. Mais si l'on tient compte, en outre, des deux premiers facteurs, de la forme et de la grandeur des atomes, on s'expliquera toutes les autres qualités de la sensation, en particulier la variété des impressions provoquées souvent par un seul et môme objet chez différents sujets, voire quelquefois chez le même: c'est que les sensations ne nous apprennent rien sur la nature des choses, mais résultent simplement de la forme, de la grandeur et de la situation des atomes, c'est-à-dire de schémas géométriques et d'événements mécaniques, absolument irréductibles, qualitativement, aux sensations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût ou du toucher.
Sous le rapport de la matière, le corps, qui est le sujet de ces propriétés illusoires, demeure un et identique. Les différences quantitatives que les choses présentent sont donc toutes réductibles à trois : la forme ou la figure des atomes, leurs modes d'agrégation et leurs situations dans Fespace. Aristote se représentait ainsi ces rapports : « Par exemple, dit-il, la lettre A diffère de la lettre N par la figure, AN diffère de N A par l'ordre; Z diffère de N par la position (1) ».
Dans V Histoire générale de la nature et Théorie du ciel (1755). qui précéda les Lettres cosmologiques de Lambert et les grandes conceptions scientifiques de Lapiace et d*HERscEiEL, Kant avait cherché à expliquer mécaniquement roriginc de Tunivers par les lois newtoniennes de rattraction et de la répulsion (2). Mais le philosophe ne s'était point fait illusion sur la nouveauté apparente du système ; il reconnaît que sa théorie avait, avec celle de Leucippe, de Démocrite, d'EpicuRE et de LucRfecE, « beaucoup de ressemblance ». La pesanteur, c[ui fait tomber les corpsdans la physique de Leucippe et de Démocrite (mais sans être une propriété inhérente de ces corps), ne lui paraît pas trop différer de l'attrac-
(1) .Vét.. I, iv; Vtî, II. ^lOLfépziv Y«p 9*^1 TO ov fu3ji(î) xal ôiaO'.yf} xal t.ionfj jjiovov lO'Jtwv Si h (a) Imm. Kant's sfimmtl. Werke, I, Allgemeine Nalurgescliichte und T/ieorie des Uimmels.
8o LE SYSTÈME XEUVEUX CENTRAL
lion de Newton ; la déclinaison des atomes des [auteurs postérieurs s'accorderait assez, selon lui, avec les elTcls de la seconde grande force cosmique, la répulsion, qui tend à écarter de leur position les molécules des corps. Enfîn il n'y a pas jusqu'aux tourbillons de Leucippe et de Démocrite qu'on ne retrouverait dans les idées modernes sur l'origine nébulaire des mondes. Katst est donc parti du chaos, avec les plus vieux penseurs ; il a fait sortir les. mondes d'un état chaotique de la matière. C'est de cette matière élémentaire, éternelle, indéterminée, semée dans l'espace sans borne, comme l'Infmi d'ANAxiMANORE. que s'est formé notre système solaire ; toutes les étoiles fixes sont des soleils, des centres de systèmes planétaires analogues au nôtre, formés de la même matière. Mais tous ces innombrables systèmes gravitent autour d'un centre commun, le «corps central », le premier né de l'abîme. Le chaos est inépuisable. Au delà des mondes organisés, de nouveaux mondes s'organisent sans cesse. Dans cette mer incommensurable, les mondes et les systèmes de mondes sont de rares Ilots. La production des mondes n'est pas l'œuvre d'un moment : elle n'est jamais terminée. Aussi bien tout ce qui se fait devant tôt ou tard se défaire, les mondes n'apparaissent dans le temps que pour se dissoudre et rentrer dans le chaos. Que les planètes, avec les satellites et les comètes, se précipitent sur l'astre central d'un système, sur un soleil, une immense conflagration aura lieu et les éléments raréfiés retourneront à l'état de matière diffuse ; puis, sous l'action des forces attractives et répulsives, un nouveau système solaire se formera, avec son cortège de planètes, de satellites et de comètes.
La matière est un phénix qui ne se consume que pour sortir rajeunie de ses cendres. Pour l'éternelle fécondité de la matière, écrivait Kant, un monde, une voie lactée, composée d'innombrables soleils, sont ce qu'est une fleur ou un insecte pour la terre. C'est encore une idée antique, une conception familière aux physiologues ioniens et aux philosophes atomistes, que cette croyance à la génération et à la fin, c'est-à-dire à la destruction ou dissolution des mondes, au regard de l'éternité et de l'indestructibilité de la substance même de l'univers. Awstote dit expressément qu'aucun des philosophes venus avant lui n'a tenu ce monde pour éternel, mais a seulement considéré ainsi la matière dont il est formé : elle seule subsiste, incréée, immuable; les mondes passent, soumis comme tous les autres êtres à une alternative sans fin de génération et de destruction. Kant a borné au monde inorganique sa théorie de l'évolution mécanique de l'univers. Qu'on pût dire : « Donnez-moi de la matière et je vous ferai un monde ». Rant le trouvait tout naturel. Mais j)ouvait-on en dire autant de la production du moindre insecte, du plus humble végétal ? Le philosophe de Kœnigsberg ne le pensait pas (i). En cela la cosmogonie de Kant diflère de celles des anciens.
L'auteur de V Exposition du système du monde, aussi contraire que Démocrite ou Kant à toute idée de hasard dans la nature, a calculé qu'il y a plus de deux cent mille milliards à parier contre un que les phénomènes de l'astronomie ne sont point l'eflet du hasard. Comme l'avait déjà établi Démocrite. Laplace ne voit dans l'économie de l'univers qu'un problème de mécanique. Lui aussi part du cahos dans la genèse des mondes, d'une matière nébuleuse extrêmement diffuse, éparse en amas divers dans l'immensité descieux (2). La condensation de cette matière cahotique, a répandue avec tant de profusion dans Tunivers ». voilà, suivant Laplace. l'origine des difl'érents systèmes solaires qui gravitent dans l'espace. Quant aux innombrables systèmes d'astres ainsi formés, ils n'occupent qu'une
(i) Ibid., p. 218-19.
(2) Laplace, Exposition du système du monde, cii. vi, p. 4^7 et suiv. Note vu, 470 sq.
PniNCIPE DE LA PHYSIQUE, DE LA CHIMIE ET DE LA BIOLOGIE 8i
partie de Tespace et de la durée. Des milliers de soleils aperçus de la terre, on en a vu défaillir et s'éteindre, scmble-t-il, comme les étoiles du Cygne, du Serpentaire et de la Couronne. Parmi les étoiles qui ont paru tout à coup et ont ensuite disparu après avoir brillé d'un vif éclat. Laplace rappelle Tétoile observée par Tycho-Brahé, en 157a. dans la constellation de Cassiopée (i). Voilà qui eût fort surpris Aristote, mais qui n'aurait fait que confirmer Démocrite, et avec Démocrite tous les' physiciens grecs des vi** et v*^ siècles, dans la vérité de leur cosmologie.
Rien ne vient du non-être et ne se perd dans le non-être : [jLt)8év -:' U Tc5 jjLTj orco; 'xi'ieu^on %xi e!ç to ixiîj ov <pÔ6(p6t<70at (2). Dire que rien ne se crée et que rien ne s'anéantit de ce qui existe dans Tunivers, si bien qu^à travers toutes les transformations résultant de la rencontre ou de la séparation des éléments la quantité de matière reste la même, c'était énoncer les deux propositions fondamentales de la physique moderne. Il était réservé à d'autres temps de découvrir toute la portée de ce principe et d'y reconnaître la loi générale de la physique, de la chimie et de la biologie. Mais, dès la haute antiquité hellénique, l'idée de la persistance de ce qui est, du principe des choses, quel qu'il soil, apparaît chez tous les penseurs. D'après Thalès, ce principe est l'eau; c'est, pour Anaximandre, une substance indéterminée ; selon Heraclite c'est le feu primordial où s'abiment et d'où renaissent périodiquement les mondes. Parménide niait, avec autant de force que Leucippe et Démocrite, que quelque chose put commencer ou cesser d'être : l'être, conçu comme une sphère parfaite, est en quantité invariable dans l'univers ; il est un et tout, et rien ne se peut imaginer en dehors de lui. Si les Eléates méconnaissaient la pluralité des choses, c'est qu'on ne saurait concevoir ces modes de la substance sans l'existence du vide, pensaient-ils, et que le vide est un non-être. Leucippe en convenait ; mais il croyait pouvoir rendre raison de la pluralité des êtres, du changement et du mouvement, en admettant l'existence du vide et de l'atome. L'être des Eléates devint une multitude infinie en nombre de particules matérielles, indivisibles, solides, en mouvement dans le vide. Dès lors, tout ce qui arrive dans le monde se réduisit à l'union et à la séparation de ces corpuscules. Môme conception chez Empédocle et chez Anaxagore. Mais, que ces philosophes aient fait tout sortir des modifications d'une substance unique par voie de raréfaction et de condensation, ou qu'ils aient expliqué la cause de tous les phénomènes par la forme, l'ordre et la position des atomes, ils se sont du moins accordés à regarder le principe des choses comme incréé, immuable et impérissable, éternel
(i) Exposition du système du monde, p. 454-
(a) DioG., IX, 44. Alex. (^Met., IV, 5), dit de Démocritb : fjYoa(jLCvoç Ôî (ir,8àv Y^ve^Oai Ix ToCf
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J. SouRT. — Le système nerveux central» 6
82 LE SYSTÈME XERVEl'X CENTHAL
et infini. L'idée de l'éternité de la matière et de la persistance, à travers toutes les transformations, de ce qui la constitue, est générale chez les naturalistes et les physiciens grecs des vi* et v* siècles.
Ce n'est pas seulement la vie, mais Tâme et l'intelligence, que les plantes et les animaux puisent dans l'air avec la respiration. « Démocrite dit qu'il y a dans l'air beaucoup de ces sphéroïdes auxquels il donne le nom d'intelligence et d'âme ». Ainsi s'exprime Aristote (i). La vie et Fâme sont surtout constituées, en effet, d'atomes sphériques, des plus fins, et partant d'une extrême mobilité. 11 y a dans l'air beaucoup de vie, d'âme et d'intelligence disséminées sous forme d'atomes vitaux et psychiques, car il existe dans la nature de tels « principes psychiques », ipx^i vc6fa(. Autrement d'où viendraient la vie et l'âme ? La vie et la pensée sont des mouvements d'une matière subtile, de corpuscules invisibles qui se répandent dans le corps entier, remplaçant ceux qui en sortent à chaque instant. C'est par l'échange de matières qu'exige la respiration, que s'entretient la vie. Ainsi que dans Parménide, l'activité psychique est liée, chez les atomistes, à la chaleur et au feu.
Combien cette antique conception des atomes vitaux, de même nature que le feu, et qu'on respire avec l'air, est encore éloignée, remarque DùHRiNG, de ce que nous apprend la chimie touchant l'oxydation ou la combustion entretenue par l'oxygène de l'air ! Cependant la parenté des doctrines n'est pas niable ; Démocrite, en outre, a enseigné que les phénomènes de la vie dépendent, par la continuité d'un processus d'échange, la respiration, d'un commerce incessant de l'organisme avec le monde extérieur; il n'a point exclusivement cherché dans l'organisme lui-même la cause de la vie. La forme et la « nature ignée » des atomes psychiques témoignent aussi de l'importance qu'on attribuait alors aux phénomènes caloriques et lumineux dans la façon dont on se représentait la substance même d'une des fonctions les plus élevées de la vie. Cette fonction, la sensibilité et la pensée (car sentir et penser, c'est tout un), résulte surtout de la mobilité des atomes sphériques, des rapports mathématiques et des
(i) De respir,, IV. Iv yàp ttïi âspi noXùv atpiôtxôv eTvat tôv toioutojv (?^a:poei8c&v) a xaXst «xeîvo; vouv xal <fu'/,7{v. Cf. Théophraste, De sensu, 53. Ailleurs, le Stagirite insiste à son habitude sur l'absence de toute distinction, chez Démocrite comme chez les philosophes naturalistes, entre V intelligence et \âme : « Démocrite soutient que rintelligence et l'âme (vou; et 'f^yj'J) sont absolument la même chose. » De an., I, ii.