ATOMES PSYCHIQUES
propriétés mécaniques de ces corpuscules en conflit avec d^autres atomes d'une matière d'ailleurs essentiellement une et homogène. La sensation et la pensée sont des phénomènes dépendant de Texistence d'une variété physique d'atomes, fins, polis et ronds, semblables à ceux du feu; ces atomes de feu, absorbés à tout moment par les êtres organisés, sont répandus dans l'univers entier. Cette âme, cette intelligence disséminées dans l'air, ce n'est pas nous seulement qui les respirons, mais les autres animaux et les végétaux (i). Toute sensation ou image n'est que la suite d'un changement d'équilibre, de position dans l'espace, de ces corpuscules, d'une modification de ce que nous appellerions leurs édifices moléculaires, leurs schémas chimiques, bref, d'une altération des parties du corps par les échanges incessants qu'apportent et qu'emportent les courants qui renouvellent ces parties quant à leur constitution atomique et assurent la continuité des actions et réactions réciproques des organismes et du milieu.
Les atomes psychiques étant, d'après Démocrite, répandus dans le corps entier, celui-ci possède en toutes ses parties, ainsi qu'on l'a vu chez Empédocle, des propriétés en rapport avec la nature géométrique ou mécanique de ces atomes. Toutefois, si 1' « âme » pénètre et parcourt toutes les parties d'un organisme, elle est plus particulièrement active dans des organes spéciaux où ses principales fonctions sont localisées.
Le siège de la pensée est dans le cerveau, ceux de la colère et du désir dans le cœur et dans le foie.
« Le cerveau surveille comme une sentinelle l'extrémité supérieure ou la citadelle du corps confiée à sa garde protectrice ; le cerveau est assemblé et uni par des membranes fibreuses; sur ces membranes des os doubles... cachent le cerveau... gardien de l'intelligence. » Dans ce vieux texte de Démocrite (2) on retrouve les notions anatomiques du temps sur le cerveau, les méninges et les os du crâne. Les mots yjxivsç vcupcoîttç sont la duremère et la pie-mère, seules méninges connues des anciens Grecs (3). 'Oorswv BiTzXitùf sJois; x/oyxatai ipr^putai sont les ^a^at ou sutures du crâne. C'était dans le cerveau, auquel est confié la garde de la citadelle ou forteresse du corps, dans « le cerveau, gardien delà pensée ou de l'intelligence », çùXoxa
(1) Pseudo-Aristotb, De plant., l, 11. 6 ô'AvaÇavooa; xai ô ATjjxoxptTOî xai ô 'EultieSoxXtJç xal vo'Jv xai Yvôaiv sIkov t/jttv -à çora.
(3) Voici lo fragment de Démocrite où ont été conservées ces doctrines de localisation anatomique et fonctionnelle do Tintelligence cl des sentiments. 'O {x*v èyxc'oaXo; ^pou^ggi t:^v àxpi^v toiï atiS(xaxo;, a99aX7]{7]v è{A;tii:iT;Eupivoç, ujx^at veupoSôsai auvc^xaxoixctov' ^izlp wv oaiiwv ît^Xocov çjaisç àvapcatat ap7]puTai 3g9r(^tT]v, ouXoxa Siavofr^^ xaXÙTZ'oufSi cYxs^aXov. Democriti liber ;:Epl àvOpoSjiou çuaio;. Von B. len Brikk, PhÙologus, VIÎI, i853, 4 17.
(3) Cf.' Aristote, //. A., i, XIII, 2 ; I, vu.
84 lE SYSTÈME NE/^VEIX CESTHAL
îiovofTjî sYxIoaXov, que se trouvaient, selon Démocrite, « les principaux liens de Tème » (i). Le cœur est appelé par Démocrite « la reine, la nourrice de la colère », ^aatVtç opY^Jç r.ôvoç ; il est muni d'une cuirasse contre les attaques venant de Textérieur. Enfin la cause et comme le foyer du désir est dans le foie, èmOypiiY); atr.ov.
Touchant la pensée, voici, d'après Théophraste, ce qu'enseignait Démocrite : elle dépend d'une certaine harmonie des mouvements de Tâme; un excès de chaleur ou de froid la trouble ; alors, ainsi que les anciens en ont très bien jugé, remarque le disciple d'ARiSTOTE, il y a de l'aliénation ou quelque grave désordre de Tintelligence (àXXcçpoveîv). En d'autres termes, si le mouvement communiqué à l'âme par les atomes place celle-ci dans une température convenable, la perception des objets est normale, la pensée saine. Si ce mouvement Téchauffe ou la refroidit avec excès, la pensée peut subir des altérations qui confinent ou sont identiques à l'aliénation. 11 en résulte que l'entendement dépend d'un certaine crâse du corps : wtcs ^ovgpov oti xfj xpi^et toO ocoijuxtoç xsieT xo 9pov6Tv(2). Ce qui perçoit et ce qui pense sont une seule et même chose, la sensation et la pensée ayant même origine et n'étant toutes deux que des changements matériels de la matière psychique, produits mécaniquement, ainsi que tous les autres changements de la nature, par des impressions au sens propre du mot, c'est-à-dire par des contacts, des pressions et des chocs venus de l'extérieur (3). Ainsi, les sensations et les pensées sont des changements, des modifications, des altérations du corps (4).
Comment a lieu la transmission des différents élats ou phénomènes du monde extérieur aux appareils de la sensibilité générale et spéciale et au siège de l'intelligence ? Par le contact (àçi^' et par le choc que déterminent les atomes dans ces organes, soit en y entrant soit, en en sortant, sous forme de courants ou d'eflluves. Voici un texte qui, en dépit de la source d'où nous le tirons, nous paraît renfermer des doctrines anciennes, authentiques, de DÉMOCRITE, sur le mécanisme de la formation des perceptions et des images. Un personnage des St/mpostaques ou Propos de table de Plu- TARQUE rapporte ainsi cette vieille doctrine : C'est, dit-il, une croyance populaire qui remonte au philosophe d'Abdère, que « les images (erîwXa) pénètrent à travers les pores dans les corps ($ti twv '::6^^ v.^ tx ycijjutTa) et
(i) ttJç tj^uyfî; oî Tispi Tov [xueXôv osajio^. Fragment du commentaire de pROCLUsdans Alex. Morus sur Joh., XI, 39, p. 3/|3.
(2) Théophr., De sensu, 58. Cf. Zellbr, Die Philos, d, Gr., î, 7/41.
(3) Aristote, De an., 1, 11; III, m. Stob., Floril., IV, 233. ttjv aïoOr^aiv xai tt;v vôr^aiv YÎvsoOat e(8(iSXcav eÇwOcv KpoaicîvTcov. Cf. Sextus Emp., adv. Math,, VH. i36.
(4) Stob., Floril., IV, 233. A2ux'.":co;, Aîîjxo/piTo;, là; ahQri'Sn; xai tàç vorjaaiç iTEpotcuoii; ilvai
THÉOniE DES ÉMAyATIOyS 85
qu'en se portant en haut (i) elles produisent les visions des songes ; que ces images affluent de tous côtés, se détachant des meubles, des vêtements, des plantes, mais surtout des animaux, par suite de l'agitation intense et de la chaleur; que ces images ne possèdent pas seulement les ressemblances^ figurées comme des empreintes, représentant les formes des corps — comme le croit Epicure, qui jusqu'ici suit Démocrite, mais s'en écarte à partir de ce point ; — mais que les eiBwXa entraînent après eux les £[X9aj£t; ou images des mouvements de l'âme, de ses desseins, de ses habitudes et de ses affections, et qu'en nous envahissant avec celles-ci, comme choses animées, ils indiquent et font connaître à ceux qui les reçoivent les opinions, les raisonnements et les désirs de ceux dont émanent les er^wXa, si toutefois ceux-ci pénètrent dans les corps en conservant les images (xi; elxdva;) sans déformation ni confusion. »
Il est certain que, comme Empédocle, les atomistes ont cherché à expliquer tous les phénomènes psychologiques de la sensation, de la perception et des représentations ou images internes qui en dérivent par la théorie des émanations, théorie purement mécanique, endépit de l'illusion des actions à distance que semblent exercer les faits et les gestes et les pensées des êtres vivants les uns sur les autres. Le mode de transmission des étals psychiques est rigoureusement identique à celui de tous les autres phénomènes de la nature, tous uniformément réductibles à la propagation, dans les divers milieux, du choc des particules dernières constituant les corps. Toute sensation étant la suite ou l'effet d'un contact, les divers sens ne sauraient être que des variétés du toucher : chaque sens n'est donc qu'une sorte de toucher. « Démocrite et la plupart des naturalistes qui ont traité de la sensibilité, a écrit Aristote, ont fait tactiles toutes les choses sensibles (2) ». Mais ce contact n'est point direct, immédiat : il a lieu par l'intermédiaire des eflluves ou émanations détachées des ôtres et des objets, processus qui assure l'action réciproque qu'exercent les choses les unes sur les autres : de toute chose se détache toujours quelque effluve (3). C'est, en effet, d'une manière continue qu'a lieu le transport des particules de la surface des corps dont ils conservent la forme et qu'on peut pour cette raison appeler, avec Alexandre d'Aphrodisias (4), « homœomorphes ».
(i) Èrav«^£po|i€va. Plutarque. ^jjx;roa. 7:po6X., VIII, x, 3.
(3) Aristote, De sensu, IV. ATjfioxoiioç 81 xal 01 îîXeî.aioi tôiv yuaioXo'Y'uv oaoi Xiyojii zEpt
(3) Théophr., De sensu, 5o. â;:«vTo; yào àel Y''v2iBat tiva a7:oppOT[v.
(4) Alexandre d'Aphrodisias, Commentaire sur le traité ^/'Aristote. De sensu et sensibili, édité par Chaikles 'THunm (Notices et Extr. des mss. de la Bibl. nal., XXV, 11, 1875), p. 117.
86 LE SYSTÈME SEliVElX CE^THAL
Non seulement la vision et l'audition, rolfaclion el la gustation, mais le sens du toucher, dont tous les autres sens ne sont que des modalités, résultent de la transmission et de la distribution dans les corps vivants de ces émanations extérieures. La sensation, et partant la connaissance, c'est le contact de l'âme, ou des atomes psychiques, avec les choses, par l'intermédiaire des figures (^rx^piaTa) qui s'en détachent et affluent en nous, sous forme de courants plus ou moins dictincts et séparés. Dans les organismes, une certaine redistribution de la matière assure aux sens spéciaux une manière de spécificité fonctionnelle. Ainsi les sons, provenant des divers objets en vibration, ébranlent d'abord le corps entier, mais ils affectent finalement et surtout l'appareil auditif. Ajoutez que la constitution des atomes des effluves détachés des corps vibrants doit correspondre à celle de l'organe de l'audition, dans cet exemple, car seuls les semblables peuvent agir les uns sur les autres ; nos sens ne sont affectés que par ce qui leur ressemble; en d'autres termes, d'après cet antique philosophème, chaque chose n'est sentie, perçue, reconnue, que par ce qui lui est semblable : le semblable n'est connu que par le semblable (i).
II résulte de cette doctrine, pour un esprit scientifique de la vigueur et de la profondeur de Démocrite, que bien des choses dans l'univers ne sont ni perçues ni aperçues par nous, parce qu'entre ces choses et nos sens il n'existe aucune espèce de relation substantielle, d'analogie, de correspondance. C'est ce que dit expressément ce texte : « D'après DÉMOCRITE, il existe un plus grand nombre de sensations que de choses perçues par les sens; celles-ci, parle défaut d'analogie et de correspondance, demeurent cachées et inconnues généralement parlant ; les autres correspondent (2). » Démocrite aurait admis déjà, comme Ta fait phis tard Aristote, qu'il est possible que d'autres êtres, des animaux entre autres, aient plus de sens que nous n'en possédons (3).
Relativement aux perceptions de la vue et de Vouïe, des émanations, des schémas visibles ou audibles, détachés des choses, entrent en nous en conservant plus ou moins leurs formes. Pour ce qui a trait à la vue, les images, etSwXa ou îeCxeXa, reflétées par les milieux de l'œil, se répandent d'abord dans tout le corps, puis se localisent dans l'organe de cette
^TttovTo. Ces images des choses présentes à la vue, qui se détachent d'une manière continue des objets, et qui, en tombant sur l'organe de ce sens, sont la cause de la vision, sont bien constituées de corpuscules qu'ALEXANDRE appelle ici àjwOposovTa acofiara.
(i) Sextus Emp., adv. Mat/t., VII, 116. ;:aXatà ^ip tiç... ooÇa Tispî toû ta op.oi« tôv 6{xoibiv eîvat YvwptaTixa. Théophr., De sensu, ^9. àXXà -raùtov ti Tcia/giv toî; ojjLOioi;. Cf. 5o.
(2) Stob., Floril., IV, 333, i6. Arjjjioxpiio; ;:X£'ou; (xàv slvanràî al^iiiEi; tcov aiaOriTràiv, ttîi 8a {xij «vaXoYiÇeiv xi aïoOriTà xtS izX¥fiii XavOàveiv...
(3) Plutarque. Plac. philos. ^ III, x, 3. Aiîadxpixo; tiXeiou; eîvat aiaOriasi; izcfi xk oiXoyai î^coa...