‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 14 sur 106 · THÉORIE DES SENSATIONS · texte numérisé non relu

THÉORIE DES SENSATIONS

fonction pour devenir la vue. Ce ne sont pas les images qui^ primitivement et directement, touchent nos yeux et tombent sur la pupille : c'est l'air mis en mouvement par ces images voyageuses (i); elles ne laissent pourtant pas de pénétrer en nous, comme des empreintes plus ou moins fidèles des objets qu'elles expriment \ Téloignement doit sans doute nuire à l'exactitude de la perception visuelle. En outre, les émanations qui simultanément se dégagent et partent de nos propres yeux modifient également l'image de l'objet et la déforment. Il suit que la vue ne saurait nous représenter les choses telles qu'elles sont en réalité. Notre vue est d'autant plus parfaite que lesyeux sont plus humides (Gypouç), que la cornée est mince et solide, que les tissus intérieurs sont peu tendus, etc. Voici la critique qu'ARiSTOTE adresse à cette théorie de la vision :

« DÉMOCRiTE a raison quand il dit que la vue est de Veau ; il se trompe quand il pense que la vision n'est que l'image de l'objet (to ôpov eTvat Tr;v IjAço^v). L'image se produit parce que l'œil est lisse ; maiç la vue ne consiste dans celui-ci, mais dans le voyant; cette affection n'est qu'un effet de réfraction (ivaxXajtç yip to -rcaôsç) » (2).

Le son est produit par un courant d'atomes qui, parti du corps résonnant, se propage par le mouvement de l'air; les atomes de même forme se réunissent dans ce courant d'atomes et dans Tair ambiant. Cette onde commence par « se propager semblablement par tout le corps, mais surtout par les oreilles »; tant qu'elle se propage dans le reste du corps, elle n'est pas perçue comme son, mais seulement dans les oreilles (3). Ainsi localisée, les atomes psychiques sont ébranlés; il y a sensation de l'ouïe. L'acuité de ce sens dépend d'assez nombreuses conditions anatomiques et physiologiques relatives au tympan, aux veines de l'organe, aux os de la tète et à une « crâse favorable du cerveau », 6 êy^é^aXoç euxpaxo;, ainsi que s'exprime Théophraste.

DÉMOCRITE a surtout étudié avec soin ce qui, dans son syMéme, explique les sensations de saveur et de couleur. Il tient le blanc, le noir, le rouge et le vert pour les couleurs fondamentales. 11 dit toutefois qu'en soi la couleur n'existe pas : « La couleur n'existe pas, dit Démocrite; elle résulte du changement des parties en mouvement » (4). La couleur n'est donc rien en soi ; elle n'existe pas, car les éléments, c'est-à-dire le plein

(i) TnioPHR. De sensu, 5o. ttjv yàp e^saaiv oux eu8ù; èv tt) xopr) Y'vsaOat, iXkk xôv iépx tÔv fxEtocÇù tfi; ot|rEO)( xai Tou ôpco^i^vou tuTcouoOai...

(a) Aristote. De sensu, II. Cf. Théophr. De sensu, 5o.

(3) Théophr. De sensu, 55-57. >''*t*'^*v [lev Ofioîto; tô aôSjxa eîaUvai, {xacXtaTa oè xa\ TcXeîaTOv 8ià Tôv ÔTwv, ...oiô x«î xatà (xèvxô SXko aàj[xa oûx* aiaOaveoOai, tautT) 5î (xdvov.

(4) Aristotb. De gêner, et corrupt., \, ii, 9. 8iô xa\ ypotàv ou çTjaiv eivat* xpoT:^ Y*P /.P^p'*'^^-

88 LE SYSTÈME yEBVEVX CE^TBAL

et le vide, ne sauraient posséder aucune qualité (i). La saveur n'existe pas plus en soi que la couleur : « Le schéma existe en soi, mais le doux et, en général, la qualité de la sensation -n'a d'existence que par rapport à autre chose et dans d'autres choses (2) ». La figure des atomes d'où résulte la sensation du doux, par exemple, est ronde; celle des atomes d'où résulte une sensation de saveur âpre est anguleuse et non sphérique; Tamer est produit par des atomes petits, polis et ronds; les saveurs acres, par des atomes petits, arrondis et angulaires, mais non inégaux, comme c'est le cas pour lef? saveurs salées, etc. C'est à ces diverses figures géométriques des éléments, diversement agrégés, partant à des différences quantitatives, nullement qualitatives, des atomes — car aucun schéma n'est pur et sans mélange, mais chaque saveur en contient un grand nombre — que Démocrite rapporte les différentes qualités sapides que nous attribuons aux substances susceptibles d'affecter le seas du goût (3). La nature de ces impressions dépend des divers groupements des atomes en figures qui rappellent les schémas des chimistes. Mais il n'y a, dans la nature, ni couleur, ni saveur, ni odeur, etc. Dkmocrite a donc montré le caractère absolument subjectif de la qualité des sensations: « C'est dans l'opinion qu'existe, dit-il, le doux; dans l'opinion, l'amer; dans l'opinion, le chaud; dans l'opinion, le froid; dans l'opinion la couleur. En réalité, rien n'existe que l'atome et le vide. » Nopo Yip, çTj^'.j yXuxù, xat vijxw -îcixpiv, v5|ji.(i) ôepi^iv, vijjiw <J/u);piv, vciMp xpoti^* exe^ SI oroiAaxal X6v6v (4).

(1) Stob. Ed., I, 17, 364. ArjficJxptTOç ouaiv fjiiv \LTfih elvai /pwfia, Ta ulcv ^ip oror/eîa Snoia t« Te |x£aTà y.ai tô «vdv. Théophr. De sensu, 78, 74, 75, 76, 77, 78, 82. Cf. Prantl. Arisioteles ûber die Farben, 48 sq.

(a) Théophr. De sensu, 69. T6 fiàv <ïx^.^* **^' ^^"^^ ^''^'» '^^ ^^ y^'^'^^ ^"-^ ^^***» "^^ ataOTjTov ::pôç àXXoxai èv àXXoiç. De cousis plant., VI, i, 6; VI, vi, i ; VI, xvii, 11. A chaque saveur Démocrite assigne une figure (ay TJjxa).

(3) Ibid., 67. àvàytov eîç Ta ayrjfiaTa* à;:avTcav $1 tûv o/TjrxaTtuv ouSâv à/ipaiov slvai xa\ â(x'.Yè; Toî; aXXotç, aXX' ev Ixa^Tto (yuXcîi) jcoXXi eîvai...

(4) Sextus Emp. Adv. malh., VII, g 1 35- 139. Fragm. philos, graec. (Muix.), I, 357.

Selon quelques auteurs, les concepts fondamentaux de l'ôtrc et de la connaissance auraient été différents dans l'antiquité hellénique de ce qu'ils sont aujourd'hui. Il est trop évident que la structure mentale d'un Européen du xix* siècle, kantien ou néo-kantien, nourri de Berkeley et de David Hume, familier avec les méthodes des sciences physiques et biologiques, auditeur ou lecteur d'IlELM- HOLTz et de Du Bois-Reymomd, no saurait être la même que celle d'un Hellène du temps de PÉRicLis. Je ne crois pourtant pas que ce qu'il y a de fondamental dans la conception moderne du monde et de la pensée diffère en principe : « La pensée moderne divise l'objet et les représentations en éléments dont les uns sont simplement subjectifs, les autres k la fois objectifs et subjectifs. Aux premiers appartiennent les couleurs, les odeurs, etc., bref, les qualités secondaires de Locke; aux dernières, surtout retendue. La pensée antique ne connaît pas cette distinction. Cela apparaît en particulier chez les atoraisles, qui, à d autres égards, se rapprochent le plus de la pensée moderne : quoiqu'ils n'attribuent l'être véritable, l'existence réelle, qu à quelques éléments de la conscience, ils objectivent la reprcsen-

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