‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 15 sur 106 · SUBJECTIVITÉ DES QUALITÉS DES COBPS · texte numérisé non relu

SUBJECTIVITÉ DES QUALITÉS DES COBPS

Puisque la pensée a même origine que la sensation, et que ce qui perçoit et ce qui pense sont une seule et même chose, Démocrite a considéré l'un et Tautre processus comme de purs événements mécaniques qui se pourraient représenter objectivement par des figures géométriques et exprimer par des formules mathématiques, ainsi que tous les événements de la nature (et il n'y en a point d'autres), bref, comme des mouvements reçus et communiqués. Toutefois, encore que le philosophe d'Abdère n'ait pas distingué la pensée de la sensation, quant à leur origine, il ne les aurait point, au dire de quelques critiques anciens ou modernes, aussi complètement confondues qu'HÉR\CLiTE, Parménide et Empédocle. On argue que, tout en posant Tidentité de la pensée et de la sensation, Démocrite a nié, contre Protagoras, que toute sensation soit vraie. Cependant Aristote et Théophraste ont conclu, et avec toute raison, selon nous, de l'unité d'origine de la sensation et de la pensée, admise par Démocrite comme par ces philosophes, à l'identité de ces processus. « D'une manière générale, en considérant la pensée comme la

talion sensible dans les ETBtuXa qui, détachas des objets, pénètrent dans l'homme, et ils leur attribuent une sorte d'existence » (*). Nous ne ferons aucune objection touchant les EtBtuXa, encore qu'il ne faille voir dans cette théorie qu'une hypothèse physique nécessaire, telle que colle de rémission ou celle des ondulations. Mais il doit être reconnu, puisque les textes l'attestent en leur naïve véracité, que lesatomistes, Leucippk et Démocrite entre autres, ont distingué les qualités primaires des corps, telles que l'étendue, des qualités secondaires. Cette distinction, Rudolf ëucken écrit expressément que Démocuite l'avait déjà faite, bien des siècles avant Boyle, Dbscartes et Locke (**). Or, comme toute critique de la connaissance repose sur cette distinction, et que la doctrine qui l'enseigne se trouve exposée dans la langue la plus claire et la plus scientifique dont se soit jamais servi la raison de l'homme, il n'y aurait aucune raison de soutenir systématiquement que la fc pensée antique » et la « pensée moderne » ont différé relativement à la nature ou même à l'existence de ce grand principe. Ce qui est vrai, et de quoi tout le monde à peu près tombe d'accord, c'est que l'opposition de l'esprit et de la nature, de la pensée et de l'être, du sujet et de l'objet n'avait pas encore apparu avec la moindre clarté chez les llellèncs que dans les temps modernes : « La philosophie grecque, a écrit Edouard de Hartmann, ne s'est élevée nulle part à la claire conscience de cette opposition ; et, même dans sa période classique, elle ne Ta que très faiblement entendue... C'est que l'homme de la nature sentait en lui le corps et l'âme dans Vunilé essentielle de son être » (***)•

Sans nous associer à toutes les critiques dirigées par A. William Benn contre Edouard Zeller, et tout en continuant d'affirmer, avec le grand historien de la Philosophie des Grecs, que ce fut la philosophie de Socrate, celle de ses élèves et des Écoles qui on sont sorties, qui rompit l'antique union de l'esprit hellénique avec la nature, en laissant tomber de plus en plus l'habitude d'observer les phénomènes de la vie et du monde et en substituant à la considération des choses et de leurs rapports des combinaisons logiques d'idées, c'est-à-dire des mots, il y a pourtant, ce nous semble, une grande part de vérité dans l'opinion de Benn sur les causes de l'origine et des progrès de la décadence de l'esprit scientifique ou philosophique, au sens où était pris ce mot chez les physiologues ioniens, des Hellènes à partir du iv« siècle. Parmi ces causes, il en est deux principales, l'une d'ordre « tbéologique », l'autre de nature « scliolastique » ou didactique. La première fut naturellement la plus malfaisante, ce Depuis

(•) Paol Bbck. Der Suhstanzhegriff in dtr Natuncissenschaft. Meissen, 1896.

(••) R. Euckeh. Geschichte und Kritik der Grundhegriffe der Gegenuart. Leipz., 1878, 7.

(•••) Ed. de Hartman!!. Philosophie de P Inconscient. Trad. par Dksiré Nolbh. Paris, 1877, p. 17.

sensation, et celle-ci comme une modification, ils ont nécessairement tenu pour vrai le phénomène sensible » (i).

Mais, au moins pour Démocrite, la conclusion de ce raisonnement ne découle point des prémisses, car c'est précisément parce qu'il n'existe aucune commune mesure entre une sensation, une idée ou représentation d'un phénomène, et la nature propre de la cause de ce phénomène ; entre un événement de pure mécanique moléculaire et une affection psychique; bref, entre un mouvement et une sensation, c'est-à-dire encore entre des phénomènes de nature absolument irréductible substantiellement, quoique reliés par des rapports constants et universels de cause à effet, — ce qui permet de constituer la science, — que le philosophe d'Abdère a fait paraître le néant de la foi du genre humain aux sensations et au monde d'illusions qui s'en dégage.

L'homme et l'animal juge avec exactitude des choses quand le mouvement extérieur des eiSwXa, destiné à produire la sensation et la pensée, se trouve être « symétrique », c'est-à-dire concorder avec un état interne des atomes psychiques. Nous avons rappelé que, selon Démocrite, cette concordance ou harmonie entre le milieu externe et le milieu interne se réalise rarement; un peu trop de chaleur ou de froid, c'est-à-dire

la persécution d'ANAXAcORB jusqu'à rinterdiction de rcnseigncmcnl de la philosophie par Justin ien, dit W. Benn, il est possible de suivre l'origine et le développement de la réaction orientée vers la superstition, réaction tantôt avançant, tantôt reculant, mais, somme toute, gagnant du terrain d'âge en âge, depuis le siècle éclatant de Périclès jusqu'à la longue nuit qui s*étend à travers des ténèbres presque impénétrables jusqu'à l'aube du jour renaissant des Croisades. Et cette réaction envahit toutes les classes, y compris les philosophes eux-mêmes (*) ». L'influence des idées théologiques et celle de renseignement de la philosophie coïncident et se rencontrent en un point : l'exaltation de l'autorité et lempire de la tradition. Par « traditionalisme », Benn entend une disposition à accepter comme vraies des opinions soit reçues par la masse de l'humanité, soit enseignées par les maîtres les plus accrédités, et propagées sous une forme facilement accessible au grand nombre. La diffusion de la philosophie morale tua la science de la nature, l'ancienne o physiologie ». En s'adaptant aux goûts et à rinlclligence du vulgaire, elle perdit toute originalité et toute profondeur. Bientôt les contemporains de Socrate luimême ne furent plus compris. De Platon, panthéiste ou moniste, en réalité, on fit un dualiste. La complaisance avec laquelle le grand philosophe rappelle si souvent les croyances populaires sur l'immor^ talité de l'âme, sur la métempsychose et les réminiscences d'une ou de plusieurs autres existences donna le change aux commentateurs et aux érudits sur le caractère purement poétique de ces mythes dans Platon. On attribua au maître d'AaisTOTE des doctrines spiritualistes qui ne devinrent pleinement conscientes pour l'esprit hellénique qu'à l'époque de Plotin et des Pères grecs. « L'identification de l'espHt et de l'incorporéilé, la division du monde en esprit et en corps, n'est point platonicienne », dit très bien Windelband (**).

(i) Aristote. Met,, III, v. "OXw; 8è 8ià To 67:oXa[i6av8iv 9p({v7)<Jiv [xÈv tt)v aTaOïjaiv, TaiSTrjv 8'fiivai âXXottoaiv, TÔ 9aiv({{Aevov xatà ttjv aTaOrjaiv eÇ àvayxY]; àXirjOâç sîvat çaaiv. — Cf. De an. I, ii; III, m. To yàp âXT)Oè( elvat tô ^aivcfuevov, dit expressément ici Aristote, en parlant de Démocrite.

(•) Alfked William Benn. The Greék Philosopher 8. Lond., i88a, a vol., I, ix sq.

(••) W. Windelband. Geschichie der Philosophie, i88a, p. gi.Cf. TEiGiHiûLLEa. StHdien zur Oeaehichte der Dégriffé. Berlin, 1874.

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