‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 28 sur 106 · LES SENS ET LES SENSATIONS · texte numérisé non relu

LES SENS ET LES SENSATIONS

Nulle part, dans l'œuvre qui porte son nom, Aristote ne s'est démenti à cet égard : ce n'est point Tencéphale, c'est le cœur qui est le siège des sensations et de Tentendement. L'ancienne doctrine de l'insensibilité du cerveau et de la moelle a persisté jusqu'aux expériences de Fritsch et HiTZiG sur l'excitation directe des deux substances cérébrales. Voici comment s'exprimait Aristote : « Chez aucun animal, le sang n'est sensible quand on le touche, non plus que ne le sont les excrétions des intestins, non plus que F encéphale et la moelle y qui ne marquent pas davantage de sensibilité quand on les touche ». [H, A,, II, vu; III, xiv.) C'est donc bien à tort que (c quelques-uns » ont considéré le cerveau comme le principe des sens {Métaphys,, IV, i; VII, x. De juv, et sen,, c- m). (( Le cerveau n'est cause d'aucune espèce de sensation, parce qu'il est absolument insensible (x/aijOYîTo;), comme le sont d'ailleurs toutes les autres sécrétions. » C'est par une simple conjecture qu'on a réuni le cerveau et la sensibilité l'un à l'autre. Et Aristote renvoie aux ouvrages où il a démontré que c'est dans la région du cœur qu'est le principe des sens. « Il suffît du plus simple coup d'œil pour voir que le cerveau n'a point la moindre connexité avec les parties qui servent à sentir ; et il n'est pas moins évident que, quand on le touche, il ne sent rien, pas plus que le sang ni les excrétions quelconques des animaux [De part, anim.y II, vu, x). » « Il est donc certain, en nous appuyant sur les faits, que c'est dans le cœur que se trouve le principe de l'àme qui sent, le principe de l'âme qui fait croître et le principe de l'âme qui nourrit [De iuv. etsen., c. m). » Le cœur n'est pas seulement le principe des sensations, mais de l'organisme entier [De an. gen., II, vi, viii) : c'est pourquoi il se forme en premier lieu (Aristote avait observé sans doute le punc^ tum saliens de l'œuf d'oiseau) ; le cerveau n'est formé qu'aussitôt après le cœur, pour tempérer la chaleur de cet organe.

C'est au cœur qu'arrivent les sensations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher et du goût, qui n'est qu' « une espèce de toucher ». On a pu croire qu'ARiSTOTE avait pris le nerf auditif pour une veine et considéré la trompe d'Eustache comme le nerf auditif, car, selon lui, du moins dans un texte, le conduit fccpo;) de la sensation de l'ouïe ne va pas de l'oreille au cerveau, mais se rend à l'arrière-bouche [H. A,, I, xi). Ailleurs, le conduit pénétrerait dans l'occiput [De part, anim,, II, x). L'air vibre dans l'intérieur de l'oreille jusqu'au canal osseux appelé limaçon. L'œil est bien formé d'une partie du cerveau : comme lui, il est humide

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et froid {De gen, an,, II, viii; De sensu et sens., c. ii); la partie de l'œil qui voit est de Teau; il ne distingue que trois couleurs. Quant aux nerfs opiques, je ne crois pas qu'on puisse révoquer en doute qu'AftiSTOTE (ou les auteurs qu'il suit) ne les ait vus et décrits. Les nerfs optiques, le chiasina et les bandelettes frappent à première vue tout homme qui considère la base d'un encéphale, depuis le poisson jusqu'à l'homme. On ne sait pourquoi la plupart des philosophes qui ont interprété Aristotk contestent que le Stagirite ait connu les nerfs optiques. Ce passage entre plusieurs nous paraît décisif, quoiqu'il ne témoigne pas sans doute qu'AftiSTOTE ait regardé de très près et disséqué les nerfs de la deuxième paire. Mais il n'a pas vu davantage l'espace creux et vide qui, selon lui, existerait sur le derrière de la tète, non plus qu'il n'a compté les sutures du crâne de la femme comparées à celles du crâne de l'homme, qu'il dit différer en nombre : « De l'œil trois conduits {r.àpoi) se rendent à l'encéphale: le plus gros et le moyen vont jusqu'au cervelet (el^ -rijv irapeYxepa- X(8a), et le plus petit va jusqu'au cerveau même ; le plus petit conduit est le plus rapproché du nez [chiasma] : les deux plus grands sont parallèles et ne se rencontrent pas [bandelettes] ; les conduits moyens (ol lï jii^oi) s'entrecroisent, disposition qui est surtout manifeste chez les poissons. Les conduits moyens [chiasma] sont plus près du cerveau que les grands [bandelettes] » {H. A., I, xiii). Ces conduits ou canaux de l'œil (7:6poi) sont l'expression par laquelle, nous l'avons dit, tous les anciens philosophes et médecins grecs désignent ce qu'on devait plus tard appeler les nerfs. Par veOpa, Aristote entendait, comme Hippocrate et Platon, ou comme le médecin Neb-Sé^t, le vieil auteur égyptien du traité du Cœur du papyrus Ebers, les tendons, les ligaments, les muscles, les veines, etc. Mais, puisqu'il a décrit le trajet des nerfs optiques, ces canaux du cerveau, on ne peut pas dire qu'ARiSTOTE n'a pas connu ces nerfs. Quant aux veOpa, dont il place l'origine dans le cœur, encore une fois ce n'étaient pas des nerfs : *H [xàv àpyrf; xal toûtwv (veOpwv) èoriv ixo tt;; xxp5(a; {H, A,, III, v). Mais les nerfs optiques, aussi bien d'ailleurs que les nerfs olfactifs et les nerfs auditifs, s'ils passaient par le cerveau, où ils aboutissent, les nerfs optiques en particulier, à des veines, ne faisaient que le traverser : c'est au cœur que ces veines portaient finalement la sensation. Le cerveau n'était donc pour ces deux sens qu'un lieu de passage. Quant aux autres sensations, celles du toucher et du goût, elles étaient directement conduites par les veines au cœur sans passer par le cerveau. Entre autres offices, les veines servaient donc à la conduction des impressions sensibles.

On appelle vision Vacte de la vue : ipaatç y^P X^yeTai i^ xîjç ot];£(o; evépyeia. Pour l'acte de la couleur il n'y a pas de nom. L'acte Avx goût e^i\di gustation [ifLaL\

yEBFS OPTIQUES, OLFACTIFS, ACDrTfFS i33

Yeuffiç ^ Tou YsuTctxou); point de nom pour l'acte de la saveur. L'acte de Vouïe est y audition (i% 5à tou àxsudrtxoO ixor;, i^ axouTt?). Aristote admet d'ailleurs une distinction analogue pour le son et pour l'ouïe.

Nous ne sentons que les différences. Ainsi nous ne sentons pas ce qui est chaud ou froid, dur ou mou, au même degré que nous. La sensibilité est une sorte de moyenne entre les qualités contraires des choses sensibles : (âç tijç atjOT^,a£(oç oTov [xeîOTTQToç Ttvo; oîay); TfJ; èv xoTç atjOr^ToTç èvav- -ztMdttù^ [De an., II, xi) (i).

Tout organe des sens est en rapport avec un élément, sans qu'il en soit pourtant exclusivement formé ou ne puisse sentir que cet élément.

On doit, dit Aristote, attribuer à un élément chacun des sensorium ou organes des sens (exacrcov twv atffôrjTyjpCwv èvl tûv aTOt)(c{(i)v). Il faut estimer que la partie de Tœil qui voit est de Veau ; que ce qui perçoit les sons est de Vair, et que V odorat est du feu. Quant au toucher, c'est de la tetre. Enfin, le goût n'est qu'une espèce de toucher (xo Sa '^z'jrzvikh^ eîSoç Tt à^ç eortv). Et voilà pourquoi le sensorium (xo aKjOrjT^pto»/) de ces deux sens, — le goiit et le toucher, — est rapproché du cœur (xpc; tfj xapî(a), lequel est l'opposé du cerveau (àv-cCxeiTat y^P '^^ sYxeçaXw auTY;), puisqu'il est la plus chaude des parties (3).

L'eau de mer, naturellement chaude, a en elle toutes les parties ou tous les éléments de Veau, de Vair et de la terre, de sorte qu'elle renferme toutes les espèces d'animaux qui naissent dans ces milieux. On peut dire que les plantes appartiennent à la terre \ que les animaux aquatiques appartiennent à Veau et les animaux marchant sur le sol à Vair. « Mais le quatrième genre d'êtres ne doit pas être cherché dans ces milieux, quoiqu'il doive en exister un qui corresponde au feu. Car le feu est le quatrième des corps élémentaires. Mais le feu toujours se montre à nous sous une forme qui ne lui est pas essentiellement propre, mais dans un autre des corps élémentaires ; car ce qui est brûlé est, ou de l'air, ou de la vapeur ou de la terre. Il faut chercher ce quatrième genre d'êtres dans la Lune : iXXi BeT to to'.oOtov ylvo; ÇiqtôTv iw, t^^ çeXrjvr^ç. La lune semble participer du quatrième milieu. Mais un autre ouvrage traitera de ces questions (3). »

Toutes les propriétés des choses qui ne sont pas perçues directement

(i) El il n'existe en loul que cinq sens: « Pour se convaincre qu'il n'y a point d'autre sens que les cinq sens ordinaires, je veux dire la vue. l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher, il suffit des remarques suivantes. . . etc. » "On ô*oux ejTiv ar*j8r)ai; It^pa :capà tàç ;:^vtc (Xeyoj 8g laura; ot]*iv, àxorjv, oaçpTjjiv, ^i\i'3Vi, àçTJv) èx TtôvÔc moTtûasisv àv tiç. De an., 111. i, i.

(a) Arist. De sensu et sens., c. m.

(3) De animalium gêner., lil, xi, 761*», i5.

i3', LE SYSTÈME \EHVECX CENTRAL

par lesdifférentssens, telles que le mouvement , le repos^ \di forme, Y étendue et le nombre, propriétés « qui ne sont propres à aucun sens, mais sont communes à tous les sens » [De an., II, vi), sont perçues par un sens, ou organe central de sensibilité, où ces rapports des objets sont comparés et jugés.

Il faut admettre, pour tous les sens en général, que le sens est ce qui reçoit les formes sensibles sans la matière (r^ jjiàv olkz^^^I- ïrv. zh ÎEXTtxcv twv at^Twv £î$wv dr^ej Tfjç jXy;;) (i), comme la cire reçoit Tempreinte de l'anneau, sans le fer ou For dont l'anneau est composé, et garde cette empreinte d'airain ou d'or ; mais non pas en tant qu'or ou airain. De même la sensibilité de chaque sens est affectée par chaque objet qui a couleur, saveur ou son. C'est dans ratjOr^Tr^piov zpwTcv qu'existe celte puissance. Pourquoi les plantes ne sentent-elles pas, bien qu'elles aient une portion d'âme (xi çjTi cjy. atjOovsiat, lyp^zx ti ptipiov 6j)(t)t6v) et qu'elles soient affectées par les choses du toucher, et que, par exemple, elles se refroidissent et s'échauffent ? C'est, entre autres causes, parce que, dit Aristote, elles n'ont pas un principe capable de recevoir les formes des choses sensibles et qu'elles sont affectées avec la matière (ap/Y;v oixt ti tXlr^ Bé^eaOat xwv alaÔT;Ta)v, aXXi

Chacun des organes des sens reçoit donc la chose sensible sans la matière; voilà pourquoi, même en l'absence des choses sensibles, des sensations et des images restent dans les organes (2). Ainsi chacun des sens s'applique à son sujet sensible, et chaque sens est dans l'organe correspondant, en tant que cet organe est l'organe spécial du sens considéré et qu'il juge les différences sensibles de son objet (xat xp{v6t xà^ tcD ûxoxeijjilvoj atoOriTsu 8ia<popi;;, comme la vue juge le blanc et le noir; le goût, le doux et l'amer ; et de môme pour les autres sens. Mais puisque nous jugeons (xp{vc;jiev) le blanc et le doux, et chacune des choses sensibles par rapport à toutes les autres, comment sentons-nous aussi que les choses diffèrent ? Nécessairement c'est par un sens (ivay^r^ lr^ ataOï^îst), puisque ce sont des choses sensibles. Des sens séparés ne peuvent pas juger que le doux est autre que le blanc : il faut que deux qualités apparaissent en toute évidence à un seul et unique sens (iXXi îeT lv( tiv. aixow $>;Xa sTvai). 11 faut ici que ce soit unétre ou un sens unique, central et commun, qui dise qu'il y a différence, et qui dise que le doux est différent du blanc : Beî lï tc h Xsyeiv Iv, sTepcv sTepov yi? ^o y^'^^'^ "^^ X£'r/.5u. 11 le dit; de sorte que, comme il le dit, il le pense et le sent (ojtw xal vsîT xal alîOivcta'.). Évidemment il est impossible à des sens séparés déjuger

(i) De an., JJ, xii.

(a) De an., JII, ii. xo yàp «l'j^TjoTÎpiov os/.tixÔv toj aÎTOrjTOj àvêu t»;; GXr^; sy.aiTOv. oiô xa» zzù.- OovTwv xoiv a'.aOrjTwv, eveiaiv a: abOrjaci; xal çavxai:ai Iv xol; aîaOrjiTjpioi;.

LE SEySORJLM COMMUEE i35

des choses séparées (i). Il suit que \e Jugement ne pourra pas davantage avoir lieu dans un lemps séparé.

Chaque sens remplit à la fois une fonction spéciale (to [xfv ti rSiov) et une fonction commune (to U Tt xotvôv) (2). La fonction spéciale à la vue, par exemple, c'est de voir, à Touïe d*entendre, et de môme pour les autres sens. Mais il y a, de plus, une fonction commune, qui accompagne tous les sens, par laquelle Tanimal sent qu il voit et entend. Ainsi ce n'est certainement pas par la vue que Ton voit qu'on voit. L'animal ne juge pas et ne peut pas Juger que les saveurs douces sont autres que les couleurs blanches ni par le sens du goût ni par celui de la vue, ni même par les deux réunis, mais par une certaine partie commune à tous les organes des sens (3) ; car alors la sensation est une, et le sensorium principal est un : ït:\ piàv vip l^ia aïoOYjdtç xal to xjptov atdOîjTT^jptov. L'essense de chaque genre de sensation demeure différente ; ainsi Tessencc du son reste autre que celle de la couleur. Mais ce sensorium principal on commun est surtout associé au tou' cher ; car le toucher peut être séparé de tous les autres organes des sens, mais ceux-ci sont inséparables du toucher.

Ce centre ou principe de la sensibilité (ty;v ipx^v Tfjç a!(jOTQT6(i);), appelé par Aristote xotvov alcjOr^Tr^piov, sensorium commune, est le cœur: « le principe des sensations et de l'animal tout entier est dans le cœur ; c'est pourquoi il se développe le premier (4) ». Puis donc qu'outre les sens propres ou spéciaux, to>v \iim abOtjTYipiwv, il y a un sensorium commune, un sens unique, central et commun, h ti xoivov ab6TîT/,p'.ov, il faut nécessairement que toutes les sensations en acte y viennent converger et aboutir (5). Et, chez tous les animaux qui ont du sang, c'est bien dans le cœur qu'est le principe de toutes les sensations ; c'est là que, de nécessité, doit être localisé l'organe commun de tous les autres organes des sens : iXXi |jly;v t6 ye y.upiov twv otlîOT^Tewv £v TTJTYj (tîJ xap5(a) loXç £va{[W.ç xàr.v èv tcjtw yàp dr/oYxaTov stvai to ravTwv Twv a'.j6YîTr^p{(»)v xotvov aWOifjTTQptov. Les conduits (ou, comme nous dirions, les nerfs) de tous les organes des sens se rendent, pour cette raison, au cœur, comme il a été dit, ajoute expressément Aristote, au Traité de la sensation :

(i) Ibid., oTi (x£v ouv ouy oîov Tc xr/wpia[x^voiç xpiveiv Ta xi/ropiajjic'va, ôfiXov.

(2) Aristote. De somno et vig., II.

(3) Ibid., où Y*p 5^ Tf} Y'^'j/eiôpa oxi 6p<ji, xal xpivsi $7] xai oûvaiaî xpîv£tv on eispa xà yX^xtaTtuv Xsuxcuy, ooT£ Y^ùaei, oÎît'o^j^e'., oui* ajxçolv, «XXot Tivt xotvcî) [xopiM tcSv «'.aÔrjTrjpîtov à;câvTaiv.

Cf. De an., III, 11, 11. t) xat ÔfjXov oxi t) aàoÇ oùx etci t6 ea/arov al^Tjirîp'ov âvayxTj yàp TjV «t;- TOJX2V0V auTOÎî xp^vetv to xpîvov.

(4) De anim. gêner., II, vi. Atà (xsv oOv tÔ xrjv *pyT)v èv liÇ xapo^a twv ata07[a*oiv slva». x«\ Toiï ^tùo\i TcavTOç auTT) ^{veTai np(ûiov. De insomn., c. m.

(5) De juv. et senect., c. 1. 17:11 oùv twv îôtwv «'.<jOrjtr|p''ojv £v Tt xoivo'v l^jtiv a'iOriTrJptov, £•.; o Ta; xai * £V£pY£i«v aîaOi{<xgtç âva-ptatov âjîavTav...

i36 LE SYSTÈME yEBVElX CESTRÀL

« Car les conduits de tous les organes des sens, comme on Ta dit au Traité de la sensation, se rendent au cœur ou à la partie analogue chez les animaux qui n'ont point de cœur » (i). Tous les organes des sens sont pourvus de canaux {r.oçzC) qui conduisent soit aux veinules de la membrane vasculaire du cerveau, soit directement aux veines qui vont au cœur, comme cela estle cas pourlessensdugoût et du toucher. Les sensations se transmettent donc ainsi des organes des sens au cœur par Tintermédiaire de ces canaux (luspci) et de ces veines. Et ce qui le prouve c'est, dit Aristote, que si Ton interrompt les connexions du cœur avec les organes des sens, en comprimant par exemple les veines de la nuque, Tanesthésie se produit :

« Si Ton comprime du dehors les jugulaires, il arrive que, sans présenter de phénomène de suffocation, les hommes tombent, privés de sensibilité, les paupières fermées » (2). Ce sont ces veines qui, suivant la trachée-artère située entre elles, se rendent aux oreilles, là où les mâchoires inférieures s'articulent à la tête. Des 4 rameaux qui s'en détachent, l'un, partant aussi de la région des oreilles, se rend au cerveau et se ramifie en une foule de veinules à la méninge qui enveloppe le cerveau. Le cerveau lui-môme n'a point de sang ; car aucune veine, ni petite ni grande, ne s'y termine. Des autres veines qui se ramifient de la veine jugulaire, les unes entourent la tète, les autres se distribuent et se terminent aux organes des sens et aux dents par des veinules extrêmement petites (3).

Entre tous les sens, un seul est indispensable à l'animal et le constitue proprement : c'est le toucher. Tout corps vivant est doué de tact : to yi? awjAûc arrctxov xo sjA^uyov xov (4). Les autres sens, l'odorat, la vue, l'audition, l'animal les possède pour son utilité ; il ne saurait exister sans sensibilité tactile; c'est par elle qu'il est. Cependant, indépendamment de toute utilité particulière, les sensations procurent à l'animal une jouissance spéciale, et entre toutes « celles que donnent les yeux ». La cause, c'est que, de tous les sens, la vue peut nous fournir le plus d'informations et nous

(i) De anim. gêner., V, 11. ol y«p Tzopoi tûv aîaOr)ir)p{wv lîavtwv, to^Ktp erpTjtai èv tôt; it£pt aiaOTÎiecu;, Teivouii Tzpôç ttjv xapSîav, toî; Ôà {xt) r/ouai xapoîav Tzpôç to avâXoyov.

(2) « Cette expérience est absolument exacte ; seulement la perte de conscience n'est pas due à la compresssion des veines, mais à celle des carotides passant k proximité. » Aubert et Wimmer. Aris^ toteles Thierkunde, I, 323.

(3) Aristote, H. A.,1, m. ojv 6;ctXajx6avw{X^v(ov evtOTgEÇeoOev fiveu jçviyjjlou xaTa;c{7UTouaiv ot Mptanoi jUT* avaia07)9^a(, xi pXé^apa <ju|x6e6X7)xox£ç... fiia ô'éi^pa 019' Ixaxepou tou to^iou tou jîepi xà «uxa Inl tôv syx^çaXov xeivêt, x«i o/î^^gTat v.ç izoXXx x«\ Xnzxà 9X^61» £•; ttjv xaXoujx^vrjv jiTjviyva xfjV 7:£pi xôv ivx^^aXov. aÙTo; 8' l-pi^^aXo; àvaifxo; îiavxcuv £ax{- xal oux£ |jLixp6v ojx£ {x^y« «pX^Ciov xfiXfUTa £Î{ auxov xwv Sa XoiJîcSv xcSv à;rô x^ç çX£6<>ç xauxT^; T/ioOetaûv ^XfSoiv... ai ô*£Î; xà aîaOrjxrJpia ot;cox£X£ux<i><Ji xat xoùç ô§ovxa; Xsrxotç zotjxjiav çXfiC^O'.ç.

(4) De an., III, xiii. Cf. xii. Kal çavspôv oxi ou/ olo'v x*àv£u à^fj; sTvai J^wov.

LA SENSIBILITÉ TACTILE CONSTITUE L'ANIMAL iS;

montrer le plus de différences (i). L'expérience et la science en sont sorties, et « tous les hommes ont naturellement le désir de savoir », wavxeç av0p<i)7cot ToO etîévat opéYovrat ç-jaet (2).

Les sensations provoquées par les choses extérieures, telles que celles de Vodorat, de Votiïe, de la vue, appartiennent aux animaux qui progressent dans l'espace, à tous ceux qui en sont doués pour assurer leur conservation, afin qu'avertis d'avance par leurs sensations de la présence de la nourriture, ils la recherchent et qu'ils fuient ce qui leur est mauvais et dangereux. Mais dans les animaux qui, en outre, sont doués d'intelligence (xoTç 8à çpovT^aewç tjyX*^^'^^)» ^^^ sensations assurent leur bien-être : elles leur permettent de prévoir une foule de différences grâce auxquelles ils acquièrent la connaissance et des choses que leur intelligence peut penser et de celles qu'ils doivent faire. De ces sensations, la vue est la plus utile pour les besoins de l'animal ainsi qu'en elle-même, mais pour l'entendement et par accident, c'est Youîe (xpoç 8à v:Ov ... V; ixoT^). Comparée à la vue, qui, en même temps que les différences les plus nombreuses et les plus variées des choses, nous fait connaître les propriétés communes des corps, la couleur, la figure, la grandeur, le mouvement, le nombre, l'ouïe ne fournit que les différences du son, et, pour quelques êtres, celles de la voix. Mais par accident c'est route qui rend les plus grands services à la pensée, car c'est le langage, perçu par l'ouïe, qui est la cause de la science, non pas sans doute par soi, mais par accident (3). Le langage se compose, en effet, de noms, mais chacun de ces noms est un symbole (twv î'ovofjLorwv Ixaorov ç'j[i.6oX6v è^rtv). Voilà pourquoi parmi les hommes qui, de naissance, manquent de l'un de ces deux sens, les aveugles-nés sont plus intelligents que les sourds-muets (çpo-

Vl(ACi)T€pOl ... oJ TUçXot TWV 6V6(ï)V Xal X(i)9<0v).

« C'est avec raison (eiXoYcoç) que la vue, quand elle existe, a été placée chez tous les animaux dans la région du cerveau (xepl tov eYxéçaXov). Car le cerveau est humide et froid, et la vue est de la nature de Veau (if) 8*38o)p Tf;v ©jdtv sTciv); l'eau est de toutes les matières diaphanes celle qui demeure contenue le plus facilement. » Aristote ajoute, en ce chapitre de son traité De partibus animalium, II, x, qu'il est également nécessaire que les sens les plus délicats (la vue, Vouïe et Volfaction), deviennent tels, ou le soient encore davantage, par leurs rapports avec des « parties qui possèdent un sang plus pur ». « Le mouvement causé par la chaleur du sang

(i) Dr sensu, I, 10.

(3) Afét., I. I.

(3) De sensu et sens,, I. Kaià (tu[jl6£67)xô; 5c r^poç çpovTjjtv f, àxoT) nXêî^rov (jujxSdXXEiati ix^po;- 6 fàp Xd^oî aXxiUç èori t^ç [xaOTj^ecoç ixooTco; (îiv, ou xa8' aOidv, àXXà xarà 7U(jL6£67)xd;.

i38 LE SYSTEME SERVECX CESTRAL

arrête ou abolit les fonctions de la sensibilité : c'est pour ces différentes causes que les organes de ces sens sont placés dans la tète (i) ».

Il en est de Torgane de Vœil comme des autres organes des sens : il repose sur l'existence de canaux ou conduits. To twv 096aXjjLwv a'jOrjT^jptsv 6<rr. jaIv, wfjzep xal xi aXXa atjOTîTT^pia, eicl w6p<i)v. L'œil est entre tous les organes des sens celui (jui acquiert le premier son appareil périphérique. Enfin, il est expressément noté que, de tous les organes des sens, Tœil seul possède un corps particulier pour son organe, 6 o'c^OaXjjLoç ^wp^a ;xcv5v rStov îyv, twv atff6Y)TY)p{(i)v (2).

Puisque Tœil est formé d'une partie du cerveau (oicotsD ivxeçiXoj), et que le cerveau est la plus humide et la plus froide de toutes les parties du corps, la nature élémentaire de Tœil en résulte avec nécessité :

« Que la vue soit de Veau, voilà (jui est vrai, dit Aristote (3). Ce n'est pas toutefois en tant qu'elle est de l'eau qu'on voit ; on voit en tant qu'elle est diaphane, ce qui est commun encore à l'air. Mais Teau peut plus facilement être gardée et conservée que l'air. Voilà pourquoi la pupille et Vœil sont d'eau (Sioxep if) if,ô^r^ xal to cixjJLa j^ars^ eortv). C'est d'ailleurs ce que l'expérience démontre. Ce qui s'écoule des yeux blessés, c'est de Teau ; et, dans les fœtus, les yeux sont toujours très froids et d'un très grand éclat. Le blanc de l'œil dans les animaux qui ont du sang est épais et ffras, afin que Vhumeur s'y puisse conserver à l'état fluide. » Aussi l'œil est la partie du corps la plus capable de résister au froid ; personne encore n'a eu le dedans des paupières gelé. Dans les animaux qui n'ont pas de sang les yeux sont revêtus d'une peau dure, et qui leur fait rempart. On a donc raison de dire (siXoYw^) q^i^ I^ dedans de l'œil est d'eau; l'eau, en efl'et, est diaphane, et il faut, de nécessité, que le dedans de l'œil soit diaphane pour qu'il puisse recevoir la lumière. Cela se vérifie encore par des faits. « Ainsi il est arrivé que des hommes blessés à la guerre près de la tempe, de manière que les « conduits » (Tropouç) de l'œil fussent coupés, ont senti survenir une obscurité commv. si une lampe s'était éteinte, parce qu'en eff*et le diaphane et ce qu'on nomme la pupille, retranchés par la blessure, étaient bien une sorte de lampe (4). »

Prétendre, comme les anciens (waxsp xal ol àpyaXoi), que les coideurs sont des émanations des corps {izoppoixq sTvat -ciç XP°^«?)) ^^ que c'est là la

(1) De part, an., Il, x. Atà lauia; i«; aîiîa; cv tïJ xeçaXfî xouTtov t» aîoOTjTTÎpia èoriv.

(2) De aniin. gêner., II. vi.

(3) De sensu, II.

('1) Ibid., t;Ô7j y*P '^'' TÎkr^^il'si^ ev jioXejxw Tza^k lôv xpotiçov oGtwç oSt:* €XT|XT)0f)vat loù; 7:opoi>; Toû o|x|xaTo;. eôoÇe Y^v^iOai axoTOç, t5'j7:£p Xu/vou ànoaSt-jOévio;, Ôià tô otov Xa[j.;:tfjpa riva àizotjiTj- Or^vai TÔ Sca^av^^, "zr^y xaXou|xEVT)v xo'prjv.

VISIOX. THÉOniE DES LiWETTES ET TÉLESCOPES 189

cause qui nous les fait voir, est absurde. Il leur faut de nécessité réduire absolument la sensation au toucher. Il vaut mieux dire tout de suite que la sensation a lieu en vertu du mouvement transmis à l'intermédiaire de la sensation par Tobjet sensible, donc, par le toucher, non par les émanations (i).

Dans la théorie générale de la vision qu'ARiSTOTK explique parle mouvement, le philosophe rapporte quelques artifices et signale Tusage d'instruments auxquels on avait recours pour voir mieux et plus distinctement les objets éloignés, et où Ton doit reconnaître le principe des lunettes et des télescopes. Conciliant d'une manière éclectique les doctrines d'EMPÉ- DOCLE et de Démocritk sur la vision, il convient qu' « il n'y a pas de différence à dire qu'on voit parce que la vision sort de l'œil ou à dire que l'on voit par le mouvement venu des choses. Dans Time et l'autre hypothèse on reconnaît nécessairement que la vue vient toujours d'un mouvement. S'il n'y a rien devant les yeux, la vision se dispersera et tombera plus faiblement sur les objets vus; et alors on verra moins bien les objets éloig-nés. On verrait le mieux possible les objets éloignés si, de l'œil à l'objet vu, il y avait comme une sorte de tuyau continu (el orco ty^ç i^eiùç euôùç auvsxtjç fjV xpcç To ôpcijjLÊvov oTov aiXé;) ; car le mouvement venu des choses visibles ne pourrait se disperser ni se perdre (oi yicph SieX-jeTo ifj x{vy;(jiç Vj ài:b twv ôporwv); et comme il ne se perdrait pas, plus les choses seraient loin, plus nettement on devrait nécessairement les voir de loin ». Ce tube réalise les conditions d'acuité, ou plutôt de longue portée de la vue, propres à certains yeux. Aristote rappelle, en effet, que certains animaux ont la vue perçante, que d'autres ne l'ont pas, et, à son ordinaire, il explique cette différence: l'acuité d'un sens peut se dire de deux propriétés de ce sens, qu'il s'agisse de la vue, de l'ouïe ou de l'odorat. L'acuité de la vue (oÇù bpxf) peut s'entendre ou de la faculté de voir une chose de fort loin ou de celle de distinguer les moindres détails des objets vus. Or ces deux facultés ne se rencontrent point chez les mêmes individus. Aristote parle ici clairement, selon nous, de la myopie et de la presbytie. Il poursuit ainsi : « Une personne qui abrite ses yeux avec la main ou qui regarde par un tube (8t' auXoîi pXëxwv), si elle ne distingue ni mieux ni moins bien les différences des couleurs, verra cependant de plus loin ». Et

(i) De sensu, III. t<T» x'.veÎTOai tô [XciaÇù tt;; aïoOiJaita; 61:6 tou aijOTjToO T^'vc^ôai rr)v aVoÔTjTtv, açfj zal ;xTi Tat; ànoopoîai;. Entre 1 objet el le sens sur lequel agit Tobjet en raflectanl, l'existence d'un intermédiaire ou milieu — ce qu'AnisToTE appelle ici 1 intermédiaire do la sensation — est indispensable pour qu'il ) ait sensation. Cest l'air et l'eau pour les sens qui perçoivent à dislance (vue, ouïe, odorat), la « cbair » et la langue pour la sensibilité tactile et le goût. Aristotji soutient que la lumière ne [K-ut cire une émanation, et qu'elle est un simple mauve ment. V. De an., II, vu, a; x, 1.

Aristote rappelle à ce sujet l'exemple de ceux qui observent quelquefois les astres du fond des trous et des puits (i).

S'il est à peu près certain, comme nous croyons l'avoir établi, qu'ARis- TOTK a connu Xq^ nerfs optiques, qu'il les a décrits et qu'il en a compris le rôle physiologique [De sensu. II, 17), il parait très improbable à d'autres interprètes du Stagirite qu'il ait observé les nerfs olfactifs et les nerfs auditifs, 11 s'expliquait très bien, à son point de vue, que, les yeux étant en continuité avec le cerveau (ainsi qu'il l'avait constaté chez le caméléon), ils devaient être constitués de la même matière et recevoir, parleurs conduits (wopot), la partie la plus pure de l'humeur cérébrale. Il n'a rien vu de semblable pour les oreilles et les narines : les conduits (iccpci) de ces deux organes des sens sont remplis de ce qu'il appelle crjjjLfjTOv ir/£0[i.a, et ils communiquent avec l'air extérieur en dehors du corps (2). Peut-être la difficulté de suivre les descriptions, d'ailleurs incohérentes et contradictoires, du trajet des conduits auditifs et olfactifs, telles qu'on les trouve dans les différents traités d'ARisTOTE, résulte-t-elle simplement de ce qu'il ne possédait lui-même aucune idée arrêtée sur le parcours de ces canaux par lesquels il supposait que les oreilles et les narines devaient communiquer avec l'intérieur de la tête. Ce qu'il a écrit du conduit ou nerf (xipo;) auditif diffère dans chacun des traités. Tantôt il soutient qu'îY n'existe pas de wopoç conduisant de l'oreille internes au cerveau; ce conduit va au palais de la bouche ; de l'encéphale une veine descend à l'oreille (3). Tantôt il écrit que, des oreilles, un conduit (xopoç) va à l'occiput (4); il parait entrevoir une analogie entre ce trajet et celui des conduits (xépot) des yeux qui vont aux veines de la membrane vasculaire entourant le cerveau. Mais cette partie du cerveau qui, suivant lui, est vide, précisément ne contient pas de veines (çXeSwv 3'elvat xevov to oxioOev xjxoç)! Ailleurs, enfin, Aristote affirme que les conduits (icépot) de l'organe de Vouie, ainsi que ceux de l'organe de V odorat, se terminent dans les veinules qui du cœur montent au cerveau (5). 11 en serait donc de la terminaison anatomique des canaux des organes de Youïe et de Vodorat comme de celle des canaux de la vue (6), au moins d'après ce dernier texte : ils se termineraient dans les vaisseaux sanguins

(i) 0\ Yoyv ix T(3v ôpuYI^aTwv xal çpeâTtov eviote àfrcépoLç opto^jiv. De an. gêner. ^ V. i. (a) De animaL gêner., II, vi.

(3) H. A., I, XI. TouTo B* eîç [xèv tÔv EYx^çaXov oux ly}\ nopov, cîç Be tÔv tou ordixaio; oùpxvôv, xal £x toC EYXEçotXou çXÈij» Tsivsi eîç auT(i.

(4) De partib. an.^ II, x. IlaXiv 8*èx tûv cjtcov oi^auTco; Tiopo; eiç TOiî;:iaO£v auva:rr£i,

(5) De anim. gênerai.,, II, vi. TccpaivovuE; 8È npoi t« çX^6ia xà nipl tov IpcéçaXov teivovia àizo TTJç xapSta;.

(6) De part, anim., II, x. Ix jxsv ouv tôv 6f0aXp.ûv 01 n6poi «pepou^iv eiç làç ;tepl tov epc^foXov

NERFS OLFACTIFS ET NERFS AUDITIFS itxi

de la méninge vasculaire de l'encéphale, partant en dehors du cerveau. On ne saurait donc découvrir aucun fait dans Tencyclopédie aristotélique qui autorise à admettre qu'ARîSTOTE a même supposé une connexion quelconque, anatomique ou fonctionnelle, entre les organes périphériques des sens de la vue, de l'ouïe et de l'odorat et le cerveau proprement dit.

La membrane vasculaire, tout extérieure au cerveau et ne participant en rien, suivant le Stagirite, de la nature froide et humide de celui-ci, était le seul et unique point de communication qui piit permettre aux organes des sens céphaliques d'entrer en connexion anatomique avec le cœur, grâce aux « vaisseaux sanguins qui s'étendent du cœur à l'encéphale ». Les connexions qu'ERASiSTRAXE et Hérophile devaient trouver entre les organes des sens et le cerveau n'ont pas été connues par Ariôtote. A cet égard, et tout en s'appuyant sur une partie delà tradition hippocratique^ aussi bien que sur l'état d'une question capitale à laquelle il avait tant réfléchi, Aris- TOTE a pris exactement le contre-pied de la vérité ; il s'est absolument trompé de voie. Cependant non seulement le monde a continué à faire du cœur le siège des sentiments, des passions et des émotions, mais les physiologistes de notre siècle ont remis en lumière les connexions réelles et profondes qui associent, cTiez tous les vertébrés, et surtout chez les plus élevés des mammifères, les fonctions du cerveau et du cœur, si bien que la conception défendue par Aristote, pour n'être qu'a une simple intuition de l'esprit, » a trouvé, chez Claude Bernard lui-même, un apologiste.

Il ne s'agit plus, bien entendu, comme au temps de Bichat, délocaliser dans le cœur les états affectifs de l'âme humaine ; Bernard (i865)a seulement tenté « d'expliquer par la physiologie » les idées traditionnelles sur les fonctions du cœur : « En résumé, chez l'homme, le cœur est le plus sensible des organes de la vie végétative ; il reçoit le premier de tous l'influence nerveuse cérébrale. Le cerveau est le plus sensible des organes de la vie animale ; il reçoit le premier de tous Tinfluence de la circulation du sang. De là résulte que ces deux organes culminants de la machine vivante sont dans des rapports incessants d'action et de réaction. Le cœur et le cerveau se trouvent dès lors dans une solidarité d'actions réciproques des phis intimes, qui se multiplient et se resserrent d'autant plus que l'organisme devient plus développé et plus délicat... Les sentiments que nous éprouvons sont toujours accompagnés par des actions réflexes du cœur; c'est du cœur que viennent les conditions de manifestation des sentiments, quoique le cerveau en soit le siège exclusif. Dans les organismes élevés, la vie n'est qu'un échange continuel entre le système sanguin et le système nerveux. L'expression de nos sentiments se fait par un échange entre le cœur ^\,\^ cerveau, les deux rouages les plus parfaits de la machine vivante. Cet échange se réalise par des relations anatomiques très connues,

,/,2 LE sySTÈ.\fE NERVEUX CENTRAL

par les nerfs pneumogastriques qui portent les influences nerveuses au cœur, et par \q% artères carotides i^l vertébrales qui apportent le sang au cerveau. Tout ce mécanisme merveilleux ne tient donc qu'à un fil, et si les nerfs qui unissent le cœur au cerveau venaient à être détruits, cette réciprocité d'action serait interrompue, et la manifestation de nos sentiments profondément troublés (i) ».

Le milieu ou Tintermédiaire indispensable des sons et de Touïe est Vair [De an., II, viii, 9). Or, comme le derrière de la tète n'a pas de cerveau, ce n'est pas sans raison (eiXcYw;), dit ARiSTOTE,que, chez quelques animaux, Voiiie (ty;v àxor^v) est située dans la région delà tête ; « car ce qu'on appelle le vide est rempli d'air, et l'organe de l'audition est, comme nous disons, d'aeV (2) ». Les conduits (iropci) qui partent des yeux vont aux veines qui environnent le cerveau. A son tour, un conduit (xspoç), parti des oreilles, relie celles-ci au derrière de la tète (3). Mais aucune partie privée de sang n'est sensible (pas plus que ne l'est le sang lui-même); seules les parties irriguées par le sang sont sensibles. Ainsi, dans les animaux qui ont du sang,'"aucune partie privée de sang n'est sensible. Tous les êtres qui ont un cerveau ont cet organe dans la partie antérieure, parce que c'est en avant que se présente l'objet que l'on sent ; que la sensation vient du cœur, qui est aussi en avant (rrjv S'arcrSYjjiv àxè ty;; y,xp${a;), et que la sensation, encore une fois, ne se produit que dans les parties vascularisées : or, la cavité postérieure de la tête, où, d'après ce texte, se rend le conduit (7:6^0;) auditif, est dépourvue de veines.

Le phoque possède des conduits apparents dont les rapports avec l'audition sont manifestes ; mais le dauphin entend, et pourtant il n'a pas d'oreilles (4). De même pour les poissons : « ils ne possèdent aucun organe apparent de l'ouïe et de l'odorat ; car ce qu'on pourrait prendre pour un organe de ce genre-là où sont situées les narines ne se termine pas dans l'encéphale ; tantôt ce conduit se termine aveuglément ; tantôt il ne va que jusqu'aux branchies. Il est pourtant manifeste que les poissons entendent et odorent (5) ». On les voit fuir les grands bruits, par exemple le bruit des

(i) Claude Bbrnakd. La science expérimentale (Paris, 1890). Éludo sur la physiologie du cœur, p. 3i6-3GG.

(a) De part, an., II, x. To yàf) xsvov xaXoujxsvov àspo; rzXr^oU è^n, rô Ôà ttj; àxoij; ataOr^riîpiov às'po; Elva{ çpa(x-v. Il n'y a pas de vaisseaux sanguins dans cet espace vide où se terminent les conduits auditifs, c'est-à-dire dans l'occiput ; il n'y a que de Yair.

(3) Ibid.y JCotXtv 8*lx -cîiv wtwv ùys%\ixuii nopo; eîç to'jttioOsv ^vofTrrsi.

(/|) H. A., l, IX. 7j jxàv oùv otiixr^ nopou; s/êi savepoù; oiç àxousi* ô 8à ZzX-oli àxoÛ£t {xîv, oùx ï/si

(5) //. A., IV, VIII, 5. Tfj; Ô'àxoi;; xal ttJç ôispTjacOj; ou31v ïyoj'S'. oavspôv alaOr^iTlpiov o vàp âv TiTiv clvai ôoÇsie xaii toù; to::ou; tojv «xuxTTjpojv ouolv Tusçatvsi izpo; tôv gyx^^Xov...

LE COEVH ET LE CEBVEAU i43

rames de trirèmes, et alors, ajoute Aristote, on les prend facilement dans leurs retraites. Voici ce qui se passe dans la pêche des dauphins: on les rassemble dans un cercle de canots, puis, en ballant la mer avec grand bruit, on les force à se réfugier en masse et à sauter sur terre où on les prend tout étourdis par le bruit. « Cependant les dauphins n'ont aucun organe de l'ouïe apparent (xaCtsi cuB' cl BsXçTve; Tf)^ àxofj^ çr^spov oiîàv ïypja^ alffOr,T^ip'.ov). » Et Aristote, après avoir emprunté à la pratique des pêcheurs de son temps Texposé des différents procédés employés pour prendre les poissons, surtout en ce qui concerne Tattention à éviter tout bruit avec les rames ou avec les filets, assure qu'à en croire certaines gens, « de tous les animaux, ce sont les poissons qui possèdent l'ouïe la plus fine » ([/.iXi^ta cJjYîxéou; elvat twv Ç(o<i)v ToO^l^rSOç). Et dans un autre livre : « Les poissons entendent et odorent ; et cependant ils n'ont dans la tête aucun organe apparent de ces sens » (i). Ainsi Aristote n'avait pu reconnaître, chez les poissons non plus, les organes encéphaliques de l'odorat et de l'ouïe.

Les animaux qui, quoique intelligents, ne peuvent rien apprendre, sont en général ceux à qui la nature a refusé un organe pour entendre les sons (2), tels que l'abeille. Au contraire ceux des animaux qui, à la mémoire, peuvent ajouter le sens de l'ouïe, sont en état de s'instruire (3). Il faut savoir que, encore que tous les animaux aient des "sensations, il en est, selon Aristote^ chez lesquels la sensation ne produit pas la mémoire ((xvt^jjLTi), tandis que chez d'autres elle laisse après elle des résidus durables. Les animaux autres que l'homme ne vivent que sur des images (taî^ (poviaaiatç) et, pour la plupart, sur des souvenirs (xaTç p-v^ji-at;), mais ils ne profitent que médiocrement de l'expérience (éjjLre'ptaç 8à |jL£T£^ei [xixpôv). L'espèce humaine a plus que l'a expérience », qui ne fait connaître que les cas particuliers: elle possède « l'art », source des notions générales, et le « raisonnement » ou la « science ».

La voix et le briiil sont choses fort différentes, et le langage diffère encore de l'un et de l'autre. « Le langage est l'articulation de la voix au moyen de la langue (4). » C'est la voix et le larynx qui émettent les voyelles, la langue et les lèvres les consonnes (ou lettres aphones) (5). Tels sont, suivant le Stagirile, les éléments du langage. Les insectes n'ont ni la voix ni le langage, et ils n'en font pas moins entendre un certain bruit au moyen de

(1) De part, an., II, x. à/.ououai {xèv y«P ^ ô^j^pa^voviat, aîaÔTj-nfpiov 8* ouÔlv e/^ouai çavepôv ev tfî xsfaXrJ TooTtov t<Sv aïoÔTjTàiv.

(2) Met. I, I. oaa (xt) 8i5vaTai tôv «{kJçujv àxouEiv.

(3) lùid.f {xav0avii8*oaa7:pô{ xfj (xvT(fA.T] xai xaiiXTjv e/^et ttjv ai(jÔ7)aiv.

(4) H, A., IV, IX. SiâXexxo; V^ t^; çcovfjç stui xfj y^uSttt) 8iipOpa>ai;.

(5) V. sur Vusage de la langue et des lèvres pour le langage, de partib. an., Il, xvi et xvii.

x\\ LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

l'air qu'ils ont dans leur intérieur, non avec l'air du dehors : les uns bourdonnenl (3o[jl5£ï), comme l'abeille et en général les insectes ailés ; d'autres chantent (oBeiv), dit-on, par exemple les cigales. Le bruit chez tous ces animaux est l'effet des vibrations d'une membrane située sous le corselet de l'insecte. Chaque espèce émet des sons spéciaux (r$tat çwvaQ pour provoquer les réunions, etc. Les oiseaux dont « le langage » est le plus parfait sont ceux qui possèdent une langueassez large ou très mince. Les quadrupèdes vivipares ont des voix qui diffèrent suivant les espèces ; « mais aucun d'eux n'a un langage ; c'est le propre de l'homme (îtaXexTov V ciSàv l/ei, <iXX'i3tcv Tolrc' ivGpwTTou ird'i). Tous ceux qui sont sourds de naissance sont aussi toujours muets : ils émettent bien des sons, mais point de langage («jxovrjv ijlIv oîv àçia(Tt, îtiXexTov î'ouâe^AiJtv). » Et, relativement aux tout jeunes enfants, cette remarque d'une très haute portée physiologique : « les enfants ne sont pas plus maîtres de leur langue à l'origine (pour le langage) que des autres parties de leur corps »; aussi presque toujours les petits enfants « bredouillent et bégaient » (i). Les voix et les langages varient avec les pays. Mais si, dans les mêmes espèces d'animaux, la nature de la voix n'offre aucune différence, il n'en va pas ainsi des « articulations », qu'on pourrait appeler aussi un « langage » : celles-ci diffèrent selon les localités, non pas seulement d'une espèce à une autre, mais dans la même espèce. Par exemple dans les perdrix, le cri des unes est cac, cac (xaxKa6{Çouatv) ; le cri des autres est tri, tri (oi lï Tp{Çou7iv). « Il y a même de petits oiseaux dont le chant n'est point pareil au chant de leurs parents quand ils ont été élevés par d'autres et qu'ils ont entendu le chant d'oiseaux différents (2). » Tous les oiseaux, dit encore Aristote, se servent de leur voix pour se faire comprendre les uns des autres. Il y a même des espèces où il semble qu'ils s'instruisent mutuellement entre eux (3).

C'est l'homme qui possède la langue la plus mobile et la plus molle : elle est aussi la plus large pour pouvoir servir aux deux fonctions du langage et de la sensation des saveurs. Si la langue est molle, c'esl pour qu'elle puisse le mieux toucher les choses, le goût n'étant qu'une sorte de toucher, répète toujours Aristote {i^ lï yeuTiç à^^ t(^ âmv). En second lieu, la langue doit servir (avec les lèvres) à l'articulation des lettres (4) ; il fallait pour le langage qu'elle fût large et molle; ainsi seulement, et en étant

(i) Ibid., Ta 0£ raiSia, toajTSp xai tûv aXXcuv {loptcuv oux eyxpai^ èiiiy, oûtwî ou5I tt); -jc^cottijç

tÔ TCpÔJTOV.. .

(2) Ibid., xai T(5v (iixpc5v opviOitov à'via ou ttjv aÙT/jv ^cuvtiv àçt7)at iv tcJ 5o6iv toîç fevvtÎJaaiv, 5v ànéxpo fOL Y^voivtat xal aXXcov àxo6aa>9iv opvtOcov ai§dvta>v.

(3) De part. anim. II, xvii, xat {Jii07)<xiv eîvai SoxsTv ;cap*<iXXr[Xwv.

(4) fbid., xal npoç t^ tôv YpajXfAatTcov oïd^pBpwaiv xal ^ipôç tÔv X6-^ov f) (xaXoxTj xal ;:XaTeîa /pTjaijio;. Cf. XVI, § ii-i3 relativement à lusage des Ic^Tespour la parole articulée.

UAVDÎTÏON, LA VOIX ET LE LANGAGE i45

mobile, elle pouvait le mieux articuler des sons de tout genre et les combiner de toute manière. On le voit bien clairement, ajoute Aristotk, chez les personnes dont la langue n'est pas suffisamment libre et détachée; ne pouvant former certaines lettres, elles bégaient et bredouillent ((j/eXX(Çov- Txt yip Kal TpauXfÇoufft).

Tous les animaux possèdent nécessairement les deux sens du toucher et du goût (içt; xa\ ysu^iç) (i). Les plantes vivent, mais elles n'ont pas la sensibilité ; et c'est cette faculté de sentir qui sépare ce qui est animal de ce qui ne l'est pas. Le sens qu'a premièrement l'animal, c'est le premier des sens, le toucher. On a souvent attribué à Aristote l'idée (soutenue par Démocrite) que les sens spéciaux ne sont que des modifications du toucher ou de la sensibilité générale ; or cette opinion est expressément rejetée par le Stagirite (2). Le toucher e.n effet se rapporte à la terre (xo 8' dbrctxcv -^ç), et le goût n'est qu'une espèce de toucher (to Sa ^tM^svxh 6Î86; Tt à^ç) : voilà pourquoi l'organe propre à ces sens, le goût et le toucher, est localisé au cœur; le cœur est en effet l'opposé du cerveau : il est la plus chaude des parties du corps (3). Le toucher, contrairement aux autres sens, n'a pas besoin d'un intermédiaire pour sentir les objets. L'organe (xi aijÔTiT^ptov) du toucher et du goût est soit le corps (awjjia), soit quelque partie du corps des animaux (y; tcD iwi/.xréç ti twv Cwwv) (/i). Le toucher perçoit les plus diverses qualités, le sec et l'humide, le solide et le mou, le chaud et le froid. L'importance du toucher est telle qu'il ne manque chez aucun animal, fùt-il privé de tous les autres sens; il fait pourtant défaut à certaines parties du corps complètement insensibles, telles que le « cerveau », la « moelle épinière », le « sang » {H. A,y III, xix). C'est par le toucher que nous sommes capables de reconnaître les propriétés élémentaires de la matière. Les objets tangibles diffèrent tous et chacun d'une manière infinie quant à la couleur, au goût, à l'odeur, mais ils sont tous ou fluides, ou solides, ou chauds, ou froids. Chaque objet tatigible présente deux de ces propriétés opposées ou contraires : or ces quatre combinaisons correspondent aux quatre corps simples, au feu (solide et chaud), à Vair (chaud et fluide), à Veau (fluide et froid), à la terre (froid et solide).

« Aristote remarque que le véritable organe du tact n'est pas la peau ou la chair, mais quelque chose d'intérieur à la chair. Celle-ci ne sert que de milieu. Le fait que la sensation prend naissance quand l'objet touche la peau ne prouve pas que la peau soit le véritable organe, car s'il y avait

(i) De sensu, I.

(a) De sensu, IV. Cf. pourtant de an., III, xiii.

(3) Ibid.y xai ôiàiouxo izpoç ttJ xapÔtotTÔ aloÔTjTrîpiov auTÛv, Tf;; te ysu^ewç xat xf!$ «9^;.

(4) De an. gen., II, vi.

J. SouRY. — Le Système nerveux central. 10

j/iC LE SYSTEME XERVEIW CEMIiAL

une membrane extérieure mince enveloppant le corps, nous sentirions encore la même sensation. De plus, le corps n'est pas en conctact réel avec notre peau, bien qu'il le paraisse : il y a entre les deux une légère couche d'air, que nous n'apercevons pas, de même que lorsque nous touchons un objet sousTeau, il y aune fine couche d'eau interposée, ce que Ton reconnaît à l'humidité du doigt {De an,y II, xi). La peau n'est donc pas le véritable organe du tact, mais un milieu entre l'objet et l'organe; et ce sens s'accorde en réalité avec les autres sens en ce qu'il possède un certain milieu interposé entre l'organe et l'objet. Toutefois il y a une différence. Dans le tact, le milieu est enfermé en nous et fait partie de notre être. Dans la vue et l'ouïe, il est extérieur à nous et peut s'étendre à quelque distance. Dans la vue et l'ouïe , l'objet ne nous affecte pas directement ; il affecte le milieu externe qui nous affecte à son tour. Mais, dans le tact, l'objet affecte en même temps, et par la même influence, le milieu et l'organe intérieur, comme une lance qui du même coup perce le bouclier du guerrier et le guerrier lui-même : àÀAi Bia^ipsi To otîtcv twv êpaTwv xal twv f};:çy;TiX6)v, iv, è)ce{v(i)v jjiàv alff6av6;jL£6a tû to ;ji.£Tx;ù ::c'.£Tv v. Tiji.a;, twv 5' àrTwv ci/ \jzb toD p-STa^u, aXX' a;j.a tw [/.e-raÇù, wTTcep ô 5i' OLTTziloç TÙ.r,yzii' ci yip y; i^iriç zXr,Y£T7a £xdtTa;£v, iXX' 6i\x<^ ouviÔYj TrATJYîjîai {De an.. Il, XI, 8) )) (i). Aristote, en ce même passage, dit expressément que la chair et la langue (Vj ^ip; y.al y; YXwrca) sont à l'organe de la sensibilité ce que l'air et l'eau sont à la vue, à l'ouïe et à l'odorat, l'intermédiaire indispensable à la sensation : o)rr£ tc jjL£Ta|j tcD àxT'.xcu t^ aip;. Ce qui le prouve, c'est que la perception a lieu si l'objet est mis en contact avec la peau; or aucun organe des sens n'est affecté par l'objet mis immédiatement en contact avec lui, sans milieu interposé. La peau est ce milieu. D'où il apparaît que l'organe du tact, percevant les choses sensibles, est « à l'intérieur » : ^ xal SfjAov cv. £VTi;To TsO à^TToD a'.<76r<Ttx6v. Cet organe est, comme les autres organes des sens, mais plus intimement qu'aucun autre, en rapport avec le foyer et le principe de toute sensation, le cœur, comme il ressort des textes que nous avons cités plus haut.

C'est au cœur qu'aboutissent directement le toucher et le ffotît, au cœur, organe commun, sensorium commune^ de tous les autres organes des sens (ts zivTwv t:ov a!jOr;Tr,p{(i)v xoiviv a!(jOy;Tï5pt5v). Si deux sens, le goût et le toucherj aboutissent ainsi manifestement au cœur, dit Aristote, avec une force et une netteté d'expression vraiment extraordinaire, il faut que les autres sens s'y rendent comme ceux-là. C'est dans le cœur en effet

(i) B.viM, Les Sens et l'Intelligence. Appendice. Psychologie d'Avistote, 599.

(a) De jm'ent. etsenect., III. 8jo 8* çavîpw; evrauDa auvTetvojia; optSasv, Trjv t« -^i^'sv* x%\ xf.v

OliGÀNE CENTRAL DU TOVCHER ET DU GOUT 1^7

que les autres organes des sens peuvent et doivent aussi communiquer leur mouvement. Mais le goût et le toucher ne se rendent point dans la partie supérieure du corps. Pourquoi certains sens se rendent-ils manifestement au cœUr (a^. (xàv twv aiŒ^srcWv çavspco; ŒuvT£(vojat xpo^ -rijv xapBtav) et d'autres sont-ils dans la tête (a» 3* elulv èv -r^j xs^paXij) — ce qui a donné à penser à quelques philosophes que c'est par le cerveau que les animaux sentent (abOiv£sOr. -ci l^Cox Sii tcv èyîcéçaXov) — c'est une question qu'AmsTOTE, nous le savons, a plusieurs fois traitée, et sans varier ni s'écarter jamais de la théorie qu'il croyait fondée en fait et en doctrine.

Le toucher et le goût sont donc absolument nécessaires, le toucher surtout (mais le goût n'est qu'une sorte de toucher), à tous les animaux (i), et l'organe propre de ces deux sens, le cœur, est à l'intérieur du corps. Les « chairs » et la langue pourraient être, à la rigueur, regardées comme des intermédiaires servant à cet ordre de sensations. Les sensations tactiles sont liées à la « chair », laquelle, consistant en air, eau et terre, est ainsi propre à percevoir les éléments. C'est par le toucher d'abord, parle goût ensuite, que l'homme l'emporte, quant à la qualité des sens, sur tous les autres animaux. 11 leur est inférieur pour les autres sens (2). La langue, qui sert aussi d'organe de la sensibilité générale, qui sent tout ce que sent le reste de la « chair » {7ip^)y le dur, le froid, le chaud, sur toutes ses parties, a son maximum de sensibilité à la pointe (3). Comme organe du goût, c'est à la plus grande mobilité de cet organe chez l'homme, à sa flexibilité et à sa largeur, qu'ÂRiSTOTE attribue l'exquise finesse de ce sens {De part, an., II, xvii). Il la définit à cet égard ainsi : l'organe qui perçoit les saveurs est la langue (4). Tout ce qui est sapide est aussi tactile : To ^ïyeuaiii^ èr:iv à^rtcv v, {De an., II, x). C'est ce qui expKque que le goût n'a pas plus besoin en réalité que le toucher d'intermédiaire pour s'exercer, contrairement aux autres sens (5). Le goût existe en vue de l'alimentation : « c'est ce sens en effet qui discerne (8taxp(vet) dans les ali-

(i) De sensu, I. f) |xèv âori Y,ai ysSoi; àxoXouÔEî ::Sjtv eÇ àvâyxr);, ...f) 81 yEuai; 8tà ttjV Tpo^T[v. Cf. de an,, III, xii, 7. 816 xai yj ^lïi'siç èartv wazep à^rj tiç* Tpo^TJ; y*P è^ttv, t] 8a Tpo^r) x6 aô{ia TÔ ànxov.

(3) //. A., I, XV (xii). £-/ei S'àxptScaTaiTjy àvOpwTio; tûv alaCTfaEtov irjv «çrjv, 8euxépav Se xtjv ygCîatv iv 81 xaT; SXXa'.j Xet7:£-ai TzoXktùv.

(3) Elle est moins sensible sur les côlés. H. A., I, xi (ix). fj S'ataOTjatç Iv tû âxpco* eàv 8* £7:1 x6 ;:XaTÙ iTciieOfj, ^ttov.

(4) Ibîd. '6 8* aîaOïfjTaôv y*j[xoi5 y^wtt«.

(5) De sensu, V. Au regard des sens qui ne perçoivent que par uo intermédiaire, tels que la vue et Vouîe, le toucher et le f^out sont des sens qui touchent directement leur objet ; Vodorat tient comme une sorte de place moyenne entre les uns et les autres à cet (f'gard. "Eoixe 8*7) aï-s^aiç ^ tou 6<Tç^o*{v£«6at... xai auTT) jxEaTj filvai tûv 0* à;:TiX(îiv, otov àçT); xal yE'jaeioç, xal xûv 8*«XXou atoOrjixcSv, olov l^iuiî xai àxof;;.

lis LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

menls ce qui plaît et ce qui est désagréable afin que Taniinal fuie l'un et recherche l'autre; bref, la saveur est Taffection propre de la partie nutritive de l'âme : xal îàwî 6 x^l^^> ^^' '^^^ OpeTcrixoD jjiopCcu T:ifyoç (i). »

Aristote avait constaté que l'œil était une dépendance et comme un prolongement du cerveau. Il n'a pas dit la même chose de l'organe périphérique de l'odorat. Des physiologistes, en particulier l'auteur hippocratiste du traité des Chairs, avaient pourtant avancé ce fait comme étant d'observation directe : « Le cerveau s'étend dans les cavités des narines (xpc- TQTcet Y^p i ÈYxIçaXc; -rij; Jï'.vo; èç xi xotXa); de ce côté aucun os ne lui oppose une barrière, et il n'est borné que par un cartilage mou comme une éponge, et qui n'est ni chair ni os (2) ». Cette conception s'appuyait sur la nature « humide » du cerveau : « Le cerveau, étant humide par lui-même, sent les substances sèches, attirant l'odeur avec l'air à travers des tuyaux qui sont secs (oj©pa(veTat 5' ô h(Y.ioxkoç Gypoî iwv oriTo^ twv ÇiQpûv, D^xcov irrjv oîixijv Çùv Tto iQspi 8ii Twv PpoYX^wv Stjpwv èsvTwv). Quand les narines deviennent humides, elles perdent la faculté de sentir (ou îuvatat odçpaCvejOat), le cerveau n'attirant plus l'air à lui. C'est par cette voie aussi que le cerveau, par lui-même, /lue abondamment sur le palais, sur la gorge, sur le poumon et sur le ventre; alors on reconnaît et on dit qu'il se fait un catarrhe de la tète; il s'en fait aussi sur le reste du corps, et c'est une conversion pour le chaud. »

Aristote dit seulement que les odeurs, qui sont tout à la fois dans l'air et dans l'eau, sont a portées vers le cerveau par la légèreté même de la chaleur qu'elles contiennent (ûr/açepojjiévwv y^P '^^'* Oîxfxwv xpoç xov èy^^ça- Xcv) (3) ». Cette chaleur réchauffe le cerveau, froid naturellement (^j^P^y yip SvTo; Tr;v ç6jtv toO èyxeçiXou), le sang des veinules qui l'environnent, léger et très pur, se refroidissant avec facilité (xat toO arfxaroç toO xepl auTcv èv tcÏç (pXe- 6(ot; orccç XeircoO [xàv xal xaÔapsO, eu4;jxTou 8s). C'est par la respiration que l'odeur peut être perçue par l'homme et par les animaux qui respirent. La respiration, chez ces êtres, est à deux fins : elle sert directement à la fonction qu'accomplit la poitrine, indirectement et par surcroît à celle de l'odorat. Mais ce mode d'olfaction est, suivant Aristote, particulier à l'homme, parce que « relativement à sa grandeur, l'homme a le cerveau le plus gros et le plus humide de tous les animaux (4). » « Aussi l'homme est pour ainsi dire le seul des animaux qui sente et qui goûte avec plaisir l'odeur des fleurs et celle d'objets analogues; car la chaleur et le mou-

(1) De sensu f I. Cf. de an. III, xiii. yeu^'v te 8ii tô f)8ù xat Xujtrjpdv, îva aïoOàvriTat x6 êv tpoçj xal I7:i6u{x7j xal xivfjTai.

(a) HiPPocRATs. Des chairs, 16.

(3) De sensu t V.

(4) Ibid. , 8ià TÔ TîXiîaTOv IfxiîpaXov xat CypôTaTOv 8/êiv tOv ^lùta^f, <î); xatà ia^yeOo; .

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