‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 30 sur 106 · II · texte numérisé non relu

II

(i) En considérant les opinions d'A.RiSTOTE sur les sens, les sensations et rintcUigence, il faut se bien pénétrer, a écrit Hekry Lewes, qu' « il ne possédait ni les connaissances anatomiques et pbjsiologiques, ni les sciences physiques et chimiques qui auraient pu donner une base assurée à ses spéculations. » Mais, ainsi que le reconnaît Lewes, il s'agit d un sujet qui, même de nos jours, commence à peine à être « entendu », c'est-à-dire d'un problème dont les termes, obscurcis à plaisir, ne sont même pas encore posés d'un manière vraiment intelligible, et bien des années passeront encore avant que la science fournisse au psychologue les faits qui sont les matériaux premiers et indispensables de sa science. De nos jours, Édinger est presque le seul biologiste qui ait compris l'importance de l'anatomie comparée pour l'étude des fonctions psychiques dans la série entière des cires organisés. El c'est là, on lo voit, un retour à la méthode scientifique du Stagirite, méthode qui vaut pour les fonctions psychiques, parce qu'elle est celle même des autres fonctions de la vie. V. G. Henry Lewes. The history of philosophy from Thales to Comte, fifth éd. Lond., 1880, 1, 336. Cf. Aristotele : a chapter from the history of science ^ including Analysis o/'Auistotele's sci^ntific writings, 1864.

i5a LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

Mais, au point de vue de la raison, elles sont évidemment différentes ; car c'est tout autre chose d'être sensible et pensant, si toutefois sentir diffère de penser (i).

Thalès peut ôtre rangé parmi ceux qui passent pour avoir considéré Vâme comme ce qui produit le mouvement (x'.vyjt'.xsv ti tt;v ^jyfcf) ; il disait que la pierre d'aimant a une âme, parce qu'elle meut le fer (tov XWsv s^t; ^jyiii lytvif CTt Tov aiÎTQpov xiveî) (2}.

« Quant à cette partie de Vâme par laquelle l'âme connaît et réfléchit^ que cette partie soit d'ailleurs séparée dans l'espace ou qu'elle ne le soit pas en réalité, mais seulement en raison, il faut voir ce qui la distingue des autres et rechercher comment se produit l'intelligence ; si l'intelligence n'est que la sensation ou si elle se réduit à éprouver une action de la part de l'objet intelligible, ou si c'est quelque autre chose. Il faut que cette partie soit impassible, mais qu'elle soit capable de recevoir la forme, et qu'elle soit en puissance telle que la chose, sans être la chose elle-même; ce que la sensibilité est à l'égard des choses sensibles, l'intelligence doit l'être à l'égard des choses intelligibles. Car il est nécessaire, puisqu'elle pense toutes choses, qu'elle ne soit point mêlée aux choses, ainsi que le dit Anaxagore, afin qu'elle les domine, c'est-à-dire qu'elle les connaisse... Il n'est donc pas rationnel de croire que Tintelligence se mêle au corps; car elle prendrait alors une qualité, elle serait froide ou chaude, ou bien elle aurait quelque organe comme en a la sensibilité; mais il n'en existe aucun. Et ceux-là ont bien raison qui disent que l'âme est le lieu des formes, non toutefois l'âme tout entière, mais Vâme intelligente, et non pas les formes en acte, mais en puissance ,, , La sensibilité ne peut s'exer-cer sans le corps, mais Inintelligence en est séparée (3). »

Ce qu'il faut entendre, comme l'ont bien compris la plupart des commentateurs, entre autres saint Thomas, en ce sens que Vintelligence n'a

(1) Arist. De anima, II, 11, 8. Ilêpl 51 tou vou xal t^ç OEwpTjiiXTÎç 8uvoijjl£o>; ouBev ttw çavspôv, àXX * ïoixe ^pu/îî; Y^vo; mpov cîvai, xal touto {jtdvov iv8iy/Tai ytopiJ^coOai, xaOdlTCEo to àtôiov tou fOapTOu... aia07)Tix(!y yàp sTvai xal 8oÇaT?!X(& CTEpov, Ivzt^ xal tÔ atoOaveaOai tou BoÇa^etv.

(a) De an,, I, 11, i!\.

(3) Ibid. , III, IV, sq. Ilepl hï tou pop^ou toCî t^ç ^^'fjii <? yivoSaxii 6' fj rjrt^yij xal çpovsî, eTte y wpiTroiî ^v-o;, iXxi xal [jlt) ywpiTTou xaiot fiEYeOoç, àXXà xaxà Xo'yov, (Jxctut^ov, TÎv'eysi Siafopdfv, xal tcûç jcote ^ivETai TO voEÎv. El 8t[ ettI t6 voêîv tSaTiep tÔ aiaOoJvEoOai, ij TuaayEiv 11 fiv eTtî 6;:ô tou votjtou, ^ ti TOiouTOv ETEpov. 'A^TaOÈ; 5pa Beî Elvai, ôexTtxôv 8à tou eiSouç xal 6uvflt|XÊi toioutov, àXXà |x^ touto, xal 6{AOÎ(o; l/Éiv, wTTCEp tÔ aîoOTjTixôv TTpôç Ta aia67)T(3f, oÛTti) TOV voi>v Tîpoç Ta vOTjTà. àvâ^xTi 5pa, ini\ zavTa voEÎ, ifiiYT) Elvai, tôoTTEo ÇT)alv 'AvaÇaytipa;, Tva xpaTfJ, touto ô'JttIv tva ^vioptCT) . . . Aïo oûSâ [xE{jir/Oat EuXoyov auTÔv tw 7ti5[xaTr 7:oïdç tiç yàp av yivoiTO, i|/uyp({i;, ij 6£p[jL(j;; ij xSv op^avciv ti Eft), oi^jîcp TÔ aîa67]TtX(i)* vûv8*ouOe'v laTiv. KalEuBf, o\ X^y^^vte; ttjv ^|;uyT)v EÎvai to';:ov ei^ûv, tîXtjv oti o56* oXt), àXX'f) v07)tixt(, oJ»t* EVTEXsyEia, àXXà SuvafjLSi Ta et^Tj... to jjièv yàp aia07)Tixov oux 5vfiu vcuixaTO;, h Bi [vouç] ywp\Tsd;.

ON NE PENSE PAS SANS IMAGE i53

pas d'organes spéciaux comme la sensibilité, et cela d'après les termes mêmes dont se sert Aristote dans ce passage capital. L'intelligence est ainsi « séparée, impassible, sans mélange avec quoi que ce soit », d'après la théorie d'A^AXAGORE, qu'ARisTOTE adopte {ibid., III, v, i). Aristote admet, en outre, que cette intelligence, ïintelligence séparée ou isolée, par cela même qu'elle est impassible, ne nous donne pas la mémoire ; l'intelligence passive, au contraire, fournit à l'intelligence, « qui n'a pas d'organes spéciaux comme la sensibilité », les matériaux de son activité, si bien que sans cette intelligence passive, l'intelligence active ou séparée ne peut rien penser. Ou [xvy)|jlovsuo[;^v 5à, âri toOto [xàv àxaôàç, 6 8è Tçaôr^Tixoç vc#uç çOapTo;, xal ovsu TOUTOU oiôàv V06Ï (III, V, 2).

« Gomme il n'y a, ce semble, aucune chose séparée en dehors des étendues sensibles, c'est dans les formes sensibles que sont les choses intelligibles, tant celles dites abstraites que tout ce qui est qualité ou modification des choses sensibles. Et voilà pourquoi un être qui ne sentirait pas ne pourrait absolument ni rien connaître ni rien comprendre. Dès qu'il se représente quelque chose, il faut qu'il conçoive aussi quelque image, parce que les images sont des espèces de sensations, mais sans matière. D'ailleurs l'imagination est autre chose que l'affirmation ou la négation, car le vrai ou le faux n'est qu'une combinaison de pensées. » En quoi les pensées premières {xx xpûTa voi^fjijjTa) diffèrent-elles des images (çovTiaixara)? Elles ne sont pas des images; mais sans les images elles ne seraient pas (i).

Il y a chez Aristote une théorie des images que la psychologie physiologique contemporaine ne pourrait guère que développer et approfondir en l'adaptant à notre connaissance actuelle des fonctions du cerveau. L^étre, s'il ne sentait rien, ne pourrait absolument ni rien savoir ni rien compendre. Quand il conçoit quelque chose, il faut qu'il conçoive en même temps quelque image {ifxnx7\k%) : car les images sont comme des espèces de sensations sans matière. Si ce qu' Aristote appelle les pensées premières de l'intelligence, peut-être les catégories, ne sont pas, au sens vulgaire, des images, il reconnaît que, sans les images (ovsu çovTajiAÔTwv), elles ne seraient pas. Ainsi, pour l'âme raisonnante, pour l'intelligence, les images sont proprement des sensations avec lesquelles

(i) Dean., IIÏ, viii, 3. 'E^à 8*ou8è Tipa^ixa ouôs'v eori tzolool ta [xey^Otj, w; 8ox£ï, toi a'^Tjià x«/oioia{x^vov, Êv Toîç atBcfft Toî^ aîoOTjtoî; Ta vorjtà sœti, xa t'âv àçaip^^si Xs^OfiEva, xat oaa TtSv ainOTjTôv êÇeiç xal ^cgîOt]. Kal 6ià toCîto outê [xtj aioCavouevoç fxrjOsv ouOiv av {jlo^Ooi, 0Ù8È Çuvsît), otav Tc Oswpfî» àva-pt^ ajia ^avraajjia ti Osw^/êiv Ta yàp çavTaa|iaTa wjTZsp at(j07Î(xaTâ eaTi, izXr^y aveu CXt)ç. "E^Ti 8'f, çavTa^T^a £Tspov fdaitai xal à^to^aoscuç* (TU{i;;Xox7] yàp voTjjjiaTwv Itti to àXrjOà; fl i|/si38o;.,' tj ou5c TaXXa çavTGiajiaTa, àXX'oùx à'vsu çavTaajxdtTtov.

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i54 LE SYSTÈME yERVECX CE^TBAL

elle opère (i). « Voilà pourquoi, dit expressément le Stagirite, Tàme ne pense jamais sans image, Sts oiSéiçoie vssT aveu çavTiqiaToç i^ ^r/i^ (2). » L'origine des images, de ces résidus de sensations, comme nous disons, ce sont les impressions périphériques des organes des sens, les « modifications de la pupille », par exemple, qui à son tour « modifie autre chose »; celles des appareils de Toreille interne, etc. De là pour Tintelligence (tcvcyjtixsv) occupée à penser les formes des images, la possibilité d'une vie intérieure qui, en l'absence de sensations actuelles, la détermine à rechercher ou à fuir ce qui lui est utile ou nuisible. Car « les sensations et les images demeurent dans les organes des sens » [De an., III, 11). Et grâce à ces « images et à ces pensées »qui sont dans Tàme [Ibid,,\l\y vu), Tintelligence peut aussi « calculer et disposer l'avenir par rapport au présent, comme si elle voyait les choses (wŒxep ép(ov). » Le rôve lui-même n'est qu' « une sorte d'image » qui apparaît dans le sommeil [De insoînn., m). L'imagination (çovTajia) et la pensée (verrai;) ont la puissance môme qu'ont les choses elles-mêmes (tî;v Tûv ::paY|j.aTa)v r/sjs'. Suvafxiv). L'idée du chaud ou du froid, par exemple, du plaisir ou de la douleur, est à peu près ce que sont ces choses : il suffit de penser à certains objets pour frissonner et trembler d'épouvante. Ce sont bien là des impressions ou affections [izi^r^ et des altérations {iWoi(ù7v^) que l'on éprouve du fait des images. Une modification de ce genre, dont les commencements sont à peine sensibles, |)eut, en se propageant, déterminer, dans tout l'organisme, des troubles considérables, aussi diflerenls que nombreux. C'est, dit Aristote, comme le gouvernail qui n'a qu'à se déplacer d'une manière imperceptible pour causer à la proue un déplacement énorme. Lorsque, dans sa marche, l'altération ainsi produite arrive au cœur, siège de la sensibilité, du mouvement et de l'intelligence, en même temps que principe de la vie et du pneuma inné (-r/eOi^a ^jj^^utov), elle retentit de là sur tout le cor|)s, déterminant de la rougeur ou de la pâleur, du frisson, du tremblement ou des mouvements émotionnels contraires à ceux-là. Mais la cause de ces changements, à l'état de veille ou de rêve, c'est toujours une image ou une pensée, bref, ce qui a survécu en nous des sensations antérieures.

Point d'autre origine du mouvement chez les animaux : la réaction motrice suit fatalement le déclenchement de la machine comme dans les mécanismes automatiques. Chez l'animal qui se meut, dit Aristote, il en est absolument « comme dans les automates {z2 auTsi^aTa) qui se meuvent par le moindre mouvement dès que les ressorts sont lâchés, parce que les

(i) De an.t lïï, vu. tfj 8s 5iavoT)tixJ ^'"'Vi "^^ 9avTfll7[xaTa oiov a'a6r[{xaTa uKipyn,

(a) De mem. et rcminisc. c. 1. xai voeîv oùx e^tiv eveu çavTaaaaTo;. Dean., III, m, 4 et III, tu, 3.

THÉORIE DES IMAGES MENTALES i55

ressorts peuvent ensuite agir les uns sur les autres... C'est absolument ainsi que les animaux se meuvent. Leurs instruments sont et l'appareil des nerfs et celui des os ; les os sont en quelque sorte les bois et les fers des automates ; les nerfs (vsDpa, il s'agit ici des muscles) sont comme les ressorts qui, une fois lâchés, se détendent et meuvent les machines » {De ani?n,motione, c. vu). La différence qu'indique Aristote entre les automates et les animaux, c'est que les premiers n'éprouvent pas en se mouvant de modifications internes de la même nature que celles que causent chez l'animal les images (çr/tajiai) et les sensations (a!aÔT^|(i£i;), origine des mouvements. Ce qui est vrai des animaux Test naturellement de l'homme. Entre certains animaux et l'homme, Aristote n'a vu « qu'une différence de plus ou de moins ». A la première époque de la vie, « l'âme de l'enfant ne diffère en rien, pour ainsi dire, de celle des botes ». Il n'y a donc rien d'étrange si, lorsqu'on compare l'homme aux animaux, on découvre chez ceux-ci des facultés communes, des facultés semblables et des facultés analogues {H. A., viii, i).

Point de pensées sans images, sans perception, sans sensation, sans nutrition. Les images {çr/TaaixaTa) avec lesquelles nous pensons, et sans lesquelles il n'y a pas de pensée, ne sont pas les idées de Platon : « Dire que les idées sont des exemplaires' et qiu^ les autres choses en participent, c'est, dit Aristote, se payer de mots vides de sens et faire des métaphores poétiques (i). »

A la perception sensible {ah^Gi;) se rattache la faculté de représentation, rimagerie mentale (çx/Taaia); si Timage est différente de la sensation, comme elle Test de la pensée (ciavcCa), elle ne saurait naître sans la sensation (oavTaa^a... oj Yive^at (r;£j alaOï^csti);) (2). Aristote dit même expressément que r « imagination est une sensation affaiblie » (3). On ne saurait donc penser sans images; cela est impossible, a La mémoire des choses intellectuelles ne peut non plus avoir lieu sans images (4); » en soi, la

(i) Tô 8s X^yeiv TZOLzahd'^^axot. aura Eivai xal uLeT2/£iv aùiôv làXXa, xavo^oysiv 6aT(, xai {jLeTxçopà; XéfZiy jioiTjTixdç. Métaphys., I, ix. Cf. Analyt. post., II, xiii. Topic.j IV, m; Méléor., Il, m.

Théorie du troisième homme : Arist. Métaph., 1, vu, Sa. « Comme entre l'Idée de l'homme, immobile, une et isolée, et l'homme, individu réel, Socrate, Callias, etc., il y a une sorte d'abime, puisque l'individu ne représente l'Idée que très imparfaitement, on imaginait un troisième homme qui participait des deux autres et qui les unissait. Ce troisième homme était ce qu'il y a de commun entre l'individu et Vidée, qui sont également homme, chacun dans leur genre. » Note de J. Barthélkmy- Sai?«t-Hilairb. Métaph. d' Arist. Paris, 1879, P* ^^- ^^- '® Parménide do Platon.

(2) Aristote, De an., III, m, k.

(3) Rhetor., I, xi. *U 5à çavraTia èttIv ai-jOr^aiç Tt; ijôêvrj;.

(4) De mem. et reminisc, 73 8s fivTÎjxTj, xai f< tûv vorjrûv, ojx àvsu çavragaaro; Ittiv.

i5G LE SYSTÈME NEBVEVX CENTRAL

mémoire ne se rapporte qu'au principe sensible, au sensorium princeps d'ApiSTOTE {10 TcpwTsv aïoOtîTtxdv) localisé dans le cœur. Si Ton demande donc à quelle partie de Tâme appartient la mémoire^ il est clair qu'on répondra : à cette partie de qui relève Y imagination (çovraTta). Mais comment l'affection de l'esprit étant seule présente (tcO [xàv za6ou;::ap5VT5ç), et l'objet même étant absent, peut-on se rappeler ce qui n'est pas présent? Aristotk compare l'impression qui se produit par suite de la sensation dans l'âme et dans la partie du corps qui perçoit la sensation (le sensorium commune) à une espèce de peinture (oTov Çti)YpaçYîp.a Tt) : la perception de cette impression ou modification, de cette « passion » (to twcôs;), voilà précisément ce que nous appelons la mémoire ([xvt^^jjlyjv). « Le mouvement qui a lieu alors imprime comme une sorte de type (tuxoç) ou de figure de la sensation, analogue au cachet qu'on imprime sur la cire avec les anneaux. Voilà pourquoi ceux qui par l'effet de la passion ou de Tâge sont dans une grande agitation, n'ont pas la mémoire des choses, comme si le mouvement et le cachet étaient appliqués sur une eau courante. Chez d'autres, l'impression n'a pas lieu non plus à cause de Vusure (Siixo ^ty^ta^T!), car ils tombent en poudre comme le plâtre des vieilles constructions, et à cause de la dureté ($ti ffy.)vY;pdTYîTa) de la partie qui doit recevoir l'impression. Voilà pourquoi les tout jeunes enfants et les vieillards ont très peu de mémoire. Ils coulent, en effet, les uns parce qu'ils croissent, les autres parce qu'ils décroissent... Mais, s'il en est bien ainsi de la mémoire, est-ce de l'impression qu'on se souvient ou de l'objet qui l'a produite?... En admettant qu'il y ait en nous quelque chose de pareil à un cachet ou à une peinture, comment se fait-il que la perception de cette chose constitue la mémoire d'une autre chose, et non de cette peinture elle-même? Car lorsqu'on se souvient, c'est celte impression que l'on considère et on ne sent qu'elle. Comment donc se rappelle-t-on pourtant un objet qui n'est pas présent? Ce serait en effet voir et entendre une chose qui n'est pas présente (etij yip ^ ^'^ bpoti To [XY) xapcv xal àxokty). »

N'y a-t-il pas une manière d'expliquer comment ce phénomène est possible? Aristote propose cette comparaison : « L'animal peint sur le tableau est à la fois un animal et ime copie; et tout en étant un et le même, il est pourtant ces deux choses à la fois. L'être de l'animal et celui de l'image ne sont pas cependant identiques; et on peut se représenter cette peinture, soit comme animal, soit comme copie d'un animal. 11 faut supposer de même que l'image (çr/Ta^ixa) qui est en nous est à la fois en soi quelque chose que l'on voit (Getipr^iJLa) et l'image on le simulacre d'une autre chose. Ainsi donc en tant qu'on la considère en elle-même, c'est une représentation, une image; en tant qu'elle est relative à un autre objet, c'est comme une copie et un souvenir. >• Ainsi,

NATURE ET MÉCANISME DE LA MÉMOIRE iSy

la mémoire, le souvenir, c'est la possession de Timage comme copie de l'objet dont elle est Timage, et quant à la partie à laquelle elle appartient en nous, c'est le xpwTov a'.aôt)Ttx6v, le sensorium commune, dont l'organe est le cœur, par lequel nous percevons, avec le mouvement, le temps^ que le mouvement mesure.

L'impression laissée par Tobjet est bien corporelle, dépend du corps ({7Ci>;i.xTtx6v Tt To xàôoç), et la réminiscence est bien une recherche de l'image qui se trouve dans le siège de la sensibilité, dans le xpwTov a!(yOr|Ttx6v. Ce qui le montre, c'est que quelques sujets se troublent tout à fait, deviennent anxieux, quand ils ne peuvent se ressouvenir de quelque chose; et, tout en voulant cesser d'appliquer leur pensée à cette recherche, tout en s'efforçant de n'y plus songer, ils sont tout à fait incapables de s'arrêter. C'est ce qui arrive surtout aux gens mélancoliques (xac iJLaXtara tcùç [xeXoyx^^^^^?)» ^^^ l^s images les émeuvent beaucoup plus (toutou^ y^P ?avTà(j|jt.aTa xivsî ixaXtcrca). La cause pour laquelle ils ne sont pas maîtres d'arrêter leurs réminiscences, c'est que, de même que ceux qui ont lancé un trait ne peuvent plus l'arrêter, celui qui fait effort pour se souvenir et retrouver péniblement une trace, met en mouvement quelque partie du corps où existe l'impression de l'image qu'il recherche. Ceux qui se troublent et s'angoissent alors le plus, sont ceux chez qui l'humeur surabonde au siège de la sensibilité (oTçSv OypénQç tj^y) uxap)fcu(ja irspl tov aiaôrjtxèv tcxov); car, une fois mise en mouvement, cette humeur ne s'apaise pas facilement : elle ne cesse de s'agiter que quand ce qu'on cherchait se présente tout à coup et que le mouvement suit son cours régulier. Voilà pourquoi quand les colères et Xo^s frayeurs (96601) ont été une fois excitées, leur réaction même les empêche de s'arrêter. Il en arrive comme pour ces mots (toT^ ov6|jt.a«), ces chants et ces propos qu'on a eu trop souvent à la bouche : on a beau cesser, malgré soi on se surprend à redire les mêmes propos, à fredonner les mêmes airs, najaafxévct; y^P ^«^ o'i ^suXoixévot^ èirép/eTai xaXiv oSetv îj Xi^tv^ (i).

Sans sensation la pensée est impossible. « L'intelligence ne peut point penser les choses du dehors si elles ne sont pas accompagnées de sensation : elle les reconnaît en même temps que l'organe les sent (2). »

Les images sont pour l'intelligence ce que les sensations sont pour la sensibilité.

« Quant à Yâme intelligente, les images remplissent pour elle le rôle de sensations (t^j Sa îtavoyjTtx^ t}/uxf< fà ©ovriqxaTa çTcv atjOT^ijjiaTa uxap/ei). Voilà

(1) De mem. et reininisc, c. 11.

(a) De sensu, VI. ouSè voeî 6 vouç ta IxtÔç (jlt) {jl£t* aî<TOTÎae(i>ç ovta. De an,, III, viii. ouïe {jltJ aîoBavotxEvoç [xtjOIv ouOiv fiv [lo^Ooi, oùBè ÇuveiT}, orav xe ^itap^, àvGiyxT) «pta çotvTaafia ti Oscoperv ta Y^p çavtaajxa-a «oojrep aiaOrJfi.a'ci Èait, zXtjv îvsu OXtjç.

pourquoi cette amené pense jamais sans images, 1(6 cuSéxoievosT x^eu çx^TicpiaTc^ •^jI^^X^- C'est ainsi que Tair modifie la pupille dételle ou telle façon, et que la pupille modifie une autre chose, de même que c'est ainsi encore que les choses se passent pour Touïe. Mais le terme dernier est un, (i) » Par là, Aristote entend le sens commun qui réunit toutes les perceptions Ae^sens spéciaux, agissant pour les sensations comme agit Vintelligence à laquelle aboutissent toutes les images. Tous les commentateurs. « C'est une moyenne unique », poursuit-il, un centre, dirions-nous, qui seulement peut avoir plusieurs façons d'être (tc î'l(r/aTov ?v, xal |x(a jujctt^î • to S'etv» auTîj xXeiw). c< Elle est quelque chose d'wn par elle-même, dit-il de ce centre, et elle Test aussi en tant que limite. » fEdri yip ev tt, cuto) îà y-al a»ç cpo;.) Le sens commun est une sorte de point central où viennent se confondre les sensations diverses. L'intelligence est la limite où viennent se réunir les diverses images. Vintelligence est donc aux images tout à fait ce que le sens commun est aux senmtions diverses qu'il réunit.

« Ainsi Fâme intelligente pense les formes [perçues directement par la sensibilité] dans les images qu'elle perçoit. Ti piv ouv etcT; to votjTixcv h Tcîç oxnifs\kOLr. vosT. Et de même qu'en celles-ci se détermine, pour Tàme, ce qu'il faut rechercher ou fuir, de même, et en dehors de la sensation, lorsqu'elle s'applique aux images, elle est mue. » Ce n'est pas de la

(i) De an., III, vu, 3, sq.

Cf. De animalium motione, c. vu. « Il en est absolument comme dans les automates (rà «y-ro- (xaia), qui se meuvent par le moindre mouvement dès que les ressorts sont lâchés, parce que les ressorts peuvent ensuite agir les uns sur les autres ; par exemple le petit cliariol qui se meut tout seul. C'est absolument ainsi que le$ animaux se meuvent (ojtfo xai Ta Çôia xivEÎTa*...) Les os sont en quelque sorte les bois et les fers des automates ; les nerfs (rà Bà Vcusa) sont comme les ressorts qui, une fois lâchés, se détendent et meuvent les machines. Cependant, dans les automates et dans ces petits chariots, il n'y a aucune modification intérieure. » Dans l'animal, au contraire, il existe quelque modification interne. « Ces modifications peuvent être causées par l'imagination (al çaviajî'ai), par les sensations (al aîjÔT[j6iç), par les pensées (al Ëwoia»). Ainsi, les sensations (aî<70r[7£i;) sont bien des espèces de modifications (àXXoituasi; rive;) quon éprouve directement. Quant à Y imagination (r^^ ôè çavtaa^a) et à la pensée (fj voTjai;), elles ont la puissance même qu'ont les choses (ttjv tôv rpaYjxa- Ttav r/ouai 5'jva{xiv). Par exemple, l'idée du chaud ou du froid, du plaisir ou de la douleur que se forme la pensée, est à peu près ce que sont chacune de ces choses. 11 suffit de penser à certaines choses pour frissonner et trembler d'épouvante. Ce sont bien là des impressions (jraOTj) et des altérations (àXXoicoasi;) que l'être éprouve. On comprend qu'un changement qui, au début, est très petit, puisse produire, à une certaine distance, des différences aussi considérables que nombreuses. C'est comme le gouvernail qui n'a qu'à se déplacer d'une manière imperceptible pour causer à la proue un déplacement énorme. Lorsque l'altération produite parvient au cœur (;:£pi ir]v xapSîav), la modification que, par suite, le corps subit, est très considérable, soit qu'elle se manifeste par de la rougeur ou de la pâleur, du frisson, des tremblements ou par des mouvements contraires à ceux-là (*).

(*) V. c. IX. Le cœur, siège de la sensibilité (c. xi) et, par suite, du mouvement.

c. X. Le coeur, siègo du principe de la vie» du souffle inné (n-jsû/ix vûjxfxtrov... h r^ xupSix).

THÉOlilE DES flALLl'CIXATrOyS ,59

sensation, mais des images, que lui vient le mouvement. Voici un exemple qui fait bien comprendre la pensée d'AaiSTOTE : « Quand, sentant que le flambeau est en feu, Fàme voit, par le sens qui est commun, que le flambeau est en mouvement, elle comprend qu'il y a danger. » Ainsi : i*" Tàme sent d'abord, par un sens spécial, ici par la sensibilité tactile, que le flambeau est en feu; 2** le sens commun, réunissant toutes les perceptions des sens spéciaux, véritable sensorium commune, évoque Fimage motrice du flambeau; Tàme comprend, grâce à cette image du sensorium commune (tî) xsivij YvwpiÇet) qu'il y a danger, et, 3** le mouvement ou réflexe de protection conscient s'exécute.

La sensibilité et l'imagination ne sont d'ailleurs point la même chose. Si la sensibilité (atj6rjtyi;) et l'imagination (ozvTaj{a) étaient la même chose, celle-ci appartiendrait à tous les animaux : c'est ce qui ne parait pas exister; témoins les fourmis, les abeilles, les vers; ces êtres n'ont pas d'imagination. En outre, les sensations sont toujours vraies (àXr^ôeT; aUl [aisôiQ- 5£tç]), tandis que les images sont pour la plupart trompeuses : «• oà çavTay{at YtvovTai a^.xAe(3u^ ^j;euîeT^ (i).

Mal voir, mal entendre, ne peut pourtant appartenir, dit Aristote, qu'à un être qui voit et qui entend quelque chose de vrai, bien que ce quelque chose ne soit pas ce qu'il croit (2). C'est la meilleure définition de l'hallucination que nous connaissions. L'hallucination est vraie, en eff*et, et elle ne peut pas ne pas l'être, pour celui qui la voit ou l'entend ; et pourtant ce qu'il voit ou entend n'est pas ce qu'il croit exister. On admirera la concision et la profondeur de cet aphorisme. Impossible de renfermer plus de choses en moins de mots. Dans le passage suivant, Aristote décrit avec la même exactitude certaines illusions de la mémoire qui, sous le nojn de pm^amnésies, ont été étudiées de divers côtés dans ces derniers temps : « Parfois il nous arrive de penser et de nous souvenir que nous avons déjà antérieurement fmiemlvx et vu quelque chose; et cette illusion a lieu lorsque, contemplant la chose elle-même, on se méprend et on la considère comme si elle était l'image d'une autre chose.

« Parfois, c'est le contraire qui a lieu, comme il arriva à Antiphéron d'Orée et à d'autres qui déliraient : ils parlaient de leurs imaginations (çav- 'ziTfLxzx) comme d'événements arrivés et comme s'ils s'en fussent souvenus. Et c'est ce qui a lieu lorsqu'on considère comme une image d'une chose, ce qui n'en est pas du tout une image (3) ».

(i) De an., III, ui, 7. Cf. pourlan l 111, m.

(a) De insomn.y c. i. tô -^àp napopav xat 7:apaxousiv ôpôvio; aXrfiiç -i xal àxoiSovro;, ou fx^vioi TOUTO 8 ofcTai.

(3) De mem, et reminisc. c. i. touto 5i yivfitai, orav ti; ttjv {xtj Eixova w; eîxo'va Oiwpf).

i6o LE SYSTÈME NEIiVEUX CENTRAL

Il n'y a pas jusqu'aux hallucinations autoscopiques ou spéculaires dont on ne retrouve l'observation clinique chez Aristotk. C'est encore Anii- PHÉRON d'Orée qui en est le sujet. Après avoir dit que la vision semble se réfracter dans tous les corps lisses, dans l'eau, dans l'air, quand il est condensé, le Stagirite ajoute que la faiblesse seule de la vue suffit pour que l'air produise cette réfraction, comme il arrivait souvent à ce malade, dont la vue était mauvaise et d'une acuité très faible : « Il lui semblait toujours voir sa propre image qui le précédait et qui le regardait en sens contraire de lui (i) )>. Ce phénomène, qu'AniSTOTE attribue ici à un affaiblissement de la vue, affection d'ailleurs secondaire à la maladie mentale d'ANTiPHÉRON, est une hallucination véritable : c'est la vision de sa propre image. Goethe a éprouvé cette hallucination (2), bien étudiée aujourd'hui par les aliénistes(3).

Le somnambulisme n'a guère été mieux décrit que dans les paroles suivantes d'ARiSTOTE, où ce phénomène est étudié chez l'animal et chez l'homme. Les vagues réveils inconscients du long sommeil des nouveaunés font comparer ceux-ci à des êtres qui sentent et vivent en dormant (4): Les animaux ont des sensations même quand ils dorment, aujjLÎaCvour. yxp %x\ xaOs'jîouŒiv aîoOi^Tet; toïç Çwoiç, et ce ne sont pas seulement des rêves (èvuxv'.a); mais, outre les rêves, il arrive qu'ils font beaucoup de choses sans rêver, ainsi que ceux qui se lèvent en dormant. 11 y a en effet des gens qui se lèvent en dormant et marchent, les yeux tout grands ouverts, comme les gens éveillés; ils ont très bien la sensation [xits^tnç) de tout ce qui arrive autour d'eux; pourtant ils ne sont pas éveillés; ils ne sont pas davantage en état de rêve. Les enfants, à cause de leur habitude de sentir et de vivre en dormant, semblent en quelque sorte ne pas savoir qu'ils sont éveillés : xi 5à tzol'Mx èofxar.v, wTTcep àvexircT^[AOva tcO

(i) Meleor., III, iv, 3. àel yàp £i8(uXov eÔoxei îîpoTjYeiaOai pa5iî^ovTi «Ùtw iÇ êvavT^aç ^X^tiov ;:pô; auidv.

(2) Gœthe. Mémoires. «... Quand, de mon cheval, je lui tendis encore une fois la main (à Frédérique), les larmes lui roulèrent dans les yeux, et je n'étais pasému moins qu elle. Je chevauchai alors sur le sentier qui mène à Drusenheim et je fus saisi du pressentiment le plus étrange. Je me vis moimême, non pas des }cux du corps, mais de ceux de l'esprit, à cheval sur le même chemin, du côté opposé à celui oii j'étais, et dans un vêtement tel que je n'en ai jamais porté; il était gris et orné de quelques dorures. Sitôt que je m'éveillai de ce rêve, V image disparut.

« Huit années après, portant, non par choix, mais par un hasard singulier, le même habit que j'avais rêvé, je me trouvai sur le même chemin, pour aller voir encore une fois Frédériquc.

« Quoi qu'il en soit de cette vision, ce fantôme merveilleux me procura quelque calme dans ce moment de séparation... »

(3) V. Féré. Note sur les hallucinations autoscopiques ou spéculaires et sur les hallucinations altruistes. C. R. Soc. de biol., 1891.

(4) De an. gêner., V, i, 778. Cf. le traité des Rêves.

ILLUSIONS DE LA MÉMOIIiE. PABAMNÉSIES. AUTOSCOPIE i6i

«YP^îYopévat, îtà ffuvi^Oetav èv tô xaôeùSetv alcrôoveffôat xal Çf]v. Avec le progrès du temps, et grâce à leur croissance, ils s'éveillent de plus en plus et vivent ainsi la plus grande partie du temps. Mais, dans le principe, ils restent, plus que tous les autres animaux, endormis : c'est que, de tous les animaux qui viennent à terme parfaits, ils naissent les plus imparfaits : jjtaXXcv Sa TÛv oXXwv Ç(iu)v èv uiuvo) to lupÛTOv BioreXsyffiv * ôreXéircaTa yoip ys,^'iotz2i twv TSTeXsa-

La théorie du sommeil est, chez Aristote, moins exacte, parce qu'elle est tout entière dominée pas sa théorie systématique des fonctions du cerveau au regard de celles du cœur. C'est « le cœur qui est le principe de tout le sang (icx;toç 8à toD al'ixaTo; ipx^) » (i). C'est parce que la séparation du sang est beaucoup plus laborieuse après l'ingestion de la nourriture, que le sommeil survient; il dure jusqu'à ce que la partie la plus pure du sang se sépare et monte en haut, et que la partie la plus bourbeuse se précipite en bas. Quand cette séparation est accomplie, on s'éveille, délivré du poids de la nourriture. Voilà la cause du sommeil. Voici ce qu'est le sommeil : c'est V envahissement du premier organe de la sensation (toO Tcpcirou aitjOTQTYjpfcu )taTaXY)4/tç), c'est-à-dire du cœur, empêché de pouvoir exercer sa fonction (àvepYeïv).

Le cerveau (et, dans les animaux qui n'ont pas de cerveau, la partie qui le remplace) produit de son côté le sommeil par son action réfrigérente : « le ceryeau est bien le siège principal du sommeil, parce que de toutes les parties du corps l'encéphale est la plus froide. » En refroidissant l'afflux du sang venu de la nourriture, ou pour quelque autre cause semblable, la tête devient lourde et pesante et chasse la chaleur en bas avec le sang. En d'autres termes, comme toute évaporation doit monter pour redescendre, après s'être portée naturellement aux parties les plus hautes, la chaleur, chez l'animal, doit retomber en masse et se diriger en bas. Bref, le sommeil est un refroidissement des parties supérieures, parce que les conduits et les lieux divers qui sont dans la tête sont refroidis quand l'évaporation s'y porte (ot èv vfi xeçaXîJ Tcépct xal toxci xaTa4;>/ovTat). Voilà dans quel sens il faut entendre, chez Aristote, que le cerveau est le siège principal du sommeil.

De même, et non seulement après le repas, le sommeil se produit après un travail pénible du corps ou de l'esprit, ayant donné lieu aux mômes phénomènes d'évaporation; dans des maladies, après l'usage du vin et de certains narcotiques tels que le pavot.

Parlant du sensorium commune ou sensorium commun à toutes les

(i) De somno et vig,, III.

J. SouRT. — Le Système nerveux centraL 11

sensations, /.stvcv aitjôr^tT^ip'.sv, dont riinité, en associant les sensations hétérogènes, est pour ranimai la condition du jugement, Aristote dit en propres termes : « 11 est donc évident que le sommeil et la veille sont une affection (xa6o;) de ce sens; aussi appartient-il à tous les animaux : seul, le toucher est commun à tous (i\ » C'est bien au sensorium commune qu'ARisTOTE attribue la fonction du sommeil^ car il ajoute : Quand le sensorium principal, auquel aboutissent /02^5 les autres organes des sens, vient à éprouver quelque affection, il est de nécessité que tous ces autres organes, sans exception, doivent l'éprouver avec lui {Tj[kT:iT/^t{>i ovarptaîcv xat Ti Xciri zavra), tandis qu'au contraire Tun d'eux peut défaillir sans que le sensorium commune souffre nécessairement de la même défaillance. Il ne manque pas d'observations qui établissent que le sommeil ne consiste pas en ce que les sens cessent d'agir et que Tanimal ne peut plus s'en servir (2), ni dans l'impuissance où ces sens seraient alors de sentir. Quelque chose de pareil arrive dans les lipothymies (ev -zxX^ Xt^o^j^iai;), caria lipothymie consiste dans l'impuissance des sens (aBjvaiAia yip atffdrjocwv f, Atzs^r/a) ; il existe aussi quelques affections de Tesprit du même genre (Y(v3VTa' lï xat exvsiaC Tiv2; TstxjTai). C'est encore ainsi que ceu^x dont on comprime les veines du cou deviennent insensibles : Iv, 8' o\ xi; èv tw ai^£vt ^Xééaç y.aTaXx[ji.6av5{j!.evot àvatJÔriToi Ytvsvtat. Mais cela a lieu quand cette impuissance à faire usage des sens n'affecte pas un organe quelconque des sens et n'est point amenée par une cause fortuite, mais réside dans le sensorium principal, là où l'animal perçoit toutes ses sensations (ev tw irpciro) o) a!(T0av6Tai xr^Twv). Du moment que ce sensorium est réduit à l'impuissance, il est de nécessité que tous les autres organes des sens cessent également de pouvoir sentir. Au contraire, quand c'est seulement l'un d'eux qui cesse d'agir, il nVst pas nécessaire que le sensorium principal suspende ses fonctions.

Ce n'est pas seulement pendant la veille, mais pendant le sommeil, que les mouvements causés par les sensations (a! xtvT^ae'.î al àxs twv al(j6r,jjLrrcov) — que celles-ci viennent du dehors ou surgissent de l'intérieur du corps (y.a\ twv àx toD <j(i[ji.aT5Ç ivuTcap^ouffwv), — se manifestent : pendant la nuit, par l'effet de l'inactivité de chacun des sens et de l'impuissance d'agir où ils sont, et parce que la chaleur reflue alors du dehors au dedans, ces mouvements persistants des impressions perçues par chacun

(i) De somno et vig., II.

(a) Cf. ibid. , III. « Le sommeil n'est pas une impuissance quelconque de sentir ; une pareille impuissance de la sensibilité (à5 jvafxia Toijî aladriv.xo'j) a lieu dans une certaine aflection mentale (sxvois) , dans l'asphyxie cl dans la lipothymie, etc. »

THÉORIE DU SOMMEIL ET DES SONGES iG3

des sens se portent en bas au principe de la sensibilité (i) (c'est-à-dire à ce qu'ARiSTOTK appelle le sensorium principal, le cœur); alors, grâce à Tapaisement des troubles de la veille, ces mouvements, pareils aux petits tourbillons qui se forment dans les fleuves, et quisesuccèdentsans interruption, comme la vague à la vague, apparaissent sous forme de songes : il semble qu'on voit par les mouvements qui ont été apportés par la vue, qu'on entend par ceux de Touïe, et de môme pour ceux venus des autres organes des sens.

C'est en effet parce que le mouvement se communique de ces organes au principe de la sensibilité (2) que, à Tétat de veille aussi, on croit voir, entendre et sentir. Ainsi s'expliquent encore les illusions des sens; le mouvement du vaisseau nous fait croire, par exemple, au mouvement du rivage; par l'effet d'un double contact, un seul objet nous paraît en être deux. « La cause de tous ces phénomènes, c'est que le sensorium principal (t5 ts xjpisv) et le lieu où apparaissent les images (xal w Ta (pavTaajxara Y^'vsTai) ne jugent pas par la même fonction (3). Dans ces divers cas, le principe de la sensibilité (if; àpxT^) affirme simplement ce qui est apporté de chaque sens, à moins que quelque autre n'y contredise avec plus de force. L'apparence se montre bien complète; mais le phénomène ne nous paraît pas toujours être aussi réel, à moins que la fonction déjuger en dernier ressort, propre au sensorium principal (to èmxpTvsv) (4), ne soit empêchée, paralysée ou ne se meuve point de son propre mouvement.

Durant le sommeil, le sang descendant pour la plus grande part vers \e principe de la sensibilité, c'est-à-dire vers le cœur, les mouvements, les uns en puissance, les autres en acte, emportés avec le sang, descendent, avec lui, vers ce môme principe (5). Et ces mouvements se produisent de telle sorte que, si l'un, parvenu jusqu'à la surface, disparaît, un autre surgira à sa place. Aristote compare les rapports de ces mouvements entre eux à ceux des grenouilles artificielles qui montent successivement à la surface de l'eau quand le sel dont elles sont enduites se dissout (6).

(i) De insomn.f III. e;:'. t»jv àp/.ïîv tt); a'.a07Îa£a);.

(a) lùid.y Ttû tiiv-'àp ÈxtiOcV àçixvîîoOa». t7)v xivrjaiv 7::ôç ttjv àp/T[y.

(3) lOid.. IL*

(4) Cf. De somno et vig., II. he jugement (xpîvE'.v) y est attribué Tivt xo'.vtu jiopîw twv a'jOrjTT)pîciiv ànavTOJV, qui n'est autre que le sensorium commune ou le cœur. Dans De insomn., III, cet organe est, du reste, appelé tô xupiov xal £;;:xprvov.

(5) De insomn., III. OTav yàp xa0iu5y), xœtiovtoç to3 tiXeittou ai^fi-o^ etiI Tr)v àp/,Tiv, ouyxa- TipyovTat aî evoiïaai xivtJjciç, a\ jxiv 8uvâji£i, aï ô'evspyc^a.

(6) lùid.f (uoTisp oî i:£;cXaa|iivot ^âipayo: ol àviôvTe; îv tô OBaii T7)xo[xivou xou àXtJ;.

i64 LE SYSTË.\fE SEBVEVX CENTHAL

De mémo, ces mouvements ne sont d'abord qu'à l'état naissant, mais ce qui s'opposait à leur manifestation venant à diminuer, ils se réalisent, et, libérés dans la petite quantité de sang restée dans* les organes des sens, ils s'agitent, prenant la ressemblance des objets qui d'ordinaire émeuvent les sens : telles ces apparences formées par les nuages qui changent rapidement et évoquent des images d'hommes ou de centaures. Chacun de ces mouvements est un résidu de la sensation en acte (jxoXsi^iiJLa Tsu iv ty} èvspYÊia (£\^r^\kxzoi) et qui persiste quand la sensation vraie a disparu, si bien qu'il est juste de dire que cela ressemble à Coriscus, encore que ce ne soit pas Coriscus. Lorsque le serisorium principal, et qui juge en dernier ressort (tc xjpisv xal ez'.xpTvcv), sentait réellement, il ne disait pas que ce fut là Coriscus, car il connaissait ainsi le Coriscus véritable. L'ayant perçu dans le sommeil, il l'affirme, à moins qu'il ne soit entièrement paralysé par le sang : il est mù par les mouvements siégeant dans les organes des sens (/.iveTTai O^co twv xivt^^jswv tûv èv toT; a'.jOr^TT;p{ci;); la semblance de l'objet paraît être l'objet lui-même, et telle est la puissance du sommeil qu'elle fait que nous ne nous en apercevons point. « Que ce que nous disons soit vrai, et qu'il existe dans les organes des sens des mouvements imaginaires (xtvn^^et; 9xnaffTty,a{), c'est-à-dire capables de produire des images, c'est ce qui deviendra manifeste, dit expressément Aristotk, si quelqu'un fait l'effort nécessaire pour se rappeler ce qu'on éprouve quand, étant profondément endormi, on est réveillé : il arrivera que l'on pourra s'assurer en s'éveillant que les images qu'on voyait durant le sommeil ne sont que des mouvements dans les organes des sens (-ri çatv6[ji.eva eKwXa... y.ivT^jetç ouaa; h tsu; a'.!TOY;tY;p(c'.;). Souvent les enfants, éveillés et les yeux ouverts, voient apparaître, dans les ténèbres, une foule d'images en mouvement; leur crainte les force parfois à se couvrir les yeux. » Ces apparitions ne sont pas des rêves, non plus que toutes celles qui se montrent quand nos sens sont libres : le rêve est au contraire une image qui se produit dans le sommeil (to ivjxvtov çavra^jxa jjl^v ti, xal ev 3rvo)). Aristote définit encore le rêve : une image {^Tnx7[h2) produite par le mouvement des impressions sensibles quand on est dans le sommeil, et en tant qu'on dort.

Tout ce qui apparaît dans le sommeil n'est pas un rêve. Car d'abord il se peut quelquefois que durant le sommeil on ait quelque sensation de bruit, de lumière, de saveur et de contact, mais faiblement cependant et comme de très loin (iaOsvixo); jjlsvtîi xal ctov xcippoOsv). Ainsi des gens qui déjà, en dormant, voyaient vaguement, éveillés subitement, ont reconnu dans la lumière de la lampe celle qu'ils avaient vue indistinctement dans le sommeil, croyaient-ils; des gens qui entendaient faiblement le chant des coqs et les aboiements des chiens en dormant, les ont clairement

HALLUCINATIONS DU RÊVE ET DE LA VEILLE i65

reconnus en se réveillant. D'autres répondent clans le sommeil aux questions qu'on leur fait : evioi oà xal ixoxp(vovTr. èptoxoifjLevc'. (i).

Les fœtus semblent être éveillés dans Tutérus (èyeipoiAsva çaivexai %(x\ h TiJ |x-^Tpa). Cela apparaît manifestement tant dans les anatomies que dans les petits des ovipares : JfjXov Se yi^e-zai tcOto àv toïç àvarojxaTç xal èv

ù)OTOXOÎ^lV (2).

Par une vue assez profonde, et que je me borne à signaler, venant à parler des convulsions de la première enfance, Aristote écrit : « Le sommeil ressemble à Fépilepsie et, dans un certain sens, c'est une épilepsie (SjjLôicv yàp 5 jTT^oç âwtXT^'}6i, xal ïrzi TpoTua/ Tivi c O'tcvo^ kTzCkrfyiç) (3). 11 ne faut donc pas s'étonner, ajoute-t-il, que, fort souvent, cette affection commence durant le sommeil, et que l'accès ait lieu quand on dort, et non dans la veille. »

Dans le sommeil, les vapeurs montées au cerveau dans les vaisseaux sanguins et condensées parle froid de cet organe, retombent ensuite dans le sensorium commune^ c'est-à-dire dans la région du cœur, qui suspend son activité en partie. Or ce qui arrive dans le sommeil, dit Aristote, arrive aussi dans Vépilepsie, de sorte que le sommeil est une manière d'attaque d'épilepsie.

Nous savons aujourd'hui que le sensorium commune n'est pas le cœur, mais le cerveau. Toutefois, en dépit de cette erreur fondamentale, les vues d' Aristote s'accordent avec les idées modernes. Cet accord, un savant anglais, Ogle, l'a cru voir et dans l'hypothèse qui attribue le sommeil à une altération — quantitative et qualitative — du sang irriguant le sensorium, et dans la ressemblance, signalée par Aristote, entre le sommeil et l'épilepsie. Brown-Séquard a écrit en effet les paroles suivantes : « Nous pouvons môme dire que, chez beaucoup de personnes non épileptiques, le sommeil ressemble à une légère attaque d'épilepsie (4). »

En somme, et pour résumer les doctrines cardinales d'ARiSTOTÇ sur la vie, la sensibilité et l'intelligence, doctrines fondées sur les textes authentiques dont nous venons d'exposer la lettre même, la nutrition, la sensibilité, la locomotion, la pensée, distinguent l'être animé de l'être inanimé. Aucune de ces fonctions ne saurait exister sans un corps organisé. L'àme, et toute espèce d'âme, étant inséparable du corps dont elle n'est que la forme, la perfection, l'achèvement, en un mot, Ventéiéchie,

(1) Aristote. De insomn,, III.

(a) De anim. gêner., V, 1.

(3) De somno et vig., III.

(4) Leçons sur les nerfs vaso-moteurs, sur l'épilepsie et sur les actions réflexes normales et morbides. Paris, 187a, lai.

i66 LE SYSTÈME NEBVEIX CE.\TBÀL

Tàme se trouve définie par les fonctions de la vie. Entre toutes, la nutrition est la plus importante, car toutes les fonctions dépendent dVlle : elle peut subsister seule et indépendamment de toutes les autres, comme dans le végétal, mais les autres fonctions ne peuvent subsister sans la nutrition. La sensibilité est ce qui constitue avant tout Tanimal, même privé de mouvement. L'âme est ce par quoi nous vivons, sentons et pensons. L'âme a-t-elle des parties distinctes et pouvant être matériellement séparées? Certains végétaux, qui n'ont que Tàme nutritive, c'est-à-dire la faculté de s'assimiler les éléments du milieu où ils vivent, subsistent fort bien après qu'on les a séparés et divisés en parties. De même, si l'on coupe certains insectes en plusieurs parties, on voit la sensibilité, la locomotion, et, par conséquent, les images et les appétits, persister encore dans chacune de ces parties. Si, parmi les êtres animés, les uns n'ont que quelques-unes de ces fonctions, ou même n'en ont qu'une seule, d'autres les possèdent toutes. La cause de ces différences est dans l'organisation et la constitution du corps des êtres vivants. Toutes les fonctions de la vie sont rigoureusement subordonnées les unes aux autres. Sans nutrition, point de sensibilité, ni de locomotion, ni de pensée. L'âme est la fin du corps; elle est le principe et le but de son activité, elle est ce en vue de quoi tout s'ordonne et s'organise dans ce petit monde qu'on appelle un être organisé, vivant, mais elle est si peu séparable de la plante et de l'animal, quels qu'ils soient, qu'aucune des fonctions vitales par lesquelles elle a été définie, depuis la nutrition jusqu'à la pensée, ne se manifeste sans la matière.

Sans doute, penser est pour Aristote autre chose que sentir. Mais la pensée suppose nécessairement les sensations et les images, lesquelles impliquent à leur tour la sensibilité et la nutrition. Les images fournissent à l'intelligence des sensations plus ou moins affaiblies, mais toujours susceptibles de s'exalter jusqu'à nous faire croire que nous voyons ou entendons les choses elles-mêmes, sensations d'où naissent les conceptions intellectuelles. Le souvenir, la mémoire, s'expliquent par la persistance des impressions sensibles. « La sensation vient du dehors; mais, pour se souvenir, l'âme doit se reporter aux mouvements ou aux impressions demeurées dans les organes des sens, i^ l '3r;a;ji.vT;ai; àx' èy.e(vY;ç èrt xi; sv tcT; aÎTOr^-nr;p{c'; y,iv/j7et; r^ \kovi- » [De an., I, iv, 12). Les images sont à l'intelligence ce que les sensations sont à la sensibilité. Sans imagos, sans représentations internes des choses, l'âme intelligente ne saurait penser. Pour pouvoir penser, l'intelligence doit devenir les choses qu'elle pense. C'est dans les choses matérielles, dans les formes sensibles que sont en puissance toutes les choses intelligibles. Concevoir sans imaginer n'est pas dans la nature, et les images, encore une fois, sont bien des espèces de sensa-

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