FINALITÉ DE LA NATURE. CONCEPTION DU MONDE ET DE LA VIE DE L'HOMME
Histoire de la civilisation.
L'idée de finalité dans la nature était, selon Arîstote, une conception demeurée à peu près étrangère aux anciens physiologues hellènes : c'était une conquête de la science grecque postérieure, alors qu'elle commença de s'élever contre la considération des causes purement mécaniques de l'univers, de celles, en particulier, de la matière et du mouvement (i). La nature fait toutes choses en vue d'une fin (2). Il y a un pourquoi, une fin à toutes les choses qui existent ou se produisent dans la nature (3). Arîstote oppose le nécessaire, to àvoYxaTov, à la fin ou au but, tè o5 evexa. Ce n'est que dans la matière qu'est le nécessaire ; le but est dans la définition : 6v yip Tij 'jXtj To ivaYxaîov, to 5*oj ht%% iv tw Xoyw [Phys,, II, IX, 2). La matière ne sert qu'à la réalisation du but. Le but ou la fin n'est rien autre chose que la forme se réalisant dans la matière, La forme constitue, au regard de l'individu, le général dans les choses. Il suit que tout ce qui est purement individuel est indiff^érent et par conséquent exclu de la considération du but. Cela est surtout déclaré au livre V du De animalium générations .
a La nature ne fait rien en vain; elle réalise toujours le mieux de ce qui est possible pour chaque espèce d'animal selon son essence » (4). Ainsi les poissons n'ont point de membres indépendants, parce que leur nature est de nager (Sti to ve'jaTtxYiv elvat tt^v çjaiv auTÛv) par définition de leur essence (xaTa tsv -rt}; oi^Ca; X6y-v) : attendu que la nature ne fait jamais rien de superflu ni d'inutile (exel o'jt£ z£p{£pYov cj$lv, c-Jts [xa-cYiv % 9Jatç i:ci£Î (5). De même si les serpents sont dépourvus de pieds. Non seulement la nature
(i) Arist., De anim. gêner., V, i. — De part, anim., I, i. Oî filv ouv âp/aîoi xoCi jzp&zoï ^ikoaoçTJaavTfiç nzpi (puafico; r.zpi ttjç GXixfJ; àp/yj; xai ttj; toiauTi); «ÎT^a; eoxtinouv, -ziç xal Tzola tiç, xai i:&; Ix TauTTj; ^ivetai xô oXov, x«\ t^voç xivouvtoç, oTov ve^xou;, f] çiXi'a;, f] vou, ^ too autofjiatou, t^ç 8*6;»xEtfji^yT); ukr^i TOiavôc Tiv« oûaiv cyouorjç èÇ àvaYxrj;, otov lou (xàv izupoç OepjjiTjv, ttJ; 8c -^ç tj»uyj5«v, x«i Tou fjLEv xo'J9T)v, T^ç 81 papEÎav ojxw yip x«i tov xo<3,aoy Y^vvtôaiv. — De respirai., c. vi, v.
(a) De part, an., I. i. r^ çjai; svsxi lou -oteî r.ivzx.
(3) Phys., II, VIII, S/EïTiv ofpa to evêxûi tou ev toI; çuîc'. fiy/o^jL^voiç xa\ ouatv.
(4) Arist., De animalium incessu, c. ii.fj çuiiç oGOÈv jcoicî [/.«ttjv, aXX'oUl ex twv Iv8£y0|i/vctfv Tf[ oua^a ;:Êpi Exa9T0v ^ivoc Çfuou to àpiarov.
(5) De part, anim., IV, xiii.
PRl\CIPES DE TÉRATOLOGIE ai3
ne fait rien en vain; non seulement elle vise, dans chaque cas donné, à faire le mieux possible : elle conserve à chaque être son essence et ce par quoi il est ce qu'il est (i).
Mais ici Ton élève un doute (sur ce que la nature agit toujours en vue d'une fin, ^ çJatçTwv hsxi tou aWwv). Qui empoche, dit-on, que la nature agisse sans avoir de but et sans chercher le mieux des choses. Zeus, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain; mais il pleut par une loi nécessaire (aX)s'£Ç x/ayxr^ç); car en s' élevant la vapeur doit se refroidir \ et la vapeur refroidie, devenant de l'eau, doit nécessairement retomber. Que si ce phénomène ayant lieu, le froment on profite pour germer et croître, c'est un simple accident (Tj^xSaCvet). Et de même encore, si le grain que quelqu'un a mis en grange vient à s'y perdre par suite de la pluie, il ne pleut pas apparemment pour que le grain pourrisse, et c'est un simple accident s'il se perd. Qui empêche de dire également que dans la nature les organes corporels eux-mêmes sont soumis à la même loi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant, incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires larges et propres à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fonction qu'elles aient été faites, et que ce soit une simple coïncidence (œu[jlx67£Tv). Qui empêche de faire la même remarque pour tous les organes où il semble qu'il y ait une fin et une destination spéciale ? ^Op^sfo); 8à xal Tcepl rwv aXXcov [j.ép(i>v, èv ojoiç îsxeT jxap^^eiv to s vexa tou. « Ainsi donc toutes les fois que les choses se produisent accidentellement comme elles se seraient produites en ayant un but, elles subsistent et se conservent, parce qu'elles ont pris spontanément la condition convenable ; mais- celles où il en est autrement périssent ou ont péri, comme Empédocle le dit de ses créatures bovines à forme humaine, [-zt. gsuye/^ cr/Bpozpwpa) » (2). ^Ot.oj [xàv o3v xr.xnx Tjv£6rj (Ssxep x5v et evexa tcj £y(yv£to, -rauTa [xàv i^foOir; on:h tsj xjTSjjLaTsj (JurcivTa £XiTr<B£{(oç- o'sx Sa [xt; outo);, àx(iX£T5 xal aTcsXXuTai...
Le tout est, de nécessité, antérieur à la partie : tc yip ïXsv 7:pdT£pov x/oyxaTsv thxK ToO {jiipoj;. Le tout une fois détruit, en effet, il n'y aura plus de pied ni de main; si ce n'est par une pure analogie de mots, comme on dit, une main de pierre ; une fois séparée du corps et mutilée, cette main ne sera plus une main qu'en ce sens. C'est ainsi que, dans un organisme comme l'Etat, la cité est antérieure à la famille et à l'individu, et cela de par la nature des choses : Kal rp5T£p5v $y; t^ oj^et zdXt; y; o!x(a xal ixarrs; f,;j.wv £7t{v (3).
(i) De anim. incessu, c. viii. Siaaoi^o-jaav Ixàaiou t/)v iS^av ouatav xai to t^^v auto eTvai.
(2) Arist., Phys., II, VIII.
(3) Arist., Polit., I, i, 11. Cf. pour les acceptions diverses du mot jrpoTEpov, ou antérieur, Méiapft., V, XI, etc. L'acto est antérieur à la puissance.
a,i LE SYSTÈME NERVEUX CESTRAL
Les organes n existent que pour la fonction, non la fonction pour les organes: -ri Yip cpyx/a xpb? to Ipy^'' ^ Ç^*^'^ icsteT, àXX* ci to IpYov rpoç li Spyova (i). La fonction est la fin ou le but (to Ipyov t£Xo;); c'est pour atteindre cette fin (svexa Tcii !pY5j) que la nature produit ïorgane. C'est que tout phénomène qui se produit tend vers un principe et vers une fin, dit expressément Aristotk (Métaphys., VIII, viii, 7). Or, le principe, c'est le pour quoi de la chose, la production de celle-ci c'est le pour quoi de la fin: àp^^rj y^p '^^ ^^ evexa, tcO t£Xoj; S'evexa -fj ^hz^^q. Et cette /în, c'est Yacte (t£Xo^ î'if; èvspveia) (2). La puissance (yj 8'jva;ji.i;) n'est compréhensible qu'en vue de Yacte, « C'est qu'en effet ce nest pas pour avoir la vue que les animaux voient ; mais, au contraire, ils ont la vue afin de voir : oj yip tva ï^iv l^w^tv Jpwtit xi Çwa, àXX' siro);
Que la fonction soit surajoutée à Y organe, c'est un des principes dont l'application se présente communément chez Aristote (3). Cette doctrine est l'expression même et comme la manifestation la plus sensible des fins de la nature. « On s'est demandé, a écrit Aristote, si les araignées, les fourmis et les êtres de ce genre exécutent leurs travaux à l'aide de l'intejligence (vw) ou de quelque autre faculté. En allant un peu plus loin, dans les plantes elles-mêmes semblent se produire des faits qui concourent à une fin ; que, par exemple, les feuilles existent pour la protection du fruit. Si donc c'est par nature et en vue d'une fin que l'hirondelle fait son nid et l'araignée sa toile, que les plantes portent des feuilles pour garantir les fruits, et qu'elles poussent leurs racines, non en haut, mais en bas pour se nourrir, il est clair qu'il y a une cause analogue dans les choses qui se produisent naturellement et qui existent (4) ». Les monstres mômes ne sont que des erreurs de ce qui agit en vue d'un but, c'est-à-dire de la nature : xal Ta tépata àjjLapTfjji.xTa àxeCvcu toO ivexa toj (5:. Le monstre n'a rien do nécessaire relativement à la cause finale et au but poursuivi (to 51 -répa; oix àv^Yxol^v xpoç Tr;v ?vexi tou xal ttjv toD t£Xoj; at-rCov) ; il n'est nécessaire qu'au point de vue de l'accident (iXXi xori TjpLÔsÇrixi; x/xpcaTsv) ; car c'est dans l'accident qu'il faut chercher le principe des monstres (6). On doit donc admettre, c'est l'évidence môme, que c'est dans
(i) Départ, anim., IV, xii, ôg'i.
(a) h' acte c'est l'œuvre m^me (f, lï hép^zioL tô ïp^o^). Voilà comment, dit Aristote, le mol même d'acte (lojvojxa evcpyg'.a) est tiré du mot sp^ov ; il exprime la tendance à la réalisation complète, à la fin ou à Ventéléchie de la chose (-juvreivei Kpôç tf,v svTsXc'x^Eiav).
(3) Ogle le remarque (A-ristotle on the Parts of animais. Lond., i88a, 337) à propos du livre IV, ch. x de ce traité du Stagiritc où il est question de la réflexion célèbre d Anaxagore sur les rapports de la main et de l'intelligence humaine.
Cl) Abist., Phys.^ 11, VIII, 6. xal Iv toIç çutoî; çaivîTai Ta Tjjx^cpovta Y'Yvojxeva «pôç t6 tcT^o;...
(5) Id., ibid., 8.
(()) De an. gêner., IV, m.
L'ORGAyE ET LÀ FONCTIOy ai5
la matière (àv -rtj'J/sTj) qu'il faut chercher les causes des monstruosités. « Le monstre (to Tspaç) est contre nature, non contre toute nature, mais contre le cours le plus ordinaire de la nature. Car contrairement à la nature éternelle et nécessaire rien ne peut se produire ; cela n'arrive que dans les choses qui sont le plus souvent telles, quoiqu'elles puissent être autrement. » Dans les animaux où quelque chose arrive qui contrarie Tordre établi, ce n'est jamais par le fait du hasard ([j.t) tx/ôvtw;) que cet accident a lieu. Ce qui est contre nature (rapi 9Û^tv), la monstruosité, se trouve être naturel (xa-ci f jjtv) : la nature de la forme n'a pu triompher de celle de la matière (i).
« La nature en a agi raisonnablement avec le phoque.
ce Quadrupède et vivipare, cet animal n'a pas d*oreilles : il a seulement des conduits (îropouç). La cause (aÎTtov S' oti), c'est qu'il passe sa vie dans l'eau : or, l'organe des oreilles est placé auprès des conduits pour cmpt^cher le mouvement de l'air apporté de loin de se perdre. Cet organe ne lui est donc d'aucune utilité (oùOiv ouv xpr^fftjAOv Icrtv); il ferait le contraire, puisque les oreilles recevraient en elles une grande quantité d'eau » (2).
Et cependant, la nature qui a fait « les feuilles pour la protection des fruits », est loin d'avoir doué l'homme d'un bon odorat (çaJXwç y^P «vOpayïco^ caixaTai) ; des choses odorantes il ne peut rien sentir sans être désagréablement affecté, ou sans plaisir : c'est là, dit Aristote, w un organe des sens qui est sans finesse » . « Telle est l'espèce humaine pour ce qui concerne les odeurs (3). » II paraît bien en être de même du goût, et que les espèces de saveurs se comportent semblablement à celles des odeurs. Toutefois l'homme a le goût plus fin que l'odorat, parce que « le goût est une espèce de toucher », et que, s'il est pour les autres sens de l)eaucoup inférieur aux autres animaux, il possède le sens du tact le plus délicat (/j).
Certains caractères particuliers, différant avec les individus, tels que la couleur des yeux, des poils ou des plumes, la hauteur de la voix, etc., ne sauraient avoir une même cause. Quand ces différences ne sont pas communes à tous les animaux d'une certaine nature et ne sont pas propres ou particulières à chaque espèce, c'est qu'alors ce n'est pas en vue d'une fin qu'elles existent ou qu'elles se produiserfl (to'jtojv oùOsv evexot tou toioutov out^ £<mv ouxe yivcTat).
L'œil existe pour une fin, mais qu'il soit bleu, ce n'est pas en vue d'une fin quelconque, à moins que cette affection ne soit propre h toute une espèce (•^tXyjv àv l'ôiov yj tou ycvou; toîîto rh'xélboç). Quelques-unes de ces variétés ne se rapportent pas à la définition de la substance
(i) Ibid., IV. IV.
(2) Arist., De anim. gêner. ^ V, ir. EùXo'ywç 8' à7;eîf>YfliaT«i tj çugiçxai "zkiu^X Tf|V çoSxt)v.
(3) De an.f II, ix, i, a. a»; oujc ovto; àxpiCoiï; tou aïoÔr^TEpiou... Oûtw ôi xal Ta; 69u,à( to tûv àvOpoSiccov Y^voç.
(4) H. A.f I, XV. axpi6£aT^pav eyopigv ttjv Y^'^^'-v oià to eîvai auTTjv àçTjv Tivat. Cf. De sensu, c. iv.
3i6 LE SYSTÈME NEBVEUX CESTRAL
(irpo; Tov Xoyov tov t/jç ouaiaç), mais, en tant qu elles se produisent de nécessité, leurs causes doivent être rapportées à la matière et au principe moteur (àXX' a>ç kl àvàyxrjç ytvojjLévwv eî; t/jVuXtiv xai TY,v xtvrjcavav ipxV «v^txTeov xàç aiTia;). « Ainsi qu*il a été dit au début de ces études, dans tous les ou\Tages réguliers et bien définis de la nature, ce n'est pas parce qu'un être a acquis telle qualité que cette qualité est la sienne, mais c*est bien plutôt parce qu'il est primitivement de telle espèce qu'il acquiert ensuite telles qualités. » Car la production et le développement de l'être est la suite de son essence et existe pour cette essence : le contraire n'est pas vrai. « Les anciens naturalistes ont pensé tout le contraire (oé S' àçty^xioi ©uortoXovoi TouvavTiov wYjÔTjffav) ; c'est qu'ils n'avaient pas vu que les causes sont multiples (tcXciouç oû^jaç rà; aiTiaç), et qu'ils n'avaient considéré que celle de la matière et celle du mouvement (jûli fxovov T/jV ttî; uXyi; xal ttjV Tf,ç xtvr,ae(o;, xal txûtxç àStopi'orwç), et encore confusément, sans prendre garde à la cause de la défmition et à celle de la fin (rr^ç Si toj AcJyou xal ty^ç tou teXouç àve-^TiGX^TTToiç eTyov). Chaque chose a sa fin propre ; c'est par cette cause et par les autres que se développe tout ce qui est contenu dans la définition de chaque ètre(i)... »
« La bouche des poissons offre aussi des différences. Les uns ont la bouche en avant et fort proéminente ; les autres l'ont en dessous, comme les dauphins et les sélaciens, qui se retournent sur le dos pour saisir leur proie. La nature |)arait avoir fait cela non seulement pour la conservation des autres animaux (<ywTr,piaç evexev.. . tc5v aXXoav Çoiojv) — car, grâce à la lenteur de ce mouvement nécessaire pour se retourner, les autres poissons ont le temps de se sauver de ceux-ci, qui sont tous carnivores — mais aussi pour qu'ils ne suivissent pas leur avidité gloutonne ; car s'ils pouvaient saisir leur proie plus facilement, ils périraient bien vite à force de se gorger de nourriture. Il faut ajouter que la forme de leur gueule circulaire et étroite les empêche de l'ouvrir beaucoup (2). »
La nature aurait donc eu en vue d'empêcher certains êtres, du fait de leur structure, de détruire d'autres espèces trop rapidement. Mais ce passage est tout à fait isolé (Eucken).
Ce n'est pourtant pas à dire qu'ARiSTOTE n'ait point varié dans Tinlerprétation des faits d^adaptation des fonctions aux organes. Il est juste et équitable de faire remarquer qu'AnisTOTE a quelquefois parlé non seulement le langage d'ÀNAXiMANORE, mais formulé des principes d'anatomie philosophique d'une justesse et d'une vérité aussi profondes. Il dit, par exemple, tout à fait dans le même sens qu'ÂNAXAGORE, que si, « pour les autres sens, l'homme est de beaucoup inférieur aux animaux, il est, pour le toucher, fort au-dessus dQS autres animaux: c'est pourquoi, ajoute expressément Aristote, Fhomme est le plus intelligent des animaux » (3). Ailleurs, après avoir concédé que, de presque tous les animaux, l'homme est celui dont l'acuité des sens est relativement la plus inférieure pour la perception des objets éloignés, tandis que, pour l'appréciation des diffé-
(i) De amm. gêner,, V, 1, 778.
(a) De part, an., IV, xiv.
(3) De an., II, ix, a. Iv jasv fàp laî; àXXai; Xeîruciat ttoXXo) tûv ^o'itov... 810 xal ^povtixwtaTOv etti Tôv ^(jjwv. Cf. De sensu, IV. //. A., I, xv.
LI\D[VIDV ET L'ESPÈCE a, 7
rences (les sensations, pour leur discrimination, il possède les sensations les plus flnes et les plus délicates, il rapporte la cause de cette organisation non seulement à ce que le sensorium de l'homme est le plus pur et le moins terreux (Yewîs;), mais à ce que celui-ci a « la peau relativement la plus fine des animaux », çyast XerrôîepixsTaTsv twv Çwwv MptùTziç âg-civ (i). Enfin, il a reconnu aussi hautement que les modernes que, pour chaque fonction, il existe un organe, et que la fonction et l'organe sont donnés « à la fois », cela étant mieux ainsi (2). -
Les idées qu'ARiSTOTK enseigne relativement à Tinvariabilité des espèces, et qui lui font affirmer qu'aucune espèce ne saurait périr et qu'aucune espèce nouvelle ne saurait apparaître, reposent bien moins sur des considérations tirées des sciences de la nature que sur la doctrine de la permanence de IdL forme en face de l'indétermination et du changement de la matière. Ainsi, la forme peut seule être objet de science, non la matière, encore qu'ÀRisTOTK ne reconnaisse à la forme aucune existence séparée et distincte de la matière, en dehors des choses, car les individus sont seuls réels. Toutefois, les espèces persistent, invariables, dans le temps, comme formes générales des choses ; l'individu périt, et la nature n'a aucun intérêt à le conserver; il périt tout entier en tant qu'individu, la croyance à l'immortalité personnelle ou individuelle n'ayant aucune place dans la conception philosophique du monde d'ARiSTOTE(3).
« Tout de même que les actes des animaux dépendent beaucoup des impressions qu'ils reçoivent, de même aussi leur naturel change suivant leurs actes ; souvent même ce sont des parties de leur corps qui éprouvent un changement (luoXXoxi^ Sa xal twv (xcpfwv Ivu). C'est ce qu'on peut observer sur les oiseaux. (4) » Aristote rapporte les vers dans lesquels Eschyle avait décrit les changement d'aspect et de couleur de la huppe (ô ïr,o^] :
11 a varié les couleurs de la huppe qui a été le témoin de ses propres forfaits, et il nous a montré cet oiseau intrépide, habitant les rochers, revêtu de son armure complète, qui, dès que le printemps parait, secoue les ailes de l'oiseau blanc au vol tournant ; car elle nous fait voir deux formes, celle de son enfance et la sienne, toutes deux d'une mônie origine. Au commencement de l'automne, quand l'épi commence à jaunir, un plumage moucheté la revêtira de nouveau. Et toujours par haine de ces lieux elle émigrera vers d'autres, dans les chênaies solitaires ou sur les rochers déserts (5).
(i) Aristote, De an, gêner., V, 11.
(a) Ibid., IV, I. "Afxa V fj çuat; Tr[v te :;uva{xtv «roBîôwatv Ixaaru) x«\ to Sp^avov* pAtiov yip 0'37(i>$.
(3) Cf. EucKEN, Die Méthode der arislotelischen Forschung, 187a, 19. Ueber die Méthode und die Grundlagen der aristotel Elhik, 89.
(4) H. A., IX. xLix.
(5) Abschyli Fragmenta, 34 1. Aesch. et Sopii., Tragoediae et Fragm. Paris, i864, a57.
3i8 LE SYSTÈME SERVEUX CENTRAL
L'optimisme (I'Aristote n'a rien de superficiel, et, quoiqu'il pense qu'il vaut mieux être que ne pas être, vivre que ne pas vivre (i), et qu'il répète volontiers que la vie est au nombre des choses bonnes et agréables en soi (to îà Çfjv twv xoO* outo avaOwv xal TQÎicbv) (2), — vivre consistant principalement pour Thomme à sentir et à penser, — l'idée de la perversité et de la scélératesse humaine lui est familière : « Insatiable est l'avidité des hommes ; d'abord ils se contentent de deux oboles ; une fois acquises, leurs besoins s'accroissent sans cesse, jusqu'à ce que leurs désirs ne connaissent plus de bornes. La nature de la cupidité est en effet de n'avoir pointde limites, et la plupart des hommes ne vivent que pour l'assouvir (3\» ce La plupart des hommes sont méchants, avides d'argent, lâches dans le danger (oî tSk\o\ ^sipouç xal ^rcouç tcD xeîotvetv xat SetXot èv tsTç xtvBJvct;) » {'4).
Il y a donc, et ce sont les plus nombreux, des méchants e4 des scélérats : le vrai moyen de préserver la société, c'est de les mettre hors d'état d'être nuisibles et de les empêcher d'opprimer les bons. La vertu est le partage du petit nombre ; le contraire existe chez la plupart des hommes. Il est bon pour l'homme d'être tenu en bride el de n'avoir point la licence de faire tout ce qu'il lui plaît, car la liberté de faire sa volonté ne saurait nous garder des vices qui sont en chacun de nous (xo iv èxirro) twv iv6p(07.(i)v çaDA5v)(5). Les vraies amitiés sont rares; ceux qui en sont capables sont en effet peu nombreux (6).
Si le caractère des vieillards est tout l'opposé de celui des jeunes gens, c'est qu'ils ont longtemps vécu, qu'ils ont été souvent trompés, qu'ils ont commis beaucoup de fautes, que la plupart des choses de la vie sont décidément mauvaises (xat -zol i:\d(ù <^xjkx vmxk twv xpaY^-aTiov) 7;. Les vieillards ont des opinions; ils disent « peut-être » ; ils ne croient plus aux choses ni aux gens. « Ils sont soupçonneux, parce qu'ils se défient ; ils se défient, parce qu'ils ont de l'expérience : "Eti lï r,%yW.zirJ. ecci S'.i Ttjv àirirrCy/, aruTst Sa 5t*£[j.z£'.puv. » Ils n'ont plus la naïveté d'aimer ou de haïr avec force. Ils ont l'âme humble et faible parce que la vie les a humiliés, ravalés et foulés (Sùto TeTaTretvwoôat 67:0 tsu gCsj). D'espoir, ils n'en ont plus : l'expérience l'a tué (xal BjGéXTciîs; où Tr;v èjjLTîe'piav). Ils vivent de souvenirs, non d'espérances. « C'est que, répète Aristote, la plupart des affaires
(1) Nous avons relevé en passant quelques textes à ce sujet (/>e gêner, anim., etc.) et les avons cités : pAitov xo eivat toC» (jltj eivai, xai lo J^fjv xoÙ (jlt; J^^v, etc.
(a) Ethica Nicom., IX, ix, 7, etc., çuati yàp âyaGôv 2^w7[. Cf. Polit., III, iv, 3.
(3) Polit., II, IV. la. à;:sipo{ yàp fj t;^; £j:iOy^{«ç Ç-i^i;, ^; Tzpôç ttjv iva;:XT[pwitv o: ;îoXXot ^Ôyjiv.
(4) Hhetor., II, v, 7.
(5) Polit., V, I, 8: III. 7; VI, 11, 4.
(6) Ethica Nie, VIII, m. 8.
(7) Bhetor., II, xiii.
ÉTHOLOGIE D'ARISTOTE 319
du monde sont mauvaises et qu'elles vont certainement presque toujours de mal en pis (ri y^P ^^-s^w twv -^iy^K^^hb)^ çaOXi ècniv àxo6a(vet y^Ov ta iroXXà èict to ^s^pcv). » Voilà ce que la vie fait de Thomme. A cette école, on finit par constater que presque jamais les hommes ne manquent de nuire et de cornmettre l'injustice, quand ils le peuvent impunément : w; yxp sxt to ttcXù àîtxoujtv
gI MpiùTZZi OTOV 8uV(i)VTat (l).
« Les jeunes gens croient tout savoir ; ils tranchent sur tout, ce qui est cause qu'ils font tout avec excès » : (oî véoi) xal etSévat -Kxnx ôiovTat xal Sttc- /uptÇcvTat* TcuTo Y^p aMov sort xal toO xovTa ayav (2).
Quand le mal paraît très éloigné, on ne le craint pas. « Tous les hommes savent qu'on meure, mais ils n'y songent pas, parce que la mort n'est pas là : Taaat yip ^ivte^ âii àxoOovojvTai, àXX ' oTt oix èvï'^?» ^^^^"^ çps^/rCÇoujtv (3).
« Ce n'est pas d'aujourd'hui, dit Grantor, mais depuis des siècles, que beaucoup, et parmi les sages, ont déploré l'humaine condition, persuadés que la vie est un châtiment (•:t[j.(«)p(av i^You[ji.ivo'.ç eTvat tov p{a/) et que, pour l'homme, le plus grand malheur c'est cTétre né (to Ysv^oOai iv^piùTzo^ GUfji^opiv TQv jjLeYioTY)/). Silène, dit Aristote, conduit prisonnier devant Midas, déclara la môme chose. Voici les paroles du philosophe (car il vaut mieux les rapporter elles-mêmes), dans YEudème^ ou De F Ame :
« C'est pourquoi, ô vous le plus puissant et le plus heureux de tous, comme nous estimons que les défunts sont des bienheureux ((wtxap(ou; xal eiSaiiJLOva; eîvat tojç TeTsXeuTiQxoTaç), nous regardons comme un sacrilège tout mensonge et tout blasphème porté contre eux, pensant qu'ils sont devenus meilleurs et désormais supérieurs à nous. Ce sont là parmi nous des croyances si antiques et si archaïques que personne absolument ne sait ni l'époque de leur origine ni qui les a le premier apportées : elles sont établies depuis un temps infini. Aussi bien vous connaissez la maxime que partout les hommes ont sans cesse à la bouche et qu'ils répètent depuis les temps les plus anciens. — Quelle est-elle ? dit-il. — Que le plus grand bien, c'est de ne pas nattre ((i^ apa jjlyj y^'^sjôat [xàv, I^y;, aptrcov xivTwv), qu'il ^6/ meilleur d'être mort que de vivre (to Sa T£8vx;ai toO Çfjv àorl xpeTrccv). Et ainsi a-t-il été déclaré à beaucoup par la divinité. On raconte, par exemple, qu'après avoir pris Silène à la chasse, Midas lui demandant ce qu'il y a de meilleur pour les hommes et ce qui de tout est le plus désirable, Silène d'abord ne voulut point répondre et se renferma dans un profond silence. Mais le roi ayant employé tous les moyens possibles pour l'amener à lui
(i) Bhetor., II, v, 8. « En gcncral. les hommes font le mal quand Us le pcuvcnl », a traduit E. Havet, Les Provinciales de Pascal, I, xiv. (a) Rhetor., II, xii. 1/4. (3) Rhetor., II, v, i.
répondre, voici ce que, forcé, dit Silène: « Germe éphémère d'une destinée si dure et d'un sort si cruel, pourquoi me forcer à dire ce qu'il vous serait meilleur d'ignorer ? La vie la plus exempte de peine est celle qui ignore ses propres maux ([^.st' i-poixq yip twv cloteiwv xaxwv aXuzoTaTs; ô pbç). Pour les hommes, le meilleur est certes de ne point naitre (av6p(07:5iç îà ^ri'^^av oix loTt Y^vécOat To xavTwv àptjrcv) et de ne point participer à la nature de ce qu'il y a de plus parfait. En effet, ce qu'il y a de plus heureux pour tous les hommes et pour toutes les femmes, c'est de ne pas nattre {ôipi(r:o^ ipx rar. xal xadai; to (xt; yvtij^xi). Après cela, et le premier des biens qui peuvent se réaliser, mais qui n'est pourtant que le second, c'est de mourir le plus tôt possible (àrsOoveTv èq •zt/\tzol) (i). »
En dépit de l'esprit général de sa doctrine, le pessimisme d'AniSTOTE ne laisse pas de percer et même d'éclater avec une rare violence dans les passages suivants de la Métaphysique et de Y Éthique, dont la sobriété et la sévérité ordinaires du style augmentent encore la force:
« Cependant, comme il était manifeste qu'il y a dans la nature bien des choses contraires à celles qui sont bonnes, et qu'on y trouve non pas seulement l'ordre et la beauté, mais aussi le désordre et la laideur, les maux étant plus répandus que les biens, et les choses viles et basses en plus grand nombre que les belles (xal icXeiw ta xaxa twv aYaOwv xal Ta çaOXa twv xaXwv), il y eut
(i) Plutarqub, ConsoL ad Apollon., c. 37. V. Ed. Zeli.er, Die Philosophie der Griechen, II Th. a»« Ablh., 3»« Aufl. Leipz., 1879, 67 sq.. sur les Dialogues d'Aristote. L'Eudème (E56rjjxo;;, quelquefois appelé Tuepl «l'uy^ç. ... EC»6t)(xo; i) n, 'J'y/T);. (Simpl., Fragm., 43.)
Aflertur etiam de Sileno fabella quaedam, qui quum a Mida captus csset, hoc ei muneris pro sua missione dédisse scribilur : docuisse regem, non nasci homini longe optimum esse, proximum autem, quam primum mori(*).
Et, après avoir rappelé les vers du fragment d'EuRiPioB (Ghresphonte). dont nous citons le texte, GicÉRoïc ajoute : Il y a quelque chose de semblable dans la Consolation de Cràntor (**), où il est dit qu'un certain ëlysius de Tcrine, au désespoir d'avoir perdu son fils, alla pour savoir la cause de sa mort dans un psjchomantéon ; voici les trois vers qui lui furent donnés par écrit :
Ignaris homines in vita mentibus errant : Euthynous potitur, fatorum munere, laeto. Sic fuit utilius finiri ipsique tibique (***).
(•) M. T. GicBR. Tuaeulanar. Qiiaestion. 1. I. 48, S iifi.
(**) Legimus oiuDcs Caamtoais, Yctoris Academicl, De luciu. Est aoira noo magnus, verura aureolus, et... ad verbum odiscendus libellus. Acadd., U, Vi. nspl :rivÔouj. Dioo. Lakrt., IV. 27. Cf. Tuaeul. Çuaest, l. IH. 5, 39.
Des passages do la Consolation à Apollonius de Plitarque, attribués par la critique & l'ouvrage de Caastob (tttpi TrévOou;) sont, en réalité, comme le démontre la façon de parler antithétique, d'origine héracliléenno.
(•*•) Les vers grecs de Toraclo se lisent dans Plutarque, Contol. ad ApoUonium. Scripta mor, Paris. 1868, I. i3o.
*'Hpou vïÎTTtf, 'H/Û7Cf, ^pi'JOLi àv^owv;
Eù9ûvoo{ xf rrai ixoipioi'j^ OavaTO).
O'jx -^v ykp l^'Mtt'j zaiôv [aùrû] ovSi yoviOyt.
LE MAL, LA LAIDEVH ET LA DOULEVn DANS LE MONDE 221
un philosophe qui, pour expliquer ces contrastes, introduisit l'Amour et la Discorde ; Tun et l'autre devaient être la cause de ces phénomènes contraires (i). »
c( La plupart des hommes apparaissent comme de véritables esclaves choisissant par goût une vie de bestiaux (oî ^h o5v roXXoi xavreXûç àvSpoico- ScSSeï^ çatvcrcot PoffXYjixaTwv 3(ov xpcatpojjjievot) ; et ce qui leur donne quelque raison, c'est que le plus grand nombre de ceux qui sont au pouvoir n'en profitent d'ordinaire que pour se livrer à des excès dignes de Sardana-