FOLIE ÉPILEPTIQVE ET GÉNIE
ministration des affaires publiques. » Cette disposition amène de grandes différences dans la conduite des gens en face du danger ; ils peuvent être tout différents d'eux-mêmes. « Le tempérament mélancolique, dit expressément Aristote, de même qu'il change les gens tout autant que le feraient des maladies, est lui-même tout aussi peu stable (i). » Quand la crase mélancolique devient froide, explique le Stagirite, l'homme devient lâche ; il tremble de peur comme on tremble de froid. Est-elle plutôt chaude, la peur est modérée ; l'homme reste impassible. Il en va de même de ces abattements, de ces tristesses, de ces vagues inquiétudes, qu'on ressent journellement sans qu'on en puisse dire la cause. Nous ne savons pas plus pourquoi nous sommes de bonne humeur dans d'autres conjonctures. Ces affections existent plus ou moins chez tout le monde d'ailleurs, en quelque proportion (xaai yàp ixé(xtxT«( v, t^ç ouvaiJLeo);). Toutefois ceux qui de leur nature ne participent que légèrement de cette crase sont de complexion moyenne ; ceux qui en participent plus complètemnt cessent par cela seul de ressembler à la foule des autres hommes; si cette crase est chez eux par trop concentrée, ils sont extrêmement mélancoliques; si elle est tempérée, ils sont supérieurs, ou au-dessus du commun.
Ainsi ce n'est que chez ceux qui sont « à fond » (ei; piôo;)' pénétrés de cette humeur qu'on observe ce caractère particulier. S'ils ne se préoccupent pas de cette disposition, ils sont exposés aux maladies de la bile noire (xi [xeXari^oXtxi voffi^^ixaia) dans telle ou telle partie de leur corps ; les uns donnent des signes à'épilepsie (eTciXiQTrrtxa), les autres d'apoplexie (i-oxXYjxTixa), d'autres ont de violentes syncopes (à6u|jL{at lo^upaO» ou des peurs ifoioi), ou au contraire des audaces inouïes. La cause (afrtov) de ces manières d'être c'est la crase, selon qu'elle est plus froide ou plus chaude. Plus froide qu'il ne convient, elle crée des malaises et des affaissements de tout l'être que rien n'explique. Alors, les jeunes gens surtout, mais quelquefois aussi les personnes plus âgées, se pendent. Beaucoup de mélancoliques se détruisent eux-mêmes après avoir bu. Ceux que cette extinction de la chaleur jette dans une langueur extrême, se tuent subitement pour la plupart (â;a(9VT)ç o'. 7:X6T(7Tot StaxpwvTat èauTou;), et tout le monde est surpris de ces morts dont aucun signe précurseur n'avait paru. Voilà donc les états de dépression de toutes sortes que cause, quand elle est trop froide, la crâse qui résulte de la bile noire ; plus chaude, elle détermine des états contraires. Les enfants sont plus gais, les vieillards plus tristes ; c'est que les uns sont chauds, les autres froids : la vieillesse est une réfrigération (-cb
(i) f, 8s jjLÊXaY/oXtxT) xpaiiç, warrâo xaî Iv tai; vci^oi; àvcotxâXou; ::oi£Î, oGtoi xa\ «ut^ âv(iS;jLaXô;
aa4 LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
En somme, les mélancoliques sont déséquilibrés parce que les effets de la bile noire sont irréguliers et instables, car cette bile peut être ou très froide ou très chaude. C'est ainsi qu'elle agit sur le moral, puisqu'en nous rien n'est plus capable d'agir à cet égard que le chaud et le froid. Comme il se peut toutefois que la bile, tout instable qu'elle soit, se trouve mélangée dans de justes proportions; comme elle peut encore, selon les conditions, être tantôt plus chaude tantôt plus froide, il suit que tous les mélancoliques sont supérieurs aux autres hommes, non par V effet d'une maladie y mais en vertu de leur nature (i).
Cette grande page d'ARiSTOTE ne pouvait être bien comprise que de nos jours. Morkl, Lélut, Moreau (de Tours), Càlmeil, Lassègue, Lom- BROso, etc., devaient avoir scruté la nature névropathique d'un si grand nombre d'états mentaux qui font l'artiste, l'écrivain, le penseur, le saint, l'homme politique supérieur. Tous les traits qui servent à décrire les symptômes de la grande névrose dans les livres des neurologistes et des aliénistes contemporains sont dans ce texte d'ARiSTOTE, depuis les accès épileptiques ou épileptoïdes et hystériques, les obsessions et les phobies, jusqu'aux impulsions irrésistibles, jusqu'aux suicides. Et tous ces névropathes dégénérés l'emportent sur les autres hommes qui, n'étant ni épileptiques, ni hystériques, ni anormaux, ne sauraient être ni Empédocle, ni Platon, ni Socrate, bref, ni poètes, ni artistes, ni philosophes. Naturellement Aristote ne parle ni de névrose, ni de névropathie : il ignorait les nerfs et le système nerveux. Jamais il n'a su que faire, au fond, du cerveau, ni de la moelle épinière, ainsi que Galien en a souvent fait la remarque. Lorsque, dans ce Problème, il parle du lieu où réside l'intelligence, du « centre » des fonctions intellectuelles et morales, il entend parler, à son ordinaire, du cœur. Il explique donc par les théories humorales du temps, par la doctrine des tempéraments, par les crases, parle froid et le chaud qui affecte la bile noire, tous les symptômes considérés aujourd'hui comme des effets de certaines altérations, congénitales ou acquises, du système nerveux central. Ces états de faiblesse irritable, d'abattement, de nonchaloir, de tristesse sans cause, de vagues inquiétudes et d'angoisse, que décrit Aristote chez les mélancoliques, états si
(i) ... 8ià jifiv tÔ àvwjxaXov eîvai ttjv 8uva(iiv Tf^ç [xsXatvT]^ yoXfj; àvotjjiaXoi sî^iv oî luXorf/oXvnoi' xoCi Y«p <J'U/pà aç(Jôsa YÎvetai xai O£0|ir[* 8i« 8à lo rftoKoiOi cTvai (rjOorcotov vàp xo Oepjxôv xai <|/uyj3Ôv {xiAiTca Tcov Iv î)(xlv eativ)... 'Ensi 8*£aTi xai sSxpaTOv elvai xrjv av(0|x«Xiav xa\ xaXt5; rw; eysiv, xa» S;:o'j tiX OEpfxoT^pav elvai ttjv BtàOf^iv xai TzéXiv <j*u/p«v, ^ TOuvavTiov 8ià t6 6;:6p6oX^v 6//iv, KtoixxoX [xiv £Îat TîûivTEç ot (AeXoY/oXixoi, où 8ià vdaov, àXXà 8ià ©liatv.
Cf. Lucien. Vitar. auctio. « Le mal de cet homme se rapproche beaucoup de V humeur noire : TOUTt TÔ xflixdv o« Tidppcu [j-iXaf/ oXiaç eotiv.
DÉCEMBRES ÉPILEPTOIDES ET VÉSANIQVES aaB
curieusejiient observés, sont ce qu'au dernier siècle les médecins et les gens du monde appelaient les « vapeurs » des mélancoliques (i). En psychologie morbide, comme en psychologie normale, les causes des phénomènes diffèrent chez Aristote et chez les modernes: la symptomatologie est la môme. Nulle part, à aucune époque, celle-ci n'a été plus exacte et souvent aussi complète que dans Aristote.
Toute la vérité de ces observations pénétrantes, souvent d'une si grande profondeur, ne nous est devenue familière que depuis qu'on possède une psychologie des dégénérés supérieurs, des « anormaux », comme s'exprime déjà le Stagirite, des déséquilibrés, des névropathes dégénérés, souvent éminents à divers titres dans la science ou dans les arts, et toujours « supérieurs aux autres hommes ». Tout le monde commence à convenir que tout ce qui a été fait de grand sur la terre, et, à parler simplement, peut-être tout, est l'œuvre de ces dégénérés épileptoïdes ou vésaniques. C'est ce qu'en son temps je croyais avoir établi pour JÉSUS de Nazareth (2), comme l'avait fait Lélut pour Socrate et pour Pascal, comme il serait loisible de le démontrer, sinon pour César, Mohammed, Napoléon, avec une sûreté suffisante, du moins pour les plus grands saints et les plus grands génies de l'art et de la science, qui ont
(i) Journal de la santé du roi Louis XIV, écrit par Vali.ot, d'AquiM et Façon, tous trois ses premiers médecins ; avec introduclion, etc., par J.-A. Le Roi. Paris, 1862.
Le passage suivant est extrait du Journal de d'Aquin :
« Le roi était sujet aux vapeurs depuis sept à huit années, mais beaucoup moins qu'il ne lavait été auparavant, vapeurs élevées de la rate et de Vhumeur mélancolique, dont elles portent les livrées par le chagrin qu'elles impriment et la solitude qu'elles font désirer. Elles se glissent par les artères au costir et au /iONmo/2, où elles excitent des palpitations, des inquiétudes, des nonchalances et dos étoufiements considérables ; de là s élevant jusqu'au cerveau (*), elles y causent, en agitant les esprits dans les nerfs optiques, des vertiges et des tournoiements de tête, et, frappant ailleurs le principe des nerfs, affaiblissent les jambes, de manière qu'il est nécessaire de secours pour se soutenir et pour marcher, accident très fâcheux à tout le monde, mais particulièrement au roi, qui a grand besoin de sa tète pour s'appliquer à toutes ses aflfaires. Son tempérament, penchant assez à la mélancolie, sa vie sédentaire pour la plupart du temps et passée dans les conseils, sa voracité naturelle qui le fait beaucoup manger, ont fourni l'occasion à cette maladie, par les obstructions fortes et invétérées que les crudités ont excitées dans les veines qui, retenant Vhumeur mélancolique, l'empêchent de s'écouler par les voies naturelles, et lui donnent occasion, par leur séjour, de s^échauffer cl de fermenter, et d'exciter toute cette tempête ; et il n'y a pas de quoi s'étonner que la saignée réveille si fortement ce désordre, puisqu'il est certain que, par le mouvement qu'elle fait dans toute la masse du sang et dans toutes les veines, elle agite cette humeur dans son foyer sans l'évacuer et en réveille le bouillonnement et Vévaporation. »
(2) Jules Soury, Jésus et les Evangiles, Paris, 3« édiU, 1898. Cf. Morhid Psychology. Studies on Jésus and the Gospels by Julss Soury. London, freethought publishing Company, 1881.
(*) Aillears (p. ii8), il est dit : « Que les vapeurs émues se sublimaient au cerveau. »
J. Soury. — • Le système nerveux central. 15
aaC LE SYSTÈME XEnVEVX CESTRAL
révélé la beauté, le bien et toute vérité à la triste et basse engeance des humains (i).
Les Hellènes n'étaient pas une nation de libres et gais penseurs; il n'en est point, il n'en a jamais existé de telle, même en Grèce. Ce qui prouve que les besoins religieux du peuple grec n'étaient plus satisfaits par une sorte de religion d'Etal, de culte officiel, ce sont les mystères, les associations et les confréries pieuses de l'époque classique. Ces mystères n'étaient pas un retour à d'antiques révélations religieuses : c'étaient au contraire de nouveaux cultes institués par des hommes qui ressemblaient à tous les fondateurs d'ordres ou de dévotions nouvelles, par des prophètes, qui opposaient aux croyances naturelles une religion révélée, et qui apportaient aux âmes pieuses, dans la pompe des cérémonies nocturnes, et dans le mystère des symboles, cet aliment du cœur et de l'imagination dont les foules ont encore plus besoin que de pain. Vidée mhe de ces cultes est une conception pesshniste de Vexistence,
Depuis Théognis, on entend souvent chez les poètes, comme un refrain funèbre, ces paroles désolées :
« Ne pas naître, voilà pour les mortels le meilleur de tout — n'avoir pas vu les rayons du soleil éclatant; — une fois né, franchir le plus tôt possible les portes d'Hadès — et rester étendu sous un amas de terre » (2).
C'est ce que répète un poète de V Anthologie, et tant d'autres :
Ainsi donc il fallait, de deux choses Tune, ou ne point naître, ou mourir aussitôt après la naissance (3).
(i) L'excès de chaleur ou do froid cause, suivant Démochite. les troubles de rinlelligence. a C'est ce que les anciens, remarquait ce philosophe, avaient trt*s bien compris en donnant a ces troubles le nom d'aliénation d'esprit. » Ainsi pour Démocrite aussi, l'intégrité de l'intelligence dépendait d'une certaine cràsc du corps (-fj xpiiîi loCÎ afo|iaTo; r.ouX xo Sîsovsrv). ce qui était d accord avec sa doctrine, suivant laquelle le corps est l'âme. (Tiilopiirast., lib. Ihpt otîaOrJasfo; xai a'.aGr,Tûv, 58.)
(2) Théognis de Mégare. Eleg., 4a5.
IlavTtov (JL£V (ir) ©uvai è::iyOov''oiatv àçiaiov
çuvra 5*07:o>; cjxiata 7:ûXaç *Atoao ;:ep^a«i xai xeîaOai ;coXÀTiv y^v ertcaaajjLevov.
(3) Anthol. graeca cuT. Fr. Jacobs, II, 122. ix, 359. Posidippe.
"^Hr^v «pa TOÎvÔE ouoîv âvôç aipsai;, r^ lô yiyhOon {jLTjOizoï*, f] tô Oavcîv «urixa Tixtojjievov.
Cf. Euripide. Chresphonte.
'Ey&fjv yôcp f]|xa; aûXXoyov ttoioujjl^vou; TÔv çuvra OpTjvstv, etçoa' è'p/s-rai x«xà, tÔv 5 * «u Oavdvia xal Tzô'itai^ z£TCa'j;x£vov y^a{povT«ç £uo7){xoOvTaç lx7C£(x;:£ty 8o(xa)v.