LA MORT, HEFVGE DE LA VIE
Il y avait plus d'âpre amertume dans ces vers homériques, qu'il fait toujours bon répéter, comme les paroles consacrées d'une litanie :
« De tous les êtres qui respirent et rampent sur la terre — la terre ne nourrit rien de plus misérable que l'homme » (i).
Point de mélancolie plus pénétrante, plus moderne, que celle de ces vers de Mimnerme :
« Comme les feuilles que pousse la saison fleurie du printemps, lorsque va croissant l'éclat du soleil, nous jouissons quelque temps des fleurs de la jeunesse, ignorants du bien ou du mal qui viendra des dieux. Mais deux noires Parques (Kv^peç... fjLeXatvai) sont là: Tune apporte la vieillesse pénible, Tautre la mort. Le fruit des jeunes années dure aussi pou que le soleil répandant ses rayons sur la terre. Quand tu as dépassé le terme de la jeunesse, des lors i! te vaut mieux mourir que vivre (aùrixa Teôvàfxevat pAxtov •?< pioro;), car bien des maux vont naître en ton cœur : pour Tun, c'est sa maison qui s'écroule et la pauvreté qui lui apporte ses dures charges ; un autre perd ses enfants, et le regret qu'il en a le fait descendre sous terre aux demeures d'Hadès (tovre «xaXKjra étxeiccov). Cet autre est pris d'un mal qui lui ôte la raison. Enfin, il n'est pas |d'homme à qui Zeus n'envoie mille maux (3) ».
Des pensées d'une mélancolie si profonde montrent ce qu'il y a d'incomplet et de faux chez les historiens qui ne voient en Grèce qu'un peuple de demi-dieux éternellement en fête. L'homme a souffert, pleuré sur l'Acropole d'Athènes comme sur les collines de la Ville éternelle : la vue même du Parthénon ne l'a point consolé delà douleur de vivre.
Qui ne connaît l'histoire des deux frères Argiens, Cléobis et Biton. En Tabsence des bœufs, qui n'étaient pas revenus des champs à l'heure, ils se placèrent sous le joug et traînèrent le chariot qui transporta leur mère au temple d'Héra, pendant quarante-cinq stades. Après cette action, dont tout le peuple fut témoin, ils terminèrent leur vie de la manière la plus heureuse et, ajoute Héuodotk, le dieu fit connaître par cet événement qu'i7 est plus
On devrait se réunir pour pleurer Icnfant qui vient de nallre, en route pour tant do maux, maïs accompagner de sa maison le défunt qui a cessé de souffrir avec des sentiments de joie et de bonnes paroles.
Les vers du fragment de la tragédie d'EuRiPios (^Chresphonte) sont traduits dans les Tusculanes. M. T. Cic, Tuscul. Quaest., 1. I, 48 (V. Leclerc:).
Cf. AusoNE, Edyllia. XIII, 49-5o :
Optima G^raiorum sentenlia : quippe homini aiunt Non nasci esse bonum, nalum aut cito morte potiri.
(i) Odyss., XVIII, i3o.
ouBev axt8v(ÎT6(>ov yaia ipeçei avOp(iS;coto, navTwv, oaaa ts y«Î*v ^^^^ nvei'ei t6 xai spjrsi.
(2) MiMNERMUs, Navvw, 2. Aftthol. lyr. Post Th. Bergkium, 4® éd. E. Hiller. Loipz., 1890, p. 3ï.
aa8 LE SYSTÈME NEBVEVX CESTBAL
avantageux k V homme de mourir que de vivre : ôté^eçé xe ev toutowi b ôeo; a>ç ijxtivov etr, àvôpwTcw Teôvavai o-àXXov fjÇwetv. Voici comment le drame s'était déroulé. Les deux frères arrivés ainsi, après celte longue course, devant le temple d'Héra, sont entourés par le peuple qui exalte leur force et loue la mère de posséder des fils semblables. Celle-ci, toute joyeuse et de l'action de ses enfants et des louanges qu'on lui donne, debout au pied de Tidole, quelque pieux de bois souvent à peine équarri, quelquefois sculpté, lui demande d'accorder à ses deux fils la meilleure chose (àptdrov) ou ce qui peut arriver de plus heureux k rhomme.
Après cette prière, le sacrifice a lieu, puis le festin (eùcoxT^ôriaav) ; les deux jeunes gens s'endorment dans le temple même. Or, ils ne se relevèrent plus (pi vetiviat oùxiti àv€Tcr,<rav); leur vie se termina ainsi (iTJC év tÉXcV toutw ea/ovxo). Les Argiens firent faire leurs statues; ils les consacrèrent à Delphes comme celles d'hommes qui avaient été excellents (i).
Lorsque Xerxès, à Abydos, contemplant ses armées de terre et de mer, vit tout THellespont couvert de ses vaisseaux, tous les rivages et toutes les plaines du territoire couverts d'hommes, il s'applaudit de son bonheur, puis, il se prit à pleurer, S'apercevant qu'il pleurait, Artabanos, son oncle paternel, lui dit : « Tu te disais heureux et tu pleures. » Xerxès répondit : a C'est que je me suis senti pris d'attendrissement en songeant combien toute vie humaine est courte (a»; Pfxx/ù; eVïj 6 -kxç àvOpiomvoç pio;) ; de tous ces hommes-ci, aucun ne survivra dan» cent ans. » Artabanos lui ré|)ondit : « Nous souffrons dans la vie d'autres choses plus tristes que cela. En une existence si courte, personne, ni de ces hommes-là, ni d'autres, n'est assez heureux pour qu'il ne lui arrive point, non pas une fois, mais souvent, de vouloir mourir plutôt que vivre (ttoXXxxiç xal ouxi âizxl TeOvxvïi po^XtfjOxi fxâXXov ^ Çwetv). Les coups du sort qui nous assaillent, les maladies qui nous agitent, font que cette vie, pourtant courte, nous parait longue. Ainsi la mort — la vie étant mauvaise — est pour l'homme le refuge le plus désirable; ei la divinité, après nous avoir fait goûter la douceur de vivre, laisse assez paraître qu'elle en est jalouse (2) ».
Les dieux d'Egypte ou de Grèce n'étaient pas seulement jaloux et envieux comme l'antique Jahweh du jardin d'Eden. Ils étaient tout aussi injustes et cruels. Mais il n'y avait pas que les compatriotes d'Ulysse qui sussent lutter de ruse avec les dieux eux-mêmes. Quand le pharaon Mykkrinos (Mknkera) connut l'oracle qui lui annonçait qu'il n'avait plus que six ans à vivre et qu'il mourrait la septième année, on sait combien il en fut cruellement aflligé, et quels reproches il envoya au uiavTy/iov : son père et son oncle, qui avaient fermé les temples et perdu le souvenir dos dieux, voire opprimé les hommes, avaient vécu longtemps ; lui, si pieux, devait sitôt mourir! La seconde réponse de l'oracle ayant été plus injuste encore, Mykérinos fit fabriquer une multitude de lampes, raconte Hérodote (3) ; dès que la nuit était venue, il les faisait allumer et passait le temps a boire et à se divertir, sans discontinuer ni jour ni nuit ; il errait sur les lacs, dans les bois et dans tous les lieux de plaisir. « Or, il faisait ainsi pour convaincre l'oracle de mensonge (Tautx Si ejATixaviro OiXuiv TO [xavTï^Vov ^euSoocvov aTtoS^xt), afin qu'au lieu de six ans il en eût douze en réalité, faisant des nuits des jours (ïva 0' ^jmZsxol Irea àvr' eÇ It&iv YevTjTai, a* vuxreç ^'/ipoit TTOieuîxevai).
(i) Hérod., I, 3i.
(2) Hérod.. VII, 45-6. ouito ô {jlIv OotvaTo; {jLO/Orjpf;; loiiarj; t^ç ^orjç xaTaçoyi) aîpcTtatfltTT) x& «v- Opconco f^YOve* ô 8s Osô; '^'K\j7l\jv ycuaaç tov al&va çOov£pô; ev auTw cupî'axeTai ecuv. — ... Id., I, 82. tô ÔeTov nav lôv ç6ovgp({v te xa\ lapay 6>06Ç'
(3) Hérod., Il, i33. Xuyva ;:o'.Tiaa{jL6vov TZoXXi.
ASCÉTISME aag
Commentant la grande parole cI'Héraclite : Onne saurait descendre deux fois dans le même fleuve, Plutarque remarque qu'en effet on ne peut appréhender deux fois, dans le même état, une substance matérielle; celle-ci change trop rapidement; ce quivient de paraître a déjà disparu ; la cohésion et la dissolution des parties se succèdent comme les flots aux flots. La même chose, en même temps, est et n'est plus. Un germe, se modifiant sans cesse, devient embryon, fœtus, nouveau-né, enfant, adolescent, homme, vieillard, etc. Toujours ce qui suit détruit ce qui a précédé. Nous ne redoutons pourtant qu'une seule mort, alors que nous sommes déjà morts, que nous mourons tant de fois. Ce qu'a dit Heraclite du feu est bien plus vrai encore de l'homme : La mort du feu est la naissance de l'air, la mort de f air la naissance de l'eau. L'homme mur a disparu quand naît le vieillard; l'adolescent n'était plus quand l'adulte apparut; l'enfant avait fait place à l'adolescent, le nourrisson à l'enfant. « L'homme d'hier est mort aujourd'hui, celui d'aujourd'hui sera mort demain. ''OTe yOïq ei; tcv c7Y^,[xepov -éOvY;y.£v, b cà <jTQ(X£pov hlç TGV auftov aTcoOvTQJxei. Personne ne subsiste, personne n'est un. Nous naissons nombreux (YtY^/ojxeOa tcsXXoQ, la matière s'agitant en tourbillons et s'écoulant autour d'une image et d'un simulacre. Comment, si nous restions les mêmes, nous complairionsnjous aujourd'hui en telles choses, alors que d'autres nous avaient plu autrefois? Comment des objets contraires provoquent-ils tour à tour notre attachement, notre haine, notre admiration, notre blâme? Comment parlons-nous et sommes-nous autrement affectés, ne conservant d'ailleurs ni le même aspect, ni la même forme, ni la môme intelligence? De pareilles variations ne sauraient se produire sans changement, et qui change n'est pas le même. S'il n'est pas le même, il n'existe point... C'est le mensonge de nos sens qui, dans notre ignorance de ce qui est, nous fait croire à la réalité de l'apparence. VeuSeiatS' if; aiaOr^jiç, i'pzix lou cvtoç, elva». to ça(vc[jL£vov (i). »
« Maintenant, considérons pareillement les hommes, dit un personnage (a) du poète comique Epigharme ; Tun croît et Tautrc dépéril ; tous sont soumis à un changement perpétuel. Or, ce qui, par sa nature, change et ne reste jamais dans le même état, diffère à tout moment de ce qu'il était auparavant. El toi et moi, nous étions autres hier que ce que nous sommes aujourd'hui :
xal tÙ Stj xYjyw yfilz aXXoi xxt vùv àXXot TeXéOojxeç
il en est ainsi des autres hommes ; jamais nous ne restons les mêmes (3). » Et Sextls Empiricus (Adv, mathem.j I, § 378) :
(1) Plutakque, De Ei Delphico, XVIII. Scripta mor. Paris., 1868, I. A79. (3) Un personnage, disciple cI'Héraclite, évidemment. (3) Frag. phil, graec. (Mullach), I, i^ia, v. 193.
a3o LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
m Epicharme nous a enseigné, avant Epicure, que la mort n'est rien (tov tk ôavarov, on oùSév e<m), quand il a dit : Mourir ou être mort n'a rien qui m'inquiète. » 'ATi^Oxveîv i; xeÔvàvxt oj fxoi Staçpepst.
Dans un fragment de Sophocle, le sommeil est appelé le médecin de la douleur, utcvo; tarpoç vodou (fragm. 3oo); dans un autre, la mort est encore présentée comme le suprême médecin des maladies (fragm. 1 18) :
'aXX* edO' 6 ôivaroç XoToOoçtaTp; voWv.
« 11 n'est pas un mortel qui ne souffre... Il meurt lui-même. Et l'on s'indigne de rendre à la terre ce qui est à la terre. Mais c'est une immuable nécessité qui veut que la vie soit moissonnée comme un champ de blés murs, que l'un vive et que l'autre meure. Pourquoi déplorer ce qu'il nous faut subir selon la nature ? Rien de ce qui est nécessaire ne doit nous paraître cruel (i). »
''Ecpu oiv 0'j8eiç, ckjtiç où-ïrovet, fooTwv...
Le sentiment tout au moins de quelques-uns des vers de ce fragment d'EtRiPiDE nous semble bien rendu dan» ces vers latins des Tasculanes (111, 35) :
Mortalis nerno est quem non attingat dolor Morbusquo...
morsque est finita omnibus.
Reddenda est terrae terra : tum vita omnibus Metenda, ut frugos. Sic jubet nécessitas.
Les véritables philosophes font leur principale étude de mourir et d'être morts, c'est-- à-dire de vivre comme s'ils étaient morts à eux-mêmes et au monde : à::oôvr,axe'.v ts xaiTeOvovat (2). La force incomparable du dernier de ces deux verbes grecs est aussi bien rendue qu'elle peut l'être dans ces mots latins, qui ont résumé, on le voit, toute la vraie philosophie avant de devenir la règle môme de vie de l'ascète et du moine : Tota enim philosophorum vita... commentatio mortis est. Secernere autem a corpore animum nec quidquam est quam emori discei^e (3). « Il semble môme à la plupart des hommes, dit Socrate, que celui qui ne prend aucune part à ces sortes de jouissances qui n'en sont pas pour lui ne peut, en réalité, ôlre considéré comme vivant, et qu'il est bien près d'être mort celui qui ne se soucie point des voluptés du corps. » « Purifier l'àme, c'est l'isoler le plus possible du corps (>tiOapjtç. . . Tb ywpC^etv iv, ixaXirra xtCz toD (Tcoi;.aToç tyîv 6jx^<v) », c'est l'accoutumer à se recueillir et à se replier solitaire sur elle-même. Les vrais philosophes étouffent tous les désirs
(1) EuRipjD., Fragm. Hypsipyle, 753.
(2) <ta''dwv. Platonis opéra, ex recens. Hirschigii, I, 49 sq. ; IX.. Cf. XII.
(3) Cic, Tuscul.f 1, XXX, XXXI. Cf. Phaed., XXIX. {xsXettj Oavàtou.
SCIEyCE ET IDÉALISME. MYTHE DE LA CAVERNE aSt
du corps, se contiennent, persévèrent et ne s'abandonnent point aux concupiscences de la chair ; ils ne redoutent ni la pauvreté, ni le mépris, ni rignominie (XXXll). Le philosophe désire d'être délivré de ce corps, objet de sa haine et de son mépris. « Misérable! s'écriait saint Paul, qui me délivrera de ce corps de mort? » Rom,, vu, a^. Si le philosophe méprise et hait le corps (cl yip 5'.a6i6XtjvTai pAv T^xnxyj^ tw <TW[;.aTt), s'il ne travaille qu'à mourir, ou plutôt qu'à /lire dvjà mort, la fin de la vie est proprement pour lui la délivrance (Xjîiç y.al xwpt7|j!.o; ^j/ij; olt.o awixaTs;). Mais il n'est pas nécessaire d'être un philosophe pour aspirer à la mort : « Ils sont foule ceux qui, après avoir perdu par la mort ce qu'ils aimaient, leurs femmes, leurs enfants, ont voulu descendre aux enfers, poussés par Vespoir d'y revoir ceux qu'ils regrettaient et de se retrouver ensemble. » Aussi bien, pour Socrate lui-même, aucun homme de bon sens ne saurait affirmer que ce qu'on raconte des destinées de l'àmc après la mort soit certain : « La chose, selon lui, vaut la peine qu'on hasarde d'y croire »; voilà tout. C'est un beau risque. KaXbç y^P ^ î^^'Suvo; (LXlll).
Ce n'était en effet qu'une espérance. L'incrédulité était générale chez les Hellènes touchant ces destinées de l'àme : Ta Sa Tispl -rtjç ^r/f^q 7csXay)v axtTTiov 7:3tpéy£t toTç àvOpcozc.ç (XIV, XXIII, XXIX). Presque tous croyaient qu'une fois séparée du corps, elle n'existait plus; qu'au jour de la mort de l'homme elle quittait le corps, elle s'évanouissait, se dissipait comme un souffle ou une fumée (oîjxsp :r;£U(xx f< xaTzvsç); elle n'était plus rien nulle part (oiSàv Iv, oj$3t(ji.ou). Qu'elle put encore subsister quelque part après la mort, délivrée enfin des maux de l'existence, ce ne pouvait ê^re qu'une grande et belle espérance [t.oWt^ h iX7:l; vx^ xal /.aXi^). Que l'âme vive après la mort de l'homme, qu'elle sente, qu'elle agisse et qu'elle pense, il eut fallu des preuves bien solides ou une foi bien robflste pour le croire. L'opinion générale (oî ttoXXsI avOpcoTçoi) était donc qu'à la mort de rhomme l'àme (y; '^u^tiq) se dissipait et cessait d'être (tsj eTvat... -réXo;). <c Notre corps étant un composé de chaud, de froid, de sec, à' humide, et de tels principes, dit Simmias dans le Phédon, notre ûme n'est autre chose qu'un mélange (xpaiiv) et une harmonie qui en résulte, quand ces principes se trouvent mêlés et tempérés dans de justes proportions. Si Pâme n'est qu'une manière d'harmonie qui résulte des qualités du corps, bien tendues et unies, lorsque notre corps est trop relâché ou trop tendu par les maladies et autres maux, il faut de nécessité, cela est évident, que l'àme, toute divine qu'elle soit, périsse aussitôt comme les autres harmonies qui résultent des sons et des instruments, et que les restes de chaque corps persistent encore longtemps jusqu'à ce qu'ils soient brûlés ou pourris » (XXXVI).
a32 LE SYSTÈME NERVEUX CESTBAL
« A présent, représenle-loi Télat de la nature humaine (tt,v vjjjLeTépav sufiiv) par rapport à la science et à Tignorancc (i). Imagine un antre souterrain (àv xotTayE-w otxTjdet (nryjXaitoBct) ayant dans toute sa longueur une ouverture qui donne une libre entrée à la lumière, et dans cet antre des hommes enchaînés depuis Tenfance. de sorte qu'ils ne puissent changer de place ni tourner la tête, à cause des chaînes qui leur assujettissent les jambes et le cou, mais seulement voir les objets qu'ils ont en face. Derrière eux, à une certaine distance et à une certaine hauteur, est un feu dont la lueur les éclaire, et, entre ce feu et les captifs, est un chemin escarpé. Le long de ce chemin, imagine un m or semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs pour leur dérober le jeu et les ressorts secrets des merveilles qu'ils leur montrent... Figure- toi des hommes qui passent le long de ce mur, portant''dcs objets de toute espèce, des figures d'hommes et d'animaux en bois et en pierre, de sorte que tout cela paraisse au-dessas du mur. Parmi ceux qui les portent, les uns s^entreticnnent ensemble, les autres passent sans rien dire. — Glaucon. Voilà un étrange tableau et d'étranges prisonniers. — Socrate. Ils nous ressemblent pourtant de point en point. Et d'abord, crois-tu qu'ils verront autre chose... que les ombres projetées par la flamme sur la paroi de la caverne qui leur fait face? ràç <ixtà; ràç u:ro toO m>po; g'tç to xaTavTtxpù aùrùiv tou ff7rr,Xaicu TupooirtiTTou^xç ; — Que pourraient-ils voir de plus puisque, depuis leur naissance, ils sont contraints de tenir toujours la tète immobile ? — Verront-ils autre chose que les ombres des objets qui passent derrière eux? — Non. — S'ils pouvaient converser ensemble, ne conviendraient-ils pas entre eux de donner aux ombres qu'ils voient (xi Ttapavra... ^Trep ôp<uev) le» noms des choses mêmes? — Sans contredit. — Et s'il y avait au fond de leur prison (jh ScajxwTV^f lov) un écho qui répétât les paroles des passants, ne s'imagineraient-ils pas entendre parler les ombres mêmes (ttjV 7:xptou<7xv (jxtàv) qui passent devant leurs yeux? — Oui. — Enfin ils ne croiraient pas qu'il existât autre chose de réel que ces ombres (ol toioutoi oux âv oXXo ti voixiÇotev to àX^iOiç f, ri; tàiv ^xeuxffTwv ^xix;). — Sans doute (IloAXifi àvaYXY)).
Vois maintenant ce qui devra naturellement leur arriver si on les délivre de leurs fers et qu'on les guérisse de leurs erreurs. Qu'on détache un de ces captifs ; qu'on le force sur le champ de se lever, de tourner la tète, de marcher et de regarder du côté de la lumière... Que crois-tu qu'il répondît si on lui disait que jusqu'alors il n'a vu que des fantômes (çXuapixç), qu'à présent il a devant les yeux des objets plus réel» et plus approchants de la
vérité? et ne se persuadera-t-il pas que ce qu'il voyait auparavant était plus réel que
ce qu'on lui montre (ti t^te ôpcooeva «XriOeTrepa r^ xi vOv Betxvujxeva) ? — Sans doute.
Si maintenant on l'arrache de la caverne, et qu'on le traîne, par le sentier rude et escarpé, jusqu'à la clarté du soleil, quel supplice pour lui... et lorsqu'il serait arrivé au grand jour, les yeux tout éblouis de son éclat, pourrait-il rien voir de cette foule d'objets que nous appelons des êtres réels ? — Il ne le pourrait pas tout d'abord.
... Eh bien, mon cher Glaucon, c*est là précisément Vimage de la condition humaine, L* antre souterrain, c'est ce monde visible (t/jv [xèv 8t' ^]/e(i)ç cpaivouivr^v sôpov t?, toj SÊ<ypLO)- TYip^ou olxYjŒci (x^ojxoiouvTa) ; le feu qui l'éclairé, c'est la lumière du soleil; ce captif qui monte à la région supérieure et qui la contemple, c'est l'àme qui s'élève jusqu'à la sphère intelligible (TYjvBi avto àvaêaatv... tyjv elç t^v voiqtov totcov ttjÇ 'Y^yrfi dtvoBov...)
... La science ne s'apprend pas de la manière dont certaines gens le prétendent. Ils se vantent de pouvoir la faire entrer dans une àmc où elle n'est point, à peu près comme on rendrait la vue à des yeux aveugles... Chacun a dans son âme la faculté d'apprendre avec un
(i) Platon, Civ., VII, 5i4.
HÉGÉSIAS. CO\TÀGWy DU SUICIDE 233
organe destine à cela : tout le secret consiste à tourner cet organe, avec Tâme tout entière, de la vue de ce qui naît (ex tou Ytyvojxevou), vers la contemplation de ce qli est («tç to ov = objet de l'intelligence), jusqu'à ce qu'il puisse ûxer ses regards sur ce qu'il y a de plus lumineux dans l'être, c'est-à-dire, selon nous, sur le bien (xàYaOov).
... Rien de sensible n'est l'objet de la science... ces choses échappent à la vue. et ne peuvent se saisir que par l'entendement et la pensée ... La beauté du ciel visible n'est que l'image du ciel invisible. Prescrire la môme méthode à l'égard des autres sciences que l'astronomie ... Celui qui s'applique à la dialectique (StaX6Ye<T0ai ofveu Tca^wv twv at(TÔrj(Tewv), s* interdisant absolument V usage des sens, s'élève par la raison seule (Sti toO Aoyou) jusqu'à I'essence des choses ; et s'il continue ses recherches jusqu'à ce qu'il ait saisi par la pensée l'essence du bien, il est arrivé au terme des connaissances intelligibles^ comme celui qui voit le soleil est parvenu au terme de la connaissance des choses visibles... N'est-ce pas là ce que tu appelles la marche dialectique ? (ou BtaXexTixTjv xaÛTYjv tyjV 7rope(avxaXeî;;)... Rappelles-toi l'homme de la caverne : il commence par être délivré de ses chaînes (Xuatç x-ko Tc5v Bedîxôv) : puis, laissant les ombres, il se tourne vers les ligures (iià rot erÔwXa) et vers le feu (9(5;) qui les éclaire. Enfin, il sort de ce lieu souterrain pour s'élever jusqu'aux lieux qu'éclaire le soleil ... La connaissance qu'ils ont de l'être (les autres arts, géométrie, etc.. autres que la dialectique^ ressemble à un songe ... Il n'y a donc que la méthode dialectique (y) BtaXexTtxTj [xéOoSo; [xovt)) qui, laissant là les hypothèses, remonte au principe pour l'établir fermement, lire peu à peu l'œil de l'àme (to rrjç '|/ux9iç o[L[i.oÎ) du bourbier où il est plongé et l'élève en haut... — N'appelles-tu pas dialecticien (otaXexxtxov tov Xo^ov éxàaTou XauiêavovTx r/jç ouoia;) celui qui connaît la raison de Yessence de chaque chose? »
« Il meurt jeune celui qu'aiment les dieux », disaient les Grecs. MÉNANDRE a exprimé cette pensée dans des vers d'une grâce douloureuse qu'aucune élégie n'a surpassée, et dont le charme pénétrant, Tironie attendrie, percent peut-être encore dans la version que j'en veux donner à mon tour :
« Celui-là est le plus heureux, je le déclare, Parménon, qui de bonne heure retourne là d'où il est venu après avoir contemplé, sans faire ni souffrir le mal, toutes ces belles et grandes choses, le soleil qui luit pour tous, les astres, l'eau, les nuées, le feu. Qu'il vive cent ans ou quelques ans, ce spectacle sera toujours le même ; jamais il n'en verra de plus magnifique. Tout le temps de celte vie dont je parle, tiens-le pour une foire où l'homme arrive en voyageur : foule de peuple, place du marché, voleurs, propos d'oisifs, jeux de hasard. Si tu pars le premier, tu seras mieux pourvu pour le voyage; tu t'en iras sans avoir eu d'ennemi. Qui s'attarde perd ses provisions de route, se fatigue, et, vieillard misérable, tombe dans le besoin : égaré, il ne rencontre qu'ennemis et pièges de tous côtés. Celui qui est venu au monde pour y demeurer longtemps n'en part point avec une bonne mort (i). »
« Veux-tu te bien connaître toi-même pour ce que tu es? » demande un autre personnage de comédie (3). Regarde les monuments funéraires que tu rencontres sur ta route.
(1) OJz EÙOavaTtoç anTjXOcv IâOmv il; ypovov. Ménandub, 'T7:o6oX'.;ia!o; fj *Ay,ooÎxo;. Fragm. 2. V. Me?ia:sdui Fragm. (Dï'bîckr), p. 48. (Aristoph. Comoed., Paris., i86a). Cf. G. Guizot. MÉrfANDRË, Étude historique et littéraire. Paris, i855, 333-4- Artaud, Fragments pour servir à l'histoire de la comédie antique. Paris, j863, 220 ci 23 1.
(2) MBifÀNDRi Fragmenta, IX. Ibid., p. 56.
a3/i LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
Là sont des ossements et un peu de cendre (ocxTea xal xoucpY) xoviç) de rois, de tyrans et de savants, gens fiers de leur naissance et de leurs richesses, de leur célébrité, de la beauté de leur corps. Le temps a eu raison de tout cela. Pour commune et dernière demeure tous les mortels ont l'Hadès. Regarde et connais-toi toi-même. »
Enfin, Ménandre exprime encore ainsi le mépris de toute vie humaine, et surtout de toute société humaine, où les méchants et les fourbes ont toujours brillé aux premiers rangs : « Si quelqu'un des dieux venait me dire: « Craton, après avoir été mort, tu revivras ; tu seras ce que tu voudras, chien, mouton, bouc, homme, cheval ; car il te faut vivTC deux fois; c'est la destinée; choisis donc ce que tu veux. » Tout plutôt, dirais-jc aussitôt, je crois, fais-moi tout plutôt qu'honnne; c'est le seul animal qui soit heureux ou malheureux sans l'avoir mérité. Le meilleur cheval est mieux soigné qu'un autre : si tu es un bon chien, on t'estimera beaucoup plus qu'un mauvais chien; un coq de race est autrement nourri, et le lâche aussi craint le plus fort. Mais l'honnête homme, bien né et loyal, n'a rien à faire en ce monde-ci. La première place est au flatteur, la seconde au calomniateur, la troisième au méchant et au vicieux. Mieux vaut être un àne que de voir des gens pires que soi vivre entourés d'honneurs et d'éclat (i). »
Suivant HÉ(;ésias, disciple indirect dWniSTiPPE, le bonheur est chose absolument impossible : — Notre vie est pleine de tourments; les mille souffrances du corps atteignent Tâme et la troublent; la fortune traverse à chaque instant nos désirs; respérance entraîne après elle la déception; la jouissance produit la satiélé et le dégoût : dans la vie la somme des maux est supérieure à celle des plaisirs; nulle part le bonheur n'est réalisable : àvJxap/.Tcç y; £u$a'.;jL5v(a (2). Fuir les malix, échapper à la douleur, voilà le but de la vie, non la recherche du plaisir. Or, pour moins sentir la peine, il n'est qu'un moyen : émousser la sensibité, anéantir le désir. L'apathie, le renoncement, voilà le seul remède de la vie. En quoi une telle vie vaut-elle mieux que la mort? Ceux qui en sont fatigués peuvent s'en guérir; la vie vaut la mort et la mort vaut la vie; i^ Çwy; xal b Ox/aTo; alpeTo;. D'où le nom de Pisithanale donné à HÉc;Ési\s. La vie n'est un bien qu'aux yeux de l'insensé; pour l'homme intelligent elle est indifférente : xal tw [xàv a^psv. to Jfjv Xjj'.TcXàç eîvaf tw H çpsviV.(}) iBii^cpov.
Les Cyniques du monde grec, Antisthène d'Athènes, Diogène de Sinope, Cr.vtès, Monime, Ménédème, Ménippe, du v' siècle jusqu'à la fin du m" siècle ont été, a dit Ed. Zeller, « les véritables capucins de l'antiquité » : (( Provoquant la risée par leurs singularités, le mépris par leur vie de mendiants et la crainte par leurs prédications; pleins d'orgueil en face de la folie de leurs semblables, et de pitié pour leurs misères morales, ils s'attaquaient à la science comme à l'amollissement moral de leur siècle avec l'âpre énergie d'une volonté inflexible et endurcie
(1) W£opopou(x^vr,. Fragm.f 3 /bid., p. aa.
(a) DioG. Laert., 11, vni. Aristippus, 94 (Cobet).
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jusqu'à l'insensibilité, avec la verve primesautière, mordante et prompte à la riposte du plébéien; exempts de besoins, pleins de bonhomie, d'enjouement et d'humour, populaires jusqu'à la grossièreté, ce sont les véritables capucins de l'antiquité. »
Le monde, et dans le monde, la terre, les nations, les mers, les îles, les villes célèbres sont ce qu'on sait(i).
Quant à riiommc. pour qui la nature parait avoir produit tout le reste, par une cruelle compensation elle vend bien cher les présents qu'elle lui fait ; et il est permis de douter si elle est pour l'homme une bonne mère, ou une marâtre impitoyable (trislior noverca). D'abord il est le seul de tous les animaux qu'elle vèt aux dépens d'aulrui ; aux autres elle accorde des revi^tements variés, des tests, des coquilles, des cuirs, des piquants, des crins, des soies, des poils, du duvet, des écailles, des toisons. Elle a protégé contre le froid et la chaleur le tronc même des arbres par une écorce quelquefois double. L'homme est le seul que, le jour de sa naissance, elle jette nu sur la terre nue, le livrant aussitôt aux vagissements et aux pleurs; nul autre, parmi tant d'animaux, n'est condamné aux larmes, et aux larmes dès le premier jour de sa vie (a)... Heureuse naissance! le voilà étendu, pieds et mains liés..., et il commence la vie par des supplices sans avoir commis d'autre faute que celle d'être venu au monde. Quelle folie, après de tels commencements.
(i) C. pLiNU secundi Naiuralis hisioriae lib. VII.
(2) T. LucRET. Car., De R. JV., V, 333-227 (A. Briegek).
Tum porro puer, ul saevis projcclus ab undis Navita, nudus humi jaccl, infans, indigiis omni Vitali auxilio, cuni primum in luminis oras Mxibus ex alvo matris nalura profudit.
Vagiluque locum iugubri complet, ut aequumst Cui tantum in vita restet transire malorum.