CHA^'GEMEXTS PERPÉTUELS DES MEUS ET DES CONTINENTS
résume toute sa pensée en cette antithèse, digne du plus grand de nos poètes : « c'est une brute ou un dieu, » t) ôyjpbv y) 8e6;.
Aristote rappelant les éléments dont se forme la famille, et citant ce vers du poème d'HÉsiooK, les Œuvres et les Jours (376) :
oîxôv [kh -reptiTtaTa YuvaTxa ts Pouv T'àpoTfJpa,
ajoute : « car le bœuf tient lieu d'esclave au pauvre (i) ».
Aristote, partout et toujours, subordonne absolument la volonté à l'intelligence (Eucken), en quoi il est absolument du même sentiment que les physiologistes modernes et les psychologues contemporains qui s'appuient sur la science de la structure et des fonctions du système nerveux central. 11 prend, dans la politique (2), la défense de l'esclavage, parce que l'esclave trouve son but ou sa fin dans un autre, dans le maître : dans l'univers entier, l'inférieur n'existe que pour le supérieur. L'unité du monde repose sur une hiérarchie. Même ordre parmi les éléments, lorsqu'on s'élève de la terre au feu et à l'éther.
« S'il en est ainsi, il est évident que le politique doit connaître dans une certaine mesure la psychologie, de même que celui qui doit soigner les maladies des yeux doit connaître le corps tout entier, et cela d'autant plus que la politique est [une science] plus honorable et meilleure que la médecine. Les médecins distingués travaillent beaucoup pour connaître le corps. Au politique aussi il faut faire une étude particulière de T âme. »
Parmi les choses, les unes sont étemelles et divines, mais les autres peuvent être ou ne pas être : èxel ydcp èjnc Ta (xàv iiSiaxal OeTa twv ïvtwv. Ta S 'âvîc^roixeva xal etva'. xal [xyj stvat. Le beau et le divin (to îè xaXov xal to OsTcv) sont toujours cause du mieux dans les choses, mais ce qui n'est pas éternel peut tout à la fois exister et participer du pire et du meilleur. L'âme est meilleure que le corps, l'être animé que l'être inanimé (to î'^p^^J/u^ov toO à^u^ou), à cause de l'âme, exister que ne pas exister, vivre que ne pas vivre (xal to elvai tc3 ixyj eîva». y.alTo Ç^v tou |xy) Çijv) : c'est pour ces causes qu'existe la génération des animaux. Comme la nature de ces êtres ne saurait être éternelle, ce qui naît devient éternel dans la mesure où cela est possible. Numériquement (individuellement), c'est impossible, mais ils peuvent l'être par l'espèce. C'est pourquoi le genre des hommes et des animaux et des végétaux existe toujours : Bib y^vo; àsl ovôpwTuwv xai Çwwv èarl xal fUTÛv. Comme la cause qui donne le mouvement initial est 7neilleure et plus divine que la matière, puisque c'est dans cette cause que se trouve la raison de l'être et son
(i) Arist., Polit. j I, I, 6. ô yàp pou; âvt* oîx^tou totç Jievrjatv loriv. (2) Ethica Nicomachaea, I, xiii.
2'A LE SYSTÈ^fE NERVEUX CENTRAL
espèce, le 7?iâle, principe du mouvement, est meilleur et plus divin (^éAttcv yipxal OetsTspcv if; àp^rrjTfJ; xtvif^aewç). La matière est représentée par le principe féminin : GXyj 8à xo yj OijXu.
Le soleil, les astres et le ciel entier sont toujours en acte (àsl evep^eT), et il n'est pas à craindre que le mouvement doive s'arrêter jamais, comme le redoutent les philosophes de la nature (o çoSsuviat oî xepl çj^cw;) (i).
« Comme il y a nécessairement (ovaYî^Yj) quelque changement dans l'univers, sans qu'il y ait cependant pour lui ni naissance ni destruction, puisqu'il subsiste toujours (2), il y a une nécessité égale, soutient Aris- TOTK, que les mêmes lieux ne soient pas toujours inondés par la mer ou les fleuves, et que les môme lieux ne soient pas toujours secs. Les faits, ajoute-t-il, sont là pour le prouver. At;Xoî 8à to y'.v6|x6vov. » Et Aristote rapporte à Tappui que les Egyptiens, qu'on reconnaît pour « les plus anciens des hommes », occupent un pays qui paraît être et qui est tout entier l'œuvre d'un fleuv^e (Toux5TaîxoOlpYov)(3). C'est, dit-il, ce dont on peut se convaincre en observant leur contrée ; et les bords de la mer Rouge en sont un témoignage incontestable (t£xi;,tqp'.ov Jxavôv). « Dans le marais Méotide (mer Noire et mer d'Azof), les alluvions des fleuves ont été si considérables que les navires dont on s'y sert aujourd'hui sont beaucoup plus petits qu'il y a soixante ans. De là on peut aisément conclure que dans l'origine ce marais a été comme beaucoup d'autres le produit des rivières, et quà la fin il deviendra sec tout entier (y.ai to TsXeutJtTcv îiajov ovaYXY) ^vth^Tx SiQpav). La prophétie d'ARiSTOTE s'accomplira « de nécessité », comme il aime à s'exprimer, expression qui correspond tout à fait à celle des lois naturelles dans la science moderne. « Comme le temps ne s'arrête pas, dit admirablement le Stagirite, et que l'univers est éternel (4), il est clair que le Tanaïs et le Nil n'ont pas toujours coulé, et que le lieu où coulent aujourd'hui leurs eaux a jadis été sec ; car leur action a une fin et le temps n'en a pas (ts Yap epYOv ïyzi auTwv xipa;, h SI Xpsvc^ oix l/st). »
Ainsi, du moment que la mer abandonne certains lieux et qu'elle y revient, et cela toujours (iet), périodiquement, il est manifeste que sur la terre ce ne sont pas toujours les mêmes contrées qui sont mers ou qui sont continents : toutes changent d'état avec le temps : àXXi {jLeTa6iXXet tw yj^i^fiù xx^Ta. Ces phénomènes nous échappent : « c'est que toute cette formation naturelle de la terre (xa^av tt;v ©jjtxrjv -uyjv xspl y?v Y^ve^tv) ne se fait que
(i) Métaphys.,y\\\, viii, i3.
(a) (xr) {lévTOi Yc'vîaiy xai çOoîiv, zir^z^ ixEvei to nav... Cf. Phys., VIII. Sur rétornité du monde Aristote n' a jamais varié. — et de rétcrnilc du monde, disait Sainte-Beuve, tout se déduit.
(3) Cf. Herod., II, 5 $(lipov Tou 7:oTa{xoCf.
(4) MeteoroL, I, xiv, 3i, l%v. 0 te /^pcivo; ou/^ InokiiT^v. xai tô oXov âiotov.
INFLUEyCE DE CES CHANGEMENTS SUH LA CIVILISATION 2.'j5
par additions successives et dans des temps immensément longs, si on les compare à notre existence (xpoç ty;v i^îxeTépav Çwt^v). Des nations entières disparaissent et périssent avant qu'on ne puisse conserver le souvenir de CCS grands changements, de l'origine jusqu'à la fin. Les destructions des peuples sont les plus considérables et les plus rapides dans les guerres (ev TsTç xoXi|À5tç), d'autres tiennent à des épidémies (vdaoi;), d'autres à des famines (içopCai;), et ces causes tantôt détruisent les peuples tout à coup, tantôt petit à petit ; aussi ne se rend-on pas compte des migrations de ces populations, car tandis que les uns abandonnent la contrée, d'autres persistent à y rester jusqu'à ce que le sol ne puisse plus absolument y nourrir personne. Entre la première et la dernière émigration on doit croire qu'il s'est écoulé des temps si considérables que personne n'en a conservé le souvenir, et que ceux qui avaient pu être sauvés et qui sont restés ont tout oublié par la longueur du temps. C'est de la môme façon que nous échappe, à ce qu'on doit croire, l'époque du premier établissement des nations sur ces terrains qui changent et qui deviennent secs après avoir été marécageux et submergés (i). »
Naturellement la cause de ces changements lents et continus, de ces modifications de la surface de la terre, ne doivent pas être attribués à des changements de l'univers entier, comme le supposent les gens à courte vue. C'est parce que la mer diminue, qu'elle se dessèche, disent-ils (2), qu'un plus
(i) Ces cataclysmes périodiques sont plutôt présentes comme des mythes chez Platok. Ils entraînent, comme chez Aristote, avec la destruction par les eaux de parties entières de l'humanité, la ruine des cités, des nations et des civilisations, si bien que les grossières peuplades de montagnards qui ont échappé à ces causes de dévastation doivent s'élever de nouveau, de l'état de sauvagerie et de barbarie à celui où étaient arrivées les races disparues, emportées avec leurs arts, leurs sciences, leurs langages et leurs cultes, par le déchaînement des forces de la nature sévissant à certaines époques sur de vastes étendues de la terre. De là, par exemple, la jeunesse de la civilisation grecque au regard des antiques traditions religieuses, politiques, sociales et scientifiques des Égyptiens. « Mille destructions, dit à SoLO?{ le vieux prêtre de Sais, ont eu lieu de mille manières, et auront lieu, »> etc. (^Timée, 23 e). L*Atuéxien des Lois (III, 676 b) dit à Cr.ii'iiAs que, d'après les anciennes traditions, le genre humain a été détruit plusieurs fois par des déluges, des maladies, etc., qui n'épargnèrent qu'un très petit nombre d'hommes. Ceux qui échappèrent à quelqu'une de ces catastrophes générales devaient être des « habitants des montagnes... Toutes les villes situées en rase campagne et sur les bords de la mer furent entièrement submergées et détruites en ce temps-lh. Les instruments de toute espèce, toutes les découvertes faites jusqu'alors dans les arts utiles, dans la politique et dans les autres sciences, tout cela fut perdu sans qu'il en restât le moindre vestige... Ceux qui survécurent... ne se doutèrent pas que des milliers d'années se fussent écoulées jusqu'à eux. » La crainte empêchait les hommes de descendre des montagnes dans les plaines. Les mines avaient été englouties ; on n'avait plus le moyen d'extraire les métaux ; plus tard, il fallut inventer de nouveau la métallurgie. « Ainsi, c'est dans cet état de choses que s'est formé tout ce que nous voyons aujourd'hui, sociétés, gouvernements et lois. » Cf. Lois, VI, 781 E et Critias, 1090).
(a) Aristote «xplique, à titre d hypothèse rationnelle, la formation de la mer en disant que, dans le principe, tout l'espace qui environne la terre était liquide (O^pciv) et qu'une partie, desséchée par
grand nombre de lieux sortis des eaux apparaissent « aujourd'hui qu'autrefois », ce qu'ARiSTOTE est bien loin de contester, encore que le contraire (ToivavTisv) ne soit pas moins vrai, c'est-à-dire que la mer a envahi beaucoup de lieux qui étaient autrefois à découvert ; toutefois la cause de ces phénomènes ne saurait être cherchée dans le principe ou« l'origine de l'univers » : il est ridicule (yeXcTov) en çfict de mettre en mouvement l'univers (to xov) pour des changements si petits, voire imperceptibles. « La masse et le volume de la terre ne sont rien, absolument rien, au regard du ciel tout entier ». *0 3à -rij; yf}; oyxs; y,al ts pLéye^s; oiGév STct 5i^ xsj wpoç Tov oXov cipovov.
Les changements perpétuels des mers et des continents doivent se succéder selon un certain ordre et une certaine périodicité. « Le principe et la cause de ces phénomènes, c'est que Vintérieicr de la terre, tout comme les corps des plantes et des anvnaux, a ses époques d'acmé et de vieillesse (i). La seule différence, c'est que dans les plantes et les animaux ces changements n'ont pas lieu en partie seulement (si xaii (xépo;) : c'est l'être tout entier qui, de nécessité, atteint son développement, dégénère et finit (àjjLa T^Tt àx[xa;£tv y.al çôtveiv ovaYxaTov). Pour la terre ces changements ne se font que partiellement (xa-ci ixfpo;), par le froid et par la chaleur. »
De même, dans la théorie des tremblements de terre, Aristotk rapproche les états physiologiques ou pathologiques du corps des animaux de ceux que traverseraient la terre. C'est l'air renfermé dans la terre qui produit les tremblements de terre : « On doit penser que, de même que dans notre corps la force du souffle interceptée à l'intérieur est cause de tremblements et de mouvements accélérés du (^ouls ; de môme, dans la terre, le vent doit déterminer des effets semblables : des tremblements de terre, l'un serait comme un frisson, l'autre comme une agitation du pouls. Et, pour la terre, un phénomène analogue se produirait à celui qui arrive souvent, dans le corps, après l'urination : une sorte de frisson se produit alors, l'air du dehors passant tout à coup en masse à l'intérieur. » C'est également aux effets de la violence du souflle (to ir^sDjxa) à l'intérieur du corps des animaux qu'AniSTOTE attribue les convulsions tétaniques et cloniques des épileptiques : ce ne sont que des mouvements du souffle : Ot te yV féiavoi xal o». oirajjxcl ir/£U|jtaTo; ixév elai xiviQTetç. La
le soleil, aurait, par cvap«ralion, causé les vents ol les mouvements du soleil et de la lune : l'autre partie, celle qui restait, la mer. Ceux qui soutenaient cette opinion, vers laquelle il paraît incliner en principe, ajoutaient que la mer diminue de volume et se dessèche, si bien qu'à la fin elle sera tout k fait à sec. MeteoroL, H, i, 3.
(i) Meteorol., I, xiv, 2. 'Apy/j ôs tojtojv xx: «Itiov oti xa\ t^; y^; Ta iviô;, oiom^ là oti5;i.aTa zk Tûv ojiôjv xai î^oiojv, ocxfxfjv syei xal Y^p*;-
DÉVELOPPEMENT ISFÉRÏEVB DE U INTELLIGENCE DES PREMIERS HOMMES ah-j
violence de ces mouvements est si considérable, ajoute Aristote, que souvent plusieurs personnes, en réunissant toutes leurs forces, ne peuvent venir à bout de maîtriser les mouvements des malades.
« On doit donc penser, conclut-il, que la môme chose se passe dans la terre, pour comparer le petit au grand (i). »
A propos des propriétés du premier ou cinquième élément, Yélher, dont Aristote oppose le mouvement circulaire aux mouvements des quatre éléments, le feu, Vair, Veau et la terre, l'un centrifuge, partant du centre, l'autre centripète, se dirigeant vers le centre du monde, il reconnaît que Topinion qu'il a exprimée sur la nature de Téther ne lui est pas personnelle, que c'est une vieille et antique croyance que paraissent avoir eue déjà les anciens (çatvîTat ^ ipyxix ti; uxôXiq^iç aJTr; xai twv xpoTepcv <r^6p<i7C(ov). « Ainsi ce qu'on appelle Téther a reçu très anciennement celte dénomination, qu'ANAXAGORE, il me semble, a voulu identifier avec celle du feu ; car pour lui les régions supérieures étaient pleines de feu, et il pensa devoir appeler éther la force qui y existe. En ceci, il a judicieusement pensé »(2). Aristote a ici en vue l'étymologie prétendue du mot éther, corps éternellement en mouvement (asl Oéw). Or c'était là une idée très ancienne, au dire du Stagirile, car, selon lui, « ce n'est pas une fois, deux fois, ni même un petit nombre de fois que les mômes opinions se reproduisent périodiquement dans l'humanité; c'est un nombre de fois infini (3) ». On retrouverait ainsi, dans les mots, comme des débris de civilisations disparues, qui ont précédé la nôtre à de grandes périodes de temps; les idées, les opinions et les croyances de ces hautes époques, déposées dans ces vocables séculaires, témoigneraient encore, à travers les temps, de l'unité des conceptions de l'intelligence humaine dans la science et la philosophie.
« On doit croire que, dans des espaces de temps considérables (les usages sociaux, dont parle ici Aristote) ont, comme tout le reste, été inventés souvent, ou, pour mieux dire, une infinité de fois ([AoéXXcv B'àxu-
(i) Meteorol., H, viii, 15-17.
(a) Jbid., I, III, 3 sq. Cf. De cœlo. II, iv.
(3) Ibid.t I, m, 4. ou yàp otj Ç7jao(i£v «JcaÇ, ouBs 8iç, où8* oXi^axi; "zàç auxà; ÔdÇaç àvaxuxXstV Yivo[iÉvaç £v TOT? «vOpoSTCOi;, âXX* «neipaxiç. Cf. De cœlo, I, m, 6. ou yàp a:;aÇ ouSâ B\$, âXX' ajCEipoéxt; ùt\ vofjLiÇetv xàç aJ-cà; à^ixvelaOai ôo'Çaç eiç Tj[xa;. Or, le premier corps différant de la terre, du feu, de Tair et de l'eau, on a appelé éther le lieu le plus élevé, appellation dérivée de courir éternellement pendant un temps éternel (à::ô xou 6elv «i tov àfôtov /po'vov). « Ce nom même, dont nous nous servons encore, semble avoir été transmis par tradition jusqu'au temps d'aujourd'hui par d anciens hommes qui l'entendaient dans la même acception : eoix£ ôi xai Touvo|xa îiapà lûv CL^yjxitùs ôiaSeoo'jOat {i.£X.pi xai xou vuv ypdvou... » Cf. De gen. an. y II, 11.
248 LE SYSTÈyîE NERVEUX CESTBAL
pixtç) » (i). Il en a donc été, à cet égard, pour les « institutions politiques» comme pour les arts, les sciences, les philosophies et les religions. « Que tout cela soit bien vieux, poursuit Aristote, TEgypte est là pour le prouver : car c'est le peuple qu'on regarde comme le plus ancien, et il s'était donné des lois et une organisation politique. » Ce n'est pas que les usages sanctionnés dans divers pays par les lois antiques et qui ont été transmis par des traditions extrêmement anciennes trouvent toujours grâce devant Aristote : « Il est probable que les premiers hommes^ soit qu'ils fussent nés de la terre (2) ou qu'ils eussent échappé à quelque grande catastrophe [vkz fttyzvsX^ f^iTi e»'-:' âx «Ocpa; Ttvi; sîcuOtîjov), ressemblaient assez à ceux qu'on rencontre^ le plus conwiunétnent, dénués de jugement et d'intelligence (to-j; àvoi^^Tcj;), comme on le dit en effet des géants, fils de la terre [iùrr.ç,^ xxl XéysTat /.a-rà twv ^it^y^vwv) ; en sorte qu'il y aurait peu de raison à demeurer attaché aux opinions de tels hommes » (3).
« C'est une tradition de nos ancêtres et des plus anciens, tradition transmise à la postérité sous forme de mythe, que ces [astres ou corps divins qui se meuvent dans le ciel] sont des dieux et que le divin embrasse la nature tout entière. Tout le reste n'est qu'un récit fabuleux imaginé pour persuader la multitude, venir en aide aux lois et servir l'intérêt commun. C'est ainsi qu'on a donné aux dieux des formes humaines (ivOpwxcetSetç) et qu'on les a faits aussi à la ressemblance des autres animaux, et autres inventions du môme genre qui étaient la conséquence de ces discours. Si, le départ fait, on n'admet que le premier point, savoir, que les hommes ont cru que toutes les substances premières étaient des dieux, on estimera que c'a été un langage vraiment divin, et que, selon toute apparence, chaque art et chaque philosophie ayant été, autant qu'il a été possible, plusieurs fois inventée et plusieurs fois perdue (xsXXdbct; £jpT)|ji.£vT;î eiç to Suvotrov èxdtTnj; xal 'ziyrr^<; xal o'.AOJOç(a; xal 'na>av ^Ostpc- [xivwv), ces opinions de nos ancêtres ont été conservées jusqu'à nos jours comme des débris (oîov XeC^J/ava) » (4).
Tel est, selon Aristote, l'origine et la nature des religions: ce sont des débris du pass^, des survivances, conservées et entretenues dans un but d'utilité politique et sociale.
Théophpaste, dont les idées s'accordent avec celles de son maître Aristote touchant la théoi;ie du ciel et le système de l'univers, estime
(i) Politique, VII, ix, 4-
(2) Cf. De ge/i. an., 111, xi.
(3) Polit., n, V, 13.
(4) Metaphys., XI, viii. Cf. de cœlo, 1, m, 6. Ei'nco ouv saTi Tt Osîov, t^Ki^ ïan, xa». ik viv
L'ÉCOLE D'ÀBISTOTE. THÊOPHBASTE. STBATOX 2^9
aussi que le monde n'a pas eu de commencement et qu'il n'aura point de fin. Il réfutait les objections que Zenon et son école devaient à cet égard élever contre la physique d'Aristote, objections tirées de l'existence des montagnes qui, si le monde est éternel, devraient avoir été nivelées; du retrait de la mer et de son dessèchement progressif, etc. L'espèce humaine n'était pas moins éternelle que le monde (i). Si la civilisation actuelle était relativement peu ancienne, ce que reconnaissait Théo- PHRASTE, qui avait traité de ses inventions dans deux livres (icepl eûpTQjxarwv), c'est que, ainsi que l'avait enseigné Aristote, à certaines périodes, l'humanité était en partie anéantie par d'effroyables cataclysmes, événements naturels, dont les ravages s'étendaient à des parties entières de la terre, si bien que les nations qui avaient échappé à ces dévastations et à ces ruines redescendaient à l'état de grossièreté et de barbarie primitif (2).
C'est de l'école môme d'ARiSTOTE que sortent Théophraste (378-288) et Straton de Lampsaque. Théophraste, qui a fondé la botanique et la physiologie végétale, sans parler de la minéralogie, comme Aristote la zoologie, incline, en psychologie, à résoudre par la doctrine de l'immanence les principaux problèmes de la biologie. Théophraste est un physiologiste informé et curieux dont on ne lit pas sans profit ce qui reste de ses essais sur le vertige, sur la fatigue, sur la sueur, en particulier les expériences sur les sensations de Vodorat. Ce môme courant d'études s'observe chez Aristoxène, autre disciple du maître, qui, étudiant l'acoustique, composa une théorie de la musique déduite tout entière, non de spéculations philosophico-mathématiques, mais d'une étude approfondie de l'ouïe. DicÉARQUE poussa jusqu'au bout les conséquences de la doctrine péripatéticienne sur l'àme. Dans un dialogue en trois livres que DicÉARQUE avait composé, un vieillard de Phthie, nommé Phérécrate, s'exprimait ainsi : « L'âme n'est rien, sinon un mot vide de sens ; c'est à
(i) L'homme étant, d'après Ahistote, le but de la nature, le monde ne se conçoit pas sans hommes : le genre humain doit donc avoir toujours existe. Platon laisse ouverte la question de savoir si le genre humain n'a jamais commencé et ne finira jamais ou si son origine se perd dans la nuit des temps {Lois, VI, 781 e). Mais il résulte manifestement des écrits d' Aristote que l'on connaît que l'humanité n'a pas plus commencé d'exister que la terre, d'où elle est peut-être sortie (Z)e gen. an., III, XI ; Polit., II. V, 12). Le Stagirite se serait môme déclaré formellement pour l'éternité du genre humain dans un de ses ouvrages perdus ÇCensor., 4- 3).
(2) V. à propos de ces çOopai, dont a souvent parlé Aristote, après Platon, et dont nous avons rapporté les textes (^Politique, Métaphysique, Météorologie) ce qu'enseigne Edouard Zeller (II Th.. 2*« Abth., S'" Aufl.. 812, 887) sur l'authenticité du fragment attribué à Théophraste dans Philok, Aetern. m., c. xxiii-xxvii, 5io(Mangey).
a5o LE SYSTÈME XEliVEUX CENTRAL
tort qu'on parle d'êtres animés ou doués d'âme. Ni dans l'homme ni dans la bote il n'existe d'âme. Notre faculté d'agir et de sentir est également répandue dans tous les corps vivants, et elle n'est point séparable du corps, puisqu'elle n'est rien par elle-même. Ce qui est, c'est un corps unique et simple, fait de telle sorte que, par la constitution de sa nature, il a vie et sentiment. » {Cic, Tusc, 1, 22, 3i.)
C'est chez Straton de Lampsaque, le physicien, comme on l'appelait, qu'apparaît le mieux la direction des études suivies par les successeurs d'AniSTOTE : ils se détournent de plus en plus des spéculations métaphysiques pour s'adonner à l'étude de la nature. Le successeur de Théo- PHRASTE dans l'Ecole (288) conçut l'activité de l'âme comme un mouvement, et dériva toute vie des forces immanentes du monde. Il ne distingua plus la sensation de la pensée et n'admit point de vcO; séparé. En physiologie comme en psychologie, Straton arrive à des vues d'une singulière justesse. Loin de placer dans le cœur le principe de la sensibilité, c'est dans la tête, (( entre les sourcils », qu'il situait le siège des sensations et de l'entendement : là persistent les traces matérielles (6'ï:o|i.ovT^) des impressions. Tous les actes de l'entendement sont des mouvements. Straton établit que, pour être perçues, les impressions des sens doivent être transmises au cerveau, et que, « si l'intelligence faisait défaut, la sensation ne pourrait absolument pas exister ». De ce principe il tira une théorie fort remarquable de l'attention. Voici quelques observations de Straton sur les illusions localisatrices des sens : « Ce n'est pas au pied que nous avons mal quand nous le heurtons ni à la tête quand on se cogne, ni au doigt lorsqu'on se coupe. Toute notre personne est insensible (avaijOYîra yip Ti XsiTui) à l'exception de la partie souverainement maîtresse : c'est à elle que le coup va porter, avec promptitude, la sensation que nous appelons douleur (i). »
Dans la conception dynamique et moniste de la vie psychique chez les Stoïciens, l'âme est de nature corporelle. Cette doctrine résultait logiquement du système tout entier et n'était qu'un effet nécessaire du matérialisme de ce système (2).
L'âme, feu très subtil, souffle et chaude haleine répandue dans tout le corps, comme l'est l'âme du monde dans l'univers entier, est liée au sang; c'est des exhalaisons ou vapeurs du sang que l'âme se nourrit, ainsi que les étoiles s'alimentent des vapeurs de la terre, l'ne partie de l'âme des parents est transmise à l'enfant par la semence : celle-ci pourrait
(1) Plvt., Ulrum animae an corporis sit libido et aegritudo, 4.
(2) E. ZsaLER, Die Philos, der Griechen, 111, ii« Abth., 3»» Aufl., 1880, 19^ sq.
PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE DU PORTIQUE ^ïu
provenir de toutes les parties du corps, ainsi que déjà Démocrite le voulait. « Nous ne sommes pas seulement semblables à nos parents par le corps, mais par Tâme, écrivait Cléanthe au m* siècle, par les passions, le caractère et les mœurs, les dispositions de nos organes. Le corps est donc l'âme, » Chrysippe (280-207) était du môme sentiment. Ce qui prouve bien la réalité de cette transmission de Tâme par la génération, c'est, disait aussi Panaetius [Cic. Tnsc, I, 3i, 79), la ressemblance intellectuelle des enfants et des parents (i). L'idée de tirer argument de la transmission des caractères acquis et fixés par l'hérédité en faveur d'une conception de la vie et des fonctions psychiques de la vie absolument moniste et matérialiste remonte, on le voit, au Portique. Pour les Stoïciens rien n'a de réalité en dehors des corps. Il n'y a de réel que ce qui est corporel. Tout ce qui agit et pâtit est corps ; sensualisme et matérialisme : oicàv a7a)[i.aTov Tj|XT:àa^£t (j(i{ji.aTt oiîà aawixaTw (jwjxa, aXXa ŒG>[jLa a(i|jLaif a'j\i,TziT/jîi Sa Vj ^uyyi Tw acofxar. voaoDvTt xal i^iuiO'^Àviù xal 10 cth^a r?) ^JX?1' ata^uvo|jLiVrj; yo\)'t èpyOpov ^{veTat xal ©oôojjjLfvYj; d>xp5v- <jù)[xa apa if) ^'J)nQ (2). Ainsi, non seulement dans les maladies et les lésions destructives du corps, telles que les amputations, l'âme .souffre avec le corps, comme le corps avec l'âme : la rougeur et la pâleur qui accompagnent les émotions de la honte et de la frayeur sont de nouvelles preuves que l'âme est le corps et que le corps est l'âme, bref, que l'âme, étendue avec le corps dans les trois dimensions de l'espace, est coextensive au corps (Nemes, Nat. hum., c. 2).
Les Stoïciens en inféraient que le siège de l'âme n'était pas dans le cerveau, mais dans Xdi poitrine, où semblaient avoir leur localisation fonctionnelle non seulement la respiration et la chaleur du sang, mais aussi la voiXf cette manifestation directe de la pensée, encore que quelques Stoïciens eussent tenté de situer dans le cerveau le domicile de l'âme. Mais tous les grands Stoïciens, Zenon (358-26o), Chrysippe, Diogène, Apollodore lui assignent, tout d'une voix, le cœur. La voix et tous les principaux modes d'expression des émotions et de la volonté ne viennent-ils point, d'après tous les poètes, du « cœur » ?
Du cœur, ou de I't^y^i^^vixov, s'étendent, comme les bras d'un polype, les sept parties de l'âme dans le corps, c'est-à-dire vers chaque organe.
(1) Gleantue dans Nemes., Nat. hum., Sa. ou (xovov ojxotot xoXç ^ovEuai Ytvo(x£Oa xatà tô aôjfjia, aXAQL xai xaxà trjv tj»ux.r)V' 'f'^-î ^«Osai, toIç rfiiai, laî; SiaOc'jsai' aw;x«TO; 8e to ojxoiov xa\ avo{jioiov,oùyi 0£ aawjjLâtoy ato{jLa à^a f, •}«/,?!. Cf. Tertullien, De an., c. v. Vult et Clcanlhes non solum corporis lineamcntis, sed et animae nolis, similitiidincm parentibus in filios rcspondcrc, de spcculo scilicet moruin et ingeniorum et adfeciuum : corporis autcm similitudinem et dissimiiitudinem capere et animam ; itaque corpus similitudini vel dissimililudini obnoxium . . .
(2) GLÉA.MTHE dans Nemes., Nat. hum., 33. Cf. Tertull., /. /.
a52 LE SYSTÈME yEIiVEUX CENTHAL
Outre la partie dominante, suprême, de l'âme, ou de la raison (■^vejjLovixiv, 8».avoY)Twèv, \oyiT:ir.b^ ou Xoy.aiii;, to •f^Yêjj.cvtxiv ji.ipo; TfJ; '^j^;), les Stoïciens, au moins quelques-uns, en comptaient donc sept autres : les cinq sens, la puissance génératrice et la faculté du langage [\). L'ifîYe;;.cvtxdv produit les idées ou images çavia^tai, les TJYy.a-raôf aei; , les abOif^^et;, les 6pîxa{. L'image était pour Zénon une « empreinte » de Tâme : çovTaofa rj-ircoatç âv ^yfi- Et Cléanthe, son disciple, la compare à une empreinte laissée dans la cire par rimpression d'un anneau : oWep xai Sii xtov $'.axrjX{wv ytvoixivr^v toO xT;p50 tJxw- (Tiv. Mais Chrysippe définissait l'idée ou image une modification de l'âme, çavTaî{a êtov àT£po(ci)Ti; ^)^;, ou, plus exactement, ev TQysjxovtxw. A la naissance, l'âme ressemble à une feuille de papier qui n'est recouverte d'aucune écriture : les sensations, \e^ perceptions et les images la rempliront: cl-TwJxct çaatv ÔTov ye^'VYjOfJ ô devOpcozsç eyei to Y)Y£;jt.5vtxàv |Ji.£po; t^; i^'^X^; coTTSp X^P'^<? [x^*^]» ivepYwv elç àicoYpaTi^jV... IIpÛToç Sa 5 Ti}; ovaYpaç^Ç Tpoics; 6 Sii twv aiTOr^Tewv (2).
Les perceptions des sens étaient la seule et unique source primordiale de nos idées ou images (©avTajbt). De la perception naît le souvenir; d'un grand nombre de souvenirs l'expérience (èjATcetpia) ; les inductions de l'expérience se forment en notions qui dépassent la perception immédiate. Ces inductions reposent soit sur la comparaison, soit sur la combinaison des perceptions, soit sur l'analogie. De la nature de notre pensée ou entendement résultent un certain nombre d'idées communes à tous les hommes (TcpoXif/j/etç, xctval Ivvoiat, communes notitiae, consensus gentium), mais qui toutes, même les plus élevées, n'ont d'autre source que l'expérience, car il ne saurait exister d'idées innées, comme il ressort de la lettre et de l'esprit du système des Stoïciens.
Le 5omm^// résulte de la perte passagère, dans rif;Y£|Ji.ov'.x6v, de l'état normal de tension de la sensibilité (aljOr^Ttxo; 'svc;), d'un relâchement du tonus psychique. Il en va de môme au fond pour la mort (èxXuspivoj xoD t5v5u).
Avec les disciples d'AhisTOTE les sciences naturelles étaient définitivement entrées dans l'ère de l'expérimentation et de l'observation objective des faits : à Alexandrie elles vont être étendues et approfondies par les plus rares génies peut-être qui aient paru dans le monde. On ne saurait trop insister, après Draper, sur l'importance capitale de l'œuvre de
(i) Ces sept parlics étaient ainsi définies dans leur ensemble comme ^ivEU'jLa dtaxEÎvov à;;ô toû f,"]f£;xovixoù(u£/pt5 éçOaXfxfîiv, wtcov, [xuxtrîpwv, yX^nrj;, èniçavsi'a;, TiapaaiaTwv, oi^\j-^o^, •{ktsiX'ZT\^ xai Tûv oîîuituv opyâvojv.) Mais l'unité de l'âme est chez les Stoïciens, ainsi que le moi ou la personnalité, beaucoup plus étroitement sauvegardée que chez Platon ou ÂKibTOTE. Toutes ces fonctions n'ont en réalité qu'un substratum, le îiYEjxov'.xov siégeant dans la poitrine. — Hujusmodi autem no/i tant partes aniniae habelicntur, quam vires et eflicaciae et operae... non enim membra sunt substantiae animalis, sed ingénia, Tertull., De an., i4.
(2) Plac, IV, II.
ÉCOLE D'ALEXASnniE, SEUROLOGIE irnÉROPUlLK ET D'ÉRASISTRATE 2 53
rÉcole d'Alexandrie dans l'histoire des sciences de la nature et de la vie. La philosophie grecque avait fini, comme elle avait commencé, par le naturalisme. La doctrine d'EpicuRE forme la transition entre l'ancienne philosophie des Hellènes et l'époque des recherches fructueuses sur le terrain solide des sciences de la nature. C'est à Alexandrie qu'elles ont fleuri pour la première fois : c'est d'Alexandrie qu'elles sont venues dans l'Europe moderne comme des semences fécondes. Le grand présent que cette ville d'Egypte a fait au monde, c'est la méthode scientifique.
Ce progrès décisif dans l'histoire de la civilisation s'étendit à toutes les sciences. Ce fut le triomphe de la méthode inductive, reposant sur l'idée de l'existence de lois dans la nature. Le complément de la méthode inductive, l'expérimentation, ne fit point défaut. Les progrès de la mécanique, l'invention des instruments de précision, la pratique des expériences, donnèrent une portée et une solidité jusqu'alors inconnues à l'observation méthodique des phénomènes.
Avec Hérophile et Érasistrate, l'anatomie et la physiologie deviennent les fondements mêmes de la science de la vie. « Hérophile et son grand contemporain Érasistrate, les chefs de l'école d'Alexandrie, dit W. Prêter, occupent un rang considérable dans l'histoire de la physiologie, parce que, les premiers, ils firent des dissections sur des êtres vivants (chèvres, boucs, hommes condamnés à mort). »
Ceux qui professent la médecine rationnelle, a écrit Celse, estiment qu'il est nécessaire de procédera l'ouverture des cadavres pour scruter les viscères et les entrailles ; qu'HÉROPHiLE et Érasistrate ont été on ne peut mieux inspirés en ouvrant, tout vivants, les criminels que les rois retiraient des prisons pour les leur livrer, et en examinant, joenrfan/ qu'ils respiraient encore ^ la position, la couleur, la forme, la grosseur, l'arrangement, la consistance, le poli et les rapports des organes que la nature tenait cachés auparavant, les saillies et les dépressions de chacun d'eux, et la manière dont l'un s'insère sur l'autre ou en reçoit une partie dans son intérieur. Necessarium ergo esse incidere corporamortuorum, eorumque viscera atque intestina scrutari ; longeque optime fecisse Herophilum et Erasistratum, qui nocentes homines, a regibus ex carcere acceptes, VIVOS inarfmw/, considerarintque, etiamnurn spiritu rémanente, ea, quae natura ante clausisset, eorumque positum, colorem, figuram, magnitudinem, ordinein, duritiein, mollitiem, lacvorem, contactum ; processus deinde singulorum et recessus, et sive quid inseritur alteri, sive quid partem alterius in se recepit(i).
(i) A. C. Gblsi Arilum liber sexlus idem medicinae primas. Proœmium.
a54 LE SYSTf:ME X EU VEUX CESTHAL
Les paroles suivantes de Tertullïen, dont le témoignage à tout le moins est ancien, nous semblent bien dignes d'ôtre méditées, surtout lorsqu'on les rapproche de celles de Celse. Hérophile, stigmatisé ici du nom de lanius, est appelé dans un autre passage /)ro5^c/or Herophilus :
a Cet Hérophile, médecin ou anatomiste, qui disséqua des milliers de corps pour interroger la nature, qui haït Fhomme pour le connaître, en a-t-il exploré toutes les parties internes de manière à y voir clair ? Je n'oserais le dire, parce que la nutrt change ce qui avait vécu, surtout quand ce n'est pas une mort naturelle, mais qu'elle s'égare au milieu des procédés artificiels delà dissection (i) ».
Praxagoras de Cos, qui vivait vers 335 avant notre ère, distingua les artères des veines ; il prétendait que, pendant la vie et à l'état normal, les artères sont remplies d'air, non de sang, et qu'elles se convertissent en nerfs ou ligaments à leur terminaison ; le cerveau n'était qu'une simple excroissance de la moelle épinière. Le disciple de Praxagoras, Héro- PHiLE, qui avait vingt-deux ans quand Aristote mourut (322), pratiqua la physiologie expérimentale et fit avancer la connaissance du cerveau et du système nerveux central. Hérophile fut surtout un grand anatomistc. Il avait beaucoup disséqué ('Ilpf^iXov yip ::oXXi àvaTeTjjLYjxoTa), dit Galïen [Dp la meilleure secte, ii), qui associe au nom d'HÉROPHiLE celui d'EuDÈME, et qui professe une admiration sans borne pour les écrits de ces savants sur la « dissection des nerfs » [Des lieux affectés^ m, xiv). Pour ne rappeler que ce qui, dans les découvertes d'HÉROPHiLE, a trait à la structure et aux fonctions du cerveau et du système nerveux central, Hérophile, qui connaît les nerfs, non sans les confondre encore avec les tendons et les ligaments, les distingue en nerfs de mouvement et nerf s de sentiment \ les nerfs tirent leur origine de l'encéphale et de la moelle épinière. « Si l'on en croit Hérophile, a écrit Rufus d'Éphèse, il y a des nerfs du mouvement volontaire qui proviennent de l'encéphale et de la moelle dorsale (i^rb tcD sYxeçiXcu xal vwT'.aisu jjljsXou), d'autres qui vont s'insérer, ceux d'un os sur un autre os (ligaments), ceux d'un muscle sur un autre muscle (aponévroses), d'autres enfin qui attachent les articulations (tendons) (2). «Outre l'origine des nerfs et la structure de l'œil, cet anatomiste a décrit le calamus scriptorius, les plexus choroïdes (j;.f|V'.YYa ysp'.ost^f;) qui tapissent les ventricules, les sinus veineux de la dure-mère et le torcular ou pressoir d'HÉROPHiLE.
(i) Tertullien, De an., X. Herophilus ille, medicus aut lanius, qui sexcentos exsecuit ut naturam scrutaretur, qui hominem odit ut nosset, nescio an omnia interna ejus liquida explorarit, ipsa morte mutante quae vixerant, et morte non simptici, sed ipsa inter artificia exsectionis errante. Cf. c. xxv.
(3) Anat. des parties du corps. Œuvres, éd. Daremberg et Ruelle, p. i85.
AXATOMfE CÉRÉBRALE DE RVFVS D'ÉPHÈSE 355
Les lieux du cerveau qu'il a le plus étudiés sont, on le voit, les ventricules : il y localisait Tàme (èv xaTç tcD sy^teçaXou xoiXtatç), en particulier dans le quatrième ventricule ou ventricule du cervejet{i). Les forces régulatrices de la vie étaient, pour Hérophile, les forces nutritive, calorifique , sentante et pensante, auxquelles il donnait pour substratum le foie, le cœur, les nerfs et le cerveau.
Le grand contemporain d'HÉROPHiLE, Érasistrate, qui tout en distinguant, lui aussi, des nerfs de sensibilité et de mouvement, n'échappa point toujours à la confusion que nous avons signalée, crut d'abord que les nerfs tirent leur origine de la dure-mère, parce qu'il les en avait vus sortir. Plus tard, après avoir fait des dissections plus exactes, il reconnut que les deux classes de nerfs naissent de la matière médullaire du cerveau. Dès lors le principe des nerfs fut, pour Érasistrate, non plus les méninges, mais le cerveau. Il décrivit le cerveau et le cervelet, les circonvolutions, les ventricules. La plus vieille histoire scientifique du cerveau nous a sans doute été conservée en une page magistrale d'ÉRASiSTRATE qu'on lit dans Galien.
« Nous considérâmes la nature du cerveau, et, chez l'homme comme chez le reste des animaux, le cerveau était double ; un ventricule de forme oblongue s'y trouvait situé de chaque côté, mais ces cavités se réunissaient en une seule par une ouverture au point d'union des parties ; de ce point, ces cavités s'étendaient en longueur jusqu'à ce qu'on nomme le cervelet, et, là, était un autre petit ventricule. Mais chacune des parties était séparée par des membranes ; ainsi le cervelet, considéré en luimême, était séparé, et le cerveau, semblable à l'intestin jéjunum, et présentant beaucoup de replis ; mais, beaucoup plus encore que celui-ci, le cervelet était formé d'un grand nombre de circonvolutions variées. De sorte qu'en considérant cela on apprenait que, de môme que, chez les autres animaux, tels que le cerf et le lièvre, et si quelque autre du reste des animaux l'emporte pour la vitesse de la course, l'organisation remarquable des muscles et des nerfs favorables à cette fonction prédomine, de même aussi, chez l'homme, parce qu'il surpasse de beaucoup tous les autres animaux par son intelligence, le cerveau est beaucoup plus circonvolutionné que chez ceux-ci. Toutes les racines des nerfs dérivaient de l'encéphale, et, pour toul dire en un mot, l'encéphale apparaît manifestement comme étant le principe de tous les nerfs du corps. Car et la sensation qui naît dans les narines se propageait par une ouverture au cer-
(i) Galiek, De Hist. philos. Kuhn, xix, 3i5; Utilité des parties, viii, xi.
256 LE SYSTÈME NEnVEUX CENTRAL
veau et, de même, celle qui provient des oreilles. D'autre part, à la langue et aux yeux se portaient des nerfs sortis du cerveau (i). »
Le pneuma qui, introduit par la respiration, passe des veines du poumon dans les artères, devient, dans le cœur, Fair vital (ir/sDjjLa ÇwTixbv), dans le cerveau, Tair psychique (ir^eDixa (j/jxtxsv) [De Hippocr. et Plat, plac, II, viii). Dans la secte médicale des Pneumatistes, chez Arkték comme chez Athénée d'Attalie, en Cilicie, au i®"" siècle, le pneuma, on le sait, joue un rôle capital dans tous les processus de la vie.
Sur la limite du i**" et du ii® siècles, au temps de Tempereur Trajan, Rufus d'Ephèse décrivit avec une rare précision Télat des connaissances sur la structure et les fonctions du cerveau. Dans Tintérieur du crâne est contenu Tencéphale, plus volumineux, eu égard au corps, chez l'homme que chez les autres animaux. Des deux méninges, l'une plus épaisse, plus résistante, adhère aux os du crâne ; elle a un mouvement analogue à celui du pouls {<so'r(^vMùz xiveîTat) ; l'autre, plus mince, est étendue sur l'encéphale. Ces deux enveloppes sont nerveuses (c'est-à-dire fibreuses, veupcili\q) et membraneuses ; elles jouissent d'une certaine sensibilité [r^zr^c» ts aï(TÔr,<jw lx<5j^3t'.) et présentent un entrelacement de réseaux. La surface supérieure du cerveau est pulpeuse et visqueuse ; ses renflements et ses anfractuosités lui ont fait donner le nom de variqueuse (xtp^osiîé;) ; elle est grise (SiaXeuxo;) ; sa surface inférieure et postérieure est dite base ; le prolongement qui prend naissance à la base est le parencéphale (cervelet). Les cavités de Tencéphale ont reçu le nom de ventres ou ventricules (xctXCat) ; la membrane qui revôt intérieurement les ventricules s'appelle tunique choroïde : Hérophile l'appelait méninge choroïde. Du cerveau sortent comme des pousses ou rejetons (apophyses) les nerfs sensitifs et moteurs (vejpa aîjôrjTtxixxi TCpoatpETixa) , par lesquels nous avons le sentiment et exerçons le mouvement volontaire (5ti oiv arjOrjat; xat xpcaipetix-}) x{vY;7tç) et par lesquels
(i) Erasistratos. 6*/Êi 81 fj f^ai; autou TOvSe tov Tjsorov « e6ewpou{x6v 81 xat ttjv ouaiv tou hi'Ki^iy.fiM xai Tj/ ô (JLSV lYX£çpaXo; 8i{x£pr(ç, xocOanep x«l twv Xoitiûv C'i^cov, xal xoiX^a Iv lx«Tgpw jji^psi '^aoa[xT[x7j; tû eiSsi X61(JL£V7), auvT6Tpr,vT0 S * «uTai et; jxiav xaià ttjv auvaçrjv Tt5v '^i^dyt' êx 81 TaûtTjç ifçepov eîçTr^v ÈncyxpaviSa xaXoujjLSvrjV xa» £X£î £Tepa r,v atxpà xotXi'a. Sian^^paxTO 81 taî; [xtJviyÇiv ExaiTOv twv (jL£pcJ5v. f, te yàp E^E^xpaviç 8ia«£3caxT0 auiT) xaO * lauTTjv xai b lyxfiçaXo; napa;:XTJaio; oiv vT[<rc£t xal ;:oXû;:Xoxo;, TioW» 8*£Ti {jiàXXov TOUTOU f, in^xpaviç ttoXXoÎ; IXiyfjLOî; xal ;:otxiXoi; xaTEaxE'jaiTO- wt:€ jiaOcTv toOto tÔv ÔEtopouvTa, OTi, cuanEp èttI twv Xoiîtwv î^ciScov, èXâçou t£ xal Xa^woo xal e^ ti àXXo xaTa to toc/eiv noXù Ti Tùiv Xoi;cwv "^uM^é &-£pa^p£t Tolç npô; Tauia /^pr^ ai|xoi{, £Ù xaT£Tx£uaa(jL^vot; |jlu(ji t£ xai vîupot;, oGtco xa:il âv0pc6;uou, £7:£i8y) tûv Xoi7:oiv î^oSwv tioXù tô 8iavo£îa0at r£p^£aTi, ;:oXù jjiiXXov toûtwv Iiti ::oXî5- ;:Xoxo{. r^aav 8s xal ânoçuaEiç tûv vEÛpcov ;:aaai ouzo tou EyxEçaXou xal xaO*oXov EÎnsîv àpyij çaiv£Tat elvat Tûv xaTa TÔ aûua 6 ipt^^aXoç. f^ t£ yàp â-ô tûv f ivûv ytyvojjLEVT) aVoOTjai; auvT£Tp7)T0 «-t toîÎtov xal f, ânô TWV ÛTcuv. èîpipovTO 81 xat £;:l ttjv ^Xw^^av xal £;rl toù; ôçOaXjxoù; axcoçuaii; a;:ô tou ipiE^aXou. » Glaudii Gai.eni de Placitis Hippocratis et Platonis libri novem. Uecensuit... Iwànus Mueller. Lips., 187^. I, 599-O00. VII, m (KiiHit, Coo).
AXÀTOMIE CÉRÉBRALE DE RVFVS D'ÉPHÉSE aS;
s'accomplit toute opération du corps. De Tencéphale naît la moelle épinière qui s'échappe dans le trou du crâne à l'occiput et qui descend jusqu'au bas du rachis à travers toutes les verlèhres ; la moelle n'est pas une substance particulière, mais un écoulement du cerveau (aroppota â^/xssiXsj). Il y a des nerfs qui sortent de la moelle épinière et de la méninge qui l'enveloppe. Parmi les nerfs qui proviennent de la moelle épinière, comme du cerveau, les uns sont actifs (moteurs), les autres sensîtifs (veupa xpaxTixi xal alTOr^Tixa) ; on les appelle cordons (tcvsi) ; ceux qui entourent les articulations sont appelés ligaments. Du cerveau parlent et sortent par des trous qui leur sont destinés des canaux ou nerfs (^ropc.) qui se distribuent à chaque organe des sens, tels que les oreilles, les narines, etc. Un de ces prolongements se détache en avant de la base du cerveau, se divise en deux branches et se rend à chacun des yeux (i).
(i) Du nom des parties du corps. Œuvres, i53 et i63 ; De Vanat, des parties du corps^
J. SouRT. — Le système nen^eux centrât* 17