‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 68 sur 106 · GUILLAUME DE CONCHES · texte numérisé non relu

GUILLAUME DE CONCHES

DisciPULus. Paulo ante dixisti quosdam nundum canescere quia habentcerebrum colericum. Et quomodo id, quod est colcricum, erit frigidum et humidum ?

Philosophus. Membra in diversis hominibus diversas babent qualilates. Quamvis cnim omne cerebrum sit naluraliter frigidum et humidum, in quibusdam tamen plus est calidum, minus humidum, quam aliis : hii dicunlur haberc cerebrum colerlcum. In quibusdam minus calidum et plus humidum : hii dicunlur habere fleumalicum. In quibusdum plus frigidum cl minus humidum ; hii dicimtur habere mélancolie um. In quibusdam enim «plus calidum, plus humidum : hii dicunlur habere sanguineum cerebrum. Similiter omnia membra quatuor complexiones habent. Quod ex actionibus et pilis et ex figura, quanlitate, qualitate, passionibus potest in singulis prudens lector physicus pcrpcndere.

XVII. De cellulis capitis. In capite très sunt cellae. Una in prora. altéra inpuppc, tertia in medio. Prima enim cellula dicitur faniaslica, id est visualis. In ea enim anima videtet intelligit. Hujus cerebrum est calidum et siccum, ut caloresicco, cujusest attrahere, formas et colores exteriores sibi contrahat.

Media cellula dicitur locfislica, id est ralionahs. In ea discernit anima re.s visas ; scilicet figuras et colores, quas vis fantastica intus traxit, vis logislica ad se trahit, ibiquc rem a re discernit. Ex figura enim et colore rei quam ibi aspicit anima, cognoscit quid res sit illa. Hujus cellulae cerebrum est temperatum, quia temperies rationcm non impedit.

Postrcma cellula dicitur memorialis, quia in ea exercet anima mcmoriam. Quod enim prima cellula attraxit, in média discernit, et per quodam [quoddam] foramen quod est inter mediam cellulam transmiltit. Hoc foramen caruncula quaedam, similis capiti uberis mulieris, obslruil. Cum vero anima vult aliquid novum memoriae commendare, vel uetus ad memoriam rcvocare, removet se caruncula illa aperiturque foramen, quo pacto illa donec revocentur exeant, obstruitur iterum foramen. Hujus cellulae cerebrum est frigidum et siccum. Frigidi enim et sicci est constringere et retinere. Sed istac qualitates cerebri mulatac has actiones minuunt. Si enim aliquis habet cerebrum postremac cellulae humidum, quia humiditas defluit, et figuras et colores turbat, est malac memoriae. Ideoque auctores vocant malam memoriam madidam. Si vero cerebrum mediae cellulae est penitus distemperatum, est amens sine ratione. Si aliquantulum est distemperatum, impcrfectae ralionis, el quanlo plus est distemperalum, minoris est rationis, et quanto plus est temperalum, majoris. Similiter est de priori cellula. Si enim cerebrum illius est frigidissimum, homo est stupidus et sine ingenio, et quanto plus erit frigidum, tardioris eril ingenii ; quanto minus, acutioris.

DisciPULUs. Undc poterunt ista probari?

Philosophls. Per vulnera in illis parlibus accepta (i).

(i) Bibl. Nat., ms. lat. iSq'io, n" ma de Saint-Germain. — « Il y a dans la lête trois cellules : lune à la proue, l'autre à la poupe, la troisième dans le milieu. La première cellule s'appelle fantastique, c'est-à-dire visuelle ; c'est en eflet là que l'àme voit el conçoit. Son cerveau est chaud et sec, afin que, par cette chaleur sèche, qui possède une vertu attractive, elle appelle à soi les formes et les couleurs externes. La cellule moyenne est nommée logistique, cest-à-dire rationnelle. En elle l'âme fait le discernement des choses qui ont été l'objet do la vision ; en d'autres termes, ces formes el ces couleurs que l'énergie fantastique a introduites dans le cerveau, l'énergie logistique les attire à elles et distingue alors cette chose-ci de celle-là. En effet, c'est d'après la forme et la couleur des objets, telles qu'elle les aperçoit là, que l'âme connaît quelle est telle ou telle chose. Le cerveau de cette cellule est tempéré, parce que cet état est favorable aux opérations de la raison. La dernière cellule est appelée mémoriale, parce qu'en elle l'âme exerce sa mémoire.

3i', LE SYSTEME XEBVEVX CENTB il

Voici quelques observations cliniques et anatoino-pathologiques qui avaient été recueillies par Galien, et, depuis Galien, par la tradition, et que rapporte à son tour Guillaume de Gonches. On remarque que les trois ordres de localisations fonctionnelles du cerveau dont il est ici question sont chacun strictement assignés à un organe spécial, à l'exclusion des deux autres, et que la symptomatologie des affections mentales consécutives aux traumatismes ayant intéressé « le cerveau » de ces divers ventricules doit, suivant l'opinion de ces auteurs, avoir exactement correspondu aux différents sièges des lésions.

\]n sujet, par exemple, possédait, d'une façon éminente, les fonctions propres à Isl pre77iiè?*e cellule du cerveau. Une lésion de ce ventricule lui fit perdre la faculté de se représenter les choses, ainsi que le constatèrent les médecins, et cela quoique cet homme eut conservé la raison et la mémoire. Ce que raconte Galien d'un homme devenu aliéné à la suite d'une blessure de la tête, et qui avait conservé la mémoire des choses antérieurement connues ainsi que le discernement des objets, le prouvait d'abondance. Un autre sujet ayant reçu une blessure dans \^ dernière ce lliiledu cerveau, c'est-à-dire dans la région occipitale, perdit précisément la mémoire, mais conserva la perception et la raison, Solin, en son Po/j/histor, écrit Guillaume de Gonches, parle d'un homme qui, après un traumatisme de la même région sans doute, tomba dans une amnésie si profonde qu'il avait oublié son propre nom. Enfin, chez un autre sujet, la lésion de la cellule moyenne entraîna la perte de la raison^ avec conservation de la mémoire et de l'imagination (i).

En cflct, ce qu'elle attire dans la première, elle le discerne dans la moyenne, et le transmet ensuite par un canal qui s'ouvre dans les parois do celte deuxième cellule. Ce canal a son orifice ferme par une caroncule semblable à celle qui termine la mamelle d'une femme. Lors donc que làmc veut confier quelque chose de nouveau à la mémoire, ou rappeler à la mémoire quelque chose d'ancien, cette caroncule s'écarte et le canal est ouvert, de sorte que ces choses jusqu'à ce qu'elles soient rappelées, puissent sortir, puis le canal se ferme de nouveau. Le cerveau de cette cellule est froid et sec, car le propre du froid et du sec est do resserrer et de conserver. Mais si l'état do ces trois cellules du cerveau vient à changer, les opérations de l'âme sont moins parfaites. Si quelqu'un, en effet, a le cerveau de la dernière cellule humide, comme la matière humide s'épanche et altère les formes et les couleurs, la mémoire est mauvaise. C'est pourquoi les auteurs appellent une mauvaise mémoire amollie. Si c'est le cerveau de la cellule moyenne qui est profondément distempéré, le sujet est en démence, sans raison. Si l'état de ce dernier ventricule n'est que peu altéré, la raison n'est qu'imparfaitement troublée ; plus l'état organique de ce ventricule est affecté, moins la raison persiste dans son intégrité, et plus cet état est normal, plus il y a do raison. Il en est de même pour la première cellule. Si son cerveau est très refroidi, l'homme est slupide et sans imagination, et plus cet organe sera froid, plus l'imagination sera lente ; moins il le sera, plus elle aura de finesse et de pénétration. Le disciple. — Comment prouver tout cela ?

Le philosophe. -— Par les blessures et lésions dont ces parties sont aflectécs. » (i) tt Cum enim aliquis essct rationolis memoriae, notaverunt phisici quod, acccpto vulncrc in prima

ALÀIX DE LILLE 3'|5

Le premier âge ne convient pas comme la jeunesse à Tétude : « llla enim aetas, cum sit calida eihumida, statim cibiim digerit et aliiim appétit... spissusque communis fumiis generatur : qui cerebrum petens, in quo anima exercet discemendi et intelligendi officium, ipsum turbal. » La jeunesse, au contraire, est calida et sicca: « desiccatus esthumor quem homoex utero matris contraxit. Non enim nascilur tam spissus fumus, nec est tanla intcrior turbatio ; et tune homo aptus ad disccrnendum perfecte consequitur si lampas doctrinae convenientis accendatur. » Puis vient la vieillesse, seneclus, quac est frigida et sicca: a extinctus est enim calor naturalis; unde est qiiod in hac aetate vigetmemoria ; sed vires corporis deficiunt. Ex frigiditate enim et siccitate quarum est constringere, est memoria ; ex calore cujus est impctumfacere, sunt vires corporis. IJltimum est seniiimfrigidiim et huinidum ; unde in illa aetate madida fit memoria et debilitantur homines. Extincto enim naturali calore, desinit homo vivere(i). »

Alain de Lille est aussi un platonicien, un platonicien chrétien, de la fin du XII*' siècle (f 1202), qui combine et rapporte comme en se jouant, à la façon d'un ouvrage de mosaïque, les idées et les doctrines d'une époque dont la pensée, à peu près épuisée, pressent encore à peine le

cellula, vim intelligendi amiseral, tamen rationem et menwriam relînens. Quod narrât Hallis (Galien) sic se probasso. Cum enim quidam, accopto vulnorc, démens factus csset, cum essct in ccnaculo fîguli, dixit ei Hallis (Galien) : ostende michi oUam, qui statim ollam dejecit; deinde subjunxit: Ostende michi figulum, qui precipitare voluît. Apparct quod discretionem habebat qui fîgulum ab olla disccrnebat. Eodem argumento constans est quod memoriani prius cognilorum habebat... » Un autre malade, « accepte vulnere in postrema cellula, retincns intelligentiam et rationem, memoriani amiserat. Narrât enim SoLiifus in Polyhistoriis quemdam accepto vulnere ad tantam oblivionem devenisse quod nesciebat se nomen habuisse. Alius cliam visus est qui, Icsa média cellula, rationem amisit, retincns tamen memoriam et fantasticam vim (*). Jure igitur dixerunt antiqui in capitc sedem sapientiae esse, vel Minervam a cerebro esse natam. Ea enim quae sapientem faciunt, intelligentia, ratio, memoria in capite habent sedem (**). In eodem capite sunt fencstrae sensuum, sed quia longius vidimus quam audimus, longius audimus quam odoramus, longius odoramus quam guslu sentimus, instrumentum videndi est supra instrumcntum audicndi, auditus supra instrumentum olfaciendi, illud supra instrumentum gustandi. Taclus vcro per totum corpus est difTusus. quamvis frcqucntius manu tangimus.

(i) Guillaume de Gonches, Secunda philosophia, xxxv. De memoria. (Ouvrages inéd. d'ÂBÉ- LARD. Doc. inéd., i836, 675-6).

(*) Cf. CoKSTANTiNus AKRicARt'9, De commuttibuê medico eognitu necesa. loeU, I. VI, c. xi.

(**) Hajns (animae) autem divorsae sunt polentiae : intelUgentia, ratiOj memoria. Et est intelUgentia vis animae qua porcepit homo corporalia cum certa rationo, qaare ita sit : ratio vero est quaedam vis anlmac qua percepit homo quid sit res, et io quo convoniat cum aliis, et in quo différât ; memoria vcro est vis qua firme relioet homo ante cognila... Cum igitur homo ex anima et corporo coostet, queritur an sit apposita corpori, an coDcrota, an commixta, an conjuncta... Sunt conjuncta, sed ita quod tola anima in omnibus corporis parlibus est esse suum retinens, tota et intégra. Hic subjicient : si in omnibus partibus tota est, abscissa una parle corporis, ablata est tota anima a corpore. Nos vero dicimus animam non esse in aliqua parte corporis, nisi dum est conjuncta corpori idoneo vitae. Separata igitur a corporis parte, remanet anima in aliis parlibus in quibus anto tota erat. (Beda Vexerab. Opéra, Mig.^e, t. XC, p. ii77)>

renouvellement de l'esprit humain par l'avènement de la domination d'AniSTOTE dans l'Occident (i).

Platon est encore pour Alain de Lille comme pour Scot Erigènë, Adélard de Bath, Guillaume de Cotsches (2) et Abélard, la plus haute autorité philosophique du monde. C'est « le philosophe », ainsi qu'on le dira plus tard d'ARiSTOTE. De Platon, Alain n'a connu pourtant que le fragment du Timée de la traduction de Chalcidius. Du Phédon il ne sait guère que le nom. Aristote n'est toujours pour lui qu'un professeur de logique d'une obscurité proverbiale. Zénon d'Elée lui-même, dont Radulphus de Longo Campo, le disciple d'ALAiN et le commentateur de V Anticlaudien, cite un argument contre la réalité du mouvement, parait au philosophe de Lille plus clair qu'ARiSTOTEÎ Cette accusation d'obcurité, qui revient chez quelques écrivains des x', xi® et xii*^ siècles, remontait bien plus haut dans les temps : Chalcidius avait comparé Aristote à Heraclite rObscur, et Boèce s'était déjà servi, pour le désigner, des mots « turbator verborum », qu'a transcrits Alain. Or, jusqu'au xïii° siècle, c'est BoÈCE qui constitue presque exclusivement la source de l'aristolélisme. C'est dans les écrits de Boèce, « le plus grand des philosophes latins », comme Abélard appelle Boèce, c'est dans les traductions et les commentaires de ce Romain, ainsi que dans sa Consolation, dans son Arithmétique, et dans ses traités théologiques surtout, qu'ALAiN a trouvé les éléments principaux et comme les pierres d'angle de sa philosophie. Alain ne sait rien de la psychologie d'ARisTOTE ; il ne parle de la doctrine de l'àme considérée comme la forme du corps que pour la combattre et la rejeter. Le De interpretatione, les Catégories et les Analytica posteriora sont simplement mentionnés. Il est impossible de découvrir une trace de la Métaphysique dans les écrits d'ALAiN. Le mouvement parti d'Espagne qui, depuis le milieu du xïi° siècle, avait pénétré la philosophie de quelques maîtres chrétiens de l'Occident d'éléments judéo-arabico-aristotéliciens, ne s'était pas étendu jusqu'à Alain de Lille, car le liber de causis n'a exercé aucune influence sur les doctrines de cet écrivain, ainsi que l'a reconnu, après la démonstration de Bardenhewer, IIauréau, dans la seconde édition de son Histoire de la philosophie scholastique [18^2).

Alain de Lille est un des derniers représentants de l'ancienne Ecole,

(i) Die Philosophie des Alanus de Lnsulis im Zusammenhange mit den Anschauungen des 12 Jahrhunderts dargcstelH von D"" M. Baumgartner. Munster, AschendorflT, 1896, in-S, xu-i^5p. (Beitrëge zur Geschichlc der Philosophie des Mittelalters, Band 11, Haft iv).

(2) Guillaume de Conches ne laisse pas de se défendre avec une certaine coquetterie d'être plus académicien que chrétien : « Christianus sum, non achademicus. »

AyTJinOPOLOGIE ET PSYCHOLOGIE COMPARÉE DU XW SIÈCLE U-]

qui ne discute et n'argumente encore qu'avec des textes éprouvés et consacrés par l'orthodoxie des Pères et des Docteurs de l'Église d'Occident. H est « sur la limite des deux époques » : là est précisément le grand intérêt historique de sa philosophie.

Que pensait ce chrétien, si foncièrement orthodoxe, des choses dernières, des problèmes les plus élevés de la foi et de la raison ? On ne connaît pas Dieu par la raison ou par la science, disait Alain ; on le croit par un acte de foi. La foi et la science sont distinctes : fides ?*aiione remota (AnticL, 1. VI, c. I, V. 23). La foi est une « présomption »; les raisons qui lui suffisent ne suffisent pas à la science : /ides enim est ex certis rationibus ad scient iam non sufftcientibus orta praesiimptio (Ai's fidei cathoL, I, 17, 601, C.-D. Migne, t. 210). C'est par la foi seulement, non par la science, que nous appréhendons Dieu (Deum nuUa scientia, sed sola fide deprehendimus). La raison, encore une fois, peut bien nous induire à conjecturer et à supposer, toujours en manière de présomption, que Dieu existe ; nous ne le savons pas ; nous le croyons. Deum igilur ipsum, inducente nos ratione, esse praesumimusy et non scimiis, sed esse credimus. C'est que rien ne peut être su qui n'ait pu être connu par l'intelligence : nihil enim sciri potest, qiiod non possit intelligi. Or Dieu échappe par définition aux conditions mêmes de la connaissance ou de l'intelligence : DeuSy qui omnimodam formam subterfugit, intellectui pervius esse non potest (d'après le cod, Paris. de la Bibliothèque nationale, 6569, s* ^ï"» f^l- i53^).

Les premiers siècles du moyen âge admettaient que les rapports de l'àme et du corps résultent d'une sorte de liaison extérieure, accidentelle, encore que l'on connut, par Chalcidius, la doctrine et la définition aristotélicienne de l'âme, considérée comme la forme du corps. Mais le commentateur du Timée estimait qu'ARiSTOTE avait erré sur ce point; l'àme ne pouvait, suivant lui, être la forme ou l'entéléchie du corps, car le principe de la forme n'a d'existence que dans et avec le corps ; né avec le corps, il périt avec lui, et ce principe se trouve d'ailleurs aussi dans le reste des choses inanimées. En faisant de l'àme la forme du corps de l'homme, on en faisait donc un simple accident. C'est précisément ce qu'avait objecté au Stagirite l'auteur du De mundi constitutioney qu'on lit dans les œuvres de Bède ; il fallait que l'àme fût, non pas une propriété, une forme, au sens où l'on entendait alors ce mot, mais un principe substantiel. Aussi Alain de Lille déclare-t-il que l'âme n'est ni une propriété ni une forme, mais une substance simple. Le corps et l'àme sont pour lui deux substances de tous points indépendantes et de nature opposée. L'àme n'est pas le principe de l'organisation du corps. Ce n'est, en effet, que lorsque la nature a construit le corps de ses plus purs éléments et l'a pourvu de sens, bref, qu'elle en a fait un organisme humain préparé à

3/i8 LE SYSTÈME \EBVEUX CENTRAL

recevoir Thôte d'illustre origine qui le doit habiter, que Tàme condescend à l'animer. Il suit toutefois que le corps est aussi une substance, et qu'il existe et s'organise indépendamment de l'âme.

Comment s'influencent ces deux substances ? A la façon des époux [conjuges), répond Alain de Lille. Cette union de l'âme et du corps, il l'appelle conjugium, connubium, copula maritalis. C'est le nombre et l'harmonie qui assurent l'accord entre le corps et l'ànie. Les spéculations pythagoriciennes et platoniciennes des nombres jouent un rôle dans l'anthropologie et la psychologie comme dans la cosmologie (I'Alain. Bernard DE Chartres et Hugues de Saint-Victor avaient d'ailleurs recouru à la même fiction poétique. Mais Alain de Lille a proposé une autre interprétation, beaucoup plus philosophique, de cette union : le lien entre l'âme et le corps serait une matière subtile, plus rare que l'air, moins déliée que le feu, ayant en commun avec l'âme la subtilité et la mobilité, avec le corps la corporéité, en un mot, ce serait un spiritus physicus, sed naturalis [Contra HaereticoSy I, 28,239"). ^^"i^ Isaac de Stella avait indiqué la transition qui permettrait de passer de la faculté la moins élevée de l'âme, l'imagination, à la partie la plus subtile de l'organisme matériel, le spiritiis corporeus. Enfin, après Odon de Cambrai et Richard de Saint-Victor, Alain estime qu'en dépit de leur nature contraire, l'âme rationnelle et la chair sont unies dans l'homme par l'unité de la personnalité : ex eo enim quod homo fit unum ex unione corporis et animae, incipit esse persona, id est res per se una [Ibid.y III, i/J, Ixifx B. Cf. Reg,^ 100, 676 A).

Les idées sur l'âme des botes ne laissaient pas d'être fort partagées au XII® siècle.

Ce que le vulgaire niait sans hésiter, les philosophes l'affirmaient sans plus d'hésitation, au témoignage d'AnÉLARD de Bath. Le chapitre xiii de ses Quaestiones naturales a pour titre : Utrum bruta animas habeant. 11 répond : « Id enim nostrae quidem aetatis hominibus ambiguum est; ut vulgus de negatione non dubitat, ita philosophis affîrmatio certa est. Habent enim et eas habere sic assero(i). » L'existence des sensations et des tendances instinctives qu'elles déterminent chez les animaux, celle du discernement des objets et des mouvements volontaires, impliquaient, selon Adélard de Bath, la réalité d'un principe psychique. Ce savant partait, en somme, de la considération des fonctions de la vie et de l'intelligence pour inférer l'existence d'un principe de ces fonctions. La question ne saurait être aujourd'hui mieux posée. Guillaume de Conches semble avoir

(i) Adélakd de Bath, Quaestiones naturales perdifficUes. Louvain, Jean de Weslphalic, vers i48^. in-4. Bibl. Nat. Impr. Ros. R. 900.

XATURE DE L'AME DES BÊTES .Vi9

aussi distingué Tàme des bêtes comme une réalité distincte du corps (i). Pierre âbëlard ne considérait au contraire Tàme des planles et des animaux que comme une forme plus subtile des éléments. Alain de Lille, qui n'était pas un « physicien » comme Adélard de Bath et Guillaume DE CoNCHES, s'en tient au point de vue matérialiste d'AeÉLARD : ce sont les controverses avec les Cathares qui Tont évidemment induit à cette façon de penser.

Ces hérétiques ne manquaient pas, en effet, d'invoquer, dans les disputes au sujet de la nature de Fàme des bêtes, les célèbres versets de VEcclésiaste{lll^ 8-21) : ( J*ai médité dans mon cœur au sujet de la relation des enfants de Thomme avecElohim leur créateur, et je suis arrivé à voir que la manière d'être de la bêle ressemble à leur manière d'être. — Car le sort des fils de Thomme et celui de la bête se ressemblent parfaitement ; les uns meurent, les autres aussi ; tous les deux ont le même souffle ; l'avantage de l'homme sur la bête est nul, car tout est vanité. — Tout va au même lieu, tout a été fait de la poussière et tout retourne à la poussière. Qui sait que le souffle des fils de l'homme monte en haut et que le souffle de la bête descend en bas vers la terre? (2) » Ouvrons l'œuvre, selon nous capitale, d'ALAiN de Lille, le Contra haereticos (I, xxvi-xxviii) : « Spiritusbruti animalis aut corporalis est aut incorporalis. Si incorporalis est, sicut spiritus humanus, qua ratione périt cum corpore et non spiritus hominis ? Qua enim ratione aut vi conservabitur potius anima humana in corpore quam anima bruti ?... Alio etiam probalur animam hominis perire cum corpore : sicut post mortem bruti nullum apparet vestigium animae, ita postmortem hominis, nullum vestigium animae remanet. » Et ce n'étaient pas seulement les hérétiques, mais « un grand nombre de faux chrétiens (sicut nostri temporis multifalsi christiani), qui, du temps d'ALAiN, niaient en somme la résurrection, puisque, disaient-ils, Tàme périt avec le corps (quia anima périt cum corpore). » La doctrine des peines et des châtiments dont sont affligées les âmes après la mort ne se trouvait pas dans le Timée, qu'invoque Alain, mais dans le Phédon, ouvrage qu'il invoque aussi, cette fois avec raison, mais dont il n'a connu sûrement que le nom et le sujet en général, peut-être par un passage du dialogue de Platon

(i) Weriser, Die Kosmologie und Nalurlehre des schoJast. Mittelalters mit specieller Reziehung auf Wilhelin von Couches. Silzungsb. d. k. Ak. d. W. Philos. -histor. Classe. Wien., 1878. l. 75. 397.

(2) Cf. J. Halévy, Etude sur la partie du texte hébreu de l'Ecclésiastique récemment rfecouverte (Paris, 1897) où ces versets du Qohéleth, ou de VEcclésiaste, sont rapprochés d'une maxime du texte hébreu de V Ecclésiastique, la Sagesse, de Ben-Sira, qui expliquait & souhait pour les crojanls la nature périssable de Tàmo des bêtes, p. 79.

35o LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

inséré dans le De statu animae de Cla.udianus Mamertus. Alain emprunte d'autres autorités à Virgile, à Cicéron, à VAsclepins et au Liber de caiisis. Ce livre, qui est, on le sait, un extrait d'une version arabe de la (rrc'xeiwTi; ^zoXoyvA^ de Proclus, « fut ainsi pour la première fois introduit dans la littérature philosophique de la scholastique par Alain de Lille sous le titre (ÏAp/ia?nsmi de essentia summae bonitatis. » Alain fonde sa démonstration sur les propriétés qu'il attribue à la substance de l'âme. Il produit entre autres un argument que Baumgartner estime assez étrange et singulier dans la bouche d'un religieux discutant avec un philosophe, argument qui nous rappelle les doutes sceptiques de Pascal, sans qu'ALAiN soit allé jusqu'à parler du jeu de. croix ou pile : — Que perd-on à croire à l'immortalité de l'âme? Sa négation peut entraîner des conséquences fâcheuses. De deux choses possibles, dont l'une aura pour effet un mal et l'autre un bien, il faut plutôt choisir celle d'où résulte un bien que celle d'où sort un mal : ut ait Arïstoteles in libro de eligendis duobus propositis : si istius est consecutivum malum et illius est consecutivum bonum\ magis est illud eligendum cujus est consecutivum bonum quam aliud cujus est consecutivum malum (C. //., I, 3i, 334 B). — Ici Alain s'abrile sous l'autorité d'AniSTOTE; il lui attribue formellement un livre, De elif/endis duobus propositis, dont nous ne croyons pas, contrairement à l'opinion de Baumgartner, qu'on retrouve jamais trace dans la littérature pseudoaristotélique (quoique la pensée exprimée ici existe en effet chez Aristote).

Dans ses réfutations des doctrines psychologiques des Cathares, Alain de Lille insiste particulièrement sur une distinction : l'âme des botes peut bien être appelée spirittis, ainsi que le veulent les hérétiques, mais on ne doit pas confondre le spiritus physicus (naturalisy animalis) avec le spiritus rationalisa celui-ci est incorporel, celui-là non: « Spiritus bruti animalis corporeus est ». L'âme n'est ni une propriété ni une forme ; c'est une substance simple, une, indivisible. Alain la définit : Anima proprie dicitur spiritus rationalis qui cum corpore venit in constitulionem hominis. Relativement à l'origine de cette âme humaine, Alain est déjà décidément créationiste. 11 n'hésite pas, comme saint Augustin, ni comme au temps d'ALCUiN et de Rhadanus Maurus, entre le traducianisme et le créalionisme. Odon de Cambrai (f m 3) écrivait encore dans le siècle d'ALAiN : Sunt tamen multi qui volunt animam ex traduce fieri sicut corpus, et cum corporis semine vim etiam animae procedere, » et il ne trouvait nullement indignes d'être discutées les raisons de ceux qui étaient de cette opinion (quorum raliones... non sunt omnino spernandae). Pour l'auteur de VAnticlaudianus, la nalure se borne à former le corps des éléments; l'âme échappe à ses lois et à sa puissance. Ce qu'on lit dans Y Historia scholastica

LOCALISATIONS CÉRÉBRALES 85i

de Pierre Comkstor, — quod corpus humanum est ex tradiice, id est, ex alio tradiicitur, n'est pas vrai de Whne humaine, car, dans la nature, aucune substance simple ne peut produire quelque chose de soi : unde nec anima animam nec spiritum spiritus (C. ff., III, 2, 4o3 A). Ainsi que dans la tradition devenue orthodoxe depuis saint Thomas surtout, chaque Ame résulte d'un acte spécial de création coïncidant avec l'entrée de celle-ci dans un corps : imo quotidie créât animas et creando infundit et infundendo créât.

Il existe encore dans l'homme, à la vérité, un autre esprit: le spiritus physicus sive naturalis. Cet esprit est « un certain corps, on Ta dit, plus subtil que Tair, moins rare que le feu. » Il résulte de la seconde digestion [digestio) ou coction qui a pour siège le foie, et n'est qu'une vapeur légère [tenttis fumus) née Ae ceWe digestion. Après Constantin l'Africain, Alain énumère, quant à leur origine organique, un spiritus natiiralis in hepatCy un spiritus vitalis in corde ^ un spiritus animalis in capite. Le spiritus physicuSy on la vu aussi, doit posséder quelque affinité avec Vâme rationnelle aussi bien qu'avec le corps. C'est parce qu'il participe de la nature opposée de ces contraires qu'il semble devoir les unir par une manière de lien substantiel.

Au spiritus rationalis ou incorporeus appartiennent, d'après le De spiritu et anima (qu'ALAiN appelle Peinsichen, id est, de anima, et qu'il attribue à saint Augustin), cinq facultés : semuSy imaginatio, ratio, intellectus et iîitelligentia. L'esprit des animaux n'en possède que deux, la sensibilité et l'imagination. Les plus anciens manuscrits font précéder cet argument des mots : Grecus etiam discernit inter zoa et sychea {Codex Paris,, Biblioth. nat., i6525, s. xiii ; le Codex Bernensis, 325, s. xii écrit: oza), vocans zoa animalia, in quibus spiritus périt cum corpore, sychea illa animalia in quibus etsi périt corpus manet spiritus. La localisation de ces fonctions dans le cerveau est naturellement la même chez Alain de Lille que chez Adélard de Bath, Guillaume de Conches, Jean de Salisbury, Guillaume de Saint-Thierry, etc. Cette théorie des localisations cérébrales, commune à tous les auteurs depuis Galien, peut avoir été puisée en partie par ces philosophes scholastiques dans les ouvrages de Constantin l'Africain.

Les thalami, ou chambres, dont parle Alain (i), correspondent, avec les fonctions qui leur sont d'ordinaire attribuées, aux trois ventricules, antérieurs, moyen et postérieur, du cerveau : « In arce enim capitisj impe-

(i) C'est encore le nom que donne Descartes aux ventricules cérébraux, en parlant des « chambres ou concavités qui sont dans le cerveau ». La Dioptrique, Disc. ivc. Etc.

ralrix sapientia conquiescit, cuî tandem deae caeterae potentîae, velut seiîiideae, obsequuntur. bigeîiialis namque potentia, potestasque logislicay virlus eliaiii praeteritorum recordatwaj diversis capitis thalamis habitantes, ejus fervesclint ol)sequio. In corde vero, velut in medio civitalis hiunanae, magnanimitaH suam coUocavit mansionem, quae, sub pntdeniiae principatu, suam professa militiam, proutejusdem imperium délibérât, operatur. Renés autem tanquam suburbia cupidinariis voluptatibus partem corporis largiuntur extremam, quae magnanimitatis imperio obviare non audenles, ejus obtempérant voluntati(i). » Ailleurs la tripartition platonicienne de Tàme reçoit, chez Alain, les noms de rationabilùas, irascibilitas et ronciipiscibilitas.

Dans la classification du De spiritu et anima, c'est par Vintellectus que Ton connaît les formes des choses ainsi que l'invisible : l'homme devient ainsi esprit', per quam comprehensionem homo fit spiritus (Theol, Regulae, 99). Par Texercice de la raison, il devient homme*, per speculationem ralionis homo fit homo. Mais, par Vintelligentia (intellectualitas), Thomnie peut, au moyen de Textase, s'élever à l'intuition du divin, à l'apothéose, à la déification ; l'homme devient Z>/e2/(2). C'est ici un écho, assez lointain et rare, de Pseudo-Dionysius et de son interprète, Jean Scot Eriugena (comme veulent qu'on prononce les plus anciens manuscrits) chez lequel l'expression OsCwcr.c, deificatio, revient souvent.

Nous terminerons cette revue des théories et des doctrines anatomiques et physiologiques des localisations des diff'érentes parties de l'âme dans les ventricules antérieurs, moyen et postérieur du cerveau, chez les écrivains latins du xii® siècle, par quelques pages de Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims, qui vécut dans la première moitié du siècle (3).

Est aulem craneum scdcs cerebri, testa scilicct capitis, in qua ipsum corcbrum continctur. Est aulem cômpositum ex mullis ossibus ; tum propter fumositalein, ut per poros inler ossium juncluras habeat spiritus viam exeuiidi, luin propter venas et arlerias in- Irorsum admitlendas.

(i) Liber de planctu naturae (Mignc. 210, Wa)-

(a) Scd aliquando exccdit homo istum slatum. . . et talis cxcessus dicîtur exstasis sive metamorphosis; quia per hujusmodi exccssum excodit slatum propriao mentis vcl formam. Excessus autem superior dicitur apotheosis, quasi deificatio; quae fit quando homo ad divinorum contemplalioncm rapitur; et hoc fit mediante illa potentia animac quae dicitur intellectualitas ^ qtia comprehendimus divina; secundum quam potentiam homo fit Deus.

(3) Guillaume de Saiht-Thierry, De natura corporis et animae libr. U (Mignb, 180, 701- 707). Cf. Jean de Salisubry, Afeialog., IV, 17 (Migne, 199, 926).

STnVCTUnE et fonctions DV système nerveux 353

Juvéniles arteriae spirilum vilalem déférentes, craneum pénétrantes, usque ad cerebri sedem sub ipso ecrebro mullipliciter in modum relis dilatantur, et sub ipsius retis fomento spiritus iterum digcratur. Ibi enim spiritus spirilualis immorans digerendo purificatur. Do qua digcstionc spiritus animalis créât ur ; post per duas arterias supra rete rctorlas egrcdilur, et ad veniriculum prorae cerehri dilabitur, ubi itcruin subtiliatus et depuratus, depurationes suas ejicit per meatum palati et narium. Et haec est terlia ejus digestio. Ipse vero transit ad puppis venlriculos per viam mediam prorae et puppis, et memoriam et motum ibi facit; sicut m prora phanlasiam et sensum. Est autem prora anterior pars cerebri in an teriore parte capitis locata, puppis \ero poster ior pars cerebri in posteriore parte capitis posita. Unaq uaeq ue aulcm quasi proprium domicilium quemdam habel veniriculum^ in quo virtus sua continetur, inter quos médius ventriculus rationem continet et inlelleclum. Rationem in medio posilam, sicut reginam et dominam, qua distamus a besliis ; phanlasiam in prora, memoriam in puppe per se facit, animalem autem virlutcm, id est sensum, in prora, motum autem in puppe, alterum per quinque sensus, alterum per nervos a puppe procedentes. Quod auten per se facerc dicimus rationem, memoriam et phantasiam, cum etiam in brutis animalibus esse videantur phantasia et memoria, sicut sensus et motus (alioqui nec canis dominum suum recognoscerel, nec avis ad suum nidum rediret), sciendum est nec memoriam eis inessc nec pbantasiam, sed inesse eis tanto majorem vim sensuum, aut usum sensualium actionum, quanto anima eorum a ratione est aliéna, suo corpori tota dedita et afQxa... Unde et /no^u5 etiam habet vivaciores et usus membrorum ad motus suos promptiores.

Hune autem spirilum spirilualem quidam philosophi animam esse dicebant qui corpoream animam esse volebant. Sed falsum est... Diximus quia transiens spiritus spiri^ lualis in poster ior em cerebri puppim, memoriam in eo operatur et motum ; memoriam per se, motum pur officiales suos. INervi, sicut in anteriori prora phantasiam per se, sensum per officiales suos, qui sunt quinque sensus. De spiritualibus autem spiritus actionibus disputare difficile est... Ut igitur de molu primum agamus, motabilis virtus facta in cerebro movet per se quae vicina sunt. Natura enim provida seplem paria nervorum in ipso cerebro fundavit, qui per congruos meatus exeuntes, quae circa et infra caput et collum sunt, usque ad diaphragma, id est usque ad médium viscerum, tum per se, tum per alios nervos ex se prodeuntes et furcantes, movent quae movenda sunt, et ministrant quae ministranda sunt. Nam quinque sensus sui motus et sui sensus vim unicuique ministrant : similiter cerebro, linguae, gutturi, et aliis, ut dictum est, usque ad diaphragma.,. Quia ergo si a summo usque ad imum... nervi tenderentur, et facile pro ipsa longitudine possent rumpi, et sensus et motus hebesccret, provisus nervus qui lingua arabica nucha vocatur, descendens a cerebro et a fine puppis, per spondilia dorsi, id est ossa spinae usque ad inferiora.

Unde etiam dorsi vel spinae cerebrum nominatur. Propter quod etiam ad similitudinem cerebri quibusdam fomentis et nutrimentis vestitur et tcgitur. Cerebrum enim cum craneo claudatur, inter ipsum et cranci duritiam duos habet panniculos inlerpositos : unum mollissimum et lencm, quo foveatur, unde et a physicis pia mater vocatur; alterum validiorem, quo a cranei durilia defcndatur, unde et dura mater vocatur. Sic et dorsi cerebrum nucha et piam matrem et duram habet matrem ; insuper et alios duos habet panniculos ex ligamentis composilos, ut bis defendatur et operiatur... Nucha patiente vel incisa, sensum et modum perdunt omnia inferiora, superioribus in suo statu permanentibus, intantum ut si in prima spondili post craneum praecidatur, adjacentia et subjacentia omnia sensu et mola priventur. Ab bac ergo nucha per nervos bine et inde prodeuntes sensus et motus administratur omnibus membris infra vel circumpositis.

J. SouRY. — Le système nerveux central, 23

354 lE SYSTÈME XERVEIX CENTRAL

Hoc ilaque modo motas'voluntarius a cerebro prodil in lolum corpus. Est autcm puppis nnde moins proccdit minor quam prora, quia dignior et profusior est prorae oporntio et plura quam puppis continct opcrationum instrumenta. Est etiam moUior prora quam puppis, quia puppis durior esse debuit ut facilius motum pateretur : prora vero mollior ut sensu m cito rcciperent sensuaîes nervi ah ea prodeunies, qui sunt scptcm parcs, cum a puppi pauci prodeant motum sensumquc facientes. Nam etiam his et omi^ibus a cerebro prodounlibus natura et motum contulit et scnsum, et motum agiliorem, et sensum acutiorem et digniorem. Scd quia ex nervis puppis et mediaioris ejus, qui dicilur nucha, universalis ille corporis motus procedit et sensus, puppi spccialiter et motus assignatus est et sensus.,. Oculorum' or ^ana. vel instrumenta \isum a cerebro deferentia oplicus est nervus, humores et tunicac... Opticus nervus sub pia matre de ipso ecrebro procedens, ibique natus et fotus, ne pro teneritudine sua in egressu ab ossibus cranei laederetur, ipsius piae matris pcllicula involutus proceditur; et usque ad oculos procedens, vimque visibilem eis administrans, in mcdiam crystalleidon solidatur... De naribus vero duaenarium viae duabus de causis sunt necessariae. Quac major est ad altraliendum spiritum et odoratum ; altéra, ad emittendas grossas superfluitates a cerebro venientes. Yiae autem istaead proram cerebri admittunt odoralum, sed non faciunt. Duo cnim frustula, uberibus simillima, odoratus sunt instrumenta... Fumus corporum odoriferorum dissolutus et cum aère mistus, per narium foramina ab uberibus illis trahitur, et usque ad cerebrum transmittitur. Qucm cerebri ventriculis attractum in suam mutant naluram. Hanc vero mutationem sentit mens et sic fit odoratus... Auditum vero facit par nervôrum a cerebro procedentium et in aures se dilatantium... Mens autem discernit naturam intromissae vocis et sic fît audilus... Vcnit nervus a cerebro qui per linguam dividitur ut det ei sensum gustus, qui sic efficitur... 7V}c/<i^ aliis sensibus est similis, quia mutatur in rei substantiam quae tangitur. Quac mutalio mandatur menti per nervos^ et boc modo sentit mens illam mutationem. Omnes autem sensus proprium babent membrum, praeter tactum. Tactus enim totius est corporis, excej>tis partibus illis quae nervis carent, ut pili, ut ungulae, et talia ; quae ubi ligantur, quia hoc non sine nervis fit, ibi tantum sentiunt. Et ut finem faciamusdc sensibus, nihil patitur in corpore quod non sentit, nihil sentit quod nervis non regitur.

On a ditqu'ALBERT le Grand (mort en 1280) avait localisé les fondions psychiques dans différentes régions du cerveau. En réalité, ce docteur n'a fait que suivre Aristote, Galien et les Arabes quant aux sièges des différentes facultés de Tàine dans les parties antérieures et postérieures du cerveau et dans le ventricule moyen (Opéra, De anima, 1. I, tract. 11, c.xv; 1. H, tract, iv, c. vu). Après avoir rappelé les différents sièges attribués aux ^mes intelligente, concupiscente, végétative et motrice dans le cerveau {cerrbru77i)y le foie, les organes génitaux, Tocciput, la nuque et les vertèbres dorsales, « d'où sortent les nerfs moteurs », l'espèce de polyzoïsme attribué à Pythagore [diversa animalia — hepar, niatricem, cor, cerebrum — dixil congregata in ttno animali) et ce qu'on pourrait appeler le monozoïsme de Platon [dixit enim haec omnia diversas esse substanlias secundum sifwn et esse, sed tamen unam animam, et ideo constituere mttim animal), Albert le Grand, dans les textes que nous indiquons, dit cxprcs-

ALBEHT LE OnAND 355

sèment que ce sont les Péripatéticiens qui ont localisé le sens commun [sensîis commiinh), c'est-à-dire le siège commun des sensations ou sensorium commune^ dans « la partie antérieure du cerveau, là où se réunissent et concourent, comme dans un centre, les nerfs sensibles des cîinq sens, lieu rempli de moelle et humide »; plus en arrière, où la dureté de Torgane augmente par suite de la frigidité du cerveau, il ont appelé trésor des formes, ou encore anima imaginativa et formalis, le lieu où celles-ci sont conservées. « Dans la première partie du ventricule moyen, qui est chaude, à cause du mouvement des esprits (ex wio/w multi spirittis), ils ont situé l'estimative {aestimativa), » « La mémoire [memoria), ils l'ont placée à^xïs\^ partie postérieure du cerveau, lieu sec, à cause des nerfs moteurs qui en sortent. Ce qui indique qu'il en est ainsi, c'est que la lésion de cette partie détermine la perte ou l'altération de la mémoire chez tous les animaux. » Le siège des représentations ou images {phantasia)^ ils l'ont situé « au milieu du ventricule moyen, entre le trésor des formes et la mémoire ». La lésion du ventricule moyen (laesa média cella) trouble toute l'économie de la vie chez l'animal, qui devient furieux. Ce que dit ici Albert le Grand de la perte de la mémoire consécutivement aux lésions de la partie postérieure du cerveau paraît emprunté à Némésius {De nat, hom,^ II, i3). Quant à ce texte môme d' Albert le Grand, l'incohérence et le vague des expressions, où Ton a peine à reconnaître les doctrines traditionnelles, qu'il invoque d'ailleurs, ne permettent point, à coup sûr, de considérer ce Dominicain comme un précurseur de Gall et de Spurzheim. Tout ce que Broussais, de Blainville, de Gérando et PoucHET, en France, ont avancé à cet égard, est erroné et ne repose que sur une vue superficielle des faits et des doctrines.

Thomas d'Aquin témoigne simplement que les médecins assignaient à ce qu'il appelle ratio particularis, c'est-à-dire à la raison qui compare entre elles les choses qui ont été perçues par les sens, un organe déterminé [detemiinatum organtim), c'est à savoir, la partie moyenne de la tête {mediam partem capitis), ce qui doit s'entendre du ventricule moyen {i). On lit encore dans le de Potentiis animae : « Est ergo sensus eommunis, a quo omnes sensus proprii derivantur et ad queni omnis impressio eorum renuntiatur, et in quo omnes conjunguntur. Ejus enim organum est prima concavitas cerebri, a quo nervi sensuum parlicularium oriuntur. »

La théorie des localisations fonctionnelles du cerveau et des ventricules a varié chez les chirurgiens des xhi° et xiv" siècles comme chez les

(i) Summa theoL, L P. Quaesl., LXXVIII. art. iv.

philosophes du moyen âge. Les premiers suivent en général la doctrine traditionnelle des médecins grecs et surtout celle d'AviCKNNE. Les seconds ont reproduit volontiers la doctrine reproduite déjà par Augustin qui attribue des fonctions motrices à la partie postérieure de Tencéphale, conception galénique au premier chef, et qui se ramène à la doctrine de l'origine des nerfs durs ou moteurs dans le cervelet ou parencéphale. En outre, quelques-uns entendent par ventricules cérébraux, non plus les cavités ventriculaires, mais certaines régions du corps du cerveau lui-môme s'étendant au-dessus de ces cavités, officine et domicile des esprits animaux.

C'est en particulier ce qu'on lit dans Guillaume de Salicet (1210-1277), un des grands chirurgiens du xiii* siècle, qui écrivit sa C/nmrgie à Bologne et à Vérone, en 1276, et qui suit Galien et les Arabes. Au lieu de trois ventricules, on en compte, dit-il, quelquefois quatre, l'antérieur, le plus grand de tous, se divisant en deux parties. Dans la première partie du premier ventricule siègent les fonctions dénommées spnsus commiinis et phantasia^ dans la seconde partie du même ventricule Vimaginatio ; dans le ventricule moyen, la cogitatio\ au milieu de ce dernier ventricule, Yexistimatio\ enfin, dans le ventricule postérieur, la mémoire [i).

Le disciple de Guillaume de Salicet, Lanfranc, chirurgien italien qui enseignait à Paris en 1295, s'applique à montrer, en psychologue, les rapports de dépendance des trois facultés de l'àme localisées dans le ventricule antérieur, « le plus large et le plus rempli d'esprits animaux », et divisé en deux parties; il parle de la « dureté » du ventricule postérieur, renflé à sa partie médiane, et se terminant en pointe. (2).

Chez Guy de CnAULiAC, le chirurgien célèbre du xiv^ siècle, si l'influence de Galien et d'AviCENNE est manifeste, celle d'AnisTOTE se fait encore sentir, du moins quant à la nature du cerveau. C'est ainsi qu'il écrit que « le cerveau est froid et humide » (3). a Le cerveau a de long trois ventricules, et chaque ventre a deux parties, et en chaque partie une vertu a son organe. A la première partie du ventricule ant&ieur est assigné le sens commun; à la seconde Vimaginative\ au ventricule du milieu est située \vk pensive et la raisonnante \ à celui de derrihre^ la mémoire et recordation. Or vous pouvez voir que, de ces ventricules, Vantérieur est le plus grand, celui du milieu plus petit, et le postérieur médiocre. Et que de

(i) Chirurgia Guilielmi de Saliceto Placentini, 11b. IV, c. i. De anatomia et figura capitis... Dans Ars chirurgica Guidonis Caumaci, Venetiis, i5/|G, in-fol., p. 35i.

(a) Practica magistri Lanfranci de Mediolano quac dicitur Ars compléta totius chirurgiae. Tract. II, c. i. De vulneribus capitis et ejtis anatomia. Jbid., p. 217.

(3) La grande chirurgie de Guy de Chauliac; Nicaise, Paris, 1890, p. 33 sq.

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