‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 69 sur 106 · CHIRURGIENS DES XIII" ET XIV* SIÈCLES · texte numérisé non relu

CHIRURGIENS DES XIII" ET XIV* SIÈCLES

run à l'autre il y ci des conduits {meaiusj, par lesquels passent les esprits. .Et qu'en icelui du devant sont les additions mamillaires, esquelles est fondé le sens de rodorat; et que d'icelui, pour la plupart, naissent sept pareils de nerfs sensitifs [paria nervorum)^ lesquels s'étendent aux yeux et aux oreilles, à la langue, Yestoinach et aux autres membres (comme il sera dit). » Guy mentionne « le rets merveilleux, tissu d'artères seulement qui viennent du cœur, esquelles Yesprit vital est fait esprit animal par ébuilition [per ebullitioneyn), » Puis il montre comment la moelle dorsale prend son origine du « parencéphale, c'est-à-dire -de la partie postérieure du cerveau ». C'est à Bologne qu'enseignait Mondini (mort en i326\ un des fondateurs de Tanatomie en Occident. Quoiqu'il eût ouvert des cadavres (i), ses descriptions ressemblent à celles de Galien : il donne encore cinq lobes au foie, par exemple, comme Guy de Chauliac. A ce sujet, le dernier éditeur de la Chirurgie de Guy, M. E. Nicaise, s'était demandé à quoi servent les yeux, car il ne manque pas, même au xix^ siècle, d'erreurs anatomiques aussi étranges. « Ne nous étonnons pas trop, répondait avec esprit le chirurgien français : car derrière Vœil rétinien, nous avons tous un œil cérébral qui commande. »

Ce n'était point le cas pour tous les chirurgiens au moins, témoin Henri de Mondeville. Le chirurgien de Philippe le Bel ne laisse pas de prouver, pièces en mains, contre Aristote lui-môme, que le philosophe avait grandement erré en attribuant au crâne de la femme un nombre de sutures différent de celui de l'homme. Pour tout le reste, c'est-à-dire pour l'anatomie et la physiologie du système nerveux central, Henri de Mondeville demeure dans le giron de l'orthodoxie aristotélique et galenique. Mais ce sont là doctrines abstraites et matière de foi traditionnelle. Qu'il s'agisse au contraire de matière de fait, du nombre des sutures d'un crâne, par exemple, et l'autorité tenue pendant des siècles pour infaillible, l'autorité d'ARiSTOTE ou de Galien, pourra connaître les retours de la fortune. Pour les sutures du crâne de l'homme ou de la femme, il est certain qu'ARisTOTE n'avait pas pris à cœur d'en connaître le nombre. Mais Galien avait bien compté sept pièces osseuses du sternum chez les quadrupèdes qu'il avait examinés. Il ne s'était trompé qu'en concluant de ces mammifères à l'homme. Or il ne lui avait pas été permis de vérifier la justesse de cette inférence. Vésale révéla au monde la vérité sur ce point parce qu'il vit de ses yeux et toucha de ses mains les pièces osseuses du sternum humain. Encore ne put-il convaincre Sylvius.

(i) V. dans Jos. Hyril, Das Arabische u. Ilebràische in der Anatomie (Wien, 1879), î* description cl lepitaphc du tombeau de Moxdini, p. xi et xii. Dans son Anathomia, Mondini ne fait mention que de trois autopsies (une en i3o6 et deux en i3i5).

358 LE SYSTÈME yERVEUX CENTRAL

« Il faut noter ici que, quoi que prétende le vulgaire sur la diversité des os et des commissures delà tiète de la femme et de Thomme, et quoique le Philosophe, au i®"" livre du De hisloriis, au commencement du chapitre iv, dise en parlant de l'anatomie du crâne, que c'est un os rond ayant, chez les femmes, une seule jointure sur la circonférence de la tète, et, chez les hommes, trois, qui sont réunies en une, comme chez la plupart des autres, — il faut noter donc que la pure vérité est qu'il n!y a absolument aucune différence entre euXj comme on le constate dans l'atrium de saint Innocent, à Paris, où se trouvent cent mille crânes,

a ... Les artères ci \es veines entrent dans la substance du cerveau, lui apportant, du foie, la nourriture ; du coeur, la vie et Vesprit. Cet esprit est digéré dans le cerveau même par une nouvelle digestion, et il y devient Vesprit de l'âme (spiritus animalis).

« ... Le ventricule antérieur... est plus grand et large que les autres, et donne asile à plusieurs esprits. Il reçoit en effet plusieurs choses : c'est en Inique rchide la faculté imaginative, qui reçoit, du sens commun, les apparences des choses sensibles, \QSi]uc\ies il a luimême reçues du monde extérieur, apjwrtécs qu'elles lui sont par les organes spéciaux. On juge que tout le cerveau est froid et humide...; le premier ventricule est jugé chaud et sec par rapport aux autres. Le ventricule du milieu est beaucoup plus petit que les autres: c'est en lui que se trouve la faculté d'appréciation, c'est là qu'on discerne, réfléchit et juge des choses présentées ; ce >entriculc est dit chaud et humide, comparé aux autres. Ensuite on rencontre le troisième ventricule, dans lequel réside la faculté de la mémoire ; il est plus grand que celui du milieu, plus petit que le premier. Comparé aux autres, on le juge froid et sec ; il reçoit et thésaurise les pensées et les perceptions (et cil retient recort et met en trésor les sentences des choses prononcées qui li sont présentées des autres et ventrels (sic). De sa partie postéro-inférieure sort la moelle, par le trou de l'occipital et celui du basilaire...

« Le cerveau est un membre spermatique, principal, officiai, de complexion froide et humide, blanc, lâche, mou, médiocrement visqueux, présentant trois ventricules. Il est spermatique; en effet, il fut formé de deux spermes; principal, car seul il est forme de trois éléments principaux ; officiai, parce qu'iï exerce les offices du sentiment et du mouvement ,' froid et humide pour deux raisons : i° pour que par sa froideur et son humidité il tempère et diminue l'extrême chaleur et siccité du cœur; 2° de peur qu'une chaleur excessive dé\eloppée par le mouvement du cer>eau ne le surchauffe et ne l'enflamme. La raison pour laquelle il est blanc, c'est [)Our qu'il soit comme une table rase, indifférent h toute impression. La raison pour laquelle il est lâche, c'est pour que les choses conçues puissent passer facilement à travers. I^ raison pour laquelle il est mou, c'est [)our qu'il cède et aide aux mouvements des facultés... Les raisons pour lesquelles il est di>isé en plusieurs ventricules, sont au nombre de deux : i** pour que les esprits y soient retenus pendant un tenq)s suflisant j)our une nom elle digestion ; a° pour que chique faculté puisse exercer suffisamment son action sur les choses conçues avant qu'elles prissent d'un ventricule dans l'autre; or cela ne peut se faire en un moment (i). »

En somme, les trois principales fonctions psychiques supérieures, assez vaguement indiquées par Galien, après celles de la sensibilité

(i) Chirurgie de raailre Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, composée de i3o6 à 1820. E. NicAisE. P., 1898, p. 8^.

SIÈGES VENTRICULAIRES DES FONCTIONS PSYCHIQUES Sâg

générale et spéciale et de la motililé, donc en troisième lieu, et sans localisation précise dans le corps du cerveau, mais dans le cerveau, non dans les ventricules : les représentations, l'entendement ou la pensée et la mémoire, sont devenues les cinq ou six fonctions de la sensibilité et de l'intelligence, à sièges ventriculaires nettement distincts, d'AviCENNE et des médecins et chirurgiens italiens et français des xiii® et xiv*' siècles; ce sont déjà là autant de centres fonctionnels du cerveau, comme le remarque Edouard Albeht(i). L'observation clinique semblait d'ailleurs confirmer la réalité de ces localisations cérébrales.

Guy de Chauliac, venant à parler, à propos des plaies de la tôte, des signes de l'incision du cerveau, s'exprimait ainsi au sujet des lésions de ces fonctions: « Car on perd la raison [ratio) si la playe est Viux parties antérieures de la tête et la mémoire si elle est aux parties postérieures; et avec les susdits accidents il y a estonnement de sens (.ç/?//?(?r) et plus grande resverie [et desipientia major) (2) ». A côté de ce passage de Guy de Chauliac, on pourrait placer un texte de Lanfranc, où sont énumérées non seulement toutes les altérations de la sensibilité et de la molilité volontaire dans les lésions du cerveau et de ses enveloppes, mais celles des images mentales ou représentations, de la raison, de la mémoire [Tract, 11, c. i, p. 218). Un cas qui fit quelque bruit dans les cliniques chirurgicales des XIII® et xiv® siècles fera mieux comprendre encore a combien la doctrine de la localisation des fonctions du cerveau était profondément enracinée » chez ces médecins. 11 est rapporté dans la Chirurgie de Théodoric, de l'école de Bologne comme son maître, Hugues de Lucques, dont il est question dans cette observation. Théodoric témoigne avoir vu un homme, guéri par son maître, dont un des ventricules avait été complètement vidé [una cellularum a cerebro tota evacuata fuit) ; or ce ventricule était le quatrième, ou ventricule postérieur, le siège de la mémoire. « Je vis, raconte Théodoric, je vis mon maître Hugues au plus haut point étonné de ce fait, attendu que le patient avait de la mémoire comme auparavant; il était, en effet, fabricant de selles, et n'avait pas oublié sou métier [erat enim factor sellarum et artem suam non amisit) » (Lib. II, c. 11. Ibid., p. i/|5). Ce cas parut si extraordinaire ou plutôt si invraisemblable aux chirurgiens de l'époque, qu'ils ne l'accueillirent qu'avec le plus complet scepticisme. Tels Lanfranc, sans doute, et certainement Guy de Chauliac. Celui-ci rapporte bien avoir vu un malade recouvrer la mémoire dont « un peu de la substance du cerveau » était sorti du fait d'une « playe » de la

(i) Beitràge zur Geschichte der Chirurgie, Wicn, 1877, 38.

(2) ChirurgiaG. de Saliceto, tract, m, doct. 11, c. i, 36; Nicaise, 25V

36o LE SYSTE.)fE NERVEUX CENTRAL

« partie postérieure du cerveau », traumatisme dont le principal symptôme s'était montré par (( Toffense de la mémoire », mais il ajoute tout aussitôt : « Je ne dis pas toutefois qu'on vesquit s'il en sortait toute une cellule, comme Théodore raconte d'un cellier [cellarius) » (le fabricant de selles de Hugues de Lucques étant devenu un cabaretier chez Guy de Chauliac.) (Tract, m, doct. i, c. i. Ibid,, p. 25, la Grande Chirurgie^ ^oi).

Cet étonnement profond d'HuGUES de Lucques devant un cas de destruction du quatrième ventricule sans amnésie, le doute et Fironie avec lesquels ses confrères accueillirent un pareil fait, tout témoigne de la foi des chirurgiens et des médecins du temps en la doctrine des localisations des fonctions psychiques dans des régions bien distinctes du cerveau. Au XIII* et au XIV* siècles, comme aux siècles suivants, comme à notre époque surtout, où, grâce à une asepsie rigoureuse et à une science exacte de la topographie cranio-cérébrale, la chirurgie de l'encéphale a reconquis son antique maîtrise, la connaissance des principales fonctions du cerveau humain est résultée des faits observes ou provoqués par les chirurgiens au cours de leurs opérations sur l'encéphale. Les observations de compression locale du cerveau par fragments d'os enfoncés dans la pulpe cérébrale sont presque toujours d'un grand enseignement pour la physiologie. On trouve par exemple, chez Nicolas Massa (mort en i564 ou 1569), un cas très net et tout à fait saisissant d'aphasie traumatique. Dans une fracture du crâne (coup de hallebarde), où les méninges et la substance du cerveau avaient été détruites « jusqu'à l'os basilaire », et où le malade avait perdu la parole. Massa remarqua qu'un fragment d'os manquait; les médecins qui donnaient des soins au malade ne l'avaient pas vu. Massa ne douta plus que cette « perte de la voix » ne fût causée par la pénétration, dans le cerveau, de ce fragment d'os, et, prenant un instrument des mains d'un des assistants, il le retira de la plaie. Aussitôt le malade commença de parler, au grand étonnement des médecins et au grand applaudissement de l'assistance (i).

Outre les lésions du siège de l'articulation verbale, il y a, entre autres, chez Ambroise Paré (1517-1590), un cas non moins net de surdité acquise par lésion de la région temporale.

Ëtant à Turin, en i538. un des pages du maréchal de Montjean reçut un coup de pierre qui fractura, à droite (« partie dextre »), Fos pariétal; de la plaie sortit environ a la grosseur d'une demi-avelaine » de substance cérébrale. Un jeune médecin survint

(i) Cas de Marcus Goro. Nie. Ma.ssae Epistol. médicinal., 11, 90-91. Veneliis, i558. in- 4. Cf. un cas semblable dans Fr. Arcaeus, De recta curandorum vulnerum ratione, 62-64, Anlverpiae, i574, in-i6.

LOCALISATION DES FONCTIONS DU CERVEAU 36i

qui contesta que ce fût là un fragment de cerveau et soutint que c'était de la graisse. Disons tout de suite que le page guérit, mais resta sourd tout le reste de la vie. Un intérêt non moins clevc ressort pour l'étude des fonctions du cerveau de la démonstration et pat raison et par expérience » h laquelle se livra Ambroise Paré, devant un grand nombre de gentilshommes et autres assistants, dit-il, pour convaincre d'erreur son contradicteur. A cet effet, il ne s'appuie pas tant sur « les dissections des corps morts », a où jamais on ne voit aucune graisse dans le cerveau », que sur l'impossibilité en quelque sorte a priori d'une production de graisse dans le « crâne », et cela quoique « les parties soient froides », car le cerveau est « gluant, humide et aqueux », écrit Ambroise Paré, disciple ici d'ilippocRATE et d'ARisTOTE, uou dc Galien. Mais la doctrine des esprits animaux du médecin de Pergame reparaît bientôt et se mêle avec celle d'ARisTOTE. Car, s'il et ne se peut faire graisse » dans le cer>eau, c'est qu'il « y a grande quantité à'esprits animaux ^m sont très chauds el subtils, joint la multitude des vapeurs élevées de tout le corps à la tète : lesquelles choses empêchent la génération de la graisse (i). »

Ces « esprits » galénîques et ces « vapeurs » aristotéliques étaient pour Ambroise Paré lui-môme, pour un des plus puissants génies du xvi* siècle, des êtres et des choses dont on peut argumenter dans une dispute scientifique. La croyance à la vérité des dogmes traditionnels d'HiPPOCRATE, d'ARiSTOTE et de Galien sur la nature et le mécanisme des fonctions psychiques, la foi complète en la localisation de ces fonctions dans des régions distinctes et déterminées du cerveau, bref, le principe et la doctrine des localisations fonctionnelles du cerveau, étaient donc admis et ils furent discutés comme des faits par les biologistes, en particulier par les médecins et les chirurgiens, depuis la renaissance, dans rOccident, des études anatomiqucs et cliniques.

(a) Œuvres, Malgaigne, i84o, ", 71.

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