‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 7 sur 106 · MATIERE ET FORCE · texte numérisé non relu

MATIERE ET FORCE

a Dans le poome cI'Hésiode. dit Zeller, les dieux eux-mêmes sont créés et ceux qu'honorait le peuple appartenaient même à une jeune génération divine. Il n'y a point de divinité qui puisse être considérée comme la cause éternelle de toutes choses et comme ayant sur la nature un pouvoir inconditionné. » La matière et la force de l'univers existent avant eux sous la forme du chaos éternel, et au-dessus d'eux, sous celle du Destin inexorable. C'est Gaea, la terre, qui produit le ciel avec ses astres innombrables, comme dans les divers systèmes du monde et théories du ciel des philosophes grecs du \i* et du v* siècles (1). Aussi loin qu'on remonte dans le passé de l'Hellade, il n'y a d'autre être que le monde, avec sçs énergies créatrices et son éternité. Un dieu, cela vient à l'existence comme un homme, un cheval, un chêne. Hommes et dieux ont la même origine. Pindare l'a chanté dans la sixième Néméenne (strophe 1. 1-8) : les uns et les autres sont les enfants d'une même mère, la Terre (2).

L'homme ressemble aux immortels par la puissance de sa raison et la forme de son corps; il est, comme les dieux, soumis aux arrêts du destin; il ignore ce que la nuit et le jour lui réservent.

Comme les vieux aèdes qui avaient admis que. pendant une durée indéfinie, le Chaos et la nuit avaient seuls existé, les premiers physiologues, les physiciens de l'Ionie, tinrent pour la cause première de l'univers et le princi[>e éternel des choses, d'où tout sort et où tout retourne, sans création ni perte d'aucune partie du seul Être qui persiste, immuable à travers la génération et la destruction des mondes et des êtres vivants, les divers éléments matériels, tels que l'eau, l'air, le feu (3). Chez ces philosophes naturalistes, comme dans les anciennes cosmogonies, la matière première, sorte de chaos ou d'abîme, où s'agitent confusément des germes de ce qui sera, préexiste à l'apparition de la terre et du ciel. « Tout était ensemble ». 'Ojjlou xxvxa xp-ï^f^ara : ainsi s'ouvrait le livre d'A^AXACORE (4). Et dans ce mélange où tous les germes des choses (5) étaient confondus (yj (tu{jl|xi$iç aTuàvTw^/prjjjLaTiov), rien n'était encore visible à cause de la petitesse des éléments. Dans cet univers, VUn était Tout. "Ev ...icavra xf^îf^*^*' L'air et l'éther se séparèrent d'abord de ce qui contient et « environne » tout, du ciel a infini en grandeur » (6). Ce fut alors que le dense se sé~ para du rare, le chaud du froid, le lumineux du ténébreux, le sec de l'humide.

à l'origine, suivant Hésiode (^Théog., v. n6), la lorro et le ciel, et d'où tout est sorti, les dieux comme le reste, — mais a fait croire à Achillès Tatius, à TzExzfes et au scholiaste d'HÉsiooE (*), que Phéréctde, comme Tiialès, avait tout fait venir de l'eau. Certes, /OoW est bien la terre pour Phérécyde, mais H. Martin a reconnu qu'elle est bien près d'être en même temps l'ensemble primitif et confus de toutes choses. ÇMém. de l'Acad. des inscr., XXIX, 2« p., 36 sq.)

(i) La cosmogonie des Oiseaux, d'ARisxoPHANE, est un morceau mythologique de premier ordre. « Au commencement fut le Chaos, et la Nuit, et le noir Erèbo, etlevasteTartarc. » Il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. La race des immortels n'existait pas encore.

(a) Les dieux d'Empédocle, de Démocrite et d'Épicure sont plus grands, plus puissants et vivent plus longtemps que l'homme ; voilà tout. Mais ils subissent, comme tout ce qui vient à l'existence, les destinées et l'inévitable mort.

(3) Aristotk, Met., I, m. t(5v 8tj ;cpc«ST(ov çiXoaoçTjactvTwv 0? TrXeîTcoi ta; sv CXt)ç etÔeî [jLOvaç wTjOTjaav apyàç eîvai icavtojv... Eîai 8^ xivs; 01 xa't loù; 7ua{x:raXa(ou; xai noXù Tzpô xf^i vuv Ysvê'asfo; xa\ jtpojTOu; OeoXo'pîaavTaç oGitu; o^ovxai tieoî ttJç çuaso); u;coXa6£îv.

(4) Fragm. philosophorum graec. (Mullach), I, a48. Fr. i.

(5) Fragm. Ix. Dans le fr. 3, les éléments d'Anaxagore qu'on devait appeler plus lard homoeomérics, sont expressément appelés « germes de toutes choses », a;uc'p[jLa":a Tcacvttov /pTjixaTwv.

(6) Fragm. 2. xai to ^ê Tceois/ov a;:2ipdv ê<j-i 16 7cX;q0o;. Ce dernier mot a ici le sens de grandeur.

(*) Ad^. Hieog.. 116. ^tpiA\i^r,i h X\jfiiOi xai Qoû.i't^ h Me^ïj^to^ vpx^'* x&iv o)wi xo u^wç ç)ay(v fTvat...

Le dense et rhumide, le froid et le ténébreux se rassemblèrent là où est maintenant la terre. Le rare et le chaud, le sec et le lumineux s'élevèrent vers Téther (i). Des nuées aériennes s'était séparée l'eau, de l'eau la terre, de la terre les pierres : toutes ces condensations avaient eu lieu par l'influence du froid (2).

Ainsi le ciel et la terre, qui ont commencé d'être, passeront ; ils n'ont pas toujours été, ils ne seront pas toujours; seule, la matière est éternelle. Cette matière d'ailleurs n'est pas inerte, inanimée. « De toute antiquité, dit l'historien de la Philosophie des Grecs, Edouard Zeller, on a regardé le monde comme vivant. » Quel que soit l'élément adopté par les différents physiologues ioniens pour matière primordiale, eau. air ou feu, cette matière est vivante et animée. C'est la conception même de l'hylozoïsme (3).

La tradition arabe ne s'y est pas trompée. Dans le Kitàb al-Fihrisl de Mohammed ibn IsuAQ, ouvrage de l'an 1000 environ de l'ère chrétienne, mais surtout dans Ibn el Qifti, il est raconté du « Milésien » Thalès «qu'il fut le premier qui ait soutenu que le grand dieu [AUàh], qu'il soit loué! ne serait pas le créateur de tout ce qui existe ». Abu'lfarascu écrit de son côté ; « Tualès fut le premier qui soutint la doctrine de l'auTOfAXTOv, c'est-à-dire qu'il n*a point existé de créateur de ce qui existe; il tirait cette conclusion de ce qu'il remarquait de mauvais dans ce monde. » Ibn el Qifti appelle d'ailleurs Thalès un athée (4).

D'Anaximandre, né comme Thalès, à Milet, vers 612 avant notre ère, on a conservé celle phrase d'un livre sur la nature : « Là d'où elles sont venues à l'existence, les choses retournent nécessairement par la destruction ; car elles expient ainsi la peine elle châtiment dus à l'injustice, suivant l'ordre du temps (5). » L'existence apparaît donc comme une injustice qui doit être expiée par la destruction ou le retour de ce qui existe à ce qui est éternellement. La cause, le principe môme de l'univers est, pour Anaximandre, l'infini, matière indéterminée quant à la qualité, plus dense que l'air, plus subtile que Teau, analogue au chaos des anciens théologiens grecs. Cet aTueipov, Villimité, Yin/iîii, est le principe et Yélément de tout ce qui est [oLf/i^ ts xal atoixe^ov twv ovtwv). De la matière infinie éternellement en mouvement (x(vYî(r.v àtSiov), conçue comme vivante, à la manière de l'ancien hylozoïsme, se séparaient les contraires élémentaires,

(1) Fragm. 6 el 8.

(2) ex (xiv fip '^^'* yi^zkim^ 08fop aTCOxpivEiai, ex ôi xou Gôato; fT], ix Sa r^; y^ç XiOoî<rj(i;cT[YvuvTai liT^î) ToCf «jiu/pou... 'Ex Tûv VE^eXéwv équivaut ici à èÇ à^poç. Cf. Simplicius, fol. 106 a.

(3) Jules Soury. De hylozoismo apud recentiores, Lutctiae Paris. , 1881. Cf. Ueber die hylozoislischen Ansichten derneuern Philosophen, von Dr Jules Soury, Kosmos, v Jahrgang, 188a (Bd. X), 2^1 sq.

(4) V. AuG. MuLLER, Die griechischen Philosophen in der arahischen Ueberlieferung. Halle, 1873, 5, 3o-i. Cf. Moritz Steinschnkider. Kh-FA^ABi (KhVHXiMiBWs), des arabischen Philosophen f.eben und Schriflen, mit besondercr Bucksicht auf die Geschichte der griechischen Wissenschaft tinter den Arabern. Mémoires de l'Académie imp. des Sciences de Saint-Pétersbourg, vii« sér., t. XIU.

(5) Fragmenta philos, graec. (Mullacii), a. oiSovxt yào aura T^aiv xa\ oixr,v lî); aoixi'aç xaii XTiv xo3 ypo'vou xajtv.

DESCENDANCE DE L'HOMME a3

le chaud et le froid, le sec et Thumide, qui se disposent suivant leurs affinités naturelles: le froid et Thumide au centre, le sec et le chaud à la circonférence. Grâce au mouvement, qui emporte les éléments dans son cours éternel, naissent des mondes innombrables, des univers stellaires, (TO'jço'jpavou;), dieux et génies célestes pourle vulgaire, simple condensation ou raréfaction de la matière. Immobile, à égale distance de tous les points de la voûte du ciel, est la terre.

La chaleur du soleil a desséché la terre ; ce qui a subsisté des eaux primordiales qui la couvraient tout entière, devenu salé et amer, s'est rassemblé dans le lit de TOcéan. Cette idée, commune à phisieurs philosophes grecs, a été rencontrée dans les cosmogonies de l'Asie : la mer est ce qui reste des eaux primordiales. D'abord à l'état de boue humide, la terre a spontanément créé les animaux, les poissons, les reptiles à carapaces épineuses, qui se sont modifiés avec les âges géologiques et ne sont arrivés à leur forme actuelle que grâce au dessèchement progressif de la terre sous l'influence du soleil : « Les animaux sont nés de l'humide desséché et évaporé par le soleil. L'homme fut d'abord semblable à un autre animal, au poisson ))(i). Ainsi l'homme se développa d'un être pisciforme qui vivait dans l'eau ; sur la terre émergée, cet être fut le premier anthropoïde. « Cette descendance de l'homme d'ancêtres animaux, qu'on a si souvent raillée, a écrit W. Preyer, est une des plus remarquables divinations de l'antiquité » (2).

Parménide semble avoir aussi enseigné que l'homme a été primitivement formé du limon de la terre émergée des eaux, sous l'influence de la chaleur solaire. Selon Anaxagore, pour qui « la lune était de la nature de la terre», c'est-à-dire comme une terre, et qui y voyait des « plaines et des vallées profondes » (3), « les animaux sont nés, à l'origine, dans les eaux » ; ensuite ils se sont propagés les uns des autres (4). Démocrite fait sortir les hommes et les animaux du limon de la terre. Pour Empé- DOCLE, les plantes sont sorties les premières de la terre, encore humide et vaseuse, avant môme que celle-ci fut éclairée par le soleil ; les poissons se sont formés ensuite; les différents membres et organes des animaux pullulaient, isolés, yeux sans visage, bras sans corps, etc. ; des monstres

(i) xoL Se Çcûa ifîv£<j6ai £ÇaT{xi^ôjx£va utzq toù" f)X{ou. Tôv 81 àvOpuijçov Eisptji Çoiuj ^e^ov^vai, touiêotiv î/Ouï, TTapaTiXTj'jiov xar' ipyjii- Pliilosoph. (Hippolyte), I, v.

(2) W. Pheyek. Eléments de physiologie générale. Trad. de rallcmand par Jules Soury. Paris, i884, p. 37.

(3) Démocrite regardait aussi la lune comme une sorle de terre ; la figure qu'on y aperçoit était l'eflet de l'ombre projetée par les montagnes. Sur la plupart des points d'astronomie, Démocrite suit lopinion d'ANAXAGORE.

(Ji) Philosoph., I, VII.

a4 LE SYSTÈME yEIiVECX CEXTIiAL

apparurent; la nature s'essaya en créations informes; elle produisit des ôtres à deux visages, à double poitrine, des androgynes (i). Toutes les combinaisons organiques apparurent au sein des eaux et sur la terre, en cet immense champ de carnage où, dans la lutte pour l'existence, les êtres les mieux doués s'adaptèrent seuls et survécurent. Cette théorie des origines du monde organique, Ueberweg croyait qu'il était légitime de la rapprocher de la philosophie de la nature d'ÛKEN, de la théorie de la descendance de Lamarck et de Darwin, et Zeller lui-même prononce à ce sujet le nom du grand naturaliste anglais.

Un fait considérable pour Thistoire des théories de la vie se présente ici. Pour la première fois, les antiques conceptions cosmogoniques prennent une forme scientifique et inaugurent les doctrines transformistes. Empédocle, Anaxagore, DÉMOCRITE out soutenu ces doctrines: Anaximandre est peut-être le premier qui les ait formulées. « Par l'idée de l'adaptation, dit Teichmîiller, Anaximandre pourrait passer pour un précurseur de Darwin; de même pour cette autre idée que les plus anciens organismes ont dû vivre dans la mer, organismes dont les animaux terrestres ne sont que des transformations. Ce rapprochement devient plus frappant encore si Ton considère l'origine de l'homme selon Anaximandre: il soutient que l'homme provient d'animauxde forme ou d'espèce différente » (2). Et en effet c'est bien de poissons ou d'animaux pisciformes qu'ANAXiMANDRE fait descendre l'homme. Les premiers animaux, nés spontanément dans l'eau, disait-il, étaient revêtus d'une sorte de carapace épineuse, qu'on peut prendre, ce semble, pour des écailles; mais, avec le progrès de l'âge, ces animaux étant montés sur la terre qui peu à peu se desséchait, leur carapace se rompit et « ils changèrent bientôt leur genre de vie », en d'autres termes ils s'adaptèrent aux nouvelles conditions du milieu. Que l'homme soit issu d'animaux de forme différente, et d'autres espèces, Anaximandre en voyait encore la raison, dit-on, dans cette circonstance que, de tous les animaux, il est le seul qui ne soit pus en état de se procurer sa nourriture après sa naissance; qu'il a besoin d'être allaité de longs mois ; si bien que, livré à lui-même à l'origine, il n'aurait pu vivre et se perpétuer (3).

Ce fut donc dans l'eau que l'homme se forma d'abord comme un poisson, issu qu'il était lui-même de ces vertébrés; et ce n'est que lorsqu'il fut devenu capable de lutter avec avantage dans la bataille de

(i) Fragmenta philos, graec, v. 3i3 sq. Ma;xtY{jLcva xrj [xïv oct:' ivôpwv, — itÎ Ôi pvaixoçyfi.

(2) G, TErcHMÎ'LLER, Studicn zur Gcscliiclite der Begriffe. Anaxirnandros. Berlin, 1874, p. 64.

(3) Eus, Praep. ev., I, 8. Philos, (Miller), 11. Censor, 4-

AyAMMAyonE, LAMARCK et DAHWfy 20

la vie, de soutenir le combat pour Texislence, qu'il monta sur la terre, se métamorphosa en amphibie, s'habitua à la respiration aérienne et prit possession de son vaste domaine. Les Syriens, comme le rappelle Plutarque (i), et tous les peuples de même race, croyaient que tous les êtres étaient originaires de la mer. Ce qui apparaît assez clairement dans les idées d'ANAXiMANDRE sur l'origine des premiers êtres vivants, c'est qu'il les croyait nés spontanément dans les eaux de la mer, et que, grâce à l'évolution des êtres vivants et à la variabilité des formes organiques, l'homme était descendu d'animaux marins et comptait des poissons parmi ses lointains ancêtres. En ces termes, et pour être née peut-être inconsciemment de quelque mythe cosmogonique d'origine babylonienne, l'hypothèse d'ÀNAXiMANDRK mériterait de figurer dans l'introduction historique de VOrigine des Espèces, Ch. Lyell avait appelé Anaximandre un précurseur de la doctrine moderne de l'évolution (2). CuviKR enfin songeait évidemment à Lamarck et à GEOFFRoy Saint- HiLAiRE lorsqu'il écrivait: « Anaximandre, ayant admis l'eau comme le second principe de la nature, prétendait que les hommes avaient primitivement été poissons, puis reptiles, puis mammifères, et, enfin, ce qu'ils sont maintenant. Nous retrouverons ce système dans des temps très rapprochés des nôtres, et même dans le xix® siècle (3).»

Xénophaney un Ionien du vi® siècle, écrit : « Tout vient de la terre et retourne à la terre. « Ailleurs: « Nous sommes tous sortis de la terre et de l'eau » (/i). Or, quoique le philosophe de Colophon, colonie ionienne de TAsie-Mineure, semble avoir vu des pftmiers, avec une assez claire conscience, que l'univers doit rester pour nous une énigme, et qu'il est sans doute impossible de rien comprendre à rien, en dehors d'hypothèses « vraisemblables », si bien que, « sur toutes choses, l'opinion est seule de mise » (5), il ne laisse pas d'avoir été, comme il arrive, un observateur assez perspicace des phénomènes, voire des curiosités naturelles de ce monde, des premiers documents de la paléontologie (6). Plus d'un natu-

(i) Plut, Sjmp. Quaest,, VIII, 8, i.

(3) Ch. Lyell. Principles ofgeology, ï, ch. 11. 16.

(3) Georges Cuvier, Histoire des sciences naturelles (i84i), I, 91.

(4) *Ex yaiT); ^àp Tcavxa, xai eîç y^v Tcavra leXeuTa. ... llavTeç ^ip Yafijç ts xai u§«to; IxffvdfJLeaOa.

Fragm. philos, graec, (Mullach). Fragin. 8 el 9 ; cf. fragtn. 18.

(5) ... ôoxo; $*£7:l Tcaai i^TuxTa:. Sextus Empir., adv. Math., Vil, /|8 et iio; VIII. 826. O^to; -y-àp £97) TipwTo;' ûcx«iaXTjtj»îav civai 7:avT<uv. Philosophumena (Hippolyte). I, xi et X. Diog. IX, 20. Cf. fragm., i5.

(6) Cf. Hérodote, II, xri.

36 LE SYSTEME SEUVEUX CESTRAL

raliste aurait des raisons d'envier la pénétration de ce philosophe, véritable ancêtre de la théorie de l'inconnaissable, ou du moins de Y « incompréhensibilité de toutes choses. »

XÉNOPHANE estimait donc qu'avec le temps la terre était dissoute par les eaux (xal tw xpivo) àxo tou ÙYpoO XusaSai). Mais il administrait des preuves, selon lui démonstratives (arc^SeCÇsiç), de ces révolutions géologiques. Ainsi, disait-il, « au milieu des terres et sur les montagnes on trouve des coquilles (xoyxj^i), et, à Syracuse, dans les latomies (prison creusée dans le roc), on a trouvé les empreintes d'un poisson et de phoques (tuxov r/Oûoç xal (fwxûv); à Paros, la forme d'un petit poisson dans l'épaisseur du rocher (ev Tw ^a6ei tôD XWoj) ; à Mélite, des pétrifications de toutes sortes d'êtres marins (wXàxaç au|i.::avT(i)v OaXajaCwv) ». Cela provenait, continuait Xénophane, d'une époque reculée où tout avait été recouvert du limon des eaux. L'empreinte de ces êtres fossiles était demeurée « desséchée » dans le limon durci. De cette observation, Xénophane avait cru pouvoir conclure que « tous les hommes étaient détruits, c'est-à-dire que l'espèce humaine périt tout entière, lorsque, entraînée dans la mer où elle s'afiaisse, la terre se transformait en boue. »

Mais ces cataclysmes n'étaient pour Xénophane, comme les embrasements périodiques des mondes pour Heraclite, qu'un moment de l'éternel devenir. La terre passait périodiquement de l'état liquide à l'état solide, et réciproquement. Avec la réapparition de la terre ferme, une génération nouvelle d'êtres vivants recommençait. Comme Anaximandre de Milet, en effet, dont il a certainement subi l'influence, et peut-être été le disciple (Théophraste), Xénophane admet que la terre et ses habitants sont produits par le dessèchement du limon primitif. L'univers, considéré dans sa substance, « n'a point de commencement » ; il est « éternel » et « impérissable » (ÔYévvr^Tov, xat àîîtov xal à^SapTov): mais le monde change continuellement d'état. Et ce qui est vrai de la terre est vrai pour tous les mondes, si Xénophane en a admis plusieurs. D'un but, d'une fin intelligente ou rationnelle de la nature et des êtres vivants, il n'y a pas plus de trace dans Xénophane, dans Heraclite, Anaximandre ou Démocrite, qu'il ne saurait en exister dans l'esprit réfléchi d'un homme de notre temps.

« Le soleil, du haut du ciel, échauffe la terre », disait Xénophane, et, comme tout vient de la terre et retourne à la terre, les êtres qui naissent à la vie sous l'influence fécondante de la chaleur solaire rentreront tôt ou tard dans la poussière. Aussi bien des catastrophes périodiques engloutissent sous les flots l'humanité avec les autres êtres vivants. Sortie de l'eau, la terre est de nouveau envahie par la mer, à certaines époques, et convertie en boue liquide. L'observation, cette fois, avait servi de fonde-

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