PALÉONTOLOGIE
ment à l'hypothèse. Les coquillages marins trouvés dans le sein de la terre et sur les montagnes, les empreintes de poissons fossiles découvertes dans les carrières de Syracuse ou dans les marbres de Paros, conduisirent XÉNOPHANE à soutenir que ces pétrifications, que ces empreintes organiques dans le limon durci, attestaient que les eaux avaient autrefois séjourné sur ces parties du sol et au sommet de ces montagnes.
Mais c'est Heraclite le Physicien, comme on l'appelle quelquefois dans l'antiquité, qui a exprimé et fixé pour tous les 'siècles dans une image d'une profonde ironie la négation de toute téléologie de la nature. La lutte aveugle, la guerre éternelle des contraires, constitue, on le sait, pour ce philosophe, toute l'histoire du monde; c'est la pierre d'angle d'un édifice qui n'a point trop souffert des outrages du temps. « Il n'y a, dit Hegel, aucune proposition d'HÉRACLiTE, que je n'admette dans ma Logique » (i). La doctrine de l'identité des contraires tendant à la réalisation de leur unité essentielle, aussi bien dans le jeu des forces naturelles que dans le domaine de la vie morale, où, par exemple, le bien et le mal sont au fond la même chose (to ÔYaôov xat to xaxov Iv Tai-ccv), cette doctrine implique, ainsi que toute conception mécanique de Tunivers, le néant des idées de finalité, de but ou de raison des mondes qui naissent et meurent périodiquement et ne viennent à l'existence que pour rentrer, vaines apparences, dans le creuset de la matière éternelle. La matière des anciens hylozoïstes ioniens n'est pas, à la vérité, celle des atomistes: l'être primordial, qu'il soit le feu, comme dans Héiiaclite, l'eau ou Fair, comme pour Thalès ou Anaximène, sent et pense, car on n'a pas encore, à ces hautes époques, réalisé dans des mots les abstractions de corporel et d'incorporel, de matière, d'esprit et d'âme. Et les dieux meurent comme les hommes, les chevaux et les chênes. Mais le moyen d'attribuer quelque raison, au sens où l'homme entend ce mot, lorsqu'il se propose ou s'efforce d'agir en vue d'une fin qui lui parait utile ou bonne, à cette activité incompréhensible de l'être qui, sans repos, avec nécessité, de périodes cosmiques en périodes cosmiques, ne construit des mondes que pour les anéantir? Ne dirait-on pas d'un enfant qui, sur le bord de la mer, s'amuse à faire avec le sable des ouvrages d'enfant pour les renverser bientôt, des pieds et des mains, en jouant? C'était là, chez les Grecs d'Ionie, une vieille image, car elle est dans Ylliade (XV, 862 sq.). Or Heraclite compare l'Être, c'est-à-dire le Feu, à un enfant qui, fatalement, sans plus de raison, passe l'éternité à faire et à défaire des tas de
(1) Hegel. Geschichte der PliiL, Berlin, i833, I. SaS. Cf. J. Berways, HerakUtische Studien, Rhcinlschcs Muséum f. Philol., i85o, VU, 90 sq.
a8 LE SYSTÈME \EBVEUX CE^THAL
sable (i). Une autre image, d'une ironie également transcendante, de celle activité plastique et destructrice des processus cosmiques de l'univers, excluant aussi toute apparence de léléologie, toute finalité et toute raison intelligible du monde et de la destinée des ôtres, représente ce jeu puéril de TEtre éternel sous la forme d*un enfant qui joue au trictrac, agitant et jetant les dés (2).
L'impression que les phénomènes célestes et terrestres ont faite sur les Hellènes, en particulier sur les Ioniens de l'Asie Mineure et des îles, voilà l'origine de la première conception scientifique de l'univers. Zeller remarque, à propos d'EMPÉDOCLE, qu'en établissant que les éléments étaient au nombre de quatre, ce qui a été si longtemps regardé comme un dogme, ce philosophe « a introduit dans les sciences naturelles le concept môme de Félément, et qu'il est devenu ainsi, avec Leucippe, le fondateur de l'explication mécanique de la nature (3) ». Un instinct sur, une tendance invincible les porta tous à expliquer le monde par les propriétés de la matière éternellement en mouvement, d'une substance infinie, incréée, indestructible et vivante. L'eau, l'air, le feu, la terre furent tour à tour regardés par Thalès, Anaximène, Heraclite, Empédocle, comme le principe et la fin des choses. Mais cette matière première, qu'elle consistât dans un ou plusieurs éléments, était animée; la matière dont était faite l'étoffe du monde sentait et pensait. L'infini d'AwAXiMANDRE, cause universelle de génération et de destruction, est conçu comme ayant en soi le mouvement et la vie. Tel était l'hylozoïsme antique. Le naturalisme, je ne connais pas de mot qui résume mieux cette conception de l'univers. Dans le vieux monde méditerranéen, où l'Egypte et la Phénicie n'avaient guère laissé derrière elles que des amulettes, des cultes sinistres, des carrières exploitées, des teintureries et des comptoirs d'échange, les Hellènes inventèrent les mathématiques, l'astronomie, la physique, ouvrirent l'ère de la science et de la réflexion philosophique. Au v° siècle, nos
(i) Plutarque, De Eî Delphico, XX. ...loiî 7:ot7)Ttxou na\Z6ç ... âxetvo; ev Tivt tj/a[A30(t) ouvti- OefJL^VT] xai 6ia^so(ji^v7] TtaXiv uç* iauioCf naiXti 7rai8iàv, ...xal tov xoa(jLOv oux ovia TcXatTwv, cit' à:ioX- Xuwv yevojxevov.
(2) Philosophiimena (Uippolyte), Paris, i86o, IX, i, 428. 'HpâxXeiio; jisv Ç7)aiv... on Se £<jti n«Î5 TO ::av xal 8t* atoSvo; attovio; paaiXev»; tôv oXtov oOtco; Xe^et* Aîwv !!«!; èari Tcai'Çcov, TTEtTeuwv. Lucien, Vilar. Auctio^ i4- Ti và^s ô aioSv sœti ; — Ilaîç 7;at^ti)v, 7rÊa<jeûa)v, oiaçepojxEvo; [ouvôiaçepd[i£vo; Bern.].
(3) Der Begrunder der mechanischen Naturerklàrung, dit, à la lettre, Edouard Zeller, d'EMPÉDOCLE (Die Philos, d. Gr., I, 683), « le plus ancien précurseur de Darwin », comme il l'a appelé plus tard. D'Heraclite, qu'il appelle « un des plus grands penseurs de tous les siècles », W. pREYER a dit : « Déjà il exprime avec fermeté des idées que, 2,3oo ans plus lard, la doctrine darwinienne de l'évolution et de la concurrence vitale présentera comme de nouveaux principes bionomiques ».
NATURALISME D'HERACLITE 29
idées générales sur la nature étaient nées en Grèce, les principes fondamentaux de nos sciences avaient été posés, notre conception actuelle du monde avait été présentée. « Aucun des dieux ni des hommes n'a créé le monde », disait Heraclite; il est éternel, considéré, naturellement, dans sa substance ; car il change et devient sans cesse.
<c Quelques-uns disent que tout le reste naît et passe en s'écoulant et que rien ne demeure stable ; que, seul, un être unique persiste immuable, d'où sortent, avec leurs transformations sans nombre, toutes les choses de cet univers. C'est là ce que paraissent avoir cru un grand nombre dq physiologues et Heraclite d'Ephèse(i). » ... slxa xal twv à>.X(o; oî xpûTst
êv H Ti pLOVcv uz5|Ji£ve'.v, 6? c5 xaDia 'icavra |jL£TaŒ;(Y)jjLaT'.s6ffOai aéçuxev o^rsp eotxaari PoJXwôai Xs^eiv âfXXoi ts rsXXol xal 'HpdbcXetTc; 6*Eçéffio;. Heraclite croyait donc, contrairement au Stagirite, que le ciel ou l'univers, loin d'être incorruptible est périssable comme tout ce qui devient et subit le changement (2).
Quelle que soit la substance qui, par condensation et par dilatation ou raréfaction, a formé tout ce qui existe, que cette étoffe du monde soit IVflw (Thalès), Vair (Anaximène, Diogène d'Apollonie), le feu (Heraclite), les éléments d'EMPÉDOCLE ou les atomes de Leucippe et de Démocrite, etc., cette substance n'exisle pas seulement : elle sent, elle perçoit et, sous la forme de vapeur chaude, selon Heraclite, d'atomes ronds suivant Démocrite, du sang au témoignage d'EMPÉDOCLE, etc., elle connaît, elle est intelligente, elle pense ; la raison et la pensée sont ainsi des propriétés de la matière ou, si Ton veut, de TEtre primordial, qui, pour les anciens hylozoïstes ioniens, est l'univers incréé, éternel, infini. Les idées d'esprit et de matière ne sont pas encore nées, si Ton entend par ces mots des signes de substances hétérogènes dont Thomme aurait la connaissance. Nos sens ne perçoivent que l'apparence fugitive, et non l'être : le « feu éternellement vivant », par exemple, dont Heraclite déduit la chaleur et le mouvement en général, leur demeure caché. Sans doute, les deux sens les plus nobles, et surtout l'œil (3), peuvent être mis au-dessus des autres, mais « les yeux et les oreilles sont de mauvais témoins qul^nd ils sont au
(i) Arist., De Cœlo, III, i, 3.
(3) Ibid., \, X, a, ...çOetpo[xsvov. Empépocle d'Agrigenle est associé, dans ce passage d'AnisTOTE, k Heraclite. Aristote convient ici que tout ce qui naît doit périr : â;:avta yàp xà y'v(î|jL£va xai çOctpcficvoc oaivsTat. Il ajoute plus loin avec toute raison : « Prétendre que le monde tantôt se constitue et tantôt se dissout (ouviatavat xai otaXueiv), ce n'est pas faire autre chose que de soutenir qu'il est éternel (oéîSiov). mais que seulement il change de forme (àXXà |i£T«62XXovTa Tr,v (lopçTjv). »
(3) Fragin. 2\. 'OçOaXjjioi ^%o tôv wtojv axciCsaiepoi {xapTupg;.
3o LE SYSTÈ.\fE NERVEUX CENTRAL
service d'âmes déraisonnables », disait le philosophe d'Ephèse (i). Or la plupart des hommes écoutent exclusivement ce témoignage.
HERACLITE partageait, avec les anciens Ioniens, l'hypothèse hylozoïste d'une substance primordiale qui engendre et détruit toutes les choses qui naissent pour mourir. Avec Anaximandre et Anaximène, il admettait que le monde se forme et s'anéantit périodiquement. Peut-être, encore avec Anaximandre, estimait-il que Texistence de tous les êtres individuels, qui n'apparaît que pour disparaître à jamais dans l'éternel écoulement des choses, est une injustice qui doit être expiée par la mort (2). Le feu était donc pour lui la substance de toutes choses ; peut-être l'avait-il appelé r<( âme » (3). Mais nos idées sur Tillusion du monde des sens n'en avaient pas moins les plus profondes racines dans Thylozoïsme antique. S'il n'est pas exact de répéter qu'HÉRACLiTE a, pour la première fois, révoqué en doute la véracité des sens, il a entrevu que la perception ressemble au rêve, et que celui qui s'y livre agit et parle comme dans le sommeil [Fragm. 62, etc.).
<c Y a-t-il pour les hommes quelque vérité dans la vue et dans Vouïe {0^'.^ xal cbtoT^), demande Socrate dans le Phédon (X, 65\ ou bien faut-il croire, comme les poètes nous le répètent sans cesse, que nous n'entendons ni ne voyons rien de vrai (ott o^-z à)Côuo|ji^v àxpi6àç ciSév, oW 6pc5[xev ;) ? » Peut-être Platon songeait-il au vers célèbre d'EpiCHARME de Cos, contemporain de XÉNOPHANE, que le poète comique a sans doute parodié, en mettant dans la bouche d'un de ses personnages : « C'est l'esprit qui voit, c'est l'esprit qui entend, tout le reste est sourd et aveugle. »
Néoç ôpfj xal voo; àxoûet, xaXXa imù^ol xal rj^Xà (4).
Le même poète fait certainement allusion à Heraclite lorsque, par contraste avec la doctrine des Éléates, il montre l'individu soumis constamment au changement et ne persistant jamais un moment le même, au cours de son existence, de la naissance à la mort (v. 189 sq.). Peut-être le poète pythagoricien de l'époque d'HiÉRON fait-il encore allusion à une autre doctrine profonde du physicien d'Éphèse en rappelant que « le caractère de l'homme est son dénom » (tF,Oo; y^P «vôpoixw Saijxwv), ce qui indique assez que les sentiments, les pensées et les actions de l'homme
(i) Fragm. aS. Kascoi (xâpiupE; âvOptiSjcoiai ô^OaX^ot xai tira paoêâpou; '{'«/.«; e/tîvTcov. (a) Anaximandre, Fragm. 2. AiSovxi yào «ùrà x^iiv xal 8/x7)v tfjç àôixta; xarà Trjv tou ypovou tàÇiv...
(3) Ahistote, De an.^ I, 2. t/)v «sy/iv elvat ©r)ai «fyxTjV, iX^iio ttjv ava6uu.{a'Jiv, IÇ ^ç taXXoi oyvtOTTjaiv...
(4) Epichahmi Fragmenta (Mullach), v. 253.
nAPPonrs de la prxs;ée et de l'atmosphère 3i
résultent avec nécessité de la crâse de ses parties, comme s'exprimera le vieux Parménidk lui-même. Ce qui ne fait aucun doute, c'est qu'ÉpiCHARMK a fixé dans ce vers (v. 207) la pensée mère de Thylozoïsme ionien :
« Tout ce qui vit possède aussi de Tintelligence. » Or celle-ci ne peut venir que du dehors dans les organismes vivants (i).
Le feu de Tâme doit, pour se conserver, se nourrir du feu extérieur. L'âme des êtres animés est faite de feu, de vapeurs chaudes et sèches, matière des plus subtiles et la plus rapprochée de Tincorporéité, mais nullement incorporelle ni immatérielle, mot absolument dénué de sens pour un Hellène de ces hautes époques. L'àva6up.(a(ytç ou « évaporation » du texte d'ARiSTOTE que nous avons cité est identique à ce qui est ailleurs appelé icOp ou « feu ». « L'âme la plus sèche est la plus sage et la meilleure » disait HERACLITE (2); elle étincelle « à travers le corps comme l'éclair à travers le nuage. » Heraclite admettait ainsi que la raison, l'intelligence, identique au feu éternel, nous vient de l'atmosphère, de cette ambiance qui nous environne, dénommée 'jcspié^ov. Elle entre dans l'homme par la respiration (àvoicvoT^i) et par les canaux des sens (icôpoi) (3). Si Tâme est souillée par rhumidité, la raison disparaît. C'est ainsi qu'HÉRACLiTE explique le phénomène de l'ivresse : « Quand l'homme est ivre, dit-il, qu'un jeune garçon le conduit, titubant, ne sachant où il va, ayant une âme humide » (Gyp^qv ttjv à'jxfyf îy(ù^. Fragm. 70). Quand la nuit vient, que la respiration se ralentit et que les canaux des sens se ferment dans le sommeil, l'homme, et toute créature vivante, séparés du principe « commun » (Çuvév, comme xcivov) qui l'environnait durant le jour, réduit à lui-même, c'est-à-dire aux imaginations subjectives du rêve (4), tombe dans l'a oubli » et perd la « raison ». Celle-ci est en effet isolée de l'atmosphère sec et chaud où elle se renouvelle sans cesse. D'ailleurs la respiration s'est ralentie, et la
(i) C'est cette doctrine qu'ENNius exprimait sans doute à sa manière, lorsqu'on parlant des œufs
et des oiseaux, il disait :
Ova parire solet genu' pinnis condecoratam, non animam : post indo venit dirinitu' pullis ipsa anima...
Q. Enwi Carminum reliquiae (Luc. Mukller). Annales, 122-4- Petropoli, i884. p. 17^ Cf. Epicbarmi Fragm, v, 208 sq. Lucret, I, 112 sq.
(2) A2t) ^^yji ooçtuTarrj xal apioTT). Fragm. 72, 7^.
(3) Sextus Emp. adv. Math., VÏI, 127. 01* ocvair/oîj; a^çaaavteç vospoi Y'v(i|i£Oa, xa\ ev {xàv G;:votç XîjOaîot, xaii $à eyspoiv noéXiv ejiçpovsç.
(4) « Aristotb dit quelque part : Quand nous veillons, nous avons un monde commun, mais quand nous rêvons, chacun a le sien propre. » 1mm. Kant, Traûme eines Geistersehers, erlautert durch Trâume der Metaphysik. Sâmmtl. Werke, II, 349- Anlikabbala.
3a LE SYSTÈME AEnVETX CEXTBAL
respiration maintient et assure, dans cette hypothèse comme dans celle d'AwAXiMÈNE et de Diogènk, la persistance des rapports de Tâme avec l'univers animé, vivant. De môme pour les canaux des sens qui se ferment pendant la nuil (i). Lorsqu'au réveil ils se rouvrent, le feu intérieur se rallume, l'homme recouvre la raison (ejxçpwv) ; mais il s'éteint pour toujours si l'homme cesse d'être en rapport avec le monde extérieur.
Ces idées sur la nature et les rapports de la veille et du sommeil, de la vie et de la mort, avec le zepti^sv, sont d'une authenticité absolue ; elles reposent, comme sur une base inébranlable, sur les propres paroles d'HÉRACLiTE. Toute cette théorie de la vie et de la mort, des organes des sens et de la sensibilité, des perceptions, de la mémoire, du sommeil et des rêves, de la nature et des conditions de la pensée, peut donc être appelée héraclitéenne.
Triste et hautain, Heraclite d'Ephèse, le grand contempteur de la démocratie, méprise tout ce que recherche et croit la vile multitude.
« Qu'est leur raison et leur intelligence? dit- il des hommes; ils s'attachent au bavardage des aèdes et aux opinions de la foule, ne prenant pas garde qu'il y a beaucoup de méchants, peu de bons. Les meilleurs seulement d'entre les mortels préfèrent à tout la gloire impérissable. La plupart vivent comme le bétail » (2). « Ils se vautrent dans la fange. » Ils naissent, procréent des enfants et meurent. « Les hommes ne seraient pas plus heureux si tous leurs souhaits étaient accomplis (3). »
Vers la fin, sans doute, de la domination des Perses, le peuple d'Ephèse, soulevé contre les aristocrates, bannit Hermodore, ami d'HÉRACLiTE. La haine, l'ironie amère du philosophe s'exhale, encore de ces paroles : « Tous les Éphésiens devraient se pendre en masse et abandonner la ville à des enfanls, eux qui ont chassé leur grand concitoyen Hermodore en lui disant : « Que personne parmi nous ne soit supérieur aux autres ; s'il en est un, qu'il aille vivre ailleurs avec d'autres (4) ».
L'erreur du vulgaire est de croire qu'il y ait rien de stable et de permanent dans le monde. C'est une grande illusion de ne pas voir l'éternel
(i) Sextus Emp. Ibid. ev yip toîç Cjwoi; fiuodcytoiv toiv aîoôï)Ttxûv Tcdpwv */cop{î^eTai ttJç ;:pô; to îTEpif/^ov au[xçuia; 6 £v îjjxîv vou;, [xovtjç t^ç xaxà ava7n>07jv ;cpoç çtiaEcu; atuî^ojiivT); olove^ tivo; f^Tjç. Je pense, avec Edouard Zeller (I, 579), que Sextus reproduit ici exactement, dans son langage propre ou dans celui d'ÉnÉsiDÈME, des idées d'HÉRACLiTE. Il nou« semble donc vraisemblable que le mot ;:(ipoç a déjà été aussi employé par Heraclite pour désigner les organes des sens,
(2) Tîç fàp aùiûv [se. Tôv TCoXXtSv] voo; ^ ©pTJv ; ÔtJjiwv âoi8otJi £:;oviai xal 8i8a9xaX(i> (l.-Xtov) ypfovraj ôpi^Xtii, oùx ttôdre; o"i 7:oXXoi xaxo\ oXi^oi 8i aya6o{. Aîpiovrai yàp Sv avr^a j:àvTtiJv o\ àptaioi xkioi â^vaov OvTjiwv, ol 81 TcoXXo't xcxopTjviat oxto^Jiêp xtrjvsa. Gi.bm., Strom., V, 576. E. Zeller, Die Philos, der Griechen, 3»« Aufl., I, ôag.
(3) Fragm. 47.
(4) tragm. 67.
VblTRHNEl ÉCOCLEMEST DES CHOSES 33
écoulement de toutes choses (xav-ca ^sï). Le monde est un fleuve où toujours le flot succède au flot. Et on ne descend pas deux fois dans le même fleuve (i). Tout étant un, tout devient tout: la maladie et la santé, la faim et le rassasiement, le travail et le repos sont, au fond, identiques. Ce qui vit meurt, ce qui est mort devient vivant; ce qui est jeune devient vieux, ce qui est vieux devient jeune ; ce qui veille s'endort, et ce qui dort se réveille ; le courant de la génération et de la mort ne s'arrête jamais ; l'argile (iniX6ç) dont les choses sont faites reçoit toujours de nouvelles formes. Aucune chose n'est cm ou cela: elle le devient dans le mouvement de la vie de la nature. Rien n'est, tout devient (2).
Le monde est éternel : « Ce monde n'a été fait par aucun des dieux ni des hommes, mais il a toujours été et sera toujours, feu éternellement vivant (xDp àe(îci)ov), s'allumant et s'éteignant selon la loi (3). » Tout naît de la Discorde : la guerre est le roi et le souverain de toutes choses (x6Xe|i.c; xovTwv \kh TuoT^p èffTi xovTwv lï ^a^tXei;) ; elle est le droit; elle est l'ordre du monde (4).
De même que le soleil se plonge chaque soir dans la mer et s'y éteint pour reparaître à l'orient, sa nacelle emplie de nouveau de vapeurs brûlantes, l'histoire de l'univers n'est qu'une suite d'extinctions et d'embrasements périodiques, de destructions et de renaissances, sa substance persistant immuable, sans commencement et sans fin. « Le feu, dit Heraclite, parlant de l'exxjpûJt^, de l'embrasement ou de la destruction périodique du monde, le feu viendra partout, jugera et saisira tout. » C'est le Dies irœ d'HÉR\CLiTE et d'autres vieilles cosmogonies helléniques des philosophes du v* siècle. Heraclite d'Éphèse et Empédocle d'Agrigente, disait Aristote, pensent que le mode (cipr/o;) tantôt est dans l'état actuel,
(1) Fragm. ai et aa.
(3) Hegel (jGeschichte der Phil., I, 3o5) et Lassallb (Iferacleitos der DunklCy I, 8i) ont loué Heraclite pour avoir le premier reconnu l'identiU^ de l'entre et du non être et en avoir fait le fondement de son système. £n réalité, tout ce qu'a dit Heraclite, c'est que les choses, considérées dans leur devenir, dans l'écoulement des choses, sont et no sont pas, qu elles forment une « unité synthétique de l'être et du non-être ». Cf. B. MCnz, Die Keime der Erkenntnisstheorie in der vorsophist. Période der griech. Philos, Wien, 1880. p. aS.
(3) Fragm, 37. « Ni un dieu ni un homme » veut dire absolument personne.
(ii) « Cette force organisatrice du monde n est pas distinguée du monde lui-même et de l'ordre du monde; elle est identique avec la substance primordiale du monde (le feu primitif). » Zeller, l. 1., 555. Héraclitb considérait le feu, Veau et la terre comme les formes essentielles que traversait la matière dans ses transformations. Il n'a pas rangé l'air parmi les formes essentielles de la matière ; il n'est pas au nombre de ses éléments. Ceux ci ne doivent pas être confondus avec les premiers principes immuables ou « éléments » d'ËMPEOOCLE. qui no se transforment pas l'un dans l'autre. Le feu d'HÉRACLiTE, antérieur à la formation du monde, ne se convertit en eau et en terre que dans le cours des temps. Dès l'antiquité, Heraclite avait le renom de grand physicien. Il est souvent appelé
34 LE SYSTÈ.\fE NERVEUX CEXTRAL
tantôt périt pour renaître sous une autre forme, et que cela continue ainsi éternellement (i).
La pensée etPétre sont une seule et même chose, disait Parmènide. (2). Le réel est le plein feXécv), ce qui remplit l'espace, le Tout, éternel. Les deux éléments de Parmènide sont la lumière ou le feu, la nuit et l'obscur ou la terre, qu'ARisTOTE interprète le chaud et le froid. Parmènide donne à l'élément igné les mêmes caractères qu'à l'Etre ; il le décrit comme parfaitement homogène (3). Toutefois si, pour la raison, l'unité seule existe, la multiplicité des phénomènes s*'impose aux sens. C'est ainsi que, au dire d'ARiSTOTE, Parmènide aurait été induit à supposer deux causes ou principes des phénomènes, le chaud et le froid, ou le feu et la terre, le premier étant l'être, le second le non-être (4). De même, pour expliquer le mouvement ou le mélange des substances, il imagina, comme dans les vieux poèmes cosmogoniques des Grecs, un personnage mythique, une déesse, qui, trônant au milieu du monde, gouverne le cours des choses (5). Eros, tel fut le premier né de cette déesse, sorte de force naturelle ou d'abstraction morale, que Parmènide appelle S(y.t;, ivdrpcr^, xuôepvijTi^. Aristote s'exprime ainsi à ce sujet: Parmènide, disciple, dit-on, de Xènophane, a pris l'Amour et le Désir pour principe universel des choses, et, voulant expliquer l'origine du monde, « il forma l'Amour avant les autres dieux ».
Quant aux fonctions de la vie psychique des êtres, à la nature de la perception et de la pensée, Parmènide les expliquait par celle du mélange de ses deux éléments dans le corps. Encore Parmènide, à qui toute distinction du corporel et de l'incorporel, du spirituel et du matériel est aussi étrangère qu'à toute l'antique philosophie naturaliste, n'at-il point distingué davantage la perception de la pensée, l'arcjOr^Œ'.; de la çpovr^ffiç: sentir et penser sont la infime chose (6), C'est donc de la cràsc ou du mélange des deux éléments que résulte la nature de nos perceptions et, partant, de nos pensées : « Telle est pour chaque homme la crâse de ses membres
(i) xa\ -oCfto oUl ôiaTgXcTv oGtwç. De cœlo, I, x.
(a) Parmènide. Carminum rel iq uiac (MvhLxc»), v. 4o. ... to ycip aurô vostv èaiiv te xai civa:. Zbller traduit autrement ce vers, mais sans raison suffisante, selon nous, et contrairement à la tradition qui admet que, pour pARMÊ:fiOE, la pensée et Tètro sont identiques.
(3) Philosophumena, I, ix. ev |iàv tô Tîav... cétôidv te xai ay^vvTjtov ... jciîp ... x«\ y^jv xàç too TzavTo; ap/.^;, f^v {liv f^v wç OXr)v, xô hï ;:up 6; aÎTiov xai ;coioOv ... ô aùtoç 8è elicsv âfôiov sTvai to nîv xai ou Ygvo'yi£vov, xal açoiipociôsç xal o(jLOioy ... xal otx{vr)Tov xai TCCTTEpa^pi^vov.
(4) Aristote. Met., I, v. Cf. IH, iv.
(5) V. 128. £v 8è (x^9cu TOÛTwv Aoc^(i.a>v ij j:âvT« xuCepva.
(6) Théophraste, De sensu, 3 sq. t6 aîaOâvs^a» x«î to opovfiîv «î>ç TauTO X^yii. Cf. Aristote, Met., n . V.
PSYCHOLOGIE HE PABMÉNJDE 35
flexibles, telle est la nature de son intelligence ; car ce qui pense chez les hommes, dans tous et dans chacun, c'est la nature des membres : ce qui prédomine est la pensée (4) ». En d'autre termes, telle est pour chaque homme la crâse ou le mélange des parties de son corps, telle est la nature de son intelligence (vcoç) ; ce qui pense (çpovéei) en nous, c'est l'assemblage des membres de notre corps (5). Le résultat, ou la pensée (vér^fjLa), c'est l'élément qui prédomine (xXécv) dans le mélange. Ainsi que l'interprète Théophraste, selon que l'un ou l'autre élément, le feu ou la terre, le chaud ou le froid, xoBepfxov ^ to 'J/^xP^^'î l'emporte dans la crâse, la pensée est modifiée, devient autre (oXXyjv ylveaGat Tr;v Stovctov) ; celle qui résulte de la « prédominance de l'élément chaud, est meilleure et plus pure » ; encore faut-il quelque proportion dans le mélange. La mémoire (p.vf||XYj) et ïoubli (X^^Or^) sont également des effets de la nature de cette crâse (Siirîiçxpijed);). « Mais, quand ces éléments seront également mélangés, la pensée en résulterat-elleou non et de quelle nature sera-t-elle ? Voilà, remarque Théophraste, ce que Parménide ne définit point. »
Mais il demeure acquis à l'histoire dé l'intelligence humaine que, suivant Parménide, les perceptions et les pensées sont telles ou telles, les souvenirs se conservent ou se perdent, selon que l'élément chaud ou l'élément froid prédomine dans le tempérament du corps. 11 a cherché dans la chaleur le principe de la vie et de la raison. La diminution de la chaleur amène le sommeil et la vieillesse des organismes. Là même où la chaleur manque complètement, dans le cadavre, Parménide admettait encore l'existence d'un certain degré de sensibilité ; seulement cette sensibilité obscure devait se rapporter, non à la lumière et à la chaleur, mais uniquement au froid et à la terre. C'est que, pour Parménide, « tout ce qui existe, d'une manière absolue, a quelque connaissance », xal oX(i>ç îà Tov TÔ Sv ?x^iv p.vi Yvwotv (Théophr., 4), paroles d'une admirable profondeur, et qui sont bien dans l'esprit de l'hylozoïsme, d'après lequel tout ce qui existe, à quelque degré, sent et perçoit, peut-être pense, en tout cas connaît, sentir et penser étant même chose. Théophraste compte Parménide parmi ceux qui font naître la perception ou la connaissance de l'analogie de l'objet et du sujet, ou de l'homogénéité des parties qui sentent et connaissent et de ce qui est senti et connu, vvwai; toD
(I) V. UG-g.
<uç Y*P txàatcp vft\ xpaaiç [xeX^aiv «oXuJcXctYxtcov (::oXuxât[x7;T*i>v Arist.)
Tcàç vrfoç avÔpdSTCoiai TcapiaTTjxsv* tô yàp auto
lortv ojccp ^pov^Et fJicX^cov cpiSai; ocvOpoSTZoïat
xai Tcaatv xai TcavT^ xo yàp juX^ov lari vorj(ia. (a) MuLLACH explique bien ainsi le sens du vers i48 : membrorum compages est id ipsnm quod sapit, sive voiï; ipse.
36 LE SYSTÈME XEnVELX CESTBAL
ôjiofau TÛ 6jxc((o. C'est à la raison (Xoyo;) qu'il appartient de juger des choses ; les sens, qui nous les représentent sous la forme de la pluralité et du changement, delà naissance et de Tanéantissement, sont la cause de toutes nos erreurs. Zeller a noté que Parméiside a ainsi préparé, de concert avec HERACLITE et Xénophane, une distinction dont Fimportance grandira toujours avec le temps pour la théorie de la connaissance.
Ajoutons que Parménide semble avoir aussi admis l'existence des pores (zcpci) dans les organes des sens pourexpliquer les perceptionsdessens(i). Aristote avait soumis cette théorie à un examen critique qui ne manque point de linesse. La voici. Parmi les philosophes, Empédocle, par exemple, les uns pensent que, lorsqu'il y a passion (Tra^^siv), l'agent qui produit l'effet pénètre par certains pores ou conduits (Jta Ttvwv Trépwv): c'est ainsi, disent ces philosophes, que nous voyons, que nous entendons, et que nous éprouvons toutes nos autres sensations, ainsi qu'on peut voir au travers de l'air, de l'eau et des choses diaphanes (2). Ces pores, invisibles à cause de leur petitesse, sont d'ailleurs fort serrés et rangés dans un ordre régulier : -luspou^ iopatouç |xàv îii jxixpoTiQTa, rjxvcjç Sa xai xori T:6iyo^,
Ainsi que Parménide, Empédocle d'Agrigente explique la pensée, comme toutes les autres fonctions de la vie, par le mélange des substances ou éléments entrant dans la composition des corps. Lui aussi enseigne que le semblable ne peut être connu que par le semblable (^ Yvwaiç T5U c;jwwu Tw èjjLc((o) : nous ne pouvons connaître les choses, c'està-dire les éléments dont les choses sont faites, que parce que les parties de notre corps ont la même constitution élémentaire que celles-là. Bref, il nous faut participer des choses pour les connaître (3) ; connaître implique soit l'identité, soit l'analogie de substance du connu et du connaissant, de l'objet et du sujet (4). Nous dirions aujourd'hui, comme on l'a écrit, qu'il n'y a point dans la nature de borne miliaire séparant les domaines de la nature et de l'esprit. Mais la nature et l'esprit, le corps et l'âme, le matériel et le spirituel, n'ont pas été plus distingués chez Empédocle, au v* siècle, que dans aucun penseur antique de PHellade. On connaît les vers célèbres par lesquels Empédocle exprime la doctrine de la connaissance du semblable par le semblable, doctrine impliquant
(1) Stob, FloriL, IV, 235.
(2) Aristote, De gêner, et corrupt., I, viii, 1. xat toiïtov tôv tpoTzov x«i ôpav x«i axouEiv tjjjlS; çaŒi xai ta; àXXaç «•.oOrîosi; 7;a9a;, en ÔcôpaiOai o'.i t« ctipoç xai Cîaio; xat tûv oiaçavûv ... 5. naiy^Eiv ZlOL Tcopaiv.
(3) Sextus Emp., adi^. Math., I. 3o3,VII. 92, lai.
(4) Théophraste, De sensu, 10.
IDE.yTITÉ DE LÀ SEXSATION ET DE L' IXTELLIGENCE 37
que tout ne nous est connu que parce qui en nous lui est semblable: « Par la terre nous connaissons la terre ; Veau par l'eau ; par IWr, Tair divin; par le feu, le feu qui consume; par Vamour, Famour ; et la discorde par la discorde funeste. C'est de ces choses que tout est assemblé et construit ; c'est par elles que Ton connaît, que Ton éprouve du plaisir et de la douleur[i) ».
L'ancienne théorie que consacrent ces vers est encore attribuée à Platon par Aristote : « C'est ainsi, dit le Stagirite, que, dans le Timée, Platon fait venir l'âme des éléments (ty;v tj/ux^v ex tûs Tcci^^eiwv xoisT) : le semblable est connu par le semblable et les choses viennent des principes. » [De an., 1, ii). Or, prétendre connaître le semblable par le semblable, c'est, ajoutait Aristote, avec sa pénétration coutumière, « prétendre que Fàme est en quelque sorte les choses elles-mêmes (2) ». Comme Parménide et Anaxagore et tous les anciens physiologues, Empédoclk admettait que penser et sentir sont la môme chose {o\ y' ipy^oiXo'. xb ^povstv y.at To atTOaveadr. TXJTov sîvaC ©aT.v, wîrsp xal *E{ji.x6BoxXfJ^...) (3). A ce sujet le Stagirite cite ces trois vers d'Empédocle : a La présence des objets augmente chez les hommes la faculté de connaître. Autant les hommes changent physiquement, autant leurs pensers changent et se transforment » (4). Ainsi, ce que les sens perçoivent immédiatement est ce que l'homme saisit et comprend avec le plus de force ; il en résulte que la sensation (arjOyjji?) ne diffère point de Tintelligence (jx^-ct; ou çp/Yj^iç). Les deux derniers vers doivent être rapprochés, comme l'a fait Aristote, des vers de Parménide que nous avons cités sur les rapports de dépendance de la nature de nos perceptions et de nos idées et du mélange des éléments constituants de notre corps. Le nombre des éléments a été porté pour la première fois à quatre par Empédocle (rroix^Ta -ci-cTapa), en ajoutant aux trois autres la terre (y^Iv... TÉTapTcv) (iW</^, I, iv), a écrit Aristote. C'est d'eux qu'est sorti tout ce qui a été, tout ce qui est et sera, s'écrie Empédocle (5). Ces éléments sont
(i) Empbooclk. Carmina (Mullach), v. 378-82.
YaiT) jjlIv y*P Yottav ÔTctiiicajjLey, CSatt 8' G^cop, atO^pi 3' aïO^pa Btov, axàp Tuupl nCfp cétSTjXov, (rcopffj ôi Tcopyiîv, vêîxoç 8^ te vei'xeï Xu^pô* îx toi5t(ov y»? îÇ^vta 7C£:ir[y«<Jiv «o[xo<j6^vt«, xai TOTiTOiç 9pov^ouai xai tjÔovt' rfi' àvtôvTai.
(j) De an., I, v, 5. ... oj^Tcep av i\ Tf,v <|»uy7)v xi irpay^Aaia TtOcvis;
(3) De an., lU, m, i. Met., IV, v.
WV. 375-7.
Trpôç Tîapeôv y*? {^^'^î «Çerai âvOpojnoiatv oaaov T ' àXXotoi (lexe^uv, lôaov àp <jç».aiv «?£• xa\ lô flppoveîv àXXota r:«pijraxo.
(5) Empédocle, v. 69 sq. T^aaapa iwv jcxvxwv '^'^tô\i.xz9..
38 LE SYSTEME y EH VEUX CENTRAL
impérissables, incréés, éternels, invariables, et ce que les hommes appellent génération et destruction ne concerne que les états d'agrégation et de désagrégation des éléments. « De ce qui n'est point, rien ne saurait être ; mais l'être (tôt' i6v) ne peut jamais être anéanti » (v. i02-3).
Aristote loue encore Empédocle d'avoir, le premier, introduit la cause motrice dans les recherches philosophiques, encore qu'il n'ait pas assigné au mouvement une cause unique, puisqu'il le fait venir de deux causes motrices primordiales contraires, Tune cause de tous les biens, l'autre de tous les maux, l'Amitié et la Discorde. En réalité, ce n'est pas Empédocle, on Ta vu, qui a cherché le premier à expliquer par une hypothèse mythique de ce genre l'origine du mouvement dans la nature. Il est certain que les éléments de Parménide et d'EMPÉDOCLE diffèrent à cet égard de la matière primordiale de Thalès, d'AwAXiMÈNE ou d'HÉRACUTE : les éléments, qualitativement invariables, ne sont pas animés ; ils ne tendent pas d'euxmêmes à se mouvoir et à former des combinaisons. D'où la nécessité d'évoquer des forces extérieures à ces principes, des forces cosmiques, éternelles comme le sont eux-mêmes les quatre éléments. Le mélange en proportions convenables des quatre éléments d'où résulte périodiquement l'univers, est l'œuvre de KJTrpi;. Les deux moments du devenir, la combinaison et la séparation des éléments, que le vulgaire appelle la naissance et la mort, deviennent alors possibles. Les substances formées de ces mélanges, les individus, naissent et périssent, changent et se transforment. La vie du monde est un circulus où, sans fin, se succèdent et se répètent quatre phases : i® unité ou union absolue des éléments ; 2** séparation graduelle ; 3** séparation complète des éléments qui cessent de se combiner ; 4® retour à l'unité. Ce monde, qui a commencé, finira quand tout sera revenu à l'état primitif d'indifférence et de repos du sphérus {<7<^xXpoq] Parménide disait cçaTpa), domaine de ï Amour ou de V Amitié, par le progrès de l'intégration, comme s'exprimerait Herbert Spencer. Les 8vvjTa, les choses mortelles et périssables, ne sont pas seulement les êtres vivants : c'est tout ce qui est soumis à la « naissance » et à la « mort », et tout, à part les éléments, y est soumis, môme les dieux : Trx/Ta çOapTa tcXtjv tcov
ffTCl^£(0)v(l).
Aussi Empédocle ne dit-il jamais, avec Homère, en parlant des dieux, aiàv êovT£^, mais SsXtyatwve^ (Karsten, Zeller). Ainsi, après avoir dit que la discorde divise et (|ue l'amitié unit tout dans le monde : « De là, ajoute Empédocle, sont venues toutes les choses qui ont été, qui sont et qui seront dans l'avenir, — et les arbres, et les mâles et les femelles, — les bêtes sauvages et les oiseaux, et les poissons des eaux, — et les dieux à la longue
(i) Akistote, Met., III, IV.