‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 72 sur 106 · LA GLANDE PINÉALE · texte numérisé non relu

LA GLANDE PINÉALE

fait que Descartes pour la conception mécanique, partant strictement scientifique, du monde et de la vie.

Les idées de René Descartes (iSgô-iGoo) sur la structure et les fonctions du cerveau dans leurs rapports avec les sensations, les passions et rintelligence, ne sont point, je le répète, plus erronées que celles d'Anis- TOTE ; elles reflètent naturellement les conceptions anciennes et contemporaines sur ce sujet ; nous croyons qu'il en faut tenir compte, non seulement pour rhistoire des doctrines, mais pour Tintelligence des faits de Tanatomie et de la physiologie du système nerveux.

La localisation du sensorhim commune dans la glande pinéale ne fut point particulière à Descartes. Un contemporain du philosophe, Diemer- BROECK (1609-167/1), qui professa la médecine et Tanatomie à l'Université d'Utrecht, témoigne que, de son temps, cette opinion était « fortement et opiniâtrement soutenue par plusieurs et combattue par d'autres. » Bien avant la publication du traité des Passiom de /'rf;?2e (Paris, 1649; Amsterdam, i65o), et, à plus forte raison, des traités de VBomme et de la Formation du fœtus (Paris, i664), une thèse avait été présentée, par un candidat du nom de Jean Cousin, à TEcole de médecine de Paris, en i64i, sous ce titre : An >M»)vaptcv sensus communis sedes? L'auteur, après avoir môle dans une sorte d'éclectisme les idées d'ÀRiSTOTE et de Galien sur la nature du cerveau, a froid et humide », et « siège des facultés animales », écrit que, parmi les parties qu'on distingue dans le cerveau, il existe une glande, appelée xo)vapi5v, située au milieu des ventricules, vers laquelle convergent les sens externes, « comme des lignes menées de la circonférence au centre ». C'est dans cette glande, qui est unique, soutenue par le plexus choroïde, toujours lurgide d'esprits élaborés en elle, que peuvent et doivent s'unir les doubles espèces (images) recueillies par les yeux et par les oreilles. Aristote a donc eu tort, dit le candidat, d'avoir localisé le sens commun dans le cœur ; les Arabes n'ont point erré en le situant dans la partie antérieure du cerveau et les Metoposcopi dans le front et dans ses lignes. Voici la conclusion de cette thèse : Erffo y.wvipiov sensus communis sedes.

Dans les Meditationes de prima philo^ophia^ publiées la môme année (i64i), Descartes désigne seulement, sans la nommer, la glande pinéale: « Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas immédiatement l'impression de toutes les parties du corps, mais seulement du cerveau, ou peut-ôtre môme d'une de ses plus petites parties [a cerebro vel forte etiam ab una tantum exigua ejus parte), à savoir de celle où est dit résider le sens commun [sensus communis) {IH'^ Médit,). Dans la Dioptrique, qui parut, on le sait, avec les Météores et la Géométrie^ en français, à la suite du Discours de la Méthode (Leyde, 1637), Descartes faisait descendre des ventricules du cerveau dans les muscles les esprits animaux (Discours IV^, des Sens en

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général), 11 ne nommait pas davantage la glande pinéale dans les Principia philosophiae (Amsterdam, i644) : il parle seulement de « cet endroit du cerveau où est le siège du sens commun » (iv P. § 189-196). II faut arriver au traité des Passions de l'âme, qui n'a été publié qu'en 16^9 à Paris, pour qu'il soit fait expressément mention de la glande (i P. art xxxi et sq.). La thèse du médecin que j'ai retrouvée montre donc qu'avant Descartes, ou en môme temps que lui, quelques-uns de ses contemporains avaient déjà publiquement soutenu l'hypothèse pour laquelle il finit par se déclarer.

Les anatomistes qui avaient décrit la glande pinéale ne s'accordaient guère, les uns (Sylvius, Warthon) considérant comme des nerfs ce que d'autres prenaient pour des artérioles dans la structure du conarion. En outre la plupart témoignaient avoir trouvé dans cette glande du sable, du gravier, de petis calculs. Florentinus Schuyl, dans la préface qu'il écrivit pour le traité de VHomrne (2° édit. Paris, 1677, in-4°, 4oi), confesse y avoir trouvé une fois, en la présence de deux de ses élèves, « une petite pierre qui occupait plus de la moitié de la glande », laquelle se pouvait voir, ajoute-t-il, « dans le cabinet de raretés de M. d'HooRN, célèbre anatomiste » ; or cette glande n'avait pas laissé de faire en quelque sorte son office : « Ce n'est donc pas cette pierre qui aura causé la mort de cette personne, et elle ne l'aurait jamais pu faire mourir, si ce n'est peut-être qu'elle fut devenue assez grosse pour empêcher et boucher le passage nécessaire aux esprits. » Schuyl compare cette partie du cerveau au « timon ou au gouvernail de tous les mouvements corporels ». Cette glande, unique et solitaire, « cachée dans le milieu de la substance du cerveau, où tous les nerfs regardent, comme si c'en était le cœur », là où les arières et les veines, les esprits vitaux et animaux, semblent s'unir et concourir, le flux continuel du sang et des esprits vitaux que le cœur envoie vers le cerveau étant suivi du reflux du même sang vers le cœur et de l'écoulement des esprits animaux, coulant sans cesse du cerveau, comme d'une source intarissable, vers toutes les parties, — cette glande a où l'âme fait sa demeure, fait songer à une araignée au centre de sa toile ». D'autres disciples de Descartes, tels que Regius et L. Delaforge, n'étaient pas moins convaincus. Mais les anatomistes demeuraient incrédules, je ne dis pas toujours sceptiques, car si François de le Boe Sylvius soupçonnait que dans cette glande pouvait s'élaborer quelque humeur de nature et de rôle inconnus, Warthon faisait sur l'usage de cette glande des hypothèses a très frivoles » et Dionis [Anal, de l'homme, 1690) estimait que « plus on a cette glande petite, plus on a l'esprit vif, parce qu'un petit corps est plus aisé à remuer qu'un gros », etc. Ce célèbre professeur d'aHatomie au Jardin des Plantes se persuadait que c'était la cause pour

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laquelle, avec les autres parties du cerveau plus grosses que celles des animaux, en tenant compte des proportions du corps, Thomme a la glande pinéale la plus petite. Diemerbroeck convenait, au contraire, que Tusage de cette glande était encore inconnu et que Ton n'en pouvait rien dire que par pure conjecture et d'après des raisonnements incertains.

Mais, en localisant dans les ventricules du cerveau, spécialement, il est vrai, dans une évagination cérébrale du plafond du thalamencéphalon, à l'entrée du canal allant du troisième au quatrième ventricule, le siège de Tàme, Descartes était d'accord, en somme, quant à la localisation générale, avec presque tous les philosophes et médecins de son temps. Et il était d'accord avec ces savants parce que ceux-ci l'étaient avec Galien. Les anatomistes et les physiologistes ne croyaient pas que les fonctions du système nerveux central fussent ce que nous appelons une propriété des tissus de l'écorce ou de la matière cendrée du cerveau : ces « actions animales » n'étaient point la fonction immédiate du cerveau ; elles se faisaient uniquement par les esprits animaux engendrés en lui ; c'est par leur intermédiaire que l'âme exerçait son activité dans les organes. Le cerveau et la moelle n'étaient que la fabrique où se créaient les esprits animaux et d'où ils s'écoulaient, par les canaux des nerfs, dans toutes les parties du corps. Quoique provenant des esprits vitaux, engendrés dans le cœur, les esprits animaux en étaient aussi spécifiquement différents, du moins pour certains médecins, que « le pain l'est du chyle, le chyle du sang et le sang de la substance des parties ». Descartes, qui ne croyait pas à cette spécificité des esprits animaux au regard des esprits vitaux, s'attirait les railleries des médecins. Tout le monde attribuait donc au cerveau, avec Galien, l'office d'engendrer et de faire les esprits animaux. Mais, tandis que les uns croyaient que les esprits animaux s'engendraient dans les sinus de la faux (D. Sennert), d'autres estimaient qu'ils se fabriquaient dans les ventricules, du sang artériel le plus chaud qui s'exhale des plexus choroïdes 'A. Du Laurens, Riolan le fils, L. Mercatus), et d'autres. encore soutenaient qu'après s'être formés dans les artères qui parcourent la surface du cerveau et du cervelet, ces esprits pénétraient de ces artères dans l'écorce cendrée du cerveau et du cervelet, et, de là, dans la substance blanche (Fr. de le Boe Sylvii s, Diemerbroeck). Mais les facultés animales étant divisées, dans l'École, en sensitives, appétitives, motrices, on cherchait dans quelles parties du cerveau étaient leurs sièges.

Comment les contemporains de Descartes, et ce grand philosophe lui-même, se représentaient-ils les esprits animaux? « Pour ce qui est des parties du sang qui pénètrent ju.squ'au cerveau, dit Descartes, elles n'y servent pas seulement à nourrir et entretenir sa substance, mais prin-

cipalement aussi à y produire tin certain vent très subtil, ou plutôt une flamme très vive et très pure, qu'on nomme les esprits animaux. Car il faut savoir que les artères qui les apportent du cœur, après s'être divisées en une infinité de petites branches et avoir composé ces petits tissus qui sont étendus comme des tapisseries au fond des concavités du cerveau [plexus choroïdes], se rassemblent autour d'une certaine petite glande située environ le milieu de la substance du cerveau, tout à l'entrée de ses concavités, et ont, en cet endroit-là, un grand nombre de petits trous par où les plus subtiles parties du sang qu'elles contiennent se peuvent écouler dans cette glande, mais qui sont si étroits qu'ils ne donnent aucun passage aux plus grossières. D'où il est facile de concevoir que lorsque les plus grosses montent tout droit vers la superficie extérieure du cerveau, où elles servent de nourriture à sa substance, elles sont cause que les plus petites et les plus agitées se détournent et entrent toutes en cette glande, qui doit être imaginée comme une source fort abondante, d'où elles coulent en même temps de tous côtés dans les concavités du cerveau ; et ainsi, sans autre préparation ni changement, sinon qu'elles sont séparées des plus grossières, et qu'elles retiennent encore V extrême vitesse que la chaleur du cœur leur a donnée, elles cessent d'avoir la forme du sang et se nomment les esprits animaux » (De l'Homme), Ainsi, selon Descartes, les esprits animaux ne s'engendrent pas dans les ventricules : ils s'élaborent des parties les plus subtiles du sang artériel s'écoulant des plus fins pertuis des artérioles des plexus choroïdes dans la glande pinéale. De cette glande, les esprits se répandent dans les ventricules du cerveau ; il passent de là dans les pores de sa substance, et de ces pores dans les nerfs, où ils ont la force de changer « la figure des muscles » auxquels « s'insèrent » ces nerfs et, par ce moyen, de faire mouvoir les membres. Les esprits animaux ne sont donc pas spécifiquement distincts des esprits vitaux venus du cœur au cerveau : ils n'en sont, sous un autre nom, que les parties les plus subtiles (i).

(i) « Comment les esprits animaux sont produits dans le cerveau. Mais ce qu'il y a ici de plus considérable, c'est que toutes les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la chaleur a rarénécs dans le cœur, entrent sans cesse en grande quantité dans les cavités du cerveau... Or, ces parties du sang très subtiles composent les esprits animaux ; et elles n'ont besoin à cet effet de recevoir aucun autre changement dans le C9r\'eau, sinon qu'elles y sont séparées des autres parties du sang moins subtiles ; car ce que je nomme ici des esprits ne sont que des corps, et ils n'ont point d'autre propriété, sinon que ce sont des corps très petits et qui se meuvent très vite, ainsi que les parties de la flamme qui sort d'un flambeau ; en sorte quils no s'arrêtent en aucun lieu ; et qu'à mesure qu'il en entre quelques-uns dans les cavités du cerveau, il en sort aussi quelques autres par les pores qui sont en sa substance, lesquels pores les conduisent dans \e& nerfs , et de là dans les muscles, au mojende quoi ils meuvent le corps en toutes les diverses façons qu'il peut être mû. » Descartes, Les passions de Vdme, I" P., art. x. IV. 45.

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