THÉORIE DU SIÈGE DE L'AME. CERVEAU ET CŒUR
choses avec soin, dit-il, il lui semble « avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle Tàme exerce immédiatement ses fonctions n'est nullement le cœur, ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ces parties, qui est une certaine glande fort petite située dans le milieu de sa substance, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure, que les moindres mouvements qui sont en elles peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et, réciproquement, que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande. » Pour quelle raison cette « glande » a-t-elle paru à Descahtes être le principal siège de Tâme, car Tâme, selon lui, est jointe à tout le corps {Principia phi/os., i\^ P., § 189)? Parce que les autres parties du cerveau sont doubles; elles sont doubles comme les organes des sens extérieurs; or, nous n'avons qu'une seule idée d'une même chose en môme temps; il faut donc qu'il y ait quelque lieu où les deux impressions causées par un seul objet et les deux images qui viennent par les deux yeux, les deux oreilles, les deux mains, etc., « se puissent assembler en une » avant de parvenir à l'âme. Autrement deux objets seraient présentés à l'âme au lieu d'un. Voilà pourquoi ces images ou autres impressions doivent se réunir en cette glande unique par l'entremise des esprits qui remplissent les ventricules du cerveau (i).
(i) Dbscartes. Les Passions de idme^ art. xxxi, t. IV, 63. — Qu'il r a une petite glande dans le cerveau en laquelle l'âme exerce ses fonctions plus particulièrement que dans les autres parties. Il est besoin aussi do savoir que, bien que l'àme soit jointe à tout le corps, il j a néanmoins en lui quelque partie en laquelle elle exerce ses fonctions plus particulièrement qu'en toutes les autres ; et on croit communément que cette partie est le cerveau, ou pout-élre le cœur : le cerveau, à cause que c'est à lui que se rapportent les organes des sens ; et le cœur, à cause que c'est comme en lui qu'on sent les passions (*). Mais, en examinant la chose avec soin, il me semble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l'dme exerce immédiatement ses fonctions n'est nullement le cœur, ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ses parties, qui est une certaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substance, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postée rieure, que les moindres mouvements qui sont en elle peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et réciproquement que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de celte glande.
Art. XXXII. Comment on connaît que cette glande est le principal siège de l'âme.
La raison qui me persuade que l'âme ne peut avoir en tout le corps aucun autre lieu que cette glande où elle exerce immédiatement ses fonctions, est que je considère que les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles, comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles, et enfin tous les organes de nos sens extérieurs sont doubles ; et que, d autant que nous n'avons qu'une seule cl simple pensée d'une même chose, en même temps // faut nécessairement qu'il y ait quelque lieu
{*) Art. zxztii. Que le siège des passions n'est pas dans le cœur.
38o LE SYSTÈME yERVElX CEyTHAL
Cette petite glande, qu'il appelle ailleurs conarium (De la formation du fœtus), comme Galien, Descartes en avait fait Tanatomie normale et pathologique, voire Tanatomie comparée (i) : sa matière est fort molle, dit-il; elle n'est pas jointe à la substance du cerveau; elle n'y est qu'at-
où les deux images qui vienncnl par les deux ^eux, où les deux impressions qui viennent d'un seul objet par les doubles organes des autres sens, se puissent assembler en une avant qu elles parviennent à l'dme, afin qu'elles ne lui représentent pas deux objets au lieu d'un ; et on peut aisément concevoir que ces images ou autres impressions se réunissent en cette glande, par Venireniise des esprits qui remplissent les cavités du cerveau ; mais il n'y a aucun autre endroit dans le corps où elles puissent être unies, sinon ensuite de ce qu'elles le sont en celte glande.
Art. xLi. Quant au pouvoir de l'âme au regard du corps , « toute l'action de l'àme consiste en ce que, par cela seul qu'elle veut quelque chose, elle fait que la petite glande à qui elle est étroitement jointe, 5e meut en la façon qui est requise pour produire l'effet qui se rapporte à cette volonté. » Ainsi l'action de Tâmc sur le corps s'exerce par une action delà volonté sur la glande pinéale. Inversement, l'action du corps sur l'âme se réduit à une action de la glande pinéale sur la pensée.
Art. xLii. De même, pour retrouver en sa mémoire les choses dont on veut se souvenir : a Ainsi lorsque Tàme veut se souvenir de quelque chose, cette volonté fait que la glande se penchant successivement vers divers c6tés, pousse les esprits vers divers endroits du cerveau, jusques à ce qu'ils rencontrent celui où sont les traces que l'objet dont on veut se souvenir y a laissées ; car ces traces ne sont autre chose sinon que les pores du cerveau par oii les esprits ont auparavant pris leurs cours, à cause de la présence de cet objet, ont acquis par cela une plus grande facilité que les autres à être ouverts derechef en même façon par les esprits qui viennent vers eux ; en sorte que ces esprits rencontrant ces pores, entrent dedans plus facilement que dans les autres, au moyen de quoi ils excitent un mouvement particulier en la glande^ lequel représente à l'âme le même objet, et lui fait connaître qu'il est celui duquel elle voulait se souvenir. »
Art. XLiii. Gomment l'âme peut imaginer, être attentive et mouvoir le corps : « Ainsi quand on veut imaginer quelque chose qu'on n'a jamais vue, cette volonté a la force de faire que la glande se meut en la façon qui est requise pour pousser les esprits vers les porei du cerveau par l'ouverture desquels cette chose peut être représentée ; ainsi quand on veut arrêter son attention à considérer quelque temps un même objet, cette volonté retient la glande pondant ce temps-là penchée vers un même côté ; ainsi, enfin, quand on veut marcher ou mouvoir son corps en quelque façon, cette volonté fait que la glande pousse les esprits vers les muscles qui servent à cet effet. »
Art. XLiv. « Toutefois, ce n'est pas toujours la volonté d'exciter en nous quelque mouvement, ou quelque autre effet, qui peut faire que nous l'excitons : mais cela change selon que la nature ou i habitude ont diversement joint chaque mouvement de la glande à chaque pensée. Ainsi, par exemple, si on veut disposer ses yeux à regarder un objet fort éloigné, cette volonté fait que leur prunelle s'élargit ; et, si on veut les disposer à regarder un objet fort proche, cette volonté fait qu'elle s'étrécit ; mais si on pense seulement à élargir la prunelle, on a beau en avoir la volonté, on ne l'élargit point pour cela, d'autant que la nature n'a pas joint le mouvement de la glande qui sert à pousser les esprits vers le nerf optique en la façon qui est requise pour élargir ou élrécir la prunelle, avec la volonté de V élargir ou étrécir^ ,mais bien avec celle de regarder des objets éloignés ou proches. » De même pour Icxercice de la parole : « l'habitude que nous avons acquise en apprenant à parler a fait que nous avons joint i action de lame qui, par l'entremise de la glande, fait mouvoir la langue et les lèvres, avec la signification des paroles qui suivent de ces mouvements, plutôt qu'avec les mouvements mêmes. »
Art. XLvii. « Car il n'y a en nous qu'une seule âme, et cette âme n'a en soi aucune diversité de parties ; la même qui e}t>i sensitive est raisonnable, et tous ses appétits toni des volontés. » On a commis une erreur « en lui faisant jouer divers personnages qui sont ordinairement contraires les uns aux autres. »
(i) Lettres, VIll, ai5.
A\ATOMÏE COMPARÉE. NORMALE ET PATHOLOGIQUE DU COXARIUM 38i
tachée par de petites « artères », assez lâches et flexibles; elle est soutenue comme une balance par la force du sang que la chaleur du cœur pousse vers elle; grâce à cet équilibre instable, un rien la fait incliner tantôt d'un coté, tantôt de Tautre, et elle peut ainsi imprimer au cours ultérieur des esprits qui sortent d'elle telle ou telle direction, des ventricules aux pores du cerveau, et de ceux-ci aux nerfs et aux muscles correspondants.
« Je ne trouverais pas étrange, écrivait Dkscartes, que la glande conarium se trouvât corrompue en la dissection des léthargiques, car elle se corrompt aussi fort promptement en tous les autres; et la voulant voir à Leyde, il y a trois ans, en une femme qu'on anatomisait, quoique je la cherchasse fort curieusement, et susse fort bien où elle devait être, comme ayant accoutume' de la trouver dans les animaux tout fraîchement tués, sans aucune difficulté, il me fut toutefois impossible de la reconnaître; et un vieux professeur qui faisait cette anatomie, nommé Valcher, me confessa qu'il ne l'avait jamais pu voir en aucun corps humain; ce que je crois venir de ce qu'ils emploient ordinairement quelques jours à voir les intestins et autres parties avant que d'ouvrir la tète. Powr /a moWbilité de cette glande, je n'en veux point d'autre preuve que sa situation: car n'étant soutenue que par de petites artères qui l'environnent, il est certain qu'il faut très peu de chose pour la mouvoir; mais je ne crois pas pour cela qu'elle se puisse beaucoup écarter ni çà ni là. (i) »
Dans les nerfs, Descartes distinguait [Dioptrique, Dis. iv) trois choses: I** les peaux oti membranes (\\\\ les enveloppent, prenant leur origine dans celles qui enveloppent le cerveau : ce sont, dit-il, des façons de petits tuyaux qui se vont épandre çà et là par tous les membres, tout à fait comme les veines et les artères ; 2® la substance interne du nerf, c'est-à-dire de petits filets, allant du cerveau aux extrémités; y les esprits animaux, sorte d'air ou de vent très subtil, venus des ventricules du cerveau, et s'écoulant par ces mêmes tuyaux dans les muscles. Descartes n'admet point deux sortes de nerfs, les uns pour le sentiment, les autres pour le mouvement, admis par « les anatomistes et médecins ». Il va même jusqu'à écrire: « Qui a jamais pu remarquer aucun nerf qui servît au mouvement, sans servir aussi à quelque sens ? » En réalité, il professe que les nerfs sont mixtes. Voici comment : entre la « peau » ou gaine externe du nerf, dont il a parlé, et les « filets » axiles, courent toujours des esprits qui, en se rendant aux muscles, les enflent plus ou moins, « selon les diverses façons que le cerveau les distribue », et déterminent ainsi les
(i) Cf. Lettres, VIII, aoo.
mouvements des différentes parties du corps: les esprits sont donc, dans le nerf, Télément moteur. Au contraire, les filets axiles, constituant Tintérieur du nerf, <( servent aux sens ». Ailleurs Descartes dit expressément qu' (( il y a divers mouvements en chaque nerf » [Principia philos,, IV, P., S 192). 11 se représentait comme local le mode de distribution des nerfs du sentiment au moyen des « branches » : une lésion circonscrite à un nerf n'abolissait le sentiment que dans les parties « où ce nerf envoyait ses branches, sans rien diminuer » de la sensibilité des autres parties.
Voici ce que Descautes, à loccasion de tous les sens ce qui se trouvent en cette machine », c'csi-à-dire dans les corps de l'homme et des animaux, dit des nerfs (i) : a Sachez donc premièrement qu'il y a un grand nombre de petits filets... qui commencent tous à se séparer les uns des autres dès la superficie intérieure de son cerveau, d*où ils prennent leur origine, et qui, s*allant de là épandre par tout le reste de son corps, y servent d'organe pour le sens de P attouchement,,. Et remarquez qu'encore que les filets dont je vous parle soient fort déliés, ils ne laissent pas de ]iasser sûrement depuis le cerveau jusques aux membres qui en sont les plus éloignés, sans qu'il se trouve rien entre eux qui les rompe ou qui empêche leur action en les pressant, quoique ces membres se plient cependant en mille diverses façons, d'autant qu'il sont enfermés dans les mêmes petits tuyaux qui portent les esprits animaux dans les muscles, et que ces esprits, enflant toujours quelque |wu ces tuyaux, les empêchent d'y être pressés, et même qu'ils les font toujours tendre autant qu'ils peuvent, en tirant du cerveau, d'où ils viennent, vers les lieux où ils se terminent. »
« Or je vous dirai que quand Dieu unira une âme raisonnable h celte machine..., il lui donnera son siège principal dans le cerveau, et la fera de telle nature que, selon les diverses façons que les entrées des pores qui sont en la superficie intérieure de ce cerveau seront ouvertes par l'entremise des nerfs, elle aura divers sentiments (2).
« Comme, premièrement, si les petits filets qui composent la moelle de ces nerfs sont tirés avec tant de force qu'ils se rompent et se séparent de la partie à laquelle ils étaient joints, en sorte que la structure de toute la machine en soit en quelque façon moins accomplie, le mou\ement qu'ils causeront dans le cerveau donnera occasion à rame, à qui il imjK)rte que le lieu de sa demeure se conserve, d'avoir le sentiment de la douleur. Kl s'ils sont tirés par une force presque aussi grande que la précédente, sans que toutefois ils se rompent ni ne se séparent aucunement des parties auxquelles ils sont at lâchés, ils causeront un mou>emenl dans le cerveau, qui, rendant témoignage de la bonne constitution des autres membres, donnera occasion h l'âme de sentir une certaine volupté corporelle qu'on nomme chatouillement, et qui, comme vous voyez, étant fort proche de la douleur en sa cause, lui est toute contraire en son effet. Que si plusieurs de ces petits filets sont tirés ensemble également, ils feront sentir h l'âme que la superficie du corps qui touche le membre où ils se terminent cbi polie ; et ils la lui feront sentir inégale et qu'elle
(i) Descautes, L'Homme, IV, 36o sq.
(a) La doctrine de l'harmonie préétablie existe ici en germe, comme celle de Voccasionalisme en un grand nombre d'autres passages. Les voies sont indiquées où Leibisitz et Malebranche devaient s'engager.
STRl CTl'RE ET FO\CTlO\S DES XEBFS 383
est rude, s'ils sont tirés inéyalement. Que s*iJs ne sont qu'ébranlés quelque peu séparément l'un de Tautre, ainsi qu'ils sont continuel lement par la chaleur que le cœur communique aux autres membres, Tâme n'en aura aucun sentiment, non plus que de toutes les autres actions qui sont ordinaires; mais si ce mouvement est augmenté ou diminué en eux par quelque cause extraordinaire, son augmentation fera avoir à l'âme le sentiment de la chaleur, et sa diminution celui de la froideur ; et enfin selon les autres diverses façons qu'ils seront mus, ils lui feront sentir toutes les autes qualités qui appartiennent à l'attouchement en général, comme V humidité, la sécheresse, la pesanteur, et semblables. Seulement faut-il remarquer qu'encore qu'ils soient fort déliés et fort aisés à mouvoir, ils ne le sont pas toutefois tellement qu'ils puissent rapjwrter au cerveau toutes les plus petites actions qui soient en la nature, mais que les moindres qu'ils lui rapportent sont celles des plus grossières j:>arties des corps terrestres...
« Mais les petits filets qui composent la njoelledcs nerfs de la langue, et qui servent d'organe pour le goût en cette machine, peuvent être mus par de moindres actions que ceux qui ne servent que pour Vattouchement en général, tant à cause qu'ils sont un peu plus déliés, comme aussi parce que les peaux qui les couvrent sont plus tendres. Pensez, par exemple, qu'ils peuvent ôtre mus en quatre diverses façons, par les parties des sels, des eaux aigres, des eaux communes, et des eaux-de-vie, dont je vous ai expliqué les grosseurs et les figures, et ainsi qu'ils peuvent faire sentir à l'âme quatre sortes de goûts différents ; d'autant que les parties des sels étant séparées l'une de l'autre, et agitées par l'action de la salive, entrent de pointe, et sans se plier, dans les pores qui sont en la peau de la langue...
« Le sens de V odorat dépend aussi de plusieurs petits filets qui s'avancent de la hase du cerveau vers le nez, au-dessous de ces deux petites parties toutes creuses que les anatomisles ont comparées aux bouts des mamelles d'une femme, et qui ne difTèrent en rien des nerfs qui servent à Vattouchement et au goût, sinon qu'ils ne sortent point hors de la concavité de la tt^le qui contient tout le cerveau, et qu'ils peuvent être mus par des parties terrestres encore plus petites que les nerfs de la langue, tant à cause qu'ils sont un peu plus déliés, comme aussi à cause qu'ils sont plus immédiatement touchés parles objets qui les meuvent...
« Pour les petits filets qui servent d'organe au sens de Vouïe, ils n'ont pas besoin d'être si déliés que les précédents ; mais il suffit de penser qu'ils sont tellement disposés au fond des concavités des oreilles, qu'ils peuvent facilement être mus tous ensemble, et d'une même façon, par les petites secousses dont l'air de dehors pousse une certaine peau fort déliée, qui est tendue à l'entrée de ces concavités, et qu'ils ne peuvent être touchés par aucun autre objet que par l'air qui est au-dessous de cette peau, car ce seront ces petites secousses qui, passant jusqu'au cerveau par l'entremise de ces nerfs, donneront occasion à ïâme de concevoir Vidée des sons. Et notez qu'une seule d'entre elles ne lui pourra faire ouïr autre chose qu'un bruit sourd, qui passe en un moment, et dans lequel il n'y aura point d'autre variété, sinon qu'il se trou\era plus ou moins grand, selon que l'oreille sera frappée plus ou moins fort ; mais que lorsque plusieurs s'entre-suivront, ainsi qu'on voit à l'œil que font les tremblements des cordes et des cloches quand elles sonnent, alors ces petites secousses composeront un son que l'âme jugera plus doux ou plus rude, selon qu'elles seront plus égales ou plus inégales entre elles ; et qu'elle jugera plus aigu ou plus grave, selon qu'elles seront plus promptes à s'entre-su ivre ou plus tardives: en sorte que si elles sont de la moitié, ou du tiers, ou du quart, ou d'une cinquième partie, etc., plus promptes à s'enlre-suivre une fois que l'autre, elles composeront un son que l'âme jugera plus aigu d'une octave, ou d'une quinte, ou d'une quarte^ ou d'une tierce majeure, etc.
« Ce sens (le sens de la vue) dépend aussi en cette machine de deux nerfs qui doivent sans doute ôtre composés de plusieurs petits filets, les plus déliés et les plus aisés à mouvoir qui puissent être ; d'autant qu'ils sont destinés à rapporter au cerveau ces diverses actions des parties du second élément qui... donneront occasion à l'âme, quand elle sera unie à cette machine, de concevoir les diverses idées des couleurs et de la lumière. »
Descartes énumère ensuite les conditions qui donneront moyen à a l'âme de sentir la situation, la figure, la distance, la grandeur, et autres semblables qualités, qui ne se rapportent pas à un seul sens en particulier », ainsi que font celles dont il a parlé jusqu'ici. « mais qui sont communes à l'attouchement et à la vue, et môme en quelque façon aux autres sens. »
Outre les sens extérieurs, Descartes distingue deux sens intérieurs, c'est-à-dire « les appétits naturels » et « les passions ». Le premier de ces sens intérieurs comprend la faim, la soif et tous les autres appétits naturels; ce sens est excité en Tàme par les mouvements des nerfs qui innervent, dirions-nous, l'estomac, l'œsophage, le gosier et les autres parties intimes. Le second sens intérieur comprend la joie, la tristesse, Tamour, la haine, et toutes les autres passions {omnes animi commotiones sive pathemata et affectus) : ce sens dépend de petits nerfs (nervuli) qui vont au cœur et aux parties qui environnent le cœur. Comment se produit, par exemple, le sentiment de la joie? u Lorsqu'il arrive que notre sang est fort pur et bien tempéré, en sorte qu'il se dilate dans le cœur plus aisément et plus fort que de coutume, cela dilate les petits nerfs qui sont distribués aux orifices et les meut d'une certaine façon qui répond jusque dans le cerveau, et y excite notre âme à sentir naturellement la joie [naturali quodam sensu hilaritatis afficit mentem). Et toutes et quantes fois ces mômes petits nerfs sont mus de la môme façon, bien que ce soit pour d'autres causes, ils excitent en notre âme ce môme sentiment de joie. Aussi, lorsque nous pensons jouir de quelque bien, l'imagination de cette jouissance [imaginatio fruitionis alicujiis boni) ne contient pas, en soi, le sentiment de la joie [sonstim Isetitiœ)^ mais elle fait que les esprits animaux passent du cerveau dans les muscles auxquels ces nerfs sont insérés, et faisant par ce moyen que les entrées du cœur se dilatent, elle fait aussi que ces petits nerfs se meuvent en la façon d'où doit résulter ce sentiment de la joie. » Descartes distingue comme indépendante des émotions du corps qui l'accompagnent une joie purement intellectuelle ou spirituelle; ce n'est que lorsqu'elle vient en l'imagination (cum il/ud imaginatur) qu'elle détermine l'écoulement des esprits animaux du cerveau vers les muscles qui environnent le cœur et excitent là le mouvement des petits nerfs ; le cœur réagit à son tour sur le cerveau et y excite un mouvement qui affecte Vûme du sentiment de la joie. Dans la tristesse, le sang est si grossier [crassus] qu'il coule mal dans les ventricules du cœur et ne