SPINOZA ET LA TIIÉOBIE DES FONCTIONS DE LA GLANDE PINÉALE M
tenir suspendue. Car j'ignore si le mouvement qu'imprime l'âme à cette glande est plus lent ou plus rapide que celui qui lui vient des esprits animaux, et si les mouvements des passions, que nous avons étroitement unis à des jugements arrêtés, ne pourraient pas en être séparés par des causes corporelles ; d'où il résulterait que, malgré la résolution prise par Tâme d'aller au-devant du péril, et l'union opérée entre cette résolution et les mouvements de l'audace, la glande pourrait se trouver, à la vue du péril, suspendue de telle sorte que l'âme se vît hors d'état de songer à autre chose qu'à la fuite. Et certes, puisqu'il n'y a aucun rapport entre la volonté et le mouvement, il n'y a aucune comparaison entre la puissance ou les forces de l'esprit et celles du corps ; par conséquent les forces de celui-ci ne peuvent être déterminées par les forces de celui-là. Ajoutez que cette glande ne se trouve pas située au milieu du cerveau de manière à recevoir facilement tant d'impulsions diverses, et que tous les nerfs ne s'étendent pas jusqu'aux cavités (ventricules) du cerveau [etquodnonomnes nervi ad cavitates usque cerebri protendantvr). Enfin j'omets tout ce qu'il avance sur la volonté et la liberté de celle-ci, car j'ai démontré à satiété toute la fausseté de sa doctrine sur ce point... (i) »
Quoique Spinoza n'ait eu ni le goût ni le loisir de se livrer à l'étude expérimentale des êtres vivants, et qu'à cet égard il ne saurait, ni de près ni de loin, être rapproché de Descartes, cette critique de l'hypothèse de r « organe de l'âme » de ce philosophe n'en est pas moins fondée en fait et en doctrine. Spinoza invoque même des faits d'anatomie pure, de tous points exacts, relativement à la distribution des nerfs dans le cerveau, pour ruiner en peu de mots, et comme en se jouant, une théorie anatomique et physiologique qui avait coûté tant de veilles et d'investigations méthodiques à Descartes sur le cadavre humain comme à la table de dissection. Aucun passage des ouvrages de Spinoza ne possède une partie aussi considérable pour l'histoire critique des localisations des fonctions de l'intelligence. On retrouve pourtant, à défaut de connaissances précises et techniques, quelques preuves nouvelles du grand « sens physiologique » de Spinoza dans les deux observations suivantes sur la nature de la démence et des phénomènes du rêve, sur l'illusion de la volonté et du libre arbitre, sur le néant de l'explication téléologique des organismes opposée à l'explication mécanique. Enfin, la seule définition exacte et vraie, selon nous, de l'âme, considérée comme un automate spirituel agissant d'après les lois déterminées, est due à Spinoza :
Les anciens, dit-il, « n'ont jamais conçu, que je sache, comme nous
(i) Spinoza. Ethica, P. IV. Praef.
W4 LE SYSTÈME NEBVECX CEXTfiÀL
l'avons fait ici, ïdme agissant selon des lois déterminées et comme une manière d'automate spirituel [i) ».
Par la mort du corps humain, Spinoza entendait une déposition nouvelle, de nouveaux rapports de mouvement et de repos de ses parties : « Car je n'ose pas nier que le corps humain ne puisse, en conservant la circulation du sang [i^etenta sanguinis circulatione) et les autres conditions ou signes de la vie, revêtir une nature très différente de la sienne {posse nihilominus in aliam naturam a sua prorsum diversam mutari). Aucune raison ne me force à établir que le corps ne meurt pas s'il n'est changé en cadavre ; Vexpérience paraissant même nous persuader le contraire (2}. Il arrive quelquefois à un homme de subir de tels changements qu'on ne peut guère dire qu'il soit le môme homme. J'ai entendu conter d'un poète espagnol qu'ayant été atteint d'une maladie, il resta, quoique guéri, dans un oubli si profond de sa vie passée qu'il ne reconnaissait pas pour siennes les fables et les tragédies qu'il avait composées; et certes on aurait pu le considérer comme un enfant adulte s'il avait aussi perdu le souvenir de sa langue maternelle. Et si cela parait incroyable, que dirons-nous des enfants, dont un homme d'un âge avancé estime la nature si différente de la sienne, qu'il ne pourrait se persuader qu'il a été enfant, si pour d'autres raisons il n'en acquérait l'assurance ? »
Spinoza cite à son ami, qui croyait avoir entendu, dans le sommeil, son enfant gémir comme quand il avait été malade, quoiqu'il se portât bien alors, un cas dans lequel il trouve la confirmation du fait que 1' « imaginatio, soluta et libéra », telle qu'elle se trouve dans le sommeil, donne aux sensations du rêve plus de force et de vivacité,
Quum qiiodam manc. lucosccntc jam cœlo, c\ somnio gravissimo cvigilarcm, imafçinos, quac mihi in somnio occurrerant, lam vivide ob ociilo» versabanlar, ac si res fuissont \crac, el praosertiin cujusdam ni^^ri cl scabiosi Brasiliani, quem nunqiiam antca videram. Hacc imaji^o parlem maximain disparobal, qnando, ut me alia re obloclarcm, oculos in librum voi aliiid quid defigobam : qnamprimiim \t^ro oculos a lali objoclo rursus avcrlcbam, sine attontionc in aliquid oculos defigendo, mibi cadcm ejusdom ^^^^tbiopis imago c^dem vividilalc, et por vices, apparebat, douce paulatim circa eaput disparercl. Dico, idem, quod milii in sensu meo interna visus occurrit, in iuo occurrisse auditu. » Voici rinlerpiY'laiion que Spinoza donne de ces phénomènes : « Eirectus imaginationis ex constituiione vel corjx)ris \el mentis oriuniur... E\|>erimur febres, aliasque corporcas alleraliones, deliriorum causas esse, et eos qui lenaccm liabcnt sanguinem, nibil aliud (piam
(i) Spinoza. Tractatus de intellectus emendatione... (Hugo Ginsderg, 1882), p. 161. — Opéra (Van Vloten et Land, i88a), I, 39. — Animam sccundum ccrtas leges agentcm et quasi aliquod auloma spirituale.
(a) Nam nulia ratio me cogii, ut statuam corpus non mori nisi mutetur in cadayer-, quin ipsa experientia aliud suadere videtur.
LA VOLOyTE, MODE .\ÉCESSA1BE DE LA PENSÉE /ia5
rixas, molestias, caedes, hisque similia imaginari. Videmus ctiam imaginationem tantuinmodoab animae constilulionedcterminari.., adco ut fcrc nihil possimus intelliqere, de quo imaginatio non aliquam e vestigio formel imagincm. Hoc quum ita sit, dico omnes imaginationis eflcclus, qui a corporels causis proccdunt, nunquam rerum futuraruin posse esse oniina, quîa eorandem causae nullas res fuluras involvunt. Sed vero imaginationis effeclus, vel imagines quae originein suain ab mentis conslilutione ducunt, possunt alicujus rei futurae esse o/nina ; quia meius aliquid, quod futur um est, confuse potes t praesentire. Quare id adeo lirmiler et vivide polest sibi imaginari. ac si ejusmodi res esset praesens ; nempe, pater (ut lui simile adducam exemplum) adeo fdium suum amat, ut is et dilcclus lilius quasi unus idemque sint. Et quoniam... lilii essentiae affectionum, et quae inde sequuntur, necessario in cogilalione dari débet idea, et pater, ob unionem quam cum lilio suo hahet, pars memorati /îliicsl, etiam necessario patris anima de essentia ideali filii et ejusdem affectionihus, et iis, quae inde sequuntur, pariicipare débet.., Porro, quoniam palris anima idealilcr de iis quae esscnliam lilii consequunlur participât, ille (ut dixi) polest inlerdum aliquidcx iis, quaeejus essonliam consequntur, tam vivide imaginari, ac si id coram se baberet... (Epistola XVll (olim x\x.)
Descartes et ceux qui l'ont suivi se sont trompés en distinguant l'idée et la volition, l'entendement et la volonté. « 11 n'y a dans Tàme aucune faculté absolue de vouloir ou de ne pas vouloir, mais seulement des volitions particulières, comme telle ou telle affirmation, telle ou telle négation (i). » « La volonté et Y entendement sont une seule et môme chose (2). » « Les idées ne sont pas des figures muettes tracées sur un tableau : ce préjugé empêche de voir que toute idée, en tant qu'idée, enveloppe l'affirmation et la négation. » a II n'y a point dans Tâme de volonté absolue ou libre ; mais Fàmc est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause, qui est elle-même déterminée par une autre, et celle-ci encore par une autre, et ainsi à Tinfini (3). » « Ainsi donc, l'entendement et la volonté ont avec telle ou telle idée, telle ou telle volition, le même rapport que le pierréité avec telle ou telle pierre, rhomme avec Pierre ou Paul. » « La volonté ne peut être appelée cause libre, mais seulement nécessaire (4). La volonté n est autre chose qu'un certain mode de penser, comme l'entendement. » « Les hommes croient être libres, parla raison qu'ils ont conscience de leurs volitions et de leurs désirs et ne pensent nullement aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir (5). »
(i) Elhica, II. Propos, xlix. In monte nulla dalur volilio, sivc affirmalio et negatio practer illam quam idca, quatenus idea est, involvit.
(q) Coroii. Voluntas et inlelicclus unum et idem sunt. Demonstr. Voluntas et inlellectus nihil praelcr ipsas singulares volitiones et ideas sunt. At singularis volitio et idea i^num et idem sunt. Ergo voluntas et intellectus unum et idem sunt ; q. e. d.
(3) Ibid. Propos, xlvhi.
(4) Ibid. P. I., propos, xxxii.
(5) Ibid. P. I. Appendix. Ex his enim sequitur primo, quod homines se liberos esse opinentur, quandoquidora suarum volitionum suiquc appetitus sunt conscii, et do causis a quibuf disponuntur ad appetcndum et volendum, quia earum sunt ignari, ne pcr somnium cogitaRt.
4o6 LE SYSTÈME .\ERVEUX CEXTIiÀL
a De même aussi quand les hommes considèrent la structure anatomique du corps humain (corporis humani fabricam), ils tombent dans un étonnement stupide, et, comme ils ignorent les causes d'un si grand art, ils concluent que ce n*est point mécaniquement, mais par une industrie divine et surnaturelle que cet ouvrage a été formé, et qu'elle en a disposé les parties de façon que Tune ne nuise pas à l'autre (i). » Aussi « la plupart de ceux qui ont écrit sur les passions et la conduite des hommes l'ont fait comme s'il ne s'agissait pas de choses naturelles, réglées par les lois générales de Tunivers, mais de choses placées hors du domaine de la nature. Ils ont eu Tair de considérer l'homme dans la nature comme un empire dans un autre empire. A les en croire l'homme trouble l'ordre de l'univers bien plus qu'il n'en fait partie ; il a sur ses actions un pouvoir absolu et ce n'est par rien autre que par lui-même qu'il se déterminerait... Je sais certes que l'illustre Descartes, bien qu'il ait cru que l'âme a sur ses actions une puissance absolue, s'est attaché à expliquer les passions humaines par leurs causes premières et à montrer la voie par où l'âme peut arriver à un empire absolu sur ses passions ; mais, à mon avis du moins, ainsi que je le ferai voir, il n'a réussi qu'à montrer la pénétration de son grand esprit (2). »
Ainsi que la plupart des philosophes et môme des théologiens (3) du XVII® siècle, Pierre Gassendi (1092-1655), depuis la jeunesse jusqu'à
(1) fbid. P. I, Appendix.
(2) Ibid, P. III. Praef. Nihil praeter magni sui ingenii acumcn ostcndit.
(3) BossuET, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. 11 ; Du corps, vi. Le cerveau et les organes des sens.
« Au-dessus de la partie la plus haute de tout le corps, c'est-à-dire dans la tcte, est le cerveau, destiné à recevoir les impressions des objets, et tout ensemble à donner au corps les mouvements n(5ccssaires pour les suivre ou les fuir. » 0/V se termine [^impression des objets, là se trouve le principe et la cause de ce mouvement. « Le cerveau a été formé pour réunir ensemble ces deux fonctions. L'impression des objets se fait par les nerfs qui servent aux sentiments, et il se trouve que ces nerfs aboutissent tous au cerveau. Les esprits, coulés dans les muscles parles nerfs répandus dans tous les membres, font le mouvement progressif ; et on sait, premièrement, que les esprits sont portés d'abord du cœur du cerveau, où ils prennent leur dernière forme ; et, secondement, que les nerfs par où s'est fait la conduite, ont leur origine dans le cerveau comme les autres. Il ne faut donc pas douter que la direction des esprits, et par là tout le mouvement progressif, n'ait sa cause dans le cerveau. Et en effet, il est constant que le cerveau est directement attaqué dans les maladies où le corps est entrepris, telles que sont V apoplexie et la paralysie ; et dans celles qui causent ces mouvements irréguliers qu'on appelle^ convulsions.
« Comme l'action des objets sur les organes, et Vimpression qu'ils font, devait être continuée jusqu'au cerveau, il a fallu que la substance en fût tout ensemble assez molle pour recevoir les im« pressions et assez ferme pour les conserver. Et, en eflTet, elle a tout ensemble ces deux qualités. Le cerveau a divers sinus ci anfractuosités ; outre cela, diverses cavités, qu'on appelle ventricules, choses que les médecins cl anatoniisics démontrent plus aisément qu'ils n'en expliquent les usages. Il est divisé en grand et petit, appelé aussi cervelet. Le premier vers la partie antérieure et l'autre vers
PIERRE GASSEyOI; yÉCROPiSÎE DE SUPPLICIÉ ^07
la vieillesse, n'avait cessé de s'appliquer à Tétude de Fanatomie. Outre la pratique des dissections sur des cadavres d'animaux pour apprendre à connaître la structure comparée d'un organe dans la série des vertébrés, il fit avec Peyrksc une nécropsie de supplicié. « Gassendi, dit BouGEREL, s'appliqua dans sa jeunesse à l'étude de l'anatomie. Il fut très exact à assister aux démonstrations anatomiques qu'on faisait dans l'Université. Il fit aussi bien des dissections, tant en son particulier qu'avec
la f>arlie postérieure de la tèto... Les dernières observations semblonl faire voir que la partie antérieure du cerveau est destinée aux opérations des sens ; c'est \h aussi que se trouvent les nerfs qui servent à la vue, à Vouïe, au gotU et à \ odorat ; au lieu que du cervelet naissent les nerfs qui servent au toucher et aux mouvements, principalement à celui du cœur. Aussi les blessures et les autres maux qui attaquent cette partie sont-ils plus mortels, parce qu'ils vont directement au principe do la vie. »
Entre beaucoup d'autres intuitions d'une rare pénétration, témoignant d'un sens et d'une instruction physiologiques remarquables, voici, avec la théorie des nerfs vaso-moteurs de Malebranche, quelques réflexions sur la nature de l'hérédité et sur celle des hallucinations.
Il est sans doute bien extraordinaire qu'une théorie \aso-motrice ait été complètement édifiée, il y a déjà plus de deux cents ans. Ce fut Malebranche qui, dans une époque où l'on ignorait l'existence des muscles et des nerfs des vaisseaux sanguins, entrevit, par une vue de génie, a le véritable enchaînement des faits ».
On lit, en efl'et, dans la Recherche de la vérité (1674), livre V, m : « Enfin, pour régler avec plus de justesse et de promptitude le cours des esprits, il y a des nerfs qui environnent les artères, tant celles qui montent au cerveau que celles qui conduisent le sang à toutes les autres parties du corps. De sorte que Vébranlement du cerveau^ qui accompagne la vue inopinée de quelque circonS' tance, à cause de laquelle il est à propos de changer tous Us mouvements de la passion, détermine subitement le cours des esprits vers les nerfs qui environnent ces artères pour fermer, par leur contraction, le passage au sang qui monte vers le cerveau, et Vouvrir par leur relâchement à celui qui se répand dans toutes les autres parties du corps. Ces artères, qui portent le sang vers le cerveau étant libres, et toutes celles qui le répandent dans tout le reste du corps étant fortement liées par ces nerfs, la tète doit être toute remplie de sang et le visage en doit être tout couvert. Mais, quelque circonstance venant à changer l'ébranlement du cerveau qui causait cette disposition dans ces nerfs, les artères liées se délient, et les autres au contraire se serrent fortement. Ainsi la tète se trouve vide de sang, la pâleur se peint sur le visage, et le peu de sang qui sort du cœur et que les nerfs dont nous avons parlé y laissent entrer pour entretenir la vie, descend presque tout dans les parties basses du corps : le cerveau manque d*esprits animaux, et tout le reste du corps est saisi de faiblesse et de tremblement. »
tt Traduite dans le langage de la physiologie moderne, dit Lange, la théorie de Malebranche signifie que toute impression émotionnelle forte détermine l'augmentation de l'innervation vaso-motrice, et, par suite, la constriclion des artères. Cette constriction frappe-telle les artères cérébrales, le cerveau n'a pas assez de sang, le reste du corps en a trop; l'anémie du cerveau produit les phénomènes ordinaires de la paralysie. Si, au contraire, dans les émotions d'un genre différent, ce sont les artères de la tète qui restent libres pendant que les autres artères du corps se rétrécissent, le cerveau et le visage se congestionnent. »
L. II, 3® partie, ch. 11. « n ne sera pas malaisé de comprendre comment les pères et les mères font des impressions très fortes sur l'imagination de leurs enfants... L on en peut donner plusieurs raisons. La première, c'est qu'ils sont de même sang. Car de même que les parents transmettent très souvent dans leurs enfants des dispositions à certaines maladies héréditaires, telles que la goutte, la pierre, la folie, et généralement toutes celles qui ne leur sont point survenues par accident, ou qui n'ont point
Ao8 LE SYSTÈME NEHVECX CENTRAL
Peyresc » ; il cultiva cette science « avec soin jusqu'à la fin de ses jours (i). Les observations anatomiques qu'il institua à Aix avec Peyresc portèrent sur les yeux d'un grand nombre d'animaux, parmi lesquels des dauphins, des bœufs, des moutons, chevaux, chiens, chats, « chats-huants », poules et rossignols. « Peyresc ayant demandé au Parlement un cadavre d'un criminel condamné à être pendu, raconte Gassendi, il n'avait d'abord en vue que d'observer ses yeux; mais comme c'est un homme à ne rien négliger, il s'était avisé de chercher les veines lactées qui, depuis la découverte d'HARVEY, excitaient la curiosité des physiciens. Pour cela il avait recommandé au concierge de bien faire manger le criminel avant la prononciation de l'arrôt. Le cadavre ayant été porté au théâtre public des anatomies, notisfîmeSy Peyresc et moi, des recherches de ces veines, et nous filmes si heureux que nous les découvrîmes d'abord et les examinâmes pendant longtemps... »
Gassendi tira parti de sa connaissance de la structure et des fonctions du cerveau pour montrer combien l'intelligence dépend de ses conditions organiques. A l'appui, Gassendi indiquait môme des faits de pathologie mentale. Voici une des preuves qu'il alléguait, avec son ironie coutumière,
pour cause seule et unique quoique fermentation extraordinaire des humeurs, comme les fièvres et quelques autres ; car il est visible que celles-ci ne se peuvent communiquer : ainsi ils impriment les dispositions de leur cerveau dans celui de leurs enfants, et ils donnent à leur imagination un certain tour qui les rend tout à fait susceptibles des mêmes sentiments.
<c Mais ce que je souhaite principalement que l'on remarque, c'est qu'il y a toutes les apparences possibles que les hommes gardent encore aujourd'hui dans leurs cerveaux des traces et des impressions de leurs premiers parents. Car de même que les animaux produisent leurs semblables, et avec des vestiges semblables dans leur cerveau, lesquels sont cause que les animaux do môme espèce ont le* mêmes sympathies et antipathies, et qu'ils font les mêmes actions dans les mêmes rencontres, ainsi nos premiers parents après leur péché ont reçu dans leur cerveau de si grands vestiges et des (races si profondes par 1 impression des objets sensibles, qu'ils pourraient bien les avoir communiquées à leurs enfants... Car comme il est nécessaire, selon l'ordre établi de la nature, que les pensées de l'âme soient conformes aux traces qui sont dans le cer\'eau, on pourrait dire que dès que nous sommes
formés dans le ventre de nos mères, nous sommes dans le péché Ayant dans notre cerveau des
traces semblables à celles des personnes qui nous donnent l'être, il est nécessaire que nous ayons aussi les mêmes pensées et les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets sensibles. »
« Il arrive quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeûnes, par des veilles, par quelque fièvre chaude, ou par quoique passion violente, que ces esprits remuent les fibres intérieures du cerveau avec autant de force que les objets extérieurs ; de sorte que les personnent sentent ce qu'elles ne devraient ({u imaginer, et croient avoir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Cela montre bien qu'à 1 égard de ce qui se passe dans le corps, les sens et l'imagination ne diffèrent que du plus et du moins, ainsi que je viens de l'avancer. » M ALEBRANCHE, Heckerc/ie de la vérité, II. De l'imagination, ch. i et vu.
(i) BouGEREL, Vie de P. Gassendi (Paris, 1737), 11, i37, iSg. P. Goujet, Mém. hist. et littér. sur le Collège royal de France (1758), II, 109. <c II la (l'analomie) cultiva assez constamment par l'étude et par les dissections qu'il fit lui-même en grand nombre. »
LOCALISATION CÉRÉBRALE DES SE.\S ET DE L' IMAG l .\ATI 0\ '409
contre Descartes : « Puisque le cerveau n'influe point sur la faculté de penser, il est naturel de croire que, dans une léthargie^ Tâme aura des idées d'autant pjus parfaites que le cerveau n'influe point alors sur ses opérations. Ainsi l'âme se trouvera alors dans cette situation heureuse où elle pourra jouir d'elle-môme et sera dégagée du corps grossier qui la captivait. Combien doit-elle désirer cet état de liberté où elle peut contempler sans (rouble et sans nuage les objets qu'elle connaît, sans être off'usquée par les vapeurs grossières qui s'élèvent des sens ! Je laisse à'ceux qui ont plus de sagacité que moi à décider si les choses sont de môme dans une si/7ico])e{i), »
Lorsque les sens externes perçoivent leurs objets, il se fait un certain ébranlement tant dans l'organe extérieur des sens, qui est frappé par la qualité de la chose sensible, que dans la partie intérieure du cerveau, à l'endroit d'où les nerfs tirent leur origine (ou aboutissent), et cela par un certain mouvement qui se "continue le long des nerfs, gonflés et remplis d'esprits. Un certain vestige subsiste dans le cerveau, si bien que, quoique absente, la chose peut être non seulement reconnue, sous l'influence d'un second ébranlement des mêmes organes des sens, mais demeure connue à cause du vestige laissé. La faculté de percevoir l'image sous laquelle la chose sensible, quoique absente, est représentée à l'âme connaissante, c'est l'imagination ou la fantaisie. Où doit-on la localiser ?
Les Péripatéticiens avaient placé la fantaisie dans le cœur. Il semble, dit Gassendi, qu'on doit plutôt la placer dans cette région du cerveau où les nerfs aboutissent et où, pour cette raison, on a cru devoir placer la faculté des sens. « Car de même que la faculté de sentir doit être à l'endroit du cerveau où l'esprit, à cause de l'ébranlement qui a été excité dans l'organe extérieur, rebondit (resiliendo cerebrum ferit) ; ainsi il semble que la faculté d'imaginer (facultas imaginandi) doit être là où le vestige de ce coup demeure imprimé au cerveau (ubi vestigium illius ictus remanet cerebro impressum), et, parce qu'il ne peut demeurer que là où il se fait, il s'ensuit que dans l'endroit qu'est la faculté de sentir, dans ce même endroit est la faculté d'imaginer. »
Comment se représenter ce vestige qui survit dans le cerveau à la perception ? Ce qui persiste ainsi peut (^Ire censé comme une espèce de pli du cerveau (pHcam quamdam in cerebro factam), le choc de l'esprit animal résultant de rébranlcment extérieur s'élanl fait sur une « substance molle ». Ainsi, et toutes les fois que les esprits qui courent ça et là dans le cerveau entreront dans ce pli, ils exciteront de rechef un semblable mouvement, et la faculté remuée de même, sentira de même ou imaginera qu'elle sent (perinde sentiet
(i) Gassendi, Opcra, 111, 299.
4io LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
aut imaginabilur se senlirc). Ce pli sera en réalité une espèce de \estige ; il sera même un certain type ou une certaine empreinte réelle, car il est résulté de quelque impression. Ce pli, laissé par Timpression, qui persiste môme quand Tàme n'imagine pas. c'est ce que Gassendi nomme V impresse \ V expresse est ce même pli dans l'acte de l'intuition, de l'imagination, de la pensée ; l'expresse seule est donc, à proprement parler, 1' « image » ; l'impresse n'en est que la cause ou 1' « occasion » (i).
Pour expliquer la persistance et l'ordre du réveil des impressions de la mémoire ou de l'imagination, Gassendi invoque la même hvpothêse du plissement du cerveau. « Les habiles plieurs de linge ou de papier, dit-il, nous donnent quelque idée de cela ». Ou bien encore, s'il est vrai qu'un ciron (acarus), quelque petit ou même insensible qu'il soit, doit être composé d'innombrables myriades de particules de matière, on ne saurait douter que « cette petite région du cerveau où réside la phantaisie » (regiuncula cerebri in qua phan tasia residet), et qui peut être frappée par le a rebondissement des esprits », ne soit aussi composée d'un nombre infmi de particules, et que, sous les chocs des esprits animaux, lesquels sont tout ce qu'on peut imaginer de plus subtil, il ne se forme des plis et des séries de plis sans nombre dans la substance molle du cerveau.
Si Gassendi localisait la volonté, Tappétit raisonnable, avec la fantaisie ou imagination et la mémoire, dans le cerveau, il plaçait Tappétit irraisonnable dans la poitrine ou dans le cœur s'il est niù par la seule imagination ; dans la partie affectée au toucher, s'il est mû par un contact. Ce n'est pas que la perception et Témotion n'aient lieu dans le cerveau ; mais le sentiment est situé dans la partie même. Si la fantaisie, qui réside dans le cerveau, excite, par l'entremise des esprits et des nerfs, du mouvement aux extrémités des mains et des pieds, pourtant si éloignés de la tète, on ne doit pas s'étonner, disait Gassendi, que, par le môme moyen, elle puisse exciter de l'émotion dans la poitrine et dans le cœur (II, 474). De môme qu'il admet une espèce d'âme, de perception, de sentiment dans les insectes coupés, il admet aussi que le pied, par exemple, étant animé, sent effectivement du plaisir ou de la douleur, selon que le contact est rude ou poli. Gassendi croyait que les nerfs spinaux ont leur origine dans le cerveau, la moelle épinière n'étant rien de plus que le cerveau lui-môme prolongé (2).
« Mais d'où vient, direz- vous, que lorsque la faculté qui est dans le cerveau n'est pas attentive, ou est assoupie, ou que le nerf est lié ou bouché, la douleur ne se sent pas dans la partie affectée, ou pour parler plus nettement, que la partie affectée ne sent pas la douleur ? Je réponds que si alors la partie affectée ne sent pas, ce n'est pas que lorsqu'elle a toutes les conditions nécessaires pour sentir elle ne sente effectivement; mais c'est qu'alors la principale de ces conditions lui manque, à savoir Yirradialion des esprits qui lui doivent
(1) Gassendi, Phys. sect. IIl, lib. VIII, c. 11, m, iv. Op., II, 4o5 sq.
(a) £a medulla nihil aliud est qaam ipsum cercbrum conlinuatum. Phys. sect. III, lib. VI. Op., II, 334.
MOUVEMENTii PnOPBES DU CERVEAl \m
nécessairement venir du cerveau y les esprits, dis-je, qui lui sont continuellement transmis du cerveau, qui la tiennent tendue, qui réchauffent, et qui la vivifient, en un mot. qui la rendent capable de sentir ; car je liens qu'il en est de la partie affectée, de l'œil, par exemple, de la main ou du pied, comme du cerveau même. Si le cerveau n'agit pas, comme il arrive dans l'apoplexie, ce n'est pas qu'il n'ait de soi la faculté de sentir, mais c'est qu'alors les esprits ne l'agitent, ni ne le tendent et ne le vi>-ilient pas à leur ordinaire ; en un mot, c'est parce qu'il lui manque pour sentir la principale condition nécessaire, qui consiste dans l'aclion ordinaire des esprits. Disons de même à l'égard de la partie affectée, et concluons, avec Lucrkce (i), qu'il semble qu'il y ait de la folie à dire que l'œil ne voie pas, que l'oreille n'entende |)as, que le pied qu'on brûle ou qu'on pique ne sente pas. Et certes, si nous cro}ons qu'on doive donner quelque sentiment à l'aimant, aux semences, aux plantes, au cœur d'une tortue de mer, qui plus d'une heure après avoir été coupe en quatre quartiers sent et se resserre quand on le pique avec la pointe d'une aiguille, et aux parties des insectes séparées de leur tout, comment n'en donner pas aux parties des animaux parfaits, principalement lorsqu'elles sont encore unies à leur tout et qu'elles sont dans leur état naturel, animées et vivifiées des esprits ? L'on apporte l'expérience, et l'on nous dit que ceux à qui l'on a coupé quelque membre, par exemple le pied, sentent encore la douleur dans le pied, ou comme dans le pied. Je réponds à l'égard de ceux auxquels de peur de la gangrène on a depuis peu extirpé quelque membre, que la partie où l'extirpation s'est faite, et où est maintenant la douleur, n'étant d'ordinaire pas fort éloignée de celle qui était premièrement affectée, l'imagination de l'estropié confond aisément ces douleurs à cause de quelque ressemblance, comme aussi les lieux à cause de la proximité, du moins pour quelque temps ; mais s'il est question de ceux dont la plaie a eu le temps de se guérir avec l'imagination, je soutiens, selon le rapport même de plusieurs estropiés que fai pris plaisir de consulter, qu'il n'est pas vrai qu'ils sentent la douleur dans le pied : de sorte que si, dans certains changements de temps, ils sentent des piqûres que sans y bien penser ils rapportent au pied, ce n'est que par une certaine accoutumance de l'imagination qui ne prend pas assez garde à ce qu'elle fait (comme il arrive souvent en dormant), à cause que les esprits rebondissent à peu près de môme (a). »
(i) Dicere porro oculos nullam rem ccrnere posse,
Scd pcr cos animum ut foribus spcctare reclusis,
DifRcilc est, contra cum scnsus dicat eorum ;
Sensus enim trahit atquo acics dctrudit ad ipsas :
Fulgida priiescrtim cura cernero saepc ncquimus,
Lumina luminibus quia nohis pracpediuntur.
Quod foribus non fit : ncquc enim qua ccrnimus ipsi
Ostia suscipiunt ullum rcclusa laborom.
Praetcrea si pro foribus sunt lumina nostra,
lam magis cxcmptis oculis debcro vidctur
Ccrncro rcs animus sublatis postibus ipsis. T. LucRETi Cari De rer. nat., IH, SSq-SOq. Cf. Cic, Tusc, I, so : « Ut facile intolligî possit, animum et vidcre et audirc, non eas parles, quac quasi fencstrae sunt animi. » El surtout le vers célèbre d'EpicHARME (^Fragmenta philos, graec, I, i44. v. a53), que nous avons cité.
(a) Pétri Gassendi..., 0/>e/-fl (Lugd., i658, in-fol.), II, liber sc\ lus, De sensu universe. Physicac scctio III, 828 sq. Abrégé de la philosophie de Gassendi par F. Berniek (Lyon, i684), VI, a'i sq.
4ia LE SYSTÈME yEIiVELX CESTRAL
La douleur résulte d'une solution de continuité de quelque partie du corps, d\in trouble de quelque partie tirée de son étal naturel; le plaisir est le rétablissement de la partie affectée dans cet état naturel. La passion première est donc la douleur, le plaisir n'est qu'une émotion ultérieure; il n'est point sans quelque doulein* antérieure. Voliiptas sine praeeunte dolore non fit. « Platon, disait (îassendi, le concède pour les sens du goiit et du toucher; il ne paraît pas l'admettre pour la vue, l'ouïe, l'odorat, comme si la douceur de quelque couleur, de quelque son et de quelque odeur fut capable de se faire sentir sans qu'aucune douleur ne se fut produite antérieurement dans les organes de ces sensations. Mais Aristote tient le contraire; il déclare que si cela nous parait ainsi dans ces sens, ce n'est qu'à cause de l'accoutumance qui fait que nous ne sentons pas {\n {l'A souffrent : a Car de voir et môme d'entendre, dit le Stagirite, c'est une chose pénible; mais l'habitude nous enq)éche de nous en apercevoir » (i). La fin principale du plaisir, en disposant l'organisme à satisfaire ses désirs (la faim, etc.), est donc simplement l'exemption de la douleur. Dès que ce but est atteint, le plaisir s'évanouit, et l'organisme retombe dans cet état qu'on appelle Vindolence.
Gassendi admettait l'existence d'un mouvement propre, autonome, du cerveau, et il y rattachait une théorie originale sur la fabrication des esprits animaux. Il dit que le mouvement du cerveau est une espèce de diastole et de systole. Ce mouvement, que les anciens paraissent avoir à peu près ignoré, Galien a noté qu'il était continu, qu'il consistait en dilatation et compression : il servait tant au refroidissement qu'à la nourriture des esprits et à l'expulsion des superfluités. Les modernes l'ont observé, en le percevant et « dans les enfants nouvellement nés où la partie antérieure du crâne est encore très molle », et dans les blessures de la tête; ils ont même observé que ce mouvement subsiste encore après l'enlèvement d'une partie des méninges; il n'en provient donc pas, ainsi que quelques-uns l'ont pensé, mais de la substance même du cerveau. Ces mouvements, que Gassendi observa directement sur un homme, dont un traumatisme crânien avait entraîné une « ablation de l'os zygomatique », plus fréquents que ceux de la respiration, l'étaient moins que ceux du pouls. Il se convainquit en outre que ce mouvement était (( naturel », non « volontaire », car cet homme ne pouvait ni l'accélérer ni le ralentir. Les mouvements du cerveau doivent donc être propres et particuliers à cet organe et ne dépendre pas du cœur comme lui étant
(i) V. plus haut, p. 231 (cf. p. 53) ce texte de V Ethique à Nicomaque, dont Gassendi a saisi toulc la portée, avec sa pénétration habituelle.
LE COUPS CALLEUX. OFFICINE DES ESPRITS AMMAIX ^i3
communiqués par les artères (non vero pendere a corde, quasi ab illo per arterias, ut illi putant, concitetur). Ce n'est pas qu'il n'y ait dans le cerveau de petites artères qui y battent; mais elles ne sauraient causer le mouvement considéré. La nature médullaire (meduUaris natura) et le volume de la masse cérébrale, comparées avec la petitesse des artères, y répugnent absolument. « Et il est tout à fait convenable que, de môme que le cœur et le diaphragme, ou si vous voulez le poumon, ont chacun leur faculté motrice naturelle, et particulière, ainsi le cerveau ait la sienne, » etc. Quant à r « usage », ce mouvement paraît être destiné à « la génération des esprits animaux ». Mais comment et en quelle partie? C'est ce que Gassendi estime être « chose très obscure ». C'est l'opinion vulgaire que les esprits s'engendrent, dit-il, dans les ventrictdes, et principalement dans les « supérieurs », comme étant dilatés par la diastole et resserrés par la systole du cerveau; et que, de même que 1' « esprit vital » dans le ventricule gauche du cœur se fait du sang puisé des veines, cet esprit étant transmis ensuite dans les artères; de même V « esprit animal » se fait dans ces ventricules de l'esprit vital qui est contenu dans les artères du plexus choroïde, avec une portion de l'air qui s'introduit par les narines dans le cerveau, cet esprit animal étant de là transmis au troisième Qi ?m quatrième ventricules, et enfin dans les nerfs (i).
Mais Gassendi élève des doutes et fait des objections nombreuses contre cette commune manière de voir. Quelle apparence, demande-t-il, qu'une chose si subtile, si pure et si mobile comme sont les esprits, se puisse engendrer dans des ventricules pleins d'une humeur excrémenticieuse ? Car enfin le mucus qu'on rejette par les narines ne sort point d'ailleurs que des ventricules supérieurs, de même que la salive et les crachats sortent du troisième et du quatrième ventricule. Certainement si les ventricules étaient secs, ou du moins purs et nets, la chose pourrait sembler on quelque sorte supportable; mais comme ils sont humides et remplis d'excréments et d'ordures, on ne voit pas comment elle pourrait être admise. Dira-t-on que ces excréments ne proviennent pas tant des artères ou de la matière des esprits que de la substance même du cerveau? Pourquoi ne paa supposer que les ventricules sont plutôt des réceptacles d'excréments du cerveau que des oflicines destinées à l'élaboration des esprits ?
Voici donc l'hypothèse que propose à son tour Gassendi, mais seulement en manière de doute, car la matière est des plus « abstruses », touchant la nature et le lieu de la fabrique des esprits animaux. Ne pourrait-on
(i) Phys. sect. m. Op., II, 3aG-7.
'ii'i LE SYSTÈME XEI^VEVX CENTBAL
point dire que ces esprits sont préparcs et travaillés dans la substance même du cerveau (in ipsa cerebri substantia), et principalement dans le corps calleux (et quà praesertim talis substantia candida et callosa est), aux environs des ventricules? D'autant plus que le sang et Tesprit vital affluent de tous cotés par les petits canaux des artères, tant cervicales que carotides, et que plusieurs de ces rameaux qui forment le plexus choroïde en doivent fournir aux régions moyennes du cerveau (sub cerebri médium). Ajoutez qu'une masse aussi considérable qu'est le cerveau ne semble pas avoir été faite uniquement pour la dilatation et la compression des ventricules. Sa destination paraît bien plutôt avoir été de « donner une nouvelle forme (nova specie) ou, autrement dit, de perfectionner les esprits vitaux reçus ou parvenus dans sa substance ». Voilà à quoi peuvent servir les mouvements de dilatation et de compression ou contraction du cerveau dont il s'agit.
Enfin, comme le cerveau a fort besoin d'aliment, d'où résultent divers résidus excrémentiels, ces mêmes mouvements lui peuvent servir pour s'en décharger et les rejeter en partie, les plus subtils par les sutures du crâne et par les conduits des oreilles, au moyen de Tévaporation, ou, condensés en eau, dans les larmes ; les plus grossiers et les plus visqueux, rassemblés dans les ventricules, par les narines et le palais.
Ajoutons qu'il ne semblait pas logique à Gassendi de refuser même à ïaimant ou à la pierre un certain sentimeîit ni une certaine connaissance, analogues au sentiment et à la connaissance qu'ont les animaux. Gassendi inclinait visiblement tout entier pour Topinion des anciens hylozoïstes sur l'animation générale ou presque générale des choses (i). Sentir, c'est pour un être percevoir ou appréhender l'objet qui le meut en agissant sur lui. Le fer sent l'aimant qui l'attire; il le perçoit; il le connaît donc. Intelligendum autem est istam perceptionem seu apprehensionem vix quicquam differre a cognitione generatim sumpla; adeo proindc ut haec tria videri synonyma possint, ipsisque addi quasi quartum sensus aut sensio valeat, quatenus sentire est pei'cipere, apprehendere, cognoscere aliquid (2). Or, toute perception ou appréhension qui mérite d'être dite cognition est aussi, en quelque manière, fantaisie {phantasia) ou imagination. Pourquoi ne pas accorder que le fer, à la suite de l'impression qu'il en a reçue, imagine l'aimant comme une chose qui lui convient et qui, en s'unissantà lui, doit contribuer à son bien, de sorte qu'il ne trouve le repos [quietem) — ses parties ayant été émues ou mises en émoi — qu'en conjonction avec l'aimant ?
(i) Gassendi, Phys. scct. III, 1. III. De lapidihus ac metallis. Op., II, lia sq. (2) Gassendi, De sensu universè. Op.^ II, 828.
THOMAS IfOBBES ',i5
La psychologie de Thomas Hobbes, j'entends sa physique des corps vivants et sa théorie de la connaissance, domine encore tout Tédifice contemporain de notre science des fonctions de la sensibilité, des « mouvements animaux » et de Tintelligence. La solidité incomparable, selon nous, de ce génieapparaît surtout dans la décision avec laquelle il a écarté toute hypothèse de substance pour l'interprétation des phénomènes de Tunivers et de Tesprit.