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III. — Le cœur et le cerveau

Quoique Hobbes connût la grande découverte de Harvey sur la circulation du sang, et qu'il l'admît, quoiqu'il loue fort ce savant d'avoir ouvert le plus important des chapitres de la physique, celui de la science de la vie, il n'a pas renoncé aux esprits animaux, répudiés avec tant de décision par le physiologiste anglais (3). La matière subtile et invisible des esprits animaux est transmise, par les vaisseaux sanguins, du cœur au cerveau ; elle est contenue et circule dans les nerfs (/|). Cette matière aériforme, conduite par les vaisseaux (arteriae) du cœur au cerveau, arrive aux racines des nerfs, situées à l'intérieur du crâne, et où se trouve aussi

(i) De corpot ., I, v, 9. Op. lat., I, 5.^. Ëundcm orrorcin errant, qui idcas alias in intelleclu, alias in phantasia ponunt ; quasi alia cssot idca sivo imago hominis quae or ta a sensu in memoria retinetur, alia quae in intelleclu est, quando intelligimus hominem esse animal..,

(2) I.ev. De homine. P. I, c. i. Cf. ibid.y c. m. Et quoniam quicquid concipimus pcrceptum est ante in sensione, nulla inesso homini potest imaginatio rei quae non sit percipicnda sensibus.

(3) De cor porc. Epistola dcdicatoria (lôSo). Postrcmo, scicntiam humani corporis, pbvsicae parlera utilissimam. in libris suis do molu sanguinis et de generatione animalium. mirabili sagacitale detexit et demonstravit Gulielmus IIarvaeus, rcgum Jacobi Carolique medicus primarius ; solus, quod sciam, qui doctrinam novam superata invidia vivcns stabilivit. Cf. ibid., c. xxv(I, 33i) : Motus autem vitalis sanguinis motus est, per venas arteriasque, ut a primo ejus rei observatore nostrate Hervaeo multis certissimisque signis ostcnsum est, per pet uo circumeuntis.

(4) Dialogus physicus de natura aeris. Op. lat. (Molesw.), IV, a85. Materia autem quae in nervis continetur tenuissimus spiritus est : qui cum in musculis Gt caro, constat ex innumeris filiculis adeo minutis et fissilibus, ut visum tandem fugiant. Unde autem fieri hoc potest, nisi quod spiritus e cerebrOj ncrvonim mcatus longos arctissimosque transiens, per compressionem inspissetur ?

/,j4 le SYSTEME NERVEUX CENTRAL

Torigine de la moelle épinière. Les vaisseaux reliant le cœur au cerveau, et le cœur lui-môme, voilà Torgane commun à tous les sens. De même qu'une sensation ou image sensible ne saurait naître s'il existe une lésion de son organe particulier ou de la connexion de cet organe avec le cerveau au moyen des nerfs; de môme toute sensation devient impossible lorsque quelque lésion de Torgane qui sert d'intermédiaire au cerveau et au cœur interrompt le mouvement de cette transmission. En d'autres termes, la cause dernière de tout acte do sensation est le cœur ; du cœur part la réaction qui se manifeste dans Tacte de la sensation. Le cœur est la source d'où les esprits vitaux et animaux partent pour être distribués au cerveau. Mais si l'ébranlement communiqué au cerveau et aux artères du cerveau par le mouvement déterminant la sensation ne retentit pas, pour quelque cause, sur le cœur, si cet organe, « origine de toute sensation », ne vibre pas de concert avec les artères cérébrales, il n'y a point de sensation.

Organa sentiendi, quae quidcm in scnliciile sunl, parles ejns illac sunt» quibus lacsis, tollitur phantasmatis gcncraiio, ctsi alla pars lacsa niilla sit. Eac auicm in plerîsque animalibus inveniuntur esse spiritiis^ et mcmbranae quae ortae a méninge lenera cerehrum et nervos omnes vestiunl ; ipsum item cerehrum, et arleriae quae in cerebro sunt, et, quibus commotis, commovelur quoque sensionis omnis origo, cor. Nam ubicunque actio objecti altingit corpus sentieniis, propagatur actio per aliquem nervum ad cerehrum, et siquidem nervus ce duccns ila laedalur vcl obstruatur ut motus propagari ultra non possit, sensio nulla secjuitur. Item si motus idem in ter cerehrum et cor, defectu organi aticujus deferentis, interceptus sit, ohjecti nulla eril sensio (i).

Outre la sensation et l'image, fondement de toute connaissance, HoBBES a traité des passions {passiones animi), qui se résument toutes dans le désir et V aversion, avec leurs effets naturels [appetitus et fuga). Lorsque le mouvement déterminé par la sensation s'est propagé jusqu'au cœur, siège de la vie, le processus vital doit de nécessité en subir l'effet. Selon donc que le mouvement qui en résulte [motus vitalis sanguinis) est favorisé ou contrarié, il produit en nous le sentiment de plaisir ou de peine [2). Entre les causes, autres que des lésions destructives, pouvant empêcher l'accès des mouvements, partis des objets extérieurs, des sens aux organes internes de perception, Hobbes signale la fatigue résultant de

(i) De corpore, c. xxv. De sensione et motu anîmali. Op. lai. (Molesw.), I, 819.

(a) De corpore, xxv. Op. lai., I, 33i. Cura enim vilae principium in corde sit. necesse est ut motus a senticnte ad cor propagatus motum vitalcm aliquo modo dtulet sivo divcrlat, nimirum faciliorcm reddens vel didiciliorcm, juvans vel impcdicns. Si juvel, voluptas, si impediat, dolor, moleslia, aegritudo nascitur.

LES ÉMOTIONS ET LA VOLONTÉ 'jaS

Taction, exercée d'une manière continue, pendant le jour, sur les sens, par ces objets, action constamment suivie de la réaction de ces mêmes organes, et en particulier de celle des esprits [spirituum reactio). Alors les parties de l'organe (ou l'organe) ne peuvent plus être mises en mouvement par les esprits sans quelque douleur, et « les nerfs s'étant relâchés et vidés d'esprits, l'organe des sens se retirera vers sa source », située soit dans la cavité du cerveau, soit dans celle du cœur [sive in cerebri sive in cordis cavitate) ; l'action qui résulte de l'activité des nerfs se trouvera donc interceptée. La réaction des organes, c'est-à-dire la sensation, ne recommencera qu'après que l'organisme, réparé par le repos, et les esprits s'étant reformés en quantité suffisante, se réveillera.

C'est ainsi, selon Hobbes, que les choses doivent communément se passer, à moins que quelque cause insolite ne survienne, une maladie, une fièvre, dont la chaleur [intemtis ardor) excite des mouvements extraordinaires des esprits et des autres parties de l'organisme. Hobbes a déjà expliqué comment, alors que tous les sens extérieurs sont endormis, les images du rêve, les songes, peuvent ressusciter. Il essaie ici d'en proposer une sorte d'interprétation physiologique. Tout ce qui vient imprimer un choc à la pie-mère suscite quelques images des parties qui sont encore en mouvement dans le cerveau (quorum motus in cerebro adhuc durant) ; le songe est l'effet et la suite du mouvement qui prédomine en intensité sur les autres, si seulement cette membrane, la pie-mère, est ébranlée par le mouvement intestin du cœur. Or ces mouvements du cœur sont des appétits ou des aversions. Pour expliquer cette action du cœur sur le cerveau et les images mentales, Hobbes ajoute : Sicut autem appetitus et fuga a phantasmatis, ita et phantasmata ex appetitu et fuga vicissim generantur. Et il donne entre autres cet exemple : Ex ira et pugna nascitur in corde calor ; et rursus ex calore in corde, etsi aliunde orlo, ira et hostis species in somno excitalur. Utque amor et formao species calorem quibusdam ingenerat organis, ita et calor in iisdem organis, etsi adventitius, cupidinem aliquando excitât et formae speciem non repugnanlis. Bref, Hobbes admettait que des mouvements réciproques existent entre le cœur et le cerveau, que ces deux organes s'influencent réciproquement : adeo inter se motus cordis et cerebri sunt reciproci.

Tous les esprits animaux, lesquels ne sont que les esprits vitaux apportés du cœur par les artères au cerveau et rendus plus purs, doivent, avant de pénétrer dans les racines des nerfs, se réunir dans quelque réceptacle situé près de l'origine des nerfs. L'action des objets extérieurs, transmise jusque dans la profondeur des organes, doit parvenir nécessairement « aux racines des nerfs siégeant dans la tête », et cela par le canal des artères issues du cœur, que ces artères soient celles qui repré-

!i2Ù LE SYSTÈME y Eli VEUX CE\TBÀL

sentent un réseau plexiforme ou que c'en soient d'autres pénétrant dans la substance du cerveau (quae in substantiam cerebri inseruntur). Ce que Thomas Hobbes dit du nerf optique vaut pour tous les nerfs, acoustique, olfactif, etc. C'est toujours par le canal des artères et avec la participation du cœur, non par les nerfs, organes auxiliaires de renforcement, que les fonctions de la sensibilité et des mouvements animaux, c'est-à-dire nés des sensations {motus a sensione orti), s'accomplissent. C'est encore et surtout à l'action du cœur qu'on doit rapporter, suivant Hobbes, l'origine des sentiments, des émotions, des affections, des passions. Seulement, au lieu de résulter d'une réaction du cœur vers l'extérieur, comme les images, qui pour celte cause sont extériorisées, les affections sont la suite du conatus de l'organe à l'intérieur, par action continue, sur le cœur, ce qui explique que la douleur et la volupté sont localisées à l'intérieur.

Qui motus, si a motu facto per objectorum scnsibilium actioncm impediatur, rursus per partium corporis flcxionem direclionemvc rcslituetur, spîrîtibus scillcci modo in hos modo in illos nervos impulsis, donec quantum iieri potest molestia, omnis toUatur. Sin a motu per scnsionem vitalis motus adjuvclur, disponenlur partes organi ad spîritus ita regendos, ut is motus quantum fieri potest nervorum ope conscrvetur et adaugeatur. Alque bic quidcm in moiu animali est conatus primus, invcniturque eliam in cnibr\one, qui molesiiam, si quando est, fugiens vel placida sequulus in utero inatris artus suos motu movcl voluntario. Conatus aulem iste primus, quatenus ad placida cxpericndo cognita dirigitur, appetitus, id est, aditio, quatenus molesta evitantur, aversio et fuga diciliu*... Sunt ergo appetitus et fuga sive animi aversio motus animalis conatus primi. Conalura autein primuni sequilur spirituum animaiium, quorum aliquod necesse est esse prope ad nervorum originem receptaculum sive locum, in nervos impulsio et rursum retraclio ; quem motum sive conatum sequilur necessario turgescentia et relaxatio musculorum ; quas denique artuum coniractio sequilur et extensio, qui est motus animalis (i).

HoBBES définit excellemment par serirs cogitationum, au sens donné plus haut de cette expression, la délibération chez l'animal, qui tantôt désire, tantôt fuit la même chose, selon qu'il pense qu'elle lui sera utile ou nuisible (2). Sans cette ce délibération préexistante », l'appétit et l'éloignement ne sont rien de plus que les réactions motrices de ce nom [appetitiis cl fuga). Mais si la délibération précède, l'acte qui en est le terme reçoit alors, selon sa nature, les noms soit de vouloir ou de volilion, soit de non vouloir. Or ce qui se passe dans Fhomme lorsqu'il veut quelque chose ne diffère point de ce qui a lieu alors dans les autres animaux : <c Et la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir n'est pas plus grande dans

(i) De cor pore, c. xxv. Opéra lat., l, 33 1-2.

(a) De corpore. Deiibcratio et voluntas quid. Op. lat., I, 333.

L'iyTELLrGE\CE ET LA HAISOy SORTENT DU LANGAGE 'ia;

rhommo que chez les autres animaux, dit expressément Hobbes. Car chez Tôtre qui désire, la cause du désirer avait précédé entière, et par conséquent le désir (ou appétition) ne pouvait pas ne pas suivre ; il en est donc résulté nécessairement. Une liberté qui échapperait à la nécessité ne convient ni à la volonté de Thomme ni à celle de la brute. // ne peut pas exister de volonté libre. Or toutes les passions de Tàme consistent dans le désir et dans la fuite » (i).

Les sensations, la mémoire, les images de la veille et des rêves sont communes, on Ta vu, aux hommes et au reste des animaux. Ce n'est ni la sûreté d'observation, ni la circonspection, ni la prudence qui distinguent essentiellement Thomme de la brute. Un jeune animal de quelques mois observe souvent plus de choses et poursuit avec plus de sagacité ce qui peut servir à son utilité que ne le ferait un enfant de dix ans (2). Qu'est-ce donc qui distingue Fhomme des autres êtres? C'est le langage, vocabulaet sermo, le langage, propre à l'homme, qui a créé la raison et les sciences. L'enfant, avant qu'il ne parle, n'a pas plus de raison que l'animal : Infantes igitur actum rationis antequam sermonis usum acquisierint non habent {Lev., I, v). La raison et l'intelligence de l'homme sont donc quelque chose d' c< acquis », de dérivé uniquement de l'usage de la parole. Et ce n'est que parce que le langage paraît être particulier à l'homme qu'il possède aussi en propre l'intelligence ou la raison : Itaque si sermo homini peculiaris sit, ut videtur esse, etiam homini soli proprius intellectus est. Rai^ sonner, c'est calculer (3), c'est-à-dire, en somme, selon Hobbes, additionner et soustraire. C'est tout à fait à tort que Ton considère les mots, lesquels sont d'invention tout humaine et absolument arbitraire, comme des désignations de choses : ils expriment simplement nos perceptions, nos idées des choses. Nomina signa sunt conceptuum. De même qu'un mot n'exprime qu'une idée ou image mentale, une réunion de mots n'exprime qu'un complexus d'images : il n'existe donc, en dehors de l'esprit, aucun rapport entre les mots et les choses. Un mot est un signe sensible servant

(i) Ihid. Ncquc id quod inlus in hominc fit, dum vult aiiquid, dissimile ei est quod fit in animalibus dum habita prius deliberationo appctunt. Noque libertas volendi vel nolendi major est in homine quam in aiiis animalibus. . . Libertas igitur talis, ut a ncccssitate libéra sit, neque hominum neque brutorura voluntaliconvonit... Omncs donique animi quae dicuntur passiones appetitu et fuga constant.

(2) Leviathan, l, c. m. Quod autcm inter homincm et brutum difierentiam facit essentialcm prudentia non est. Sunt cnim animalia alia quae earum rcrum, quae ad finem suum conducunt, plura observant et prudentius perscquuntur, unicum annum nata, quam puer decennis.

(3) De cor pore, I, i, 3. Per ratiocinationem autem inteHigo computationem. Gomputare vero est plurium simul additarum summam colligere, vel una re ab alia detracta, cognoscere residuum. Ratiocinari igitur idem est quod addcro et subtrahere... Recidit itaque ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem ot substractionem.

'438 LE SYSTÈME y EH VEUX CENTRAL

à évoquer une pensée, et l'évocation de cette pensée n'est possible qu'au moyen de ce signe. Sans ces signes de rappel [notaé)^ la science serait impossible; ces notae doivent d'ailleurs être pour les autres hommes à qui nous communiquons nos idées des signa. Aussi la science, loin de posséder aucune valeur absolue, ne nous fait-elle connaître que les rapports, non des choses entre elles, mais des mots entre eux. Et scire non rei ad rem y sed nominis adnomen conseqiientiam {Lev. I, vu).

Le grand livre de Thomas 'Willis (1622-1675), Cerebri anatome, cui accessit nervorum descinptio et usns (Lond., 166/1), le Pathologiœ cerebri et nervosi generis Spécimen (Oxon., 1667), le De Anima brutortnn (Lond., 1672) présentent, avec une largeur de vues, une pénétration vraiment géniale des phénomènes de la vie, une ardeur et un enthousiasme d'artiste, toute l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux cérébro-spinal. Que l'on considère la structure, les fonctions ou les maladies du cerveau, surtout les grandes névroses, telles que l'épilepsie et l'hystérie, il n'est pas un point de fait ou de doctrine dans lequel on ne puisse encore démêler aujourd'hui l'influence de Willis, et l'on se persuade sans peine, en relisant les œuvres du vieux maître, que la force vive de son génie n'est pas encore épuisée. Je n'invoquerai à ce sujet qu'un seul fait : Willis, en 1667, dans de longs chapitres d'un traité de pathologie nerveuse, établit expressément que l'épilepsie et l'hystérie sont des affections du cerveau (i).

VAnatomie du cerveau est conçue et exécutée comme une anatomie comparée. Car, dit-il, outre qu'on n'a pas toujours sous la main des cerveaux humains, pour l'élude journalière du cerveau, pour celle de la structure, de la situation, de la comparaison et de la dépendance de ses parties, « la masse immense du cerveau de l'homme » constitue souvent un empêchement pour l'investigation de cet organe. La zootomie est comme un procédé abrégé et commode de cetle étude. « Entre l'homme et les quadrupèdes, voire même les oiseaux et les poissons, il existe une analogie remarquable relativement aux parties principales tsu eY^e^iXou. » C'est en ce sens que Willis témoigne que, chez le chien, le veau, le mouton, le porc, etc., « la forme et la composition du cerveau diffèrent peu de celles de l'homme, » assertion, en somme, beaucoup plus exacte que celle de quelques cliniciens contemporains qui nient qu'on puisse rien conclure de l'anatomie et de la 'physiologie cérébrales des mammi-

(i) Pathol, cereb. Spécimen, c. 11 et c. x.

TH. WILLIS. ANATOMÏE COMPARÉE DU CEBVEAV /iag

fères et de certains vertébrés inférieurs à celle de l'homme. Vicq d'AzYR, dans des paroles que nous citerons, devait, plus d'un siècle après Willis, consacrer la doctrine de Tunité fondamentale de composition du système nerveux, doctrine élevée plus tard au-dessus de tout doute par Serres quant à Tanatomie comparée du cerveau dans les quatre classes de vertébrés. Ce qu'il faut retenir ici, c'est que, au moyen de Tanatomie comparée du cerveau, Willis se flattait de découvrir, non seulement « les facultés et les usages » de chaque organe de l'encéphale et de la moelle épinière, mais les traces [vestigia]^ les influences et « les modes secrets de fonctionnement » de l'âme sensitive [Cer, An., 4). En d'autres termes, Willis enseignait que l'anatomie comparée est la condition d'une physiologie plus complète et plus exacte de l'usage des parties {Ibid., 66, c. v. Vobicrum et piscium cerebra describuntur),

Willis distingue, dans le cerveau et dans le cervelet, deux substances : l'une corticale, où s'engendrent les esprits animaux, provenant du sang artériel; l'autre médullaire, d'où ces esprits sont distribués au reste de l'organisme, auquel ils communiquent la sensibilité et le mouvement. Ces esprits parcourent d'un cours égal et continu ou d'une manière intermittente et en quelque sorte par accès, dans toutes les directions, les innombrables faisceaux de fibres nerveuses. C'est donc dans la substance corticale elle-même du cerveau et du cervelet que sont créés les esprits animaux (i) ; de là ils descendent et s'assemblent dans les régions intermédiaires [ineditullia] du cerveau et du cervelet, c'est-à-dire dans la substance blanche ou médullaire de ces organes, véritables réservoirs, où « les esprits sont conservés en grande quantité pour servir aux fonctions de l'âme supérieure », avant de s'écouler, de ces hautes provinces du système nerveux, dans la moelle allongée, la moelle épinière, les nerfs, et d'être distribués aux muscles, aux membranes et aux viscères, bref, aux organes de la sensibilité, du mouvement volontaire et involontaire et de la vie végétative. La fabrication des esprits animaux dans l'écorce grise du cerveau et du cervelet est une véritable distillation. Le sang artériel, qui est la matière des esprits, avant de devenir, pour ainsi dire, chimiquement pur [velut in opus chymicum praeparatus)^ est réparti par les ramifications des vaisseaux sanguins sur les sommets comme dans les vallées des circonvolutions. Ces vaisseaux sont comme des appareils de distillation [prgana destillatoria) qui, par une sorte de sublimation, doivent séparer du sang « les particules les plus pures et les plus

(a) Cer. An., 97, 108, ii3, laa, 126, 196, 25o; De an. brut., 75 sq. ; Pathol. cer, Spec, a8, etc.

fiZo LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

actives ». Aussi Willis compare-t-il les plexus vasculaires de la pie-mère, aux méandres si variés et si compliqués, dit-il, aux serpentins des alambics {Cer, An,, 97, m): ce n'est qu'après avoir traversé ces longs et étroits circuits, où se déposent ses parties les plus grossières, que le sang artériel sort tout à fait pur, élaboré, spiritualisé ; la partie du sang appelée cruor a été absorbée par les veines, le sérum par les glandules mêlées partout aux vaisseaux sanguins de la pie-mère. Ces vaisseaux sont anastomosés dans Técorce du cerveau : inter vasa totum â-^pcéf aXov irrigantia communie alio habetur^ et licet quœlibet arteria ad unicam regionetJi seu peculiarein sibi provinciam feratuVy.,, tamen ne pars ulla sanguinis influentia privetur ad quamlibet plures vise — per istorum vasorum inosculationes — patescunt, ita ut si vasa appropriata muneri suo forte defuerint, , defectus iste statim ab aliis vicinis compensetur [Cer. An., 94). Willis, on le voit, est ici encore un précurseur de la doctrine qui a définitivement prévalu et montré, contre Duret et Gharcot, que les artères de Técorce forment un réticulum étendu d'anastomoses. Plus heureux que Haller, Willis avait aussi constaté que la dure-mère est douée d'une sensibilité exquise [Ibid.y 84). Le cerveau proprement dit ne jouit d'aucune motilité [cerebrwn ipsum quidem motu caret), mais la dure-mère et la pie-mère sont sensibles et mobiles. La céphalalgie est due à cette sensibilité des méninges. Les sinus de la dure-mère, distendus par le sang, fournissent, comme « un bain-marie », la chaleur requise pour la distillation des esprits.

Le tronc commun du cerveau et du cervelet est la moelle allongée [medulla oblongata est caudex communis); aussi le cerveau et le cervelet ont-ils été considérés comme des appendices du cordon médullaire. C'est, pour Willis, une erreur ; le rôle du cerveau et du cervelet dans la génération et la distribution des esprits animaux démontrent la précellence de ces organes sur la moelle allongée. Le cerveau est le siège de l'ame raisonnable dans l'homme et de l'âme sensitive chez les animaux; il est l'origine et la source des mouvements et des idées [Ibid., 121). Parmi ces fonctions, que Willis distingue, avec Galien, en animales et îiaturelies, les unes ont avec le cerveau un rapport direct, les autres un rapport seulement médiat. Aux premières appartiennent ce que Willis appelle imagiîiatioy ??ie7noria, appetitus; aux secondes, purement naturelles, et qui, tout en dépendant du cerveau dans une certaine mesure, s'accomplissent dans la moelle allongée et le cervelet ou en procèdent, la sensibilité et le mouvement, les passions et les instincts ou impulsions.

Le cerveau est divisé en deux hémisphères, chaque hémisphère en deux lobes, l'un antérieur, l'autre postérieur, dont un rameau de l'artère carotide (la sylvienne) limite « à l'instar d'un fleuve » les deux provinces.

STRUCTURE ET Fn\CTIO\S DES CIRCONVOLUTIONS CÉRÉBRALES '481

La surface tout entière du cerveau, c^est-à-dire « la substance corticale, » les « plis, » inégale et creusée d'anfractuosités, est constituée par des circonvolutions {gyri et circonvolutiones) qui rappellent celles des intestins [Cer, An.. 122). L'écorce du cerveau, grâce à ces replis, « acquiert une extension beaucoup plus grande que si sa surface était plane et égale ». Ces circonvolutions, où rampent les vaisseaux sanguins, peuvent être comparées à des celliers et à des magasins de réserve [cellulis et apothecis) dans lesquels sont « conservées les images ou idées des choses sensibles (sensibilium species) pour en être évoquées à l'occasion ». Dans rhomme, les circonvolutions sont beaucoup plus nombreuses et plus grandes que chez tout autre animal; « la cause en est dans la variété et la multiplicité de ses fonctions supérieures ». Toutefois ces plis de Técorce n'ont « aucun ordre déterminé et varient en quelque sorte d'une façon fortuite dans leur disposition pour que Texercice des fonctions animales soit libre et susceptible de changement et non absolument déterminé » [Cer, An,, i25). Ces plis sont beaucoup moins nombreux chez les quadrupèdes, les brutes n'ayant d'autres pensées ou souvenirs que ceux que leur suggèrent leurs instincts el les exigences de la nature. Chez les petits mammifères, chez les oiseaux et les poissons, la surface du cerveau est unie et égale, sans plis ni circonvolutions aucunes : comme ils n'ont qu'un petit nombre d'idées et presque toujours les mômes, ils ne sont point pourvus de « celliers distincts et à compartiments où se conservent les différentes images et idées des choses ».

C'est donc dans cette écorce grise ou cendrée du cerveau, où le sang artériel afflue constamment par d'innombrables artères, que s'élaborent exclusivement, ou pour la plus grande part, les esprits animaux. Le sang n'irrigue qu'en petite quantité la substance médullaire ou blanche du cerveau, et, sans doute, plus pour y entretenir la chaleur que pour y engendrer des esprits animaux. Cette substance médullaire du cerveau ressemble à celle de la moelle allongée et de la moelle spinale : ces parties ne servent pas à la génération, mais à la distribution et à l'exercice des fonctions des esprits animaux. Toute obstruction de ces parties médullaires détermine en effet une « éclipse » fonctionnelle des parties du névraxe inférieurement situées, privées qu'elles sont de l'influx des esprits. Cette substance médullaire du cerveau et du cervelet, que Willis appelle toujours meditullium, que Vieussens nommera le centre oval, est bien plus une sorte d'emporium que d'officine des esprits animaux (Cer. An. y 126).

La substance médullaire appelée corps calleux qui, « couvrant comme une voûte » la surface intérieure du cerveau, « reçoit les filets médullaires de toutes les circonvolutions », semble avoir pour destination

d'être V « emporium public » où affluent de tous côtés et séjournent plus ou moins les esprits animaux récemment produits, à Tétat naissant^ en quelque sorte, qui commencent à opérer les actes de leurs fonctions, soit qu'ils servent à l'imagination, soit que, pénétrant dans les jambes ou pédoncules de la moelle allongée {tnedullœ oblongatœ criira)^ ils actionnent, dans la moelle épinière et dans les viscères, les mouvements correspondants aux appétits, he fornix, la voûte à trois piliers ou trigone, constitué de substance médullaire comme le corps calleux dont il semble n'être qu'un processus, entre autres usages posséderait celui-ci : les esprits animaux passeraient en le traversant d'une extrémité du cerveau à l'autre et circuleraient comme par les becs d'un pélican dans la cucurbite de cette manière d'alambic [Ibid., i3o). Quant à la glande pinéale, elle n'est pas le moins du monde le siège de l'âme. Willis, qui ne prononce guère les noms de ses grands émules dans l'antiquité et les temps modernes, cite bien celui de Descartes, mais seulement à propos des processus nerveux que le philosophe français a considérés comme appartenant à la glande pinéale {Ibid., 3i et 36). Quant à la localisation du siège de l'âme, il se borne à y faire une brève allusion, et ajoute qu'une formation qu'on retrouve plus ou moins développée, dans toute la série animale, depuis les poissons et les oiseaux jusqu'aux mammifères, doit être d'un usage nécessaire pour l'organisme, mais sans rapport aucun avec les fonctions de la sensibilité et de l'intelligence. Les animaux les phis dénués d'imagination, de mémoire, etc., ne laissent pas d'avoir, en effet, une glande pinéale d'un volume souvent considérable au regard de celui de cette glande chez l'homme. Aussi sa fonction ne difFère-t-elle pas, selon Willis, de celle des autres glandes situées à proximité des plexus vasculaires, ici des plexus choroïdes, « pour recueillir et conserver les humeurs séreuses déposées parle sang artériel, jusqu'à ce que les veines les résorbent ou que des conduits lymphatiques les emportent au dehors ».

Les esprits animaux du cerveau ne sont pas plus engendrés dans les plexus choroïdes que dans la glande pinéale ou dans les ventricules. De ceux-ci, à qui tant et de si hautes fonctions ont été attribuées dans l'antiquité et au moyen âge, il n'y a rien de plus à dire, suivant l'expression de Willis, que du vide que les astronomes constatent dans la cavité des sphères. Les esprits animaux, subtils ou volatiles de leur nature, ne sauraient remplir d'aussi grands espaces ouverts : les ventricules sont simplement des cloaques pour les humeurs excrémentitielles du cerveau, rejetées au dehors par Y entonnoir (infundibulum) et le pharynx. Quoique contemporain de Conrad Victor Schneider (i6i4-i68o), qui démontra, anatomiquemenl et cliniquement, que ces sérosités sont sécrétées, non

FONCTIONS DES COBPS STBIÉS 433

par le cerveau, mais par les muqueuses nasales, constalation qui devait bouleverser de fond en comble toute la doctrine des anciens sur les maladies catarrhales, Willis croit encore que l'humeur des ventricules cérébraux passe par Tinfundibulum pour se rendre à la glande pituitaire, dont la fonction, comme celles des autres glandes, est de collecter les sérosités superflues de l'organisme. Un autre émoncloire du cerveau, ce sont les processus mammillairesy ou nerfs olfactifs, qui, à travers les trous de Toscribriforme, déverseraient dans les narines les sérosités des ventricules.

Là où le corps calleux finit, la moelle allongée commence. La moelle allongée remonte, on le voit, très haut dans l'encéphale {Cer, An., c. xiii). C'est une « voie large et pour ainsi dire royale », où coulent toujours abondamment les esprits animaux, nés de leur double source, le cerveau et le cervelet, pour être envoyés de là dans toutes les parties nerveuses du corps entier. Cette voie conduit en droiture à la moelle épinière, où elle se termine. Les extrémités supérieures ou le sommet, le faîte des pédoncules de la moelle allongée [cniruîn medullge ohlongalx apices) sont les deux corps striés intraventriculaires, en continuité de tissus avec le corps calleux. Les coupes du corps strié présentent des stries médullaires à direction descendante et ascendante [tractus a cerebro in medullam oblongatam et a medullà oblongatA in cerebrtim). Quant à l'usage de ces parties, situées entre le cerveau et l'appendice du cerveau, c'est-à-dire la moelle allongée et k moelle épinière, ce sont de véritables docks [diversoria) qui reçoivent et expédient partout les esprits animaux, le lieu où, de tous les organes des sens : vue, ouïe, olfaction, goût, tact, les images ou simulacres des choses sensibles arrivent par le canal des nerfs; c'est aux corps striés que s' « irradient » toutes les impressions des organes externes et internes, les nerfs, tendus dans chaque sensorium particulier comme de vastes filets, recueillant les particules difl*uses des objets sensibles par lesquels sont afi*ectés les esprits animaux qui remplissent et distendent ces tubes (i). Qu'une impression optique ou olfactive, par exemple, afi'ecte les organes de la vue ou de l'odorat, elle est transmise aux corps striés, et la perception, ou conscience interne de la sensation, tenue pour extérieure, y a lieu. Selon son intensité, l'impression ou ne va pas au delà des corps striés et se réfléchit sous forme de mouvements locaux inconscients, ou dépasse les corps striés et atteint Vécorce cérébrale à travers le corps calleux. Ainsi, dans le sommeil, lorsqu'une douleur se fait sentir sur un point de notre corps, nous portons aussitôt la main au

(i) Cer. An., aa, 29, i36-7, iSg-Gi, aia ; De an, brut., io4, 160, i64, 169.

J. SouRY. — Le Système nerveux central. 28

f^3f^ LE SYSTÈME NEnVEVX CESTRAL

point douloureux et nous le frottons sans en avoir conscience, h^action ré/lp.re, la chose et le mot, a été nettement observée et décrite parWiLUs : Motus est reflexus qui a sensione praevia dopendens illico retorquetur.

La situation anatomique des corps striés, placés comme des internodes [internodia) entre le cerveau et les pédoncules de la moelle allongée, qu'ils réunissent, indique leurs fonctions physiologiques: là retentissent tous les ictus des choses sensibles, transmis par les nerfs respectifs de chaque organe des sens; là a lieu la perception de toute sensation; delà partent toutes les impulsions primitives des mouvements locaux. En d'autres termes, les corps striés représentent le sensorium commune, le TrpwTcv ai7ÔY;T»^p'.5v d'AniSTOTE. Que les impulsions motrices volontaires partent des corps striés, c'est ce dont Willis s'était convaincu en ouvrant des cadavres d'anciens paralytiques : Deprehendi semper hœc corpora prae aliis in cerebro minus firma. Si donc l'impression ne dépasse pas ce centre commun des perceptions, les corps striés, l'âme rationnelle y peut déjà voir une image de l'objet [rei iconem ibi depictam). Mais elle ne la contemple pleinement, cette image, que dans le corps calleux, où les simulacres, au sortir des corps striés, sont clairement représentés : sensui imaginatio succedit. Là, dans le corps calleux, est V imaginatio, l'ancienne faculté appelée encore çiv-raffia par WiLLis. A ce niveau aussi, l'image éveillée peut se réfléchir en mouvement en se propageant à la moelle et y exciter, grâce aux états affectifs correspondants, des mouvements locaux. Ici encore Willis décrit les réflexes et les nomme : spiritus abindereflexi, et versus appendicem nervosum reflui,., (i).

Si, au delà du corps calleux, et à travers, les tractus médullaires du cerveau, à la manière d'une onde, l'impression sensible que nous avons vue naître et se propager à travers les corps striés et le corps calleux, gagne Véco?*ce cérébrale et vient en quelque sorte y mourir, comme la vague écumante, des vestiges en restent cachés dans les plis de cette écorce, constituant la mémoire et le souvenir. Inter plicas cerebri memoria et reminiscentia. L'image s'évanouit [phantasmate evanescente), sa trace persiste dans les circonvolutions du cerveau. La mémoire « dépend d'ailleurs de l'imagination », et à tel point qu'elle m'en parait être uniquement, dit WiLLis, l'action réflexe, actio reflexa (2). Le siège de la mémoire est donc, comme celui des représentations, dans le cerveau seulement. La trace ou vestige de l'objet sensible, Willis la nomme

(i) Th. Willis. Cerebri anatome, cm accessit nervorum descriptio et usas (Lond., i66i),

(a) Ibid., 187.

CORPS CALLEUX. ËCORCE CÉRÉBRALE. L>ACTWN RÉFLEXE 435

aussi expressément « image » ou caractère qui s'imprime sur Técorce du cerveau. Lorsque cette image est « réfléchie » ultérieurement, elle « ressuscite la mémoire de l'objet ». Toute impression sensible peut donc, en pénétrant dans les plis de Vécorce^ y réveiller les images qui y existent à Vétat latent (species inibi latentes), si bien que cet éveil de la mémoire, de concert avec l'imagination, peut provoquer les états affectifs et les mouvements locaux qui les manifestent. Si l'objet sensible présent à l'imagination s'accompagne, en effet', du sentiment d'un bien à rechercher ou d'un mal à éviter, aussitôt les esprits animaux d'envoyer les ordres les plus rapides pour l'exécution des mouvements qui doivent suivre. Ainsi les sensations et les images, en ravivant les vestiges de la mémoire, et en provoquant le réveil des états affectifs, émotions et passions, se réfléchissent en mouvements locaux qu'exécutent les muscles grâce aux esprits qui s'y portent par le canal de tractus nerveux distincts et spéciaux. En résumé, le sensorium commune, le lieu de la perception des impressions des sens, est localisé, par Willis, dans les corps striés, l'imagination ou les représentations dans le corps calleux, la mé77ioire dans les plis de técorce cérébrale.

Les couches optiques, dont « la substance médullaire commence là où finissent les corps striés », sont simplement, pour Willis comme pour Galien, les origines des nerfs optiques. La rencontre icoalitus) et la séparation ultérieure de ces nerfs a pour but d'identifier l'image visuelle sentie par chacun des deux yeux et d'empêcher qu'elle ne paraisse double. Les thalami font partie de la moelle allongée de Willis. Après les thalami vient la glande pinéale, dont nous avons parlé, puis apparaissent les nates et les testes au-dessus d'un canal étroit et long dont l'extrémité postérieure se termine dans le quatrième ventricule. La structure et les fonctions de ces quatre protubérances ont beaucoup préoccupé Willis. Il en donne, à son ordinaire, une véritable anatomie comparée. Ainsi il avait observé que, dans les nates, ou tubercules quadrijumeaux antérieurs, la substance médullaire est entourée de substance corticale chez le mouton, la chèvre, le bœuf et la plupart des quadrupèdes, tandis que ces éminences seraient uniquement constituées de substance blanche chez les animaux plus intelligents tels que l'homme, le chien, le renard. Or il est exact que, chez beaucoup de mammifères (herbivores), la couche médullaire superficielle [stratum zonale) de la paire antérieure des tubercules quadrijumeaux est si mince que le « tubercule quadrijumeau, qui est blanc chez l'homme, prend chez eux une coloration grise à cause de la substance grise sous-jacente » (Obersteiner). Willis a vu aussi que, chez l'homme, cette même paire, « qui est en grande partie médullaire », est moins développée que dans la plupart des mam-

mifères : Prominentia natiformis qux in homine minor est et maxima ex parte medullaris {De (m. brut., tabula V" et VIII*). Quant aux fonctions de ces éminences, et les testes ne sont pour Willis que des épiphyses des nates, voici ce qu'il conjecture. Mais d^abord parlons du cervelet [Cer, An., c. xv-xvii).

Entre le cerveau et le cervelet il n'existe pas de rapports immédiats. Le cerveau, nous Tavons vu, est le siège des perceptions, des images, de la mémoire, c'est-à-dire des fonctions animales supérieures ; grâce à l'écoulement des esprits du cerveau dans le système nerveux, nous exécutons des mouvements conscients et dont nous sommes maîtres [arbitriî]. Au contraire, l'office du cervelet paraît être de fournir aux nerfs par lesquels s'exécutent les mouvements involontaires, tels que ceux des pulsations du cœur, de la respiration, de la digestion, de la protrusion du chyle, tous mouvements qui ont lieu régulièrement sans que nous en ayons conscience, ou môme malgré nous. Toutes les fois que nous nous disposons à accomplir un mouvement volontaire, il nous semble, écrit WiLLis, mettre en mouvement les esprits qui résident dans le sinciput et en déterminer l'influx. Mais les esprits qni habitent le cervelet exécutent toutes les fonctions naturelles en silence sans que nous en ayons cure. Le cervelet sert donc à distiller des esprits animaux pour les fonctions involontaires. Aussi, tandis que les anfractuosités et les méandres du cerveau présentent une diversité pour ainsi dire sam règle, le cervelet a des plis et des lamelles disposés en un ordre déterminé où se répandent les esprits animaux. Dans le cervelet, comme dans un automate artificiel, ces esprits coulent sans ««/rî^a qui dirige et tempère leurs mouvements. Aussi Willis croit-il que les esprits nés dans les circonvolutions du cervelet ne doivent être employés qu'à certains usages fixes et déterminés une fois pour toutes. A Tappui il signale la ressemblance ou l'identité de la figure du cervelet chez tous les mammifères. C'est le contraire quant au cerveau et à la moelle allongée.

C'est que l'imagination, la mémoire, les passions ne s'exécutent pas de la môme manière chez tous les animaux : la conformation du cerveau doit donc difl*érer. Mais les mouvements du cœur et de la respiration sont les mêmes chez tous les animaux à sang chaud : la structure du cervelet devra donc être uniforme. Le cours et la distribution des esprits animaux difi'èrent de môme dans le cerveau et le cervelet. Dans le cervelet, le flux des esprits allant se distribuer aux nerfs d'actions et de passions involontaires, aux organes de la vie végétative, est égal, constant, ininterrompu. Dans le cerveau, au contraire, le cours des esprits est inégal, inconstant, interrompu, parce que les actes qu'il accomplit, ne sont ni constants ni toujours les mêmes. Mais qu'une passion violente,

STRUCTURE ET FONCTIONS DU CERVELET ftS-j

joie ou tristesse, colère ou crainte, vienne à naître dans le cerveau, le pouls et la respiration s'accélèrent ou se ralentissent, leur rythme s'altère, la chylification est troublée, des spasmes ou des paralysies affectent les viscères, les intestins, toujours à notre insu ou môme malgré nous. Inversement, certains états de la région précordiale et des viscères peuvent retentir sur le cerveau et y déterminer des réactions aboutissant aux mêmes troubles de sécrétions et des mouvements involontaires, mouvements réflexes, automatiques, dépendant d'une « mémoire naturelle », dont le siège est dans le cervelet [cerebellum nahiralis Jitemoriœ locus est) {Cer, An. y 211), comme le siège de la mémoire acquise ou artificielle est dans le cerveau. Bref, le cerveau est l'organe des fonctions animales et des mouvements volontaires, le cervelet l'organe des fonctions végétatives et le régulateur des mouvements involontaires. 11 existe donc des nerfs de mouvements volontaires et des nerfs de mouvements involontaires.

Nous avons dit que, entre le cerveau et le cervelet, il n'y a point, selon WiLLis, de rapports directs. Par quelles voies, lorsqu'une passion s'éveille dans le cerveau, et que sa représentation grandit, le cervelet en est-il affecté, et, par le cervelet, dont les esprits sont endogènes, les origines des nerfs qui se distribuent aux prœcordia, aux viscères, aux muscles de la face, de sorte que les mouvements et les sécrétions manifestent au dehors cette passion ?

C'est ici qu'intervient le rôle des tubercules qaadrijumeaux et de la protubérance annulaire.

S'il n'y a point de commerce immédiat entre le cerveau et le cervelet, il en existe un entre le cerveau et les organes de la sensibilité et du mouvement volontaire : il est réalisé par le cours des esprits animaux du cerveau dans la moelle allongée. Mais, parmi ces mouvements, il en est qui, destinés au cervelet, doivent s'écarter de la voie de la moelle allongée : ce sont les mouvements destinés à être transmis au diaphragme, aux hypocliondres, aux viscères, aux entrailles, au cœur, etc., dont les changements, sous l'influence des états mentaux, retentissent sur le cours et la composition du sang ; bref, sur toute Téconomie. Inversement, les afl*ections des \iscères retentissent sur le cerveau. Ce détour du courant direct du cerveau à la moelle allongée, détour nécessaire pour que les sensations externes et les mouvements volontaires ne troublent pas l'exercice des mouvements involontaires, a lieu par les éminences quadrigéminées, reliées au cervelet par des pédoncules. Sur la planche ni de son Anatoniie du cerveau^ Willis a indiqué les processus médullaires qui montent obliquement des testes au cervelet et entrent dans la constitution de sa substance blanche, ainsi que la commissure de ces pédoncules au moyen d'un autre processus transversc. Sous l'influence de cette projection indirecte, les esprits endogènes du cervelet, destinés aux fonctions dites vitales ou purement naturelles, entrent en branle et déterminent l'activité des organes de ces fonctions.

Mais les tubercules quadrijumeaux ne servent pas moins à la projection inverse des

afiections et des impulsions naturelles au cerveau par l'intermédiaire du cervelet ; alors

naissent les appétits correspondants qui se réfléchissent en mouvements locaux appropriés

Cum in fœiu recens ediio stomachus prœ famé latraiy hujus insiinclas, neroorum duclUy ad cerebellumy et exinde per medallares processus ad has prolaberanllas deferlar^ alque spirilus, ibi degentes, impressionis ideam formant, illamque ad cerebrum transférant, in quo stalim, sine prœvia quavis notitia aat experientia, ejusmodi animœ conceptas excitantur ut animalcula quœvis statim ubera materna exquirunt. Los tubercules quadrijumcaux sont ainsi secondairement affectés par les états du cœur et des viscères qui retentissent sur le cervelet et ils communiquent ces affections au cerveau. Inversement encore, ils transmettent aux organes thoraciques et abdominaux, toujours par l'intermédiaire du cervelet, les passions et les états affectifs du cerveau. Ainsi sont effectués les rapports mutuels, quoique indirects, du cerveau et du cervelet. L*union du cerveau et du cer>clet est réalisée par les tubercules quadrijumcaux. Le cerveau doit beaucoup au cervelet, car rintelligence, c'est-à-dire, en dernière analyse, les esprits animaux issus du sang artériel, dépend des fonctions et des organes de la vie >égétative (Cer. An,, 330). Les tubercules quadrijumcaux sont un appendice antérieur du cervelet, la protubérance annulaire en est l'appendice postérieur (c. xvui). Les fonctions de la protubérance annulaire sont donc identiques à celles des nates et testes. C'est dire que cette région de l'encépliale sert, d'une part, à transmettre du cervelet aux organes de la vie végétative les effets des différents états affectifs nés dans le cer\eau, d'autre part, à propager jusqu'au cervelet les modifications fonctionnelles des viscères des parties moyenne et inférieure de l'abdomen, modifications qui, par l'intermédiaire des nates et des testes, affectent finalement le cerveau. Les esprits logés dans la protubérance annulaire sont surtout destinée à transmettre aux régions précordiales et viscérales les mouvements intestins des passions. C'est ce qui parait bien par les fonctions des nerfs qui sortent de la protubérance et du cervelet : i** les nerfs pathétiques, ou de la quatrième paire, par lesquels les mouvements des yeux, ternes ou brillants, se montrent dans une si étroite sympathie avec les affections pénibles ou agréables de la poitrine et des viscères, telles que la douleur, la tristesse, la colère, la haine ou la joie et l'amour ; bref, avec les passions et les instincts naturels ; 39 les nerfs de la cinquième paire, dont les branches se distribuent aux yeux, aux narines, au palais, aux dents, à la face, à la bouche, etc. ; 3* les nerfs moteurs dos muscles des yeux ou de la sixième paire ; 4° le nervus auditorius ou de la septième paire, constitué par deux nerfs jusqu'à un certain jK)int distincts : l'un mou, de nature sonsoriollo ; l'autre dur, moteur, ot qui se distribuent à dos organes différents (Cer. An,, 309, 374, 386 sq.) ; 5» le nerf vague ou de la huitième paire. Tous ces nerfs, conformément à la nature de la source d'où ils tirent leurs esprits, c'est-à-dire du cervelet, ne président qu'aux actes involontaires du sentiment et du mouvement.

WiLLis, en se fondant sur ce qu'il avait observé en disséquant Fencéphale des différents animaux, s'élève aux plus hautes généralisations de la physiologie des parties de cet organe, en particulier des tubercules quadrijumcaux et de la protubérance annulaire. Vraies ou fausses, ces hypothèses physiologiques ont toujours leurs racines dans Tanatomie comparée, et, quand cela est possible, sont vérifiées par l'embryologie, l'anatomie pathologique et la clinique. Si les fonctions de la protubérance annulaire et des tubercules ([uadrijumeaux sont celles qu'il leur attribue, WiLLis en cherche la démonstration dans les rapports relatifs de structure (surtout de volume) et de fonctions de ces mêmes organes chez les diffé-

TUBEnCLLES QUADniJUMEAUX ET PROTVBÉBA^CE ANNULAIBE ^89

rentes espèces des mammifères {Cer, Aîï., 3i-35, 225-6). Si les passions de rhomme possèdent le plus de force et d'impétuosité, sa protubérance devra être beaucoup plus grosse que celle des autres animaux, et c'est ce que WiLLis constate en effet. Après l'homme, vient à cet égard le chien, le chat, le renard ; dans le veau, le mouton, la chèvre, le lièvre et les autres animaux de mœurs douces, cet appendice inférieur du cervelet est très petit. Inversement, les nates seront plus développées chez les brutes impulsives, veaux, moutons, porcs ; elles seront petites chez les animaux susceptibles de dressage et d'éducation, tels que l'homme, le chien, le renard. Willis peut donc déjà formuler la loi suivante : Parmi les animaux, ceux chez qui l'instinct prédomine, et qui ont peu de passions (moutons, bœufs, chèvres, porcs), possèdent une protubérance annulaire petite et des nates et testes très grosses ; le rapport inverse existe chez les mammifères dont l'intelligence l'emporte sur l'instinct et qui ont beaucoup de passions.

Cette loi, Willis l'avait également trouvée exacte chez le singe ; car, en disséquant un cercopithèque, les nates et les testes et la protubérance annulaire lui apparurent de tous points ressemblant à celles de l'homme quant à la figure et aux dimensions relatives {Ibid., 357). D'après cette hypothèse, à l'inspection du volume relatif des éminences quadrigéminées d'un mammifère, on aurait pu diagnostiquer l'importance des instincts naturels, puisque les tubercules quadrijumeaux sont, selon Willis, les organes principaux des instincts (prœcipua instiîictuum naturalimn organa)^ et que le volume et la complexité de ces organes, comme ceux de tout autre organe, doivent être en rapport avec leur activité fonctionnelle. Willis avait fait les mêmes remarques sur les dimensions comparées de la glande pitiiitaire chez les diverses espèces de mammifères [Ibid,, 54-55); il avait noté aussi que les processus mammillaires, ou nerfs olfactifs, sont beaucoup plus ténus chez l'homme que chez les quadrupèdes doués d'un odorat supérieur. Los corporapyramidalia^ qu'il suppose être des manières de tuyaux de décharge par lesquels s'écoulent les esprits surabondants dans le réservoir annulaire, lui ont paru, dans la série, posséder un volume en rapport avec celui de la protubérance annulaire {Ibid,, 23o). Il compare très bien la substance blanche du cerveau et du cervelet et le tronc de l'encéphale à ime vaste mer [œquor difficsum) où les esprits aflluent et se rassemblent avant de s'écouler, soit d'une manière continue (cervelet), soit d'une façon intermittente (cerveau) dans les innombrables canaux de la moelle allongée et de la moelle épinière. Le reflux des esprits vers le cerveau par les canaux des nerfs est la condition des sensations. La moelle épinière en particulier est le « canal commun » par lequel s'écoulent dans les nerfs les esprits émanés de l'encéphale : elle augmente de volume

4io i:e système nebveux central

dans les parties où les canaux de décharge sont en plus grand nombre, c'est-à-dire aux renflements « brachial et crural » [Ibid,, 233). Les substances corticales du cerveau et du cervelet sont comme les racines d'où sort le tronc de Tarbre médullaire, dont les rameaux, les ramuscules et les dernières frondaisons sont les nerfs et les fibres.

Les esprits, condition de la sensation et du mouvement, en pénétrant jusqu'aux dernières ramifications de cet arbre, coulent de concert avec une autre humeur, le suc nutritif et nerveux (succus nutrilivus ac nervosus), dérivé, comme les esprits animaux eux-mêmes, du cerveau et du cervelet, et également fourni par le sang, mais plus huileux et sulfureux que les esprits animaux, extrêmement volatiles [Ibid., iia, ii5, 243, 261 sq.). « La principale fonction de cette humeur {nervosus humor, liquor) paraît être de servir de véhicule aux esprits animaux. » La nutrition des parties et leur accroissement dépendent de ce suc qui, par la canalisation des nerfs, irrigue tout le système nerveux. Dans la paralysie, l'atrophie musculaire succède rapidement à la perte du mouvement et de la sensibilité. La matière nutritive est distribuée par les artères dans toutes les parties du corps : la conversion de cette matière en nutriment et son assimilation ont lieu au moyen du suc nerveux, considéré par Willis comme un ferment. Le sang ne possédant point d'esprits animaux ne fournil ainsi que la matière de la nutrition : le suc nerveux en réalise la forme.

Il nous faut mentionner au moins encore une théorie qui, comme un rejeton sorti de la racine du vieux tronc centenaire des doctrines de Thomas Willis, est aujourd'hui en pleine fleur, celle de la décharge nerveuse. Toute la doctrine des spasmes et convulsions est fondée, chez Willis, sur « la vertu élastique ou explosive des esprits animaux ». D'ailleurs le mouvement normal et régulier du muscle dépend, aussi bien que les contractions spasmodiques, de cette explosion, qu'il compare à l'effet de la poudre à canon. Le mot et la chose étaient alors insolites en philosophie et en médecine : Willis invoque le haut patronage de Gassendi. Énumérant les preuves qu'on peut alléguer pour montrer que l'âme est « une certaine espèce de feu [quamdam ignis speciem), » Cfasskndi parie, en effet, de la « force et de l'eflîcace qu'une chose si ténue qu'est l'âme a pour mouvoir une masse si grande qu'est le corps ». A ce propos, il admire fort que la masse immense du corps d'un éléphant soit mue par une substance si subtile que, l'animal mort, on ne saurait dire ce qui en est sorti. « Cette force, ajoute-t-il, semble être particulière au feu; elle se fait surtout voir dans la flamme qui jaillit de la poudre à canon enflammée {quêe excitatur ex pulvere pgrio), ou qui, dans le canon, tout en faisant reculer la pièce, pourtant d'un si grand poids, lance au loin le boulet, et avec une telle vitesse, malgré la pesanteur du projectile

LÀ DÉCHARGE NERVEUSE. ÉPÏLEPSIE. HYSTÉRIE Vu

{dtim simul globum adeo gravent perniciter adeo antrorsum explodit) (i). Ainsi toute la pathologie des affections convulsives repose sur la théorie de rexplosion des esprits animaux, ou, comme nous dirions, de la décharge nerveuse, aussi bien d'ailleurs que la physiologie des mouvements. Erasis- TRATE, au témoignage de Galien, parlant des convulsions de l'hystérie (2), expliquait le mécanisme des spasmes par une sorte de pléthore des muscles remplis d'esprits animaux (èx tou xXr^poOdÔa'. 7cvcj|xrc5;) : sous l'influence de cette fluxion, « les muscles s'étendent en largeur, mais diminuent de longueur, et, pour cette raison, se rétractent ». Le siège ou la lésion primitive de l'épilepsie n'est point, selon Willis, ainsi qu'on l'avait soutenu, dans les méninges ni même dans la substance blanche du cerveau, mais dans les esprits animaux qui habitent cet espace intermédiaire entre l'écorce et les ganglions centraux que Willis nomme toujours cerebri meditullium. La cause de l'attaque {paroxgsmus epilepticus)^ ce sont les explosions désordonnées de ces esprits animaux. Or comme ces esprits sont la condition de la conscience, des représentations et des passions, on s'explique « Téclipse » que subissent alors ces fonctions supérieures. A cette vaste explosion des esprits du cerveau succèdent celles des esprits de la moelle et des nerfs, « prédisposés », chez ces malades, à de semblables explosions, frappés du môme degré d'incoordination, de la môme « ataxie », dont les décharges éclatent également en mouvements convulsifs. Bref, et par l'effet de cette prédisposition à Texplosivité, à l'instar d'une longue traînée de poudre à canon, la série entière des esprits, tant du cerveau que du reste du système nerveux, fait successivement explosion. Les affections spasmodiques ne procèdent pas toujours d'ailleurs d'une lésion de la tôte : elles peuvent être la suite d'un irritation des extrémités périphériques des nerfs, des vers intestinaux, etc. Les doctrines du chapitre x de la Pathologie du cerveau de Willis, intitulé : De passionibus quis vulgo dicuntur hystericœy sont tout à fait modernes et môme fort en avance sur nombre de traités contemporains de l'hystérie. La maladie ne procède, suivant Willis, ni de l'utérus, ni de son ascension, ni des vapeurs : « Cette prétendue affection utérine est convulsivc et dépend surtout d'une altération du cerveau et du système nerveux: elle est produite par les explosions des esprits animaux (3). » L'origine de cette maladie, dit-il

(i) Pierre Gassendi, Physicx sectio III, lib. 3, c. 3. Quid sit anima brutorum. Opéra ^ Lugd., i658, in-fol., 11, 35o.

(3) Des lieux affectés, VI. v, Kuhk, VIJI, 429-

(3) Pathol. cerebri et nervosi generis spécimen, 2^'J. Utérus falso accusatur. Nec ab uteri ascensu ueqiic a vaporibus cxinde elcvatis procedunt. Aflcclio dicta utcrina convulsiva est, a cerebro et ncrvoso gcnere aflcctis potissimum dependet. A spirituum animalium cxplosionibus producitur.

44a ^ LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL

encore, doit être cherchée dans les affections du cerveau (xept tov èyxf^aXov), telles qu'une peur, un violent chagrin ou quelque autre passion affectant particulièrement les esprits du cerveau. Cette « diathèse convulsive », spasmodique, Thystérie, est un mal qui ne s'observe pas seulement chez les femmes ; les hommes en sont aussi frappés.

Marcello Malpighi (1628-169^) me semble avoir écrit les pages les plus solides sur la structure de Técorce du cerveau. Mais il faut avoir bien présente la lettre même de son texte et ne pas faire de ce grand anatomiste un précurseur de la théorie cellulaire, ni lui attribuer la découverte des cellules nerveuses de Técorce (1). Comparé à Willis, dont la grande imagination, Téclat du style et la profondeur des pensées font songer à Shakespeare, Malpighi, d'un esprit philosophique médiocre, est déjà précis, exact et clair comme un histologiste contemporain : il possède à un degré éminent la finesse et la force du génie italien. Dans sa Réponse à Fracassatus, Malpighi estime déjà que la substance corticale du cerveau est un parenchyme particulier formé de petits pores qui servent comme de crible pour séparer d'avec le sang le sérum coagulable. Mais au cours de nouvelles dissections il acquit, dit-il, une connaissance plus précise de cette substance, et, quoiqu'il ignorât toujours la structure extraordinairement fine et délicate de cette matière, « par laquelle la nature réalise les plus grandes choses », voici ce qu'il vit à l'aide du microscope (2) :

L'écorce du cerveau et du cervelet est un amas de petites glandes ; ces glandes, entassées dans les circonvolutions, constituent la surface extérieure du cerveau. Dans ces circonvolutions, en forme d'anses intestinales, se terminent les racines blanches des nerfs ou, si l'on aime mieux, ces racines en sortent (47). Sur ce point, Malpighi, qui se décidera pour la dernière hypothèse au point de vue physiologique, ne rejette pas entièrement la première au point de vue anatomique. On a longtemps disputé, dit-il, de la véritable origine de la moelle épinière et des nerfs. Après

(i) A. KÔLLIKER, Handbuch der Gewebelehre des Menschen. 6'« Aufl., I Bd. (Lcipz., 1889).

« La doctrine de l'analomie fine des plantes et des animaux est un fruit des trois derniers siècles : « elle commence avec Marcellus Malpighi (1638 à 169^4) et Anton v. Leeuwenhoek (1632-1723), « à l'époque où pour la première fois les observateurs purent se servir de verres grossissants plus (c puissants, quoique sous une forme très simple. »

Ce furent les botanistes Hugo v. Mohl et Sculeiden qui démontrèrent, pour la première fob, que tous les organes des plantes consistent d'abord en éléments figurés essentiellement simples et semblables, en cellules végétales, comme on les appela. En i838. G. Tu. Schwann démontra que les animaux aussi étaient originairement composés de très petites parties semblables et que leurs formes élémentaires dérivaient ultérieurement de ces parties.

(2) De viscerum structura. Exerciiaiio anatomica^ Amstelod., 1669.

MALPIGHI. STRUCTURE DE L'ÉCORCE CÉRÉBRALE 'i/i3

Platon, Malpigiii avait répété que le cerveau est un appendice de la moelle épinière dont les faisceaux remontent en rayonnant jusqu'à Técorce du cerveau. Les petits cerveaux et les larges cordes dorsales des poissons l'avaient affermi dans celte doctrine. « Le corps calleux, écrivait-il en 1667 (i), n'est qu\m tissu de petites fibres qui sortent de la moelle épinière et viennent se terminer dans la partie extérieure du cerveau », c'est-à-dire dans Técorce, que Malpighi avait trouvée « plus molle » que la partie interne. Mais Varoli avait prouvé, au moyen d'un artifice de dissection, que la moelle épinière procédait du cerveau et du cervelet. Malpighi écrit pourtant encore : « La moelle épinière est un faisceau de nerfs qui, en formant le cerveau, se divise en deux parties par Fenroulement desquelles sont produits les côtés des ventricules et elle se termine dans l'écorce [tandem in corticem définit)^ où les extrémités des racines des nerfs s'implantent [in quo extremœ nervorum radiées implantantur) dans les grappes minuscules de ces glandules », c'est-à-dire dans Técorce cérébrale (69). Toutefois il sort aussi des nerfs de ces glandules : « c'est pourquoi, encore que les fibres des nerfs optiques semblent se diriger en avant dans le cerveau et le cervelet, pourtant, comme elles adhèrent fortement aux éminences corticales des ventricules, il y a apparence qu'elles y ont en quelque manière leurs racines. »

Les glandules corticales constituant les circonvolutions du cerveau sont de forme ovale ; aplaties par les autres glandules qui les pressent de tous cotés, elles présentent des angles obtus ; les espaces interglandulaires sont à peu près égaux. La face externe de l'écorce est recouverte par la pie-mère dont les vaisseaux sanguins pénètrent profondément dans les circonvolutions. La partie interne ou inférieure de chaque glandule émet une fibre blanche, nerveuse [fibram albam, nerveam)^ qui en est comme le vaisseau propre [veluti proprium vas); la claire transparence de ces corpuscules permet de s*en assurer. De toutes ces fibres assemblées en fascicules résulte la substance blanche médullaire du cerveau [alba medullaris cerebri substantia). La structure de l'écorce cérébrale, Malpighi la compare à celle d'une grenade : les glandules du cerveau sont unies et pressées entre elles comme les grains d'une grenade, et les fibres qui sortent de chacun de ces grains présentent l'image de celles qui forment la substance blanche du cerveau. De même, les dattes représenteraient assez bien cette architecture élémentaire de l'écorce. L'écorce du cerveau des poissons et des oiseaux offre la même structure, de sorte que celle-ci est « la même chez tous les animaux ». La technique microscopique de Malpighi

(i) Transactions philosophiques, dans Collection académique, 11,

Wi LE SYSTÈME NERVEUX CESTHAL

pourTétiide de ces glandules était de les examiner, non pas sur un cerveau frais, mais cuit (m cocto cerebro, 48, 55). Toute section transversale d'une circonvolution du cerveau ou du cervelet permet alors de voir les fibres médullaires, ou vaisseaux propres des glandules, sortir de ces éléments. La substance corticale des ventricules est de môme nature que celle de la surface du cerveau. Il en est ainsi pour la moelle allongée et la moelle épinière. Dans tout le cerveau et le cervelet, si Ton en excepte les fibrilles nerveuses de la substance blanche, il n'y a que des glandules : elles conslilucnt la masse même de l'écorce et « correspondent peut-être à la structure des lobules du foie ». La petitesse de ces glandules échappe d'ailleurs en partie au microscope.

Contre Warthon, Malpighi soutient la nature glandulaire delà portion corticale du cerveau, du cervelet et des ventricules; il en est de même pour la substance grise de la moelle allongée et de la moelle épinière. Ces glandes, comme toutes les autres glandes, doivent avoir des vaisseaux qui leur apportent du sang : le vaste lacis de vaisseaux en forme de rets de la pie-mère irrigue les glandules superficielles de l'écorce et envoie des ramuscules jusqu'au fond des sillons des circonvolutions. « Comme la moitié ou au moins le tiers du sang d'un animal est porté au cerveau, où il ne peut cependant être entièrement consommé, la sérosité la plus subtile est filtrée par la partie extérieure de ce viscère, et, passant alors dans les fibres, elle se porte de là dans les nerfs (i). » Les « fibres nerveuses », dont la réunion en faisceaux forme la substance blanche du cerveau et du cervelet, appartiennent, elles aussi, aux vaisseaux {infer vasorum genus repoiiendas esse httjusînodi nerveas fibras)^ non aux vaisseaux sanguins, mais aux vaisseaux qui assurent la circulation, dans tout l'organisme, d'une humeur appelée suc nerveux. Issu des glandules corticales, ce suc nerveux s'écoule dans ces canaux et va se distribuer aux parties. La preuve, c'est que si l'on sectionne une de ces fibres nerveuses, il en sort une notable quantité d'humeur et de suc ressemblant au blanc d'œuf, qui se coagule à la chaleur. Malpichi ne croyait pas possible le reflux de ce sérum dans les nerfs vers le cerveau pour expliquer la sensation. Les glandules séparent donc un suc particulier et le versent dans les nerfs qui en sortent, « comme il arrive d'ailleurs dans les autres glandes fournies d'un vaisseau ou conduit excrétoire propre ».

Voilà tout ce que Malpighi croyait savoir, au moins comme probable, touchant la structure de l'écorce du cerveau. Ce qu'il ajoute est une pure critique des théories qui ont été avancées dans l'antiquité et dans les

(i) Collect, acad., ii, 1755. Trans. philos. ^ 1GG7.

FONCTIONS DE LÉCORCE CÉRÉBRALE /i/,5

temps modernes sur Tusage des différentes parties de ce viscère. 11 incline à croire, avec Hippocrate, en son traité de la Maladie sacrée, que la moindre corruption ou altération de Tair affecte primitivement le cerveau, et cela à cause de Textrême délicatesse de ses petites glandes. De même, si quelque humeur peccante se môle au sang, on éprouve des « troubles de la tête, » ainsi que Ta dit encore Hippocrate au livre des Glandes, Quand les humeurs deviennent plus épaisses, qu'elles tendent à se coaguler et que le suc nerveux stagne dans la lumière des propres canaux des glandes corticales, il en résulte des affections que Malpighi dénomme apoplexiœ, aphoniae, nervorum fluxiones et tabès dorsales. Ce n'est qu'avec d'infinies précautions et une profonde défiance qu'il s'aventure sur le terrain psychologique et toujours en mettant en avant le grand nom d'HiPPOCRATE. On sait que, dans le traité de la Maladie sacrée, le cerveau est considéré comme l'organe des perceptions des sens, des passions et de l'intelligence. Malpighi incline donc à croire que c'est dans ces petites glandes que sont séparées du sang les particules destinées par la nature à faire naître le sentiment dans les parties où elles se portent par les tuyaux des nerfs. Arrosées et gonflées de suc nerveux, ces parties ont le sentiment et le mouvement. Mais, si le cours du suc nerveux est interrompu dans sa route par quelque obstacle, la partie où le suc s'accumule est le siège d'une sensibilité des plus vives, tandis que dans les parties où ce suc ne se distribue pas, par l'effet d'une ligature ou d'une compression locale, par exemple dans une luxation des vertèbres, la sensibilité et le mouvement sont abolis. Puis, comme s'il ne se sentait déjà plus soutenu et appuyé de l'autorité d'HiPPOCRATE, Malpighi redevient purement critique en ce chapitre de psychologie physiologique et se tourne surtout contre WiLLis, dont il révoque en doute presque tous les points de doctrine en cette province de la science. Il doute, par exemple, que les esprits animés de mouvements contraires puissent passer par un même conduit, car « ce n'est pas ainsi que la nature agit d'ordinaire ». Supposé même que le suc nerveux pût remonter jusqu'aux glandules de l'écorce, d'où il est auparavant descendu, il paraît tout à fait impossible qu'il atteigne toujours le corps strié, le corps calleux, etc., où Willis avait localisé les sièges de l'imagination, du sens commun et de la mémoire. Malpighi doute encore que les corps striés ou cannelés possèdent deux sortes de fibres à direction opposée, les unes pour percevoir les « impressions ascendantes » des choses sensibles, les autres pour déterminer les impulsions des mouvements de haut en bas, car les fibres qui se réunissent au conimencement delà moelle allongée ne nous découvrent pas, dit-il, de routes différentes, qui seraient destinées les unes aux parties supérieures, les autres aux inférieures : toutes ces fibres, issues des glandules corticales, sont uni-

Vifi LE SYSTÈME SEHVEVX CENTBAL

quement tirées de haut en bas. Mômes doutes sur la structure de la moelle allongée, où aurait lieu le concours des esprits animaux et pour la perception des sensations et pour les premières impulsions des mouvements locaux. En somme, tous les nerfs naissent du cerveau et du cervelet et portent, de haut en bas, le suc séparé de leurs propres glandes, car il y a dans ces viscères assez de vaisseaux sanguins (artériels) pour fournir une matière abondante de suc nerveux el assez de veines pour en remporter les résidus [residuum cribrati succt)^ après filtration et séparation, comme on Tobserve dans les autres glandes.

On voit dans quel sens exact et précis on doit entendre la doctrine qui substitua aux ventricules Técorce du cerveau pour la fabrication des esprits animaux et du suc nerveux. Chassés des ventricules, les esprits émigrèrent dans les régions les plus élevées du cerveau, et, avec eux, les perceptions des sens, l'imagination ou les représentations, et la mémoire.

Vieussens (1641-1716), en sa Nevrographia Universalis (Lugd., i684), distingue très bien les deux substances du cerveau, la « cendrée » et la « blanche », et reproduit presque dans les mômes termes la description des glandules corticales de Malpighi. Mais il a fait de la substance blanche Tétude approfondie que Ton sait et d'où est sortie notre notion anatomique du centre ovale. Grâce à un procédé de durcissement du cerveau, cuit dans Thuile à feu lent (le médecin François Bayle [1622-1709], qui professa à Toulouse, le lui avait enseigné), Vieussens constata très nettement la structure fibrillaire de toute cette masse de substance blanche formant le centre des hémisphères cérébraux et séparant les circonvolutions des corps opto-striés : « a(ba cerebri substantia, quam passim substantiam medidlarem imo et aliquando medullam nominabimus, innitmeris e fibrillis simul connexis ac vehiti plures in fascicidos distinctis conflatur, quod aperte patet dum hœc in oleo excoquitur ». Ce procédé de durcissement ne lui réussit pas pour la substance blanche de la moelle épinière, qui, après coction dans Fhuile, tombe en poussière sous le doigt et ne peut ôlre divisée en fibrilles, parce que, dit-il, ses fibres sont plus ténues que celles du centre ovale. Mais il se hâte d'ajouter que ces différences n'ont rien à faire avec la nature des substances blanches de la moelle et du cerveau. On peut dire sans doute avec Hippocrate et Galien que la moelle épinière est une production, un prolongement du cerveau : en fait, on ne doit pas croire qu'elle soit produite par le cerveau : elle est simplement en continuité avec le cerveau [Lib. 11, c. m).

Voici quelles sont, selon Vieussens, les fonctions du cerveau, premier et principal organe des facultés animales, siège de l'àme. Comme la plupart des anatomistes qui l'ont précédé, il voudrait indiquer, au moins à

VIEUSSENS. LÀ SUBSTANCE BLANCHE DE L'ENCÉPHALE f^h-j

titre d'hypothèse, dans quelles parties du cerveau et comment ces fonctions animales, les plus élevées de Torganisme, sont produites. Et d'abord, de par sa structure, le cerveau est destiné à la production et à la distribution de l'esprit animal, et aussi du suc nerveux. Avant de se diffuser dans l'écorce cérébrale, le sang artériel, qui doit fournir la matière brute en quelque sorte de cet esprit et de ce suc, passe, comme par le serpentin d'un alambic, à travers les artérioles qui rampent de concert avec les veines dans les plexus de la pie-mère. L'esprit animal n'est produit que dans la substance grise ou cendrée du cerveau : les petites glandes qui la constituent sont seules capables de séparer les parties les plus ténues du sang, d'où sortiront les esprits animaux, des plus épaisses. Tout le grand œuvre de la production des esprits et du suc nerveux dépend donc de la fermentation du sang artériel et de la structure de la substance grise du cerveau (ii3). Le suc nerveux, en particulier, est une humeur aqueuse et très pure, élaborée du sang artériel dans la substance grise du cerveau et de la moelle épinière : il nourrit, et le cerveau lui-même, et la moelle épinière, et le système nerveux tout entier ; il forme une sorte d'atmosphère aqueuse à l'esprit animal qui, autrement, emporté d'un mouvement trop rapide, et que Vieussens compare à celui delà lumière, s'évaporerait. C'est grâce à cette association qu'on peut dire que les esprits animaux ne servent pas seulement à la sensibilité et à la motilité, mais aussi à la nutrition, si bien que les parties qui en sont privées, comme dans les paralysies, ne sont point seulement insensibles et inertes, mais atrophiées.

Jusqu'ici, on le voit, ce sont surtout les idées de Willis et de Malpighi qui se rencontrent chez Vieussens. De môme pour la glande pinéale : la partie épaisse du suc aqueux et lymphatique du sang artériel montant au cerveau est séparée dans cette glande et dans celles du plexus choroïde, comme dans la glande pituilaire. Pas un mot de l'hypothèse de Descartes, quoique Vieussens exalte tel philosophe cartésien comme Sylvain Régis (1632-1707). Mais les recherches de VipussENs sur la direction et les connexions des voies nerveuses dans le cerveau, le centre ovale, la capsule interne et la moelle épinière, sont originales et ont frappé avec raison les anatomistes de notre temps, tels que Pitres (i). En outre, Vieussens est un psychologue d'un fort et subtil génie, et je ne vois pas, en le lisant, qu'il ait rien ignoré des problèmes que nous continuons à envisager, mais avec moins de confiance et de joyeuse ardeur.

Les fibres blanches composant la substance du centre ovale dérivent

(1) Recherches sur les lésions du centre ovale des hémisphères cérébraux étudiées au point de vue des localisations cérébrales. Paris. 1877.

V,8 LE SYSTÈ3fE NERVEUX CENTRAL

des glandes dont est constituée la substance grise : elles sont « appendues à ces glandes à Tinstar de petits vases communicants ». Les esprits animaux élaborés dans Técorce passent ainsi en partie dans le centre ovale {ovale centrum), en partie par les tractus blancs ou stries obliques et transverses qui apparaissent après abrasion de la couche grise superficielle des corps striés antérieurs ou intraventriculaires. Les esprits animaux qui prennent cette dernière roule arrivent, par les canaux invisibles des fibres de ces tractus médullaires, au double centre semi-circulaire [geminum semicirculare centrum)^ ou capsule interne, et, de là, dans les « innombrables et très fins tractus » des corps striés postérieurs, ou noyaux lenticulaires; enfin, par ces faisceaux, ils parviennent aux origines postérieures des nerfs spinaux et descendent dans la région postérieure de la moelle épinière. Les esprits animaux qui traversent le centre ovale arrivent, par les tractus blancs émergeant des corps striés moyens (planche xvi) qui dérivent du centre ovale (pédoncules cérébraux), aux origines antérieures des nerfs spinaux et descendent dans la région antérieure de la moelle épinière, où se terminent les faisceaux issus du centre ovale. Toutes ces régions formées de substance blanche, centre ovale, tractus médullaires des corps striés, capsule interne, substance blanche du cervelet, sont des réservoirs [conceptacula, protiiptuaria) d'esprits animaux, dont le cours assez lent augmente de vitesse à mesure qu'il approche du principe des nerfs.

ViEUSSENS distingue plusieurs sortes de mouvements, dont Tunique cause sont les esprits animaux produits dans les glandules de la substance grise et conservés dans la substance blanche du cerveau, du cervelet, de la moelle allongée et de la moelle épinière :

Les mouvements involontaires intrinsèques, et qu'on pourait appeler automatiques, sont : i** les mouvements du cœur, du thorax, des intestins, du diaphragme, résultant mécaniquement de la structure des parties et de Tinflux de l'esprit animal; ils s'accomplissent sans qu'aucun ordre de la volonté les précode ou môme à l'insu de l'âme ; 2** les mouvements intrinsèques accompagnés d'états afl'ectifs, mais qu'aucun ordre de la volonté ne précède non plus et qui sont toujours excités par des objets extérieurs, et qui s'exécutent même malgré l'opposition de la volonté ; 3** les mouvements dits mixtes qui, s'exécutant comme les actes d'habitude sans ordre préalable de la volonté, peuvent cependant être inhibés à temps par la volonté et modifiés. La cause de ces actes qui, d'abord volontaires, sont devenus involontaires par le fait de la répétition, c'est l'état des voies parcourues [vias maxime tritas et apertas).

Les mouvements volontaires qui, par les nerfs spinaux, font contracter les muscles de la tête, des extrémités et du tronc, viennent de la région

FOXCTIONS nu CENTRE OVALE ET DES COUPS STBIÉS Vjg

supérietire du centre ovale et de la capsule interne. Les mouvements involontaires et mixtes dérivent des parties moyenne et inférieure du centre ovale, des corps striés inférieurs, des pyramides, des corps olivaires, du cervelet.

Quant aux localisations cérébrales des fonctions de Tinnervalion supérieure, ViEUSSENS situe la sensorium commune, terme ultime et commun des actes des cinq sens, dans les tractus blancs des corps striés supérieur et moyen, comme il s'exprime, et le siège principal de Yimaginaiio dans le centre ovale. L'étroite connexion anatomique existant entre ces deux parties du cerveau explique les rapports également intijnes de la sensation et de Timage consécutive. La sensation précède toujours l'imagination, dit ViEUSSENS, mais, dans la pratique, la sensation et Timage ou représentation diffèrent peu ou môme se confondent, « quoiqu'elles soient deux actes parfaitement distincts ». Les mouvements propagés aux corps striés et qui y produisent les sensations s'épuisent dans le centre ovale en y excitant les différents actes de 1' « imagination première ». La conception de ViEUSSENS relative aux deux imaginations [imaginatio duplex, prima nempe et secunda) correspond à ce que nous appelons présentation et représentation. La présentation se confond, nous Tavons dit, avec la sensation. Toutes les sensations tendent à produire cette imagination « première » et s'y terminent. La seconde, ou représentation, a lieu à l'occasion des mouvements internes des esprits du centre ovale. Les idées des objets absents sont évoquées et ces objets apparaissent comme s'ils étaient présents, toutefois avec moins d'éclat et d'intensité. C'est, dit ViEUSSENS, que les mouvements qu'excitent dans le centre ovale les objets présents dans le sensorium commune sont beaucoup plus grands que ceux qui résultent du seul courant naturel des esprits animaux. Mais la sensation qui avait déterminé et accompagné la présentation ressuscite aussi dans la représentation idéale de l'objet, ce qui implique que le mouvement correspondant excité dans le centre ovale, mouvement nécessairement de même nature que celui qu'y avait produit l'objet réel, se propage au sensorium commune. En imaginant ou en nous représentant un corps absent, nous le percevons avec les mêmes qualités sensibles qui le caractérisaient lorsque les sens nous en donnaient la notion. 11 en résulte que la sensation paraît suivre cet acte de l'imagination seconde, c'est-à-dire la représentation.

La mémoire n'est rien de plus que la réexcitation, dans le centre ovale, toujours turgide d'esprits animaux s'écoulant de la substance cendrée du cerveau, de mouvements particuliers et de même nature que ceux qui ont été d'abord excités par les objets présents. La mémoire et les représentations coexistent donc dans la môme région du cerveau, le centre ovale. Les innombrables fibrilles de cette substance médullaire sont alors mises en mouvement parles esprits, successivement ou simultanément, par groupes

J. SouRY. — Le Système nerveux centraL 29

/,5o LE SYSTÈME XEnVEVX CENTRAL

ordonnés en systèmes plus ou moins vastes, mais toujours d'ime façon identique et exactement correspondante aux vibrations qui se sont produites à l'occasion de la présentation de l'objet. Vieussens parle de signes ou empreintes [vestigiorum notœ) laissés ou imprimés aux fibres du centre ovale, et il attribue la puissance de discrimination qui nous permet d'être affectés de tant de façons par les différences des objets à la ténuité extrême de ces fibrilles. Les propriétés que nous attribuons aux choses sensibles sont ainsi fonction des mouvements de ces fibrilles, et l'idée qui en résulte nécessairement ne peut être qu'une modalité de ces vibrations. Le jugement, et le raisonnement qui le suppose, ont leurs conditions dans les représentations. L'unité de substance, la constance et l'uniformité de composition des esprits animaux est un point de dogme pour Vieussens. Le spiritus animalin est défini une substance immatérielle, très ténue, volatile, présentant en quelque manière le caractère de la « matière éthérée ». C'est à peu près, on le voit, la nature de l'esprit nitro-aérien dont John Mayow avait reconnu l'existence dans l'atmosphère et qu'il identifiait avec les esprits animaux. « Los esprits nitro-aériens (l'oxygène de La voisier) sont des esprits animaux », dit expressément ce grand chimiste, l'émule et presque toujours l'adversaire de \Villis(i). Les particules nitroaériennes lui semblaient en effet convenir à la nature des esprits animaux: subtiles, élastiques, agiles, elles parcourent en un moment les « filaments des nerfs », et, arrivées aux muscles, elles en déterminent la contraction. « Le sang revenu du cerveau au cœur, dit Mayow, est pour la grande partie privé des particules nitro-aériennes qu'il a laissées dans le cerveau et dans le cervelet pour engendrer les esprits animaux (p. Saj). » Ajoutons que l'afilux du sang artériel au cerveau ne paraissant pas apporter à cet organe une quantité suffisante d'esprits nitro-aériens pendant la veille, Mayow croyait que, dans le pouls cérébral [puhalio cerebrï)^ la dure-mère imprimait en se contractant une pression sur le sang envoyé au cerveau, dont l'effet était d'exprimer en quelque sorte les particules nitro-aériennes de la masse du cruor dans le cerveau. La dure-mère agissait « comme un autre diaphragme », favorisant la « respiration » du cerveau. C'est môme sur ce principe du mouvement des méninges qu'est fondée la théorie du sommeil de Mayow (p. 333). L'apoplexie, enfin, et la paralysie provenaient ou de ce que les particules nitro-aériennes n'arrivaient pas en quantité voulue dans le cerveau (asphyxie) ou ne pouvaient traverser les nerfs altérés dans leur structure.

(i) Opéra omnia medico-physica. Hagae Gomîtum , 1681. Tractaius IV, de Motu musenlari et spiritibus animalibitSf p. 3i8 sq.

JOHN MAYOW, ESPRITS ISITRO- AÉRIENS 45i

ViEUSSENS n'ignorait pas plus les doctrines scientifiques de Mayow que celles de Malpighi ou de Willis. Quoique ce qu'il appelle le « suc lymphatique » fût homogène, il ne laissait pas d'y distinguer deux parties : Tune, humide et épaisse, «éparse comme une rosée brillante » dans toute la substance du cerveau, le suc nerveux \ Faulre, plus sèche, V esprit animal. Or, estimait Vieusskns, Mayow parait avoir prouvé par de très solides raisons et par de belles expériences son opinion sur la nécessité absolue de Tesprit nitro-aérien pour l'entretien de la vie et la restauration perpétuelle de l'immense consommation d'esprits animaux qui se fait dans Forganîsme. Toutefois, outre qu'il maintenait que les esprits animaux n'étaient produits que de la substance grise ou glandulaire du névraxe, Vieussens pensait qu'ils n'étaient pas formés uniquement des particules nitro-aériennes introduites dans le sang par les poumons et portées au cerveau sous l'impulsion du cœur, mais aussi des particules volatiles des aliments (I, c. xviii). Quand l'esprit animal descend, de la substance grise du cerveau, du cervelet, de la moelle allongée et de la moelle épinière, dans la substance blanche, puis dans les nerfs, il ne change pas de nature, que le nerf serve à la sensibilité ou à la sensibilité et au mouvement [anus et idem nervus). Le principal usage du nerf, c'est de distribuer, avec le suc nerveux, condition de la nutrition, l'esprit animal aux différents organes du sentiment et du mouvement, aux membranes (peau et muqueuse) et aux fibres musculaires. Ce n'est qu'en tant qu'il dispense l'esprit animal à un organe de sensibilité ou de motilité qu'il pourrait être appelé sensible ou moteur. Par lui-même, le nerf n'est ni l'un ni l'autre. La diversité des fonctions n'implique aucune différence dans les nerfs ni dans l'esprit animal : la diversité des fonctions animales dépend de la structure différente des organes [actionum animalium diver^ sitas e diversa organorum structura pendet).

Le médecin hollandais Corneille Bontekoë (i647-i685) personnifie avec moins de profondeur que de bruit la réaction contre la doctrine des esprits animaux. La doctrine du suc nerveux, par laquelle il la remplace, n'en est pourtant qu'un rejeton d'arrière-saison, car c'est toujours le sang, envoyé au cerveau par les principaux organes de la circulation, le cœur et le poumon, qui reste la matière du suc nerveux. « Les anciens et la plupart des modernes se sont imaginés qu'il y avait des esprits animaux. Mais, après que les esprits naturels et vitaux se sont dissipés, nous estimons que les esprits animaux doivent aussi disparaître » (i). Willis n'a

(i) Nouveaux éléments de médecine ou Réflexions physiques sur les divers états de l'homme. Paris, 1698. Trad. du hollandais, i, xxv, io5.

/,5a LE SiYSTÈ.\fE NERVEVX CENTRAL

pas seulement eu grand tort, au dire de Bontekoé de faire du suc nerveux le simple véhicule des esprits animaux, « ce qui est aussi peu raisonnable que de prendre de la fumée pour de Teau » : Topinion du savant anglais à cet égard est tout à fait « absurde, et elle entraîne après elle les plus grossières erreurs du paganisme. Outre que Ton peut dire qu'elle est montée sur les trois échasses de Tàme raisonnable, sensiiive et végéta^ tive, ce qui passe dans ce siècle pour Taveu d'une honteuse ignorance qui ne mérite pas de réplique (p. i56). » Descartes et son hypothèse des fonctions de la glande pinéale n'ont point trouvé grâce non plus devant l'ardent et bruyant apôtre de l'eau de thé. Mais ses instincts étroits et bornés de cause-finalier, son goût des nouveautés et sa haine de la tradition, l'inclinaient décidément du côté du philosophe ; i! était cartésien et se faisait fort de démontrer mécaniquement que « les animaux n'ont point de sentiment ». « Dans le cerveau (substance corticale et moelle du cerveau), il n'y a autre chose que des sucs, des glandes imperceptibles et des tuyaux fort déliés. » Ce suc, très subtil, chaud, animé d'un mouvement très rapide, peut se répandre « comme un éclair » dans tout le corps par le moyen des nerfs ; ce n'est ni un feu, ni une lumière, ainsi que Willïs et quelques autres l'ont imaginé (Mayow avait déjà ruiné cette hypothèse): « Ce suc est composé, affirme Bontekojî, des parties les plus fines du sel volatil dissoutes dans une eau très subtile, lesquelles sont continuellement séparées du sang par les glandes de !a substance corticale du cerveau ». Une autre grande erreur de Willïs, c'est d'avoir considéré comme « premiers moteurs » des mouvements de l'organisme les esprits animaux ou le suc nerveux : le suc nerveux emprunte uniquement au sang son mouvement; les mouvements de tous les muscles s'exécutent par l'influence du suc nerveux et du sang qui y coulent. Car « nous savons par l'anatomie, poursuit Bontekoî^:, avec son assurance ordinaire, que les nerfs ne sont pas composés de fibres, mais qu'ils sont des tuyaux qui laissent couler le suc nerveux avec beaucoup de rapidité jusqu'à leurs extrémités... »

Ici se présente une hypothèse que Bontekoe déclare naturellement « très bien fondée, parce qu'elle explique tous les phénomènes », et que, déduite de la circulation du sang, elle est, dit-il, établie sur la structure du cerveau, des nerfs et des organes des sens. En tout cas, elle jette une nouvelle lumière sur un côté assez obscur de la physiologie du système nerveux chez les anciens et les modernes, et que Descartes lui-môme n'avait guère éclairé : le mécanisme de la transmission centripète des impressions périphériques de la sensibilité générale et spéciale. Puisque tout est plein de suc nerveux dans les organes des sens comme dans les nerfs, par les canaux desquels ce suc découle du cerveau, non seulement

BOERHAAVE. LOCALISATIOX CÉRÉBRALE DU SEySORIlM COMMUNE 453

la pression que font les objets extérieurs sur les membres, c'est-à-dire sur la peau et sur les muqueuses, mais l'ébranlement que la lumière communique à la rétine, etc., détermineront un courant centripète du suc nerveux dans ces canaux jusqu'à sa source, jusqu'au cerveau. « C'est pendant que cette pression se fait que Ton a du sentiment (i5i-3). » Ainsi, s'il est vrai que le cours du suc nerveux se fait du cerveau jusqu'aux extrémités des organes, il n'est pas moins vrai que, sous l'action d'une pression extérieure, les courants du suc nerveux refluent vers le cerveau et l'ébranlent; et, comme tout est pareillement plein dans le cerveau, il est d'une conséquence infaillible qu'il arrive une nouvelle détermination au suc nerveux pour couler vers certains muscles ou dans certains viscères, et cela d'autant plus que la pression extérieure sera forte, que les voies seront plus ouvertes, et qu'il s'y trouvera moins d'obstacle au -passage du suc nerveux.

Voilà donc une explication des courants centrifuges et centripètes au moyen des « ondulations » du suc nerveux « dans les tuyaux qui composent la moelle » du cerveau et du système nerveux tout entier. Mais est-il nécessaire d'admettre que, en arrivant au cerveau, ces ondes de pression, déterminées dans les différents organes périphériques des sens sous l'action des changements du monde extérieur, concourent et se réunissent en un sens commun? Bontekoë n'a pas manqué d'envoyer une dernière ruade à l'antique doctrine aristotélicienne du sensorium commune : a Ce serait quelque chose de plaisant, écrit-il, que ce sens commun dans lequel se ferait la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et tous les autres sens (il en admet huit, ajoutant aux cinq sens la faim, la soif et la « volupté génitale »). Disons donc que chaque organe, étant touché par les objets extérieurs, occasionne un reflux du suc nerveux jusque dans le cerveau à l'endroit d'où partent les nerfs. » Ce qui, après tout, n'était pas trop mal raisonner.

Hermaim Boerhaave (1668-1738), dont l'heureux génie fut surtout fait de méthode et d'ordre lucide, parvint presque à renouveler la doctrine du sensorium commune en invoquant deux hypothèses anatomiques dont le tour élégant et ingénieux a séduit quelques médecins du xviii® siècle. Le sensorium commune est la partie du cerveau où tous les points de cet organe se trouvent rassemblés, où tous les nerfs du sentiment se terminent, d'où partent tous les nerfs moteurs. Dans toute affection de l'âme, BoERHAWE dislingue : 1° la représentation de la chose qui est hors de nous; 2* l'idée qui accompagne [comes) cette représentation, laquelle exprime la chose et fait naître l'aflection de l'ame ; 3** les mouvements des muscles tendant à conserver le bien-être, à écarter le mal-être. Le siège

des affections de Tàme est donc là « où l'objet externe a donné le premier sentiment intérieur de lui-même {primam sut conscientiam) » : là est le sensorium commune et de ces affections et de toute perception des sensations. Le sensorium est donc la partie du cerveau où aboutissent les sensations ou actions de tous les nerfs, provoquées dans chaque organe des sens par les impressions des choses extérieures, où la perception de ces actions a lieu, où la volonté est déterminée à Tamour ou à la haine. Là naît ce que Boekiiaave appelle encore, d'un mot employé par Hippocrate, -:% èvspjxwvTa (qu'on traduit par impetum faciens), principe d'où partent tous les mouvements allant aux muscles volontaires.

Quant à la localisation de ce sensorium commune, Boerhaave inclina d'abord à le situer, avec Vieussens, dans le centre ovale. Ce se/wonwm semble avoir des territoires différents, chaque nerf ayant une partie déterminée du cerveau où résident les idées apportées par ce nerf, celles des odeurs par VolfactonuSy celles des couleurs ip^ivVopticus, celles des mouvements par les nerfs moteurs. Qu'une artère s'étant rompue, un peu de sang se répande dans les cavités des ventricules et comprime « la masse de moelle faite en voûte qui environne ces cavités », comme Galien ne l'a pas mal indiqué, il y aura une apoplexie, et dès lors plus de perceptions, plus d'idées, plus de passions, plus de mouvements des muscles. Le siège de l'àme n'est donc pas dans la glande pinéale : le moyen de croire qu'une aussi petite partie donne origine à tant de nerfs destinés à tant de sensations et de mouvements différents? Il n'est pas dans la moelle épinière, il n'est pas dans le cervelet : il est dans la substance médullaire disposée en voûte qui environne la cavité des weniriciile^ [in fornicata medulla circumstanie cavitatem veniriculorum cerebri) » (i).

Plus tard, Boerhaave localisa ailleurs le siège du sensorium commune chez l'homme. Dans les Prmlectiones academicas de morbis nervorum (Ludg. Batav., 1761, II, 492), où il témoigne avoir constamment sous les yeux de l'esprit, en parlant, les planches anatomiques d'EusTACHius, de Vieussens, de WiLLis, Boerhaave arrive à se convaincre que le sensorium commime ou, comme il s'exprime, illud movens et sentiens universale, loin d'être confiné en un point du cerveau, est à l'origine de tous les nerfs. Des points de ce genre, il y en a autant qu'il y a de millions de millions de nerfs. Le semorium commune, c'est l'ensemble de tous les points du cerveau où, de l'écorce cérébrale, naît une fibre médullaire et nerveuse ; il se compose de « tous les points où finit l'écorce et où commence la moelle du cerveau [omnia

(i) Boerhaave. Prselectlones acad. in proprias Institut, rei medicae edidit... Alb. Haller, GuUingœ, 1743, iv, § 074.

LÀ PEYBOyiE, LE COBPS CALLEUX, SIÈGE DE L'AME /|55

loca tibi finitur corticalis f abrita et iibi inchoatur primordium medullœ constittiunt hanc partem). Ce sont les vivisections de Wepfer qui ont amené BoERH.VAVE à celte manière de penser. Si, après avoir enlevé le crâne et sectionné la dure-mère d'un animal vivant, on lèse Técorce de toutes les manières, si on la pique, si même on la détruit en grande partie, à peine survient-il quelque changement : mais, dès qu'avec l'extrémité mousse d'une sonde on touche l'origine de \i\ substance blanche du cerveau, des convulsions intenses éclatent. Dans les conditions ordinaires, cette expérience réussit toujours et de la même façon. Voilà qui semble prouver, estimait Boerhaave, que le primum sentiens et Vimpettmi faciens sont localisés dans Técorce tout à proximité de la substance blandie.

C'est encore la question du siège des fonctions de l'ame dans le cerveau qui, durant de longues années d'observations cliniques, en particulier de chirurgie cérébrale, a produit le mémoire de La Peyronie (1678-1747) dont le retentissement fut si grand, au dernier siècle, chez les médecins et les philosophes. Aussi bien notre étude actuelle des localisations fonctionnelles du cerveau répond au même ordre de préoccupations; elle ne diffère si profondément des essais empiriques des anciens et des modernes en pareille matière que par la nouveauté des méthodes dont le principe remonte à la grande découverte de Fritsch et de lIiTziG en 1870. C'est dans le corps calleux, « ce petit corps blanc, un peu ferme et oblong, qui est comme détaché de la masse du cerveau et que l'on découvre quand on éloigne les deux hémisphères l'un de l'autre », que La Peyronie situa son fameux siège de l'âme. Il se décida pour cette hypothèse, non pas, comme Descartes, pour des considérations tirées de l'inspection de la partie, mais « d'après les faits et par voie d'exclusion ».

Ces faits, recueillis en grand nombre au cours d'une longue pratique par ce chirurgien, établissent, selon lui, que toutes les parties de l'encéphale, écorce du cerveau, glande pinéale, tubercules quadrijumeaux {nates et testes)^ corps cannelés ou striés, couches des nerfs optiques, cervelet, peuvent être altérées ou détruites entièrement sans qu'apparaisse « aucune lésion des fonctions de l'âme », c'est-à-dire des sensations, des pensées et des mouvements volontaires. La glande pinéale, par exemple, a été trouvée absente dans certains sujets; chez d'autres, elle apparut à l'autopsie « oblitérée, pétrifiée, pourrie », sans que les fonctions de l'âme en eussent souffert pendant la vie. Une première conclusion, c'est que « l'âme ne réside pas dans toute l'étendue du cerveau », et qu'aucune des localisations proposées n'est la vraie. Ce n'est pas que celle que produit à son tour La Peyronie soit nouvelle : « Il n'y a, dit-il, en parlant du siège de l'âme, aucun recoin dans le cerveau où on ne l'ait supposé. » Mais il existe une partie de ce viscère, le corps

!i5C LE SYSTÈME yEBVEVX CENTHAL

calleux, qui, à la dilTércnce de toutes les autres, ne saurait être lésée le moins du monde sans que les opérations de Tàme ne soient troublées ou ne cessent totalement; il y a même tels cas où ces fonctions ont pu être alternativement et comme à volonté, de la part du chirurgien, suspendues ou rétablies. La raison et la sensibilité du malade s'éclipsaient ou reparaissaient tour à tour (Obs. X) :

« Des que le pus (il s'agissait d*un abcès) qui pesait sur le corps calleux (face externe ou supérieure) fut vidé, l'assoupissement cessa, la vue et la liberté des sens revinrent; les accidents recommençaient à mesure que la cavité se remplissait d'une nouvelle suppuration et ils disparaissaient h mesure que les matières sortaient. L'injection produisait le même efTct. Dès que f en remplissais la cavilc, le malade perdait la raison et le sentiment, et je lui redonnais Vun et Vautre en pompant Vinjection par le moyen d'une seringue. Je crus apercevoir plusieurs fois qu'en abandonnant sur le corps calleux le méningophylax à son propre poids les accidents se renouvelaient et qu'ils disparaissaient dans l'instant que je le relirais. » Dans l'observation XI, on voit qu'une simple pression sur la face interne ou inférieure du corps calleux entraînait constamment les mêmes désordres (i).

Des observations cliniques recueillies dans ce mémoire et de ces expériences directes sur l'homme, La Pkyronie a cru pouvoir conclure que « le corps calleux est véritablement cet organe primitif de la raison et des sensations auquel tous les autres ne font pour ainsi dire que porter le résultat de ce qui se passe chez eux et les impressions qu'ils ont reçues des objets, en un mot, le siège de Tâme ». Accessoirement, la question des suppléances cérébrales est déjà traitée par La Peyronie dans les termes de la physiologie du xviii' siècle. Dans les cas où, par l'effet de blessures, d'abcès, etc., la substance corticale du cerveau, amas de glandes qui filtrent les esprits, et aussi la substance médullaire constituée par les filets qui partent de ces glandes, conduisant les esprits dans l'intérieur du cerveau, ont été détruites dans une étendue plus ou moins considérable, « il faut, dit La Peyronie, que le reste de la substance grise ou corticale et les filets ou tuyaux excrétoires suppléent au défaut de ceux qui peuvent être détruits... et fournissent une quantité suffisante dVsprils pour toutes les fonctions de l'àme et du corps. » En outre, les filets nerveux qui sortent des glandes de Técorce ne sont pas destinés à porter directement et immédiatement dans toute Tétendue du corps les esprits nécessaires pour le mouvement et le sentiment. Ce qui le prouve, c'est

(i) La Peyro.me. Sur le siège de l'dme dans le cerveau. Hisl. de l'Acad. roj. des sciences, 17 '41, 89. Observations par lesquelles on tâche de découvrir la partie du cerveau oit l'dme exerce ses fonctions. Mémoires. Ibid., 199.

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