LOBBY. LA MOELLE ALLONGÉE
que les parties du corps qui étaient animées par les parties centrales détruites ne sont pas privées de leurs fonctions. Il paraît donc probable à La Peyronie que ce que nous appelons les faisceaux de projection représentent en quelque sorte deux voies nerveuses : l'une primitive, l'autre secondaire. Les premiers forment le lissu compact de la substance blanche de rintérieur du cerveau, du cervelet, de la moelle allongée et de Tépine: ces régions du système nerveux sont les principes des « nerfs secondaires », des vrais nerfs qui portent, directement et immédialement, le sentiment et le mouvement dans toutes les parties du corps. Bontekoè, J. Maria, LANCisiont également considéré le corps calleux comme le siège des perceptions et le principe des mouvements volontaires. Les expériences de Lorry, de Zinn, de IIaller, ne confirmèrent pas cette hypothèse.
Lorry (1725*1785), dans les recherches qu'il institua sur le cerveau des animaux vivants pour y découvrir « la source du sentiment et du mouvement », a trouvé « la substance de ce viscère absolument insensible ». J'ai fait souvent, dit-il, différentes tentatives pour irriter, et sa substance corticale, et sa substance médullaire, soit avec des liqueurs irritantes, soit avec des instruments tranchants ou contondants, mais inutilement. « M. Geoffroi, de l'Académie des sciences, qui m'a fait l'honneur de vouloir bien contribuer à mes expériences, a vu comme moi de l'eau seconde, mise sur le cerveau d'un pigeon, changer, et la couleur du sang, et la substance du cerveau sans y exciter la moindre impression de douleur, sans même que l'animal parut en avoir la moindre sensation (i). » Le cerveau n'est donc pas plus l'organe du sentiment que du mouvement si, par cerveau, on entend les lobes des hémisphères. Lorry, en effet, considérant, avec Winslow, la'moelle allongée comme « une production commune et un allongement réuni de toute la substance médullaire du grand et du petit cerveau », divise en trois parties principales ce qu'il appelle le cerveau : 1*^ les grands lol)es du cerveau ; 2** le cervelet ; 3** la moelle allongée. Or tout le cerveau n'est pas également l'organe du sentiment et du mouvement. Des parties qui le composent, plusieurs n'ont qu'un emploi subalterne, et il est permis do croire que le cerveau des hémisphères était pour Lorry une de ces parties. Comme, au cours de ses vivisections, il a vu les fonctions « animales » et « vitales » survivre
(i) Lorry. Sur les mouvements du cers'eau. Second mt^moire. Sur les mouvements contre nature de ce viscère et sur les organes qui font le principe de son action. Mémoires de mathém. et de phys. présentés à l'Acad. roy. des se. par divers savants, 111, 17G0, 302-4, 870, 873, 376-7.
h'oS LE SYSTÈME NEBVEUX CENTRAL
à Tablation du cerveau et du cervelet, il se persuade que les faits expérimentaux, rapprochés de certaines observations, « ont détruit tous les raisonnements qu'on avait faits sur le cerveau ». Tel, par exemple, la cas du bœuf dont Duverney apporta le cerveau à TAcadémie : « Quoique pétrifié dans toute sa substance jusqu'à égaler la dureté d'un caillou, à l'exception d'un peu de substance molle et spongieuse à la base du crâne », ce cerveau avait pourtant servi à ce bœuf pour l'exécution de ses fonctions ; ce bœuf se portait bien, était plein d'embonpoint et s'était soustrait quatre fois aux coups des bouchers. « Un seul exemple de cette espèce suftîsait, ajoutait Lorry, pour faire écrouler toute une théorie (365). »
Dans ses expériences, fort nombreuses, sur la théorie du sommeil et de Tassoupissemenl, des convulsions, de la mort. Lorry apparaît physiologiste instruit, naïf et sagace, comme il convient, mais sans méthode. 11 a insisté, comme Vieussens, sur la nécessité d'une connaissance approfondie de l'arrangement des fibres dans le cerveau. Il conseille de faire durcir ce viscère dans « moitié eau et moitié eau forte » ; après une macération de vingt-quatre heures, ce procédé de durcissement, qu'il préfère à celui de l'esprit-de-vin, donnerait à l'organe une consistance suffisante pour l'étude anatomique. Dans son premier mémoire, présenté en lySi à l'Académie (Sur les mouvements du cerveau et de la dure-mère, 377, 1760), Lorry témoigne avoir « toujours trouvé la dure-mère très sensible » (287, 355), et cela après avoir produit toutes les irritations possibles pour s'en assurer. Mais ayant répété plusieurs fois, sur divers animaux, l'expérience de ViEUSSENS, qui consiste à montrer qu'après l'ablation par tranches du cerveau des hémisphères, l'animal tombe dans « l'assoupissement », Lorry a vu, dit-il, positivement le contraire, môme lorsqu'il avait réduit « ces lobes du cerveau en une pure bouillie, détruisant toute organisation dans cette masse. » La destruction ou la compression du corps calleux, non plus que celle d'une autre partie du cerveau, ne produisent le sommeil ou l'assoupissement : « Le sommeil ne dépend donc point de l'action des deux grands lobes du cerveau » (354) ; c'est dans la moelle allongée qu'il faut chercher le « siège de l'assoupissement ». Car, quoique dans les expériences de Lorry la compression du cervelet ait paru opérer l'assoupissement, « ce n'était sûrement que par son action sur la moelle allongée ». L'opinion commune, que la lésion ou l'irritation de toutes les parties du cerveau produit des convulsions, n'était pas moins erronée, selon Lorry ; il s'en était convaincu. « Le corps calleux lui-même n'a pas plus cette propriété que les autres parties du cerveau. » Entre toutes ces parties. Lorry n'en a découvert qu'une seule dont l'irritation excitât toujours et uniformément des convulsions : c'est la moelle allongée. La moelle allongée est le seul principe du mouvement, comme elle est la
HALLER. SIÈGE DU SEySOBlVM COMMUNE /pg
source du sentiment. « J*ose me flatter, écrivait Lorry, qu'il est décidé par ces expériences que c'est la moelle allongée qui est le seul organe actif du cerveau, que c'est dans la moelle allongée que Ton peut trouver la source du mouvement et du sentiment, »
Haller (1708-1777), qui fut avec Boerhawe et Tissot le dernier représentant de la doctrine des esprits animaux, considérait le siège de Fàme, et par conséquent le sensoritan, comme « s'étendant aussi loin que la moelle du cerveau et du cervelet, parce que tous les nerfs en naissent (i) ». La moelle épinière est volumineuse chez les animaux dont le corps est long et la tête petite, tels que les poissons et les reptiles ; le cerveau surpasse à peine en grosseur quelque petit nœud de la moelle dorsale; on s'explique par là que Praxagoras et Plistonicus, blâmés par Galien, aient considéré le cerveau comme un appendice de la moelle épinière. Chez les oiseaux et chez les quadrupèdes, c'est l'inverse, et la moelle épinière semble n'être qu'un prolongement exigu du cerveau (Rufus d'Ephèse). Comme la substance grise corticale du cerveau, ainsi que l'avait constaté Lorry, est tout à fait inexcitable, quelque lésion destructive qu'on lui inflige, il ne parait pas possible que les fonctions de la sensibilité aient pour siège l'écorce du cerveau et qu'on doive y faire remonter la cause des mouvements des muscles (1. X, sect. VIII, S 23).
Dans des expériences célèbres, Haller a pu léser cette substance sans que l'animal donnât aucun signe de réaction. Toutefois, « ayant percé lentement et légèrement la substance corticale avec une sonde, un chevreau ne laissa pas que de faire entendre des cris pitoyables » (Exp. i48). Non ergo in cerebri cortice sensus sedes erit, aut plena causœ muscularis motus origo. Comme un grand nombre d'expériences le démontrent, il faut aller au delà de l'écorce, et très loin, pour qu'une lésion de la moelle du cerveau provoque des convulsions. Cette substance paraît donc être sensible : irritée, elle exalte la sensibilité en douleur, le mouvement en convulsions; comprimée, la sensibilité et le mouvement disparaissent. Medulla cerebri sensus sedes est et causam motus musculorum générât {Ibid., Cf. X, sect. VII, § 20). L'un et l'autre siège de la sensibilité et du mouvement sont donc dans la moelle du cerveau et du cervelet. IIartley ajoute, comme le fera plus tard Prochaska, et de la moelle épinière. Toute cette substance blanche est le véritable sensorium commune, si l'on nomme ainsi le lieu où s'exercent toutes les fonctions de la sensibilité et d'où partent tous les mouvements des muscles. Sans
(i) Alb. de Hallek. Elemcnta physiologie, Lausannae, 1762, iv, 1. X, sect. viii, § a3, SgS.
AGo LE SYSTÈME yEnVELX CES T BAL
parler de ses expériences qui établissent ce point de doctrine, Haller déclare donc impossible de considérer comme le siège de Tâme le corps calleux (Willis), le septum lucidinn (Digby), la glande pinéale (I)escartes), les corps striés (Vieussens), les méninges, les sinus du cerveau, etc. La sensation se produira toutes les fois qu'une pression, provenant des esprits animaux mis en mouvement par les objets extérieurs, s'exercera sur la moelle du cerveau. Cependant IIaller a indiqué avec quelque précision le sens du courant nerveux sensilif. Il reconnaît que le courant nerveux va de la partie sensible au cerveau : Sensum per nervos exerceri et ad cerebnim venire, ibiqur animœ reprœsentari ostendimiis. Vennn siinilia omnino expérimenta demonstrant etiarn motus caitsam in muscidis et imiverso corpore animali ex cerebro per nervos in eam partem derivari quœ movetur, Élementa Phys. Phaen, vivi eerebri, t. IV, 1. x, sect. viii. Coujectiirae, § xxiv, 822. Le sensorium commune ne doit pas être étendu au corps tout entier comme l'ont admis ceux qui refusent tout privilège au cerveau, tels que Claude Perrault (i6i3-i688) et Stahl (1660-1734) et son école. Mais le siège de l'àme ne doit pas non plus avoir de limites plus étroites que l'origine de tous les nerfs de la sensibilité et du mouvement; ces derniers eux-mêmes doivent avoir leur origine dans le seîisorium commune pour en tirer la cause des mouvements {Ibid,, § 2/1-20).
Peut-on assigner aux diverses fonctions psychiques des provinces distinctes dans le cerveau ? Haller a posé cette question (i); il y a répondu négativement (§ 26). Sans doute les expériences sur les animaux et l'observation clinique démontrent que tel ordre de sensations ou telle catégorie de mouvements peuvent être isolément affectés : la cécité peut résulter de la compiession des nerfs optiques, la surdité être l'effet de tumeurs et d'autres altérations du cerveau, etc. De même pour les troubles de la déglutition, la paralysie de la langue, etc. Mais les nerfs des organes des sens, Volfactorius, Vopticus, etc., tirent leur origine de points différents du cerveau et n'ont pas dans la « moelle sentante » (substance blanche) de territoires délimités. S'il en est ainsi, on ne saurait attribuer des aires définies aux fonctions psychiques ni assigner dans l'encéphale un siège à l'imagination, à la mémoire, ^Ic. Haller repousse les locaHsations des Arabes, de Willis, de Vieussens et de beaucoup d'autres, dans les ventricules, le corps calleux, le centre ovale, les tubercules quadrijumeaux, le pont de Varole, le cervelet, la moelle allongée.
L'unique moyen d'atteindre à une connaissance scientifique des parties de l'encéphale, Haller l'indique en termes fort précis : disséquer le plus
(i) An diversac diversarum animae fonclionum provinciac.
DAVID HATiTlFA'. LES VIBU ATÏOSCVLES XERVETSES /,fii
grand nombre de cerveaux d'aliénés dont on possède des observations cliniques et comparer avec le cerveau de Thomme les encéphales des animaux dont nous connaissons bien les facultés mentales. Quant à l'usage des circonvolutions du cerveau el du cervelet (1. X, sect. VIII, S 29, p. 4o2-3), IIaller note que la surface du cerveau est lisse chez les animaux peu intelligents, surtout chez les oiseaux ; creusée, au contraire, de profonds sillons et très plissée chez Thomme ; il en est de même du cervelet, quoique les circonvolutions y soient moins tortueuses. La raison d'être ou la fin de cette structure, c'est d'augmenter la quantité de la substance corticale, la superficie de la pie-mère, le nombre des vaisseaux qui pénètrent dans l'écorce et partant le nombre des fibres médullaires qui ont leur origine dans le cerveau. Devant ces faits, on ne peut guère, dit IIaller, se défendre de croire que les innombrables vestiges de la mémoire humaine imprimés au cerveau [innumerabilia vestigia mémorise humanœ cerebro impressa) réclament une plus grande quantité de substance blanche et un plus grand cerveau [majorem medullœ copiam grandiusque cerebrum). Les exemples sont nombreux de grosses tôtes douées d'un bon entendement ; les animaux ont de plus petites tètes ; chez les poissons, elles sont très petites et surtout chez ceux qui semblent le plus stupides.
On voit que Haller s'en tient encore, pour expliquer la persistance des impressions perçues et des idées, à l'hypothèse des traces ou empreintes laissées dans le cerveau par les sensations et conservées par la mémoire. Son contemporain et ami Charles Bonnet (1720- 1793), dans son Essai analytique sur les facultés de Pâme {ijQo), était à coup sûr beaucoup moins éloigné de la réalité lorsque, sur les traces de David Hartley, il ramenait ces phénomènes à des mouvements de nature vibratoire. Contre l'hypothèse des traces matérielles imprimées au cerveau, Reimarus objectait avec quelque apparence de raison que le retour de la mémoire tel qu'on l'observe souvent après de longues amnésies serait inexplicable ; une fois ces traces effacées par la maladie du cerveau, le moyen d'imaginer qu'elles renaîtraient d'elles-mêmes ? Il semblait plus facile de comprendre que les mêmes mouvements mettant en vibration les mêmes fibres du cerveau dans une occasion donnée, les images ou idées correspondantes réapparaissent. Enfin, et c'est encore en partie une objection de Reimarus, si ces traces ou vestiges sont permanents, s'ils sont toujours présents dans le cerveau, pourquoi n'en avons-nous pas toujours conscience, non seulement dans le sommeil profond, mais à l'état de veille?
L'explication des phénomènes nerveux de David Hartley (1704-1757), dont les Observations on man parurent en 1749, mais qui avait donné dixhuit ans auparavant une esquisse de sa doctrine dans ses Conjecture, se
!ify2 LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
résume dans la théorie des vibrations qu'il avait empruntée à Newton (i), comme il avait emprunté à Locke et à quelques autres penseurs, dil-il, celle de Tassociation. IIartley, ainsi que l'a noté Huxley, ne soupçonnait pas plus que Hallkr la nature et le rôle de la substance grise du cerveau : (( Les nerfs viennent partout de la partie médullaire, et non de la partie corticale, et sont eux-mêmes d'une substance blanche médullaire. » Cette « substance médullaire blanche du cerveau est l'organe immédiat par lequel les idées sont préseîitées à l* esprit ; ou, en d'autres termes, dès qu'un changement s'opère dans cette substance, un changement correspondant se produit dans nos idées, et vice versa. » Ces derniers mots contiennent déjà, selon nous, la théorie actuelle des illusions et des hallucinations. De même, remplaçons, écrit Huxley, les mots « substance médullaire blanche » par ceux de « subslance cellulaire grise », nous aurons l'expression des conclusions les plus probables qui se dégagent des recherches les plus récentes de la physiologie. « L'action exercée sur les organes des sens par les objets extérieurs détermine dans les nerfs sur lesquels ces objets agissent, puis dans le cerveau, des vibrations de parties infiniment petites de la substance médullaire. Ces vibrations sont des battements des petites parties, du même genre que les oscillations des pendules et les vibrations des molécules des corps sonores. Il faut se les représenter comme ayant une très faible amplitude et ne pouvant en aucune façon agiter ou mettre en mouvement toute la substance d'un nerf ou tout le cerveau (2) ». Les nerfs ne sont donc pas des tubes ; ils sont pleins ; c'est sous la forme d'une ondulation que les impressions cheminent le long des nerfs; les vibrations, simples ou associées, qu'elles déterminent, produisent les sensations simples ou associées ; lorsqu'elles se sont souvent répétées, ces vibrations laissent dans le cerveau une tendance à se reproduire sous forme de vibrations beaucoup plus faibles que Hartley appelle des vibi^ationcules, des miniatures de vibrations, auxquelles correspondent les images ou idées. Aux vibrationcules associées correspondent les idées complexes. Quant aux mouvements, les mouvements automatiques dépendent des sensations, simples ou composées, les mouvements volon-
(i) Dans la Conclusion du livre des Principes, Newton admet l'existonco d'un fluide très subtit dont l'action produit la cohésion, les attractions moléculaires, les attractions et les répulsions électriques, et tous les phcnomtNncs de la lumière et de la chaleur. Mais, de plus, ce sont les vibrations de ce fluide qui. propageant jusqu'au cerveau les excitations sensorielles, produisent les sensations, et, transmettant du cerveau aux muscles les impulsions motrices, sont la condition des mouvements volontaires, Philosophiae naturalis Principia mathematica, III, 676, 1. III. De mundi systemate. Prop., XLII. Probl., XXII. Scholium générale. Cf. Julbs Soury, De hylozcismo apud recentiores (Lulet. Paris, 1881), 46-/47.
(2) De l'homme, etc. Paris. 1802. Prop. iv, p. 16 de la trad. de Sigard.