‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 84 sur 106 · HUME. LE MOVVEMEST ET LA PENSÉE 4G · texte numérisé non relu

HUME. LE MOVVEMEST ET LA PENSÉE 4G

taîres, des idées, c'est-à-dire des vibrationcules, simples ou composées. L'état mental appelé volonté n'est donc qu'une somme de « vibrationcules composées ».

Il semble que Hume ait été très peu au courant même de la physiologie de son temps. Le seul passage des écrits du philosophe écossais que connaisse sur ce point le biographe de Hume (i), Th. Huxley, n'est autre chose qu' « une très singulière version des vues physiologiques de Descartes » :

« Lorsque j'ai admis les relations de ressemblance, de contiguïté et de causalité comme principes d'association entre les idées, sans examiner les causes de ces relations, je l'ai fait par fidélité à cette maxime fondamentale que nous devons en définitive nous contenter de l'expérience, plutôt que par impuissance de développer sur ce sujet des raisons spécieuses et plausibles. II aurait été facile de faire une dissection imaginaire du cerveau {a imaginary dissection of the brairi)^ et de montrer comment, à chaque conception d'idée, les esprits animaux se précipitent sur toutes les traces contiguês et éveillent les autres idées qui ont qtielque rapport avec la première. Mais, quoique j'aie renoncé au profit que j'aurais pu retirer de ces considérations pour expliquer les relations des idées, je crains d'être obligé maintenant d'y revenir, afin de rendre compte des erreurs qui résultent de ces relations (for the mistakes that arise from thèse relations). Voici donc ce qu'il faut remarquer : l'esprit (the mind) possédant le pouvoir d'éveiller, d'exciter l'idée qu'il lui plaît, toutes les fois qu'il dépêche les esprits animaux (the spirits) dans celle des régions du cerveau où Vidée est située (into that région of the brain, in xvhich the idea is placed), ces esprits suscitent toujours ridée, à condition qu'ils traversent précisément les traces qui conviennent et qu'ils ébranlent la cellule qui appartient à cette idée (and rummage the cell which belongs to the idea). Mais, comme le mouvement est rarement direct et tend à se détourner un peu d'un côté ou de l'autre, il en résulte que les esprits animaux (the animal spirits), s'égarant sur les traces contiguës, éveillent d'autres idées volmies, au lieu de celle que l'esprit désirait d'abord envisager. Nous ne nous rendons pas toujours compte de cette substitution ; mais, poursuivant toujours la même série de pensées, nous faisons usage de l'idée voisine qui se présente à nous ; nous l'employons dans nos raisonnements, comme si elle était précisément celle que nous demandons. De là un grand nombre de méprises et de sophismes en phi-

(i) Th. Huxley, Hume. Sa vie, sa philosophie. Trad. G. Compayré. Paris, 1880.

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losophie, comme il est facile de l'imaginer, et comme nous pourrions le montrer, si c'élait l'occasion de le faire (i). »

Toutes nos perceptions dépendent de nos organes, de la disposition des nerfs et des esprits animaux.

« Puisqu*on peut percevoir une rencontre constante de la pensée et du mouvement, vous raisonnez trop vite lorsc|ue, de la seule considération des idées, il vous plaît de conclure qu*il est impossible que le mouvement produise jamais la pensée, et qu'une différence dans la position des parties matérielles ne saurait donner naissance à une différence dans la passion ou dans la réflexion. Or, en fait, non seulement il se peut faire que nous ayons une ex|)érience semblable, mais il est certain que nous Tavons, puisque chacun de nous peut conslaler que les différentes dispositions de son corps déterminent un changement dans ses pensées et ses sentiments. Et si Ton dit que cela dépend de Tunion de Tàme et du corps, je ré|X)ndrai qu'il faut distinguer la question qui concerne la substance de Tesprit de celle qui est relative à la cause de sa pensée, et que, nous limitant à la dernière question, nous constatons, par la comparaison des idées, que la pensée et le mouvement différent, et, par rexpéricnce, qu'ils sont toujours unis. L'union constante étant tout ce qui entre dans le rapport de cause à effet, lorsqu'on l'applique aux opérations de la matière, nous avons par conséquent le droit de conclure avec certitude que le mouvement peut être, et est en effet, la cause de la pensée et de la perception. »

HtME a tracé dans ses principales lignes le plan de la psychologie comparée :

a Je ne connais pas, dit Hume, de vérité plus certaine que celle qui accorde que les hâtes sont douées de raison et de pensée aussi bien que les hommes, La preuve en est si évidente, que l'homme le plus slupide et le plus ignorant ne s'y trompe pas lui-même. »

a Toute théorie qui explique les opérations de l'entendement, ou l'origine et l'association des passions de l'homme, acquerra un surcroît d'autorité, s'il est prouvé que la môme théorie est nécessaire à l'explication des mêmes phénomènes chez tous les autres animaux.,. En premier lieu, il semble évident que les animaux, comme les hommes, apprennent beaucoup de l'expérience et infèrent que les mômes événements résulteront toujours des mômes causes. A l'aide de ce principe, ils acquièrent la connaissance des propriétés les plus communes des objets extérieurs, et, peu à peu, dès leur naissance, ils amassent, comme dans un trésor, des connaissances diverses sur la nature du feu, de l'eau, de la terre, des pierres, des hauteurs, des profondeurs, etc., et sur les effets que toutes ces choses produisent. L'ignorance et l'inexpérience des jeunes animaux se distinguent nettement de l'habileté et de la prudence de leurs aînés, qui ont appris, grAce à de longues observations, à éviter tout ce qui |)eut les blesser, à rechercher tout ce qui peut leur procurer aise et plaisir... Cette vérité est encore mieux démontrée par les effets de la discipline et de

(i) David Hume. The philosophical Works. Edinburgh (Black et Tait), 1826, 4 vol. in-8. Treatise of human Nature. Book I. Of the Undcrslanding. Part. II. Of the idcas of space and lime, 88-89. P. IV. On sccpticism wilh regard lo the sensés, p. 372... Ail our perceptions are dépendent on our organSy anJ the disposition of our nerves and animal spirits.

C'est durant sa retraite en France, d abord à Reims, puis surtout à La Flèche, dans l'Anjou, que David Humb, comme il nous Tapprend lui-même, composa son Traité de la nature humaine. Après trois ans d'un « très agréable séjour dans ce pays », il revint à Londres en 1737, et, à la fin de 173S, il publia son Traité, My own Life, I, v.

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Téducation sur les animaux, puisque, par une distribution convenable des châtiments et des récompenses, on peut les dresser aux actions les plus contraires à leurs instincts et à leurs tendances naturelles... Dans tous ces cas, nous pouvons observer que ranimai fait des inférences en dehors des faits qui frappent immédiatement ses sens^ et que ces inférences sont entièrement fondées sur son expérience passée, son esprit attendant à la suite de révéncment présent les mêmes conséquences qu'il a toujours vues dériver des événements semblables.

« En second lieu, il est impossible que ces inférences de Tanimal aient pour principe n'importe quelle suite d'arguments ou de raisonnements, par où il arriverait à conclure que les mêmes eiïets suivent les mêmes causes, et que la nature, dans sa marche et dans ses opérations, est toujours identique à elle-même... Une opération aussi essentielle pour la vie que Vinférence des causes aux effets ne |X)urrait être confiée aux opérations lentes et incertaines du raisonnement et de l'argumentation. La chose peut être douteuse pour les hommes ; elle est du moins hors de question pour l'animal ; et, cette conclusion une fois solidement établie dans un cas (c'est-à dire par rapport aux animaux), nous avons, d'après les règles de l'analogie, de fortes raisons de croire qu'elle doit être universellement acceptée, sans exception ni réserve. C'est la coutume, et la coutume seule, qui détermine l'animal, à l'occasion de chaque objet qui frappe ses sens, à inférer l'existence de l'objet qui l'accompagne habituellement, et qui, h l'apparition de l'un, excite Vimagination à concevoir l'autre, et à le concevoir avec cette vivacité |)articuhère de sentiments que nous appelons croyance. Aucune autre explication ne peut être donnée de cette opération pour les classes supérieures, comme pour les classes inférieures, de tous les êtres sensibles qu'il nous est donné de connaître et d'observer (i). »

La force nerveuse (Nervenkrafl, vis nervosa) de Prochaska (1749-1820) marque un nouveau progrès dans Tinlerprétation, sinon dans l*intelli-

(i) Essais philosophiques sur Ventendement humain. IX« Essai. De la raison des animaux. V. trad. de Mériak corrigée par Ch. Rekouvier et Pillon.

Cf. Réaumur. Mémoires pour servir à l histoire des insectes (Paris, 173^), I, 21 sq. « Celle histoire... nous donnera lieu plus d'une fois de faire remarquer qu'il y a des inseclcs qui savent varier leurs procédés quand les circonsUnces le leur demandent. »

Trbmbley. Mémoires pour servir à l'histoire d'un genre de polypes d'eau douce, à bras en forme de cornes (Paris, 1744). I, aaS. « Ces faits.. . me firent soupçonner que les polypes avaient un sentiment qui leur faisait apercevoir leur proie. »

CoKDiLLAC. Traité des animaux (1755). Œuvres, lll. Polémique victorieuse contre Buffon. « Que si les bêles sentent, elles sentent comme nous. Les bêles comparent, jugent ; elles ont des idées et de la mémoire » (p. 199). Les animaux inventent; ils perfectionnent (p. 267-9). ^^^ë^B^^ instinct et raison des animaux (11° P., ch. iv et v). I/inslinct est une habitude privée de réflexion : « A la vérité, cest en réfléchissant que les bâtes l'acquièrent » (p. 289). Mais il n'est pas infaillible : «l'instinct trompe aussi les bêtes. Nous l'aurions, cet instinct, et nous n'aurions que lui, si notre réflexion était aussi bornée que celle des bêtes. Nous jugerions aussi sûrement si nous jugions aussi peu qu'elles. Nous ne tombons dans plus d'erreurs que parce que nous acquérons plus do connaissances. De tous les êtres créés, celui qui est le moins fait pour.se tromper, est celui qui a la plus petite portion d'intelligence » (p. 292). « Ventendement et la volonté ne sont que deux termes abstraits qui partagent en deux classes les pensées ou les opérations do l'esprit. . . Et ces deux facultés de l'âme ont une origine commune dans la sensation » (p. 352-3).

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losophie, comme il est facile de Fimaginer, et comme nous pourrions le montrer, si c'était l'occasion de le faire (i). »

Toutes nos perceptions dépendent de nos organes, de la disposition des nerfs et des esprits animaux.

« Puisqu*on peut percevoir une rencontre constante de la pensée et du mouvement, vous raisonnez trop vite lorsque, de la seule considération des idées, il vous plaît de conclure qu'il est impossible que le mouvement produise jamais la pensée, et qu'une différence dans la position des parties matérielles ne saurait donner naissance à une différence dans la passion ou dans la réflexion. Or, en fait, non seulement il se peut faire que nous ayons une expérience semblable, mais il est certain que nous l'avons, puisque chacun de nous peut constater que les différentes dispositions de son corps déterminent un changement dans ses pensées et ses sentiments. Et si l'on dit que cela dépend de l'union de l'àme et du corps, je répondrai qu'il faut distinguer la question qui concerne la substance de l'esprit de celle qui est relative à la cause de sa pensée, et que, nous limitant à la dernière question, nous constatons, par la comparaison des idées, que la pensée et le mouvement diflerent, et, par l'expérience, qu'ils sont toujours unis. L'union constante étant tout ce qui entre dans le rapport de cause à effet, lorsqu'on l'applique aux opérations de la matière, nous avons par conséquent le droit de conclure avec certitude que le mouvement peut être y et est en effet, la cause de la pensée et de la perception. »

Hume a tracé dans ses principales lignes le plan de la psychologie comparée :

« Je ne connais |>as, dit Hume, de vérité plus certaine que celle qui accorde que les bêtes sont douées de raison et de pensée aussi bien que les hommes, La preuve en est si évidente, que l'homme le plus stupide et le plus ignorant ne s'y trompe pas lui-même. »

a Toute théorie qui explique les opérations de rcntendcment, ou l'origine et l'association des passions de l'homme, acquerra un surcroît d'autorité, s'il est prouvé que la môme théorie est nécessaire à l'explication des mêmes phénomènes chez tous les autres animaux,,. En premier lieu, il semble évident que les animaux, comme les hommes, apprennent beaucoup de l'expérience et infèrent que les mômes événements résulteront toujours des mômes causes. A l'aide de ce principe, ils acquièrent la connaissance des propriétés les plus communes des objets extérieurs, et, peu à peu, dès leur naissance, ils amassent, comme dans un trésor, des connaissances diverses sur la nature du feu, de l'eau, de la terre, des pierres, des hauteurs, des profondeurs, etc., et sur les effets que toutes ces choses produisent. L'ignorance et l'inexpérience des jeunes animaux se distinguent nettement de l'habileté et de la prudence de leurs aînés, qui ont appris, grAce à de longues observations, à éviler tout ce qui peut les blesser, à rechercher tout ce qui peut leur procurer aise et plaisir... Celle vérité est encore mieux démontrée par les effets de la discipline et de

(i) David Hume. The philosophical Works, Edinburgh (Black ci Tait), i8a6, 4 vol. in-8. Treatise of human Nature. Book \. Of Ihe Undcrslanding. Pari. H. Of Iho idcas of space and lime, 88-89. P. IV. On scepticism with regard lo Ihe sensés, p. 272... AU our perceptions are dépendent on our organs, and Ihe disposition of our nerves and animal spirits.

C'est durant sa retraite en France, d'abord à Reims, puis surtout à La Flèche, dans l'Anjou, que David Hume, comme il nous l'apprend lui-même, composa son Traité de la nature humaine. Après trois ans d'un « très agréable séjour dans ce pays », il revint à Londres en 1737, et, à la fin de 1788, il publia son Traité ^ My own Life, I, v.

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Féducation sur les animaux, puisque, |Mr une dislribulion convenable des châtiments et des récompenses, on peut les dresser aux actions les plus contraires à leurs instincts et à leurs tendances naturelles... Dans tous ces cas, nous pouvons obser>er que ranimai fait des inférences en dehors des faits qui frappent immédiatement ses sens, et que ces inférences sont entièrement fondées sur son expérience passée^ son esprit attendant à la suite de Tcvénement présent les mômes conséquences qu'il a toujours vues dériver des événements semblables.

« En second lieu, il est impossible que ces inférences de Tanimal aient pour principe n'importe quelle suite d'arguments ou de raisonnements, par où il arriverait à conclure que les mômes ciïets suivent les mômes causes, et que la nature, dans sa marche et dans ses opérations, est toujours identique à ellc-môme... Une opération aussi essentielle pour la vie que Vinférence des causes aux effets ne pourrait ôtre confiée aux opérations lentes et incertaines du raisonnement et de l'argumentation. La chose peut ôtre douteuse pour les hommes ; elle est du moins hors de question pour l'animal ; et, cette conclusion une fois solidement établie dans un cas (c'csl-à dire par rapport aux animaux), nous avons, d'après les règles de l'analogie, de fortes raisons de croire qu'elle doit ôtre universellement acceptée, sans exception ni réserve. C'est la coutume, et la coutume seule, qui détermine l'animal, à l'occasion de chaque objet qui frappe ses sens, à inférer l'existence de l'objet qui l'accompagne habituellement, et qui, à l'apparition de l'un, excite V imagination à concevoir l'autre, et à le concevoir avec cette vivacité particulière de sentiments que nous appelons croyance. Aucune autre explication ne peut être donnée de cette opération pour les classes supérieures, comme pour les classes inférieures, de tous les ôtres sensibles qu'il nous est donné de connaître et d'observer (i). »

La force nerveuse (Ncrvenkrafl, vis nervosa) de Prochaska (1749-1820) marque un nouveau progrès dans Tinterprctation, sinon dans rinlelli-

(i) Essais philosophiques sur Ventendement humain, IX« Essai. De la raison des animaux. V. trad. de Mérian corrigée par Ch. Renouvier et Pillon.

Cf. Réauiiur. Mémoires pour servir à l histoire des insectes (Paris, 173/4), I, 21 sq. « Cette histoire... nous donnera Hou plus d'une fois de faire remarquer qu'il y a des insectes qui savent varier leurs procédés quand les circonstances le leur demandent. »

Trkmbley. Mémoires pour servir à l'histoire d'un genre de polypes d'eau douce, à bras en forme de cornes (Paris, 174^). I, 228. « Ces faits, . . me firent soupçonner que les polypes avaient un sentiment qui leur faisait apercevoir leur proie. »

CoKDiLLAc. Traité des animaux (i']^^'»'). Œuvres, III. Polémique victorieuse contre Bufpun. (c Que si les bétes sentent, elles sentent comme nous. Les bcles comparent, jugent ; elles ont des idées et de la mémoire » (p. 199). Les animaux inventent; ils perfectionnent (p. 267-9). Langage, instinct et raison des animaux (11^ P., ch. iv et v). L'inslincl est une habitude privée de réflexion : « A la vérité, c'est en réfléchissant que les bétes l'acquièrent » (p. 289). Mais il n'est pas infaillible : «l'instinct trompe aussi les bêtes. Nous l'aurions, cet instinct, et nous n'aurions que lui, si notre réflexion était aussi bornée que celle des botes. Nous jugerions aussi sûrement si nous jugions aussi peu qu'elles. Nous ne tombons dans plus d'erreurs que parce que nous acquérons plus de connaissances. De tous les êtres créés, celui qui est le moins fait pour.se tromper, est celui qui a la plus petite portion d'intelligence » (p. 292). « L'entendement et la volonté ne sont que deux termes abstraits qui partagent en deux classes les pensées ou les opérations de l'esprit. . . Et ces deux facultés de l'âme ont une origine commune dans la sensation » (p. 352-3).

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m LE SYSTÈME AEnVECX CEXTRAL

gence des phénomènes de la substance nerveuse. Des ventricules du cerveau, où ils étaient élaborés de Fair respiré par les narines et des esprits vitaux venus du cœur avec le sang artériel, les esprits animaux avaient émigré dans Fécorce du cerveau et du cervelet, voire dans la substance grise de la moelle épinière, et le suc nerveux avait même dû servir de véhicule à la matière subtile, ignée ou éthérée des esprits, identifiée finalement à l'oxygène de Tair (Mayow) et à Télectricité (Prochaska). Pour d'autres, ce n'était pas un fluide, ni feu, ni air, ni eau (Sommkrring), mais une vibration de la substance nerveuse elle-même. Galien, les Arabes, les ScHOLASTiQUES et la plupart des grands anatomistes et physiologistes des xvi° et xvii® siècles appartiennent à la première période de cette histoire de la nature des fonctions psychiques de la matière vivante. Caspar Bartholin répète encore, après IIérophîle et Galien, que c'est dans le quatrième ventricule, au calamus scriptoriuSy que s'engendrent les esprits animaux (i). Bauhin {i55o-i62/i), professeur à Baie, fut un des premiers à transporter l'olTicine des esprits animaux dans la substance du cerveau d'où ils sont distribués, par le moyen des nerfs, aux organes du sentiment et du mouvement. Des trois fonctions attribuées aux ventricules par Galien, une seule persistait encore : c'étaient les cloaques et les réceptacles des excréta formés par la nutrition du cerveau et la production des esprits animaux, excréta qui devaient être évacués : i" à travers les processus mamillaires et Tos cribriforme par les narines ; 2** par l'infundibulum et la glande pituitaire dans la cavité buccale.

(i) « Nous ne sommes pas, dit-il, de lavis deceui qui pensent que l'esprit animal se forme dans la su tjs tance du cerveau ou dans un ventricule antérieur. »

C. Bartholin distingue toutefois nettement la substance blanche de la substance grise ou cendrée. « Quoique ces deux .substances paraissent continues (continuatae) dans les cadavres en putréfaction, chez les sujets sains qui viennent d'être tues elles se distinguent... do sorte qu*on les peut effectivement séparer (ut ab invicem separari actu optime queant) » (*). Mais, après Galien, il refuse d'admettre, contre Erasistrate, que les circonvolutions cérébrales « aient été faites pour l'intelligence (gyros. . . qnos non ad intclleclum factos dicondum cum Erasistrato), puisque les ânes possèdent de l'intelligence (cum et asini habeant) ». La « fin » et 1' « usage » des circonvolutions sont tout autres : elles existent afin que les vaisseaux du cerveau passent par ces anfractuosités avec plus de sécurité et sans danger de se rompre par le mouvement continu du cerveau, surtout durant la pleine lune, lorsque le cerveau enfle beaucoup dans le crâne (praeserlim in plenilunio, quando in calva cercbrum maxime turgescil) » (p. afii). C'est « dans le cerveau proprement dit, ou écorce, qu'est conservé, comme dans un magasin, après qu'il est fait et élaboré, l'esprit animal destiné au sentiment (pro sensu). » Quant à l'esprit animal destiné au mouvement (pro motu), c'est dans toute la moelle, dans celle de la tète comme dans celle de l'épine, qu'il est conservé. « Si le cerveau ou Vécorce contribue davantage au sentiment, la moelle sert plus au mouvement (si ad sensum plus conférât cerebrum vel cortex, ad motum plus medulla ipsa) » (p. aGô-G).

(•) InslitHiiones analomicae (Lugd. Batav., iG/ii), III, c. ni, 359. De eerebro ejHsque medulla in génère.

PROCHÀSKA. LA FORCE NERVEVSR /iGy

Puis, comme il arrive aux doctrines qui vont mourir, une nouvelle interprétation éclectique des faits se produisit: Jean Riolan le fils (iSyy-iGoy) voulut établir contre Caspar Hoffmaîsn, professeur à Altdorf, lequel avait localisé le siège de Tépilepsie et de Tapoplexie dans la substance du cerveau, et non dans les ventricules, que les esprits animaux, engendrés à la vérité des esprits vitaux dans les ventricules, se répandent de ces cavités par tout le cerveau, et que si Tair inspiré par les narines n'entre pas dans les ventricules pour se mélanger avec les esprits vitaux, il sert à refroidir le cerveau en se diffusant autour de la dure-mère. Puis J. J. Wepfer (1620-1690) réfuta Riolan, et Tantique doctrine de la génération et de la conservation des esprits dans les ventricules s'éleignit pour toujours. La seconde fonction attribuée aux ventricules par Galien avait déjà été démontrée fausse et mise à néant par Conrad Victor Schneider (i6i4-i68o) qui, par Tétude anatomique approfondie de Tos cribriforme, avait prouvé que les particules odorantes ne peuvent pénétrer dans les ventricules du cerveau et que ceux-ci ne sont pas le siège de l'olfaction. L'hypothèse de l'existence même des esprits animaux, niée d'ailleurs d'assez bonne heure par Fernel, F. Plater, etc., mais encore défendue au xviii® siècle par Haller, Boerhaave et Tissot, disparut enfin par le progrès naturel du temps et se transforma en celle de la force nerveuse.

Déjà chez Albert de IIaller le mot est employé pour désigner la cause en vertu de laquelle les nerfs excitent les contractions musculaires. Joh. AuG. Unzer (1727-1799), interprète très disert des doctrines de Stahl et de Haller, avait fort avancé cette transformation des idées. Mais c'est Georges Prochaska, né en Moravie en 17^9, nous Tavons rappelé, qui, rejetant tout fluide ou esprit, entreprit d'expliquer les fonctions du système nerveux sans recourir à « aucune hypothèse », non plus a priori, selon la méthode cartésienne, mais a posteriori, par la méthode inductive ou newtonienne. De môme, en efi*et, que Newton avait désigné la cause inconnue de l'attraction par le terme de vis attractiva et qu'en parlant uniquement de l'observation des eff'ets de cette force il s'était élevé à la connaissance des lois du monde, Prochaska appela vis nei^vosa la cause inconnue des efi'ets observés dans l'étude du système nerveux. De la connaissance de ces efi'ets, qui sont les fonctions du système nerveux, devait résulter la connaissance des lois de ces phénomènes naturels. Ainsi devait être fondée, et uniquement sur les faits, per merci facta, la doctrine scientifique des fonctions du système nerveux (i).

(i) G. Prochaska. De functionibus systematis nervosi. Adnotationes academicse, 3*fasclc., 1784 ; Opéra omnia, ii, 1800 ; Inirod., sect. "VIII ; Lehrsaetze aus der Physiologie des Menschen. Wien, 1797, I, § 166 sq.

Ce scepticisme vraiment scientifique, qui se refuse à rien affirmer et se résigne à tout ignorer de ce qui est au delà de l'observation et de l'expérimentation, on le retrouve dans l'œuvre entière de ce physiologiste, plus connu par sa théorie générale des actions réflexes que par sa méthode d'interprétation des fonctions du cerveau. Cette méthode est pourtant d'une originalité bien haute, car il va de soi que Prochaska n'a point parlé le premier de la réflexion dans les centres nerveux, phénomène explicitement décrit non seulement par Descartes et par Willis, mais souvent observé par tous les physiologistes anciens et modernes sous le nom de mouvement de réfiexion. La notion de l'action réflexe est aussi vieille que la physiologie de la moelle et de l'encéphale : la théorie générale de cet ordre de phénomènes appartient seulement à Prochaska.

Toutes les théories fondées sur l'hypothèse des fluides et des esprits parurent donc insoutenables du moment que l'hypothèse elle-même fut démontrée fausse. La force nerveuse est engendrée dans le système nerveux tout entier par la vie ; la circulation du sang, la respiration, les échanges matériels de la nutrition sont donc nécessaires à l'entretien de cette force ; elle est produite non pas seulement dans le cerveau, mais dans chaque nerf (fœtus, anencéphales, etc.). Un nerf séparé du cerveau par une section conserve la propriété de mouvoir les muscles : vis nervosa est divisibilis et absque cerebro in nervis subsistit. Chaque partie du névraxe possède ainsi sa force nerveuse propre par le fait de son organisation et de l'état de sa nutrition (air, sang, nourriture), assurant l'intégrité de sa structure (§ 169-171). En outre, pour agir, la force nerveuse a besoin d'excitant {stimulus) : vis nervosa latet, nec actiones systematis nervosi prius producit donec stimulo applicito excitetur. Ce stimulus est de deux sortes : corporel et psychique. Alors seulement, sous la double action de la force nerveuse et du stimulus, a lieu l'effet des nerfs sur les vaisseaux et leur contenu, sur les sécrélioiis, sur la chaleur animale, sur la nutrition, etc. L'irritabilité présuppose la vw ;jprt'05âr. L'irritabilité n'appartient d'ailleurs qu'aux muscles, la sensibilité qu'aux nerfs. La sensation et le mouvement n'emploient pas seulement la force nerveuse pour produire leurs effets, ils la détruisent (p. 174). L'organe propre du mouvement est le muscle. Les nerfs ne sont que des conducteurs; la propagation a lieu dans les deux sens. L'organe propre de la sensation {Empfindung) ou de la sensibilité générale [Seelengefiihl) est le cerveau. La sensation a lieu avec ou sans conscience (p. 207 ; cf. p. 2i5). Ce point de doctrine capital est établi dans le chapitre iv des Fonctiojis du système nerveux.

Qu'est-ce que le sejisorium commune? Quel est son siège et quelles sont ses fonctions ? Voici d'abord la réponse que fait Prochaska à la première question (les paroles que nous transcrivons renferment toute la

SIÈGE ET FOyCTlOyS DU SEySOBIC.y COMMISE 469

théorie générale des actions réflexes) : Impressiones extemœ quœ in nervos sensorios fiunt, per toiam eorum longitiidinem celerrime ad originem usque propagantur ; qxio, tibi pervenenint, reflectuntur certa Icge, et in cerios ac respondentes nervos motorios transeunt, per quos iterum celerrime usque ad musculos propagaiœ motus certos ac determinatos excitant. Hic locus, in quo tanquam centro nervi tum sensui qitam motui dicati concurrunt ac commitnicanty et in quo impressiones nervorum sensoriorum reflectuntur in nervos motorios, vocatur, termino plerisque physiologis jam recepto, sensorium commune. Le mouvement réflexe peut être ou non accompagné de conscience : hta reflexio vel anima inscia vel vero anima conscia. Ce qui caractérise le réflexe, ce n'est donc pas la sensation ou la non-sensation de l'excitation : c'est la fatalité, l'automatisme de la réaction d'ordre motrice ou sécrétoire. Il s'agit bien d'une réflexion comparable à celle que subit la lumière, encore que ce phénomène « n'ait pas lieu d'après les seules lois de la physique, où l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence, et où la réaction est en proportion de l'action ; cette réflexion suit des lois spéciales, inscrites pour ainsi dire par la nature dans la pulpe médullaire du sensorium, lois que nous pouvons connaître uniquement par leurs effets, mais non comprendre. » {De funct, syst. nerv., i54.)

Cette réflexion des impressions des nerfs du sentiment sur les nerfs du mouvement par l'intermédiaire d'un centre appelé sensorium commune, c'est ce que Prochaska. nomme une loi générale. On sait par combien d'exemples, souvent rapportés dans les Traités de physiologie (Longet, M. DuvAL, etc.), Prochaska a vérifié celle loi ; le plus probant est sans doute celui du réflexe défensif de l'occlusion des paupières à l'approche du doigt d'un ami. « Si amicus digito suo appropinquat ad oculum nostrum, licet persuasissimus nihil mali nobis inferendum esse, tamen jam impressio ilta per opticum nervum ad sensorium commune delata, in sensorio ita reflectitur in nervos palpebrarum motui dicatos, ut 710/entibus claudafitur palpebrœ et arceant molestum digiti ad oculum attactum. » [Ibid,, i55.)

Quant au siège du centre de réflexion [sensorium commune) où se terminent les nerfs du sentiment et d'où partent les nerfs du mouvement, Prochaska n'est point tenté de le localiser dans le corps calleux (Lancisi, LA Pevronie), dans les corps striés (Wiixis), dans le centre ovale (Vieus- SENs), le gyrus fornicatus (Boerhaave), la moelle allongée (Lorry, Mayer, Metzger), voire dans la glande pinéale, quoique Descartes eut trouvé dans Camper un défenseur inattendu à la fin même du xviii® siècle. Camper, en effet, disséquant un jeune éléphant, témoigne avoir été surpris de la grande ressemblance entre la glande pinéale, les nates el les testes de cet animal et ceux de notre cerveau. A ce sujet il a écrit textuellement ce qui suit : « Si le sensorium commune doit siéger quelque part, c'est dans la glande

/,7o LE SYSTÈME NEHVEUX CENTRAL

pinéale qu'il faut chercher ce siège ; l'opinion de Descartes n'était donc pas si absurde que le pensent beaucoup de gens(i). » D'après Prochaska, le sensoriiim commune doit être coextensif à l'origine des nerfs ; il doit comprendre par conséquent la moelle allongée, les pédoncules cérébraux et cérébelleux, le thalamus en partie, la moelle épinière tout entière. Que le sensorium commune s'étende à la moelle épinière, cela apparaît manifestement, dit-il, par les mouvements qui subsistent chez les animaux décapités, mouvements qui ne peuvent se produire sans une sorte de consensus des nerfs issus de la moelle épinière. La grenouille décapitée ne retire pas seulement la partie affectée par la piqûre, mais elle marche, elle saute, ce qui est impossible sans le consetuus des nerfs de la sensibilité et de la motilité ; il faut donc que le siège de ce consensus, de cette coordination, soit dans la moelle épinière, seule partie du sensorium commune qui subsiste alors chez ce batracien.

Ce consensus des nerfs n'est-il réalisé que par le sensorium commune? Est-ce le seul centre où les nerfs communiquent entre eux ? Ou bien existe-il encore dans le système nerveux d'autres centres de coordination, du moins pour certains nerfs ? C'est l'opinion de Willis, de Yieussens, de Boerhaave, de Meckel, de Casser, de Camper ; Perrault, Haller, Whytt, Monro, Tissot étaient d'avis contraire. Prochaska se range parmi les premiers : Credo a nobis concludi posse, quamvis nervorum çomensus prœcipiats et maximus in sensorio communi sit, non posse usum aliquem in ligandis ac communicandis ipsis nervorum functionibus denegari nervorum anastomosibus ac concatenationibus. Le consensus des nerfs a lieu également dans leurs ganglions; les impressions extérieures s'y réfléchissent comme dans le sensorium commune. Prochaska croit très vraisemblable que les ganglions du nerf intercostal ou sympathique sont, comme l'enseignait Unzer, autant de sensoria particularia. Ainsi il est probable que, outre le sensorium commune, il existe dans la moelle allongée, la moelle épinière, le pont de Varole, les pédoncules du cerveau et du cervelet, des setuoriums particuliers dans les ganglions et les plexus des nerfs ; les impressions externes, projetées par les nerfs centripètes, s'y réfléchissent directement sans qu'il soit nécessaire que ces impressions remontent au sensorium commune pour y être réfléchies [De funct, syst, nerv., 169, sq.; Lehrsaetze, § 21 5, sq.).

Prochaska distingue naturellement la substance corticale du cerveau de la substance blanche. 11 est frappé de l'étendue occupée par celle-ci dans tout le système nerveux ; il incline à croire que la moelle du cerveau

(1) Kurze Nacitricht von der Zer^liederung eines jungen Elephanten. Sacmmli. klcine Schriftcn. Leipz., 1784, I, S 21, 87.

SEXS EXTEnXES ET INTEByES, MOUVEMENTS MUSCULÀIBES ',71

doit être destinée à d'autres usages encore qu'à la production des nerfs. On doutait encore à cette époque si la substance cendrée des ganglions nerveux devait être assimilée à celle de Técorce du cerveau. Les injections et les observations microscopiques, auxquelles se livra constamment Prochaska, dont les travaux sur Tanatomic fine des nerfs et des muscles étaient célèbres, révèlent que cette substance corticale est une pulpe dont le tissu est fait « d'un grand nombre de vaisseaux sanguins extrêmement fins » ; d'après les recherches de Fourcroy, la matière qui constitue cette pulpe était particulière entre celle des autres organes. Dans la substance blanche, cette pulpe s'organisait en fibres. La direction transverse de ces fibres apparaissait dans le corps calleux, qui relie les deux moitiés du cerveau ; à la surface du corps calleux, deux stries blanches longitudinales. Au centre des deux hémisphères du cerveau, les fibres médullaires semblaient aussi se croiser en différentes directions. Une partie considérable de ces fibres allait, sous forme de faisceaux, à travers les corps striés, aux couches optiques et aux pédoncules cérébraux ; les fibres de ces pédoncules, après s'être croisées et unies avec celles du cervelet, dans les ganglions cérébraux, passent dans la moelle allongée et dans la moelle épinière. Prochaska avait devant lui, sans parler de Winslow et de Haller, de Leber, Meckel, Zixn, Walter, les grands livres d'anatomie du cerveau et de la moelle de Mayer, de Vicq d'AzYR, de Sômmerring.

Les sens externes, les sens internes et le mouvement musculaire sont en quelque sorte la matière des fonctions psychiques. Des sens externes, la sensibilité générale [Gefûht) est le plus important et le plus étendu, tant à la face extérieure que dans les parties internes de notre corps. Et même les autres sens: vue, ouïe, odorat, goût, ne sont que des modes de sensibilité générale. Outre les propriétés sensibles des corps, forme et volume, mollesse ou dureté, température, sécheresse, humidité, etc., que nous font connaître les organes de ces sens distribués à la surface de la peau (Malpighi), nous éprouvons par lui le sentiment de la faim et de la soif, de l'état sain ou malade de notre corps, les besoins de l'urination et de la défécation, l'instinct sexuel, la douleur, le dégoût, le chatouillement, avec son rire involontaire et spasmodique. Les s€7is internes, ou fonctions animales, sont la pensée, la raison, l'intelligence, la conscience. L'organe de ces fonctions (perception, jugement, volonté, imagination, mémoire) est le cerveau avec toutes ses parties. Les animaux sans cerveau dont les mouvements dépendent de la seule force nerveuse sont des automates. Chez l'homme même un grand nombre des mouvements doivent être appelés automatiques. Aux mouvements volontaires ou animaux, Prochaska oppose donc des mouvements involontaires, spontanés, mécaniques, brefs, automatiques, qui s'orientent sans que l'àme en ait

fi-ji LE SYSTÈME NERVEUX CESTRAL

conscience, ou malgré elle quoiqu'elle en ait conscience : tels les mouvements du cœur, de l'œsophage, de l'estomac, des intestins, de l'iris, etc., ce que Galien appelait les mouvements naturels. Mais, quoique exécutés par des muscles dits volontaires, nombre de mouvements sont automatiques, par exemple les convulsions des hystériques et des épileptiques, celles des enfants, etc. Chez le fœtus dans l'utérus et chez le nouveau-né, ces muscles ne peuvent ôtre appelés volontaires. De môme pour les mouvements exécutés par les malades frappés d'apoplexie, les somnambules, les dormeurs, encore que ces mouvements paraissent devoir ôtre rapportés en partie, suivant une vue assez profonde de Prochaska, à d'obscures sensations et volitions que Tâme oublie aussitôt. Enfin Prochaska a étudié une troisième sorte de mouvements, de nature mixte, tels que ceux de la respiration, à la fois soustraits et soumis dans une certaine mesure à la volonté. Dans les Lehrsaetze (§ 3 12-339), Prochaska, ici infidèle à sa méthode, n'admet pas que la masse organisée du cerveau puisse suffire à produire la pensée : il invoque une force psychique ou âme {Seelenkraft), En percevant les impressions externes faites sur les nerfs et transmises au sensorium commune, l'âme en tire certaines connaissances ou notions que nous appelons images ou idées. La raison grandit avec le développement et la perfection du cerveau ; tout ce qui s'oppose au développement du cerveau affaiblit les forces de la raison. Celles-ci sont inégales chez tous les hommes. Le délire, la perte de la conscience ou seulement celle de la mémoire dépendent des maladies du cerveau. Quant à déterminer quelle partie du cerveau est l'organe de ces sens internes, on ne pourrait le faire avec quelque certitude (i). Les hypothèses des physiologistes sur l'usage des difi^érentes parties du cerveau et sur le siège de Tàme S(înt erronées. L'observation exacte des maladies mentales et les résultats des nécropsies, bref, la clinique etl'anatomie pathologique, telles que Bonnet (S^'/^w/chrcliim)y Morgagni (2), Lieutaud, Sénac, Sandifort, Portal, Conradi, Reil, Sômmerring, Blumenrach, Chr., Fr. Ludwig, les avaient pratiquées, et comme l'avait en toute occurrence recommandé Haller, jetteront peutêtre un peu de lumière sur ce domaine. Outre la localisation croisée du

(1) G. CiiR. LicHTEKBERG (17.^2-1799) qui, profcsseuF dc philosophie à Goettinguo, y enseigna les malhcmaliques, la physique, l'astronomie cl la mt'icorologio, pourrait presque être compte parmi les précurseurs de la théorie des localisations céréhrales. « Il est, a-t-il écrit, pour moi vraisemblable que toute pensée met en mouvement d'une manière spéciale une certaine région du cerveau, soit qu'elle communique ce mouvement à tout le reste de la tète, avec plus d'intensité dans un homme que dans un autre, soit que ce ne soit point à la totalité de celle-ci, mais sur une plus grande étendue chez un homme que chez l autre. Ainsi pourrait s'expliquer la suite qu'on observe dans les rêves »(*).

(2) De sedibus et causis morhorum per anatomen indagatis, 1762.

(•) Deutsche Nation. LHteratur, liii Bd. Berlin, p. iib.

DOCTBiyE MODERNE DES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES ^78

siège et des symptômes dans les paralysies, Prochask\ signale le fait que si la conscience peut ôtre abolie par une compression brusque du cerveau due à une hémorragie, une compression lente, résultant, par exemple, d'une hydropisie ventriculaire ou d'une tumeur de la dure-mère, peut ne léser que médiocrement les sens internes ou môme passer complètement inaperçue pendant la vie.

Des observations d'une bien autre portée pour Tanatomie et la physiologie pathologiques du cerveau avaient été publiées alors, qui contenaient déjà presque toute la doctrine moderne des localisations cérébrales. Farabeuf a extrait d'un mémoire fondé sur des observations recueillies à Vienne même, entre 1746 et 1760, et dues à Joseph Baader, professeur à Fribourg en*Brisgau, le passage suivant, traduit sur le te^cte latin par A. Broca, où l'auteur résume les réflexions que lui inspire une de ses observations (XXII) : « Si maintenant nous Comparons avec soin aux lésions trouvées sur le cadavre les symptômes notés sur le vivant, nous pourrons en déduire trois conséquences utiles à la pratique médicale. D'abord que les éléments et l'action du cerveau subissent la décussation, en sorte que la sensibilité et lamotilité d'un côté du corps sont sous la dépendance de l'hémisphère cérébral opposé. Toujours, en effet, notre malade souffrit du côté droit de la tête, et de ce côté fut trouvé l'abcès, tandis que l'hyperesthésie et les convulsions ont toujours occupé le bras gauche... En troisième lieu, il devient évident pour nous que, par de nombreuses observations recueillies avec soin et comparées attentivement entre elles, nous pourrons savoir et prévoir, pour le plus grand bénéfice des praticiens, quelle partie du cerveau donne à tel ou tel membre la sensibilité ou le mouvement ; en sorte que, connaissant le membre souffrant, l'on pourra déterminer quel point du cerveau est malade, et, inversement, étant donnée une lésion déterminée du cerveau, prévoir quel membre doit être affecté. Ainsi, chez notre malade, la douleur et l'abcès siégeaient sous le pariétal droit, et les convulsions occupaient le bras gauche. Or nous verrons plus loin (Obs. XXV) un jeune homme paralysé et contracture à droite, dans le cerveau duquel nous trouvâmes, sous le pariétal, deux tubercules de la dure-mère, et, dans l'hémisphère gauche, au niveau des lobes moyen et antérieur, des hydatides, ou mieux des phlegmatides, si je puis m'exprimer ainsi. Peut-être, après comparaison semblable de plusieurs observations, pourrons-nous enfin conclure avec certitude que la région du cerveau qui siège sous le pariétal commande à la motilité et à la sensibilité du membre supérieur du côté opposé [i). »

(i) Observ. med., incisionihus cadaverum anatom. illustratx, i^Oa ; cf. Thés, dissertât. do E. Sap^difort. Lugd. Batav., 1778, 111, 29.

^7^ LE SYSTÈME yEBVEVX CENTRAL

Enfin rexpérimentation physiologique devait aussi contribuer, selon Proch\ska, à nous faire connaître Tusage des diverses parties du cerveau. Aussi bien il ne paraît pas douter qu'il existe dans le cerveau des sièges différents pour les différentes fonctions de l'intelligence. An diversis intellectus partibus dibe?\sa in cerebro sedes? se demande-t-il {De funct, st/sL nerv., i84). Les parties du sensorium commune réfléchissent, avec ou sans conscience, et d'après des lois particulières, les impressions sensibles en mouvements. Ces parties, nous l'avons dit, sont, pour Pro- CHASKA, coextensives à l'origine des nerfs, et comprennent, outre les ihalami et les pédoncules cérébraux et cérébelleux, la moelle allongée et la moelle épinière. Mais les organes de la pensée sont le cerveau et le cervelet, et, si « jusqu'ici on n'a pu déterminer quelles parties du cerveau et du cervelet servent à telles ou telles fonctions de Fintellect »; si, en dépit des « conjectures, très improbables, par lesquelles des auteurs célèbres se sont efforcés d'y arriver, cette partie de la physiologie demeure enveloppée de ténèbres aussi épaisses que jamais, » il n'est pas improbable que les différentes parties de l'intelligence aient, dans le cerveau, leurs organes : haud itaque improbabile est dari singulis intellectus partibus sua in cerebro organa [Ibid., 187). L'organe des perceptions serait autre que celui du jugement, de la volonté, de l'imagination, delà mémoire, encore que ces organes concourent aux mômes fins et s'incitent mutuellement à l'action. La théorie de la pluralité des organes cérébraux, au moins distincts et localement séparés, la théorie de l'organologie de Gall, est déjà si présente à l'esprit de Prochaska qu'il estime que r « organe de l'imagination » doit être, dans le cerveau, le plus éloigné de r « organe des perceptions », et cela parce que, quand celui-ci est assoupi par le sommeil, celui-là peut entrer en action et produire les rêves.

Des rares passages de l'œuvre de Vicq d'Azyr (1748-179^), où ce grand descripteur du cerveau parle des fonctions de cet organe, on emporte l'impression qu'il avait plus médité sur ce sujet qu'il ne le laisse paraître. Outre les « éminences cérébrales pulpeuses interposées entre les cordons destinés aux actions nerveuses externes et internes », il parle d'une « masse pulpeuse », organe des fonctions intellectuelles, où <c les images se peignent avec plus d'étendue et se combinent avec plus de fécondité». Bref, «il y a, dans le cerveau de l'homme, dit Vicq d'Azyr, une partie automatique qui en forme principalement la base, et, audessus des tubercules qui la constituent, est une région plus élevée et destinée à des usages plus importants, etc. » (i). Avec Boerhaave, Kaaw,

(i) De la sensibilité, Œuvres, i8o5, V, 33.

VICQ D'AZÏR. ANATOMIE COMPARÉE DE L'EXCÉPHALE l^fo

Haller, Petit, Zimmermann, on croyait toujours la « substance médullaire beaucoup plus sensible que la corticale » ; Texamen microscopique de la substance cendrée y faisait voir « une grande quantité de globules irrégulièrement arrondis, d'une grosseur inégale et huit fois plus petits que les vésicules du sang. Dans la substance blanche, les globules sont Iongitudinalemenl disposés et se montrent avec l'apparence fibreuse » (i). Le procédé le plus employé de durcissement du cerveau était toujours la coction. Dans la substance blanche du cerveau, Fourcroy avait isolé « une substance albumineuse demi-concrète, remarquable parla quantité d'eau qui entre dans sa composition ». En somme, tout ce que l'on savait sur les fonctions des nerfs et du cerveau se réduisait à peu près, suivant ViCQ d'Azyr, aux trois propositions suivantes : i® le cerveau, le cervelet, la moelle allongée, la moelle épinière et les nerfs sont les organes immédiats de la sensibilité ; 2° en môme temps que les nerfs sont les instruments des sensations, ils sont aussi ceux dont la volonté se sert pour mouvoir les muscles; 3** l'action nerveuse établit entre toutes les parties du corps humain une correspondance, une sympathie, qui, réunissant tous les efforts des diverses puissances organiques, maintiennent entre elles une harmonie déterminée par les impressions reçues et transmises dans tout le système nerveux. Les sensations, les mouvements des muscles et les sympathies des viscères, voilà les trois principaux effets de cette influence.

Quant au mécanisme des fonctions intellectuelles, Vicq d'Azyr avait conscience de son ignorance à cet égard. Il possédait cependant une connaissance approfondie des différentes pièces de la machine qu'il regardait si curieusement fonctionner (2). Dans le cerveau des quadrupèdes, il retrouvait presque toutes les parties du cerveau de l'homme, non sans de très notables différences, qu'il signalait ainsi : petitesse et symétrie des hémisphères cérébraux avec absence du « sillon de Sylvius » chez les mammifères inférieurs à l'homme ; volume plus considérable des nerfs olfactifs, dont la cavité communique avec les ventricules latéraux, de la glande pinéale et de ses pédoncules, de l'entonnoir, de la glande pituitaire, du vermis, des tubercules quadrijumeaux (Willis), des corps striés, des couches optiques, de la voûte à trois piliers, de la corne d'Ammon et des corps bordés; traces à peine sensibles des cornes postérieures ou cavités digitales des ventricules supérieurs (latéraux) dont l'homme et les singes sont pourvus; absence de la « tache noire » dans

(i) MoKEAu de la Sarthc. Disc, prélim., VI, 11.

(a) Mémoire sur la structure du cerveau des animaux comparée avec celle du cerveau de l'homme, VI.

les jambes cérébrales. Le cerveau de Vhomme, au contraire, se caractérise par le grand volume des hémisphères cérébraux, Tétendue des parties latérales du cervelet, le développement du pont de Varole, Fexistence des éminences olivaires et pyramidales, etc. Le cerveau des oiseaux, est fait « sur un autre plan que celui de Thomme et des quadrupèdes ». Le cerveau des poissons est principalement composé des tubercules olfactifs et des optiques : « Le reste de ce viscère, qui est très rétréci, devant suffire aux autres fonctions nerveuses, il est facile de concevoir combien elles sont bornées ». — « En considérant les organes nerveux dans toute retendue de la chaîne, depuis Thomme jusqu'aux reptiles, on aperçoit toujours les traces du même système qui va toujours en décroissant, les brutes ne présentant aucune partie dont Thomme ne soit pourvu et celui-ci en ayant plusieurs qui leur manquent. » Le sens de la vue est le plus développé chez les oiseaux, le sens de Todorat chez les quadrupèdes, et, par une analogie remarquable, ajoute Vicq d'Azyr, les couches optiques des uns et les nerfs olfactifs des autres sont également excavés.

Vicq d'Azyr paraît avoir été plus frappé des différences que des ressemblances que présente la structure du cerveau dans la série des vertébrés. Ainsi, quoique ses observations sur les singes n'eussent porté que « sur deux pithèques que Desfontaines lui avait envoyés d'Afrique », il écrit : « Qu'on ne dise donc pas, comme certains philosophes peu versés dans la structure des animaux, que le cerveau des singes est le même que celui de l'homme. » (C/. Anatomie des sijiges, v.) Dès 1781, il avait observé, mais sans être le premier, les petites ouvertures ovales, appelées plus tard trous de Monro, situées « à la partie antérieure des couches optiques, entre elles et les piliers de la voûte », par lesquelles le troisième ventricule communique avec les ventricules latéraux (vi, 227). On sait qu'il conseillait de diviser la convexité du cerveau en trois régions: frontale, pariétale, occipitale, et que Pitres s'est inspiré de cette division dans les coupes du cerveau qui portent son nom (i). A la fin du xviii* siècle, Vicq d'Azyr croit devoir encore réfuter la vieille erreur de la jeunesse d'ÉRASisTRAXE, à savoir, que les nerfs ne naissent pas des membranes du cerveau [PL xv). Les nerfs, au nombre de treize paires, diffèrent d'ailleurs, et par rapport à la région d'où ils sortent (cerveau, jambes de ce viscère, pont de Varole, jambes du cervelet, moelle allongée) et « à raison de leur consistance », quelques-uns étant tout à fait « mous et pulpeux » comme le nerf olfactif et le nerf auditif (portion molle de la

(i) Vicq d'Azyr. Traité de ianatomie du cerveau, Nouv. cdit., Paris, i8i3, in-4®, aa ; cf. Traité d'anatomie et de physiologie ^ I. Paris, 1786, in-fol.

CABAMS /i77

septième paire). Quant à la « jonction » ou chiasma des nerfs optiques, « les anatoniistes les plus exacts ont, dit Vicq d'Azyr, adopté l'opinion de Galien, qui n'admettait point le croisement de ces nerfs. Leur substance médullaire communique et se confond, pour ainsi dire, d'un côté à Tautre. Totis medullis confunduntur^ dit H aller. Les phénomènes morbifiques confirment cette assertion et ne permettent pas d'ajouter foi au croisement de ces nerfs. Vésale et Morgagni rapportent quelques observations dans lesquelles l'œil était malade du même côté où le tractus optique avait souffert quelque lésion » (PI. xv, 32, p. yS). Dans les « poissons épineux » et dans plusieurs de ceux « à nageoires molles », les nerfs optiques se croisent.

La physiologie du cerveau de l'homme n'est pas non plus, chez Cabanis (1757-1808), aussi superficielle qu'on s'est plu à le répéter. Malgré l'autorité de PiNEL, qui affirmait n'avoir rien découvert de semblable dans les cadavres qu'il avait ^disséqués, et quoique « l'intime organisation de la pulpe cérébrale fut encore mal connue », en dépit de l'emploi du microscope et de l'art des injections, Cabanis signale à diverses reprises les lésions du cerveau observées dans les dissections de sujets morts aliénés. Ainsi le cerveau a été trouvé par Bonnet, Littre, Morgagni, et plusieurs autres, d'une mollesse extraordinaire chez les imbéciles, d'une fermeté contre nature chez des fous furieux, etc. L'inégalité de consistance dans la pulpe du cerveau, les a altérations de la couleur et de toutes les apparences sensibles » du cerveau forment, avec rinffammation des méninges et des « anfractuosités cérébrales », le caractère organique le plus constant de la folie (i). Juger, raisonner, imaginer, ne peut jamais être autre chose que sentir: « Tous les phénomènes physiologiques ou moraux se ramènent toujours uniquement en dernier résultat à la sensibilité. » Il y a sensibilité sans sensation, si par sensation on entend l'impression perçue (p. 44i). Quoique Cabanis répugne visiblement, par reff*et des fausses idées d'élégance littéraire du temps, à s'étendre sur les détails d'anatomie normale et pathologique, sur les observations cliniques et les expériences sur les animaux vivants, il connaît les faits. Le passage suivant contient aussi en germe toute la théorie moderne des localisations cérébrales : « Si l'on pique, dit-il, ou si l'on irrite d'une manière quelconque difi'érents points de l'organe cérébral, on voit les convulsions, qui sont ordinairement produites par ce moy^n, passer tour à tour d'un muscle à l'autre, et souvent ne pas s' étendre au delà de ceux qui se rapportent aux points

(1) Cabanis. Rapports du physique et du moral de Vhomme^ 17961797. Publié en 1802. Paris, i843, 85-G, 128, 187-8, 487-8.

478 LE SYSTÈME NERVEVX CE\TBAL

irrités. L'observation des phénomènes réguliers donne encore les mômes résultats. Dans le sommeil, l'on agite le bras, la jambe ou toute autre partie du corps, suivant le siège des impressions que Torgane sensitif reçoit et combine, suivant le caractère propre des idées qui se forment alors dans le ce)*veaii\ et, pendant la veille, dans Tétat le plus naturel, on voit des souvenirs lointains retracés par la- mémoire, ou des tableaux formés parTimagination, produire, dans certains orgaiies par ticuliers^ des?noiwements circonscrits dont la cause agit sans doute exclusivement sur des points du système cérébral avec lesquels ces organes correspondent {p. i3i), » Cabanis croyait d'ailleurs, avec Bichat, Pinel, Esquirol et ses contemporains, que les affections nerveuses, le délire et la folie peuvent avoir leur « siège » ou leur « cause » dans les viscères thoraciques et abdominaux (p. 85, 102, 228, 488). De là résultait celte importante conclusion que, puisque les viscères influent directement par leurs désordres sur ceux de la pensée, « ils contribuent également, et leur concours est nécessaire, dans l'état naturel, à sa formation régulière ». Il existait donc dans les corps vivants, indépendamment du cerveau et de la moelle épinière, différents foyers de sensibilité dont les affections produisent des effets physiques et moraux: i^ la région phrénique (diaphragme et estomac) ; 2° la région hypocondriaque (foie, rate, plexus abdominal supérieur, intestins grêles, grande courbure du côlon) ; 3° les organes de la génération. Ainsi les diverses opérations dont l'ensemble constitue l'exercice de la sensibilité ne se rapportaient pas uniquement au système nerveux.

Quant à la théorie de la connaissance, elle est, chez Cabanis, comme chez DÉMOCRITE et chez la plupart des matérialistes instruits, et qui pensent, tout à fait identique, au fond, à celle des grands idéalistes de la famille de Berkeley : « Puisque nos idées ne sont, disait Cabanis, que le résultat de nos sensations comparées, il ne peut y avoir que des vérités relatives à la manière générale de sentir de la nature humaine ; et la prétention de connaître l'essence même des choses est d'une absurdité que la plus légère attention fait apercevoir avec évidence. »

Biohat (1771-1802) considérait bien le cerveau comme l'organe de la vie animale, comme le centre de tout ce qui a trait à l'intelligence, mémoire, perception, imagination, fondements des opérations de l'entendement, reposant eux-mêmes sur ï « action des sens ». Il signale la grandeur relative du cerveau chez l'homme et chez les animaux, grandeur en rapport avec l'activité fonctionnelle de cet organe, les altérations diverses dont il est le siège et qui toutes sont marquées par des « troubles notables de l'entendement ». Mais, si « toute espèce de sensations a son centre dans le cerveau », si les sensations sont l'occasion des passions,

BïCIlÀT. SIÈGES DES SEXSATIOXS ET DES ÉMOTIONS ^479

celles-ci en difTèrent essentiellement et appartiennent exclusivement à la vie organique. « Le cerveau, dit Bichat, n'est jamais affecté dans les* passions ; les organes de la vie interne en sont le siège unique. La vie organique est le terme où aboutissent et le centre d'où partent les passions. » Voilà, écrivait Bichat, ce que la stricte observation nous prouve. Les lésions du foie, de l'estomac, de \a. rate, des intestins, du cœur, etc., déterminent dans nos affections une foule de variétés, d'altérations, qui cessent d'avoir lieu dès l'instant où la cause qui les entretenait cesse ellemême d'exister. La peur a sa cause dans l'estomac, la colère dans le foie, la bonté dans le cœur, la joie dans les entrailles. « Ils connaissaient, mieux que nos modernes mécaniciens, les lois de l'économie, les anciens qui croyaient que /es sombres a/feciions s'évacuaient par les purgatifs avec les mauvaises humeurs. En débarrassant les premières voies, ils en faisaient disparaître la cause de ces affections (i). »

ce Les folies diverses, qui sont produites par la mc^me cause (les afleclions du cœur résultant de passions \î>es), ont le plus souvent leur foyer principal dans quelque viscère de l'épigastre, profondément aflecté, et le cerveau ne cesse plus que par contre-coup d'exercer régulièrement ses fonctions (2) ». — « J*ai prouvé que toute sensation se rapporte à la vie animale, et spécialement au cerveau, centre de cette \ie ; que iouic passion, toute émolion, au contraire, a rapporta la vie organique, au jx)umon, au cœur, etc. Donc, quoique dans toute douleur, ce soit le cerveau qui perçoi^e la sensation, quoique ce soit dans cet organe que se trouve le principe qui souffre, cependant il ne réagit point sur les viscères internes : donc le trouble qui aflecte alors et la respiration, et la circulation, ne dépend point de cette réaction, mais de l'influence immédiate qu'exercent les passions qiii agitent alors l'animal, sur son cœur ou sur son poumon... Ce sont le cœur et le poumon qui ont été directement affectés par la passion, et non par la réaction cérébrale » (p. 4G2-3, /iGG, etc.).

Ainsi, tout ce qui est relatif aux passions appartient, selon Bichat, à la vie organique ; les sensations n'en sont que l'occasion ; elles en diffèrent essentiellement. « La colère, la tristesse, la joie n'agiteraient pas, il est vrai, notre àme, si nous ne trouvions dans nos rapports avec les objets extérieurs les causes qui les font naître. Il est vrai aussi que les sens sont les agents de ces rapports, qu'ils communiquent la cause des passions, mais ils ne participent nullement à l'effet ; simples conducteurs dans ce cas, ils n'ont rien de commun avec les a/fectio?îs qu^ ils produisent... » Il est

(i) Xavier Bicmat. Recherches physiologiques sur la vie et la mort^ i»"« édit. Paris, an Vllî, 58, 71-3 ; cf. § III : Comment les passions modifient les actes de la vie animale^ quoiqu'elles aient leur siège dans la vie organique,

(a) « L'idée bizarre de placer dans les viscères de labdomen le siège de la folie a pris naissance dans un temps où un ccrlain nombre d'idées mysliques formaient la base de toute la physiologie. » Note de Mage!«die. Recherches physioL sur la vie et la mort, 5*= édit. Paris, 1829, p. 3oi.

48o LE SYSTÈME NERVEUX CESTRAL

sans doute étonnant, Bichat le reconnaît, que les passions n'aient jamais « leur terme ni leur origine » dans les divers organes de la vie animale ; mais non seulement les « parties servant aux fonctions internes » sont seules affectées par les passions : elles les déterminent même suivant l'état où elles se trouvent :

« La colère accélère les mouvements de la circulation, multiplie, dans une proportion souvent incommensurable, TefTort du cœur... Sans modiGer autant la circulation, layoïe la change cependant... La crainte agit en sens inverse : elle est caractérisée par une faiblesse dans tout le système >asculaire, faiblesse qui, empêchant le sang d'arriver aux capillaires, détermine cette pi\leur générale qu'on remarque alors sur l'habitude du corps, et en particulier à la face. L'effet de la Irislesse, du chagrin, est à peu près semblable... Desault avait remarqué que les maladies du cœur, les anévrismes de l'aorte, se sont multipliés dans la Révolution, à proportion des maux qu'elle a enfantés... Com|)arez l'homme dont la douleur marque toutes les heures, k celui dont les jours se j^assenl dans la paix du cœur et la tranquillité de l'àme, vous verrez quelle diflérence dislingue la nutrition de l'un d'avec celle de l'autre... Ces expressions, sécher d'envie^ être rongé de remords, être consumé par la tristesse, etc., n'annoncent-ellcs pas combien les passions modifient le travail nutritif ?... Le langage vulgaire distinguait les attributs respectifs des deux vies (organique et animale), dans le temps où tous les savants rapportaient aa cerveau, comme siège de Vâme, toutes nos affections. On a toujours dit une « télé forte », une « tète bien organisée », pour énoncer la perfection de l'entendement ; un « bon cœur », un « cœur sensible », pour indiquer celle du sentiment. Ces expressions « la fureur circulant dans les veines, remuant la bile » ; « la joie faisant tressaillir les entrailles » ; la « jalousie distillant ses poisons dans le cœur », etc., ne sont point des métaphores employées par les poètes, mais l'énoncé de ce qui est réellement dans la nature... La colère, l'amour, inoculent, pour ainsi dire, aux humeurs, et à la salive en particulier, un vice radical qui rend dangereuse la morsure des animaux agités par ces passions, lesquelles distillent vraiment dans les fluides un funeste poison...

« Non seulement les passions portent essentiellement sur les fonctions organiques, en affectant leurs viscères d'une façon spéciale, mais Vétat de ces viscères, leurs lésions, les variations de leurs forces, concourent, d'une manière marquée, à la production des passions. Les rapports qui les unissent avec les tempéraments, les iiges, etc., établissent incontestablement ce fait. Qui ne sait que l'individu dont l'apjwreil pulmonaire est très prononcé, dont le système circulatoire jouit de beaucoup d'énergie, qui est, comme on le dit, très sanguin, a dans les affections une impétuosité qui le dis()ose surtout à la colère, h renqx)rlemenl, au courage; que là où prédomine le système bilieux, certaines passions sont très dé\elopjK'es, telles cpie l'envie, la haine, etc. ; que les constitutions où les fonctions lymphatiques sont à un plus haut degré impriment aux affections une lenteur opposée à l'impétuosité du tempérament sanguin. En général, ce qui caractérise tel ou tel tempérament, c'est toujours telle ou telle modification, d'une part dans les passions, de l'autre part dans Vétat des viscères de la vie organique et la prédominance de telle ou telle de ses fonctions. La vie animale est presque constamment étrangère aux attributs des tempéraments (i).

(i) « C'est cette influence des passions sur les actes de la vie animale qui compose ce qu'on nomme

PHYSIOLOGIE DES HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX /i8i

« Disons la même chose des âges. Dans l'enfant, la faiblesse d'organisation coïncide avec la timidité, la crainte ; dans le jeune homme, le couragej Vandace, se déploient à proportion que les systèmes pulmonaire et vasculaire deviennent supérieurs aux autres; Tàge viril, où le foie et Y appareil gastrique sont plus prononcés, est l'Age de Y ambition, de V envie y de V intrigue y etc. »

Celle théorie des émotions, qui n'était déjà plus de saison au temps où « les savants rapportaient au cerveau, comme siège de Tàme, toutes nos affections », Bichat n'a pu lui rendre même une apparence de vie. De nos jours, quelques psychologues, peu versés dans Tétude du système nerveux, et un petit nombre de médecins et de physiologistes, l'ont encore une fois ressuscitée. Cela passera ; ce n'est qu'un de ces paralogismes dont le génie lui-même ne préserve pas ; Bichat en est témoin. Mais si la science de la structure et des fonctions du cerveau était plus répandue, elle aurait mis les gens en garde contre une si vieille erreur. Aussi bien, sans reprendre ici l'examen de cette théorie, il suffira de rappeler les raisons mêmes que Magendie opposait à Bichat : « Tout, au contraire, ne nous porte-t-il pas à croire que la colère existe avant l'agitation du cœur, et que celle-ci en est Veffet et non la catue? Sans doute, cette agitation du cœur, en envoyant au cerveau une quantité de sang plus grande qu'à l'ordinaire, contribue à son tour à développer et à entretenir l'espèce d'égarement qui accompagne la colère : mais il faut que la passion existe déjà, puisqu'un événement favorable, en faisant naître des mouvements aussi rapides dans le cœur, ne produira rien de semblable ».

Bichat s'est efforcé d'établir que des troubles dans la perception et dans les fonctions intellectuelles doivent résulter d'une « inégalité » anatomique et physiologique des hémisphères du cerveau. La « perception de l'âme » sera confuse, ainsi qu'il s'exprime, si les deux hémisphères, inégaux en force, ne confondent pas en une seule la double impression qu'ils reçoivent. Or la perception, la mémoire et Vimagination sont les bases ordinaires du jugement. « Si les unes sont confuses, comment l'autre pourra-t-il être distinct? » La compression d'un hémisphère par le sang, le pus épanché, un os déprimé, un exostose, etc., coïncide d'ordinaire avec de nombreuses altérations de la mémoire, de la perception, de l'imagination et du jugement. « Si les deux côtés restaient également affectés, le jugement serait plus faible ; mais il serait plus exact. » Et Bichat pousse si loin cette théorie, qu'il soutient qu'il faut expliquer ainsi plusieurs observations « où un coup porté sur une des régions latérales de la tête

le caractère^ lequel, comme le tempérament, appartient manifestement à la vie oi^anique », p. loo. Cf. p. 3oo.

J. SouRT. — Le système nerveux central. 31

/,82 LE SYSTÈME SEliVElK CESTIiAL

a rétabli les fonctions intellecluelles troublées depuis longtemps à la suite d'un autre coup reçu sur la région opposée (i) ». Bichat n'ignorait pas d'ailleurs que a mille circonstances, autres que la discordance des deux hémisphères, peuvent altérer le jugement, la mémoire, etc. ».

Relativement à l'excitabilité de la substance cérébrale, « si Ton irrite de différentes manières le cerveau mis à découvert, sur un animal, avec des agents mécaniques, chimiques, spécifiques, etc., si on le comprime, etc., on produit diverses altérations dans les organes de la vie animale ; mais le cœur reste constamment dans ses fonctions ordinaires, tant que les muscles pectoraux ne sont pas paralysés. Les expériences-diverses faites sur la moelle épinière, mise à découvert dans la région du cou, présentent un résultat parfaitement analogue. » Le système nerveux du grand sympathique était pour Bichat absolument indépendant de celui du cerveau : ce qu'on avait pris pour ce nerf, répète-t-il, était une suite de communication entre un grand nombre de petits systèmes nerveux, tous indépendants les uns des autres, ayant chacun un ganglion pour centre, « comme le grand système nerveux de la vie animale a pour centre le cerveau (2) ». « Le grand sympathique n'est qu'un assemblage de petits systèmes nerveux. »

PiNEL (1745-182G) estimait en général que le siège primitif de la manie était dans la région de l'estomac : c'est de ce centre que le mal s'irradiait dans l'entendement pour le troubler (3). De même Esquirol : « Les causes de l'aliénation mentale n'exercent pas toujours leur action directe sur le cerveau... Tantôt, les extrémités du système nerveux et les foyers de la sensibilité placés dans diverses régions, tantôt le système sanguin et lymphatique, tantôt l'appareil digestif, tantôt le foie et ses dépendances, tantôt les organes de la reproduction, sont le premier point de départ de la maladie (4). » Pour Fodéré (mort en i835) aussi, « les passions sont des mouvements communiqués au cerveau par l'intermédiaire du système nerveux, et provenant de l'action augmentée du cœur, des poumons, de l'estomac, du foie, de la rate, des organes de la génération des deux sexes (5). » Les passions sont donc des mouvements intérieurs qui des viscères vont au cerveau et du cerveau aux viscères. C'est, dit Fodêrk,

(i) Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 5* édit., rovue. , . par F. Magendie (Paris, 1829), p. 34 sq.

(3) lùid., p. y(), fi-jCy-S, 5ii.

(3) Traité médico-philosophique sur Valiénation mentale ou la manie. Paris, an IX. seclion lit. La manie consiste-t-elle dans une lésion organique du cerveau? loG.

(4) Des maladies mentales. Bruxelles, i838. 1, 38.

(5) Essai de physiologie positive. Avignon, 1806, ïli, /uo sq.

SO,\f.\fEnn!\G ET KAXT /i83

des hypocondres que partent ces vapeurs noires qui nous font juger au pire les hommes et les choses. Il avait été souvent témoin de ce « délire mélancolique qu'on réussit quelquefois à dissiper par les délayants et les purgatifs, conformément à la doctrine des anciens, si bien développée dans les ouvrages de Lorry ».

Il n'est pas un chapitre de l'histoire de la nature et du siège ou de Torgane de Tàme dans le cerveau qui nous étonne plus profondément que celui de la localisation des plus hautes fonctions nerveuses dans les ventricules cérébraux. Ce n'est pas une vulgaire page d'histoire que celle qui s'ouvre par les noms d'HÉROPHiLE et de Galien et se termine par ceux de SôMMERRiNG et de Kant.

Comment le grand anatomiste Sômmerring fut-il amené à soutenir, comme il Ta fait dans son mémoire intitulé Ueber das Organ der Seele (Kônigsb., 1796), que le siège commun de la sensibilité ou le sensorium commune, et par conséquent « l'organe de l'àme », se trouve dans la sérosité des ventricules ? Car ce ne sont plus les esprits animaux, cette exhalaison du sang que personne ne peut voir des yeux de la chair, c'est l'eau des ventricules cérébraux {aqua ventriciilorum cerebri) qui est devenue le sensorwm commune, Sômmerring sortait d'un étude approfondie de l'origine des nerfs crâniens, lorsqu'il eut, dit-il, l'intuition subite de la solution du problème agité depuis tant de siècles par les anatomistes et les physiologistes, sans parler des philosophes. Il avait trouvé que la plupart des nerfs crâniens, sinon tous, ont leur terminaison cérébrale ou leur origine véritable sur certains points déterminés des parois des ventricules cérébraux, que baigne le liquide de ces cavités. Ainsi les nerfs auditifs, partis des labyrinthes, se terminent sur les parois du quatrième ventricule. Dès 1778, dans sa dissertation inaugurale [De originibus nervorinn, Goettingae), Sômmerring avait écrit : verum est originem nervi auditorii ventriculoinim îindis alltii. Or les mouvements excités et transmis à ce nerf par l'organe de l'ouïe, s'ils se propagent au delà des terminaisons du nerf, doivent se communiquer à la sérosité du quatrième ventricule. Si cela est vrai, il est vraisemblable que « les sensations de l'ouïe naissent au delà des terminaisons cérébrales du nerf auditif, c'est-à-dire dans la sérosité des ventricules cérébraux. Mais si les sensations de l'ouïe naissent là, dans ce liquide des ventricules cérébraux, leur sensorium commune (gemeinschaftlicher Ëmpfîndungsort} doit s'y trouver » (§ 16).

De même pour les nerfs optiques, dont l'origine ou les terminaisons avaient été de tout temps attribuées aux couches optiques. Nascuntur ex thalamis, dit Haller, exque eorum parte ad ventricnlos anteriores pertinente. Et IIenckel (1738) : E Thalamis, humore caveniarum cerebri irri-

m LE SYSTÈ.yfE XERVECX C EST BAL

gatisy oriimtur neroi optici. Donc, là aussi, les « racines des nerfs optiques et la sérosité des ventricules étaient réciproquement en contact; » les mouvements imprimés à ces nerfs par les organes de la vue devaient se communiquer à la sérosité du troisième ventricule. Et si cela est vrai, on peut dire des sensations de la vue qu'elles naissent au delà de la terminaison cérébrale des nerfs optiques, par conséquent dans la sérosité des ventricules, et que là se trouve leur sensorium commune (§ 17). A propos des nerfs olfactifs, Sômmerring ne manque pas de faire observer que ces nerfs, si minces et si frêles chez Tadulle, et « non manifestement creux », sont, chez Tembryon humain de trois à cinq mois, comme chez la plupart des mammifères, où ils proéminent en avant du lobe frontal, épais et manifestement creux. Or cette cavité du nerf olfactif communique avec les ventricules latéraux. Les origines ou les terminaisons des nerfs olfactifs sont donc, comme celles des nerfs auditifs et optiques, baignées dans le liquide des ventricules. SoMMERmNG témoigne avoir souvent suivi les origines de la troisième paire « presque «jusqu'aux parois des ventricules (Zinn les avait suivies jusqu'à la commissure antérieure); il n'a pu réussir pour la septième paire. Bref, les terminaisons centrales des nerfs de la sensibilité spéciale, comme celles des nerfs de la sensibilité [Gefuhl)^ baignent toutes dans la sérosité des ventricules du cerveau à laquelle elles communiquent les vibrations résultant de Factivité de leurs organes respectifs. Ce liquide est le médium uniens des actions des nerfs ; c'est donc proprement le sensorium commune, V « organe de l'âme », et sans doute son véritable M siège ».

Mais un liquide peut-il être animé ? se demande Sômmerring. On n'en saurait guère douter, à son avis, et il entreprend longuement de le prouver (S 34-35). Aussi bien, ceux qui ont cherché avant lui dans le cerveau une partie solide où tous les nerfs se rencontreraient ont échoué. Ni la glande pinéale (Descartes), ni le corps calleux (Lancisi, La Peyronie, Bonnet, Bontekoh:), ni la cloison transparente (Digby), ni le centre ovale (Vieussens), ni le corps strié (Willis), ni le cervelet (Drelincourt), ni le pont de Varole (Haller, Wrisberg), ou la moelle épinière (Crusius, Mieg), ni les tubercules quadrijumeaux, ni les couches optiques, etc., ne sont le lieu où tous les nerfs du sentiment se réuniraient, d'où tous les nerfs moteurs partiraient. Seule, la sérosité aqueuse des ventricules du cerveau peut servir de milieu unique et commun aux nerfs de la sensibilité générale et spéciale. L'hétérogénéité des vibrations transmises au liquide ventriculaire par les cinq organes des sens implique simplement que ce fluide est susceptible de cinq espèces de mouvements. Et ce qui peut bien nous le faire entendre, ce sont les expériences de Chladni, où le sable étendu sur des

LE LIQVÏDE CÉPHALO-RACHIDIEN SESSOBIUM COM}fL\\E fiSh

plaques de verre se range en diverses figures sous un archet au frémissement des divers sons de la gamme. Ces recherches de Chladni sur la correspondance des formes des vibrations avec les différents sons montrent comment chaque sens peut communiquer au liquide des ventricules ses formes propres de vibration, distinctes de celles des autres sens (S 37, sq.), et comment cette humeur peut recevoir à la fois, sans trouble ni confusion, les mouvements que transmettent aux nerfs la lumière et les couleurs, les sons, les particules odorantes ou sapides, la chaleur, le froid, la pression, etc. Ajoutez que les ventricules cérébraux de l'homme seraient ou différents ou plus grands que ceux des autres vertébrés (i). Sômmerring a cru même observer que dans les affections qui s'accompagnent d'une augmentation de liquide dans les ventricules, telles que le rachitisme et l'hydrocéphalie, l'intelligence est souvent d'un degré remarquable (S 46-48). Magendie devait écrire au contraire que « le développement des facultés de l'esprit est en raison inverse de la quantité du liquide céphalorachidien » (2).

Quant aux précurseurs de sa doctrine, Sômmerring nomme Hérophile, Galien, les Arabes, Arantius, Wepfer, Ith, Descartes. Mais ce qui est bien à Sômmerring, ce sont les deux admirables planches qn'il a jointes à ce travail représentant la face interne de l'hémisphère gauche et le quatrième ventricule. L'anatomie macroscopique de ces régions est encore aujourd'hui celle de Vicq d'Azyr et de Sômmerring.

Kant, à qui le livre est dédié, voulut bien reconnaître l'honneur que Sômmerring lui avait fait de solliciter son avis sur l'idée de ce travail, par une réponse de six grandes pages. Kant rejette a priori l'existence dans l'espace d'un siège de Tâme ; il y a contradiction à vouloir assigner un rapport dans l'espace à une chose qui n'est, dit-il, déterminable que dans le temps. Seule, l'hypothèse de « la présence virtuelle, » non « locale » de l'âme, peut être discutée au point de vue physiologique. Le thème proposé est celui du lieu du sensorium commune. Quoique la plu-

(i) En réalité, les cavités des ventricules sont plus spacieuses chez les vertèbres inférieurs, voiro chez les mammifères inférieurs, que chez l'homme : larges chez les marsupiaux, les édcntcs, les rongeurs, elles diminuent avec l'augmentation de volume du cerveau antérieur (G egekbaur). h' ontogenèse con6rme ici encore la phylogenbse : les ventricules diminuent de volume avec le développement croissant de la masse encéphalique. « Les ventricules du cerveau sont beaucoup plus larges et spacieux chez Vemhryon, a écrit Retzius (^Das Menschenfiirn, p. 10), que chez le fœtus et chez Xadulte. »

(3) La production physiologique du liquide, et, par conséquent, sa (juantifé dam les cavités cérébrospinales, sont beaucoup plus considérables dans les deux premières années do la vie do l'enfant que plus tard, comme l'a vérifié Mya, malgré l'opinion contraire. V. G. Mya. Sulla quantità del liquido cefalo-rachideo in rapporto alV età e ad alcuni stati nwrbosi. Riv. di patol. nerv. e ment., 1898, septembre, p. 385-4o7.

/i80 LE SYSTÈME yEHVElX CESTliAL

part des hommes rroienl sentir la pensée dans \^\,èle[dasDeïik€n im Kopfe)^ c'est là pour Kant un simple vice de subreption, qui consiste à juger que la cause de la sensation est où elle est éprouvée et à faire résulter les pensées de traces laissées sur le cerveau par les impressions des sens. Ces traces hypothétiques n'impliquent nullement Texistence d'un siège de Tàme. Et d'ailleurs le problème physiologique n'a rien à démêler avec la métaphysique; on n'a affaire ici, dit Kant, qu'avec la matière qui rend possible « la réunion de toutes les représentations des sens dans Tesprit. » Or la seule matière qui soit qualifiée pour (^ela (comme sensorimn cornrnune) c'est, d'après la découverte de Sommerring, l'eau contenue dans la cavité du cerveau, et ce n'est que de Teau : tel est Vorgane immédiat de l'î^me qui, d'une part, isole les faisceaux des nerfs se terminant là, dans ces ventricules, afin que les sensations ne se confondent point, et, d'autre part, opère entre eux une communauté parfaite.

La grande diffîculté, sans doute, c'est qu'il est difficile de concevoir que l'eau, en tant que liquide, soit organisée. Et sans organisation, aucune matière ne peut servir d'organe immédiat de l'àme. La « belle découverte » de Sommerring serait-elle donc encore vaine ? Kant veut sauver cette hypothèse. A l'organisation mécanique d'un fluide, il propose de substituer une organisation dynamique, reposant sur des principes chimiques, et partant mathématiques. « L'eau pure commune, regardée naguère encore comme un élément chimique, écrit Kant, a été décomposée par des expériences pneumatiques en deux gaz différents; chacun de ces gaz, outre sa base, possède le calorique (Wài^iestoff) i\m est peut-être susceptible de se décomposer encore en lumière et en une autre matière, comme la lumière, à son tour, se décompose en diverses couleurs, etc. » Les végétaux savent tirer de cette eau commune une quantité immense de matériaux, probablement par voie de décomposition et de composition. Après cela, on peut concevoir « quelle diversité d'instruments les nerfs rencontrent à leurs terminaisons dans l'eau du cerveau », à l'effet « d'être sensibles au monde extérieur [Sinnemvelt) et de pouvoir à leur tour réagir sur lui. » Si l'on admet donc, à titre d'hypothèse, que les nerfs ont la propriété, suivant leurs différences propres, de décomposer Teau des ventricules du cerveau en ces matières ou éléments et, par la séparation de l'un ou de l'autre, de faire naître des sensations difierentes (par exemple, celle de la lumière par l'excitation du nerf optique, du son par celle du nerf acoustique, etc.), de telle sorte toutefois que ces matières élémentaires, l'excitation finie, se retrouvent de nouveau réunies, il serait loisible alors de dire que « cette eau sera continuellement organisée, sans être cependant jamais organisée ». On arriverait ainsi, grâce à cette hypothèse d'une décomposition chimique de l'eau des

D'HÉBOPHILE A KÀNT 687

ventricules par les terminaisons des nerfs, au même résultat que Som- MERRiNG avait en vue avec sa propre hypothèse : rendre intelligible Tunité collective de toutes les représentations sensibles en un organe commun {sensoriitm commune). Malgré tout, concluait Kant, « la solution demandée, celle du problème du siège de Tàme, qui a élé adressée à la métaphysique, conduit à une quantité impossible (1/ — 2). A celui qui entreprend de la donner on peut dire, avec Térence : ïncerta hxc si tu postules ratione ceria facere, nihilo plus agas, quam si des operam ut cum ratione insanias » (i).

Ainsi finit, après plus de deux mille ans, d'IlÉROPHiLE d'Alexandrie à Kant de Kônigsberg, cette grande dispute de la localisation ventriculaire des fonctions centrales de Tinnervation supérieure et du siège de Tâme, une des matières les plus fécondes des doctes rêveries de la pensée humaine réfléchissant sur la nature et Torigine, sinon d'elle-même, au moins de ce qu'elle a si longtemps considéré comme l'organe nécessaire de son activité cérébrale.

J'ai appelé, a dit Kant, maladies de la tête les désordres de la connaissance [Eckenntniss/craft)y comme on appelle le trouble ou lésion de la volonté une maladie du cœur {so wie man das Verderben des Willens eine Krankheit des Herzens). Je n'ai considéré les phénomènes de ces maladies que dans l'âme, sans vouloir en découvrir la racine, qui est, à proprement parler, dans le corps, et qui peut bien avoir son siège principal plutôt dans Vappareil digestif que dans le cerveau. « Je ne puis absolument pas me persuader que le trouble de l'àme doit résulter, comme on le croit communément, de l'orgueil, de l'amour, d'une trop forte application, et de tout autre abus des facultés de l'àme. Ce jugement, qui fait de son malheur une raison de malin reproche au malade, est très peu bienveillant et du à une erreur commune, d'après laquelle on confond d'habitude la cause et l'efl^et. Pour peu qu'on fasse attention aux exemples, on s'assurera que c'est d'abord le corps qui souft^re {dass zuerst der Kôrper leide); qu'au début le germe de la maladie se développe insensiblement; qu'une perversion douteuse, mais qui ne fait encore soupçonner aucun trouble, est cependant remarquée, et se traduit en fantaisies étranges, en prétentions excessives, ou en vains scrupules {Gri'ibeln), exagérés. Avec le temps, la maladie éclate, et fournit l'occasion d'en placer le principe dans l'état de l'àme qui l'a précédée immédiatement. Mais il faudrait plutôt dire que Vliomme est devenu orgueilleux parce qu'il

(i) Im. Kant. Zu Sommerring iiùer das Organ der Seele, 1796. Sâmmtl. Werke (Hartenstei.n), m, ^55 sq. Cf. VIII, 800, trois iotlres de Kant à Summekring (1795-1800).

avait déjà l'esprit troublé à quelque degré, que de penser quilest devenu fou, parce qu'il avait trop d*orgueiL Ces tristes maladies, pourvu qu'elles ne soient pas héréditaires, permettent encore l'espoir d'une heureuse gucrison, et celui dont Tassislance doit surtout être recherchée, c'est le médecin. Je ne voudrais pourtant point, ne fut-ce que par amour-propre, exclure volontiers le philosophe, qui pourrait prescrire la diète de l'âme; mais à la condition qu'en cela, comme pour la plupart de ses autres travaux, il ne demandât pas de salaire » (i).

On connaît la réfutation de l'argument de Mendelssohn en faveur de la persistance de l'âme. Kant n'a peut-ôlre rien écrit de plus profond, d'un scepticisme plus fin, plus délié, mais aussi plus inexorable que cette réfutation. « Mendelssohn, dit-il, n'a point pris garde que, môme en accordant à l'âme cette simplicité de nature qui fait qu'elle n'est pas composée de parties placées les unes en dehors des autres et qu'elle n'est pas, par conséquent, une quantité extensive, on ne saurait pourtant lui refuser, pas plus qu'à n'imporle quel être, une quantité intensive^ c'est-àdire un degré de réalité relativement à toutes ses facultés et môme, en général, atout ce qui constitue l'existence; que ce degré peut décroître de plus en plus indéfiniment [welcher durch aile unendlich viele kleinere Grade abnehmen), et qu'ainsi la prétendue substance (la chose dont la permanence n'est déjà pas d'ailleurs assurée) peut se réduire à rien (in nichts venvandelt werden kÔ7inte}, sinon par décomposition [durch Zertheilung), du moins par une diminution [remissio] de ses forces [durch allmalige Nachlassung ihrer Kràfte) ou par une sorte d'alanguissement(£/a;îywe.çcen5), s'il m'est permis de me servir de cette expression. En effet, la conscience même a toujours un degré qui peut toujours diminuer, et il en est de même par conséquent de la faculté d'avoir conscience de soi, comme en général de toutes les autres facultés. La permanence de l'âme, considérée simplement comme objet du sens intérieur, n'est donc nullement démontrée, et môme elle est indémontrable (unerweisleich).., 11 y a un nombre infini de degrés de conscience jusqu'à son extinction [also giebt es unendlich viele Grade des Beumsstseins bis zum Verschwifiden) {2). »

(( A supposer qu'on ait démontré que l'âme de l'homme est un esprit (quoiqu'on puisse voir d'après ce qui précède, qu'une pareille preuve n'a jamais été donnée), la question qui s'offrirait immédiatement sérail à peu près celle-ci : Dans quelle partie du corps cette âme humaine a-t-elle

(i) Imman. Kant. Versuch uber die Krankheiien des Kopfes, 1764. SSmmll. WerLe, II, 224-30.

(2) 1m. Kaxt. Kritik der reinen Vernunft. Berlin, 1889, 336-8. Widerlegung des Mendelssoiin' schen Beweises der Beharrlichkeit der Seele.

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