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LE SIÈGE DE L'AME

.von siège? Je répondrais : Ce corps, dont les changements sont mes changements, ce corps est mon corps, et son lieu est en même temps mon lieu. Si Ton demandait encore : Où est son lieu (de Tâme) dans ce corps? Je soupçonnerais quelque chose de captieux dans cette question. Car on voit sans peine qu'il y a déjà là quelque chose de supposé, qui n'est pas connu par expérience, mais repose peut-être sur des raisonnements imaginaires : à savoir, que tnon moi pensant est dans un lieu qui serait distinct des lieux occupés par d'autres parties de ce corps, lequel est le mien. Or personne n'a une conscience immédiate d'un lieu particulier dans son corps, mais du lieu qu'il occupe, comme homme, par rapport au monde extérieur. Je m'en tiendrais donc à l'expérience commune, et je dirais provisoirement : Je suis où je sens. Je suis aussi immédiatement au bout des doigts que dans la tête. Je suis le même qui souffre aux talons et dont le cœur bat dans une émotion. Ce n'est pas dans un nerf du cerveau que j'éprouve une impression extrêmement douloureuse quand mon cor au pied me tourmente, mais à l'extrémité de mes orteils. Aucune expérience ne m'apprend que quelques parties de ma sensation soient loin de moi, et à renfermer mon moi indivisible dans une toute petite place microscopique du cerveau (Gehim)y d'oil il mettrait en mouvement le levier de ma machine corporelle, ou en serait par là lui-même atteint ou affecté. J'exigerais donc une preuve rigoureuse pour trouver absurde ce que disaient lesscholastiques : « Mon âme est tout entière dans mon corps tout entier et toute dans chacune de ses parties (i) »... L'àme de l'homme a son siège dans le cer-

(i) I. Kakt. Tràume eines Gcistersehers erlàttteri durch Trdumc der Metaphysik (1766). SSmmU. Werkc v. G. Hartenstein, 1867, II, p. 33a.

a On a des exemples de lésions ayant entraîné la perte d'une bonne partie du cerveau, sans que l'homme ait perdu la vie ou les pensées. Suivant l'opinion commune, que je cite ici, la perle ou la commotion d'un atome du cerveau, priverait immédiatement l'homme de son àme (jentseelen). L'opinion dominante d'assigner à l'âme une place dans le cerveau (der Seele einen Platz im Gehirne anzuweisen), parait surtout avoir son origine on ce que l'on sent nettement, dans une forte application de l'esprit, que les nerfs du cerveau sont tendus (die Gchirnnerven angestrengt). Mais si ce raisonnement était juste, il prouverait aussi que Tàme occupe encore d'autres lieux. Dans l'anxiété ou dans la joie, la sensation semble avoir son siège dans le cœur. Beaucoup de passions, la plupart même, manifestent leur principal eiïet au diaphragme. La compassion émeut les entrailles, et d'autres instincts ont leur origine et se font sentir dans d'autres organes. La cause qui fait que l'on croit principalement sentir dans le cerveau fâme pensante (die nachdenkende Seele), est peut être celle ci : Toute réflexion exige l'intervention de signes pour exciter les idées afin d'obtenir le degré de clarté nécessaire à leur accompagnement et à leur soutien. Or, les signes de nos représentations sont principalement ceux qui sont perçus par l'ouïe ou par la vue, deux sens mis en mouvement dans le cerveau par les impressions, puisque leurs organes sont le plus rapprochés de cette partie. Si donc l'excitation de ces signes, que Descartes appelle ideas maleriales, est proprement une stimulation des nerfs à un mouvement semblable h celui qui a produit auparavant la sensation, alors le tissu du cerveau (das Gewehe des Gehirns) sera, dans la pensée, obligé de vibrer (hehen) harmoniquement avec les impressions antérieures et s'en trouvera fatigué. Car lorsque la pensée est en même temps

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veau; elle y a sa résidence dans une place d'une petitesse impossible à décrire. Elle y sent comme Uaraigiiée au centre de sa toile \ les nerfs du cerveau [die Nerven des Gehirns) lui conimmuniquent leur choc ou Tébranlent {stosseji oder erschûttern sic) ^ et font que, non pas cette impression immédiate, mais celle (|ui a lieu aux parties les plus éloignées du corps, est représentée comme un objet présent hors du cerveau. De ce siège, elle met en mouvement les cî^bles et les leviers de toute la machine et produit à son gré « les mouvements volontaires. » Le corps deTanimal est une « machine artificielle » où la « connexion des nerfs » [Die Nervenvereinigung) est la condition de la faculté interne de penser et de vouloir (p. 334).

Kant dit d'ailleurs ici, expressément : « J'avoue (pie je suis très porté à affirmer Texistence de natures immatérielles dans le monde [das Dasein immaterieller Naturen in der Welt), et à ranger mon Ame même dans la classe de ces êtres » (p. 335). « La raison, ajoutait en note Emmanuel Kant, qui m'en paraît être très obscure [sehr du7ikel), et qui demeurera probablement telle, a trait en même temps au principe sentant dans les animaux. Ce qui dans le monde contient un principe de vie semble être de nature immatérielle. Car toute vie repose sur la faculté interne de se déterminer soimême à volonté [nack Willkùhr). Comme le caractère essentiel de la matière consiste, au contraire, à remplir l'espace par une force nécessaire qui est limitée par une force extérieure contraire, l'état de tout ce qui est matériel est donc d'être extérieurement dépendant et forcé (abhangend und gezwungen){i). Mais ces natures qui sont actives par elles-mêmes (selbstthâtig) y

accompagnée d'états aflcctifs, on sent alors non seulement de la tension et de la fatigue du cerveau : les parties excitables sont aussi atteintes, qui sont d ailleurs en sympathie avec les représentations de l'âme placée sous lempire de la passion. »

Ailleurs Kant dé6nit ainsi le 56>/i50/7f//ii au regard des organes des sens externes : « Par sensorium de Tàme, comme on l'appelle, j'entends celle partie du cerveau dont le mouvement accompagne d'ordinaire les images et les représentations de toute sorte de l'àme pensante, ainsi que le croient les philosophes » (II, p. 3^7).

(i) « La matière morte, qui remplit l'espace cosmique, est de sa nature propre en état d'inertie et sans mouvement; elle a solidité, étendue et figure, et ses phénomènes, reposant sur tous ces fondements, permettent de donner une explication physique, qui est, en même temps, mathématique^ et est aussi appelée mécanique. » Si, d'autre part, on prend garde à cette « espèce d'êtres qui dans l'univers contiennent le principe do la vie », on se convaincra (non point sans doute par la clarté dune démonstration) de « lexistcnce d êtres immatériels dont les lois particulières d'action sont appelées pneumatiques , et, quand les êtres corporels sont des causes médiates de leurs actions dans le mondo matériel, organiques, » Gomme ces êtres immatériels sont des principes dont l'activité est autonome, des substances, des natures existant par soi, on en peut conclure qu'ils constituent peut-être un grand tout, une grande république, où chaque être est immédiatement uni à tous les êtres de son espèce, sans avoir besoin de rinlerniédiairc d'êtres de nature hétérogène, c'est à -dire corporels, pour être en rapport, et ce monde immatériel, on le pourrait appeler mundus intelligibilis, » II, 387, 348.

LIMITES DE L'EXTEyDEMEyT IIUMAIX fuji

el cela en vertu de leur force interne, doivent contenir le principe de vie {den Grimd des Lebens); bref, celles qui ont la faculté, la volonté propre de se déterminer dVlles-mémes et de changer, peuvent être difficilement de nature matérielle. » C'est là « une espèce d'êtres fort inconnue » {eine ... unbekannle Art Wesen), qu'on ne connaît le plus souvent que d'une manière « hypothétique ». A tout le moins, ces « êtres immatériels », qui contiennent le c( principe de la vie animale », sont distincts de ceux qui, dans leur activité propre, conçoivent la raison et sont appelés « esprits » {Geister),

11 semblait alors à Kant qu'un être spirituel (ein geistiges Wesen) devait être intimement présent dans la matière à laquelle il est uni, et que cet être agissait, non sur les forces des éléments par lesquelles ceux-ci sont en rapport entre eux, mais sur le « principe interne de leur état ». 11 explique ainsi ce qu'il entend par ces mots: « Car, dit-il, chaque substance, et môme tm élément simple de la matière^ doit pourtant avoir quelque activité interne comme principe de son action externe, encore que je ne puisse dire en quoi consiste cette activité. » Leibnitz, Kant le rappelle, avait fait de ce principe interne d'activité une « force de représentation » [Vorstellungskraft). Cette idée, que Leibnitz n'a pas d'ailleurs développée, fut accueillie ironiquement par les philosophes. Peut-être auraient-ils mieux fait de réfléchir et de se demander si une substance, telle qu'une partie simple de la matière, serait possible sans aucun état interne ; s'ils l'accordaient, c'était à eux d'imaginer quelque état interne possible autre que celui des réprésentations et des activités qui en dépendent. « Chacun voit d'ailleurs manifestement qu'alors môme qu'on accorde aux simples parties élémentaires de la matière une faculté de représentations obscures, il n'en résulte nullement qu'on attribue à la matière une force ou faculté représentative [Vorstellungskraft), parce qu'un grand nombre de substances de cette espèce, assemblées en un tout, ne sauraient jamais former une unité pensante » (p. SSy, noté).

Relativement à la notion philosophique d' « êtres spirituels », il n'en est point comme des objets de la nature tombant sous les sens, dont on peut dire qu'on n'en épuise jamais la connaissance par l'observation ou par la raison, « fut-ce une goutte d'eau, un grain de sable, ou quelque chose de plus simple encore, tant inépuisable est la diversité de ce que la nature, dans ses moindres parties, ofl*re à connaître à un entendement aussi limité que l'est celui de l'homme (^mem sa eingeschrcinkten Verstande, tvie der inenschliche ist), » On pourra bien, après Kant, continuer à produire toutes sortes d'opinions sur la théorie des esprits, on n'en pourra jamais savoir davantage. Toute notion des êtres spirituels ne peut être que négative, « car elle marque avec sûreté les limites de notre connaissance: elle nous persuade que les différents phénomènes de la vie sont dans la

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nature, et que leurs lois sont tout ce qu'il est permis de connaître. Quant au principe de cette vie, c'est-à-dire la nature spirituelle, qu'on ne connaît pas, mais que Ton conjecture, il ne peut Jamais être positivement conçu, attendu ç\u il n'existe point de données (data) à cet effet dans nos sensations (Eynpfindtingen), et qu'on est obligé de se contenter de négations pour concevoir quelque chose de très différent de tout ce qui est sensible. Môme la possibilité de ces négations [Vemeinungeyi) ne repose ni sur l'expérience [Erfahrung) ni sur des raisonnements [Schlûsseii] : elle a pour base une fiction (Erdic/itung) où se réfugie une raison dépourvue de tous secours. La pneumatologie des hommes peut donc être appelée une notion théorique de leur ignorance nécessaire (ein Lehrbe^riff ihrer nothwendigen Vnwissenheit) relativement à une espèce d'êtres présumés... » (p. SSg-Go.) Il n'y a de science que des choses sensibles (i).

Le temps et Tcspacc sont de pures formes intuitives de notre sensibilité, non des réalités en dehors de nous, a De ce qu'en soi les choses peuvent être, nous ne savons rien : nous ne connaissons que leurs a apparences », c'est-à-dire les représentations « qu'elles font naître en nous en affectant nos sens (2) ». Tel est V idéalisme critique, que Kant avait d'abord appelé transèendentaly mais qu'il trouva mieux caractérisé par l'épithètc critique (krilisch Idealismus). C'est, il le confesse, à David Hume, qu'il dut de sortir du « sommeil dogmatique » et de s'éveiller à une vie nouvelle : « Je l'avoue franchement : le souvenir de David Hume fut ce qui interrompit pour moi, il y a bien des années, le sommeil dogmatique, et donna à mes recherches dans le champ de la philosophie spéculative une tout autre direction (3). »

L'homme perçoit les impressions et les chocs de tout genre que provoque en lui le monde par l'intermédiaire du corps, qui est la partie visible de son être, et dont la matière sert non seulement à imprimer à l'esprit invisible qui l'habite, les premières notions des objets extérieurs, mais est indis[)cnsable a la répétition de ces notions, à leurs associations, bref, à la pensée. Dans la mesure où son corps se développe, les aptitudes de sa nature pensante atteignent un de^ré de perfection corres|>ondanl ; ces facultés n'acquièrent à cet

(^i) De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis (1770) (Sâmmll. Wcrke, II, 4o5). Sensualium itaque datur scientia. Cf. p. 420. Kritik der reinen Vernunft (Sâmmtl. W., m, 606). Also fâlll die ganze rationale Psychologie, als eine, aile Krâfle der menschlichcn Vernunft iibersteigende Wissenschafl... — IVelches sind die wirklichen Fortschritte , die die Metaphysik seit Leibnitz's und Wolf's Zeiten in Deutschland gemacht hat ? (VIII, 538 et 555). Noumenorum non datur scientia. Von dom Uebersinnlichen abcr gibt es Lein theorctischdogmatisches Erkennlniss.

(a) «... Von dem, was sie an sich seibsl sein môgen (Dinge), wissen wir nichts, sondcrn Lennen nur ihre Erscheinungen, d. i. die Vorstellungen, die sie in uns wirkcn, indcm sie unsere Sinne aflSzicren. » Prolegomena zu einer jeden kùnftigen Metaphysik,.,. (1783). Sâmmll. Werke, IV, 37. Cf. Kritik der reinen Vernunft, 111, 091, 599.

(3) Ich gestehe frei : die Erinncrung des David Hume war eben dasjenige, was mir vor vielen Jahren zuerst den dogmalischen Schluinmcr unterbrach und meinen Untersuchungen im Felde der speculaliven Philosophie ein ganz andere Richtung gab... der scharfsinnige Mann..., dem man den erstcn Funken dièses Lichls zu verdanken . . .

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