GALL ET SPURZHEIM
L'ère des localisations ventriculaires se ferme avec Sômmerring ; l'ère des localisations cérébrales s'ouvre enfin avec Gall (i 757-1828) et Spurzheim (1776-1832). Parti de Vienne, où il avait déjà donné, pendant dix ans, des conférences sur les fonctions du cerveau, le 5 mars i8o5, Gall fit, avec Spurzheim, en 1806 et 1807, des démonstrations publiques du cerveau à Berlin, Halle, Leipsig, léna, Dresde, etc., Copenhague, Leyde, Amsterdam, etc., Hambourg, Munich, Francfort, Zurich, Baie, Paris. Les journaux avaient publié des comptes rendus de ces cours. Des pamphlets, des mémoires, des livres entiers, dont quelques-uns sont signés de noms considérables dans la science de Tanalomie et de la physiologie du système nerveux central, tels que ceux de Bischoff et d'HuFELAND, avaient paru à Berlin, à Heidelberg, etc. (i).
Le jugement porté par Hufeland sur le système de Gall nous paraît tout particulièrement équitable et judicieux. D'abord Hufeland ne croit
(i) E. V. Selpert. D. Gall's Vorlesungen ûber die Vtrrichtungen des Gehirns... Berlin, i8o5. — J. F. AcKERMANN , Die Gali.' scke Hirn-Schedel, und Organenlehre 90m Gesichispunkte der Erfalirung aus beurtheilt und widerlegt. Heidelberg, 1806.
Nous reproduisons seulement les jugements de Bischoff et de Hufeland sur la théorie cérébrocrânienne de Gall ; le livre de Bischoff que nous avons sous les yeux avait déjà eu une seconde édition en i8o5. Elle est accompagnée d'une planche.
« Toute fonction spéciale de rintelligence a ses nerfs spéciaux, son organe spécial, ainsi que tout sens ; le cerveau n'est point par conséquent un organe de l'âme, un organe commun pour toutes les fonctions de l'intelligence, c'est un lieu de rassemblement, un assemblage ou une confédération d'organes (ein Sammolplatz voh Organen). Bien que l'assertion que chaque force ou faculté de l'âme possède son organe particulier, soit déjà très ancienne, puisqu'on la trouve chez Boerhaave. Haller, van Swibten, Schellhammer, Glaseh, Jacobi, Sommehring, Tieoemanx et Pkociiaska, et que l'académie de Dijon ail mis au concours, comme sujet de prix, la détermination du siège des diflcrcnts organes, il est pourtant, avant tout, nécessaire d'administrer la preuve démonstrative de la pluralité des organes. » Voici les observations qui la donnent :
I . Le repos ou l'absence de manifestations de quelques facultés psychiques. Cela serait impossible si toute la masse du cerveau devait de nécessite prendre part à chaque fonction de Fintelligence.
a. Les diiïérentes facultés de l'âme soutiennent entre elles des rapports divers chez les différents individus d'une classe, hommes ou animaux. Les organes de ces facultés, c'est-à-dire les parties de la matière par lesquelles ces forces manifestent leur acivilé, doivent donc aussi être différents. S'il n'existait qu'un seul organe pour toutes les fonctions de 1 intelligence, chez un grand musicien, par exemple, tous les organes devraient être également supérieurs. Mais, avec la pluralité des organes, par le fait du degré différent de développement, lun peut exceller au regard d'un autre, et un individu, quoique tous les individus d'une seule et même classe d'animaux aient les mêmes organes, pourra se distinguer
J. SouRT. — Le système nerveux central. 32
Hgg LE SYSTÈME NEUVEIX CENTRAL
pas qu*on doive donner à cette doctrine le nom de « système ». Les vrais naturalistes, dit-il, sont de mauvais systématiques \ ils ne verraient pas la réalité s'ils partaient d'une idée préconçue ; ils la méconnaîtraient s'ils avaient un si grand souci de l'unité. « Aussi la doctrine de Gall n'est-elle rien autre chose, et c'est bien sans doute aussi ce qu'a voulu Fauteur, qu'une synthèse de phénomènes instructifs, en partie encore fragmentaires, avec leurs conséquences immédiates. » Hufeland témoigne avoir été l'adversaire le plus déterminé de la doctrine de Gall. Ce n'était que depuis qu'il avait su se convaincre de la solidité et de la rare pénétration d'esprit de cet inventeur, de son talent d'observation et d'induction, qu'il confesse que cette doctrine nouvelle est « un des événements les plus remarquables du xviii° siècle, et qu'elle constitue un des progrès les plus hardis et des plus importants dans le domaine des sciences de la nature. » « Il faut le voir et l'entendre lui-même, dit-il, en parlant de Gall : on apprendra à connaître un homme bien éloigné de tout charlatanisme, de tout mensonge, de toute rêverie transcendantale. » Toutefois, le doute et le scepticisme doivent être le commencement de tout examen scientifique. Or il y a, dans la doctrine de Gall, bien des lacunes, bien des principes incertains, bien des démonstrations insuffisantes. Le résultat de cet examen, Hufeland Ta formulé en ces termes :
des autres par telle ou telle faculté de rintclllgcnce d'une force ou d un éclat plus considérable. 11 en est ainsi dans les animaux. Tel oiseau apprend fort vite à siffler des airs; tel autre, de la môme espèce, du même âge, très lentement ou point. Tel chien est très Bdèlc et très attache, tel autre va avec tout le monde, etc.
3. Lies facultés de l'intelligence sont inégalement réparties dans les différentes classes d'animaux. Tous ont un cencau. Seulement, ces facultés ne dépendent pas de la masse entière du cerceau, mais de certaines parties de celui-ci, de plusieurs organes, dont ceux-ci ou ceux-là n'existent que dans certaines classes d'animaux.
f\. Les différentes forces ou fonctions de l'intelligence ne se développent pas en même temps au même degré, non plus que les sens, car pour ceux-ci aussi il existe plusieurs organes. Cela ne serait pas possible si l'organe de ces fonctions était une seule et même masse cérébrale ; cela est possible s'il y a plusieurs organes, dont les uns se développent plus tât, les autres plus tard; l'activité do ces organes diminue aussi plus tôt pour les uns, plus tard pour les autres.
5. Les lésions partielles de l'intelligence, par exemple après des lésions également partielles du cerveau, aussi bien que l'intégrité partielle de lintelligcnce, ne seraient pas possibles s'il n'existait qu'un organe unique, et non plusieurs organes particuliers, jiour toulos les fonctions de l'intelligence.
Cette théorie, fondée aussi bien anatomiqucment quephysiologiquement, d'après laquelle le cerveau, organe des fonctions de l'intelligence, n'est pas un organe unique, mais une fédération ou réunion d'organes, explique encore plusieurs phénomènes qui ne seraient guère intelligibles sans elle : i. La veille, c'est « l'état de la spontanéité s'étcndant ë tous les organes de la vie animale ». a. Lio sommeil, c'est le repos complet des organes de la vie animale ; ils se distinguent ainsi de ceux de la vie organique, lesquels ne se fatiguent jamais. 3. Les rêves, c'est une activité déterminée d'un ou de plusieurs organes de la vie animale, pendant que les autres reposent. Cette activité d'un seul organe suffit pour éveiller la conscience de tous les autres. La conscience est une propriété générale de tous les organes : elle n'a point d'organe spécial. Il nexisle donc point de rêve sans conscience ^ encore que la plu'
LES CIRCONVOLVTIOXS ET LES VENTRICULES DU CEIiVEAU 499
• « J'admets la doctrine de Gall lorsqu'elle donne le cerveau pour organe à l'activité psychique et qu'elle distingue dans cet organe différentes organisations spécialement destinées aux diverses fonctions. Mais je nie que ces divers organes se manifestent toujours par des protubérances de la surface du cerveau, et surtout que les protubérances du crâne dérivent uniquement de cette cause, de façon qu'on puisse en tirer une conclusion certaine sur la nature et les dispositions internes de l'intelligence. Il suit que cette doctrine, vraie en théorie, ne l'est encore nullement dans les faits constatés. En d'autres termes, l'organologie est vraie d'une manière générale; l'organoscopie est inexacte (i). »
« Les anatomistes, même les plus versés dans la physiologie, ont toujours fait trop peu de cas des circonvolutions des hémisphères ; mais ils ont toujours fait jouer un rôle des plus importants aux ventricules du cerveau. » Ainsi s'expriment Gall et Spurzheim, dans les premières pages du grand mémoire qu'ils présentèrent à l'Institut de France, le i^mars 1808 : Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier (Paris, 1809, in-4°). C'est dans le mémoire soumis à l'Institut que les découvertes anatomiques des deux auteurs étaient consignées. La Commission, composée de Tenon, Portal, Sabatier, Pinel, et dont Guvier était le rapporteur, avait terminé son rapport le i5 avril 1808 ; il fut lu par Guvier dans les séances du 26 avril et du 2 mai 1808. L'opinion encore la plus généralement reçue touchant l'organisation du cerveau, c'était, comme le rappelle Guvier, que la substance corticale des hémisphères cérébraux et du cervelet, de nature presque entièrement vasculaire, était une sorte d'organe « sécrétoire ». La quantité d'artères qui se rendent en eflFet dans la matière grise, et qui semblent la former presque en entier, « ne pouvait guère avoir d'objet qu'une sécrétion abondante ». La substance blanche ou médullaire, d'apparence fibreuse, n'était qu'un amas de vaisseaux ou
part du temps nous ne nous souvenions pas de nos rêves. Celte activité d'un ou de plusieurs organes de la vie animale que nous appelons rêve, peut exister dans certains étals morbides même sans sommeil: elle produit les rêves éveillés de certains sujets, le somnambulisme. Du fait delà concentralion de la vie animale tout entière sur un ou sur plusieurs organes dans ces états, des manifestations de force extraordinaires ont lieu, qui rendent possible la solution des plus difficiles problèmes, provoquent l'extase et les états analogues, ti. Le « somnambulisme magnétique est l'état de « désorganisation » (nous dirions de dissociation), c'est-à-dire du repos de tous les organes tandis qu'un seul est actif. » 5. La folie ou le dérangement d esprit qui consiste dans des idées fixes n'est pas autre chose que la perte de contrôle sur un organe de la vie animale due à l'état exagéré d'excitation ou de suractivité de cet organe (*;.
(1) G. W. HuFELAND, Bemerkungen ûher Gall's Gehirnorganenlehre/ûnA.,^. 117 et 147.
(') G. H. E. BiscHOFF. Darstellung der QaUschen Oehirn und SchddthLehre. Nebst Bemerkungen iiher dièse Lehre ron D' G. W. Hufelard, 2** Aufl. Berlin, i8o5, ho-Uk-
5oo LE SYSTÈME NERVEUX CESTUAL
d'organes excréteurs de la substance sécrétée par Técorce grise du cerveau et du cervelet; tous les nerfs, filaments conducteurs, étaient des émanations de la substance des faisceaux de ces vaisseaux, les moelles allongée et épinière en dérivaient et les nerfs appelés cérébraux se détachaient de la grande masse médullaire de Tencéphale. Enfin, on n'avait pas renoncé à chercher quelque endroit circonscrit d'où tous les nerfs devaient partir et où ils devaient aboutir, « ce que Ton appelle en anatomie, disait Cuvier, le siège de l'àme ». Pour Cuvier, « la liaison de l'àme et du corps était par sa nature însaisisssable pour notre esprit ». Quoique l'illustre rapporteur pût être édifié par l'étude du mémoire de Gall et de Spurzheim et par les démonstrations répétées devant la commission sur la conception nouvelle de la structure et des fonctions du cerveau, il confesse encore « ne pas savoir à quelle partie de l'encéphale ni à quelle circonstance de son organisation sont attachées les facultés intellectuelles ». Cuvier prétend qu'aussi longtemps qu'on ignorera la nature des fonctions de la glande pituitaire, de l'infundibulum, des éminences mammillaires, de la glande pinéale et de ses pédoncules, etc., « il faudra craindre qu'un système quelconque sur les fonctions du cerveau ne ?oit bien incomplet, puisqu'il 'n'embrassera point ces parties si nombreuses, si considérables et si intimement liées à l'ensemble de ce noble viscère (i). »
(i) Mém, de la classe des sciences mathématiques et physiques de V Institut, 1808, 109, i5o, iSq.
A propos du Rapport à l'Institut sur un mémoire de MM. Gall et Spurzheim, p. 5. on lit, a nolé Lamauck : « Les fondions du cerveau sont d'un ordre tout diflTérent : elles consistent h recevoir, par le moyen des nerfs, et h transmettre immédiatement à Vesprit les impressions des sens, à conserver les traces de ces impressions et à les reproduire... quand V esprit en a besoin pour ses opérations, ou quand les lois de l'association des idées les ramènent, enfîn, à transmettre aux muscles, toujours par le moyen des nerfs, les ordres de la volonté... » — « Je demanderai, écrit Lamarck, ce que c'est que cet être particulier qu'on nomme esprit dans le passage cité ci- dessus; être singulier qui est. dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manière que les fonctions de cet organe sont d'un autre ordre que celles des autres organes de l'individu. Je ne vois dans cet être factice, dont la nature ne m'oflTrc aucun modèle, qu'un moyon imaginé pour résoudre des difficultés que Ton n'avait pu lever, faute d'avoir étudié suffisamment les lois de la nature : c'est à pou près la même chose que ces catastrophes universelles, auxquelles on a recours pour répondre à certaines questions géologiques qui nous embarrassent, parce que les procédés de la nature, dans les mutations de tous genres qu'elle produit sans cesse, ne sont point encore reconnus . . . On ne saurait douter maintenant que les actes d'intelligence ne soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme même, qui tient do si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des dérangements dans les organes qui produisent ces actes, en entraînent dans la production des actes dont il s'agit (c'est-à-dire des actes de rintcliigence], et dans la nature même de leurs résultats... Il appartient principalement au zoologiste, qui s'est appliqué à l'étude des phénomènes organiques, de rechercher ce que sont les idées, comment elles se produisent, comment elles se conservent .. » (*).
(*) Lamarck, Philosophie zoologique, IIP partie (éd. Cu. Maetisis, II, i56 sq.).
ROLE DE LA SUBSTA.yCE GBISE Soi
CuviER, ni peut-être aucun des membres de la Commission, ne semble pas avoir bien compris Timportance que Gall et Spurzheim accordaient à la substance grise de Técorce et des ganglions du système nerveux. Cette substance, qu'ils nomment la « matrice des nerfs » , forme déjà, chez les vers, les insectes et les mollusques, des ganglions d'où naissent des filaments nerveux ; les ganglions qui se trouvent sur le trajet des nerfs servent, non seulement à « renforcer » les nerfs qui les traversent, mais aussi à « modifier leurs fonctions ». Sans doute, avant Bichat, Winslow avait comparé les ganglions du sympathique à de petits cerveaux indépendants du grand encéphale ; Willis et Vieussens les avaient nommés des réservoirs d'esprits animaux, et Lancisi les avait comparés à des cœurs capables d'imprimer à ces esprits un mouvement plus rapide ; Meckel, Zinn, Scarpa s'étaient rapprochés de Tidée de Bichat, pour qui les ganglions de la vie organique étaient des centres ou foyers indépendants des autres centres du système nerveux. Mais, quoique depuis longtemps les anatomistes n'ignorassent pas que les nerfs sortent des ganglions (Lyonet, Blumen- BACH,ViCQ d'Azyr, etc), SôMMERRiNG faisait encore dériver les nerfs spinaux de la substance blanche de la moelle épinière, les nerfs cérébraux de la substance blanche du cerveau. Gall et Spurzheim montrèrent que c'était, non la substance blanche, mais la substance grise centrale de la moelle et la substance grise corticale du cerveau et des ganglions qui était l'origine, la matrice, l'organe de nutrition de la substance blanche, ce que niaient Tiedemann, Rolando (1809), Desmoulins (iSaS), Magendie (1825), Serres, etc. « Partout où il y a de la substance grise, il y a aussi des nerfs, et tous les nerfs prennent leur origine dans la substance grise ; en la traversant, ils se lient intimement avec elle et en reçoivent des filets de renfort. Nous appelons ganglions tous les renflements où il y a des nerfs et de la substance grise. » Et contre Serres qui soutenait la priorité de la substance blanche au regard de la substance grise : « 11 est faux de dire que les nerfs se rendent aux ganglions, au lieu de dire qu'ils en naissent et qu'ils en sortent; c'est prétendre que les branches se rendent dans la tige, tandis qu'elles en sortent. La formation de la moelle épinière et du cerveau se fait du centre à la périphérie. » Les ganglions des nerfs spinaux et ceux de la vie organique s'atrophient dans la vieillesse, comme la substance grise de l'encéphale (écorce des hémisphères et ganglions de la base du cerveau). Les « renflements de la moelle épinière », indépendamment des renflements cervical et lombaire, devaient être regardés, suivant Gall et Spurzheim, comme autant de ganglions ou masses de substance grise propres à des systèmes nerveux particuliers, indépendants, quoique réunis par des commissures et s'influençant réciproquement. Plus le volume de ces ganglions ou renflements est considérable, plus
5oa LE SYSTÈME yERVEUX CENTRAL
Taction de la volonté ou du cerveau qui s'exerce par leur intermédiaire est énergique.
Gaxl et Spurzheim avaient-ils le droit de dire, comme ils l'ont écrit: « Nos devanciers ne connaissaient point l'usage de la substance grise » [Recherches^ 72) ? Ils oublient vraiment trop Malpighi. Ils renversèrent l'ordre traditionnel de la démonstration du névraxe « en suivant la marche de la nature », qui va, non de haut en bas (Vieussens), mais de bas en haut, ainsi que l'avaient d'ailleurs déjà fait Varoli et Gasp. Bartholin parmi les modernes. C'est sur cette méthode de dissection que repose la loi de r accroissement ou du renforcement des faisceaux médullaires à travers les amas de matière grise, ou ganglions nerveux, qu'ils traversent. « Avant nous, on ne connaissait rien du renforcement successif des nerfs par le moyen de la substance grise » [Recherches, i43). Mais, avant eux, non seulement on avait soutenu, contre l'opinion commune, et cela au xvi" siècle, qu'aucun nerf ne sort du cerveau, mais que tous les nerfs ont pour origine la moelle allongée et la moelle épinière. Bartholin, loin de faire dériver la moelle du cerveau, faisait de la moelle le principe du cerveau, si bien qu'il compare les deux hémisphères du cerveau à une double apophyse ou production de la moelle épinière [fnstit. anat., m, c. iv, i65). Qu'était la matière grise pour Gall et Spurzheim, en dehors de ses fonctions trophiques ? La texture de cette substance leur était « inconnue » ; on savait qu'elle était toujours inséparable de la substance blanche, qu'elle était vraiment la matrice nourricière du système nerveux, soit qu'on la considérât comme l'origine première de celui-ci, soit qu'on y reconnut un appareil de renforcement et de modifications nouvelles. Tous les systèmes nerveux s'épanouissaient finalement en gerbe dans la substance grise des circonvolutions cérébrales : le cerveau et le cervelet étaient la continuation renforcée aussi bien des cordons antérieurs que des cordons postérieurs et latéraux de la moelle épinière. De systèmes nerveux particuliers, il y en avait autant que de fonctions différentes, chaque système de la vie animale étant d'ailleurs double. Mais tous ces systèmes étaient ramenés à l'unité par le moyen des commissures. Il n'existait donc pas, et il ne pouvait exister, aucun « centre commun » de toutes les sensations, de toutes les pensées, de toutes les volontés. Quant à prétendre expliquer l'essence et la manière d'agir du système nerveux, et du cerveau en particulier, Gall et Spurzheim s'en défendaient presque dans les mêmes termes que plus tard Magendie et Claude Bernard. « Nous tachons, écrivaient-ils, d'arriver à la connaissance des conditions des diverses fonctions du cerveau, tant en santé qu'en maladie. » Il y a une différence entre (^ expliquer la cause d'un phénomène et indiquer les conditions voulues pour qu il puisse avoir lieu, 11 est certain qu'il nij a que les
PROPRIÉTÉS COMMUi\ES ET FONCTIONS SPÉCIFIQUES 5o3
phénomènes et les conditiotu naturelles de leur existence qui soient du domaine de nos recherches. » {Recherches, 7-8.)
Dès ce premier mémoire, dont le rapport, assez malveillant, de CuviER (on sait la haine de Napoléon I*"* contre le « matérialisme » de Gall) (i), est loin d'avoir saisi toute la valeur scientifique, Vesprit de décentralisation des centres nerveux apparaît manifeste. Gall accuse les anatomistes et les physiologistes de vouloir toujours substituer aux données de la nature les idées métaphysiques des écoles. « L'àme est simple, dit-on: son siège doit donc être simple; il n'y a qu'une conscience, donc il n'y a non plus qu'un siège de rame. » D'où la localisation du trône de l'àme dans la glande pinéale. En étendant le siège de l'âme à tout le cerveau (substance blanche), Haller, Zinn et Bonnet avaient déjà scandalisé les métaphysiciens. Il est pourtant établi, disait Gall, que l'ensemble des nerfs se compose de plusieurs systèmes particuliers, et que ces systèmes difi*èrent entre eux, aussi bien par leur structure que par leurs fonctions; que ces fonctions sont en rapport avec la nature et le développement des organes, mais que ces divers appareils sont reliés entre eux par des connexions et s'influencent réciproquement. Avec des propriétés communes, tous les systèmes ont des fonctions spécifiques. « Le cerveau se compose d'autant de systèmes particuliers qu'il exerce
(i) Ce rapport de Guvjer, Gall Tavait spirituellemciil appelé « diplomatique ». Napoléon parle avec mépris de « ces rêveries germaniques », en particulier du système de Gall, dans les Mémoires du D^* AuTOMjfARCHi, 11, ag, et, dans le Mémorial de Sainte- Hélène, on lit : « J'ai beaucoup contribué à perdre Gall. Corvisart était son grand sectateur : lui et ses semblables ont un grand penchant pour le matérialisme. » « Si Napoléon, a écrit Gall, voulait détruire le penchant au matéria- Ibme, comme il l'entendait, il devait commencer par défendre l'étude non seulement de la physiologie et de l'anatomie du cerveau, mais aussi celle de la physique, de l'histoire naturelle, de rinfluence de la nourriture, de la saison, du climat, du tempérament, sur le caractère de l'homme, etc., etc. Et après avoir ordonné qu'on enseignât que pour voir et pour entendre l'on n'a besoin ni des jeux ni des oreilles; que pour penser et pour vouloir, on peut se passer de cerveau, il aurait du employer trois cent mille baïonnettes et autant de canons pour rendre les fonctions de l'âme absolument indépendantes de l'organisme,
« Cette victoire promulguée et reconnue, il aurait perdu l'analomie et la physiologie enseignées par un faible petit fils d'Esculape. Mais l'on prend du café, l'on mange des pommes de terre, l'on vaccine malgré les criaillcrics des médecins et des profanes ; le sang circule malgré les oppositions de Gassendi ; la terre tourne, malgré l'anathcme du pape ; les animaux no sont plus des automates malgré les arrêts de la Sorbonne ; ïanatomie et la physiologie du cerveau du docteur allemand subsistent et subsisteront malgré les efforts de Napoléon et de ses imitateurs, et de sa nombreuse troupe auxiliaire. » (Gall, Fonctions du cerveau, VI, 387-8).
Déjà la cour de Vienne avait persécuté Gall et sa doctrine, comme en témoigne Charles Villers en 1803 : « Voilà donc cette théorie que la cour de Vienne a jugé à propos de frapper d'anathème et de défendre d'enseigner par la raison, portait l'ordre prohibitif, quelle tend à établir le matérialisme. En cela, le gouvernement autrichien, ombrageux à l'excès et libéral en censure, s'est montré assez mauvais métaphysicien, comme le sont presque tous les gouvcrncnicnts. Si c'est devenir maté-
5oA LE SYSTEME NERVEUX CESTRAL
de fonctions distinctes » [Recherches, 228). Or ces idées physiologiques dérivaient de faits anatomiques, à savoir, que les nerfs naissent des divers amas de substance grise, et que les divers systèmes particuliers du cerveau résultent de la pluralité des faisceaux s'épanouissant dans les ganglions de la base et dans les circonvolutions. Bref, aux commissaires de rinstitut insistant à dessein sur Tabsence de liaison nécessaire entre les faits anatomiques du mémoire et les doctrines physiologiques des auteurs sur les fonctions du cerveau, Gall répondait hautement que la physiologie du cerveau est, au contraire, dans le rapport le plus étroit avec l'anatomie de cet organe.
Gall et Spurzheim, surtout Gall, qui resta toujours physiologiste, n'étaient pourtant pas partis de Tanatomie dans leur enquête sur la nature du système nerveux. Avant de parvenir à quelque» induction raisonnable sur la nature du cerveau et de Tcnsemble des nerfs, » racontent-ils, ils avaient dii recueillir, durant plusieurs années, un grand nombre défaits physiologiques et pathologiques. C'est préparés « par les leçons de la
rialiste que de penser que notre àmc, ou telle faculté de notre àme, se manifeste plus particulièrement à l'aide de tel organe de notre corps, on le devient tout de même en pensant que l'âme en général est unie au corps et qu'elle se manifeste par la somme entière do ses organes ; car ce qui vaut en ce cas pour la partie, vaut de même pour le tout...
« Le ministère de Vienne n'a pas vu qu'il ne s'agissait que de retourner la chose pour l'expliquer très à l'avantage de la spiritualité. Au lieu d'avancer que nous avons telle faculté et telle disposition parce que nous avons tel organe, il faut poser en principe que nous avons tel organe, parce que nous avons telle faculté ou disposition ; en sorte que nos facultés ne procéderont pas de nos organes, mais bien nos organes de nos facultés, ce qui est sans contredit le véritable point de vue de toute théorie psychologique do l'organisation... » (^Lettres de Charles Villers à Georges Guvier sur une nouvelle théorie du cerveau par le D"" Gall ; ce viscère étant considéré comme l'organe immédiat des facultés morales. Metz, 1802, p. 78.)
Il est piquant de rencontrer Béranger en pareille impériale compagnie, avec la cour de Vienne et Napoléok I*^'', dans la ligue sainte du trône et de l'autel contre un savant qui avait traité delà structure et des fonctions du cerveau, comme il eût traité de celles do tout autre viscère, d'après les méthodes scientifiques reçues de son temps, sans être d'ailleurs ni plus ni moins matérialiste dans cet ordre d études biologiques que dans n'importe quel autre, les savants ne faisant pas profession de connaître les substances, et partant la matière ou l'esprit, mais de constater les « phénomènes » et de découvrir, comme le dit Gall lui-même, a les conditions naturelles de leur existence ». Mais c'est ce que Bê- RANGBR n'était pas plus capable de comprendre que Napoléon l*'*. Gelui-ci au moins rachetait par ailleurs cette médiocrité d'esprit philosophique. Mais Béranger, plat philistin, exécrait d' « instinct » Gall autant que Malthus, un des pères spirituels de Darwin. Qu'on médite cette phrase digne de Joseph Prudhomme, et qu'un spiritualiste tel que Flourens, qui nous l'a conservée, ne pouvait qu'approuver :
a Je copie, dit Flourens (/>e la phrénologie et des études vraies sur le cerveau, p. laS). dans une lettre de Béranger, cette phrase curieuse et très sensée :
(( Je dois vous dire qu'il est deux hommes que j'ai toujours combattus d'instinct : Gall et Malthus.
« Ce dernier est enfin repousse chez nous ; restait Gall : j'espère que, grâce à vos travaux, Gall va descendre aussi de son piédestal. »
AyATOMIE ET PHYSIOLOGIE DU NÉVRAXE 5o5
physiologie et de la pathologie », qu'ils firent bientôt après des découvertes auxquelles « le scalpel seul » n'eût jamais pu les conduire. Ainsi, bien loin que leur doctrine eut résulté, comme on le leur reprochait, d'applications arbitraires de leurs découvertes anatomiques à l'interprétation des phénomènes physiologiques, c*est de la physiologie normale et pathologique qu'ils étaient partis pour arriver à Tanatomie, c'est-à-dire à l'élude des conditions matérielles des fonctions du cerveau. « Si nous avons obtenu une anatomie du cerveau que le temps ne peut plus anéantir, nous la devons presque toute à nos conceptions physiologiques et pathologiques. » Ce point de fait devait, il nous semble, être bien établi. Mais il n'est pas en contradiction avec l'importance qu'ont toujours accordée à l'anatomie Gall et Spurzheim: « Une doctrine sur les fonctions du cerveau, si elle se trouvait en contradiction avec sa structure, serait nécessairement fausse. » Si c'est une « vérité éternelle » que le cerveau se compose d'un système nerveux divisé en plusieurs systèmes tellement distincts entre eux que la diversité de leurs origines, de leurs faisceaux, de leurs directions, de leurs points de réunion, peut « se démontrer à l'œil jï', alors l'anatomie du cerveau apparaît dans une liaison immédiate et dans une concordance parfaite avec la physiologie de cet organe. Du même coup, la « métaphysique ne peut plus, pour avoir le droit de se perdre dans le vague des spéculations, dire que les opérations de l'âme sont trop cachées pour qu'il soit possible d'en découvrir les organes ou les conditions matérielles ». Devant les conséquences qui se lèvent et planent déjà en quelque sorte au-dessus de leur œuvre commencée, Gall et Spurzheim entrevoient les hautes destinées que réserve l'avenir à la science des fonctionsdu cerveau ou, comme ils disent, des « organes de Tesprit » : « Il n'est pas loin le temps où, vaincu par l'évidence, Ton conviendra avec Bonnet, Condillac, Herder, Cabanis, Pro- CHASKA, Sommerring, Reil, ctc, quc tous les phénomènes de la nature animée sont basés sur l'organisme en général et que tous les phénomènes intellectuels sont fondés sur le cerveau en part/culier. » — « Quelques gouttes de sang extravasé dans les ventricules du cerveau, quelques grains d'opium suffisent déjà pour nous démontrer que, dans cette vie, la volonté et la pensée sont inséparables de leurs conditions matérielles. » Toute doctrine solide des foilctions intellectuelles et morales de Thomme sain d'esprit ou de l'aliéné n'aura désormais plus d'autres fondements que l'anatomie et la physiologie normales et pathologiques du système nerveux.
Gall et Spurzheim revendiquaient entièrement, au regard de leurs prédécesseurs : i° leur méthode de dissection pour l'examen du cerveau et des nerfs avec les renforcements et les épanouissements successifs de
5o6 LE SYSTÈME NERVEUX CENTRAL
ceux-ci; 2** leur doctrine sur l'usage ou la fonction de la substance grise, origine des nerfs ; 3** la comparaison du système nerveux tout entier à un réseau, comparaison qu'ils ne prenaient d'ailleurs pas à la lettre; 4** la connaissances des prolongements des pyramides à travers la protubérance annulaire, les couches optiques et les corps striés, jusque dans les circonvolutions du cerveau où ces faisceaux s'épanouissaient (Ici pourtant ils se rencontraient avec Louis Rolando comme ils avaient trouvé des précurseurs dans Varoli et Bartholin); 5** l'explication de la véritable formation des commissures: la matière- médullaire des hémisphères se compose de deux sortes de fibres nerveuses, dont les unes divergent en venant des pédoncules, tandis que les autres convergent en se rendant vers les commissures. C'est à la connaissance approfondie qu'ils possédaient de Tanatomie du cerveau que ces auteurs ont afi*ermi ou réformé nombre de doctrines chez Guvier lui-même, et en mettant hors de doute la décussation des pyramides, et en faisant disparaître la confusion des tubercules bijumeaux antérieurs avec les couches optiques chez les oiseaux, et en montrant que la paire antérieure des tubercules quadrijumeaux des mammifères et les corps genouillés externes, et non les couches optiques, sont les véritables ganglions d'origine des nerfs optiques.
Aussi Flourens, le grand adversaire du « système absurde » de la phrénologie, ne parle qu'avec une sorte d'enthousiasme de V « observateur profond qui nous a ouvert, avec génie, l'étude de Tanalomie et de la physiologie du cerveau. » Gall, qui avait si bien w étudié le cerveau réel et Ta si bien connu, nous a donné, s'écriait Flourens, la vraie anatomie du cerveau » (i). « Je n'oublierai jamais l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis Gall disséquer un cerveau. 11 me semblait que je n'avais pas encore vu cet organe. »
Broussais non plus ne pouvait contenir son admiration en écoutant Spurzheim : « La leçon terminée, Broussais la faisait suivre de commentaires et signalait sur les plâtres, sur les crânes, les organes dont Spurzheim avait tracé l'histoire. Ces observations étaient vives, ingénieuses, passionnées. Sous la capote d'un simple soldat, avec son pantalon garance, Leuret attirait tous les regards de l'assemblée : il arrivait à pied de Saint- Denis où son régiment était en garnison; il ne connaissait personne et ne prononçait jamais une parole. Mais avec quelle attention intelligente et profonde il écoutait, il observait! » (2). « On revoit, avec Vicq d'Azyr,
(i) Flourens. De la phrénologie et des études vraies sur le cerveau. Paris, i863, 188. (3) Les localisations cérébrales, par le D"" P. Foissac. Paris, 1878, 7-8.
LES PASSIONS ET L'iyTELLIGE\CE, FONCTIONS DU CERVEAU 607
écrivait Flovrens, ce qu'on avait vu avec Vieussens, avec Vieussens ce qu'on avait vu avec Willis. Vicq d'Azyr n'a rien changé ni rien ajouté à ce qu'avaient vu les autres. Évidemment ce n'est pas de lui que devait venir la lumière : elle n'est venue qu'au xix' siècle. » C'est Gall qui l'apporta. La nouvelle anatomie, celle de Gall, suit, dans la dissection, les fibres nerveuses, comme Sténon, au xvii° siècle, l'avait recommandé : l'ancienne anatomie les coupait. Gall a trouvé la vraie dissection des fibres : « Tout notre savoir-faire, ou toute notre adresse, consiste à suivre les fibres nerveuses en les raclant sans en endommager la surface au lieu de les couper » (i).
Un autre service, et le plus grand de tous, selon Flolrens lui-même, que Gall et Spurzheim aient rendu à la physiologie du cerveau, c'a été de dissiper l'ignorance où l'on était encore des fonctions véritables de cet organe à l'époque de Bichat et de Pinel, en ramenant le moral à l'intellectuel, en montrant que les passions et Tintelligence sont des fonctions du même ordre et en les localisant toutes dans le cerveau. « Le cerveau n'est jamais affecté par les passions », avait dit Bichat ; tout ce qui est des passions appartient à la vie organique, non à la vie animale, comme l'intelligence. Bichat et ses successeurs n'avaient pas pris garde qu'il faut, en bonne physiologie, distinguer strictement les parties où siègent les passions des parties qu'elles affectent : le moral de l'homme était séparé en deux tronçons. « Croirait-on que Pitsel et Esquirol, écrivait Flourens, ces deux hommes qui ont si profondément étudié la folie, n'ont jamais osé chercher dans le cerveau la cause immédiate de la manie, de la démence, de l'imbécillité ! » [De la phrénologie, i6o.) Gall montra que la folie a son siège immédiat dans le cerveau. « Lorsqu'on commença à regarder le cerveau comme faisant partie du système nerveux, on put se convaincre que le cerveau préside ou sert d'organe à l'intelligence. Mais l'homme moral, les affections, les penchants, les passions, les sentiments restaient réservés pour les tempéraments, pour le cœur, pour les plexus et les ganglions des viscères de la poitrine et du bas-ventre. 11 n'y a que quelques années que tous ceux qui étaient à la tête d'hospices d'aliénés, ou qui écrivaient sur la folie, tenaient les aliénations mentales pour des maladies de l'àme et de l'esprit auxquelles le corps n'avait pas la moindre part; ou ils plaçaient leur siège immédiat dans la poitrine et dans les entrailles du bas-ventre. Non seulement cette croyance générale détournait l'attention du véritable siège de ces maladies, mais elle privait
(i) Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier, par F. J. Gall et G. Spukzheim, avec 17 planches, 4 vol. Paris, 1810-1819, I, p. xxvin-ix. Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties. Paris, iSaô, 6 vol.
5o8 LE SYSTÈME yERVELX CENTRAL
encore les médecins des maisons de fous d'un des plus précieux et des plus féconds moyens de découvrir... le rapport de leurs altérations (des facultés fondamentales) avec les altérations du cerveau, et de démasquer enfin les doctrines erronées de ces philosophies qui sont encore professées dans loules les Universités. Je me réjouis d'avoir été le premier qui ai attaqué ces erreurs de nos plus respectables autorités et d'avoir opéré la plus heureuse révolution, non seulement pour Tétude de la nature des maladies mentales, mais aussi pour leur traitement. Que Ton compare les anciens articles : Aliénation tnentale. Manie, Folie, Délire, Monomanie, etc., dans le Dictionnaire des sciences médicales, l'ouvrage sous tant de rapports inestimable de M. Pinel, avec les nouvelles opinions de M. EsQL'iROL, avec les excellents ouvrages de MM. Georget et Falret. » En effet, alors même que Gall insiste tant sur les formes de la tête et du crâne pour découvrir les qualités morales et les facultés intellectuelles, ainsi que le siège des organes de ces fonctions, il ne doute pas que les différences que présentent ces formes extérieures ne soient l'expression de différences correspondantes dans la structure du cerveau. « Jamais, déclare Gall, il ne me vint en l'idée que la cause des qualités morales ou des facultés intellectuelles fût dans tel ou tel endroit des os du criine. » Le vulgaire seul pouvait parler de « bosses » et de « cranioscopie » à propos de ces éludes, selon Gall. a II ne peut être question, dit-il, d'interpréter les différentes formes de la tête ou du crâne qu'autant qu'elles révèlent la forme du cerveau, puisqu'elles ne sont qu'une suite du développement soit de tout l'encéphale, soit de telle de ses parties intégrantes. » Aussi, après avoir indiqué les prétendus signes extérieurs d'un sentiment ou d'une faculté sur la tête, Gall localise toujours le substratum de cette qualité ou de ce sentiment dans une circonvolution cérébrale; il renvoie constamment à cet effet aux planches de son grand ouvrage.
Spurzheim employait indifféremment, dans ses leçons, les mots « organe » et « circonvolution ». Ainsi les circonvolutions cérébrales que Gall et Spurzheim considéraient comme deux couches de fibres nerveuses adossées les unes aux autres et entourées de substance grise, étaient bien les « organes des facultés intellectuelles », les « conditions essentielles » de ces fonctions (Anat, et pht/s, du syst, neri\, i, 3o3). « J'ai démontré, disait Gall, que les circonvolutions du cerveau ne sont autre chose que l'expansion périphérique des faisceaux dont il se compose ; par conséquent les circonvolutions doivent être reconnues pour les parties où s'exercent les instincts, les sentiments, les penchants, les talents, les qualités effectives en général , les forces morales et intellectuelles,,. Un petit faisceau nerveux ne peut fournir qu'un épanouissement peu considérable, et, par conséquent, de petits plis, une petite ou plusieurs petites
LE CEnVEAU ET LE CBANE Sog
circonvolutions; un faisceau nerveux considérable, au contraire, forme un épanouissement très ample et très épais, et, par conséquent, des plis et des circonvolutions bien plus volumineuses. Donc on peut tirer de la grandeur du pli ou de la circonvolution des inductions certaines sur le volume de tout l'organe. Plus les circonvolutions sont longues, profondes et larges, et plus elles s'élèvent au-dessus de celles qui sont moins longues, moins larges, etc., de manière qu'un cerveau dont les parties intégrantes ont acquis un développement inégal, offre à sa surface des enfoncements, des parties planes et des protubérances. Les forces fondamentales des circonvolutions sont les mêmes dans tous les cerveaux humains, et elles sont congruentes dans les deux hémisphères du même encéphale; en un mot, elles sont symétriques. Dans les petits cerveaux, comme ceux du chien, du cheval, du bœuf, du mouton, etc., cette symétrie est parfaite ; chez r homme de petites divisions varient dans leurs formes (PI. m et xiv). » Or le développement variable de toutes ces circonvolutions, s'il était suffisamment accusé, devait se prononcer sur le crâne. Après Galikn,
DULAURENS, DiEMERBROCK, FiSCHER, LaVATER, BlUMENBACH et SpURZHEIM,
donl Gall invoque les noms et les écrits à ce sujet, il s'était persuadé que « le crâne se moule sur le cerveau » ; il inférait donc d'une protubérance ou d'une dépression du crâne un excès ou un arrêt de développement correspondant d'une ou de plusieurs circonvolutions. « Dans l'arrangement des organes je ne me suis pas laissé entraîner par le raisonnement, dit-il; j'ai pris les faits pour mon guide unique. » Gall expliquait donc ainsi les rapports et la correspondance qui existaient, selon lui, entre la craniologie et l'organologie cérébrale. Mais, comme à la naissance la forme de la tête, et parlant du cerveau, peut être modifiée au passage de l'enfant, cela faisait dire ironiquement à quelques physiologistes que, de par la craniologie, nos penchants et nos talents dépendent de la forme du bassin, de l'action du forceps et de l'habileté de la sagefemme. Il y avait plus de vrai dans cette boutade que les railleurs ne l'imaginaient, les cas de malformation due à un déplacement mécanique des os du crâne dans l'accouchement étant très fréquents et ce qu'on appelle disposition héréditaire à la folie pouvant s'expliquer bien des fois par les traumatismes des nouveau-nés. Mais Gall, en comparant, depuis sa prime jeunesse, la forme des crânes et des têtes aux qualités morales et aux facultés intellectuelles dont les gens lui paraissaient doués, avait cru tirer de ces observations, nécessairement inexactes et même frivoles, le principe d'une science des fonctions du cerveau à laquelle il donna le nom d'organologie.
Après quoi il est inutile d'insister sur les erreurs considérables du système de Gall, la
5to le SYSTÈ^fE NEnVEVX CENTRAL
part de vérité qu'il renferme étant seule impérissable. L'organologie cérébrale est audessous de tout examen critique. L'innéilé des instincts, des penchants et des facultés des hommes et des animaux ne nous paraît |)as l'erreur la plus grave dans laquelle est tombé Gall; nombre de biologistes contemporains croient à l'hérédité psychique au sens où l'entendait ce physiologiste. Dire que le cerveau de l'homme est « un assemblage d'organes particuliers », cela est vrai, si l'on donne à ces mots le sens qu'ils ont dans la doctrine moderne des localisations cérébrales, où le cerveau n'est qu'une fédération d'organes sensitifs et sensoriels, voire de centres d'association ; cela est faux, si l'on prend ces mots dans l'acception de Gall ou d'AtcusTE Comte, dont les vingt-sept ou dix-huit organes cérébraux, instinct de la génération, amour de la progéniture, instinct de la défense de soi-même et de sa propriété, instinct carnassier, penchant au meurtre, etc., nous semblent bien les plus creuses rêveries qui soient jamais sorties de la cervelle humaine. Il faut que ces préoccupations dogmatiques aient été bien fortes chez Gall pour l'avoir emporté, en tant de rencontres, sur son grand et sincère amour des sciences qu'il prisait par-dessus tout, l'anatomie et la physiologie cérébrales.
L'analyse « critique » qu'il se vante d'avoir faite des expériences de Flocrens sur les fonctions du cervelet, considéré par ce physiologiste comme le régulateur des mouvements de translation, alors que lui, Gall, avait localisé dans le cervelet l'instinct vénérien, n'est guère plus digne du collaborateur de Spurzheim. Gall nie également, avec une légèreté regrettable, que « l'intégrité des hémisphères soit nécessaire pour l'exercice des fonctions des sens », et estime qu'un lapin auquel on a enlevé une grande partie des hémisphères continue à voir et à entendre. Encore eût-il fallu recourir à des expériences bien conduites. Mais c'est pr€»ci sèment ce qui a manqué à Gall pour s'élever de l'anatomie à la physiologie : il lui a manqué des expériences, le mot est de Flourens. Gall n'a pas assez de railleries d'ordinaire pour les « expériences mutilatoires » des physiologistes : « Jamais je n'accorderai aux physiologistes que les lésions et les mutilations du cerveau, opérées à dessein, ou accidentelles, soient un moyen, le seul moyen, de nous faire connaître les fonctions de ses parties intégrantes (i) ». L'unité de composition du système nerveux dans la série des vertébrés, montrée par Serres, déplaisait à Gall, qui ne pensait qu'à son système, et non plus à la science. « Les idées de centralisation, d'unité, d'homogénéité du système nerveux sont, disait-il, des rêveries de la philosophie transcendante en Allemagne. Elles ont été accueillies très chaudement : i° parce qu'on les croit propres à combattre la pluralité des organes cérébraux ; a° parce qu'elles favorisent les jongleries du magnétisme animal (^Ibid.y VI, 3oa). »
L'homme étant « à jamais confiné dans les limites de son organisation », et le nombre des organes du cerveau ne pouvant être ni augmenté ni diminué, Gall niait pour Thumanité la possibilité d'une perfectibilité indéfinie : « L'esprit humain ne peut ni acquérir ni perdre une qualité ou faculté quelconque, soit bonne, soit mauvaise. «QueThomme, d'ailleurs, regarde autour de lui : « Depuis la création du monde, la forme des cristaux et des végétaux n'a jamais varié et elle ne variera jamais; de même l'organisation du genre humain est invariable; par conséquent son
(i) Siir les fonctions du cerveau, ni, i55, 199, 2o5-6, 379; vi, 176, 217, etc.
EFFETS AÉCESSAIRES DE L'ORGA XISATION CÉRÉBRALE 5ii
caractère moral et intellectuel ne peut subir aucun changement essentiel. » Voici comment Gall s'exprimait sur la démocratie : « L'étude de la physiologie du cerveau nous montre les bornes et Tétendue du règne moral et intellectuel de Thomme. Elle nous montre une immense disproportion entre les, facultés médiocres et les facultés éminentes, et nous entraîne vers le résultat que, partout où les hommes se font gouverner par la multitude, où les règlements, les décisions, les lois, sont Touvrage de la pluralité des votes, c'est la ynédiocrité qui remporte sur le génie. Propter peccata terrœ, inulti principes ejus. n [Ibid,, ii, 5o.) Contre les institutions sociales et les effets de l'éducation, Gall revendique les dispositions naturelles de la race et de l'individu. « Chaque individu diffère d'un autre par un caractère propre, de même qu'il en diffère par la forme extérieure de son corps. » En outre, les facultés morales et intellectuelles se manifestent, augmentent et diminuent suivant que leurs organes se développent, se fortifient et s'affaiblissent. C'est ainsi que, « chez les enfants nouveau-nés, on découvre à peine quelques traces de fibres dans les appareils qui servent à renforcer et à perfectionner cet organe (le cerceau) : ces fibres se montrent plus tôt distinctement dans les lobes postérieurs et moyens que dans les antérieurs » (i). Aussi le progrès et la décadence des facultés de l'esprit sont liés à l'état de leurs conditions matérielles, et « la marche des fonctions est la même que celle des organes ».
Avant Napoléon, la cour de Vienne avait, nous l'avons dit, frappé d'anathème et défendu d'enseigner une doctrine aussi funeste à la « morale et à la religion ». Gall avait protesté. 11 s'efforçait de sauvegarder la volonté, la liberté morale et la responsabilité. Mais toute la doctrine de l'innéité et de l'organisation particulière des penchants, des sentiments et des idées dans chaque individu, avant toute influence de milieu et en dépit de l'éducation et des institutions sociales, protestait plus haut encore contre Gall. Et en effet, selon le degré d'exaltation d'un sentiment ou d'un penchant, ou par l'effet de l'affaiblissement de l'intelligence, toute volonté, toute liberté morale s'évanouit de nécessité. « Le physiologiste ne doit pas ignorer que la dépravation du caractère moral ou le penchant au meurtre est quelquefois la suite d'une maladie longue et cachée du cerveau. Très souvent nous avons trouvé les crânes (T homicides dans le même état où l'on trouve ceux d*individus aliénés depuis plusieurs années. En traitant des lésions du cerveau, ajoute Gall, j'ai rapporté plusieurs cas où le caractère moral tout entier d'un individu se trouvait changé après une semblable lésion... Le môme degré d'activité d'un organe (cérébral) doit
(2) Sur les fondions du cerveau, i, 192 ; 11, 43i ; m, 38.
5i3 LE SYSTÈME NEBVEVX CEXTRÀL
produire des actions toutes différentes chez différents individus. Les actions ne sont jamais déterminées par l'activité d'un seul organe. La manifestation d'une certaine force sera différente suivant que l'action des autres organes est plus ou moins forte ou différemment modifiée... Je suis très éloigné de regarder telle personne comme disposée à commettre un homicide par la raison que je trouve chez elle l'organe de cet instinct très développé. Tout ce que Ton peut soutenir avec assurance, c'est que, toutes circonstances extérieures étant égales, un individu chez qui cet organe est très prononcé commettra un homicide plus facilement qu'un autre que la nature n'y a pas disposé an moyen de son organisation » [Ibid,, IV, 169). Chez la Bouhours, par exemple, qui assommait ses victimes avec un marteau pour s'emparer de leur argent, Gall constata que trois organes avaient acquis un haut degré de développement : celui du vol, celui du meurtre et celui des rixes. Ce « concours très malheureux suffisait seul pour expliquer la conduite atroce de ce monstre ».
Ni l'homme n'est rusé, intrigant et perfide, ni l'homme n'est droit, franc et sincère, parce qu'il le veut, car ces « caractères résultent absolument d'une organisation particulière ». Ainsi l'organe de la ruse est placé au-dessus et en avant de Torgane de 1' « instinct carnassier ». Or, dans les maisons de correction, Gall avait trouvé cette organisation très développée chez les détenus; dans les hospices d'aliénés, il Favait rencontrée chez des individus qui, pendant leurs accès, font des « tours de filouterie », surtout chez ceux qu'un penchant irrésistible porte à en faire continuellement. Mômes observations chez les sourds-muets. Ici encore 1' « éducation ne pouvait être comptée pour rien. » Le penchant au vol, concluait Gall, n*est donc pas un produit artificiel de la civilisation du milieu : c'est un « produit naturel à certains hommes et inhérent à leur organisation. » Gall moulait en plâtre toutes les tôtes de ces voleui's déterminés pour y découvrir l'existence d'une « partie cérébrale » particulière : « une qualité qui, indépendamment de toutes les autres, peut être portée à un degré d'activité tel qu'i/ en résulte des actions que Findividu est dans l* impossibilité de ne pas commettre, ne peut être rapportée qu'à une partie cérébrale indépendante de toutes les autres. » L'inégalité de développement des organes cérébraux est la règle chez tous les individus. Le penchant au vol est inné ; il a son organe propre. De nombreux faits d'impulsion irrésistible au vol prouvent que ni l'éducation (rois, ecclésiastiques, médecins), ni l'absence d'intelligence, ni le besoin ne sont des causes déterminantes. « Tous les jours on voit de semblables exemples, ajoute Gall, mais on les juge toujours mal, parce que l'on part de l'idée que c'est notre seule volonté qui détermine nos actions. »
L'étude psychologique que Gall avait faite dans les prisons des grands
ÉPAVES DV NAVFBAGE DE VORGASOLOGIE 5i3
scélérats lui avait démonlré qu'ils sont insensibles au repentir et au remords. D'où la nécessité de remplacer, chez les criminels, pensait-il, r « absence de sens moral par la création d'une conscience artificielle », c'est-à-dire qu'il fallait les <( éclairer sur ce qu'il est commandé ou défendu de faire » (v, 291). Gall oublie que, de par leur « malheureuse organisation », ces individus devaient de toute nécessité sentir et agir suivant leur nature, et que ni ^'éducation ni le milieu social n'ont de vertu, dans son système, pour déterminer la moindre variation des facultés fondamentales et des instincts de l'homme ou des animaux. Gall louait fort EsQUiROL, on l'a vu; il avait d'ailleurs trouvé, dans la collection du grand aliéniste, des crânes et des plâtres de fous atteints de manie religieuse, entre autres, qui l'avaient frappé par l'élévation du frontal. En ces circonstances, ainsi que le vulgaire des collectionneurs sans judiciaire et sans critique, Gall perdait d'ordinaire jusqu'au plus simple bon sens: « Comme toutes ces tôtes, s'écriait-il, diffèrent de la tête aplatie du haut de l'athée Spinoza ! »
Gall a prévu la confusion qu'on aurait pu commettre entre les penchants et les facultés qu'il attribue à ses organes cérébraux et « les prétendues facultés de l'âme » de ses prédécesseurs, telles que l'entendement, le jugement, l'imagination, la mémoire, etc. Ce n'étaient là que des attributs communs à toutes les forces fondamentales qu'il se vantait d'avoir découvertes. Il n'y a pas plus d'organe particulier de la volonté que de l'entendement. Il existe autant d'espèces différentes d'intelligence que de qualités et de facultés distinctes au sens de Gall. Chaque organe cérébral a son intelligence propre, comme il a sa mémoire, son imagination, etc. L'intelligence peut être très développée pour une faculté, très bornée pour une autre ou pour toutes les autres. La volonté, résultante de l'action simultanée des forces psychiques en conflit, ne peut pas plus avoir d'organe particulier que la raison, qui résulte également de l'action simultanée de toutes les forces vives ou facultés de l'intelligence. La pudeur, la peur, l'angoisse, la tristesse, le désespoir, la colère, la joie, l'extase, le découragement, autant à^états d'un organe ou de l'ensemble des organes cérébraux : ils ne sauraient donc avoir d'organes propres. Aussi Gall ne voit dans l'intelligence et la raison que des mots abstraits qui expriment la somme de nos facultés intellectuelles, comme il ne voit dans la volonté qu'un résultat de nos énergies morales. L'unité apparente du W202 est un phénomène purement subjectif du même ordre. La liberté morale n'existe pas davantage ; c'est une illusion. Ces dernières doctrines, qui scandalisaient si fort Flourens, sont pourtant à peu près les seules épaves du grand naufrage de l'organologie que la postérité recueillera.
11 en est de môme de la théorie de la pluralité des mémoires. La mé- J. SouRY. — Le Système nerveux central. 33
Si/i LE SYSTÈME XEnVEUX CESTRAL
moire, selon Gall, ne doit pas être regardée comme une faculté primitive : elle n'est qu'un attribut général de toute faculté fondamentale ; il y a autant de mémoires que d'organes cérébraux.
Ainsi la mémoire musicale a son substratum analomique dans Torganc nerveux de la musique, la mémoire des chiflres, celle des lieux, etc., sont des propriétés ou attributs de l'organe du calcul, du sens des localités ou des rapports des lieux dans l'espace (iv, 38o). On sait que, encore tout enfant, Gall avait été frappé « des gros yeux à fleurs de tétc » chez ceux dont la faculté d'apprendre par cœur était considérable : et Les écoliers à yeux de bœuf me donnaient du chagrin lorsqu'il était question d'apprendre par cœur. » Gall localisait l'organe de la mémoire des mots dans la partie du cerveau située « sur la moitié postérieure de la voûte de l'orbite » (PI. iv, entre xv et 89). Or, lorsque cette région du cerveau est très développée, le bulbe oculaire, suivant Gall, doit être poussé en avant, proéminer ; de là les gros yeux à fleur de tête des premiers en récitation, des collectionneurs, des philologues. Un traumatisme de la région considérée, coup de jx)inte de fleuret ou d'épée, etc., au-dessus de l'œil ou du sourcil, devait produire une amnésie verbale. « La faculté du langage de parole se fonde, disait Gall, sur une partie cérébrale particulière » (v, 42). « Un organe particulier du cerveau préside à cette admirable fonction du langage de parole » (v, 72). Les circonvolutions cérébrales antéro-inféricuresdont il est question ici s'étendaient, à droite et à gauche, à deux pouces de la ligne médiane : « l'ensemble de cette masse cérébrale située sur le plancher orbitaire, et contre le front, » était d'ailleurs composé de plusieurs autres organes. C'était une idée juste, ce nous semble, que déconsidérer le langage de parole comme « un produit du langage d'action », du langage des gestes, des attitudes et des mouvements, et qui a suffi, h l'homme comme aux animaux, pour exprimer les sentiments, les aflcctions, les passions et nombre d'idées ou de concepts élémentaires. Or le cerveau est la source de tous les sentiments, de toutes les ^mssions, de toutes les images mentales ou représentations. Le cerveau domine les sens, les muscles et par conséquent les mouvements des extrémités, du tronc et de la face ; il met en action chacune des parties : a par son activité il détermine le mouvement qu'elles doivent faire, la position qu'elles doivent prendre. » Le langage d'action, la mimique, n'est point borné aux gestes : « 11 n'est pas moins naturel à l'homme de produire des sons, des cris, des exclamations, dés qu'il est aflecté vivement, que de produire certains mouvements des membres. » Voilà bien l'origine du langage articulé, de la parole humaine.
Si, dans l'histoire des idées, comme en toute autre histoire, nos regrets et nos désirs n'étaient également vains, on pourrait voir avec déplaisir l'action fAcheuse qu'exercent encore de nos jours sur beaucoup d'aliénistes et de psychologues certaines doctrines de la physiologie touchant la localisation des instincts, des passions et des impulsions, dans les régions postérieures du cerveau ; de l'intelligence et de la raison, dans les régions antérieures. « Il est certain, disait Gall, que les qualités communes à l'homme et aux animaux ont leur siège dans les parties latérales et postérieures de la tête ; à mesure que les animaux ont reçu en partage quelques parties encéphaliques antérieures-supérieures (frontales), ils jouissent aussi de quelques facultés intellectuelles » (11, Sgo). u Chez l'homme, lorsque
nÉGïONS FnOXTALES DU CERVEAV 5i5
les organes de la partie postérieure-inférieure de la tête sont éminemment développés, et que ceux de la partie antérieure-supérieure se trouvent comprimés, les inclinations animales doivent avoir le dessus, » C'est le contraire, naturellement, quand ces derniers acquièrent un haut degré de développement au regard des premiers. L'équilibre résuie d'un développement à peu près égal de ces deux régions du cerveau (ii, 424 ; ni, 208 ; IV, 420). Chez les femmes, « les parties cérébrales antérieures-supérieures acquièrent ordinairement un développement beaucoup moindre que chez les hommes. » — « Comparez, dit Gall, l'organisation cérébrale des hommes les plus distingués par les facultés intellectuelles supérieures avec l'organisation presque générale des femmes : vous acquerrez la certitude que leur infériorité, sous ce rapport, n'est due ni à l'éducation qu'elles reçoivent, ni à certaines incommodités qui leur sont particulières, mais uniquement ati moindre développement des parties cérébrales placées dans la région antérieure-supérieure du front : voilà la cause organique » (v, 221). Quoi qu'il en soit, il reste, selon Gall, que l'homme est d'autant plus intelligent que les régions antérieures ou frontales du cerveau, qui sont comme le propre de l'homme, sont plus développées que les régions pariétales ou occipitales. Or, ces idées de Gall ont survécu, avec quelques autres encore, à la phrénologie. En Allemagne, Benedikt, de Vienne, enseigne encore que tout segment de la sphère crânienne correspond si exactement à des parties déterminées du cerveau, qu'on peut, en tàtant le crâne, savoir quel est le centre céi^ébral sous-jacent, naturellement dans le domaine des centres dits moteurs du cerveau. Quoique, d'une manière générale, cette prétention ne nous paraisse pas déraisonnable, la difficulté qu'éprouvent les chirurgiens les plus exercés à déterminer, dans la pratique, des points de repère tout à fait fixes en matière de topographie cérébro-crânienne, montre bien qu'il faut, môme chez les normaux, et dans certaines limites, d'ailleurs assez étroites, tenir compte des variations possibles du siège et de l'étendue des centres fonctionnels de l'écorce cérébrale. Hitzig, Ferrier, Wundt, Schiile, Biaî^îchi, Colella, etc., considèrent toujours le lobe frontal comme le siège de Fentendement, de la volonté, de l'attention, comme le substratum organique « du processus psychique des formes supérieures de développement de la conscience ». Meynert et Munk ont, au contraire, déduit d'arguments empruntés à Tanatomie comparée, à Tanatomie pathologique et à la physiologie expérimentale, que c'était une erreur. Le cervelet a été considéré par Jessen (1869) comme le siège des passions et des émotions, par LussANA comme le siège de l'amour physique, par Renzi comme le lieu d'élaboration de la perception et de l'aperception. Mantegazza parle couramment de centres erotique, artistique, etc.
5i6 LE SYSTÈME NEnVEVX CESTUAL
Mais c'est surtout en France que, grâce sans doute à l'influence directe de Gall et de Splrzheim et à celle d'AucusTE Comte et des positivistes, aux Éléments de physiologie de Béraud et Robin, et à toulc une littérature spéciale, nombre de médecins divisent toujours, dans l'École de Paris comme dans celle de Lyon, non seulement les dégénérés et les criminels, mais tous les hommes, d'après la prédominance observée chez eux des sentiments, de l'activité et de rinlelligcnce, en occipitaux, pariétaux et frontaux. Cette dernière classification, pour ne rien dire de quelques physiologistes qui j^arlent de centres moraux, esthétiques, génitaux, etc., est, on le sait, celle des professeurs Magnan et Lacassagne, de quelques-uns de leurs élevés aussi. L'homme aime, pense et agit (Auguste Comte) ; de là les trois divisions. Dans la partie postérieure de la télé ou du cerveau, là où naguère encore on admettait que se terminent tous les nerfs des organes des sens externes et ceux des viscères thoraciques et abdominaux, s'agitent les instincts et les passions : a Les criminels sont des passionnels occipitaux, et, par conséquent, des impulsifs » (Lacassagne). Quant à M. M\- GNAN, on connaît sa division des héréditaires dégénérés en spinaux, spinaux cérébraux postérieurs, spinaux cérébraux antérieurs, cérébraux antérieurs ou psychiques : « Cette vaste région, située en arrière de la pariétale ascendante, est des plus imjx)rtantes, puisqu'elle est la base organique de nos souvenirs ; c'est dans les difTérents centres qui la constituent que se trouvent déj)osées les images mnémoniques de toutes nos impressions sensorielles, et c'est là que les centres supérieurs viennent puiser les matériaux nécessaires à Vélaboration intellectuelle, à la formation des idées ; ces images, passant en avant, dans la région frontale, deviennent les schémas, les signes représentatifs de la pensée. Cette région postérieure est le siège des appétits et des instincts ; aussi, tant que la région frontale reste fermée, le sujet reste voué à l'idiotie ; il jouit en efict de l'exercice de ses sens, mais sans le cotrôle ni le pouvoir modérateur qu'exerce la région antérieure (les centres supérieurs) ; il se montre gourmand, voleur, enclin à une dégoûtante salacité ; il est spinocérébral postérieur, en un mol, il est purement instinctif. Dès que la région frontale devient libre, le sujet franchit cette limite postérieure, il commence à pénétrer dans le domaine de Vidéation, du contrôle ; il cesse alors d'être idiot et s'élève à la dignité d'imbécile (i). » Ce sont là de pures et simples survivances de l'organologie de Gall ; ces doctrines ne reposent sur aucun fait scientifiquement établi.
Le nom de Louis Rolando qui, dès 1809, a écrit, comme Gall, qu'il était « le premier qui eût donné une connaissance exacte de la structure du cerveau (2) », mérite assurément d'être associé aux noms de Gall et de Flourens. Il est étrange que ce grand compatriote de Malpighi ait méconnu, comme il Ta fait, la nature et le rôle de la substance grise. Pour Rolando, « les opérations cérébrales sont de vrais mouvements des fibres du cerveau ». Les hémisphères sont iJn amas de fibres qui, d'abord réunies en faisceaux dans leurs pédoncules, divergent ensuite et se ramifient pour former les lobes du cerveau. La mobilité de ces fibres est extrême ; est-elle paralysée, diminuée ou augmentée, on s'explique ainsi
(i) V. Magnan. Hecherches sur les centres nerveux, Paris, 1898, iio, m; i5a. (2) Saggio sopra la vera slruttura del cen^ello e sopra le funzioni del sistema nervoso^ 1809; 2* éd. Torino, 1828, 11, 222.