‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 92 sur 106 · PHYSIOLOGIE DE LÀ MOELLE ÉPIMEBE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE DE LÀ MOELLE ÉPIMEBE

même substance que la partie blanche et médullaire du cerveau et de la moelle. Je conçois donc que la partie blanche de la moelle épinière est composée de filets nerveux qui ont leur origine ou leur terminaison, d'une part dans le cerveau et, de l'autre, dans tous les points de la moelle, et que c'est dans la partie grise de la moelle que naissent et les nerfs spinaux et \e principe qui les anime directement. Les recherches anatomiques de M. Gall me paraissent donner beaucoup de poids à cette opinion. »

L'action du cerveau sur chaque point de la moelle n'a pas uniquement pour effet de déterminer et de régler les mouvements : elle parait encore en augmenter Fénergie. C'est dans les rapports intimes du cerveau et de la moelle épinière qu'il espérait voir sortir l'explication de certains faits encore fort difficiles à concilier avec ses expériences : « Telle est, disaitil, la paralysie de tout un côté du corps produite par des causes qui n'ont affecté que le cerveau. » Ce qui était vrai, c'est qu'une affection de ce genre peut ôter le sentiment et le mouvement volontaire à la moitié du corps, quoique, chez un animal décapité, « le sentiment et le mouvement volontaire » puissent subsister et être entretenus. « Quelque opposés que ces faits puissent paraître, il faut se souvenir que deux faits bien constatés ne peuvent jamais s'exclure l'un l'autre, et que la contradiction qu'on croit y remarquer lient à ce qu'il y a entre eux quelque intermédiaire, quelque point de contact qui nous échappe. » C'est, on le voit, une simple question de définition de mot, celle de la nature des « mouvements volontaires », qui jette dans cette confusion le grand et profond esprit d'observateur de Legallois, malgré tout confiant dans le triomphe final de la vérité, laquelle ne peut que sortir des contradictions apparentes des faits.

C'est à cette assurance inébranlable dans la force et la toute-puissance des observations et des expériences bien faites que se reconnaît l'esprit du savant de grande race, du biologiste en particulier, qui étudie des phénomènes trop complexes pour ne point prolonger à chaque instant par l'imagination des séries de fails dont il n'aperçoit que quelques fragments, mais qui doivent finir par se rencontrer et s'unir. Claude Bernard parle quel(|ue part de cette divination des lois de la nature qui fait du physiologiste, dans son laboratoire, une sorte de prophète du monde de la vie. On ne peut nier que les lois de l'intelligence humaine ne soient des lois naturelles au môme titre que toutes celles de l'univers, et que les fonctions logiques d'un organe tel que le cerveau, voire le névraxe tout entier, ne portent en quelque sorte la marque d'origine et comme l'empreinte que le monde imprime sur tout ce qu'il façonne. Mais il ne peut exister de dessin inconscient et, pour ainsi dire, latent, des réalités de l'organisation végétale ou animale dans l'esprit de l'homme ; il n'y a

point de révélation subjective de la nature et des formes des organismes vivants : c'est par l'effort individuel, préparé et soutenu par la tradition des connaissances humaines et l'état général des sciences contemporaines, que le physiologiste découvre les rapports des choses, invente, imagine, vérifie, sans jamais se lasser. « J'avais répété, vérifié tant de fois mes premières expériences, dit Legallois, qu'il ne pouvait me rester aucun doute sur leur exactitude. » (7^, 128, 1^9, etc.) Les définitions de mots peuvent l'embarrasser, comme il est arrivé à Legallois : elles ne l'arrêtent pas plus que lui, car il sait que la nature est infiniment plus vaste que notre esprit, et que des milliers de possibilités se pressent et s'agitent dans rinconnu qui, à l'heure dite, rendront manifestes les liaisons cachées des phénomènes.

Ce que Legallois a écrit sur l'unité apparente du moi vaut également d'être rappelé :

« L*unité du moiy dont nous avons la conscience, est encore un fait qui semble répugner à la dissémination du principe de la vie dans toute l'étendue du cerveau et de la moelle épinière. Mais il faut prendre garde que la connexion et V harmonie de toutes les parties de la puissance nerveuse suffisent pour donner le sentiment de cette unité, sans que cette puissance soit concentrée dans un seul point. Qu'on suppose, si l'on veut me permettre cette comparaison grossière, qu'on suppose, dis-je, un assemblage de roues qui s'engrènent les unes dans les autres ; elles ne formeront toutes qu'un seul système et aucune ne pourra faire un mouvement qu'il ne soit partage parles autres. Mais que les engrenages viennent à être interrompus dans un ou plusieurs endroits, il en résultera plusieurs systèmes qui pourront avoir du mouvement indépendamment les uns des autres. De même, si l'on opère des interruptions dans le siège de la puissance nerveuse, on établit, par cela seul, plusieurs centres de sensations enlièremcnt distincts. Mais ce qu'il importe d'observer, c'est que ces divers centres ne peuvent jamais avoir lieu que par des interruptions faites à dessein ou par accident, et que cliacun d'eux suppose toujours la coexistence d'une portion du siège de la puissance nerveuse. Ce qui est bien différent de l'opinion suivant laquelle on admet que dans l'état naturel il y a dans chaque organe un centre de sensation et une sorte de vie particulière. »

Selon Legallois, quoique ce soit du cerveau qu'émanent incontestablement les déterminations de la plupart des actes, le « principe du sentiment et des mouvements volontaires » ne réside pas dans le cerveau, comme le veut l'opinion la plus générale ; du moins il n'y réside pas exclusivement : « Le cerveau n'est pas la source unique de la puissance nerveuse (p. 84). » Quel est le siège de ce principe? « Les expériences suivantes me convainquirent bientôt que c'est uniquement dans la moelle épinière qu'il réside. » Cette « prérogative de la moelle épinière d'être la source du sentiment et de tous les mouvements volontaires du tronc » lui appartient exclusivement à tout autre organe. El pourtant les phénomènes

fiESPIRATlOy ET MOELLE ALLOSGh'E bZ^

mécaniques de la respiration, c'est-à-dire les mouvements par lesquels ranimai fait entrer Tair dans les poumons, dépendent immédiatement du cerveau. Ainsi, c'est principalement en tant que Tentretiende la vie dépend de la respiration que Tanimal dépend du cerveau ; ce qui donne lieu, selon Legallois, à une grande difficulté. En tout cas, et quel que soit ce « grand mystère de la puissance nerveuse, mystère qui sera dévoilé tôt ou tard », la respiration dépend bien du cerveau ; cette dépendance est certaine, et il n'est pas moins avéré que c'est par la moelle épinière qu'elle s'exercC; puisque, si Ton coupe cette moelle près de Tocciput, « l'animal se trouve sensiblement dans le môme cas que si on lui eut coupé la tète ». Ce n'est pas d'ailleurs du cerveau tout entier que dépend la respiration, mais bien « d'un endroit assez circonscrit de la moelle allongée », situé à une petite distance du trou occipital et vers l'origine des nerfs de la huitième paire (ou pneumogastrique). « Car si l'on ouvre le crâne d'un jeune lapin, et que Ton fasse l'extraction du cerveau par portions successives d'avant en arrière, en le coupant par tranches, on peut enlever de cette manière tout le cerveau proprement dit, et ensuite tout le cervelet et une partie de la moelle allongée. Mais elle cesse subitement lorsqu'on arrive à comprendre .dans une tranche l'origine des nerfs de la huitième paire (64-65). » Afnsi, c'est dans ce lieu de la moelle allongée que réside le « premier mobile de la respiration », et, dans les animaux à sang chaud, lorsqu'ils sont fort jeunes, on peut voir encore persister la respiration lorsque ce lieu de la moelle allongée a été épargné par l'instrument tranchant, pendant un temps qui n'excède guère une demi-heure.

Les physiologistes contemporains qui, comme F. Semon, Victor HoRSLEY, Spencer, Beevor, Schafer, etc., ont institué des expériences sur les centres d'innervation des appareils de la respiration (i), n'ont eu garde d'oublier les remarques si justes que Legallois avait faites touchant l'importance de Vespèce et de Vàge des mammifères employés dans les expériences : « La répétition des mêmes expériences à diff*érents âges, disait-il, est propre à jeter une grande lumière sur beaucoup de questions de physiologie. » Ainsi, lorsqu'on arrête tout à coup la circulation dans les lapins, soit en liant, soit en arrachant le cœur, la sensibilité ne s'éteint qu'au bout d'environ quatorze minutes, quand ils sont nouvellement nés; au bout de deux minutes et demie quand ils ont quinze jours ; et au bout

(i) F. Semoir et V. Horsley. An expérimental Investigation of the central motor Innervation ofthe Larynx (PWAos. Trans. of the R. Soc. of Lond.. vol. CLXXXl, 1890, 187-aii). Cf. W. G. Spencer, The Effect produced upon Respiration by Faradic Excitation of the Cerebrum in the Monkey, Dog, Cal and Rabbit (Ibid., iSgi, vol. CLWXV. p. 611. Lond.. 1895).

of^o LE SYSTÈME \ERVEUX CENTRAL

d'une minute quand ils en ont trente. Dans les animaux à sang froid elle ne s'éteint qu'au bout de plusieurs heures. Ces faits, observe Pariset, confirment bien les remarques de Legallois sur la réalité des vies par-tielles dans un animal qui se forme et sur celle d'une vie commune dans un animal tout formé et qui a déjà vécu. La portion de la moelle épinière qu'il faut détruire pour porler Taffaiblissement des forces du cœur audessous du degré nécessaire à l'entretion de la circulation « varie dans les différentes espèces, et elle est d^autant plus longue dans la même espèce que Tanimal est plus voisin de l'époque de sa naissance » (iSg, 268-271).

Legallois définit la vie une « impression du sang artériel sur le cerveau et la moelle épinière » ou « un principe résultant de cetle impression ». La mort n'est donc que « Textinction du principe formé dans le cerveau et la moelle épinière par l'action du sang artériel ; elle peut n'être que partielle quand l'extinction Test elle-même; elle est générale quand l'extinction a lieu dans toute l'étendue du cerveau et de la moelle épinière. La mort partielle, en quelque région du corps qu'elle survienne, admet une véritable résurrection, toutes les fois que la portion de moelle épinière denfeurée vivante peut fournir au cœur des forces suffisantes pour ranimer la circulation dans la portion morte. Si la mort générale est irrévocable, ce n'est pas que la production du principe dont il s'agit ne puisse s'opérer dans toute l'étendue de la moelle épinière, tout aussi bien que dans une portion, au bout d'un temps plus ou moins long après son entière extinction ; mais c'est que le cœur ayant perdu toules ses forces par l'efi^et mémo de l'extinction de ce principe, sans aucun moyen de les recouvrer, la circulation a cessé pour jamais. » Mais si les poumons et le cœur pouvaient continuer leurs fondions en restant en rapport avec la moelle épinière d'un tronçon quelconque du corps, la vie pourrait persister dans ce tronçon. « Il est donc démontré, par une expérience directe, que la moelle épinière d'un tronçon quelconque peut à la fois animer toutes les parties de ce tronçon et donner au cœur les forces donl il a besoin pour y entretenir la circulation. » Si l'on ne peut prolonger la vie dans un tronçon pris à volonté, c'est uniquement la disposition anatomique des organes qui s'y oppose. « Si, au lieu de détruire la moelle, on y fait des sections transversales, les parties correspondant à chaque segment de la moelle jouissent du sentiment et du mouvement volontaire, mais sans aucune harmonie et d'une manière aussi indépendante entre elles que si on eût coupé tranversalement tout le corps de l'animal aux mômes endroits ; en un mot, il y a dans ce cas autant de centres de sensations, bien distincts, qu'on a fait de segments à la moelle (i35-6). »

Pour que la vie continue dans une partie quelconque du corps, outre

nÉSVRBECTIOXS PARTIELLES DE LA VIE ET DE LA PENSÉE bf^i

rintégrité de la moelle correspondante, la seule condition nécessaire, c'est la circulation. Intercepte-t-on la circulation dans une partie, la mort y survient constamment. Mais, lors môme que ce dernier effet, c'est-à-dire la mort, a lieu de la manière la moins équivoque, la vie ne tarde pas à renaître, dit Legallois, si Ton parvient à établir la circulation dans cette partie et notamment dans la moelle : « Si Ton pouvait suppléer au cœur par une sorte d'injection, et si en même temps on avait, pour fournir à l'injection d'une manière continue, une provision de sang artériel, soit naturel, soit formé artificiellement, en supposant qu'une telle formation soit possible, on parviendrait sans peine à entretenir la vie indéfiniment dans quelque tronçon que ce soit ; et par conséquent, après la décapitation^ on l'entretiendrait dans la tête elle-même avec les fonctions qui sont propres au cerveau. Non seulement on pourrait entretenir la vie de cette manière, soit dans la tête, soit dans toute autre portion isolée du corps d'un animal, mais on pourrait l'y rappeler après son entière extinction ; on pourrait la rappeler de môme dans le corps entier, et opérer par là une résurrection véritable, et dans toute la force de l'expression... De même, en liant toutes les artères qui vont à la tête, on réduirait cette partie à l'état de mort; et toutes les fonctions intellectuelles propres à l'animal, sujet de l'expérience, seraient non pas seulement affaiblies , troublées ou suspendues comme dans l'asphyxie ou la syncope, mais totalement anéanties, pendant que le reste du corps serait bien vivant. Ces mômes fonctions renaîtraient ensuite après qu'on aurait délié les artères. On voit assez, sans que je m'arrête davantage sur cette matière, pourquoi ces réswrections partielles sont les seules qui soient au pouvoir du physiologiste, et les seules en même temps qu'il puisse admettre dans le cours ordinaire des choses (i3i, i33). »

Le physiologiste qui a écrit cette page extraordinaire, dont la pensée, ou plutôt l'intuition profonde, est peut-être celle qui témoignera le plus hautement, à travers la suite des siècles que doit encore parcourir notre espèce, de l'audace sereine et de la puissance du génie de l'homme armé des procédés et des méthodes de la science, s'est élevé contre la théorie des deux vies distinctes porfessées par Bichat : la vie animale et la vie organique. Sans méconnaître qu'il y a une distinction très réelle entre les organes qui reçoivent leurs nerfs du grand sympathique et ceux qui reçoivent immédiatement les leurs des moelles allongée et épinière, Legallois ne croyait plus, on l'a vu, que le cerveau fut le centre unique de la vie animale, ni que le cœur, indépendant du cerveau, fut le centre de la vie organique : « C'est du grand sympathique que le cœur reçoit ses principaux filets nerveux et c'est uniquement par ce nerf qu'il peut emprunter ses forces de tous les points de la moelle épinière. Il faut donc

â'ia LE SYSTEME SEUVEVX CESTRAL

que le grand sympathique ait ses racines dans cette moelle. Et dès lors toutes les questions qui se sont élevées sur Torigine de ce nerf, savoir : s'il naît du cerveau, ou de la moelle épinière, ou bien, comme Ta prétendu BiCHAT, si ses différentes portions ne sont que des branches communicantes des ganglions que cet auteur considère comme autant de petits cerveaux, lesquels forment un système nerveux distinct et indépendant du cerveau et de la moelle épinière ; toutes ces questions, dis-je, insolubles jusqu'ici par l'anatomie, se trouvent complètement résolues par la voie expérimentale, et il est démontré en même temps que les ganglions ne peuvent point être assimilés à de petits cerveaux (i44-5). »

Enfin, Legallois était certainement entré dans la voie de la grande explication des localisations fonctionnelles du cerveau, ainsi qu'en témoigne avec éclat cette page, trop peu connue, des Expériences sur le principe de la vie. C'est par la considération de la vie, définie ou conçue comme une impression locale du sang artériel, continuellement renouvelée, sur tel ou tel organe de l'économie, cerveau, moelle épinière, segment quelconque d'animal, c'est par la possibilité de survie isolée des fonctions d'un centre nerveux, tel que celui du siège de la respiration dans la moelle allongée, par exemple, que Legallois s'est élevé à l'idée d'une méthode scientifique applicable à l'étude des localisations fonctionnelles des différentes parties du cerveau. « Cette propriété du principe dont il s'agit, dit-il, de survivre aux lésions, aux délabrements les plus considérables du reste du corps, pourvu qu'on n'ait pas offensé le siège où il réside, offre un moyen aussi sûr que facile de déterminer dans quelle partie de la puissance nerveuse réside le premier mobile de telle ou telle fonction. Car toutes les fois qu'en détruisant une certaine portion, soit du cerveau, soit de la moelle épinière, on fait cesser une fonction subitement, et avant l'époque connue d'avance où elle aurait cessé naturellement, on peut être assuré que cette fonction dépend du lieu qu'on a détruit. C'est de celte manière que j'ai reconnu que le premier mobile de la respiration a son siège dans le lieu de la moelle allongée qui donne naissance aux nerfs de la huitième paire; et c'est par cette même méthode que l'on pourrait, jusqu'à un certain point, découvrir tusage de certaines parties du cerveau^ question tant de fois agitée, mais dont l'imagination seule s'est presque toujours emparée pour n'enfanter que des systèmes. Ces recherches auraient d'autant plus de succès qu'on choisirait pour les faire des animaux capables, par leur âge et leur espèce, de survivre plus longtemps à la cessation de la circulation (i42-3). »

Un autre esprit, moins étendu, mais singulièrement vigoureux, précis et clair, Lallemand, a plus contribué qu'aucun clinicien et anatomopathologiste de son temps, fût-ce même Cruveilhier, à éclairer d'une

LALLKMASD. ASATOMIE PATHOlOGlQVE DE L'ESCÉPUALE 543

lumière gn peu crue, mais intense, la structure et les mécanismes de l'encéphale. Ses Recherches anatomo-pathologiques sur l* encéphale et ses dépendances (Paris, 1820 1828, i82/i-i83/i) ne sont pas seulement un recueil d'observations cliniques et de protocoles d'autopsies: les réflexions qui terminent les LeU?*es constituent à vrai dire autant de solides monographies sur les affections les plus diverses du système nerveux central, du cerveau en particulier.

Lallemand est pourtant tomb6 dans des erreurs dont Serres avait fait bonne justice. On conçoit que Lallemand ait repoussé l'hypothèse récente qui situait dans les couches optiques et les lobes postérieurs du cerveau les centres d'innervation des membres supérieurs, dans les corps striés et les lobes antérieurs ceux des membres inférieurs. Les faits y étaient pour la plus grande part opposés. Lallemand avait noté que quand la motilité volontaire n'est pas entièrement abolie dans le côté paralysé, si l'un des membres est fléchi ou contracture, c'est toujours le supérieur, l'avant-bras étant fléchi sur le bras, ou le poignet sur l'avant-bras. De même pour les phénomènes spasmodiques, les atrophies, les anesthésies cutanées. L'idée de placer les membres supérieurs et inférieurs sous la dépendance exclusive des couches optiques et des corps striés lui paraissait avoir été inspirée* par le système de Gall ; c'était là une erreur. Mais il crut devoir démontrer lui-même que l'hypothèse physiologique en question était inconciliable avec ce système, les régions considérées du cerveau, les lobes antérieurs et postérieurs, étant occupées par des organes qui n'ont rien de commun avec l'innervation des extrémités. C'est dire que Lallemand, loin de répugner à l'organologie cérébrale, dont il appelle quelque part le fondateur un ce homme de génie » (vm* Lettre, 202), confessait naïvement sa foi en la doctrine de Gall : « Si, comme je n'en doute pas, disait-il, chaque fonction intellectuelle ou morale distincte a son siège dans une partie du cerveau, il faut bien admettre que chacune de ses parties a une influence directe et immédiate sur tous les organes du mouvement ; car il n'est pas une seule de ces facultés qui ne soit susceptible de provoquer des mouvements prompts, énergiques et compliqués... .La supposition que les fonctions motrices des membres peuvent résider exclusivement c/a/15 une partie quelconque de Vencéphale est donc incompatible avec le système de Gall. A priori, il était facile de prévoir que cotte hypothèse se trouverait démentie par les faits (^Ibid., ui, 3 19). »

Lorsqu'on songe que les faits qu'invoque ici Lallemand sont ceux de l'organologie cérébrale de Gall, il est jHîut-être permis de s'étonner. La vérité, c'est que, déjà quinze ans auparavant, Lallemand enseignait, et avait élevé à la hauteur d'une loi, qu'il n'existe pas dans l'encéphale de territoires spéciaux aflectés à de prétendus organes distincts, soit pour la perception des sensations, soit pour la détermination des mouvements volontaires, tin fœtus privé de cerveau et de cervelet n'éprouve- t-il pas des sensations distinctes ? Ne réagitil pas sur les sensations d'une manière assez régulière pour serrer un corps placé dans la main, pour embrasser des lèvres le mamelon du sein, exercer la succion et la déglutition ? C'est donc, concluait Lallemand, que chaque portion de la moelle, après avoir perçu les sensations que lui transmettent les nerfs du sentiment, réagit en conséquence sur les nerfs du mouvement pour provoquer des contractions en rapport avec ces sensations. C'est à cette impulsion irrésistible, immédiate, que se ramène « l'instinct » chez le. fœtus. Mais, à mesure que le cerveau s'organise et que son pouvoir sur la moelle s'établit, c'est au cerveau qu'aboutissent de plus en plus les sensations ; le cerveau devient exclusivement le lieu des perceptions et le point de départ des mouvements. Les sensations doivent désormais subir

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une plus vaste élaboration avant de se réfléchir en actes. Or, « nous devons supposer par analogie que les choses se passent dans le tissu de Tencéphale comme dans celui de la moelle ; et c'est en eflet ce qui a lieu ».

Ce qui prou>e sans réplique que « ies sensations sont perçues par les mêmes parlions du cerveau qui provoquent les contractions musculaires^ c'est que, dans toutes les affections cérébrales, ce sont les mêmes parties qui sont privées du mouvement et du senliment ». Que l'on pince le bras d'un malade qui a perdu la faculté de remuer volontairement ce membre, par exemple, on déterminera une a réaction de la pulpe cérébrale sur la sensation qui se manifestera par une contraction musculaire » indépendante de la volonté du patient, contraction qui serait déterminée, ajoute Lallemand, sans doute à titre d'hvpothèse, par « les portions demeurées saines de l'hémisphère » : c'est, selon lui. exactement ce qui a lieu pour la moelle chez les fœtus anencéphalcs. De ce que le cerveau est « passif dans la perception des sensations », tandis qu'il doit devenir actif pour susciter des mouvements, Lallemand s'explique comment la sensibilité peut persister quoique le mouvement volontaire ait cessé Çlbid,, m, Saô ; cf. Lettre a*, i, 27/1).

Mais quoiqu'on doive accorder aujourd'hui à Lallemand que le point de Téorce cérébrale où les sensations sont perçues est aussi celui d'où part rîncitation qui doit aboutir à la contraction d'un muscle ou d'un groupe de muscles; quoique nous ne voyions, dans le cerveau comme dans la moelle, que des organes dont toutes les propriétés se résument dans la sensibilité, c'est-à-dire dans un mode de l'irritabilité, les fonctions motrices n'ayant en réalité d'autre substratum que les tissus musculaires, on ne comprend pas pourquoi les extrémités n'auraient point de centres d'innervation distincts dans le cerveau, pourquoi la sensibilité, sinon le mouvement, des membres et de la face ne dépendrait pas d'organes encéphaliques particuliers. Ajoutons que Lallemand dit ailleurs que le siège spécial d'une altération du cerveau peut avoir de l'influence sur la nature de certains symptômes [Ibid,, m, 338). C'est que les faits s'imposent quelquefois à l'attention toujours si éveillée de Lallemand.

a On a prétendu, dit-il sans nommer Délaye ni Foville, que la surface du cerveau était exclusivement destinée à l'intelligence et que la lésion de la substance corticale n'a pas d'influence sur les mouvements. Or. dans l'observation X, la tumeur avait son siège entre l'arachnoïde et les circonvolutions : non .seulement l'encéphalite a été accompagnée de paralysie, mais encore l'hémiplégie a duré jusqu'à la mort (^Ibid,, m, ii5). » C'est ainsi encore qu'il a remarqué que, lorsqu'un des lobes antérieurs du cerveau était conservé, les malades perdaient moins de leur intelligence que lorsqu'ils étaient affectés tous les deux ; alors on voit, par exemple chez les idiots, les instincts non seulement persister, mais se déchaîner en quelque sorte, parce qu'ils ne sont plus dominés par la « raison ». Dans tous les cas où il a semblé que l'intelligence avait été moins altérée que le mouvement et la sensibiUté, un seul hémisphère était malade ; toutes les fois que les deux hémisphères étaient aflectés, les fonctions intellectuelles paraissaient au contraire avoir plus perdu que la motilité et la sensibilité. Dans la première alternative, en eflet, l'un des deux hémisphères continuant à fonctionner, les fonctions intellectuelles ne devaient avoir diminué que

ESMOVLI\S, MàGEXDIE ET SPinZIlEIM ô\ô

de moitié par la intime raison qu*unc seule moitié du corps était paralysée avec ou sans aneslhésie : dans la seconde, tandis (pie chaque membre n'était alTeclé qu'en projwrtion de la lésion de Thémisphère^opposé, rinlelligence soulTrait de la lésion des deux moitiés de Tencéphale.

Aussi bien Lallemand en était arrivé à croire que, comme tous les autres organes, l'encéphale pouvait présenter, dans son ensemble et dans ses parties, des nuances infmies qui dépendaient de l'organisation native ou primitive; c'était là le domaine de l'élude de la « psychologie », qu'il appelle « physiologie cérébrale ». L\llemand voulait rester sur le terrain de la pathologie cérébrale ; il s'y croyait inexpugnable ainsi qu'en une forteresse. Toutefois, comme beaucoup de cliniciens qui sont loin d'avoir possédé sa vaste expc^rience des aiïeclions du cerveau, Lallemand accordait parfois aux faits négatifs l'importance qu'on ne doit attribuer qu'aux faits jx)sitifs. Bouiuaud soutenait que l'organe de la parole avait son siège dans les lobes antérieurs du cerveau. D'une manière générale, rien n'était plus exact, mais Lallemand avait, disait-il, constaté l'absence complète de ces deux lobes chez un malade qui parlait ; il en concluait sans plus la fausseté de la localisation de Bouillald, malgré l'origine de cette doctrine. On sait combien d'objections semblables ont été faites par Cruveilhier, par ândral, par Velpeau, par Trousseau lui-môme.

On ne constate plus aujourd'hui sans étonnement rinfluence exercée par les idées de Torganologie cérébrale de G.a.ll et de Spurziieim sur de vrais savants, tout pénétrés de Tétude des faits et familiers avec tous les procédés des méthodes d'observation et d'expérimentation, sur des physiologistes et des cliniciens tels que Burdach, L.^llemand, Bouil- LAUD, Broca et tant d'autres. Richerand écrivait: « On doit conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que chaque perception, chaque classe d^'idées, chaque faculté de l'entendement est attribuée à telle ou telle partie du cerveau ; il nous est, à la vérité, impossible d'assigner les fonctions spéciales de chacune, de dire à quoi sont destinés les ventricules, quel usage remplissent les commissures, ce qui se passe dans les pédoncules ; mais il est impossible d'étudier un arrangement aussi combiné et de penser qu'aucun dessein n'y est attaché (i). » C'est peut-être que ce qu'il y a de vrai et de fécond dans le système de Gall a passé dans les doctrines et les théories sur la structure et les fonctions du cerveau qui nous paraissent l'évidence môme. J'estime pourtant que cette âme de vérité est en somme trop faible pour que notre étonnement ne soit point légitime, surtout si Ton prend garde que le principe des localisations cérébrales qui a triomphé est tout autre que celui de l'organologie des facultés primitives du cerveau.

J'ignore quelle est la part qu'a prise exactement Mac.endie à la rédaction du livre iv de VAnatomie des systèmes nerveux des animaux vertébrés (Paris, iSaô), de A. Des-

(i) Nouv. Elém. de physiol., n, 16/1, 7* édit.

.T. SouRY. — Le système ririreu.r central. 35

5',r, LE SYSTÈ^fE XEBVErX a EXT BAL

MOULINS (i 796-1828). Ce livre iv, intitulé : Physiologie du système nerveux central, renferme à coté des doctrines les plus erronées sur la nature de l'intelligence et sur les localisations des fonctions psychiques des vertébrés dans les différents départements de Fencéphale, doctrines qui étaient alors celles de Magendie, des vues et des aperçus excellents sur la véritable interprétation de la doctrine des localisations, qui semblent appartenir à Desmouuns.

« Le nombre et la perfection des facultés intellectuelles dans la série des espèces et dans les individus de la même espèce sont en proportion de l'étendue des surfaces cérébrales ». Voilà la thèse» qui nous parait inattaquable, si Ton fait abstraction des considérations de texture, car cela revient à dire non seulement que l'intelligence croit avec les surfaces cérébrales, mais qu'il ne peut y avoir d'autre mesure de l'étendue et de la perfection des facultés intellectuelles que la quantité relative du plissement des surfaces cérébrales (il* Partie, Goo sq.). a L'étendue des surfaces développées par les plis est en raison de la grandeur du cerveau, du nombre et de la profondeur de ces plis ». Or l'étendue de ces surfaces est proportionnellement et absolument plus grande dans l'homme que dans aucun autre animal.

Voici maintenant la critique du système de Gall et de Spurzheim. Il n'existe, et il ne peut exister aucun rapjwrt, aucune relation entre celle a quantité du plissement du cerveau » et l'étendue ou la figure du crâne, « puisqu'un cerveau très volumineux peut avoir cinq ou six fois moins de surface qu'un cerveau plus petit de deux tiers ». Le volume du cerveau ne peut donc pas donner une mesure de l'intelligence (Sgi) ; l'examen de la « boîte cérébrale », du crâne d'un individu vivant, n'apprendra jamais rien sur le nombre, l'étendue et la profondeur des plis de son cerveau, c'est-à-dire sur la nature et la puissance de son intolligenco. La crànioscopie ne pourrait avoir quelque valeur de diagnostic à cet égard que chez des animaux lissencéphales (rongeurs, édentés, oiseaux), où les courbures de la table interne du crâne corres|>ondent aux contours de l'encéphale.

Cette critique fondamentale et décisive de l'organologie de Gall et de Spurzheim n'empêche pas Desmoulins, qui demeure d'ailleurs sous le charme, de reconnaître comme une a conjecture plausible », que, entre une « faculté », un « penchant » donné, et un endroit particulier de la surface du cerveau, bref, entre cette même faculté et un développement ])lus ou moins considérable des plis cérébraux de ce point, quelque rapport doive exister. La démonstration des auteurs aUemands n'était point faite sans doute pour convaincre, « puisqu'elle ne repose que sur la configuration extérieure du crâne » (ce que Gall et Spuuzheim avaient nié énergi(juement). Mais, si la faculté du langage occu|)e bien un siège déterminé et limité dans le cerveau, comme le prouvent nombre de faits observés dans les « ajjoplexies », et si le siège de celle faculté se subdi>ise lui-même en « sièges partiels », la faculté d'articuler jK)uvant se perdre sans que la mémoire et l'intelligence de la parole soient abolies, ne pourrait-on admettre a>ec une grande vraisemblance que « les diverses facultés ont chacune un siège spécial » ? Dans tous ces cas, ajoute Desmoulins, qui ne pou\ait encore connaître les expériences de Bouillaud, et qui ne nomme à ce sujet que Spuuzueim, la partie antérieure des hémisphères était altérée, c'est-à-dire c< la partie du cerveau qui repose sur la voûte de l'orbite ». Mais, outre Lallemand, dont il cite les Lettres, Desmoulins semble avoir connu les travaux de l'École de la Salpétrière et de l'École de la Pitié dont nous avons parlé. Il rappelle, en effet, que des cas cliniques d'a|>oplexie et de paralysie d'une moitié du corps, il résulte que les lobes cérébraux sont en rapport avec les sensations tactiles et les mouvements musculaires des parties opposées. C'est naturellement dans la substance blanche qu'il localise ces fonctions. « Or dans tous les cas de paralysie, dit-il, les fibres blanches sont seules altérées. L'usage des couches con-

LE t:ORPS CALLFA'X ET L' ISTELLIGESCE ô/,;

crnlriques si nombreuses de fibres blancbes ou médullaires, formant la jJns grande partie do la masse cérébrale, est donc relatif aux facultés de locomotion et à la perception du loucher et du lad général ».

Nous ne voulions que signaler, chez Desmoulins, Torigine d'un certain nombre d'idées qui ne reparaîtront que beaucoup plus tard, avec Paul Broca, et, grâce à la découverte de ce savant, feront une trouée dans le monde. Au point de vue de la physiologie générale du système nerveux, il ne faut pas oublier que, pour Desmoulins, « l'intensité des fonctions nerveuses était partout proportionnelle à la quantité de matière nerveuse et surtout à l'étendue de surface qu'elle déploie ». Ces notions se retrouveront aussi chez Baillarger. Le mérite de pareilles intuitions, qui ne nous semblent plus très profondes aujourd'hui, n'était pourtant pas mince avec des maîtres tels que Gall et Spurzheim, et Magendie luimême à cette époque. On triomphait enfin de Locke et de Condillac. C'était un dogme, dans le grand diocèse de la nouvelle Église, que « penser n'est pas sentir )>. Ennemis irréconciables en matière d'expériences physiologiques, Magendie et Flourens s'accordaient pour trouver que cette doctrine de Gall « donnait plus de dignité au principe de la pensée ». On écrivait couramment que, loin de dériver des sens, « les plus nobles facultés de notre intelligence » étaient indépendantes de l'existence même des sens [Ibid., ôSy, 63i); ces facultés, en effet, étaient « primitives » dans le fameux système. Ainsi « l'intelligence existe et agit indépendamment des sens ». Les mouvements, la sensibilité^ VintelUgence étaient trois ordres de phénomènes nerveux tout à fait distincts. On accordait toutefois, du moins Desmoulins, avec Gall et Spurzheim, que les diverses facultés consistent très probablement dans les « localisations ». Outre ces trois forces primitives, Desmoulins en admettait une quatrième, la conscience, et peut-être une cinquième, la volonté. Comme l'intelligence, la conscience, la volonté, les affections existent et agissent indépendamment des sensations [Ibid., ÔSg). Impossible de rêver une psychologie physiologique plus rudimentaire et naïve.

Magendie cl Desmoulins, qui n'auraient trouvé que de la matière blanche fibreuse, mais « pas un atonie de matière grise au centre de la moelle épinière » des reptiles et des poissons, localisaient, chez tous les vertébrés inférieurs, dans le quatrième ventricule, la conscience de toutes les sensations, moins la \ue ; en outre, chez les poissons, l'instinct et rintelligence : chez les re])tiles, la >olonté ; dans les mammifères, les lobes cérébraux paraissaient le siège unique de la volonté; les instincts et rintelligence y résidaient aussi. La coordination des mouvements locaux ou partiels en mouvements d'ensemble, non plus d'ailleurs que les facultés génératrices, n'avait son siège dans le cervelet, soit médian, soit latéral. Quant à l'usage du corps calleux, cette grande commissure des deux hémisphères, on le rapjK)rte, dans le livre de Dksmollins, aux « seules facultés intellectuelles ». Il croît,

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en cfTct, eu raison directe de Télendue de la « membrane nerveuse des hémisphères », et des plissements de cette membrane ; il n'existe que chez les mammiieres, supérieurs aux ovipares par rinteHifjjence : enfin, pour Desmoulins, il n'aurait d'action a ni sur les mouvements ni sur la sensibilité d'aucune partie du corps ». Il soupçonnait donc le corps calleux d'être en étroite relation avec les processus de l'intelligence, soit jxirce qu'en commissurant les hémisphères il était un moyen de concert pour leurs actions, soit parce qu'il pouvait faire a participer un lobe plus faible aux efforts des actions d'un autre lobe plus fort ». La voûte possédait des fondions analogues à celles du corps calleux.

On va retrouver, quant à cette commissure, une conception analogue chez BuRDACH, que le plus beau génie du monde et Timmense labeur n'ont pu sauver non plus de Tétrange fascination de Torganologie de Gall en matière de localisation cérébrale.

C'est en effet un immense labeur, et sans doute un des plus grands livres, que celui qu'a écrit K. F. Burdach spécialement sur Tanatomie et la physiologie cérébrales, De la Uruchire et de la vie du cerveau (i). Connaître la vie du cerveau, c'est connaître les différentes fonctions des parties différentes qui le constituent : c'est l'œuvre d'une science qui pousse ses investigations jusqu'aux extrêmes limites de la connaissance possible (m. Hd. ii. Th., 261). En rassemblant les 1,117 observations suivies d'autopsies qui servent d'assise et de fondement à sa doctrine, HuRDACH choisit surtout celles où la description des symptômes des maladies accompagnait, avec la plus grande exactitude possible, la description des lésions des différentes parties de l'encéphale. Ce grand arsenal de faits n'a point suffi pour détourner Hurdacu des rêveries souvent les plus étranges dans l'interprétation des connexions anatomiqucs et des fonctions physiologicjues du cerveau humain, qu'il avait exploré en tous sens, et où il a fait de remarquables découvertes.

Comment Burdach se représentait-il le mécanisme de cette fonction du cerveau à laquelle il donnait encore le nom d'âme ? Il n'admet plus au moins d'à organe spécial » de l'ame, de sensorium commune, localisable en quelque district du cerveau : « Pour l'unité de l'àme, il est bien indifférent que son organe s'étende ù tout le cerveau ou se trouve resserré en un point gros comme le plus petit grain de sable. » L'âme, être simple, disait-on, ne pouvait siéger que dans un point indivisible. Mais, outre que tout point matériel est toujours divisible, il n'existe pas dans le cerveau un seul lieu dont la lésion organique ou fonctionnelle ne retentisse pour la troubler sur toute l'activité psychique. Aussi Zinn avait-il considéré le cerveau tout entier comme le siège de l'âme. Chaque organe

(i) Vom Baue und Leben des Gehirns. Leipiig, 1819-1826, 3 vol. in-4.

STRUCTURE ET VIE DU CERVEAU S/ig

de réconomie accomplit par toute son étendue la fonction dont il est l'expression matérielle ou la manifestation dans l'espace. Cherche-t-on dans le poumon un organe spécial de la respiration? Pourquoi chercher dans le cerveau un organe particulier de Fâme ? Faut-il en conclure que les différentes parties du cerveau ont des fonctions identiquement les mêmes? Non; s'il en était ainsi, le cerveau serait moins différencié que le foie ; ce serait une masse uniformément indifférente. Aucun organe n'est au contraire aussi « individualisé », aussi spécialisé, que le cerveau (§ 645). A cette complexité morphologique correspond une complexité fonctionnelle non moins extraordinaire. Burdach soutient donc, contre (Ierder et contre Reil, l'hétérogénéité fonctionnelle et organique du cerveau. Les activités ou fonctions psychiques diffèrent en intensité et en quantité, mais « chaque organe particulier » représente, réunies en soi, toutes ces activités, avec la prédominance seulement de quelquesunes en certaines combinaisons. Dans le cerveau, « tous les systèmes » conspirent et s'orientent dans la direction de l'activité de Tàme. Mais il y a des « organes spéciaux » de l'àme dans le cerveau. Pour quelles forces ? Pour les « forces élémentaires de l'âme » (§ 646). Ces forces se manifestent en des sphères d'une puissance toujours plus haute et dont la plus élevée est celle des idées. Celle-ci v ne peut avoir d'organes particuliers », parce que l'idée, simple résultante des unités ou éléments qui la composent, n'est, par elle-même, aucun de ces éléments constituants : l'idée n'est pas un phénomène particulier, mais la manifestation d'un ensemble de phénomènes.

Cette théorie de la nature des idées ou représentations nous paraît d'autant plus vraie que nous l'avons toujours professée et qu'aucune autre ne nous est même intelligible. Nous avons toujours également repoussé toute possibilité de localiser en une région du cerveau un phénomène dont les éléments seuls ou les conditions sont localisables, mais qui, comme résultante des forces vives d'un organe entier, est à la fois partout et nulle part en particulier dans l'écorce grise du télencéphale.

Par forces élémentaires de l'àme, Burdach entendait quelque chose d'analogue aux forces fondamentales de Gall (§ 646), distinctes des anciennes facultés de l'âme, telles que l'intelligence, la volonté, la raison, attributs communs, comme la mémoire, à toutes les forces primitives. Le système de Gall est, pour Burdach, non pas sans doute la base d'une investigation scientifique des fonctions du cerveau, mais le moyen par lequel on peut arriver empiriquement à la connaissance des fonctions des différentes parties de cet organe ; ce n'est pas une chimère (265-6). Après avoir rappelé les localisations ventriculaires de Galien, ou plutôt de ses successeurs, il ne dédaigne pas de mentionner les localisations encépha-

55o LE SYSTÈME NERVEUX CE^TIiAL

liques de Huschke, dont le principe était tiré de la division des trois vertèbres crâniennes, antérieure (avec le corps strié), moyenne (avec la couche optique, etc.) et postérieure (avec les tubercules quadrijumeaux et le cervelet), correspondant à l'intelligence, à la sensibilité et à la volonté. Mais c'est toujours et partout le système de Gall qui reparaît. De même, dit BuRDACH, qu'il existe diflérents organes des sens destinés à chaque espèce d'impressions, il y a aussi des endroits {Stellen) du cerveau qui correspondent aux différentes activités de Tàme. C'est ce qu'on peut très bien concevoir « par analogie ». Ainsi Gall attribue à l'esprit de saillie {Witz) un organe spécial (le xxii®) : « cela veut dire qu'une certaine force est en rapport avec une certaine région du cerveau, et que si cette force se manifeste avec une intensité particulière, comme esprit, la région considérée doit être plus fortement développée. » Pour Burdach, chaque organe n'est toujours que l'incarnation {Verkorperung) de sa fonction.

Est-il vraisemblable qu'il existe dans le cerveau des organes représentant les diverses parties du corps avec leurs fonctions? Pour l'admettre, il faudrait, dit Burdach, découvrir dans cet organe des points circonscrits où les nerfs de ces organes du corps aient leur terminaison centrale. Or, « cela ne se trouve pas dans le cerveau ». En outre l'observation nous fait connaître quelques phénomènes qui répugnent à cette hypothèse. L'humeur, par exemple, pour laquelle il ne saurait exister aucun organe cérébral spécial, dépend de l'étal de certains organes du corps : la colère agit sur le foie, et, dans les maladies de cet organe, on observe une irritabilité plus ou moins vive dans l'humeur des gens. Mais on ne saurait chercher dans le cerveau un organe de la colère ou de l'irritation. Ce que l'on sait, c'est qu'entre certaines représentations mentales et certains organes du corps, il existe une liaison [Verknupfung] véritable, et que celles-là agissent sur ceux-ci comme ceux-ci provoquent et excitent celles-là. La congestion, par exemple, de cause purement organique, des organes sexuels, éveille des représentations mentales en rapport avec les fonctions de ces organes : inversement, lorsque l'imagination est occupée de ces représentations, cette congestion se produit. Mais si nous admettons une liaison de ce genre entre les organes du corps et certaines régions définies du cerveau, nous ne devons pas trop matérialiser en quelque sorte cette idée et nous représenter les choses comme s'il y avait un organe spécial de la génération, de la digestion, etc. (§6^9). Burdach n'en répartit pas moins, avec ses contemporains, dans la substance blanche et grise du cerveau, des fonctions de Tàme, aussi intimement liées, et dans la môme dépendance réciproque que ces deux substances. Ainsi, les sens et la volonté ont pour organe la substance blanche; la connaissance, la faculté de penser et le toucher

PHYSIOLOGIE DES LOBES CÉnÉBBAUX 5ji

la siibslance grise. Quoique la connaissance {Erkenntntss) soit proprement la vie de Tàme, cette fonction de la substance grise dépend toujours de celles attribuées à la substance blanche. A ce propos, Burdach estime être d'accord avec G. Bartholin. Mais cela n'est point tout à fait exact, puisque si Bartholin considérait la substance du cerveau {cerebri substantia) comme le réservoir et le domicile de Tesprit animal, s'il localisait dans Fécorce [in cerebro proprie dicto vel corticé) Tesprit animal destiné au sentiment, et dans toute la moelle, du haut en bas, l'esprit destiné au mouvement^ en d'autres termes, si la substance grise de l'écorce était le siège de la sensibilité, la substance blanche celui de la motilité, en vertu de l'adage, molliiis ad sensum, durius ad înotum, ce n'était ni dans la substance du cerveau, ni dans les ventricides antérieurs, mais dans le quatrième, « ce noble ventricule », qu'était « le lieu de la génération et de rélaboration des esprits animaux », et cela, de par l'autorité toujours vivante et présente, dans les siècles des siècles, d'HÉROPHiLE d'Alexandrie (i).

Bludach distingue et op|)osc dans \v ccrxeau doux systèmes de libres à direction longitudinale et transversale, ce dernier système se croisant avec le premier : ces deux systèmes, qui sont l'un à Fautre connne la « pluralité est a runilé ». appartiennent à deux splières psychiques bien distinctes, Timaginalion et la raison. L'imagination va à la variété ; elle combine le dissemblable en des formes iiou\ elles : idéalement, elle est la même chose qu'est, matériellement, le système des faisceaux longitudinaux. La raison, au contraire, tend h Tunilé et y persiste dans ses conceptions et ses jugements, saisit les liens internes de ce qui apparaît séparé dans les phénomènes : idéalement elle est la môme chose qu'est, matériellement, le système des libres transversales ; en reliant, délimitant, concentrant en soi les radiations qui montent de la base du cerveau, ce système rend tout plus clair et plus net dans l'inlelligence par la déterrhination des représentations (^Vorsiellangen) : le corps calleux contraste ainsi, anatomiquemenl comme fonclionnellemenl, avec la voûte à trois piliers, qui, avec ses « formes fantastiques », apparaissait à Bludach comme la « |XH\sie du cerveau » (§ 743-8). Ce n'est pas tout ; l'imagination est chaude et vive ; elle est excitée par le cours rapide du sang, qui détermine dans le cerveau une plus grande tension. La raison, au contraire, est froide, ennemie de tout mouvement tumultueux ; une tension modérée, une douce chaleur est la condition de sa libre activité. Aussi, tandis que le système des fibres longitudinales est parcouru en tout sens par des vaisseaux sanguins, le système des libres transversales ne soutient aucun rapport étroit avec ceux-ci : les plus grosses branches artérielles passent au-dessus du corps calleux sans l'ébranler et gagnent bientôt le manteau où elles se ramifient (§ 748-8 ; cf. § ioa3, etc.).

L'étude de la structure et des fonctions du manteau est des plus attachantes. Burdach appuie la plupart de ses inductions physiologiques,

(i) Casp. Barthulinl's (i585-i63o), Inslituliones anal. Lugd. Bat., i64i, lib.III, c. ni, 309.

55o LE SYSTÈME NERVEUX CEXTIiAL

liques de Huschke, dont le principe était tiré de la division des trois vertèbres crâniennes, antérieure (avec le corps strié), moyenne (avec la couche optique, etc.) et postérieure (avec les tubercules quadrijumeaux et le cervelet), correspondant à l'intelligence, à la sensibilité et à la volonté. Mais c'est toujours et partout le système de Gall qui reparaît. De même, dit BuRDACH, qu'il existe diflérents organes des sens destinés à chaque espèce d'impressions, il y a aussi des endroits [Stellen] du cerveau qui correspondent aux différentes activités de l'àme. C'est ce qu'on peut très bien concevoir « par analogie ». Ainsi Gall attribue à l'esprit de saillie (Witz) un organe spécial (le xxii") : « cela veut dire qu'une certaine force est en rapport avec une certaine région du cerveau, et que si cette force se manifeste avec une intensité particulière, comme esprit, la région considérée doit être plus fortement développée. » Pour Burdach, chaque organe n'est toujours que l'incarnation [Verkorperiing) de sa fonction.

Est-il vraisemblable qu'il existe dans le cerveau des organes représentant les diverses parties du corps avec leurs fonctions? Pour l'admettre, il faudrait, dit Burdach, découvrir dans cet organe des points circonscrits où les nerfs de ces organes du corps aient leur terminaison centrale. Or, « cela ne se trouve pas dans le cerveau ». En outre l'observation nous fait connaître quelques phénomènes qui répugnent à cette hypothèse. L'humeur, par exemple, pour laquelle il ne saurait exister aucun organe cérébral spécial, dépend de l'étal de certains organes du corps : la colère agit sur le foie, et, dans les maladies de cet organe, on observe une irritabilité plus ou moins vive dans l'humeur des gens. Mais on ne saurait chercher dans le cerveau un organe de la colère ou de l'irritation. Ce que Ton sait, c'est qu'entre certaines représentations mentales et certains organes du corps, il existe une liaison [Verkniipfung) véritable, et que celles-là agissent sur ceux-ci comme ceux-ci provoquent et excitent celles-là. La congestion, par exemple, de cause purement organique, des organes sexuels, éveille des représentations mentales en rapport avec les fonctions de ces organes : inversement, lors(|ue l'imagination est occupée de ces représentations, cette congestion se produit. Mais si nous admettons une liaison de ce genre entre les organes du corps et certaines régions définies du cerveau, nous ne devons pas trop matérialiser en quelque sorte cette idée et nous représenter les choses comme s'il y avait un organe spécial de la génération, de la digestion, etc. (§6^9). Burdach n'en répartit pas moins, avec ses contemporains, dans la substance blanche et grise du cerveau, des fonctions de Tàme, aussi intimement liées, et dans la môme dépendance réciproque que ces deux substances. Ainsi, les sens et la volonté ont pour organe la substance blanche; la connaissance, la faculté de penser et le toucher

PHYSIOLOGIE DES LOBES CÉRÉBRAL'X 55i

la substance grise. Quoique la connaissance {Er kenntniss) Hoii proprement la vie de Tàme, cette fonction de la substance grise dépend toujours de celles attribuées à la substance blanche. A ce propos, Burdach estime être d'accord avec G. Bartholin. Mais cela n'est point tout à fait exact, puisque si Bartholin considérait la substance du cerveau [cerebri substantia) comme le réservoir et le domicile de Fesprit animal, s'il localisait dans Fécorce (m cerebro proprie dicta vel corlicé) l'esprit animal destiné au senlimenty et dans toute la moelle, du haut en bas, Tesprit destiné au mouvement, en d'autres termes, si la substance grise de Fécorce était le siège de la sensibilité, la substance blanche celui de la motilité, en vertu de l'adage, mollim ad seiisum, duriiis ad motum, ce n'était ni dans la substance du cerveau, ni dans les ventricules antérieurs, mais dans le quatrième, « ce noble ventricule », qu'était « le lieu de la génération et de Félaboration des esprits animaux », et cela, de par l'autorité toujours vivante et présente, dans les siècles des siècles, d'HÉROPHiLE d'Alexandrie (i).

Blrdach dislingue et oppose dans le cer>ean deux systèmes de libres à direction longitudinale et transversale, ce dernier système se croisant avec le premier ; ces deux systèmes, qui sont l'un à l'autre comme la a pluralité est à Funité », appartiennent à deux sphères psychiques bien distinctes, l'imagination et la raison. L'imagination va à la variété ; elle combine le dissemblable en des formes nouvelles : idéalement, elle est la même chose qu'est, matériellement, le syslèmo des faisceaux longitudinaux. La raison, au contraire, tend à l'unité et y persiste dans ses conceptions et ses jugements, saisit les liens internes de ce qui apparaît séparé dans les phénomènes : idéalement elle est la même chose qu'est, matériellement, le système des libres transversales ; en reliant, délimitant, concentrant en soi les radiations qui montent de la base du cerveau, ce système rend tout plus clair et plus net dans l'intelligence par la délerriiination des représentations (Vorsiellangen) : le corps calleux contraste ainsi, anatomiquemenl comme fonctionnellemenl, avec la voûte à trois piliers, qui, avec ses a formes fantastiques », apparaissait à Huhdach comme la « |)oésic du cerveau » (§ 743-8). (^c n'est pas tout ; l'imagination est chaude et vive ; elle est excitée par le cours rapide du sang, qui détermine dans le cerveau une plus grande tension. La raison, au contraire, est froide, ennemie de tout mouvement tumultueux ; une tension modérée, une douce chaleur est la condition de sa libre activité. Aussi, tandis (jue le système des fibres longitudinales est parcouru en tout sens par des vaisseaux sanguins, le système des fibres transversales ne soutient aucun rapjjort étroit avec ceux-ci : les plus grosses branches artérielles passent au-dessus du corps calleux sans l'ébranler et gagnent bientôt le manteau où elles se ramifient (§ 743-8 ; cf. § ioa3, etc.).

L'étude de la structure et des fonctions du manteau est des plus attachantes. Burdach appuie la plupart de ses inductions physiologiques,

(i) Casp. Bartholi.nus (i585-i63o), Institutiones anat. Lugd. Bat., i64i, lib.lll, c. m, aÔQ.

552 LE SYSTÈME .\EaVEU\ CEXTRAL

nous Tavons dit, sur un nombre relativement considérable d'observations cliniques et de matériaux anatomo-pathologiques (§ 652-709 ; Anhang, p. 501-595). Il cite Lallemand et Flourens avec éloge; il admire moins ViEUSSENS, qu'il accuse d'avoir trop accordé, en regard de la substance grise, à la substance blanche de son centre ovale, centre de l'imagination, de la mémoire, du jugement et de la raison.

Insula (Stammlappen). Chez Tembryon, juvsqu'au sixième mois, ce lobe reste à découvert, l'opercule du lobe supLM-ieur, ou froulo-pariélal, et les parties postérieures des lobes antériciu* ou frontal, et inférieur ou temporal, étant encore très peu développés. Ce lobe, en dépit de sa précocité et de sa position centrale par rapport aux autres lobes cérébraux, qui en fait comme la clé de \oùte de Tédifice, ne paraît avoir qu'une activité psychique rudimenlaire, s'élcvant à peine au-dessus, suivant Burdacii. de l'émotion sensible.

Lobe fuonto-pariktal (Obeulappkn). Cette région, recouverte par l'os pariétal, et qui correspond assez bien aux circonvolutions rolandiques, dont Bludach signale la large et abondante vascularisation, possède suivant lui une sorle d'activité collective s'étendant à l'ensemble du cerveau. C'est le siège d'élection des a|>oplexies. Jean-Louis Petit et Ciio- PAUT avaient noté que ces lobes étaient le foyer de la force que déploient les membres en se mouvant. H paraît, en elTet, certain que « les paralysies partent plus fréquemment de ces lobes que des lobes antérieurs » ; leurs lésions déterminent des hémiplégies ou paralysies des muscles des exlrémités et de la face, de la lanjue, du pharynx, des paupières, et aussi la paralysie générale progressive. Dans toutes ces fonctions motrices, ce lobe est d'ailleurs subordonné aux couches optiques et aux corps striés, si bien que toute son activité, à cet égard, paraît résulter de son rapport organique avec ces ganglions. Quant à son rap|X)rt avec la conscience, c'est une suite de la participation de ce lobe au corps calleux. Très désireux au fond de concilier les localisations des organes cérébraux avec le rôle antagoniste qu'il attribuait aux systèmes des fibres longitudinales et transversales, Burdach disait ici que les points de cette région du cerveau où Gall a situé la fermeté du caractère et la religiosité corres[K)ndent précisément aux irradiations du corps calleux (système transversal) (§ io3o). Saicerotte et Marshall avaient vu la j)erte de conscience résulter plutôt de la compression du cerveau pariétal que du cerveau frontal.

Lobe temporal (U.nterlappex). Situé sous le temporal et le pariétal inférieur. 11 forme avec le précédent la partie médiane du cerveau, entre les lobes antérieur et postérieur. Si, comme le dit Burdach, l'opposition des lobes antérieur et postérieur, supérieur et inférieur, interne et externe (latéral), est dans le même rap|)ort qu'est la « sensibilité » à « l'irritabilité », l'unité à la variété, ce lobe, le lobe temporal, appartient à l'activité motrice de l'Ame, agissant au dehors, aux manifestations surtout variées et en relation avec le caractère. De fait, la structure de ce lobe corres[)ondrait à ses propriétés ; c'est le plus varié des lobes : cornes d'Aminon, circonvolutions en crochet, noyaux amygdaliens. Ces parties, qui, n'étant pas en rapjK)rt avec la base du cerveau, ne le sont pas davantage avec le monde extérieur, qui n'ont par consé(|uent aucune liaison avec 1* « objectivité », doivent être des « foyers de la vie de l'àmc ». L'activité variée de cette région ne saurait toutefois être ramenée à l'unité des représentations mentales. Ce lobe reçoit des fibres des parties inférieures et [)Ostérieures de la couronne rayonnante, sorties des tubercules cjuadrijumeaux, où domine aussi la subjectivité. Les cornes d'Annnon se forment aux dépens de la voûte et du cingulum, organes de l' « imagination » : celle-ci agira donc ici et son action retentira avec une intensité spéciale sur le reste de cette sphère psychique. Si la

FoycTio.ys du corps callevx 553

partie anlérieurc de lu voùle est unie avec les couches optiques cl par conséquent avec r « intuition sensible », la partie postérieure de la voûte sera dans la corne d'Ammon en rapport avec la a sensibilité générale » et la a volonté » (§ io3i sq.). Les fibres du corps calleux n'envoient dans ce lobe qu'une mince couche, le tapetam, qui n'atteint pas les circonvolutions, a L'unité de l'intuition intellectuelle est donc ici des plus petites ». Par contre s'étend de ce lobe la commissure antérieure qui, d'après Blrdach, était l'organe de « l'intuition sensible et de la volonté corporelle ». Ëniin, le lobe temporal était relié : avec le lobe postérieur, ou occipital, par le coin et le faisceau fondamental interne de BuRDAcu (innre Grundbiindel) ; avec le lobe central ou insula, et le lobe antérieur ou frontal, par le faisceau unciforme (fasciculus uncinatus, Hackenhûndel) ; avec les lobes jX)stérieur et antérieur, par le faisceau longitudinal inférieur de Burdacii, et avec tous les lobes cérébraux, postérieur, supérieur, antérieur et central, par le faisceau longitudinal supérieur ou arqué (fasciculus arcuafus, Bogenhùndel) de Bi rdach. Le lobe temjx>ral ou inférieur pouvait donc être, comme le disait Burdacii, qui, on le voit, avait si fort contribué à le démontrer, excité de tous côtés et réagir de même, il est étrange qu'aucune des observations pathologiques qu'il cite (hémiplégie, convulsions et paralysie des muscles de la face, des paupières, du cou, etc.) n'ait trait à la fonction principale de ce lobe, dont les coimexions universelles, aperçues par Blrdacu, seraient précisément la condition de la fond ion psychique par excellence, je veux dire celle de l'audition tonale et verbale. S'il en axait été autrement, Birdacu aurait sans doute mieux compris lui-même, éclairé peutêtre tout à coup par la coïncidence de cette complexité d'associations avec l'importance fonctionnelle de ce lobe, toute la |3ortée et toute la profondeur de ses propres paroles : les hypothèses physiologiques ou organologiques reposent en grande partie sur des considérations morphologiques (§ io36).

Lobe occipital (I1interlappe>). L'opposition polaire du lobe occipital avec le lobe frontal paraissait correspondre, suivant Burdach, à celle de la connaissance subjective et objective, il est, dit-il, situé au-dessus des organes de l'ouïe, comme le lobe fronlal l'est au-dessus des veux et des cavités nasales. Le lobe occipital siège aussi au-dessus du cervelet, r a organe le plus puissant de la subjectivité », et reçoit, semble-t-il. dans sa masse les |K'doncules de cet organe. Les faisceaux des tubercules quadrijumeaux et des couches optiques ravonnent dans les parties postérieures de la couronne rayonnante et constituent la partie fondamentale du lobe occipital. Le bourrelet du cor[)s calleux envoie aussi des libres sur la face interne de ce lobe. De tout cela il résulte que « l'unité de la pensée » y doit être très faible. Les observations jMithologiques enseignent (pie dans les lésions du cervelet et du lobe postérieur, on a noté une hyperesthésic de tout le corps, indice des rapports étroits du lobe occipital avec la sensibilité générale {Gemeingefûhle) . Lorry, en ses vivisections, avait déjà observé que la partie postérieure du cerveau était plus sensible que la région antérieure. De même en clinicpie. Burdacii relève ici une fréquence plus grande des cas de cécité et de surdité dans les lésions du lobe occipital que dans celles des autres lobes : ils ne sont plus nombreux encore que dans les lésions des tubercules quadrijumeaux (§ io37~8).

Lobe frontal (Vorderlappen). Ce lobe est surtout en rapport avec l'activité psychique et la connaissance objective. L'activité de cette partie considérable du cerveau serait accompagnée, au dire de Burdach, surtout quand la pensée est intense, d'un sentiment de tension dans les parties inférieures de la région frontale et dans les muscles des yeux; celle sensation s'étendrait parfois jusipi'au sommet du front. Lancisi qui, enlre beaucoup d'autres observateurs, avait noté le même phénomène, estimait pour celte raison que la région frontale était « la fabri(pic des pensées ». Burdacii va jusqu'à écrire : « Evidcm-

ment la faculté inlelkx:tiiclle (jgeislige Vermôgen) des individus se révèle de la façon la plus manifeste dans la forme spéciale du front » (§ iol\l\). Les lobes antérieurs n'ont d'ailleurs pas plus d'activité autonome que les autres lobes : ce ne sont que des parties du cerveau. Conmie pôle antérieur, le lobe frontal est bien opposé au lobe postérieur, c'est-àdire au lobe occipital et au cervelet. Mais les deux pôles n'agissent pas isolément, ils doivent s'unir dans une activité commune, car, dans la connaissance, c'est tantôt l'objectivité, tantôt la subjectivité qui domine. Cette étroite connexion polaire des deux lobes antérieur et postérieur du cerveau se montre surtout dans les maladies de ces organes (amnésie, délire, démence, con>ulsions, vomissements) dont la nature diffère de celle des affections jMopres des lobes supérieur et inférieur. Ainsi très souvent des douleurs sont localisées dans le front qui ont leur siège dans le cer>elet, les lobes antérieurs ayant été trouvés tout a fait normaux à l'autopsie (§ \ol\b^. C'est dans le lobe antérieur que les faisceaux de la couronne rayonnante envoient leurs terminaisons ultimes, vers ce faîte du névraxe où, par la moelle épinière et le tronc du cerveau, montent les courants nerveux de la sensibilité. Blhdacu ne considère pas le lobe frontal comme un épanouissement du corps strié : celui-ci n'est plutôt qu'un ganglion partiel surtout destiné aux mouvements volontaires. Or, ainsi que Cuopaht l'avait remarqué, et comme en témoignent les observations pathologiques ici rassemblées, les lésions du lobe antérieur ne déterminent que rarement, au moins relativement, des paralysies du mouvement. Le corps calleux participe à la formation du lobe frontal j)our imc part incomparablement plus grande qu'à celle d'aucun autre lobe : c'est là que « la force unissante du corps calleux atteint son plus haut degré de concentration ». Aussi l'activité psychique supérieure y déploie-l-elle sa plus vive puissance : là est le siège de la connaissance objective du monde, le lieu où les représentations mentales se précisent et apparaissent avec le plus de clarté (§ io46).

Sur la face inférieure du lobe frontal se trouve le lobe olfactif (^Riechkolben) avec ses bandelettes ; les racines olfactives gagnent en partie les faisceaux de la base du cerveau, en partie demeurent en connexion avec le lobe antérieur lui-même. Le développement de ces organes centraux de l'odorat n'a point paru à IknDAcii être en rapport direct avec l'acuité et la (inesse de ce sens : ils ne sauraient donc se rapporter uniquement à cet ordre de sensations ; ils doivent surtout renseigner l'animal sur la signihcation psychique de celles-ci ; ils lui donnent moins des connaissances claires qu'obscures et, d'un seul mot, instinctives (§ 1048-9).

Existe-t-il dans le cerveau, comme on le prétendait déjà au temps de Bcrdach, des organes atrophiés, « simples réminiscences de l'animalité », qui ne fonctionneraient plus que chez les animaux ? Tels la glande pinéale et le corps pituitaire. Buhdach ne pouvait l'admettre, car, de son point de vue, qui était celui de Seurks, l'homme, étant le terme le plus élevé de la série animale, réunissait en lui comme la synthèse des structures et des fonctions des formes animales inférieures. « Le moyen de penser, écrivait ce physiologiste, que la fonction psychique de ces organes, communs, à |)eu d'exceptions près, à tous les vertébrés, serait tout à fait éteinte chez l'homme? » Et ce serait précisément dans a le plus noble des organes », ce serait dans le cerveau seulement, que de telles « réminiscences » inutiles existeraient ! Cela paraissait à lituDAcii très invraisemblable. Sans doute, Acrer- MA>N avait signalé comme des organes rudimentaires, devenus sans usage chez l'homme, le uuiscle plantaire, le risorius Sanlorini^ les muscles de l'oreille externe et le pli semilunaire des paupières, « réminiscence » d'une troisième paupière. Mais, pour posséder une structure et des fonctions plus développées chez les animaux, ces parties ne laissaient pas, selon Rlrdvcii, d'appartenir à l'organisation de l'homme, il n'admettait pas davantage qu'on parlât d'organes embryonnaires dans le cerveau, c'est-à-dire d'organes qui, tels que

ANDnAL

la «glande pitiéale encore, dont le volume est relativement plus gros chez Tembryon que chez l'adulte, ne fonctionneraient que dans le commencement de la vie et ne persisteraient chez l'homme qu'à l'état de ruines.

Arrivé au terme de sa longue étude sur la structure et la vie du cerveau, tout en se rendant le témoignage bien légitime d'avoir éclairé quelques points de Tanatomie et, par conséquent, de la physiologie cérébrale, BuRDACH confessait la vérité de ces paroles célèbres qu'il a inscrites en tête des quelques lignes de sa Conclusion : Cerebnan pars hominis est cujus obsciira adhuc structuray obscuriores morbi, obscurissimœ fimctionesy perpelim philosophorum atgve medicorum torquebunt ingénia.

Andral (1797-1851) lui-même a pris en considération les essais de localisations tentés dans les écoles de la Salpétrière et de la Pitié pour déterminer le siège des centres d'innervation motrice des membres thoraciques et abdominaux dans les couches optiques et les corps striés, y compris les masses médullaires situées à leur niveau (i). Il entreprit d'interroger les faits pour s'assurer de l'exactitude de ces opinions. Naturellement, devant ce grand esprit critique, cette théorie ne tint pas plus que celles qui dominaient sur les fonctions du cervelet. Sur 98 cas cliniques, il ne s'en était guère trouvé de favorables aux doctrines de Gall, de

(i) Ceux-là mêmes, maîtres et élèves, qui, dans l'École de Paris, étaient le plus opposés à la doctrine des localisations cérébrales, et en particulier à celle des facultés morales et intellectuelles de lorganologio, ne laissaient pas, comme Lafargue, dans une thèse qui fil époque, et qui résume bien l'état d'esprit des purs cliniciens, do reconnaître Tinfluence que les affections dos hémisphères cérébraux exercent sur les mouvements volontaires. On n'avait pas oublié que Saucerotte avait produit des paralysies partielles en lésant certaines régions déterminées du cerveau : « D'après M. Flourens, écrivait 'Lafargue, les hémisphères n'ont aucune influence sur les mouvements, dont le principe actif siège exclusivement dans la moelle allongée et le régulateur dans le cervelet. 11 est hors de doute que les lésions artificielles de* la moelle allongée portent sur la locomotion une atteinte plus profonde que la lésion des hémisphères... Mais il est tout aussi certain que l'apoplexie, le ramollissement, l'agénésie d'une portion des hémisphères, entraîne le plus souvent les convulsions et la paralysie : d'où il résulte que les hémisphères ont aussi leur influence sur les mouvements. Si les vivisections ont paru démontrer le contraire, c'est parce qu'elles ont porté, pour la plupart, sur des oiseaux ou des rongeurs dont la lame hémisphérique est d'autant moins importante qu*elle est plus rudimcntaire. Celle explication est pleinement justifiée par quelques expériences de Saucerotte, qui produisit des paralysies partielles en lésant la superficie du cerveau sur des chiens, dont les hémisphères plus volumineux ont par cela même plus d'importance (*) ». Après avoir démontré avec une fougue et une assurance extraordinaire le néant des expériences et des observations de Magendie et de Flourens comme de Gai.l, FoviLLE et PiNEL-GuANDCHAMP, Lafargue coucluait quc l'anatomie pathologique, ainsi que les expériences (les siennes propres), repoussent toute localisation relative au siège de la sensibilité et des perceptions, de la locomotion volontaire et des facultés morales. Il termine par ces mots : « Ce que je voulais démontrer. »

(*) BisHai sur la valeur dfs localisations des fonctions encéphaliques sensoriales et locomotrices^ etc. Th. P.. i838. n« ii5, 20.

556 LE SYSTÈME \EBVEU.\ CE^TBAL

Flourens, de Magendie, de Foville, de Serres touchant ce dernier organe (i). Andral entraîna plus tard Longet qui, après avoir établi que ni la physiologie expérimentale ni la pathologie ne permettaient d'admettre les rapports du cervelet avec la sensibilité générale ou l'instinct de la génération, ajoutait ces paroles significatives à l'adresse de Flourens : « Nous sommes bien loin de vouloir afiirmcr que le cervelet ait pour rôle exclusif de coordonner les mouvements volontaires des membres (2). »

Le résultat négatif de Texamen des faits relatifs aux sièges distincts des mouvemenis des membres supérieur et inférieur dans le cerveau n'empêcha pas Andral d'affirmer que « ce siège distinct existe », et cela sans nul doute, puisque chacun des membres peut être paralysé isolément. Seulement nous ne le connaissons point encore. D'autres parties, d'ailleurs, en même temps que les membres d'un coté du corps, sont souvent frappées de paralysies à divers degrés : les globes oculaires, les paupières, les différentes régions de la face et les lèvres, la langue, le cou, le larynx, le pharynx, l'œsophage, la vessie, le rectum. Quoique les efforts faits à diverses époques pour assigner à quelque partie du cerveau la faculté d'articuler et de coordonner le langage lui semblent au moins prématurés {Ibid,, 532), Andral a recherché jusqu'à quel point l'hémorragie cérébrale affectait un siège spécial dans les cas où, à sa suite, la vue restait atteinte ; ce siège, il ne l'avait pas découvert. Mais, encore que tant de faits nous montrent sans cesse, dans les altérations du cerveau, les sièges les plus divers pour expliquer les troubles d'une môme fonction, « nierons-nous que certaines parties de l'encéphale sont spécialement destinées à l'accomplissement de certains actes? Nous n'en aurions pas le droit; car il est vraisemblable que certains points du cerveau ont entre eux un rapport tel que la lésion de tel d'entre eux va spécialement retentir sur tel autre ; et ce pourra être l'altération secondaire de celui-ci, inappréciable par le scalpel, qui produira la spécialité du désortire fonctionnel h [Ibid,, 362). Il est surtout frappé de la « nu»rveilleuse solidarité qui unit entre elles, et ramène à l'unité d'action, toutes les parties du système nerveux ». « Le trouble des facultés intellectuelles ne saurait non plus être regardé comme lié plus spécialement au ramollissement des lobes antérieurs ou postérieurs, comme quelques-uns l'ont prétendu », disait Andral. Les faits cliniques lui avaient <( prouvé » que la lésion de ces différents lobes est également suivie de délire ou de tout autre désordre de l'intelligence. Dans l'état actuel de la science, Andral déclarait impossible d'établir d'une manière

(i) Clinique médicale, i833, v, 658 sq.

(a) Anatomic et physiologie du système nerveux de l'homme, iS^a, i, 7^9.

LÉLUT. PSYCHOLOGIE MORBIDE ôo;

rigoureuse, d'après Texistence ou la nature du désordre intellectuel, « le siège et l'étendue du ramollissement ». Enfin, « des différents troubles de Tintelligence qui peuvent accompagner le ramollissement du cerveau, il n'en est non plus aucun qui, par sa forme spéciale, suffise pour faire reconnaître pendant la vie la nature de l'altération qui a frappé l'encéphale. Une simple injection, soit des méninges, soit de la substance nerveuse, une accumulation considérable de liquide autour du cerveau ou dans ses ventricules, une hémorragie qui a déchiré sa pulpe, des produits accidentels qui s'y sont développés, peuvent en effet également produire soit le délire avec toutes ses variétés, soit un simple affaiblissement de l'intelligence, soit la perte subite de la connaissance » {Ibid,, 022).

L'œuvre de physiologie et de pathologie nerveuse de Lélut, pour être surtout critique, est loin d'être négative comme on aurait pu l'attendre d'un esprit aussi clairvoyant. Andral, un autre grand sceptique, dont on vient d'apprécier la solide judiciaire, cite Lélut parmi les novateurs qui ont tenté d'appliquer les méthodes de psychologie physiologique, normale et morbide, à l'intelligence historique des problèmes les plus élevés de l'activité humaine, à la genèse du génie dans l'art, dans la science et dans la philosophie. C'est là une voie où, après Lélut et Leuret, après Calmeil, Moreau (de Tours), Littré et tant d'autres, nous nous étions engagé nous-mêmes, sur la foi de ces maîtres, et qui ne nous a point paru sûre (i). Car, outre que les hallucinations, qui d'ordinaire sont ce qu'il y a de mieux attesté dans les traditions de la vie des grands hommes, sont parfaitement compatibles, ainsi que l'a vu Brierre de Boismont, avec l'absence de toute vésanie, l'hallucination de la veille ou du. rêve étant en somme un processus physiologique des centres nerveux, à l'état fort comme à l'état faible, et l'interprétation seule de ce phénomène pouvant être délirante, il parait inutile de disserter, comme on le ferait dans une clinique, avec le dossier du malade sous les yeux, sur de prétendus cas pathologiques rapportés par des témoins qui, s'ils sont véridiques, n'ont parlé que par ouï-dire, souvent à un siècle de distance, et presque toujours sur h* ton de la vitupération ou de l'apologie. Cependant, voici en quels termes Axdral a parlé de Lélut dans ses Leçons de la Faculté de médecine : « M. Lélut, qui a proclamé l'avènement de la physiologie dans rhistoire, s'exprime ainsi : « Voilà Socrate qui non seulement s'imagine recevoir des influences, des inspirations divines, mais qui, à raison de ce privilège, croit posséder, à distance, une influence semblable sur ses amis,

(i) V. la Z^ cdil. de notre livre, Jésus et la Religion d'Israël. Paris, 1898.

558 LE SYSTÈME XERVEUX CEXTRÀl^

sur ses disciples, et presque sur les étrangers ; influence indépendante même de la parole et du regard, et qui s'exerce à travers les murailles et dans un rayon plus ou moins étendu.

« On ne peut, en vérité, rien voir, rien entendre de plus extravagant, de plus caractéristique de la folie ; et les hallucinés qui, sous mes yeux, prétendent envoyer ou recevoir à distance des influences physiques, magnétiques, franc-maçonniques, ne s'expriment pas autrement que Socrate, et ne sont, sous ce rapport, pas plus fous qu'il ne Tétait (i).

« Chez les modernes, la folie du Tasse, de Pascal, de Rousseau, celle de Svvammerdam, de Van Helmont, de Swedenborg, sont à peu près avouées maintenant par tous les hommes qui ont joint l'étude de la psychologie morbide à celle de l'histoire et de la philosophie. M. Leuret dans ses Fragments psychologiques sur la folie (i834), M. Galmeil dans son ouvrage (2), ont soutenu la même doctrine (3). »

Les réflexions que j'ai faites au commencement de ce paragraphe ont, dans ma pensée, une portée générale. J'avoue pourtant qu'elles s'appliquent d'une manière plus spéciale aux grands hommes de l'antiquité, tels que SocRATE. Pour Pascal, dont Lélut a laissé aussi une psychologie morbide, et lorsqu'il existe des documents contemporains authentiques, lettres, mémoires originaux, pièces d'état civil, inscriptions, etc., les termes du problème peuvent sembler diff'érents. Mais, pour peu qu'on s'applique soi-même à faire une pareille enquête sur un personnage qu'on a vu et connu et dont on a cherché à découvrir, avec toute la diligence possible, outre les causes et l'enchaînement des principaux événements de la vie, ainsi que l'hérédité directe et collatérale, les principales conditions physiologiques qui en ont été les conditions, on s'apercevra bien vite de l'inutilité de tels eff*orts. La connaissance des raisons de penser et d'agir d'un seul homme, cet homme fùt-il de notre race et de notre temps, dépasse infiniment les forces de notre esprit. En ce domaine de l'histoire il faut rêver, si l'on en a le loisir, mais se garder de rien aflîrmer. Car c'est une illusion.

Voici comment Lélut interprète la paralysie psychique dont fut atteint Pascal vers la fin de l'année 1647, époque où il venait d'inventer et de

(i) Lélut. Du démon de Socrate, spécimen d'une application de la science psychologique à celle de V histoire, augmenté de Mémoires sur les hallucinations et sur la folie, i83G, 121.

(2) Calmeii.. De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, i845, 3 vol. in- 8.

(3) Andral. Cours de pathologie interne (i848), III, 36. — Brierrb de Boismomt {Des Hallucinations, i845) était, on le sait, d'un autre sentiment : il pense que chez beaucoup d'hommes célèbres l'hallucination était physiologique.

PASCAL. PAIiALYSIE PSYCUIQVE 559

faire exécuter sa machine arithmétique. « 11 tomba, dit sa nièce Marguerite PÉRiER, dans un état fort extraordinaire, qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu'avec des potences : ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de Teau-de-vie, pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent les obligea de lui défendre toute sorte d'application ; maïs cet esprit si vif. et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif (i). » LÉLUT rappelle ensuite que Pascal fut environ trois mois à se remettre de cette maladie « dont la nature semblait si irrémédiable que cette sorte àe paralysie pourrait être appelée dynamique, par opposition à celle qui est due à une lésion organique profonde et permanente ; elle est très habituelle dans ces maladies générales et erratiques du système nerveux qui unissent dans des rapports variables le trouble des mouvements à celui des sensations, des affections, des idées (2) ». Dans la convalescence de cette affection, et quand il eut à peu près recouvré le libre usage de ses membres, Pascal fît un voyage à Paris, accompagné de sa sœur Jacqueline, dans l'intention d'y consulter les médecins alors en réputation. Descartes fut un de ces médecins. Non pas que Pascal l'ait été trouver pour le consulter sur sa santé, ainsi que Lélut l'a laissé entendre. C'est Descartes qui, désirant voir Pascal, « à cause de la grande estime qu'il avait toujours ouï faire de son père et de luy », avait fait prier Pascal de lui permettre de le venir voir. Jacqueline, à qui s'adressa l'envoyé de Descartes, M. de Montigny de Bretagne, « à défaut de son frère qui était à l'église », avoue avoir été assez empochée de répondre, « à cause, ditelle, que je savais qu'il a peine à se contraindre et à parler partictilièreiuent le matin{3) ». Dans la visite qui eut lieu en effet le lendemain matin, et à laquelle assistèrent plusieurs personnages qui accompagnaient Descartes,

(i) Fontaine, sccrclaire do Sac y. par conséquent fort bien informe, confirme ce témoignage. Mémoires pour servir à lliistoire de Port-Royal, Cologne, 1788, II, 55. Cf. Recueil d' Utrecht^

(3) L hystérie, l'hypocondrie, répilepsie et quelques autres aflbctions nerveuses qui peuvent leur être rattachées. (Note de Lélut).

(3) Cette entrevue, véritable événement historique, est narrée tout au long avec beaucoup de sensibilité et d'esprit par Jacqueline Pascal, dans une lettre datée du 25 septembre iG'47. Journ. des Savants, iSSg, 554-559. Cf. Bibliothèque nation., ms. fr. 12,988. p. 6 sq.

Les Mémoires de Marguerite Périer renferment quelques détails bien curieux, au point de vue de l'hérédité collatérale, sur son frère Louis, neveu de Pascal par conséquent. « Mon frère Louis Pkribr est mort le dernier de notre famille; if était né le 27 septembre iG5i. Il parut dans sa plus tendre enfance un esprit enjoué et boufTon, tournant tout ce qu'on voulait lui apprendre en plaisan-

50o LE SYSTÈME \EnVEUX CENTUAL

RoBERVAL, à j3ro|)os de la matière subtile, « croyant que Pascal aurait peine à parler », « entreprit avec un peu de chaleur Descartes (avec civilité cependant), qui lui répondit avec un peu d'aigreur : qu'il parlerait à mon frère tant que Ton voudrait, parce qu'il parlait avec raison ; mais non pas à luy, qui parlait avec préoccupation ; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il était midi, il se leva, parce qu'il était prié à dîner au faubourg Saint- Germain et M. de Roberval aussi, si bien que M. Descartes l'y mena dans un carosse où ils étaient tous deux tous seuls, et là ils se chantèrent goguettes; mais un peu plus fort que jeu, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'après dînée... » Descartes, « fâché d'avoir été si peu céans, promit à mon frère, continue Jacqueline, de le venir revoir le lendemain à huit heures... M. Descartes venait ici en partie pour consulter le mal de mon frère ; sur quoi il ne lui dit pas pourtant grand' chose : seulement il lui conseilla de se tenir tous les jours au lit jusqu'à ce qu'il fût las d'y Hre et de prendre force bouillon. Ils parlèrent de bien d'autres choses, car il y fut jusqu'à onze heures ; mais je ne saurais qu'en dire, car hier je n'y étais pas ; et je ne le pus savoir, car nous fûmes embarrassés toute la journée à lui faire prendre son premier bain. Il trouva que cela lui faisait un peu mal à la tète ; mais c'est qu'il le prit trop chaud. Je crois que la saignée du pied de dimanche au soir lui fit du bien, car lundi il parla fort toute la journée y le matin à M. Descartes, etl'après-dînée à M. de Roberval, contre qui il disputa longtemps, touchant beaucoup de choses qui appartiennent autant à la théologie qu'à la physique ; et cependant il n'en eut point d'autre mal que de suer assez la nuit et de fort peu dormir ; mais enfin il n'en eut point les maux de tôte que j'attendais de cet effort... »

Après le retour du père de Pascal à Paris, les symptômes de la maladie du grand écrivain ne firent qu'empirer. « Mon frère, dit M"° Périer, était alors travaillé par des maladies continuelles... Il avait entre autres incommodités, celle de ne pouvoir rien avaler de liquide, à moins qu'il ne fàt chaud; encore ne le pouvait-il faire que goutte à goutte ; mais comme il avait outre cela une douleur de tHe insupportable, une chaleur d'entrailles excessive et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent do se purger de deux jours l'un durant trois mois ; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines, et pour cela les faire chauffer et les avaler goutte à

Icrie, en sorte qu'à Và§e de sept ans, il savait à peine son pater- ma m6re le mena à Paris, en iG58, à mon oncle, à qui elle dit qu'o/i ne pouvait lui rien apprendre; mon oncle se chargea de son éducation, et cet enfant devint en peu de temps fort sérieux; mais les fréquentes maladies de son enfance l'empêchèrent d'avancer dans ses études jusqu'à l'âge de dix à onze ans... » Ms. fr. 12,988, p. 19.

I!ALLrCl\AT!0.\S DE LA Vl E ET DE L'OVIE 5Gi

goutte, ce qui était un véritable supplice qui faisait mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint. » {Vie de Pascal par M™** Périer). Lélut prononce ici le mot d'hypocondrie. Mais Marguerite Périer nous raconte que, dès Tàge d'un an, Pascal « tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle à Paris tomber en chartre w; cette langueur était accompagnée de deux circonstances extraordinaires : « l'une, qu'il ne pouvait souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportement très grands ; et l'autre, bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère proche l'un de l'autre. Il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir ; mais aussitôt qu'ils s'approchaient ensemble, il criait et se débattait avec une violence excessive. Tout cela dura plus d'un an, durant lequel le mal s'augmentait. Il tomba dans une telle extrémité qu'on le regardait comme prêt à mourir. »

Un jour qu'ARNALLD, Nicole, Sainte-Martre cl quelques autres solitaires étaient réunis chez Pascal pour discuter sur une addition au formulaire que devaient signer les religieuses de Porl-Ro\al, il fut si douloureusement afleclé de voir prévaloir un a>is contraire au sien, malgré tout ce qu'il avait du dire, qu* « il perdit à la fois la parole et la coimaissance. » Lorsque M"* Pkkier lui demanda ce qui lui avait causé cet accident, Pascal répondit : « Quand j'ai vu toutes ces personnes-là, que je regardais comme étant ceux à qui Dieu a\ait fait connaître la vérité, et qui devaient en être les défenseurs, s*ébranler et succomber, je vous avoue que j*ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. » Ainsi, la violence qui avait été faite en cette rencontre à son sentiment, sentiment qui avait ses racines dans quelque idée supérieure de la justice et de la religion, l'avait brisé et jeté bas comme un vent d'ouragan un arbre trop faible, et cela d'autant plus qu'il n'avait pu résister comme dans la dispute avec Dkscartes. La simple contradiction, chez les natures hY(x»re\cilables, que définissent si bien les mots de faiblesse irritable, agit souvent en eflet à la façon d'un véritable traumatisme et déchaîne des convulsions ou frappe d'une sorte de |)aralysie psychique.

En octobre i654 eut lieu l'accident du pont de Neuilly, suivi, dit-on, d'un long évanouissement. \]n mois après, le 23 novembre i654, de dix heures et demie du soir à minuit et demi, Pascal eut la fameuse vision que l'on connaît, c'est-à-dire une hallucination délirante de la vue et probablement de l'ouïe. Pendant huit ans, Pascal conserva, dans la doublure de son pourpoint, le cousant et le décousant de ses propres mains chaque fois qu'il changeait de vétement,le papier et le parchemin où il avait consigné cette vision. C'est par hasard qu'un domestique, qui sentit quelque chose de dur et d'épais dans le pourpoint de Pascal, décédé depuis peu de jours, découvrit ce document mystique. Le mystère de Jésus est d'un mysticisme de la môme inspiration. A partir de cette époque, pendant ces sept ou huit dernières années de sa vie, ses jours et ses nuits furent presque J. SouRY. — Le système nerveux central. 36

502 LE SYSTfjytE MCnVElX CESTRAL

complètement troublés par la vue d'un précipice qui s'ouvrait à ses côtés. C'était plus qu'une image : la sensation qu'il était contraint de subir, tout en en reconnaissant la fausseté, était des plus vives et 'des plus pénibles. Je crois, avec Lélut, que le témoignage recueilli sur ce sujet dans le recueil de Lettres de l'abbé Boileau, ne permet pas de douter de la réalité de cet abîme imaginaire. <c Ce grand esprit croyait toujours voir un abime à son cotégaucbe, ety faisait mettre une chaise pour se rassurer. Je sais l'histoire d'original. Ses amis, son confesseur, son directeur, avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique ; il conveiwit de tout cela avec eux, et^ un quart d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait » .

Le 8 décembre 166^4, jowr d^ Is^ Conception, quinze jours après son extase, Pascal écoutait un sermon de Singlin, à Port-Royal, sur la sainteté de la vie chrétienne, et sur la nécessité de ne point s'engager dans les liens du mariage et du monde sans s'en être beaucoup consulté à Dieu. Frappé de ces conseils, qui semblaient s'adresser à lui, il alla, après le sermon, s'ouvrir de ses impressions à sa sœur Jacqueline ; elle mit tout en usage pour augmenter ce nouveau feu. Elle y réussit, « au delà mt^me de ses espérances ». C'est ce qu'on a appelé la seconde conversion de Pascal. Pascal avait alors trente ans. Depuis l'accident du pont de Neuilly il était venu plus souvent à Port-Royal, et, dans ses entretiens avec sa sœur, Jacqueline lui faisait « honte » de la « senteur de ce bourbier », le monde, et des « horribles attaches » que lui reprochait sa conscience. Alors il se retira à Port-Royal ; il renonça à tout, sauf à écrire et à continuer ses grandes découvertes scientifiques, dans des heures de crise, semblables aux accès épileptoïdes du génie. Revenu à Paris, il y changea de quartier; il se revêtit d'un cilice ; il enfonçait dans sa chair les dents de sa ceinture de fer.

Durant les quatre dernières années de sa vie, Pascal tomba dans cet état de bienheureuse langueur que le vulgaire prend en pitié, parce qu'il ignore que c'est seulement dans cet état que les grandes âmes, déjà devenues étrangères à ce monde qui passe et à tout ce qui est du monde, aperçoivent enfin clairement, dans le silence et la solitude des longs jours déserts et des nuits de morne anéantissement, l'inutilité de tout ce qui n'est pas la fin de leur être, la mort, la mort et la résurrection bienheureuse pour les croyants, la mort et l'oubli, le repos éternel, pour les autres. Pascal eut un très clair pressentiment de sa fin prochaine, et cela en dépit des assurances contraires de tous les médecins qui, à leur habitude, traitaient avec science et conscience leur patient, et expliquaient même par surcroît les douleurs de tête de Pascal, ces

LE CRUVEAV HE PASCAL 5r,3

douleurs qui avaient « quelque chose de fort extraordinaire », répétait le malade, en les attribuant à la vapeur des eaux qu'ils lui avaient fait boire pour combattre ses coliques. 11 mourut dans des convulsions qui durèrent vingt-quatre heures, jusqu'à ce qu'il expirât, le 19 août 1662, à une heure du matin.

C'est à la diligence des amis de Pascal que fut pratiquée l'ouverture de son corps. Les solitaires de Port-Royal avaient également fait faire Fautopsie du cadavre de Saint-Cyran ; il est môme dit, dans le procèsverbal de cette nécropsie, que le cei^emi de Saint-Cyran était énorme, q^i'on n'en avait jamais vu nn si grand.

Le texte de Tautopsic de Pascal, emprunté aux mémoires de Marguerite PÉRIER, sa nièce, et qui semble avoir originairement fait partie du manuscrit de la Vie de Pascal, par M'"° Périer, n'a pas seulement l'importance d'un document de l'état des connaissances anatomo-pathologiques des médecins ordinaires du temps : il établit, suivant Lélut, que, chez Pascal, l'organe le plus profondément et le plus anciennement malade aurait été le cerveau. Les deux altérations du cerveau signalées par les médecins, et qui sont restées pour nous lettre morte, paraissent à Lélut avoir constitué un double ramollissement compliqué d'hémorragie :

ce Les amis de M. Pascal ayant fait ouvrir son corps, on lui trouva V estomac et le foie flétris et les intestins gangrenés, sans qu'on put juger précisément si c'avait été la cause de cette terrible colique qu'il soutirait depuis un mois, ou si c'en avait été l'efllet. A l'ouverture de la tête, le crâne parut n'avoir aucune suture y si ce n'est peut-être la lambdoïde ou la sagittale y ce qui apparemment lui avait causé les grands maux de tête auxquels il avait été sujet pendant toute sa vie. 11 est vrai qu'il avait eu autrefois la suture qu'on appelle fontale ; mais coiiunc elle était demeurée ouverte fort longtemps pendant son enfance, comme il arrive souvent à cet âge, et qu'elle n'avait pu se refermer, il s'était formé im caUis qui l'avait entièrement couverte, et qui était si considérable qu'on la sentait aisément au doigt. Pour la suture coronale^ il n'y en avait aucun vestige.

« Les mt^ecins obser>érent qu'y ayant une prodigieuse quantité de cervelle^ dont la substance était fort solide et fort condensée, c'était la raison ]X)ur laquelle la suture fontale n'ayant pu se refermer, la nature y avait |)Ourvu par un calus.

« Mais ce qu'on remarqua de plus considérable, et à quoi on attribua particulièrement la mort de M. Pvscvl et les derniers accidents qui Vaccompagnèreni, c'est qu'il y avait au dedans du crâne, vis-ti-vis les ventricules du cerveau, deux impressions comme d'un doigt dans de la cire ; et ces cavités étaient pleines d'un sang caillé et corrompu, qui avait commencé à gangrener la dure-mère (1). »

LÉLUT est aussf résolument opposé que Leuret à l'organologie de Gall ; il fait même encore le procès de la doctrine des localisations ven-

(i) Cf. Bibliothèque nationale, ms. fr. ia,9()8, p. 9.

5fi/, LE SYSTÈME XEnVEl'X CESTIIAL

Iriculaires des successeurs de (tALIEN dans Fantiquité et au moyen âge. 11 incline encore à croire que le cervelet pourrait bien t>tre affecté à Texercice des moidvements comme le cerveau Test à \2i' sensibilité, à la mémoire y à \ imagination , bref, à \ intelligence . 11 tient d'ailleurs pour irréductible atout jamais la nature des manifestations morales et intellectuelles à celle des fonctions des hémisphères cérébraux, leur organe.

« ... S'imaginer, avec d'anciens analoinistes et d'anciens philosophes, qu'on peut, dit Lélut, opérer, par la pensée, dans le cerveau, des divisions corrélatives à de prétendues divisions de l'enlendeihent proprement dit, et consacrer ainsi, dans cet organe, comme organes secondaires, à la perception sa partie antérieure, à la réflexion sa partie moyenne ^ h la mémoire sa partie postérieure; ou bien croire, avec Gali., qu'on peut, par la |)ensée encore, diviser l'extérieur du cerveau en un bien plus grand nombre d'organes, afTectés chacun h une faculté du côté moral de notre intelligence ; — ce seraient deux erreurs de môme es|)èce, témoignant l'une et l'autre de l'ignorance la plus complète de la nature de l'entendement et de celle de ses prétendues facultés. // n*y a, dans Vinlelligence et dans ses modes, rien d'isolé, comme tendraient à le faire croire les divisions dont les détails composent les systèmes de psychologie ». Léi.ut, dans ses mémoires, a démontré « la fausseté de toute division du cerveau en organes affectifs et intellectuels distincts ». 11 n'y a donc pas à s'étonner de n'avoir point trouvé 1' « organe du calcul sur le front du petit calculateur sicilien Vito M^n(;iamele a ; la moitié ou plus des faits de formes ou de proéminences locales du cerveau ont donné d' « incessants démentis aux assertions de Vorganologie phrénologigue ». Certes, nous sommes assurés que les actes intellectuels reconnaissent |K)ur condition matérielle Yencéphale : ce qui le prouve, ce sont les connexions intimes et nécessaires des surfaces sensitives et de leurs nerfs avec cet organe et les troubles apportés dans l'exercice de la pensée par ses altérations et si^s maladies. La science aura à déterminer, mieux qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent, « les rapports des origines cérébrales des nerfs du sentiment les unes avec les autres et avec celles des nerfs du mouvement. Elle aura à rechercher si, comme cela est probable, ces deux es|)èces de nerfs ont, dans le cerveau conmie dans la moelle épinière, des |)oints différents d'émergence ; si, des deux grandes di\isions de cet organe, la plus petite, le cervelet, est, comme on |)eut le croire, plus jiarticulièrement consacrée à l'exercice xles mouvements, tandis (|uc la plus grande, ou le cerveau proprement dit, a des rap|)orts plus étroits a\ec celui de la sensibilité, devenue de V intelligence, ou, si l'on veut, de V imagination et de la mémoire. Elle devra se demander encore si, dans cet organe, il n'y a pas des parties en corrélation plus S|x»cialc avec la vie d'assimilation, avec cette vie que troublent d'une manière aussi très profonde les altérations du centre nerveux encéphalique ». Lklit insistait |)our que, dans ces investigations, on ne séparAt |)oint l'étude descriptive des faisceaux nerveux de celle de leur structure a recherchée dans ce (prelle a de plus iiUime et de propre |)eut-ètre un jour à dévoiler le mystère des actions cérébrales ». La physiologie de la pensée, ajoutait-il, se bornât-elle à celte étude, aurait encore un champ assez vaste. Toutefois, au delà des sensations internes et externes, il v a tout l'ensemble des « manifestations morales Qi^inlellecluelles propres, ayant |)Our organe les hémisphères cérébraux, en tant que ceux-ci, dans la mécanique de l'encéphale, sont intimement liés à ses parties sensitives ». Mais ici, ce que la science aura à faire, ce sera « bien plus de luonlrer ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être, que de rechercher ce qui est sans doute, mais ce qui est à la fois indémontrable et inconcevable ». Lki.lt confesse, et il ne veut pas (pi'on le dissimule, qu' « au delà de la physiologie céré-

L0\GI':T et VULPI.iX. F0\CTI0.\S de la PHOTIBÈRAMIE ASSULAÎBE 5G5

Ara/e des sensations et des mouvements^ la question des rapj)orls à établir entre le cerveau et les actes supérieurs de la pensée est une de ces questions que leur nature condamne, suivant toute apparence, à une indétermination perpétuelle (i). »

Sur la question de savoir si des deux substances dont sont composés les lobes cérébraux, Tune, la substance blanche, était affectée aux mouvements volontaires (Foville, Pinel-Ghandchamp), à Texclusion de la substance grise des circonvolutions (les lésions de celle-ci n'étant point susceptibles par consé(iuent de produire la paralysie), ou si c'était l'autre au contraire, la substance grise, dont les altérations provoquaient les troubles de la motililé, tels que ceux de la paralysie générale des aliénés (Parchappe, Calmeil, Bottex, F^ayle, Ferrus, Bouchet et CazauviELH),Longet avouait n'adopter encore, d'une manière définitive, ni Tune ni l'autre de ces manières de voir. Lon(;et savait que les affections partielles des lobes cérébraux provoquent des phénomènes épilepliformes et souvent des convulsions, également partielles, de la face, de la bouche, etc.(*j). On pouvait admettra disait-il, que, dans l'état normal, l'incitation à laquelle succèdent les mouvements volontaires naît principalement, sinon exclusivement, dans les lobes cérébraux: <( La volonté donne l'impulsion déterminante; mais la contraction des muscles qui est nécessaire pour produire le mouvement s'exécute à l'insu d'elle et doit son origine à un tout autre principe qui émane spécialement de la moelle allongée (Lorry). Aussi Virritation artificielle de celle-ci met-elle immédiatement en jeu la contractilité musculaire, tandis que celle des lobes cérébraux, où siège la volonté, 71 est suivie d'aucun effet analogue. » {Ibid,j 656 sq.)

IjONGET localisait donc la volonté dans l'écorce du cerveau. « Il faudrait savoir, ajoutait-il, si chacun des mouvements volontaires ne serait pas influencé par des fonctions déterminées des lobes cérébraux : après avoir reconnu qu'il n'est pas rare de rencontrer, chez riiomme, des lésions partielles des fonctions musculaires piu* l'effet à'affectioiis locales du cerveau proprement dit, il devenait naturel de rechercher à la lésion de quelle partie de cet organe correspondait la paralysie de telle région du corps. Ces recherches, entreprises à diverses époques, poursuivies de nos jours avec ardeur, sont loin d'avoir donné, jusqu'à présent, des résultats satisfaisants. Déjà, ayant examiné la valeur de quelques-unes des localisations proposées, nous avons cru devoir rejeter l'opinion de Salcerotte, qui fait siéger le principe du mouvement des membres thoraciques dans les lobules postérieurs du cerveau, et celui du mouvement

(i) F. Lélut. Formule des rapports du cerceau à la pensée. Ann. mcdico-ps>chol., i843. (a) Anat. et phys. du syst. nen\, i84a, ii, 04 A.

566 LE SYSTÈME .\EBVEiX CEXTRAL

des membres pelviens dans les lobules antérieurs ; nous avons cru aussi ne pas devoir partager Tavis d'après lequel les lobules moyens et les cornes d'Ammon seraient le siège spécial des mouvements de la langue (Foville). » LoNGET n'admettait pas non plus que « Torgane qui coordonne les mouvements de la prononciation siège spécialement dans les lobules antérieurs du cerveau (Bouillaud) ». « En somme, concluait Longet, et à supposer (|u'on doive admettre dans le cerveau des régions distinctes et déterminées pour correspondre aux divers mouvements volontaires, il nVst point démontré, du moins selon nous, qu'il y ait rien de positif dans les localisations proposées pour les principes actifs de ces mouvements. » Dans les lobes cérébraux se trouveraient surtout les conditions matérielles de l'intelligence, des sentiments et des instincts, comme celles des mouvements volontaires.

Quant à la valeur des localisations relatives aux organes et aux fonctions des sens et de Fintelligence, les observations de blessures graves et de perte de substance aux dépens des lobules antérieurs ou postérieurs des hémisphères ne révélaient, suivant Longet, aucune altération grave de ces fonctions ; on ne constatait d'ordinaire que des troubles de la motilité, et quelquefois des accès épilepliformes. Après Desmoulins, pour qui la protubérance annulaire était l'organe où réside la conscience des sensations de tout le corps, moins la vue, après Jeaîs Mûller, Geudy, Serres, Longet croyait que la sensibilité générale, qui subsiste après l'ablation de tout l'encéphale, hormis la protubérance et le bulbe, était, avec les impressions tactiles, perçue dans la protubérance. Pour les impressions olfactives, visuelles, auditives, gustativcs, on n'avait aucune donnée qui permît de croire que leur perception s'opère, même partiellement, dans la protubérance, les hémisphères cérébraux étant les seules parties encéphaliques où les sensations soient soumises à une élaboration définitive. Ainsi les idées en rapport avec les impressions tactiles elles-mêmes ne se forment, dit expressément Longet, que dans les hémisphères du cerveau. Vulpian devait conclure, à la suite de Longet, que « la protubérance annulaire est le véritable centre perceptif des impressions sensitives ». Mais Vulpian non seidement fait présider la protubérance à la sensibilité générale : il lui paraît certain que les sensations auditivcK et gustativcs onlVxQw dans cette partie des centres nerveux (i). Loin que les lobules antérieurs fussent exclusivement affectés à l'intelligence, Cru- VEiLHiER avait cru devoir adîrmer que tout vice grave de conformation des lobes cérébraux, quelle que soit la partie de ces organes sur laquelle il

(i) Leçons de phys. du syst. nen'., 548.

ISEXaiTABUATÊ DES SlBSTAyCES GRISE ET BLA.\CHE 667

porte spécialement, peut avoir pour résultat l'idiotie. Il est vrai que Cku- VEILHIER prétendait aussi avoir bien souvent observé que l'atrophie du cerveau des vieillards en démence porte sur les circonvolutions occipitales beaucoup plus encore que sur les circonvolutions frontales (i). « La pathologie n'autorise pas jusqu'à présent à dire que ce soit plutôt telle région des lobes cérébraux que telle autre qui jouisse du privilège d'être le siège exclusif de Tintelligence. Elle n'a rien prouvé relativement aux sièges spéciaux qu'on a prétendu assigner aux diverses facultés intellectuelles (2). » Bref, jusqu'ici la physiologie expérimentale a ét-é aussi inhabile que la clinique à démontrer le siège précis de l'intelligence dans les lobes cérébraux (11, 696).

Ce n'est pas que Longet ait nié, d'ime manière absolue, l'existence possible, dans les lobes cérébraux, de divers instruments en rapport avec les différents phénomènes psychiques : « Mais, si l'on veut admettre la pluralité de ces instruments, quand et comment seront fournies les preuves péremptoires qui pourraient permettre d'indiquer le point limité du cerveau ou du cet*velet où se passeraient les modifications relatives à telle ou telle série d'idées, de qualités morales ou instinctives ? » (11, 695). Quant aux résultats des expériences de Bolillaud et de celles de Flourens, Longet inclinait à penser que, dans le domaine des localisations, la lumière et les renseignements précis seraient fournis encore plutôt par des observations pathologiques bien faites que par des vivisections. C'était exactement le contraire de ce que pensait Jean Muller : « Les résultats de Tanatomie pathologique ne peuvent jamais avoir, disait-il, qu'une application très limitée à la physiologie du cerveau (3). » Mais quant à la physiologie psychologique, telle (|ue l'entendait Gall, quant aux prétendues « facultés primitives », après les travaux de Lafargue, de Léllt et de Leuret, Longet les condamnait sans a|)pcl, et certes avec toute raison, mais sans avoir eu le moindre pressentinumt de la vérité du principe sur lequel cette doctrine avait été édifiée.

L'avenir devait montrer que Longet n'avait pas eu plus de daivoyance sur la question, je ne dis pas de l'insensibilité, mais de Tinexcitabilité des substances blanche et grise des centres nerveux. ()uant à l'insensibilité de ces substances, il avait avec lui, sauf Haller, Zinn, Serres et quelques autres, tous les physiologistes, anciens et modernes. 11 est certain que Haller et Zinn avaient vu des mouvements convulsifs en blessant la substance médullaire des hémisphères cérébraux; rien ne démontre

(1) Anatomie descriptive, IV. 668.

(3) Longet, 1. I, 11, 691.

(3) Manuel de physiol. (Littré), I, 780.

5C8 LE SYSTÈME yEliVEUX CESTBAL

que, comme le prétend Longet, et ainsi qu'ipcline à le croire Hitzig, ces mouvements résultaient en réalité d'une lésion de la moelle allongée. Quoi qu'il en, soit, Longet a irrité les lobes cérébraux mécaniquement, chimiquement, galvaniquement, chez les animaux, sans déterminer ces convulsions. Il en fut de même des couches optiques, des corps striés et du cervelet qui, suivant Longet, n'étaient pas excitables; il n'y avait de parties excitables que la protubérance annulaire, le bulbe rachidien et la moelle épinière. a Xos propres expériences, dit-il, ont été faites sur des chiens, des chats, dos chevaux, des lapins, et enfin sur des pigeons. Nous les avons reproduites dans nos cours un grand nombre de fois, et constamment, chez tous ces animaux, nous avons trouvé la substance corticale et la substance médullaire des lobes cérébraux complètement insensibles à toute espèce d'irritations mécaniques ou chimiques. A nos yeux, c'est là une vérité expérimentale des mieux établies (ii, 642). » Les expériences de Flourens, parmi les contemporains, comme celles d'ANDRÉ Dulaurens, de Lecat, etc., ne permettaient point de douter de « l'inaptitude du cerveau proprement dit à exciter des contractions musculaires sous l'influence d'irritations artificielles ou immédiates ». Ainsi, Longet témoigne avoir cautérisé avec la potasse et l'acide azotique la substance blanche des hémisphères, y avoir fait passer des courants galvaniques en tous sens, sans parvenir à mettre en jeu la contractilité volontaire, à produire des secousses convulsives. Même résultat négatif en appliquant les mêmes agents à la substance grise corticale. « Cependant, écrivait Longet, le pathologiste tomberait dans une grave erreur si, généralisant ce que l'expérimentation révèle, il en induisait que, dans les affections partielles des lobes cérébraux, chez l'homme, tout doive se passer comme dans les expériences (u, 6/4/4). » Pour expliquer la production des phénomènes convulsifs dans les diverses affections du cerveau, il fallait supposer, pensait Lon(;et, que ce qu'une stimulation artificielle ne saurait faire, la maladie le réalise, ou plutôt admettre une excitation sympathique de la moelle allongée.

Reil, Tiedemann, etc., se représentaient la substance corticale comme sécrétée par la face interne de la pie-mère. « Peut-être, disait Reil, le cerveau se produit-il par de semblables précipités, que fournit successivement cette membrane. » Reil croyait même que toute la substance corticale n'est qu'appliquée à la surface de la médullaire; elle a si peu de connexions avec celle-ci qu'elle s'en sépare net. C'était déjà l'idée de Bartholin, qui s'exprime ainsi : « La partie blanche du cerveau paraît plongée [deruersa] dans la cendrée. Quoique ces deux substances, la blanche et la grise, paraissent continues dans les cadavres en putréfaction, chez les sujets sains qui viennent d'être tués elles se distinguent par

HilLLAIiGEn. STRlCTVnE DE L'ÉCOliCE SGg

diverses Uynes, de sorte quon les peut effectivement séparer (lit ab invicem separari actuoptime queant}{v). » L'étude analoino-palhologique du cerveau dans la folie, et, en particulier, dans la paralysie générale des aliénés, avait pénétré de tout autres idées Délaye, Foville, Calmeil, Parchappe, Baillargeh. « La simple juxtaposition des deux substances est une opinion inadmissible, écrit Haillarger : la substance blanche au sommet des circonvohitions est enlièrement unie à la substance grise par un grand nombre de fibres. »

Après Stenon et (iAll, mais par un procédé original, consistant à examiner par transparence, entre deux verres, une couche très mince de substance grise, Baillarger reconnut facilement Texistence d'un grand nombre de fibres a pénétrant de la substance blanche centrale dans la substance corticale; ces fibres sont coniques, à grosses extrémités en bas (2). Après avoir observé au microscope les fibres de la couche corticale du cerveau de Tenfant nouveau-né, Baillarger touche presque le vrai, mais les préjugés du temps (idola fori] Fen écartent aussitôt : « Peutêtre pourrait-on conclure de là, dit-il, qu'une partie des fibres de la substance blanche centrale tire son origine de la couche corticale \ mais on est, je crois, désormais d'accord pour réformer ce langage (168). » C'est donc la substance blanche qui envoie des fibres dans la couche grise corticale où ces fibres se terminent en pointe. Baillarger a pourtant vu encore, dans les couches blanches de l'épaisseur de la substance grise, « des fibres qui semblent propres aux couches intermédiaires » de cette écorce; il a vu aussi, chez les mammifères inférieurs, des fibres transversales croisant des fibres verticales.

L'intelligence est-elle en rapport avec le nombre et l'étendue des circonvolutions (3) ? Après Desmoulins, et contre Leuret, Baillarger estime que « si Ton considère que les animaux les plus intelligents non seulement ont le cerveau le plus ondulé, mais qu'ils ont des circonvo-

(i) Institut, anal., liv. III, m, 359.

(2) Recherches sur la structure de la couche corticale des circons'olutions du cerveau. Paris, i8'io, Mém. de l'Acad. roy. de médecine, VIII, i5^, pi. ii. fig. 8.

(3) Bvii.ï.ARGEK. De l'étendue de la surface du cerveau et de ses rapports avec le développement de rintelligence. Annales raédico-psvchologiqucs. i853, V, i sq. Conclusions de ce oiémolre : I" Le cerveau de l'homme peut ôlre déplissé presque complèlomenl sans tiraillements, en enlevant peu à peu la substance blanche intérieure ; q" l'étendue de la membrane cérébrale ainsi déplissée est de 1,700 centimètres carrés; 3" la surface du cerveau de l'homme, proportionnellement au volume, est beaucoup moins étendue que celle du cerveau des mammifères inférieurs...; ^° le degré de développement de rinlclligencc, loin d être en raison directe de l'élenduo des surfaces cérébrales, serait plutôt en raison inverse. Cela ne prouvait pas. toutefois, que le développement de l'intelligence ne fût pas en raison directe du nombre et de l'étendue des circonvolutions. En dépit de l'apparence, Bvillauger établit que les deux propositions n'ont rien de contradictoire. *

570 LE SYSTÈME .\EnVEUX CEXTRAL

lutions qui leur sont propres; si Ton se rappelle la facilité avec laquelle apparaît le délire clans les inflammations des surfaces cérébrales, les altérations de la couche corticale dans la folie, surtout celles qu'elle offre dans la paralysie générale des aliénés qui s'accompagne d'une démence si profonde, Tatrophie des circonvolutions dans la démence, etc., on ne balancera pas à attribuer un rôle important aux surfaces cérébrales. La structure si compliquée de la couche corticale peut être invoquée comme un argument de plus. » Baillarger, en effet, établit dans son mémoire de 18^10 que la couche corticale du cerveau est formée ou apparaît, par transparence, comme formée de six lames ou couches superposées, alternativement grises et blanches. La disposition stratifiée que Vicq d'Azyr avait vue dans les lobes postérieurs du cerveau, Meckkl dans la corne d'Ammon, Cazauvieilh dans toute Tétendue des circonvolutions, Baillahgër Ta étudiée vhez Thomme et chez les mammifères. Cette stratification avait aussi été décrite par Serres pour les lobes optiques des oiseaux, des reptiles et des poissons.

Quel rôle jouaient ces parties stratifiées? Etait-ce là, demandait-on, que s'élabore le fluide nerveux? A quoi servent ces innombrables fibres que la substance blance irradie partout dans la substance grise, 011 elles vont se terminer en pointe ? Les pointes, en plongeant dans la substance grise, y soutirent-elles le fluide nerveux? Baillarger ne voulait à son tour que poser ces questions. Mais, après tout ce qu'on aavit dit de l'analogie des fluides nerveux et galvanique, on ne peut s'étonner que cette stratification des couches de la surface du cerveau ait rappelé l'idée d'une pile de Volta. C'est ce qu'avait vu Rolando dans la structure lamelfaire du cervelet; son appareil électro-moteur n'avait qu'une seule paire d'une pile galvanique. Dans les six lames d'écorce du cerveau décrites par Baillarger, Rolando aurait pu voir trois paires d'une pile galvanique. L'analogie entre la structure de la surface cérébrale et la disposition des appareils galvaniques semble encore à Baillarger pouvoir être invoquée comme un argument de plus en faveur de ces deux propositions: i'' « L'action nerveuse comme l'action électrique est en raison, non des masses, mais des surfaces; 2** l'influx neryeux, comme l'électricité, se transmet par les surfaces (Ibid,, 181). » Cet influx ou fluide nerveux, survivance des esprits animaux, était donc devenu pour quelques-uns, grâce aux progrès de la physique, un fluide électrique. (]laude Bernard, (|ui devait montrer que les propriétés électriques des nerfs et des muscles « paraissent » distinctes de la propriété nerveuse proprement dite, et que la « force n(u*veuse », quoique liée à l'acc^omplissement des phénomènes chimi(|ues de l'organisme, « diffère essentiellement de la force élech^ique », comprenait pourtant qu'on se fiit laissé « séduire » par de

PAIiCIÎAPPE. FO\CTIO.\S PHYSIOLOGIQUES DE IJÉCOBCE CÉRÉBRALE 671

pareilles analogies. Car de la nature et des propriétés spéciales de Tagcnt nerveux, quelque nom qu'on lui donnât, on ne savait rien. « On a pu changer les mots, disait Tillustre physiologiste, remplacer les esprits animaux par un fluide impondérable, sans réaliser pour cela un véritable progrès. Tant qu'on n'a fait que substituer une théorie à une théorie sans preuve directe, la science n'y a rien gagné; celle des anciens en vaut une autre (i). »

De 1837 à r8'|8, dans ses cours de physiologie à l'école de médecine de Rouen, dans ses Recherches sur f encéphale y sa structure^ ses fonctions et ses maladies (Paris, i836 et i838), surtout dans son grand mémoire Du siège commun de r intelligence, de la volonté et de la sensibilité chez Vhomme (Paris, i856), Parchappe a plus fait qu'aucun physiologiste ou clinicien de son temps pour l'avancement de la* vraie doctrine de l'innervation cérébrale. Sa voix n'a pas percé; elle n'a pas été entendue, si ce n'est d'un petit nombre de bons juges, tel que Haillarger. Mais si l'on cherche, vers le milieu du siècle, un savant qui puisse être considéré comme un précurseur de nos idées actuelles sur le siège de ce complexus indissociable de fonctions psychiques qu'on appelle sensibilité, intelligence et volonté, Parchappe se présente seul à nous.

Clinicien, c'est de la considération des troubles fonctionnels et des lésions anatomiques observés surtout dans la paralysie générale que Parchappe s'est élevé à sa théorie des fonctions de l'écorce du cerveau. Celte théorie est construite sur les larges et solides assises de l'analomie pathologique. Sans doute, après Gall et Lallemand, Délaye, Foville, Pinel-Graxdchamp avaient localisé dans la substance grise corticale des hémisphères « le siège de l'intelligence », opinion déjà impliquée dans la théorie de la sécrétion des esprits animaux par les glandulcs constituant cette substance du cerveau, mais, quelque inintelligible que soit devenue pour nous cette façon de penser, ni la volonté, ni la sensibilité n'avaient été localisées dans le substratum organique des fonctions intellectuelles. La condition centrale des phénomènes de mouvement volontaire avait pour siège la substance blanche du centre ovale; la sensibilité était une fonction du <*ervelet et de la moelle allongée. Lorsque Haller avait considéré le cerveau en général comme le siège de la sensibilité, du mouvement volontaire et de l'intelligence, c'est, on le sait, de la substance blanche du cerveau et du cervelet qu'il parlait et uniquement de

(1) Claude Bek;<ard. Lcrons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Paris, i858. I, 3; II, a 3.

liitions qui leur sont propres; si Ton se rappelle la facilité avec laquelle apparaît le délire dans les inflammations des surfaces cérébrales, les altérations de la couche corticale dans la folie, surtout celles qu'elle offre dans la paralysie générale des aliénés qui s'accompagne d'une démence si profonde, Tatrophie des circonvolutions dans la démence, etc., on ne balancera pas à attribuer un rôle important aux surfaces cérébrales. La structure si compliquée de la couche corticale peut être invoquée comme un argument de plus. » Haillarger, en efl'et, établit dans son mémoire de i8'io (jue la couche corticale du cerveau est formée ou apparaît, par transparence, comme formée de six lames ou couches superposées, alternativement grises et blanches. La disposition stratifiée que Vicq d'Azyr avait vue dans les lobes postérieurs du cerveau, Meckel dans la corne d'Ammon, Gazauvieilh dans toute Télendue des circonvolutions, Bail- LARGER Fa étudiée 'chez Thomme et chez les mammifères. Cette stratification avait aussi été décrite par Serres pour les lobes optiques des oiseaux, des reptiles et des poissons.

Quel rôle jouaient ces parties stratifiées? Etait-ce là, demandait-on, que s'élabore le fluide nerveux? A quoi servent ces innombrables fibres que la substance blance irradie partout dans la substance grise, où elles vont se terminer en pointe ? Les pointes, en plongeant dans la substance grise, y soutirent-elles le fluide nerveux? Baillarger ne voulait à son tour que poser ces questions. Mais, après tout ce qu'on aavit dit de l'analogie des fluides nerveux et galvanique, on ne peut s'étonner que cette stratification des couches de la surface du cerveau ait rappelé l'idée d'une pile de Volta. C'est ce qu'avait vu Rolando dans la structure lamelfaire du cervelet; son appareil électro-moteur n'avait qu'une seule paire d'une pile galvanique. Dans les six lames d'écorce du cerveau décrites par BaillargeA, Rolando aurait pu voir trois paires d'une pile galvanique. L'analogie entre la structure de la surface cérébrale et la disposition des appareils galvaniques semble encore à Baillarger pouvoir être invoquée comme un argument de plus en faveur de ces deux propositions: I** « L'action nerveuse comme l'action électri(|ue est en raison, non des masses, mais des surfaces; 2** l'influx neryeux, comme l'électricité, se transmet par les surfaces [Ibid,, 181). » Cet influx ou fluide nerveux, survivance des esprits animaux, était donc devenu pour quelques-uns, grâce aux progrès de la physique, un fluide électrique. (Claude Bernard, qui devait montrer que les propriétés électriques des nerfs et des muscles « paraissent » distinctes de la propriété nerveuse proprement dite, et que la « force nerveuse », quoique liée à l'accomplissement des phénomènes chimi(|ues de l'organisme, « diffère essentiellement de la force élech^ique », comprenait pourtant qu'on se fiit laissé « séduire » par de

PAHCHAPPE. FO\CTIO\S PHYSIOLOGIQUES DE VÉCOUCE CÉPÉBHALE 671

pareilles analogies. Car de la nature et des propriétés spéciales de Fagent nerveux, quelque nom qu'on lui donnât, on ne savait rien. « On a pu changer les mots, disait Tillustre physiologiste, remplacer les esprits animaux par un fluide impondérable, sans réaliser pour cela un véritable progrès. Tant qu'on n'a fait que substituer une théorie à une théorie sans preuve directe, la science n'y a rien gagné; celle des anciens en vaut une autre (i). »

De 1837 à i8^|8, dans ses cours de physiologie à l'école de médecine de Rouen, dans ses Recherches sur Cenccphale, sa structure, ses fonctions et ses fnaladies (Paris, i836 et i838), surtout dans son grand mémoire Du sièfje commun de V intelligence y de la volonté et de la sensibilité chez Vhomme (Paris, i856), Parchappe a plus fait qu'aucun physiologiste ou clinicien de son temps pour l'avancement de la 'vraie doctrine de l'innervation cérébrale. Sa voix n'a pas percé ; elle n'a pas été entendue, si ce n'est d'un petit nombre de bons juges, tel que Baillarger. Mais si l'on cherche, vers le milieu du siècle, un savant qui puisse être considéré comme un précurseur de nos idées actuelles sur le siège de ce complexus indissociable de fonctions psychiques qu'on appelle sensibilité, intelligence et volonté, Parchappe se présente seul à nous.

Clinicien, c'est de la considération des troubles fonctionnels et des lésions anatomiques observés surtout dans la paralysie générale que Parchappe s'est élevé à sa théorie des fonctions de l'écorce du cerveau. Cette théorie est construite sur les larges et solides assises de l'anatomie pathologique. Sans doute, après Gall et Lallemand, Délaye, Foville, Pinel-Grandchamp avaient localisé dans la substance grise corticale des hémisphères « le siège de l'intelligence », opinion déjà impliquée dans la théorie de la sécrétion des esprits animaux par les glandules constituant cette substance du cerveau, mais, quelqu(» inintelligible que soit devenue pour nous cette façon de penser, ni la volonté, ni la sensibilité n'avaient été localisées dans le substratum organique des fonctions intellectuelles. La condition centrale des phénomènes de mouvement volontaire avait pour siège la substance blanche du centre ovale; la sensibilité était une fonction du cervelet et de la moelle allongée. Lorsque Haller avait considéré le cerveau en général comme le siège de la sensibilité, du mouvement volontaire et de l'intelligence, c'est, on le sait, de la substance blanche du cerveau et du cervelet qu'il parlait et uniquement de

(i) Claude Bernard. Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Paris, i858. I. 3; II, 2 3.

5;a LE SYSTÈME y EH VEUX CEXTIiAL

celle-ci, véritable sensorium comintine. Les expériences lui avaient appris que la substance grise n'était pas plus le siège de la sensibilité que le point de départ des mouvements volontaires. Pour Burdach aussi, on Ta vu, l'encéphale, en masse, est l'organe de l'ànie. Bref, loin de regarder la substance blanche comme étant simplement conductrice, la plupart des physiologistes et des cliniciens l'avaient considérée, plus encore que la substance grise de Técorce du cerveau, du cervelet et des ganglions de la base, comme un centre d'action et d'élaboration psychique.

La doctrine physiologique de Parchappe, qui fait de l'écorce grise du cerveau le siège commun et exclusif de l'intelligence, de la volonté et de la sensibilité, est fondée en |îrartic sur les résultats généraux qui se dégagent de Télude des faits cliniques et anatomo-palhologiques contenus dans les traités de Lallemand, d'OLLiviER (d'Angers), d'ÀNDRAL, de BouiLLAUD, recueils les plus complets d'observations sur les maladies de l'encéphale et de la moelle épinière; d'autre part, et avant tout, sur la démonstration faite par Parchappe lui-même, dès i838, que la paralysie générale des aliénés résulte d'une altération destructive de la couche corticale du cerveau. Cette altération qui, pour Délaye (1824), était surtout une sclérose du tissu cérébral; pour Bayle (1822, 1825, 1826), une méningite chronique, avec ramollissement superficiel de la substance grise ; pour Calmeil (1826), le ramollissement de l'écorce avec adhérences de la pie-mère à la surface cérébrale et sclérose de la substance blanche; pourFoviLLE (1829), une « altération variable » de la substance blanche ; pour Belhomme (i83/i, i836), le ramollissement de la couche corticale avec adhérences de la pie-mère, cette altération consistait essentiellement pour Parchappe dans le ramollissement de la couche corticale.

Aux troubles de l'intelligence et delà motilité volontaire, tenus pour les symptômes les plus directs des lésions de l'écorce, Parchappe ajouta ceux de la sensibilité. « La couche corticale du cerveau, écrivait-il en 1847, doit être considérée comme l'aboutissant des impressions s^n^^/tW*. » De bonne heure, il eut le grand mérite de voir que les trois fonctions qui servent à définir la vie psychique, la sensibilité, le mouvement volontaire et l'intelligence, se supposant réciproquement, encore que fonctionnellement dissociables, au moins en apparence, à l'état pathologique, doivent avoir un môme siège. 11 vit bien, selon nous, que la complexité croissante des phénomènes qui s'accomplissent dans l'écorce du cerveau peut créer l'illusion de leur indépendance réciproque, a L'intelligence, dit-il, est plus facilement lésée que la volonté et la sensibilité, et la volonté, en tant que force motrice, est plus facilement atteinte que la sensibilité. La connaissance et la faculté de penser se perdent avant la faculté de se mouvoir et surtout avant la faculté de sentir. Dans la folie

LES IIÉMISPIIÈBES CÉRÉURAIX, SIÈGE DE LA SE.\SIDILITE TACTILE 573

paralytique, au summum de son développement, la lésion de Tintelligence est plus profonde que celle du mouvement, la lésion commune de Tintelligence et du mouvement est plus profonde que la lésion de la sensibilité ; celle-ci n'est abolie, avec le mouvement volontaire, que quand toute l'épaisseur delà couche corticale est désorganisée » (i).

A la substance blanche de Tencéphale et de la moelle, Parchappe n'attribue que le rôle exclusif de conducteur des « influences nerveuses », centrifuges ou centripètes ; à la substance grise des mômes régions, que celui du mouvement et de la sensibilité: de là les paralysies du mouvement, et, d'une manière plus ou moins constante, celles de la sensibilité, des extrémités supérieures et inférieures du côté opposé du corps, dans les lésions circonscrites des « couches optiques et des corps striés ». En dehors de l'écorce du cerveau, les altérations pathologiques des difi'érents organes centraux constitués en partie de substance grise, cervelet, couches optiques et corps striés, moelles allongée et épinière, laissent intacte « la fonction essentielle de Tàme » sous ses trois modes : intelligence, volonté, sensibilité. Outre la paralysie générale des aliénés, dans tous les cas d'encéphalite, de ramollissement, d'hémorragie, les lésions destruclives de la couche corticale ont déterminé, lorsqu'elles s'étendaient aux deux hémisphères, une altération fonctionnelle de ces trois modes de la vie psychique, et, si elles étaient limitées à l'un des hémisphères, des troubles de la sensibilité et de la motilité volontaire du côté opposé du corps. Comme la plupart de ses contemporains, Parchappe avait subi l'influence du «génie de Gall » (2). Dans quelques cas de folie, ce médecin avait môme cru pouvoir saisir un rapport entre la région où étaient localisées les altérations et « le siège attribué aux facultés intellectuelles les plus lésées » : « Si la doctrine de Gall est exacte, écrivait Parchappe, en i838, on peut concevoir Vespérance de la vérifier par le siège des altérations dans l'aliénation mentale, en môme temps qu'on expliquerait les diff'érences du délire. » Mais ce sont surtout les observations cliniques et anatomo-pathologiques de paralysie générale qui ont permis à Parchappe de faire « la preuve pathologique de la réalité du rôle physiologique » de l'éc^orce cérébrale. D'une intelligence plus compréhensive de la liaison et de la complexité des phénomènes les plus élevés de l'innervation cérébrale résulta donc pour Parchappe une vue très claire de l'illusion où étaient tombés tant de physiologistes et de

(i) Du siège commun de l'intelligence, de la volonté et de la sensibilité chez l'homme. Paris, i85G, ai.

(3) V. le premier mémoire des Recherches sur l'encéphale, i83G.

5;^ LE SYSTÈME XEnVEVX CEXTRAL

cliniciens du plus grand mérite en croyant démontrer, soit au moyen des vivisections, soit autremenl, qu'il existe des organes distincts pour des fonctions inséparables. L'observation clinique, en effet, lui avait montré que la perception des inq)ressions sensitives diminue dans la même mesure que la force des mouvements volontaires, « en raison de Tétendue et de la profondeur des altérations » organiques de Técorce grise. « J'ai positivement constaté, dit-il, dans la dernière période de la folie paralytique, une diminution très prononcée de \si sensibilité tactile. »

Naturellement, ce n'est pas seulement dans cette période ultime de l'affection, mais dans les premiers stades mêmes, que ce phénomène peut être constaté. Mais, quoique Baylk et Calmeil eussent fait la même remarque, comme Parchappe le reconnaît, c'était là une observation très délicate. Car rien n'a plus longtemps échappé aux cliniciens que les troubles de la sensibilité générale et les différents modes d'anesthésie ou de paresthésie. a Les perturbations de la sensibilité, disait Parchappe, qui ne s'expriment pas par la paralysie, échappent fréquemment à l'observation et sont souvent confondues avec le trouble de l'intelligence qui l'accompagne. Dans un grand nombre d'observations, les épreuves nécessaires pour constater positivement l'état vrai de la sensibilité ont été négligées. Ainsi le fait incontestable de la diminution de la sensibilité générale dans la folie paralytique a été longtemps méconnu et n'est pas encore aujourd'hui généralement accepté. On trouve trop rarement, dans les observations des maladies des centres nerveux où la paralysie du mouvement s'est montrée comme symptôme évident, la mention expresse de la constatation de Vétat de la sensibilité dans les parties paralysées, m Parchappe critique avec raison les « épreuves » généralement employées pour apprécier le degré de persistance de la sensibilité dans les cas de trouble profond ou d'abolition de l'intelligence : « De ce que, dans les cas de coma, un membre paralysé s'est retiré quand on pinçait la peau, on a généralement conclu à la conservation- de la sensibilité. Il ne s'agit pourtant dans ces cas que d'un simple phénomène de mouvement réflexe, qui prouve l'intégrité des conducteurs et des centres de mouvement involontaire, et qui ne prouve en aucune sorte ni la persistance de la sensibilité ni l'intégrité de l'organe auquel appartient le rôle de centre de perception. » C'est ainsi que Parchappe réussit à démontrer la fausseté des opinions qui avaient placé « le siège de la sensibilité », le sensoriu7n commune, dans des organes autres que les hémisphères cérébraux, notamment dans le cervelet et la moelle allongée.

Parchappe ne répugnait point à localiser, avec Gall et avec Bouillaud, les organes de la parole dans les lobes antérieurs du cerveau. Il expliquait l'embarras de la parole chez les paralytiques généraux par l'altéra-

BOVILLAVn. CE\TBES .)fOTFVnS PC CERVEAV h-'ô

lion de la couche corticale de ces lobes. La couche corticale étant pour Parchappe, comme elle Test pour nous, « le centre de toute action motrice liée à l'exercice de Tintelligence et de la volonté », les lésions isolées de Técorce ou de la substance blanche sous-jacente, et, a fortiori, lés lésions simultanées de ces deux substances, servant à l'élaboration et à la conduction des phénomènes psychiques, réalisaient toutes les conditions pathogéniques de ce symptôme clinique.

Si Ton suivait le sentiment de Vulpian, c'est à Bouillaud qu'il faudrait attribuer la première localisation incontestable des fonctions du cerveau : « A Taide de faits pathologiques très démonstratifs, Bouillaud a fait voir que les lésions des lobes antérieurs du cerveau déterminent des troubles du langage articulé, et il a été ainsi conduit à placer dans ces lobes l'organe législateur de la parole... La pathologie de Tencéphale doit un de ses progrès les plus considérables à la découverte de Bouillaud » (i). Nous ne croyons pas fondée cette revendication, en faveur de Bouillaud, de la première localisation cérébrale scientifiquement démontrée. Cette découverte n'appartient qu'à P. Broca. En réalité, comme les faits que nous allons rappeler l'établissent d'eux-mêmes, et d'après le témoignage solennel de Bouillaud lui-môme, une partie des travaux de ce grand médecin français « rentre dans ceux de Gall ». Jamais Bouillaud, pour localiser le centre de l'articulation verbale, n'est sorti du vague de cette expression : lobes ou lobules antérieurs du cerveau. Dans un passage du travail intitulé : Discussion sur rorganolof/ie phrénologique (i865), il dit qu'il est porté à croire que c'est particulièrement « à Texlrémité antérieure du cerveau que réside la fonction de la parole », mais il ajoute aussitôt : « Les recherches de M. Broca ne seraient pas trop en faveur de cette localisation spéciale. » Il écrit ailleurs : « Il me paraît que l'altération d'un seul lobule antérieur n'entraîne pas la perle plus ou moins complète de la parole et de la mémoire (des mots) » (2). Vj, Aubertin, doublement allié, on le sait, à Bouillaud, et qui a comme provoqué la grande découverte de Broca, croyait aussi que, dans les cas où la faculté du langage persiste malgré une lésion des lobes antérieurs, le lobe droit, resté intact, pouvait suppléer en partie les fondions du lobe gauche (chez Tadullc). Enfin, dans son mémoire de i848, Bouillaud estimait que « la face inférieure et l'extrémité antérieure des lobules antérieurs paraissent être le siège » de la faculté du langage articulé.

(i) Rapport sur le livre de M. Charcot : Leçons sur les localisations dans les maladies du cerveau. C. R., 1881, 587 sq.

(a) Note sur un article de M. Pinel fils, eic. Journal de pliysiologie, VI. janvier 1820, 28, noie.

5^0 /./? SYSTÈME \EnVE( X CESTRAL

Toutefois, si Tère moderne delà doctrine scientifique des localisations cérébrales ne commence pas avec Bouillaud, personne n'a combattu avec de meilleures armes et une constance plus admirable pour le triomphe du principe des localisations fonctionnelles du cerveau considéré comme un assemblage d'organes. Seulement par organes du cerveau nous entendons autre chose que Bouillaud, beaucoup plus près de Gall et de celte doctrine de Torganologie phrénologique qu'il avait confessée, avec sa robuste foi d'apôtre, dès 1825, et que, quarante ans plus tard, il défendait encore à la tribune de TAcadémie de médecine, seul à peu près contre tous, avec la même ardeur et la même confiance. Bouillaud est donc un des précurseurs, et le plus grand sans doute, de notre conception actuelle des fonctions du cerveau. L'année même où parut son Traité clinique et physiologique de Vencéphalite (Paris, 1825), il publia, dans les Archives générales de médecine (viii, mai 1825, 25, sq), le premier des mémoires qu'il devait écrire sur les fonctions du langage articulé : Recherches cliniques propres à démontrer que la perte de la parole con*espond à la lésion des lobules antérieurs du cerveau et à confirmer V opinion de M. Gall sur le siège de Torgane du langage articulé. C'est contre l'adversaire le plus puissant de la doctrine qu'il acclame, contre Flourkns, que Bouillaud livre sa première bataille. Lui aussi avait lu avec surprise, dans les recherches de Flourens sur les Propriétés et les fonctions du système nerveux^ que le cerveau n'exerce aucune influence immédiate et directe sur les mouvements des muscles. Tous les cliniciens observent pourtant chaque jour des paralysies et des convulsions dont ils s'accordent à rapporter la cause aux maladies du cerveau, « inflammations », « compressions cérébrales », etc. Flourens adinet lui-même que le cerveau est le siège unique de la volonté et de l'intelligence; c'est donc le cerveau (|ui détermine et régit, disait Bouillaud, les contractures musculaires dépendant de ces deux « facultés ». Or un grand nombre de nos mouvements sont dirigés par l'intelligence et par la volonté. Mais ce n'est pas assez dire, d'une manière générale, que le cerveau est indispensable à la production de ces mouvements; il faut rechercher si les diverses parties dont se compose le cerveau ne président point chacune à des mouvements particuliers, en d'autres termes, « s'il n'existe pas plusieurs centres nerveux cérébraux afl*ectés aux mouvements musculaires ». Ce qui permet de croire que la doctrine de « la pluralité des organes cérébraux considérée sous ce dernier point de vue deviendra un fait infiniment probable, ou plutôt rigoureusement démontré », c'est qu'il n'est pas rare de rencontrer des « lésions partielles des fonctions musculaires » dues à une afl*ection locale du cerveau. Telles sont les paralysies des membres supérieurs ou inférieurs résultant d'une lésion d'une parlie déterminée

CE.yWE CÉRÉBRAL DES ORGAyES DES M01VEME\TS DE LA PAROLE S;;

(le la masse du cerveau. Bouillaud rappelant qu'on a tenté depuis longtemps de « localiser les fonctions du cerveau considéré comme centre de mouvement », nomme Saucerottk, Sabouraut, Serres, Foville et Piî^el- Grandchamp. Mais les extrémités supérieures et inférieures sont-elles les seules parties pour les mouvements desquelles il existe, dans le cerveau, des centres particuliers? N'en est-il pas de môme pour tous les organes chargés d'exécuter des mouvements « sous l'empire de Tintelligencc » ? Il en est certainement ainsi pour les mouvements de Tœil. Quant à l'influence du cerveau sur les mouvements de la langue, comme instrument de la parole, et sur ceux des autres muscles qui concourent avec elle à la production de ce phénomène, Bouillaud en était si fort persuadé qu'il ne s'explique pas, dit-il, qu'on n'ait pas encore enseigné que « les mouvements des organes de la parole doivent avoir dans le cerveau un centre spécial », tant cette vérité lui paraissait simple et naturelle. Pour le démontrer, il n'est besoin que de constater par l'observation clinique que la langue, par exemple, ou les autres organes servant à l'articulation des mots, peuvent être paralysés isolément, en tant qu'organes de la parole, tout en conservant leur motilité volontaire pour d'autres fonctions. Puisque les mouvements qui, dans les organes de la parole, sont spécialement aft^ectés à cette fonction, peuvent être abolis, tandis que les mouvements des mêmes organes, en tant que servant à d'autres usages, persistent inaltérés, il suit que les uns et les autres ne sont pas tous sous l'influence d'un seul et même centre nerveux. 11 doit donc exister un centre nerveux cérébral qui coordonne les mouvements des organes de la parole. Où localiser dans le cerveau cette « force particulière » ? D'après les observations qu'il avait recueillies lui-même (Obs. i-iii), d'après un grand nombre de celles qu'il avait notées dans les ouvrages de Lallemand et de Rostan(ij, Bouillaud pensait que c'était dans les lobules antérieurs du cerveau qu'était le siège du « principe nerveux » dont il est question ; cet organe, il Tappelle dçjà l'organe législateur de la parole. Bouillaud classa en positives et négatives les observations cliniques qu'il cherchait dans les auteurs pour confirmer son diagnostic. Dans les premières, la perte ou l'altération de la parole était accompagnée de lésions organiques des lobes antérieurs du cerveau ; dans les secondes, où la parole avait été conservée, les lésions portaient sur d'autres parties du cerveau. D'où cette première généralisation : « les lésions des parties moyenne et postérieure du cerveau n'exercent pas sur les mouvements des organes de la parole la même influence que celles des lobules antérieurs. » Après Gall,

(i) Recherches sur le ramollissement de l'encéphale, a® édil., 1828.

J. SouRY. — Le système nerveux central. 37

Ô78 LE SYSTÈME XEnVEIV CEXTliAL

BouiLLAUD appelle la parole une sorte de « geste articulé », Les membres et les autres organes du geste ne sont pas animés par le même centre nerveux que la langue, les lèvres et la glotte, instruments essentiels de la parole. Là, dans la partie antérieure du cerveau, « l'un des plus illustres observateurs de notre époque » (c'est-à-dire Gall) avait placé, Bouillaud le rappelle, une espèce particulière de mémoire, celle des mots.

Mais ce n'est pas cette sorte de mémoire que Bouillaud localise dans les lobes antérieurs du cerveau : c'est « le principe nerveux qui dirige les mouvements de la parole », c'est « l'organe du langage articulé, dont la mémoire des mots n'est qu'un attribut ». Peut-être la substance grise des lobes antérieurs est-elle V « organe de la partie intellectuelle de la parole (parole intérieure), la substance blanche, V « organe qui exécute et coordonne les mouvements musculaires nécessaires à la production de la parole (parole extérieure). » Voici les conclusions générales de ce beau mémoire :

« 1° Le cerveau, chez Tliomme, joue un rôle essentiel dans le mécanisme d'un grand nombre de mouvenienls ; il règle ceux qui sont soinnis à l'empire de l'intelligence et de la volonté ; 2** il existe dans le cerveau plusieurs organes spéciaux dont chacun a sous sa déj^endance des mouvements musculaires particuliers ; 3** les organes des mouvements de la parole, en particulier, sont régis par un centre cérébral spécial, distinct, indépendant ; 4° ce centre cérébral occupe les lobes antérieurs ; 5° la perte de la parole dé|>end tantôt de celle de la mémoire des mots, et tantôt de celle des mouvements musculaires dont la parole se com|)Ose, ou, ce qui est peut-être la même chose, tantôt de la lésion de la substance grise et tantôt de celle de la substance blanche des lobules antérieurs ; 6** la perle de la parole n'entraîne pas celle des mouvements de la langue, considérée comme organe de la préhension, de la mastication et de la déglutition des aliments, non plus que la perte du goiil, ce qui suppose que la langue a, dans le centre nerveux, trois sources d* action distinctes, hypothèse ou ])lutôt vérité qui s'accorde admirablement avec la présence d'un triple organe nerveux dans le tissu de la langue ; 7° plusieurs nerfs ont leur origine dans le cerveau lui-même, ou plutôt communiquent avec lui par des fihres anastomotiques ; les nerfs qui animent les muscles qui concourent à la production de la parole, par exenq^le. tirent leur origine des lobules antérieurs ou du moins ont des communications nécessaires avec eux. »

Dès 1825, Bouillaud pose en principe que les symptômes des afTcctions du cerveau en général, et ceux de l'encéphalite en particulier, doivent varier avec la partie du cerveau affectée. Ces altérations doivent porter: I** sur les fonctions des muscles volontaires ; 2** sur les sensations ; 3" sur l'intelligence. Quant aux premières, les paralysies ou les convulsions peuvent affecter un seul membre, ou les deux membres supérieur ou inférieur, ou tout un côté du corps. Les paralysies partielles se combinent souvent de plusieurs manières, et, dans l'hémiplégie incomplète, l'œil,

CEyrnES cnnitnnAVX de la SE\sinfUTf^ cÉxÉniLE et spéciale 579

les paupières, la joue, la langue conservent Tusage de leurs mouvements. Or des paralysies (ou des convulsions) de siège différent impliquent Texislence de sièges centraux également différents. Sabouraut, qui partagea avec Saucerotte, en 1768, le prix de F Académie royale de chirurgie, avait écrit que, si Ton pouvait suivre les fibres nerveuses jusqu'à leur première origine dans le cerveau et découvrir ainsi de quelle partie de ce viscère chaque nerf prend naissance, Ton pourrait tirer les plus grands avantages de l'altération des fonctions des parties où ces nerfs vont se distribuer, pour déterminer « à quel endroit du cerveau est le foyer du désordre... Chaque partie du corps reçoit sans doute assez constamment ses nerfs d'un certain endroit de la masse cérébrale ; et une lésion de cet endroit du cerveau doit nécessairement porter quelque atteinte particidière dans les fonctions des parties du corps où ces nerfs vont aboutir; de manière que des observations cliniques faites avec grand soin découvriront peutêtre quelque jour l'origine des nerfs de chaque organe (i). » Telles étaient les doctrines de cette grande École française si dignement représentée par l'Académie de chirurgie. Rouillaud était donc naturellement amené à déterminer déjà un certain nombre de localisations fonctionnelles du cerveau. Ainsi les paralysies du membre inférieur résultaient d'une lésion des lobules moi/ens du cerveau ou des corps striés, mais non plus des lobes antérieurs, comme l'avaient admis Saucerotte, Foville, Pinel-Grand- CHAMP, Serres, Lacrampe-Lousiau, puisque les lobes antéineurs étaient le siège des organes de la parole ; les paralysies du membre supérieur étaient l'effet de l'action du lobe postérieur du cerveau ou des couches optiques, ainsi que l'avaient observé ces auteurs. Toutefois, Bouillaud témoignait avoir rencontré une paralysie isolée du bras dont la lésion occupait, non le lobe postérieur du cerveau, mais « le point de jonction de ce lobule avec le moyen ou même une partie de ce dernier », ce qui correspond à peu près à nos régions rolandiques(2). Enfin la paralysie des organes de la parole dépend de la lésion des lobes antérieurs du cerveau.

Le fait capital qu'il faut ici dégager, c'est que, pour Bouillaud, il existe, dans le cerveau, plusieurs centres de mouvement ou centres moteurs, ou encore « conducteurs de mouvements musculaires », comme îl existe plusieurs organes de perception des impressions de la sensibilité et plusieurs organes intellectuels. « La pluralité des organes cérébraux destinés au mouvement est prouvée, disait-il, par l'existence seule des

(i) Mémoire sur les contre-coups dans les lésions de la tête. Mêmoiros... pour le prix de l'Acad. roy. de chir., IV, 1778, p. 485.

(a) Traité clinique et physiol. de Vencéuhalile. Paris, i8a5, 277.

SjS LE SYSTÈME XEnVErx CEXTRAL

BouiLLAUD appelle la parole une sorte de « geste articulé ». Les membres et les autres organes du geste ne sont pas animés par le même centre nerveux que la langue, les lèv?*es et la glotte, instruments essentiels de la parole. Là, dans la partie antérieure du cerveau, « l'un des plus illustres observateurs de notre époque » (c'est-à-dire Gall) avait placé, Bouillaud le rappelle, une espèce particulière de mémoire, celle des mots.

Mais ce n'est pas cette sorte de mémoire que Bouillaud localise dans les lobes antérieurs du cerveau : c'est « le principe nerveux qui dirige les mouvements de la parole », c'est « l'organe du langage articulé, dont la mémoire des mots n'est qu'un attribut ». Peut-être la substance grise des lobes antérieurs est-elle 1' « organe de la partie intellectuelle de la parole (parole intérieure), la substance blanche, V « organe qui exécute et coordonne les mouvements musculaires nécessaires à la production de la parole (parole extérieure). » Voici les conclusions générales de ce beau mémoire :

a i® Le cerveau, chez riiomme, joue un rôle essentiel dans le mécanisme d'un grand nombre de mouvements ; il règle ceux cjui sont soumis à l'empire de rintelligencc et de la volonté ; a° il existe dans le cerveau plusieurs organes spéciaux dont chacun a sous sa dépendance des mouvements musculaires particuliers ; 3° les organes des mouvements de la parole, en particulier, sont régis par un centre cérébral spécial, distinct, indépendant ; 4*^ ce centre cérébral occupe les lobes antérieurs ; 5° la perle de la parole dépend tantôt de celle de la mémoire des mots, et tantôt de celle des mouvements musculaires dont la parole se comj)ose, ou, ce qui est peut-être la môme chose, tantôt de la lésion de la substance grise et tantôt de celle de la substance blanche des lobules antérieurs ; 6° la perle de la parole n'entraîne pas celle des mou\emenls de la langue, considérée comme organe de la préhension, de la mastication et de la déglutition des aliments, non plus que la perte du goût, ce qui suppose que la langue a, dans le centre nerveux, trois sources d'action distinctes, hyj>otliese ou plutôt vérité qui s'accorde admirablement avec la présence d'un triple organe nerveux dans le tissu de la langue ; 7° plusieurs nerfs ont leur origine dans le cerveau lui-même, ou plutôt communiquent avec lui par des fihres anastomoliques ; les nerfs qui animent les muscles qui concourent h la production de la parole, par exemple, tirent leur origine des lobules antérieurs ou du moins ont des communications nécessaires avec eux. »

Dès 1825, Bouillaud pose en principe que les symptômes des affections du cerveau en général, et ceux de l'encéphalite en particulier, doivent varier avec la partie du cerveau affectée. Ces altérations doivent porter : I** sur les fonctions des muscles volontaires ; 2** sur les sensations ; 3"* sur l'intelligence. Quant aux premières, les paralysies ou les convulsions peuvent affecter un seul membre, ou les deux membres supérieur ou inférieur, ou tout un côté du corps. Les paralysies partielles se combinent souvent de plusieurs manières, et, dans l'hémiplégie incomplète, l'œil,

CFI.MnES; CÉftÉnnAVX de la SEXSfBfUTl^ GÉyÉnALE ET SPÉCIALE 579

les paupières, la joue, la langue conservent Tusage de leurs mouvements. Or des paralysies (ou des convulsions) de siège différent impliquent Texislence de sièges centraux également différents. Sabouraut, qui partagea avec Saucerotte, en 1768, le prix de F Académie royale de chirurgie, avait écrit (jue, si Ton pouvait suivre les fibres nerveuses jusqu'à leur première origine dans le cerveau et découvrir ainsi de quelle partie de ce viscère chaque nerf prend naissance, Ton pourrait tirer les plus grands avantages de l'altération des fonctions des parties où ces nerfs vont se distribuer, pour déterminer « à quel endroit du cerveau est le foyer du désordre... Chaque partie du corps reçoit sans doute assez constamment ses nerfs d'un certain endroit de la masse cérébrale ; et une lésion de cet endroit du cerveau doit nécessairement porter quelque atteinte particulière dans les fonctions des parties du corps où ces nerfs vont aboutir; de manière que des observations cliniques faites avec grand soin découvriront peutêtre quelque jour Torigine des nerfs de chaque organe (i). » Telles étaient les doctrines de cette grande Ecole française si dignement représentée par l'Académie de chirurgie. Bouillaud était donc naturellement amené à déterminer déjà un certain nombre de localisations fonctionnelles du cerveau. Ainsi les paralysies du membre inférieur résultaient d'une lésion des lobules moyens du cerveau ou des corps striés, mais non plus des lobes antérieurs, comme l'avaient admis Saucerotte, Foville, Pinel-Grand- CHAMP, Serres, Lacrampe-Lousiau, puisque les lobes antérieurs étaient le siège des organes de la parole ; les paralysies du membre supérieur étaient l'effet de l'action du lobe postérieur du cerveau ou des couches optiques, ainsi que l'avaient observé ces auteurs. Toutefois, Bouillaud témoignait avoir rencontré une paralysie isolée du bras dont la lésion occupait, non le lobe postérieur du cerveau, mais « le point de jonction de ce lobule avec le moyen ou môme une partie de ce dernier », ce qui correspond à peu près à nos régions rolandiques(2). Enfin la paralysie des organes de la parole dépend de la lésion des lobes antérieurs du cerveau.

Le fait capital qu'il faut ici dégager, c'est que, pour Bouillaud, il existe, dans le cerveau, plusieurs centres de mouvement ou centres moteurs, ou encore « conducteurs de mouvements musculaires », comme îl existe plusieurs organes de perception des impressions de la sensibilité et plusieurs organes intellectuels, w La pluralité des organes cérébraux destinés au mouvement est prouvée, disait-il, par l'existence seule des

(1) Mémoire sur les contre-coups dans les lésions de In tête. Mémoires... pour le prix de l'Acad. roy. de chir., IV, 1778. p. 485.

(a) Traité clinique et physiol. de Vencéphalite. Paris, iSaG, 277.

5go LE SYSTÈME XERVErX CESTnAL

paralysies partielles correspondantes à une altération locale du cerveau. >» BouiLLAUD n'ignorait pas l'objection qu'on lui pouvait adresser en invoquant les résultats des expériences instituées sur les animaux qui, après l'ablation des lobes cérébraux, peuvent encore marcher, courir, mouvoir les mâchoires, les yeux et les paupières, etc. Il n'en demeurait pas moins constant que, chez Thomme, telle lésion d'un hémisphère cérébral produit une paralysie plus ou moins étendue des muscles volontaires du côté opposé du corps. Un temps viendrait sûrement où de nouvelles lumières feraient disparaître cette contradiction apparente. D'ailleurs l'observation clinique n'était point si fort en désaccord avec l'expérimentation physiologique. Une lésion du cerveau, organe de Tintelligence et de la volonté (Flourens), tout en paralysant plus ou moins complètement, chez l'homme, les mouvements volontaires réfléchis, intellectuels, laisse subsister les mouvements d'un autre ordre, tels que les mouvements des « muscles intérieurs », du cœur, des intestins, de la respiration, etc. Chez les animaux auxquels on a enlevé les lobes cérébraux, ce sont également tous les mouvements volontaires, « réfléchis, et dirigés par des combinaisons intellectuelles » qui sont perdus. Mais, de même que ces animaux, les hommes dont les mouvements volontaires sont pour toujours abolis, exécutent pourtant encore différents mouvements « automatiques et instinctifs », tels (|ue celui de retirer la jambe lorsqu'on la pique.

De même, puisque chacun de nos sens a une fonction spéciale, il existe des « centres nerveux qui sont les organes immédiats où s'opère la perception de l'impression 5em27ei?e ». Ainsi, l'altération du centre nerveux cérébral où s'opère la vision déterminera, disait Bouillaud, une lésion dans les fonctions de l'œil, la cécilé, par exemple. L'altération de l'organe cérébral aiTecté à V audition occasionnera un trouble dans les fonctions de l'oreille, tel que la surdité. Quant à la sensation « en quelque sorte universelle », tact ou toucher, elle ne paraissait pas avoir un siège central aussi circonscrit que la vue ou l'ouïe. Chacun des « nerfs du sentiment » jouit, pour ainsi dire, A\\\\ tact qui lui appartient, d'une fonction qui lui est propre, et qu'il peut conserver lorsque les autres nerfs du même genre ont perdu leur faculté sensitive, ou qu'il peut perdre lorsque ces derniers ont conservé toute leur énergie. Voilà pourquoi on observait des « paralysies partielles du sentiment comme du mouvement » : le bras peut jouir de la sensibilité normale, par exemple, tandis que la face ou la cuisse sera privée de la sienne, et réciproquement. Or c'est à Valtth^ation isolée d'un contre cérébral, où il se termine, qu'il faut rapporter la perte du sentiment de la partie dans laquelle se distribue un nerf du sentiment. Le foyer cérébral qui perçoit les impressions tactiles s'étend donc dans tous les points où aboutissent les divers nerfs du sentiment. Knfin les altérations des fonctions

L'jyTKLLIGE.^CE ET LA Si BSTAXCE CORTICALE DV CERVEAV 58i

inlellectuelles doivent varier aussi avec le siège de la lésion du cerveau.

A cette question se rattachait expressément, pour Bouillaud, la doctrine de la pluralité et de la spécialité des organes cérébraux de Gall, doctrine •< qui mérite bien, disait-il, d'être soumise au creuset de l'observation pathologique ». Mais les observations cliniques ne sont pas aussi propres qu'on le croirait à éclaircir l'histoire des fonctions du cerveau. Bouillaud en donne les raisons avec sa pénétration ordinaire: i** il n'arrive pas toujours (|ue les deux hémisphères soient affectés en même temps ; or un seid hémisphère suffît à Texercice complet des facultés intellectuelles; 2° une lésion un peu étendue du cerveau réagit sur toute sa masse, de manière à en déranger toutes les fonctions; il est donc difficile de démêler exactement les symptômes propres à la lésion ; S** les affections du cerveau altèrent souvent profondément Tusage de la parole, si bien qu'on ne peut obtenir les renseignements dont on aurait besoin. De ces organes cérébraux intellectuels, Bouillaud ne connaît que ceux qu'il a localisés dans les lobules antérieurs du cerveau, les organes de la formation et de la mémoire des mots. C'est l'organe du langage articulé, que Gall avait « plutôt annoncé que démontré ». Cet organe cérébral, affecté au langage articulé, est lui-même composé de plusieurs parties distinctes dont chacune peut être altérée isolément. Ainsi Broussonnet avait perdu la mémoire des substantifs ; Bkisson n'avait conservé que quelques mots de patois, etc. En attendant la découverte d'autres organes cérébraux, on pouvait toujours admettre, comme très probable, l'opinion que tout désordre de l'intelligence dépend d'une altéralion localisée de la substance corticale du cerveau, et que « la partie distincte du cerveau dont la lésion produit celle de l'intelligence est le substratum corlical de cet organe » Les faits cliniques à l'appui de cette opinion pouvaient, disait Bouillaud, être multipliés presque à l'infini. C'était là, aussi bien, la doctrine de Délaye, F'oville, Pinel-Grandchamp. Mais Bouillaud admettait aussi, à titre d'hypothèse, que la substance grise o<'»rébrale était « le centre sensitif n [Ibid,, 29/1). Il s'élève donc avec véhémence, à son ordinaire, contre la localisation de la sensibilité dans le cervelet, localisation proposée, on le sait, par Foville et Pinel-Grandchami», lesquels situaient en outre l'organe du mouvement dans la substance blanche des hémisphères. « La moindre réflexion suffit, s'écriait Bouillaud, pour faire sentir le peu de réalité de la première assertion. En effet, si le cervelet était l'organe unique de la sensibilité, comment pourrait-on expliquer la paralysie du sentiment qui accompagne un si grand nombre d'aflections cérébrales? »

Quant au cerv(del, Bouillaud avait entrepris de longues recherches expérimentales et cliniques sur ses fonctions, dans l'espoir évident de venger Gall des négations de Flolrens. Lorsqu'il commença ses expé-

58a LE SYSTEME y E fi VEUX CESTHAL

riences sur ce sujet, outre la doctrine de Flourens (1822), il se proposait aussi de vérifier celles de Saucerotte, de Rolando, de Foville et de Pinel (1825), de Serres (1826). « Mais,dit-il, je croyais encore, avecM.GALL, quece centre nerveux était Torgane législateur des fonctions génératives. Quand j'observai pour la première fois sur les animaux cette agitation universelle, ces accès hyslériformes que j'ai décrits, je me disais : des phénomènes semblables se remarquent dans les maladies dont la passion de Tamour est la source; rien ne prouve donc encore que la doctrine de M. Gall ne soit pas vraie. » Voilà une preuve nouvelle et éclatante de la foi de BouiLLAUD dans l'organologie de Gall. Au fond il espérait trouver dans ses expériences sur le cervelet, comme dans ses observations cliniques sur les troubles du langage, la vérification de la doctrine localisatricc du physiologiste allemand. Mais Bouillaud était avant tout, hii aussi, physiologiste et clinicien, ce qui pour lui sonnait à peu près de même, puisqu'il appelait « la physiologie clinique ou pathologique » la « véritable sœur de la physiologie expérimentale (i) ». Celle-là, en effet, avant les méthodes d'antisepsie chirurgicale, et, pour ce qui a trait à l'encéphale, avant que la chirurgie cérébrale reposât sur la doctrine scientificpie des localisations, était réduite à quelques faits recueillis sur les champs de bataille par les chirurgiens militaires (Pirey, Larrey, Baudens, Bon- NAFOND, Sédillot). Forcc fut donc à Bouillaud de se rendre à l'évidence des faits qu'il provoquait lui-môme sur les mammifères et les oiseaux. Comme Flourens et plus encore que Flourens qui, dans ses expériences, avait procédé par la méthode de l'ablation, Bouillaud n'a pu observer, en cautérisant le cervelet, que des phénomènes irritatifs, qu'il aurait vus disparaître s'il avait conservé ses animaux en vie. Mais il sacrifiait, le second ou le troisième jour, ceux chez lesquels persistaient ces phénomènes, et cautérisait à nouveau et plus profondément ceux chez qui ces mêmes phénomènes semblaient s'amender. Il n'a donc observé aucun phénomène de déficit, c'est-à-dire permanent, qui seul peut nous renseigner sur la fonction propre et véritable d'un organe.

Bouillaud a note clicz ces animaux les bonds, sauts déréglés, culbutes, pirouettes, chutes dans tous les sens, roulement, marche en arrière, titubation, tremblement, agitation générale, accès épilepliformes, etc., que tous les physiologistes contemporains avaient notés dans les mêmes circonstances. Naturellement il opposa ces phénomènes d'irritation aux phénomènes d'ablation du cervelet observés par Flouukns. Je constate que Bouillaud n'a relevé ni paralysie, ni altérations directes de la sensibilité ou de fintelligence, non plus que l'érection ni l'éjaculalion. Il fut donc convaincu que le ccrycict n'était pas l' « organe de

(i) Journ. du ph}s., VI, 1836, 19 sq.

FO\CTIOyS DV CERVELET 583

J'instinct de la progagation ». Il croit pourtant devoir déclarer ceci : a iXous n*en admettons pas moins, avec M. Gall et beaucoup d'autres physiologistes, l'existence d'un centre nerveux spécial pour la faculté dont il s'agit. Mais on doit chercher cet organe ailleurs que dans le cervelet ».

Le cervelet n'est pas non plus a le foyer delà sensibilité ». Quelle est donc sa fonction ? Parti en guerre contre Flolreivs, Bouillaud passe dans le camp ennemi. Le cervelet est non seulement, dit-il, le siège d'une force locomotrice spéciale, mais de toutes les forces dont se composent les actes si nombreux et si multiples de Vatliludey de la stalion, de la progress ion. l^wïin il coordonne, ï\oi\ pas tous les mouvements en général, mais ceux d'où résultent Véquilihre, le repos et les divers modes de locomotion. Cette force est essentiellement distincte de celle qui régit les mouvements simples du tronc et des membres, encore qu'il existe entre elles deux les connexions les plus intimes. Les mouvements des yeux, de la glotte, de la mastication, sont aussi indépendants de l'action du cervelet (i).

Les recherches cliniques qui forment le fond du second mémoire ont une plus grande valeur. La critique des observations de Gall et de Serres est des plus judicieuses. Bouillaud fait pour toujours justice de la localisation de Tamour physique dans le cervelet tout entier ou dans son lobe médian. Il montre Taccord qu'il surprend entre les faits cliniques et les phénomènes qu'il a provoqués par Texpérimentation chez les animaux, et naturellement il y réussit lorsqu'il choisit des cas do maladies aiguës du cervelet où prédominent les symptômes irritatifs de cet organe (2).

Bouillaud revint bientôt à Tétude des fonctions du cerveau. En septembre 1827, il lut à l'Académie des sciences un mémoire intitulé: Recherches expérimentales sur les fonctions du cei'veau (lobes cérébraux) en général, et sur celles de sa portion antérieure en particulier [i). Le problème capital dont il poursuit et poursuivra, jusqu'à la fin de sa vie, la solution, est toujours celui de savoir si les diverses parties du cerveau sont affectées à une seule et même fonction où si, au contraire, elles remplissent des fonctions différentes. Dans ce dernier cas, Bouillaud voudrait faire connaître par des expériences quelles fonctions sont propres à telles ou telles de ces régions, et surtout à laquelle des deux substances, grise ou blanche, constituant cette « grosse masse nerveuse ». Cette fois, il a employé, quand cela, dit-il, lui a été possible, la méthode opératoire de Flourens, celle de l'ablation. Les expériences ont porté sur des mammifères et sur des oiseaux. Il s'agissait, nous le répétons, de déterminer quelles sont les

(1) Recherches expérimentales tendant à prouver que le cervelet préside aux actes de la stalion et de la progression, et non à V instinct de la propagation. Arch. géncr. de méd., W, 1837, 64 et S%.

(2) Recherches cliniques tendant à réfuter l'opinion de M. Gall sur les fonctions du cervelet, etc. Ibid.. 225 sq.

(3) Cf. Journ. de phjrs., X, janvier et avril i83o, 30 sq.

58'» LE SYSTEME yERVElX CEXTRÀL

fonctions des lobes cérébraux en général, de la partie antérieure ou frontale en particulier. Ces lobes sont le siège et de la mémoire des sensations (ouïe, vue) et de toutes les opérations intellectuelles dérivées de ces sensations, telles que la comparaison, le jugement, Tinduction, le raisonnement, opérations d'où résulte la connaissance des principales propriétés des objets extérieurs. Les lobes antérieurs régissent également toutes les actions qui supposent la connaissance de ces objets : rechercher la nourriture, manger, éviter Tennemi ou lui échapper par la ruse, revenir au gîte, suivre des individus de la même espèce, etc.

Toutefois, et contrairement à la doctrine de Flourkns, Bouillaud soutient que les lobes cérébraux ne sont pas le (c réceptacle unique des sensations, des instincts, de l'intelligence et des volitions ». L'animal privé de ses lobes cérébraux conserve le tact et la sensibilité à la douleur, probablement le goût, Todorat et une foule de sensations internes. Il serait même difficile d'affirmer que les lobes cérébraux sont le siège exclusif des sensations de la vue et de Touïe. S'il en est ainsi, dans quelles parties du cerveau résident ces sensations? Car « on peut enlever certaines portions de ces organes sans que la vue et Touïe soint détruites ». Ainsi, BouiLLAi D ayant enlevé la portion antérieure ou frontale du cerveau, la vue et l'ouïe ont été conservées. Il ajoute môme : « J'ai cautérisé, désorganisé, enlevé la partie postérietire des lobes cérébraux chez plusieurs animaux, sans que ces expériences aient été accompagnées de la perte des sensations ; » il n'indique pas si ces sensations étaient celles de l'ouïe et de la vue. Par les mots partie anlérieure ou frontale du cerveau, Bouillaud entend le tiers au moins ou la moitié au plus de toute l'étendue des lobes cérébraux. 11 réservait pour un mémoire ultérieur la relation des recherches qu'il avait faites sur les usages de la partie postérieure du cerveau. 11 annonçait ce grand fait : « On verra plus tard que la soustraction de la partie postérieure du cerveau ne détermine pas les mêmes phénomènes que celle de la partie a?itérieure ou frontale. » [Ibid,, cfd\ cf. 62.) Les diverses régions du cerveau n'avaient donc pas toutes les mômes fonctions.

Chez les animaux décéicbrés, Bot iix\ld croit que l'inlclligcnrc et la volonté ne laissent pas de se manifester dans les mouvements réflexes : l'animal fuit quand on le tourmente, se secoue, s'agite en tous sens pour s'échapper, relire la patte qu'on lui pince, crie, s'endort et se réveille dans la môme attitude qu'avant la nuililalion. Ce que perdent les animaux (chiens) auxquels on a enlevé les parties antérieures du cerveau, ce sont moins les sensations que les fondions Inlellecluelles. (^ela prouve, suivant Hoiili.vi i>, que « les sensations ne résident pas dans le même lieu que les fonctions intellectuelles proprement dites, et que ces deux ordres de phénomènes ne constituent pas, comme le prétend M. Flolhens, un seul et même phénomène ». Ainsi, ce qu'a cnsci^mé t\oLUE.\s est « expérimentalement inexact ».

AHLATIOy DES LOBES A.\TÉRIE(nS DU CEUVEW

Quant niix fonctions du cervelel. Boliliaud continue à être d*accord avec Flolre>s. Que se passe l-il donc chez l'animal c[ui, 0|>éré des régions antérieures du cerveau, sans cesser de voir et d'entendre, de toucher, etc., ne reconnaît pourtant plus les objets extérieurs, a perdu la mémoire, et par là « tout le fruit de son expérience », si bien qu'il ne sait plus comparer, saisir des rapports, juger, aboyer même, bref, ne connaît ni ne reconnaît plus rien des objets qu'il voit, entend ou touche. Il n'est ni sourd, ni aveugle, comme l'a cru Flol rens : il a simplement perdu la mémoire (ou, comme nous dirions, ses représentations) du monde extérieur. Les instincts sont à ce point abolis qu'il ne recherche même plus sa nourriture, quoiqu'il la voie et l'odore. « II est très vrai, dit Boiu^lald, qu'un animal sans lobes antérieurs heurte contre tous les obstacles ; mais la perte de la mémoire, d'où dérive la connaissance des objets extérieurs, ne pourrait-elle pas expliquer ce phénomène? » (/|3). Ainsi, encore une fois, ce qui est perdu, c'est toujours, suivant Boiillald, la connaissance des objets extérieurs et par conséquent les déterminations secondaires des actes locomoteurs en rapport avec « les besoins et les désirs que ces objets excitent chez les animaux ». Les pigeons amputés des hémisphères représentent en quelque façon la statue animée de Co>- DiLiAC : « Ils entendent, voient, sentent, mais, privés de mémoire, de la faculté de comparer et de juger, ils ne connaissent rien ou presque rien ». La sensation et l'intelligence ne sont donc pas, pour Bolu^laud non plus, une seule et même chose, puiscjue les animaux auxquels il avait enlevé la « partie antérieure du cerveau », sentaient, voyaient, entendaient, odoraient, « s'edrayaient facilement », « s'impatientaient quand on les contrariait », exécutaient une foule de mouvements spontanés, instinctifs, criaient, etc., mais ne reconnaissaient plus les êtres qui les environnaient, ne mangeaient plus, ne « combinaient plus d'idées », bref, ne « raisonnaient plus ». En outre, le caraclère des animaux était profondément modifié : « Les animaux les plus dociles, les plus intelligents, les chiens, par exemple, ne sont plus caressants, ne comprennent plus le langage qu'ils comprenaient auparavant, deviennent indifférents aux menaces et aux caresses : ils ont perdu sans retour toute éducabilité, la mémoire des lieux, des choses, des personnes » (93). Si, au lieu d'enlever complètement la partie antérieure du cerveau, ou n'en détruit qu'une partie, la dégradation intellectuelle de l'animal est moins étendue (qS). Quoiqu'il y ait peut-être quelque contradiction avec ce qu'il a dit plus haut, Bolillald tient à faire remarquer que des animaux, présentant tous les signes de la plus profonde stupidité, n'en conservaient pas moins la facidlé d' « éviter les obstacles en marchant », « Ces animaux, qui ne reconnaissent plus leurs aliments, qui n'ont aucune mémoire des lieux ni des personnes, si vous les placez sur un objet élevé, sur un toit, sur une table, etc., et que vous les forciez de marcher, s'arrêtent aussitôt qu'ils sont arrivés sur le bord, regardent en bas, se retournent pour marcher en sens contraire ».

Le principal fait qui se dégage de ces observations de Bouillald, de tout point comparables à celles de Goltz, et qui méritent d'être remises en lumière, c'est que, si la connaissance ne peut exister sans les sensations, la sensation peut exister sans la connaissance, en entendant par ce mot rintelligence avec ses déterminations volontaires et les instincts. « Idiotisme, tel est Tétai intellectuel des animaux auxqutds on a soustrait la partie antérieure du cerveau. » Et Boullaud note, avec un grand sens psychologique, qu'un animal normal, en présence d'un objet destiné à lui servir d'aliment, ne le voit pas seulement: il le reconnaît comme tel.

586 LE SVSTÈ}fE yEBVEUX CE\TBAL

Celle notion surajoutée à la vision brute de Tobjet, voilà donc ce qu*a perdu l'animal privé de la moitié antérieure de son cerveau. Celte « faculté » de saisir et de reconnaître les rapports des choses est pour Bouillaud « une faculté de rintelligence » ; il la distingue «des facultés sensitives ». Toute son argumentation revient ainsi à soutenir que « les expériences, d'accord avec la saine raison, ne nous permettent pas de considérer comme identiques les fonctions sensoriales et les {onctions intellectuelles n. On reconnaît ici rinfluence des idées de Gall, influence subie aussi, sur ce point spécial, par Flolrens, quoique toute la grosse artillerie de Bouillaud n'ait point d'autre visée que de jeter bas la doctrine de ce physiologiste sur Thomogénéité fonctionnelle du cerveau. Chercher Tunité, Tidentité, l'uniformité en physiologie cérébrale, c'est chercher la pierre philosophale. Ainsi parlait Gall. Non que Boillaud ait nié, d'une manière générale, comme Tavait fait Gall, l'unité de l'être pensant : il a seulement voulu prouver, dit-il, que, pour le physiologiste, cet être est composé d'éléments difl'érents qui concourent à former un tout. Les expériences décrites par Bouillaud dans ce mémoire nous sont bien connues aujourd'hui, quoiqu'elles soient demeurées à peu près ignorées des physiologistes contemporains. On y trouve la plupart des faits que nous avons particulièrement étudiés dans les mémoires de Goltz (i).

Le rapprochement et la comparaison peuvent même être poussés plus loin. Bouillaud observe aussi bien que Goltz; il raisonne aussi mal. Goltz aussi parle des « mouvements volontaires » chez le fameux chien qu'il a conservé dix-huit mois en vie, après lui avoir, en plusieurs opérations, enlevé le cerveau tout entier ou presque tout entier. Chez Bouillaud comme chez Goltz, l'interprétation des phénomènes les mieux vus n'est qu'un tissu de paralogismes. Bouillaud, en particulier, sous l'influence des idées de Gall et des doctrines organologiques, prend pour des fonctions diflerentes (celles qu'il nomme sensorielles et intellectuelles) des états difl'érents d'un même processus nerveux. Après l'avoir proclamé bien haut, il oublie que l'unique fondement de toute vie psychique, ce sont les sensations et les résidus des sensations, conservés et associés en images, et que, par elle-même, l'intelligence n'est rien, si elle n'est ce qui résulte simplement de la reviviscence de ces images et groupes d'images, signes ou symboles de ces « objets extérieurs » dont l'animal possède ainsi la notion ou la connaissance. Les lésions destructives de l'écorce cérébrale en rompant les associations des

(i) Jules Soury. Les fondions du cerveau. Doctrines de l'École de Strasbourg. Paris, 1893, t-i'i5.

LES SEySATIOXS ET L' Ï^T ELLIGESCE 58;

différents lobes ou territoires, de nature purement sensitive ou sensorielle, dont se compose le manteau deTencéphale, abolissent donc surtout rintelligcnce en laissant subsister, à un degré quelconque, quelques-unes ou même la plupart des sensations particulières dont les organes périphériques des sens, l'œil, Toreille, etc., les voies centrales, et les centres d'irradiation corticale, ont été respectés par le couteau du vivisecteur.

11 est donc parfaitement exact d'aflfirmer (|ue Tintelligence ou les fonctions intellectuelles, la volonté, les instincts, peuvent disparaître alors que les sensations, ou certaines sensations, persistent à un degré qu'il reste à déterminer. Cela, c'est l'évidence môme, et le mérite de BouiLLAiîD est de l'avoir constaté. L'erreur est d'en avoir conclu, comme il l'a fait {Conclusions (/énera/es), par voie de raisonnement, que les sensations et l'intelligence sont choses essentiellement distinctes entre elles; que les lobes cérébraux ne sont pas le siège de toutes les sensations, « qu'ils ne le sont peut-être d'aucune »; qu'il est, en tous cas, permis de douter qu'ils soient le siège unique de tous les instincts et de toutes les volitions; et que la partie antérieure ou frontale du cerveau soit le siège de plusieurs facultés intellectuelles. C'est encore une erreur de BouiL- LAUD d'avoir admis que l'étal d' « idiotisme » ou de démence coexistant avec la persistance des sensations externes et consistant dans « la perte de la connaissance distinctive des objets et des êtres extérieurs, » dépend exclusivement de l'ablation ou de la destruction des régions antérieures du cerveau. Des lésions destructives des parties postérieures auraient sans doute déterminé des états de démence analogues, compliqués d'abolition plus ou moins complète des différents modes de la sensibilité.

BouiLLALD, après le mcmoirc de i8a5, en publia trois autres en iSSq, iSl\S, et i865, sur la fonction du langage articulé. Dans celui de i83(j, il avait répondu au\ objections soulevées par Lallemind, Cklyeiliuer, Andiul contre la localisation dans les lobes antérieurs du cerveau du « princi[>e législateur de la parole (i) ». Le mémoire de iSl\S, lu à TAcadémie de médecine (32 fé>rier et 7 mars), contenait de nouvelles recherches cliniques à Tappui de cette doctrine. Dans la première observation : perte du langage articulé par lésion profonde du lobe antérieur de l'hémisphère gauche du cer\eau, le malade comprenait les questions et y répondait au moyen de l'écriture. « Preuve, dit Bolillald, que la faculté (lu langage articulé dilTère de la faculté des mots ou des noms, ainsi que de celle iVécrire ou de lire. » Cette remarque contient déjà en germe la doctrine de la pluralité et de la spécialité des centres cérébraux du langage. Plus lard, Bouillaud faisant lui-même la réilexion que Gall (1808) n'avait pas songé h une localisation spéciale de la lecture et de récriture, reconnaissait qu'au lieu d'une seule faculté inlellecluelle du langage, il fallait en

(1) Bulletin de TAcad de mcd., IV, 282-328.

588 LE SYSTÈME y EH VEUX C EXTRA L

admettre trois, « rien n*élant plus certain que la spécialité de chacune de ces trois facultés, bien qu'elles aient entre elles les plus intimes rapports, les plus naturelles connexions ». La dissociation était pourtant possible ; c'était un fait d'observation clinique.

Marcéy invoquant pour récriture, comme Bouillaud Pavait fait pour la parole, Texistence d'une force particulière destinée à coordonner tous les mouvements de cette fonction, avait noté que Tintégrité des mouvements de la main ne sufïit pas plus pour qu'on puisse écrire que celle des mouvements de la langue, des lèvres et du larynx pour parler. Pour traduire la parole en écriture, en signes graphiques des idées, il faut que cette partie de la mémoire qui donne le souvenir du signe et de sa valeur représentative soit conservée. Marge compare la répétition des syllabes dans les écrits des paralytiques généraux au « bégaiement » de ces malades ; les troubles de l'écriture vont ordinairement de pair avec ceux de la parole ; quand Tune se rétablit, l'autre revient, mais de manière à ne laisser aucun doute sur leur indépendance. Des malades écrivent qui ne peuvent plus parler. L'écriture étant, selon Marge, une fonction beaucoup plus simple et moins complexe que la parole, et qui lui est subordonnée, dans les cas de guérison des troubles de la parole et de l'écriture, la faculté d'écrire reparaît la première, mais ces deux facultés peuvent toujours être lésées isolément. Voici les deux variétés d'agraphie qu'avait observées Marge : i** Le malade qui avait su parfaitement lire et écrire, ne peut plus tracer que des bâtons ou signes illisibles; 2** le malade peut encore écrire des mots ou des syllabes, copier une phrase, mais il lui est impossible d'assembler les syllabes ou de comprendre le sens de ce qu'il vient de copier. D'autres fois les malades ne peuvent relire ce qu'ils ont écrit spontanément. Marge, on le voit, confond avec l'agraphie et l'aléxie les troubles auxquels on devait donner le nom de cécité verbale, confusion d'ailleurs d'autant plus naturelle que l'agraphie n'est souvent qu'un effet de celte cécité. Marge admettait donc, à l'instar de l'organe législateur de la parole (Bouillaud), que « nul maintenant ne saurait discuter », un organe ou agent de l'écriture, dont l'existence était (c également démontrée ».

Le siège de cet organe est dans le cerveau. Mais en quel endroit? Sans nier l'importance des observations qui ont fait placer dans les lobes antérieurs le siège de l'organe du langage articulé, Marge estime que, pas plus pour l'écriture que pour la parole, la question ne pourra jamais être résolue d'une manière définitive. C'est que le cerveau apparaît à Marge sous un double aspect, comme « agent intellectuel » et comme « agent d'innervation musculaire ». Il est possible qu'on parvienne à déterminer le point du cerveau dont la lésion abolit la contractilité de tel

MÀFiCÉ ET LÀ LOCALISATION DE L' a OliGAXE DE L'ÉCIilTinE » 589

OU tel groupe de muscles, des muscles de la main, par exemple, ou des muscles phonateurs. Mais, considéré comme organe de l'intelligence, le cerveau forme, pour M\rcé, un ensemble, un tout, doué sans doute de propriétés multiples, mais « impossibles à isoler »: il n'admet donc aucune localisation distincte de ces propriétés. « Que le cerveau soit altéré par un épanchement sanguin, un ramollissement, une tumeur, ou simplement par une congestion cérébrale, les facultés intellecluelles pourront en souffrir sans qu'il y ait de relations intimes entre le point malade et la faculté plus spécialement abolie (i). » Au point de vue clinique, les altérations de la parole et de l'écriture correspondent bien toutefois à des lésions organiques différentes (2).

Quant à la localisation cérébrale, la simultanéité assez commune, disait BouiLLAL'D, des lésions de la faculté de h paj'ole avec celles iVécrire et de lire, autorise à penser que « le siège de ces deux facultés doit être proche voisin de celui du principe de la parole ». Bouillaud commence, on le voit, à se préoccuper davantage de préciser le siège des localisations cérébrales de ces facultés. Dans une grande discussion de la Société d'anthropologie de Paris sur la forme et le volume du cerveau, où Gra- TioLET et BnocA prononcèrent deux discours célèbres, Auburtin parle de ce « point précis » où devait résider la faculté du langage. Bouillaud, depuis quarante ans, n'avait guère parlé que des lobes antérieurs du cerveau; mais ils ont une étendue considérable; il s'agissait de déterminer le point ou le territoire circonscrit de cette localisation : c'est ce qui n'était pas encore fait (3). Sans doute, au lit du malade, les médecins diagnostiquaient déjà couramment une lésion des lobes antérieurs quand la parole était abolie et Fintelligence conservée; l'autopsie confirmait le diagnostic. Mais Gratiolet objectait qu'il fallait se méfier des faits pathologiques, les vivisections ayant plus d'importance à ses yeux dans les questions de physiologie cérébrale. « Lorsqu'une balle traverse les lobes antérieurs et abolit la parole sans troubler aucunement l'intelligence, n'est-ce pas pour le physiologiste observateur la même chose que si la plaie avait été faite dans un but d'investigation scientifique »? demandait AuBURTiN. Et parmi les faits de traumatisme cérébral qu'il jugeait aussi démonstratifs que des vivisections, il citait le cas de Gullerier. « On apporta à l'hôpital Saint-Louis un blessé qui, pour se suicider, venait de

(1) Mémoire sur ffueh/ues observations de physiologie pathologique tendant à démontrer Vexistence d'un principe coordinateur de l'écriture et ses rapports avec le principe coordinateur de la parole. Mémoires delà Soc. de biologie, iSôfi, g3 sq.

(2) Cf. De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la sémiologie, etc. Paris, 1864.

(3) Bulletin de la Soc, d'anthrop. de Paris, H, 1861, 209 sq.

Sgo LE SYSTÈME XEnVEVX CENTUAL

se tirer un coup de pistolet à bout portant sur le front. L'os frontal était complètement enlevé. Les lobes antérieurs du cerveau étaient à nu, mais n'étaient pas entamés. L'intelligence était intacte, ainsi que la parole. Ce malheureux survécut pendant plusieurs heures, et on fit sur lui l'expérience suivante. Pendant qu'on l'interrogeait, on appliquait sur les lobes antérieurs le plat d'une large spatule; on coinpriniail légèrement, et la parole était tout à coup suspendue : le mot commencé était coupé en deux. La faculté du langage reparaissait dès qu'on cessait la compression. » Chez ce blessé, la compression, faite avec beaucoup de modération et de prudence, ne fut pas portée au point d'affecter les fonctions générales de l'encéphale, ajoute Auburtin: limitée aux lobes antérieurs, elle ne suspendit que la faculté du langage (i).

Le grand travail intitulé par Bouillaud : Discussion sur l'organologie phrmologique en général et sur la localisation de la faculté du langage articulé en particulier, fut lu à l'Académie de médecine au mois d'avril i865. Bouillaud y salue Gall, l'inventeur et le fondateur de l'organologie cérébrale, comme « un des plus beaux et des plus hardis génies dont les sciences physiologiques et psychologiques puissent se glorifier. » Phrénologie, c'est maintenant pour Bouillaud un mot synonyme de psychologie. Si Ton va au fond des choses, il n'y a aucune raison de le contredire. Pour Ge«dy aussi, la psychologie n'était qu'une branche de la physiologie (2). Ce que Bouillaud prise plus que jamais dans le système de Gall, ce père de la « nouvelle physiologie du cerveau », c'est la localisation ou la détermination topographique de chacun des organes cérébraux, de ces « petits cerveaux » dont l'ensemble constitue le grand cerveau. Bouillaud répondait à un rapport de Lélut sur un travail de Dax fils, envoyé aux Académies des sciences et do médecine depuis i863 : Observations tendant à prouver la coïncidence constante des dérangements de la parole avec une lésion de V hémisphère gauche du cerveau. « Ceci, disait LÉLUT, qui n'avait pas voulu lire lui-même son rapport,^ n'est ni plus ni moins que de la phrénologie. » En quoi Lélut commettait l'erreur la plus grave qui se puisse imaginer. Ni Marc Dax de Sommières (Gard), ni G. DaXy n'étaient des phrénologistes, encore que l'influence de Gall n'ait pas été étrangère aux premières recherches de Dax père, recherches qui dataient de 1800, quoique le mémoire dans lequel elles avaient été consignées n'ait été lu (mais il n'est pas même probable qu'il l'ait été)

(i) Considérations sur les localisations cérébrales et en particulier sur le siège de la faculté du langage articulé. Paris, i8G3.

(2) Physiologie philosophique des sensations et de l'intelligence. Paris, i8.'|6, 10.

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qu'en i836, dans une session du Congrès méridional tenu à Montpellier (du i"" au lo juillet), sous ce titre: Lésions de la moitié gauche de f encéphale coïncidant avec l'oubli des signes de la pensée,

a Dans le mois de septembre 1800, disait Marc Dax. je fis connaissance avec un ancien capitaine de cavalerie qui, blessé à la tète par un coup de sabre dans une bataille, avait plus tard éprouvé une grande altération dans la mémoire des mots, tandis que la mémoire des choses conservait toute son intégrité. Une distinction aussi tranchée entre les deux mémoires me faisait vivement désirer d*en connaître la cause. Après deux ou trois ans d'inutiles recherches, j'esp»rais trouver enfin le mot de Ténigme dans le système du docteur Gall qui commençait à se répandre en France... Je m'informai donc auprès des parents du militaire, qui était mort depuis peu de temps, de la partie du crâne qui avait été blessée. Ils me répondirent que c'était le centre du pariétal gauche... En l'an 1806, le célèbre naturaliste BROLssoNNFrr perdit la mémoire des mots à la suite d'une attaque d'apoplexie, à laquelle il survécut pendant plus d'un an... Je recueillis en 1809 une troisième observation de l'oubli des mots, chez un homme atteint d'un cancer à la face... Ces trois exemples étaient pour moi sans liaison et ne m'apprenaient rien, lorsqu'on 181 1 j*eus l'occasion de lire l'Éloge de Brolssoxnkt par Cuvier ; j'y remarquai entre autres choses que l'on avait trouvé un large ulcère à la. surface du cerveau du c6té gauche. Aussitôt ma pensée se reporta sur le sujet de ma première observation, qui avait été blessé du côté gauche, et, quant au troisième, je me rappelai fort bien que la tumeur cancéreuse était placée sur la moitié gauche du visage ». Marc Dax avait, dit-il, recueilli quarante observations pareilles: il en avait décou\ert autant dans les auteurs. Mais il ne paraît pas avoir pratiqué d'autopsie. « De tout ce qui précède, je crois, écrivait-il, |)ouvoir conclure, non que toutes les maladies de l'hémisphère gauche doivent altérer la mémoire verbale, mais que, lorsque celle mémoire est altérée par une maladie du cerveau, il faut chercher la cause du désordre dans l'hémisphère gauche, et l'y chercher encore si les deux hémisphères sont malades ensemble... Gall et son École attribuent cet oubli des mots à une lésion des lobes antérieurs du cerveau ; mais on a vu, dans plusieurs cas, les lobes antérieurs détruits par une maladie sans que celle mémoire fût altérée. »

Marc Dax adoptait de préférence l'explication de Lordat, qui attribuait ce phénomène à « une aberration dans les synergies des nuisdes qui concourent à Texécution de la parole, synergies formées par Thabitude des mouvements musculaires simultanés qui s'enchaînent mutuellement, et qui finissent par s'appeler Tun l'autre sans l'intervention de la volonté » (1820). Enfin, dans son mémoire, publié avec celui de son père, dans la Gazette hebdomadaire (i865, 28 mai, 269), G. Dax écrivait ceci : « Un point de l'hémisphère gauche lésé, la parole ne s'articule plus régulièrement ; tous les autres points du môme hémisphère et le point correspondant de l'hémisphère droit non plus qu'aucune autre partie de ce dernier n'amènent par leur lésion l'altération fonctionnelle en question. » Lordat (1842) et Alquié (i8/|i) avaient, à Montpellier, écrit et fait des cours, le premier sur divers cas d'alalie et de paralalie (i843), le second sur la détermination clinique et anatomo-jiathologiqtip de t organe particulier à chacun des prin-

cipaux phénomènes de rencéphal€[i) : « La parole est gênée ou perdue par la désorganisation d'un point d'un lobe antérieur ou des deux lobes antérieurs du cerveau, disait Alquié : la parole peut être troublée par la désorganisation du centre des hémisphères, » etc.

BouiLLAUD ignorait tous ces travaux. Quoique Marc Dax n'ait pas su lui rendre justice, et ne Tait même pas compris, Bouillaud prit sa défense contre Lélut. Cette localisation, disait-il, en parlant du siège constant et exclusif des lésions dans l'hémisphère gauche, n'est pas aussi extraordinaire que semble le croire M. Lélut. En effet, parmi nos organes doubles, il est un certain nombre d'actes que nous n'exécutons qu'avec le membre droit: tels sont l'écriture, le dessin, la peinture, l'escrime, tous mouvements associés, combinés, coordonnés, impliquant un sens ou un organe cérébral particulier, un centre moteur déterminé, une mémoire spéciale, tout à fait au même titre que les organes articulateurs de la parole. « Eh bien, serait-il absolument impossible que pour certains actes auxquels sont affectés les hémisphères cérébraux, la parole, par exemple, nous fussions pour ainsi dire gauchers? » Les observations faisaient encore défaut à Bouillaud pour la solution de cette question. Dans les conclusions de ce discours, il estime même encore, en i865, à propos de la localisation du langage articulé « dans la troisième circonvolution du lobe antérieur ou frontal gauche », que cette doctrine est « bien loin d'être suffisamment démontrée ». 11 insiste plus qu'autrefois, et toujours davantage, sur la double origine possible de la perte de la parole : i" par lésion de la faculté ou mémoire des mots, considérés comme signes de nos idées ; 2* par lésion de la faculté ou mémoire qui coordonne les mouvements de la voix articulée. Ce dernier mode de dérangement de la parole avait, dit Bouillaud, échappé à Gall; il l'avait signalé, le premier, dans son mémoire de 1825 : l'aphasique n'a rien oublié, si ce n'est la mémoire spéciale des mouvements de l'articulation.

Dans sa réplique au discours de Trousseau, Bouillaud a perdu visiblement de sa belle et superbe assurance. Trousseau marchait visiblement avec Broca, quoiqu'il fût au fond plus éloigné de BROCAque de Bouillaud, puisqu'il considérait encore, comme pouvant entraîner l'aphasie, et les lésions a les plus diverses » de la F^ « surtout du côté gauche », et celles de l'insula de Reil, et celles du corps strié, et celles des lobes moyen et postérieur du cerveau (2). Trousseau avait décrit, il est vrai, à peu près

(i) Mémoire présenté à l'Institut, août i84i. Cf. Clinique chirurgicale de V Hôtel-Dieu de Montpellier, i85a-i858, II, 278 sq.

(3) Clinique médicale de CHôtel-Dieu de Paris, II, 728, i885.

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