‹ Le système nerveux central; structure et fonctions; histoire critique des théories et des doctrinesChapitre 93 sur 106 · PAUL BROC A · texte numérisé non relu

PAUL BROC A

tout le complexus symptomatique de cette multiple affection cérébrale. Mais, après Broca lui-même, Trousseau passait sans la voir à côté de cette découverte, capitale dans l'histoire des fonctions du cerveau, de la localisation anatomique et physiologique du langage articulé, découverte que Ton pouvait bien prévoir n'être que la première d'une suite d'autres semblables, découverte qui déjà impliquait la vérité du principe apporté par Gall et défendu, pendant tant d'années, par Bouillaud : le principe de l'hétérogénéité fonctionnelle du cerveau. Bouillaud était bien sur d'avoir raison contre Lélut. Trousseau et P. Broca ne laissaient pas de le troubler, l'un par l'éclat de sa parole, l'autre par la froide précision de sa méthode. Bouillaud a désormais le pressentiment, et il l'avoue, qu'il n'entrera pas dans la terre promise. Il croit qu'il a laissé échapper l'occasion de rechercher et de trouver, dans ses observations, l'indication de la constance de la lésion de l'aphasie en ce point de l'écorce du lobe frontal où Broca Ta découverte : « Et certes, si cette heureuse idée, dont M. Broca a le droit d'être fier, m'eût été réservée, je n'avais qu'à choisir, parmi les nombreuses observations déjà recueillies par moi, avant l'époque où M. Broca l'a conçue, pour y trouver la confirmation de sa vérité ». Il était trop tard ; et Bouillaud devait finir par proclamer solennellement que c'est à Broca que revient « tout l'honneur » d'avoir découvert le siège de la faculté du langage articulé (i).

C'est donc par le nom de Paul Brooa que s'ouvre l'histoire moderne des localisations cérébrales.

Le 18 avril 1861, Broca présentait à la Société d'anthropologie de Paris le cerveau d'un homme de cinquante et un ans, nommé Leborgne, qui depuis vingt et un ans, époque où il avait été admis à Bicêtre, avait perdu l'usage de la parole; il ne prononçait qu'une seule syllabe, qu'il répétait ordinairement deux ou trois fois de suite, tan, tan. Intelligent et valide à l'époque de son admission à l'hospice, six ans après il commença de perdre le mouvement du bras droit, puis la paralysie gagna le membre inférieur du même côté ; la vue s'était affaiblie ; l'intelligence avait baissé. Transporté, le 12 avril, dans le service de chirurgie pour un vaste phlegmon diffus gangreneux qui occupait toute l'étendue du membre inférieur paralysé, il fut jusqu'à la mort soumis à un examen méthodique d'une rare et admirable pénétration critique par P. Broca. La moitié droite du corps, c'est-à-dire la moitié paralysée, était moins sensible que l'autre. Les muscles de la face et de la langue n'étaient pas paralysés, non plus

(f) Bull, de lAcad. do médecine, 2^ sér.. VI, 1877, 534 et SSg

596 IK SYSTÈME XEin'F.VX CEXTRAL

que ceux du bras et de la jambe gauches. La déglutition se faisait pourtant avec quelque difliculté au troisième temps (parésie du pharynx) ; les muscles du larynx n'élaient pas altérés dans leurs mouvements ; Touïe était fine. Le malade comprenait presque tout ce qu'on lui disait : il manifestait ses idées ou ses désirs par des gestes ; il indiquait exactement en ouvrant ou fermant les doigts Theure d'une montre qu'on lui présentait, le nombre des années qu'il avait passées à Bicétre. Dans un court accès de colère, il articula un juron. Bref, cet homme avait conservé, dans une certaine mesure, la mémoire des choses anciennes ; il pouvait même comprendre des idées assez compliquées: « Il était beaucoup plus intelligent qu'il ne fauï l'être pour [)arler. » Pourtant diverses questions paraissaient n'avoir pas été comprises ; quoiqu'il n'eût pas d'enfants, il prétendait en avoir. L'intelligence avait subi, en somme, une atteinte profonde. Il mourut le 17 avril ; l'autopsie fut pratiquée vingt-quatre heures après. Le cerveau fut montré à la Société d'anthropologie, puis plongé dans l'alcool: l'encéphale tout entier, pesé avec la pie-mère, ne dépassait pas le poids de 987 grammes ; il était donc inférieur de près de 4oo grammes au poids moyen du cerveau chez les hommes de cinquante ans. Cette perte considérable portait presque entièrement sur les hémisphères cérébraux qui, sur toute leur étendue, avaient subi une atrophie assez notable. Lorsque le cerveau put être examiné, on constata sur la partie latérale de l'hémisphère gauche, au niveau de la scissure de Sylvius, une large et profonde dépression de la substance cérébrale se prolongeant en arrière jusqu'au sillon de Rolando. Le ramollissement s'étendait d'ailleurs bien au delà des limites de la cavité : il avait détruit la circonvolution marginale inférieure ou pli marginal du lobe temporo-sphénoïdal (T*), jusqu'à la scissure parallèle, le lobe de l'insula et la partie sous-jacente du corps strié, la moitié postérieure de F* et F*, le tiers inférieur de FA jusqu'au sillon de Rolando. Mais le foyer principal et le siège primitif de ce ramollissement, qui s'était propagé très lentement, c'était le lobe frontal, et, sur ce lobe, la troisième circonvolution, laquelle « présentait la perte de substance la plus étendue » et était entièrement « détruite dans toute sa moitié postérieure ». Buoca en concluait que, « selon toute probabilité, c'est dans la troisième circonvolution frontale que le mal avait débuté ». Nous n'insisterons pas sur les autres observations, de môme valeur, recueillies par Broca au cours des années suivantes, et qui ne firent que confirmer cette grande découverte. Dans l'étude des fonctions du cerveau, c'est l'événement capital, la date historique d'une science nouvelle, et de la plus élevée peut-être, puisque toute connaissance humaine, de quelque ordre qu'elle soit, n'est qu'une production de l'activité cérébrale. La plus simple comme la plus complexe des sciences se résout forcément.

LE PRINCIPE DES LOC A LIS ATIOSS CICUÉBriALES BqS

en dernière analyse, dans quelques signes ou symboles mentaux résumant les généralisations de l'observation et de Texpérimentalion. Or ces signes ou symboles sont de simples complexus d'images dont la nature dépend nécessairement de la structure et des propriétés des neurones psychiques constituant en partie Técorce du cerveau humain. Vhistoire des fonctions du cerveati, cest-à-dire de Vorgane de rintelligenco, demeure la source la plus élevée de t histoire du monde, considéré comme un phénomène cérébral.

Dès la première heure, Broca eut la claire conscience que le fait qu'il venait de constater se rattachait « à de grandes questions de doctrines », et que le tr.oublc de Tintelligence, dont le substratum organique venait de lui apparaître, relevait bien d'une altération d'une « faculté appartenant à la partie pensante du cerveau ». Puisque cette fonction de l'intelligence, le langage articulé, pouvait être abolie isolément, indépendamment de toutes les autres, il existait, dans Técorce cérébrale, des organes psychiques distincts, isolés, relativement indépendants. Et, « si toutes les facultés cérébrales étaient aussi distinctes, aussi nettement circonscrites que celle-là, on aurait enfin un point de départ positif pour aborder la question si controversée des localisations cérébrales ». Quoique Broca envoyât encore un salut filial à Gall et à Bouillaud, il disait clairement que ce qui, à cette heure, élait en question, ce n'était plus tel ou tel système phrénologique, mais « le principe même des localisations, » c'est-à^ dire la question préalable de savoir si toutes les parties du cerveau qui sont affectées à la pensée ont des attributions identiques ou des attributions différentes (i). « Je crois, disait Broca, au principe des localisations. Je ne puis admettre que la complication des hémisphères cérébraux soit un simple jeu de nature. » L'anatomie pathologique de l'aphémie n'éclairait pas une question particulière : elle jetait une vive lueur sur une question bien plus haute et bien plus générale : « L'existence d'une première localisation une fois admise, le principe des localisations par circonvolutions serait établi. » De ce principe sortirait une théorie scientifique des localisations fonctionnelles de l'écorce cérébrale. La physiologie du cerveau serait renouvelée : « Du moment qu'il sera démontré sans réplique qu'une faculté inlellecluelle réside dans un point déterminé des hémisphères, la doctrine de l'unité du centre nerveux intellectuel sera renversée, et il sera hautement ])robable, sinon tout à fait certain, que chaque circonvolution est affectée à des fonctions particulières (i863)(2). »

(i) Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé suivies d'une observation d'aphéinie. Bull, de la Société analomiquc, 18O1, 2« srr., VI, 33o-357. (3) Mém. d'anthropologie de P. Broca, V, 61.

ôç)ù LE S YSTÈME SEnVEVX CEXTUAL

Ainsi, ce qui avait péri dans raphémiqiie de Broca, comme chez les malades dont Gall et Spuhziieim, Dax, Bouillaud, avaient recueilli les observations cliniques de même nature, ce n'était pas la mémoire des mois, ce nétail pas raclion des nerfs et des muscles qui, entre autres usages, servent à la phonation et à l'articulation verbale : c'était la mémoire d'un certain ordre de mouvements coordonnés nécessaires pour articuler les mots. Broca avait hésité d'abord sur la place qu'il devait assigner dans la « hiérarchie cérébrale » à cette « faculté ». L'aphémie était-elle une espèce d'ataxie locomotrice limitée aux muscles de l'articulation des sons? S'agissait-il d'une faculté intellectuelle, d'une « mémoire », d'une fonction de la « partie pensante du cerveau » ? L'anatomie pathologique Tavait décidé à embrasser cette dernière hypothèse : l'aphémie est un trouble de l'intelligence. « En effet, disait Broca, dans tous les cas où jusqu'ici Fautopsie a pu être pratiquée, on a trouvé la substance des circonvolutions profondément altérée dans une notable étendue... Or on admet généralement que toutes les facultés dites intellectuelles ont leur siège dans cette partie de l'encéphale, et il paraît des lors fort probable que, réciproquement, toutes les facultés qui résident dans les circonvolutions cérébrales sont des facultés de l'ordre intellectuel. » Comme venait de le dire AuBURTiN, au sein de la Société d'anthropologie (4 avril 1861), pour la nature spéciale de cette affection, le siège, non le caractère de la maladie, importe seul. Que la lésion déterminant la perte du langage articulé soit un foyer de ramollissement ou d'hémorragie cérébrale, un abcès ou une tiimeur, le point seul de la lésion entraîne le trouble ou l'abolition de cette fonction, et de cette fonction uniquement. Certes, Broca était un partisan de la veille du principe des localisations cérébrales. Mais son génie connaissait le doute philosophique ; il hésitait, se demandant dans quelles limites ce principe était applicable, lorsque l'évidence des faits triompha de son scepticisme, si véritablement scientifique.

L'année, la veille même de son immortelle découverte, répondant à Gratiolet, dans la discussion qui eut lieu à la Société d'anthropologie, sur le poids et le volume ou la forme du cerveau (i), après avoir confessé, théoriquement encore, sa croyance au principe des localisations cérébrales, et écartant du débat non seulement le système phrénologique de Gall, mais tout système phrénologique quelconque, sans renier jamais pourtant les pères d'une doctrine dont les applications lui semblaient seules erronées, Broca faisait la grave déclaration suivante: « Nous ignorons encore si chaque circonvolution, considérée isolément, remplit des

(1) Bulletin, II. 1861. Mém. d'anthrop. de P. Broca, I, îj5.

Page 1