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LE CERVEAV DES ANTHROPOÏDES ET LE LASGAGE ARTICULÉ

fonctions diflérentes de celles des circonvolutions voisines. Nous ne pouvons faire à cet égard que des suppositions, mais nous savons du moins que toutes les parties du cerveau proprement dit n'ont pas les mômes fonctions, que Tensemble des circonvolutions ne constitue pas un seul organe, mais plusieurs organes ou plusieurs groupes d'organes, et qiiil y a, dans le cerveau, de grandes régions distinctes correspondant aux grandes régions de l'esprit ». Le principe des localisations cérébrales lui semble déjà constitué à la fois et par la physiologie et la pathologie, qui montrent Tindépendance des fonctions, et par Tanalomic normale et pathologique, qui montre la diversité des organes. C'est sur celte dernière assise, en particulier, comme le dira Bhoca bien des années plus tard, que Gall et Spurzheim auraient du faire reposer tout leur édifice, car c'était bien, non dans les bosses et les dépressions du crâne, mais dans les organes cérébraux qu'ils s'étaient proposé de localiser leurs facultés. Là fut la raison principale de l'impuissance de l'École phrénologique, car « un système physiologique qui ne repose pas sur des déterminations anatomiques précises ne peut résister à la critique ». Gall n'en avait pas moins été l'auteur d'une espèce de « réforme scientifique » dans l'étude des fonctions du cerveau. Il eut l'incontestable mérite de proclamer « le grand principe des localisations cérébrales, qui a été le point de départ de toutes les découvertes de notre siècle sur la physiologie de l'encéphale ». La doctrine phrénologique s'était écroulée ; le principe des localisations fonctionnelles du cerveau demeurait debout.

La différence fonctionnelle, de nature antagoniste, des lobes frontaux y moyens el occipitaux, aurait seule suffi, selon Broca, à l'établissement du principe des localisations cérébrales. « Ce qui distingue le cerveau de l'homme, même dans les races les plus inférieures, c'est le grand développement des circonvolutions de la j^égion frontale » [Mém,, m, 128). Chez Torang, le chimpanzé, le gorille, ce développement est déjà égal ou même supérieur à celui qu'on a quelquefois observé dans certains cas de microcéphalie. A la vérité, \es lobes occipitaux rapprochent encore plus les anthropoïdes de l'homme. Le défaut de symétrie des plis secondaires de l'écorce est à peu près aussi marqué chez l'homme, Torang et le chimpanzé. La surface du lobe de rinsula, lisse chez tous les pithéciens et les cébiens, est également soulevée par cinq plis radiés chez ces grands singes et dans l'homme. L'homnie parle cependant ; les singes ne parlent pas. Pourquoi? « Ce qui leur manque, ce n'est pas, dit Bhoca, l'appareil de Varticulation, ce n'est pas non plus la circonvolution spéciale où elle se localise chez l'homme, car cette circonvolution existe chez la plupart des singes: c'est le degré d'intelligence <|ui leur serait nécessaire pour analyser les éléments du discours, pour attacher un sens de convention à

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chacun des mots qui frappent leur oreille ou pour chercher par de longs tâtonnements à combiner le jeu de leurs muscles phonateurs de manière à reproduire et à articuler les mômes sons » [Mém,, v, i54). Les animaux ont certainement des idées; ils savent les communiquer par un véritable langage: le langage articulé est au-dessus de leur portée.

Mais comment expliquer ce que Broca appelait d'abord, a\ant de connaître l'exislence du mémoire de Dv\ père, l'étrange et singulière prédilection des lésions de l'apliémie pour riiémisplière gauclie du cerveau ? Bhoca es|KTail que d'autres, plus heureux que lui, trouveraient enlin un exemple d'apliémie produite par une lésion de Tliémisphère droit. Déjà il conjecturait que cette influence spéciale de l'iiémisplièrc gauche ne s'étendait pas seulement au langage articulé, mais probablement au « langage en générai » (i865). Qu'il e\isti\l une dilTérence fonctionnelle enlrc les deux hémisphères, c'est ce qu'il était impossible d'admettre sans méconnaître une loi physiologique qui se vérilicdans toute l'économie : deux organes pairs ont les mêmes attributions. Un premier fait, qui expliquait la prédisposition organique de presque tous les hommes à se servir naturellement de la main droite, c'est que, dans le développement du cerveau, les circonvolutions de l'hémisphère gauche, qui tient sous sa dépendance les mouxemenls des membres droits, seraient en avance sur celles de l'hémisphère droit (i). Et de môme que nous dirigeons les mouvements de l'écriture, du dessin, de la broderie, etc., avec l'hémisphère gauche, de même nous parlons avec l'hémisphère gauche, par une habitude que nous prenons dès notre première enfance. Le langage articulé, fonction de l'ordre intellectuel, et qui consiste à établir une relation entre une idée et un mot articulé, et dont les organes cérébraux moteurs ne sont en quelque sorte que « les ministres », parait donc être l'apanage des circonvolutions de l'hémisphère gauche, quoique l'hémisphère droit ne soit pas plus étranger que le gauche à celte faculté sjKTiale, puisque l'aphémiquc par lésion de l'hémisphère gauche continue à comprendre ce qu'on lui dit, c'est-à-dire à connaître les rapports des idées axec les mois. La conception de ces rapports appartient donc aux deux hémisphères. Seule, la faculté de les exprimer par des mouxements coordonnés parait n'appartenir qu'à un seul hémisphère.

' Quant aux « organes moteurs », qui n'ont rien de commun avec la fonction purement intellectuelle du langage articulé et qui concourent à la production de l'articulation, phénomène purement musculaire, ce sont les corps striés et les couches optiques, les nerfs moteurs, les muscles de la langue, des lèvres, du voile du palais, etc. L'articulation dépend, à un égal degré, des deux hémisphères cérébraux : « Elle est produite simultanément et uniformément par les muscles des deux côtés, associés dans leurs mouvements ». Mais, si l'on n'avait que ces organes moteurs de l'arliculallon, on ne j)arlerail |)as ; car ils existent quekpiefols parfaitement sains chez les aphémiques, xoire chez des idiots qui jamais n'ont pu apprendre ni comprendre aucun langage articulé. La pré<»minence notoire de l'hémisphère droit chez certains individus renversera l'ordre des phénomènes : l'apliémie sera la conséquence d'une lésion de cet hémisphère. La F^ droite pourra donc suppléer la F^ gauche congénitalement atrophiée. Comment se fait-il même, demandait Bkoca, que la F^ droite ne sup[)lée pas à la destruction totale ou partielle de la F^ gauche dans les cas d'hémiplégie chez l'adulte ? C'est que, chez la plupart des aphémiques, il existe a des

(i) Leuret et Gratiolet, Jttat. comparée du système nerveux, 11, a.'|i.

DIVEHSITÉ FOyCTlOyyELU-: DES LOBES ET DES HÉMISPHÈnES CÉRÊBHAVX 699

lésions cérébrales plus ou moins étendues qui, sans abolir rinlelligcnce, lui portent une atteinte notable », la lésion anatomique occupant le plus souvent un territoire assez considérable de Técorce pour affecter gravement Tintelligence proprement dite. Les apliémiques ont donc pour la plupart l'esprit trop affaibli pour apprendre à parler avec l'iiémisphèrc droit ÇMém., v. 84).

Un second fait, qu'il est permis d'invocpier jx)ur expliquer la différence fonctionnelle des deux hémisphères du cerveau et l'existence d'une relation particulière entre la faculté du langage et l'hémisphère gauche, c'est l'inégale facilité de la circulation dans les deux carotides primitives. Buocv pensait, avec Aumand de Fleuuy (i), que cette disposition des vaisseaux aortiques contribuait d'une manière très elTicace à déterminer la localisation naturelle du langage articulé dans l'hémisphère gauche. L'intérêt et la portée de ce fait paraissent avoir frappé BnocA : « Si l'inégale activité de la circulation dans les deux hémisphères n'est pas, disait-il, la seule cause de la disparité fonctionnelle des deux hémisphères cérébraux de l'homme, elle y prend certainement une pari importaniey et c'est l'un des éléments dont on devra désormais tenir compte dans l'étude de cette grave qustion. » (^Mèm.y V, i56). En tout cas, cette disparité fonctionnelle entre les deux moitiés de l'encéphale n'impliquait point que l'hémisphère droit, dont la structure est la même que celle de l'hémisphère gauche, eût non plus d'autres fonctions. La plus haute spécialisation de certaines fonctions, d'ailleurs communes aux deux hémisphères, au moins en puissance, sur un hémisphère plutôt que sur l'autre, selon que les individus étaient gauchers ou droitiers, était simplement l'effet de conditions inégales de nutrition.

Gkatiolet avait soutenu, lui aussi, que « les facultés supérieures de l'entendement» croissent et décroissent, dans les races hinnaines, avec les lobes antérieurs du cerveau. Bkoca admirait fort le beau génie et la science de l'homme qui « débrouilla définitivement le chaos des circonvolutions humaines ». En outre, Gratioleï, le plus courtois des adversaires, n'fidmirait pas moins Gall comme analomiste : « L'injustice de Cuvn:R et de son École ne l'amoindrit point, disait Guatiolet. Provençal a pu écrire que le principal mérite de Gall était d'avoir forcé M. Cuvier, en présentant un mémoire à l'Institut, de s'occuper de l'anatomie du cerveau. Ne rappelons de pareilles platitudes que pour les flétrir. » Gratiolet avait aussi admis que les différentes formes du cerveau caucasique ou frontal, niongolique ou pariétal, élhiopique ou occipital devaient corres[)ondre à un développement inégal des fonctions intellectuelles. Il avait insisté sur les effets (pii résultent, pour l'arrêt ou le développement du cerveau, et partant de l'intelligence, de l'ossiiicalion précoce ou tardive des sutures crâniennes dans les différentes races hiuiiaines. Chez les plus abjects des hommes, les Australiens, Gratiolet constate l'existence d'une dolichocéphalie occipitale : les races pariétales étaient, selon lui, supérieures : elles dominent en Asie et en Amérique, où elles déploient une activité et une intelligence remarquables. Mais le cerveau frontal des crânes adultes dans les races blanches, voilà l'origine de cette souveraineté de l'esprit qui devait assurer à ces races l'empire du monde. El Gratiolet, qui ap|K'lait les lobes frontaux « la fleur du cerveau », convenait que tout indique qu'ils ont « une dignité physiologique supérieure ».

N'était-ce pas la doctrine que soutenait Broca, lorsqu'il s'écriait que « les facultés cérébrales les plus élevées, celles qui constituent l'entendement proprement dit, comme le jugement, la réflexion, les facultés de comparaison et d'abstraction, ont leur siège dans les

(i) Recherches anatomiques, physiologiques et cliniques sur l'inégalité dynamique des deux hémisphères cérébraux y 1874. Cf. W. Ogle, On dextral prééminence.

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circonvolutions frontales, tandis que les circonvolutions des lobes temporaux, pariétaux et occipitaux sont afloctés aux sentiments, aux penchants et aux passions ? » (il/em., v. 12). Il est désormais avéré, dira Broca dans sa Notice sur le crâne de Dante Aligihkhi, que la supériorité de Tintelligcnce ne peut se reconnaître au volume du cerveau, mais à la « prééminence de certaines parties de cet organe ». Dès cette époque (1861), Broca ne faisait aucune difficulté d'avouer, quant à la question du volume du cerveau, « qu'il ne peut venir à la pensée d'un homme éclairé de mesurer l'intelligence en mesurant l'encéphale ». Il rendait hommage à Desmoullns, à sa découverte de l'existence d'un rapport entre l'étendue de la surface des circonvolutions et le développement de l'intelligence (iSa-j). « 11 est, disait-il, parfaitement établi que, dans la série des singes, comme dans la série humaine, les cerveaux les plus [)lissés sont, toutes choses égales d'ailleurs, plus intelligents que les autres. » C'est qu'à l'accroissement de surface des circonvolutions correspond d'ordinaire une augmentation proportionnelle de la masse totale de substance grise, et que cette substance est « l'orgcinc proprement dit de la pensée ». Mais, en outre, à côté delà question de masse, ou de quantité, il y a la question de structure et de texture, ou de qualité, doctrine capitale, et que n'avait point vue Desmouuns.

Gratiolet n'accordail-il pas qu'il était possible, probable même, que certaines régions du cerveau fussent plus particulièrement en rapport avec tels phénomènes psychiques? On serait parfois tenté de voir dans Pierre Gratiolet un précurseur direct de la doctrine scientifique des localisations cérébrables : « On pourrait très légitimement supposer, disait-il, dans les hémisphères, autant de régions distinctes quil y a, à la périphérie du corps, d'organes de sensations diverses. Nous aurions ainsi le cerveau de Tœil, celui de l'oreille, et ainsi de suite; et, dans chacun de ces cerveaux, on pourrait aisément loger une mémoire et une i?7iagination. Mais la raison qui commande, oii la placerions-nous? etc. » (1). Probablement dans le lobe frontal, dans lequel « réside, en quelque sorte, la majesté du cerveau humain », aurait pu répondre à Gratiolet quelqu'un de ses collègues de la Société d'anthropologie, selon les préjugés du temps, préjugés contre lesquels Gratiolet lui-même avait peine à se défendre. Pour Gratiolet, les expériences de Flourens avaient démontré l'homogénéité fonctionnelle de toutes les parties du cerveau; c'était là un dogme scientifique, il fallait s'y tenir. Ajoutez que Gratiolet croyait, dit-il, « à l'existence de l'àme. » En outre, la raison, cette raison qu'il ne savait oii localiser, militait contre l'hypothèse de la pluralité des organes : <♦ S'il y avait plusieurs organes, plusieurs cerveaux, de quel secours l'un serait-il à l'autre? En quoi, par exemple, le cerveau de Toreille pourrait-il venir en aide au cerveau de l'œil? Im condition anatomique de ces associations et de cette synergie se trouve peut-

(i) observations sur la forme et le poids du cerveau. Paris, 18O1, 36.

PIERBË GRATIOLET Coi

cire dans ces commissures multiples dont j'ai parlé et qui, tnmsant de la façon la plus complexe tous les plis d'un même hémisphère font, pour ainsi dire, toucher au doigt Vunité fonctionnelle du cerveau. »

Si au lieu d'être l'adversaire de la doctrine des localisations cérébrales, qu'il ne croyait pas conforme à la nature des choses, Gratiolet en avait été un des fondateurs, c'est à lui qu'il serait légitime d'attribuer la théorie d'une science dont Bhoca aurait découvert le fait fondamental. Les paroles de Gratiolet que nous venons de citer renferment, en effet, la théorie même des fonctions du cerveau dans la doctrine actuelle des localisations. Elles lui ont été inspirées par celte considération que, dans l'estimation du poids du cerveau, on ne pouvait faire le départ exact des différentes parties qui le constituent, et que la substance blanche du centre ovale, par exemple, avait sans doute autant de droit que l'écorce grise des hémisphères à être regardée comme le siège de l'intelligence. « L'intelligence réside-t-elle simultanément dans le centre ovale et dans les couches corticales, ou bien a-t-elle dans ces dernières son siège exclusif?» demandait Gratiolet. Broca affirmait que l'écorce cérébrale était le siège de l'intelligence. Mais ce n'était point pour Gratiolet un fait démontré ; il en doutait : « Je doute fort qu'on puisse en toute sécurité, dans ïhistoire physiologique de rintelligence,(Rirc abstraction du centre ovale. »

Or là, dans le centre ovale, était précisément la condition anatomique de ces associations et de ces commissures qui, en assurant la synergie fonctionnelle des centres nerveux et de chaque hémisphère et des deux hémisphères, pouvaient seules expliquer et réaliser l'unité des fonctions du cerveau, celle en particulier de la conscience et des opérations de l'entendement. Nous ne connaissons pas aujourd'hui encore d'autre interprétation scientifique des phénomènes de l'intelligence dans tous les êtres capables de se représenter les choses à quelque degré, et partant, de penser. Mais cette vague es(|uisse d'une théorie dont les destinées sont loin d'être accomplies, on la doit à la rare clairvoyance du grand anatomiste qu'était Pierre Gratiolet. Ce qu'il croyait et soutenait était bien différent : aucune lésion des hémisphères, aucune perte de substance dans im lobe quelconque, n'étaient selon lui capable d'anéantir nécessairement l'intelligence, le mouvement, la sensibililité, non plus que la faculté du langage. La doctrine des localisations cérébrales n'était pas fausse seulement dans les applications qu'on en avait faites, ce que Broca accordait à Gratiolkt, elle était fausse dans son principe môme. Toujours le cerveau fonctionne comme un organe d'ensemble dont toutes les régions concourent à la fois à chacpie manifestation. Entant qu'organe de la pensée, le cerveau est un comme la pensée elle-même : les différentes parties qui le composent n'ont donc point des attributions diverses

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correspondant aux diverses facultés de l'esprit. Mais si Tintclligence a pour organe unique l'ensemble du cerveau, « elle n'est pas sollicilée dans tous les points du cerveau de la même manière ». Gratiolet faisait expressément cette concession, dont on aperçoit toutes les conséquences. Comme il ne divisait pas le cerveau en plusieurs organes distincts, il déclarait ne vouloir essayer de déterminer le siège de la faculté du langage, par exemple; mais « les rapports du cerveau avec le corps sont multiples, disait-il, et, suivant la nature de ces rapports, il y a probablement dans les hémisphères des régions de dignité différente ».

Cette concession n'eut pas paru plus tolérable à Je\n Mllleh qu'à VuLPiAN. Jean Muller admettait, il est vrai, à titre d'hypothèse, dans le cerveau, un élément affectif, dont l'excitation, dans la veille ou le rêve, était d'accroître la force de chaque idée, d'exalter même toute idée quelconque, fiit-ce la plus simple, jusqu'au degré de la passion, mais, indépendamment de ce mystérieux élément affectif de l'âme, il ne croyait pas qu'on dût supposer, dans « les provinces des hémisphères, des sièges spéciaux » pour les diverses facultés ou passions. Il ajoutait cependant ceci : « Cette hypothèse de Gall, sur laquelle repose ce qu'on appelle la plirénologie, ne présente point d'impossibilité en elle-même^ » mais il n'y a pas un seul fait qui prouve ni qu'elle soit vraie ni que les applications qu'on cherche à en faire soient exactes. « On ne peut point assigner de provinces du cerveau dans lesquelles la mémoire, l'imagination, etc., aient leur siège. » Les « facultés primitives » établies par Gall indisposaient surtout, et avec raison, Jean Mlller. A ce sujet, il rapportait le sentiment de Napoléon : « Gall attribue à certaines saillies des penchants et des crimes qui ne sont point dans la nature, qui n'existent que dans la société, par l'effet de la convention. Que deviendrait l'organe du vol s'il n'y avait pas de propriété?... » La remarque paraissait juste au physiologiste allemand. Quant au principe des localisations cérébrales, on ne pouvait, il le répète, rien objecter en général contre sa possibilité; l'organologie manquait seulement de base expérimentale. L'histoire des plaies de la tète qui, en quelque lieu qu'elles surviennent, « ne portent pas atteinte aux facultés supérieures et inférieures de l'intelligence, » parlait contre l'existence de provinces distinctes dans le cerveau pour les différentes fonctions intellectuelles. En outre, les « différentes parties des hémisphères pouvaient aider à l'action des autres, » c'est-à-dire les suppléer dans les cas, par exemple, d'ablation de portions de ces hémisphères. Leurs connexions mutuelles expliquaient que w l'un put suppléer l'autre dans les fonctions intellectuelles ». Du reste, Jean Mlller déclare, nous l'avons rappelé, que les résultats de Tanatomie pathologique « ne

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peuvent jamais avoir qu'une application très limitée à la physiologie du cerveau » (i). « Il est bien vrai que des changements organiques du cerveau font quelquefois disparaître la mémoire ou des faits qui se rapportent à certaines périodes, ou de certaines classes de mots, tels que les substantifs, les adjectifs, etc. Mais cette perte partielle ne pourrait être expliquée, au pointde vue matériel, qu*en admettant que les impressions se fixent d'une manière successive dans les portions stratifiées du cerveau, ce à quoi il n'est pas môme permis de s'arrêter un seul instant. » D'ailleurs, si l'on attribuait la perception et la pensée à l'action réciproque des « corpuscules ganglionnaires » des centres nerveux, si l'on considérait « la réunion des conceptions en une pensée ou en un jugement » comme le résultat du conflit de ces corpuscules associés ensemble au moyen des prolongements qui les unissent, si bien que l'association des idées, soit successive, soit simultanée, ne serait qu'un effet de l'activité, également successive ou simultanée, de ces éléments nerveux, reliés entre eux et tous ensemble,» on ne ferait que se perdre au milieu d'hypothèses vagues W.Jean M iJLLER ne doutait pas qu'il n'y eût des idées innées ; c'était même là pour lui un fait établi : toutes les idées des animaux auxquels « l'instinct » sert de guide sont innées; elles flottent devant l'esprit comme des songes, et le désir d'atteindre le but les accompagne. « Ne se passe-t-il pas quelque chose de semblable chez l'homme quant à ses idées générales'^ » Jean Muller enseignait pourtant que les phénomènes de l'âme, non l'àme elle-même, pouvaient, comme tous les phénomènes de la nature, être soumis à l'observation ; à cet égard, la psychologie était une science naturelle.

Le jugement que Vulpian porta sur le principe et sur la théorie des localisations cérébrales, même lorsque cette théorie eut été vérifiée par des faits éclatants, fut sévère. Loin d'être spiritualiste à la façon de Gra- TioLET ou de Jean Mîjller, Vulpian réduisait, on le sait, la plupart des phénomènes de l'entendement et de la volonté à un pur mécanisme d'actions réflexes cérébrales. Mais rechercher si les diff*érents modes d'activité du cerveau appartenaient à des régions déterminées et distinctes, à des Ilots circonscrits de la couche corticale, lui paraissait une tentative vaine et condamnée d'avance. « Les résultats expérimentaux, disait-il avec Longet, et un bon nombre d'observations pathologiques parlent contre cette dislocation des difl'érentes facultés » instinctives, intellectuelles et afl^ectives. De pareilles entreprises doivent donc

(i) Manuel de physiologie. Paris, i85i, I, 779 sq. ir, 5o3, 5o8.

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être « bannies de la biologie positive, c'est-à-dire de celle qui ne s'appuie que sur des faits d'observation et d'expérimentation ». Pour Vulpian, on ne découvrait dans les divers points de la substance grise du cerveau, susceptibles d'ailleurs de se suppléer réciproquement, que les mêmes modes variés d'activité. Même esprit de négation en face non seulement des essais de localisation des fonctions de Tintelligence dans les lobes antérieurs, mais des faits cliniques et anatomo-pathologiques les plus certains relatifs à la localisation fonctionnelle de Tarticulation verbale dans le pied de la F^ gauche : « On ne saurait placer le siège de Tintelligence dans les lobes antérieurs », comme Tont fait Gall et ses successeurs, enseignait Vulpian, dans ses leçons au Muséum d'histoire naturelle : <( Si Ton a vu, dans quelc|ues cas, des lésions de ces lobes déterminer une altération plus ou moins grande des facultés intellectuelles, il serait facile de citer d'autres cas dans lesquels on a observé des troubles tout aussi grands de ces facultés coïncidant avec des lésions soit des lobes postérieurs, soit des lobes moyens » (i). Comme on peut observer un affaiblissement plus ou moins considérable de toutes les facultés intellectuelles par suite de lésions limitées du cerveau, occupant les sièges les plus variés, l'observation clinique, complétée par l'examen nécroscopique, n'aurait, suivant Vulpian, que « peu de renseignements nets » à nous livrer.

Avant de citer im autre passage de Vulpian, non moins important à méditer, il nous faut rappeler ce que Broca écrivait encore en 1861 : « Nul n'ignore que les circonvolutions cérébrales ne sont pas des organes moteurs »; c'est à la lésion du corps strié uniquement qu'il rapportait la cause de la paralysie des deux extrémités du côté droit de Leborgne (2). Au sujet de la paralysie incomplète des muscles de la joue, qu'il croyait avoir observée à gauche, c'est-à-dire du côté opposé à celui où existait la paralysie des membres, Broca ajoutait: « Il est inutile de rappeler que les paralysies de cause cérébrale sont croisées pour le tronc et les membres, et directes pour la face. » (Cf. encore ibid,y v, gS.) Poin* Broca, les lobes cérébraux étaient seuls affectés à la pensée; le cervelet et les organes compris entre le bulbe et le corps strié étaient en rapport soit Skwec lai sensibilité, soit avec la motilité:« Les fonctions particulières de plusieurs de ces organes ne sont pas encore précisées, mais il ne vient à ridée de personne de supposer que le corps strié, la couche optique, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet, la protubérance, l'olive, etc., aient

(i) Lpcons sur la physiologie du systi^me nerveux Paris. 1866, 710 sq. (2) Méin. d'anthrop. de P. Broca, V, 3o.

VVLPIAX ET LA DOCTUISE DES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES 6o5

les mêmes attributions... La multiplicité des centres nerveux, considérés comme organes de la sensibilité et comme organes de la motilité est un fait à la fois anatomique et physiologique. » Demandera-t-on pourquoi tant d'organes différents ont été affectés à deux fonctions seulement ? C'est, répond Broca, que la motilité el la sensibilité ïvq sont pas des fonctions simples; en énumérant les diverses espèces de mouvement et de sensibilité, il trouvait que la multiplicité de ces organes était sans doute en rapport avec la multiplicité de ces fonctions. Quant ru\ fonctions intellectuelles, elles sont nécessairement plus complexes encore que les fonctions sensitives et motrices, et les organes cérébraux sont bien plus différenciés que ceux du reste de l'encéphale. Bien des années après, VuLPiAN résumait toutes ces doctrines dans un rapport à TAcadémie des sciences (1881) sur un livre célèbre de Charcot, les Leçons sur les localisations dans les inaladies du cerveau : jusqu'aux premières publications sur les effets des excitations ou des lésions expérimentales de Técorce grise du cerveau, « on croyait très communément que les lésions morbides, bornées à la substance grise superficielle du cerveau, n'agissent que faiblement sur la motilité, ou même qu'elles n'ont aucune action directe constante sur le mouvement des diverses parties du corps ».

Maintenant voici comment s'exprimait Vulpian sur un des arguments allégués en faveur de la doctrine des localisations cérébrales, argument qui, s'il était fondé, aurait eu, il le reconnaît, une très grande valeur : c'est que des lésions limitées de l'écorce auraient paralysé telle ou telle partie également déterminée du corps. « Mais il faut bien remarquer que l'on omet de dire si la lésion d'une région déterminée produit constamment une paralysie de la môme partie du corps. » Duplay avait publié des observations dans lesquelles une paralysie faciale paraissait bien dépendre de lésions du cerveau proprement dit. Pour Vulpian, outre que ces faits lui semblent tout à fait exceptionnels, il se demande si, dans ces cas, il n'y aurait pas eu quelque autre lésion qui serait passée inaperçue, les altérations cérébrales indiquées n'ayant pas un siège constant. Bref, ni l'expérimentation physiologique, ni les observations pathologiques, ni l'anatomie comparée n'avaient produit un seul argument sérieux, au gré de Vulpian, en faveur de la doctrine des localisations cérébrales. Il en était ainsi du moins jusqu'à ce que la doctrine de l'aphémie ou aphasie eut semblé ap|)orler quelque appui solide à cette doctrine. Qu'un individu puisse perdre la faculté du langage articulé en conservant encore une partie de son intelligence, il ne fallait rien de moins que les noms de Broca, de Charcot et de Trousseau pour que Vulpian voulut bien reconnaître, de la meilleure foi du monde, son embarras. Il s'expliquait ce trouble par l'état plus ou moins démentiel des aphasiques, car, avec

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Charcot' et Trousseau, et contrairement à l'opinion de Bouillaud, il croyait « la plupart des aphasiques plus ou moins déments ». Il ne s'agissait point de la perte d'une faculté spéciale, mais d'un trouble général de rintelligence. Quant à la localisation de Taffection dans une région déterminée du cerveau, à gauche, comment était-il possible de l'admettre? C'était une vérité absolument certaine que les deux hémisphères cérébraux avaient ou devaient avoir mémos fonctions. Puis on citait des cas d'aphémie où il n'y avait pas eu la moindre lésion de la F' gauche. Vulpian repoussait donc absolument aussi bien l'opinion qui localisait exclusivement la faculté du langage articulé dans les lobes anlétérieurs du cerveau que celle qui en circonscrit le siège dans une circonvolution de ces lobes sur riiémisphère gauche.

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