‹ Le système nerveux des crustacés décapodes et ses rapports avec l'appareil circulatoireChapitre 4 sur 9 · L. UOUVIER · texte numérisé non relu

L. UOUVIER

que les découvertes de Ratkhe établissent un parallélisme remarquable entre les modifications progressives du système nerveux dans l’individu et dans le groupe auquel appartient l’individu; il en conclut (1) « que le système nerveux des Crustacés se compose toujours de noyaux médullaires, dont le nombre normal est égal à celui des membres et que toutes les modifications qu’on y rencontre, soit à diverses époques de l’incubation, soit dans différentes espèces de la série, dépendent principalement des rapprochements plus ou moins coraplèts de ces noyaux, agglomération qui s’opère des côtés vers la ligne médiane, en môme temps que dans la direction longitudinale ; mais peuvent aussi tenir en partie à un arrêt de développement dans un certain nombre de ces noyaux ».

Du reste, Milne-Edwards n’a pas borné ses recherches à l’animal adulte, et il a devancé Ratkhe dans l’étude des formes plus jeunes, en étudiant le système nerveux du Phyllosome; je me hâte d’ajouter, il est vrai, qu’à l’époque où parut le mémoire du savant français, le Phyllosome était considéré comme un crustacé adulte et non comme la forme larvaire de la Langouste. Les larves de Crustacés décapodes ont été d’abord étudiées, dans leur ensemble, par M. Gerbe (2), à une époque beaucoup plus rapprochée de la nôtre (vers 1874), et il résulte de celte étude que les larves zoé des crabes présentent des ganglions abdominaux qui n’existent plus, au moins dans cette région, dans l’animal adulte. De nos jours, M. Clans (3) est revenu incidemment sur ce sujet en étudiant l’appareil circulatoire des formes larvaires chez les Crustacés décapodes. Les figures nombreuses qui accompagnent le curieux mémoire du savant professeur de Vienne représentent, totalement ou en partie, la chaîne nerveuse abdominale des larves de Crangons, de Pagures, de Porcellanes, de divers Crabes, etc., et toutes mettent en évidence,

(1) Milne-Edwards, Histoire naturelle des Cruslacds, t. 1“', p. 147.

(2) Cité par Milne-Edwards, dans son Traité de physiologie et d’anatomie comparée, t. XI, 1874.

(3) Clans, Zur Kenntniss der Kreislaufsorgane der Schizopoden und Decapoden, Arhciten aus dem zool. Instit. der Univ. Wien, t. V, 1884.

avec la plus grande netteté, la présence d’une chaîne ganglionnaire scalariforme abdominale dans ces différentes formes larvaires, résultat qui s’accorde d’ailleurs parfaitement avec les conclusions de M. Gerbe, et qui démontre, d’une manière irréfutable, qu’on ne saurait nullement conclure du système nerveux de la larve à celui de l’animal adulte et réciproquement.

Je pourrais clore ici cette revue bibliographique, car tous les travaux postérieurs à ceux de Milne-Edwards ne fonl que justifier les conclusions auxquelles ce savant est arrivé ; signalons toutefois pour mémoire les travaux de Swann (1), de Newport (2), de Hunter (3) sur le système nerveux du Homard; de Brandt et Ratzeburg (4), de M. Lemoine (5) et de M. Huxley (6) sur le système nerveux de l’Écrevisse; quelques mots de Fr. Millier (7) sur celui des Porcellanes ; enfin les traités de zoologie ou d’anatomie comparée de Richard Owen (8), de Siebold et Stannius (9), de Gegenbaur (10) et de Clans (11).

Je reviendrai toutefois sur un certain nombre de ces travaux pour montrer qu’il importe d’éclaircir quelques points encore en litige, dans l’organisation fondamentale du système nerveux. Milne-Edwards s’accorde avec Cuvier pour attribuer au Crabe enragé [Carcinus mœ7ias) une masse

(1) Swann, Illustrations of the comparative anatomy of the nervous System,

(2) Newport, On the nervous System of the Sphinx ligustri. Philosoph, Transactions, 1834.

(3) Descriptive and illustrated catalogue of the physiological sériés of coup, anat. contained in the Muséum ofthe royal college of surgeons.

(4) Brandt et Ratzeburg, Medizinische Zoologie, 1829.

(5) Lemoine. Recherches pour servir à l’histoire du système nerveux, musculaire et glandulaire de l’Écrevisse. Ann. sc. nat., 5“ série, t. IX, 1868.

(6) Huxley, L'Écrevisse, introduction à l’étude de la zoologie, édition anglaise, 1877, édition française, 1880.

(7) Fr. Millier, Die Verwandlung der Porcelanen, 1862.

(8) Owen, Lectures on the comparative anat. and physiol. of the invertebrate animais, 2» édition, Londres, 1838.

(9) Siebold et Stannius, Nouveau manuel d’anatomie comparée, trad. française, 1.1,1850.

(10) Gegenbaur, Manuel d’anatomie comparée, trad. française, 1874.

(H) Claus, Traité de zoologie, 2® édition, trad. française, 1883.

ganglionnaire thoracique perforée se prolongeant en arrière dans un cordon impair destiné ii l’abdomen; ce tronc nerveux, dit l’auteur, « ne présente point de renflement ganglionnaire comme dans les Décapodes macroures, et cette disposition est en rapport avec l’état presque rudimentaire de cette partie du corps ». C’est aussi l’opinion de Siebold et Stannius, de M. Uichard Owen, de M. Claus; mais, dans le Traitù de zoologie de ce dernier savant, on trouve la figure du système nerveux du Carcinm mœnas^ représentée d’après Milne-Edwards, et dans cette figure, la masse ganglionnaire thoracique se prolonge dans un cordon que le traducteur indique comme la « terminaison de la chaîne ventrale » (i). Je n’insisterais pas sur cette expression, au moins équivoque, si beaucoup d’élèves ne cherchaient encore aujourd’hui, dans les Crabes, un rudiment de la chaîne nerveuse abdominale ; ce rudiment n’existe pas et le Carciniis mœnas ressemble en cela à tous les autres Crabes parfaitement caractérisés.

Une autre question, beaucoup plus discutée, est celle du système nerveux des Pagures. Il n’est peut-être pas de système nerveux plus facile à préparer, et il n’en est pas sur lequel on soit moins fixé à l’heure actuelle. J'ai déjà dit que Swammerdam attribuait aux Pagures une chaîne nerveuse abdominale composée de cinq ganglions, et que Cuvier s’exprimait à ce sujet d’une manière assez vague. D’après M. Richard Owen, au contraire, les Pagures n’auraient qu’un seul ganglion abdominal, et c’est aussi l’opinion de Siebold et Stannius, de Gegenbaur et de Claus. Il suffit de lire la plupart de ces auteurs pour se convaincre des notions peu exactes qu’on possède sur le système nerveux des Anomoures de Milne-Edwards en général et des ‘Pagures en particulier. « Chez les Anomoures, dit M. Gegenbaur (2), outre une réduction dans le nombre de ganglions thoraci ques, toute la partie abdominale de la chaîne ganglionnaire,

(1) Claus, Traité de zoologie, 2“éiliUon, lig. 01 i.

(2) Gegenbaur, loc. cit.

en rapport avec l’atrophie qui frappe l’abdoinen de ces Crustacés, est représentée par un ganglion unique. » Et Milue-Edwards (1) de son côté attribue aux Anomoures les deux caractères suivants : « 1° ganglions nerveux du thorax réunis en une masse allongée ou formant une double chaîne longitudinale; 2“ en général, point de ganglions nerveux distincts dans l’abdomen (exception : Pagures). »

Cette revue bibliographique suffit pour montrer qu’it reste encore à faire sur la grosse anatomie du système nerveux, et comme les questions discutées sont précisément relatives aux Anomoures, c’est-à-dire aux Crustacés qui, à tous égards, servent de transition entre les Brachyures et les Macroures, ou ne jugera peut-être pas inutile une étude de ces formes de transition. Mes recherches se porteront sur d’autres formes de passage entre les différentes familles de ces groupes, sur les rapports plus précis du système nerveux avec l’appareil circulatoire et sur la valeur systématique des divers modes de condensation du système nerveux.

Laissant de côté les recherches histologiques, ce travail se divisera par conséquent en deux chapitres. Dans le premier, j’étudierai le système nerveux dans son ensemble, eu suivant autant que possible la classification de Milne- Edwards; dans le second, je résumerai brièvement le résultat de mes observations sur les rapports du système nerveux avec l’appareil circulatoire.

§ 2. — Système nerveux.

•l’étudierai successivement le système nerveux dans les -Macroures, les Anomoures et les Brachyures.

(Ij Milae-Eilwai’ds, Recherches sur l'organisation et la classification des Crustacés.

Page 1