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CHAPITRE V

En parlant du Grand Être, de THumanité, j'ai insisté sur cette idée que l'Humanité, pour un positiviste, es bien plus formée de morts que de vivants, qu'elle tire donc son existence encore bien plus de la continuité que de la solidarité. Et ceci déjà suffirait à distinguer radicalement les positivistes des révolutionnaires qui s'intitulent humanitaires, qui, lorsqu'ils parlent, eux, de l'Humanité, renient le passé et font fi de la tradition. Mais si, après ce que j'ai exposé, il restait quand même dans quelque esprit la moindre confusion à ce sujet, les deux chapitres qui viennent achèveraient de la dissiper. Dans ces deux chapitres, en effet, j'étudierai successivement la famille et la patrie, ces deux grands organes sociaux que les révolutionnaires prétendent, sacrifier à l'Humanité, et qu'au nom précisément de l'Humanité même le positivisme défend avec le plus de fermeté, de force et de lucidité qu'aucune autre doctrine philosophique.

Cette confusion dont je parle, entre positivistes et humanitaires, confusion que peut entraîner une appré-

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ciution superficielle du culte de rHumanité, Comte avait d'ailleurs prévu que les révolutioHnaires pourraient chercher à l'établir, afin d'en profiter. Mais, disait-il, entre les positivistes sincères et les hypocrites, il sera facile de faire la distinction, car il suffira de rejeter hors du positivisme tous ceux qui, avant d'adorer l'Humanité, se refusent à pratiquer le culte assidu de la famille et de la patrie.

Sans un tel préambule, en effet, d'après le positivisme, l'adoration de l'Humanité ne peut dégénérer qu'en une philanthropie vague et sans consistance. Car Famille, Patrie, Humanité, c'est là une progression naturelle que, pour atteindre au degré le plus éminent, le cœur ne saurait éviter. « Nul n'a mieux apprécié que moi, écrivait Comte, le danger de vouloir s'élever directement à une bienveillance universelle. » Et il ajoutait : « C'est surtout par les affections de famille que l'homme sort de sa personnalité primitive et qu'il peut s'élever convenablement à la sociabilité finale. Toute tentative pour diriger l'éducation morale vers l'essor direct de celle-ci , en franchissant ce degré moyen, doit être jugée radicalement chimérique et profondément désastreuse. Une telle utopie, trop accréditée aujourd'hui, loin de constituer un véritable progrès moral, ne représente au fond qu'une immense rétrogradation fondée sur une fausse appréciation de Tanliquité. »

Considérée au point de vue moral, la famille, d'après le posiitivisme, constitue donc la seule transition naturelle qui puisse habituellement nous dégager de notre

personnalité, pour nous élever à l'amour universel de nos semblables. C'est que les affections de famille sont en nous plus énergiques que toutes autres, et donc, plus que toutes autres, propres à nous arracher à notre égoïsme primitif. Et, cette plus grande énergie des sentiments familiaux, Comte nous l'explique par des raisons qui tiennent à la nature même de l'homme ; ce qui nous montre bien que de tels sentiments ne sauraient jamais trouver d'équivalent quant au rôle qu'ils jouent dans notre éducation morale : « L'énergie supérieure des affections domestiques, écrit Comte, ne provient pas seulement d'une destination mieux circonscritaque celle des afïections sociales proprement dites. On doit surtout l'attribuer à ce que leur nature est moins pure d'après un mélange nécessaire de personnalité. L'instinct sexuel et l'instinct maternel, seuls particuliers à la vie de famille, sont, en eux-mêmes, presque autantégoïstes que le simple instinct conservateur.... Mais ils suscitent des relations spéciales éminemment propres à développer tous les penchants sociaux ; de là résulte leur principale efficacité morale qui ne comporte aucun équivalent. C'est donc en vertu de leur imperfection même que les affections domestiques deviennent les seuls intermédiaires spontanés entre l'égoïsme et l'altruisme. »

D'ailleurs la vie familiale, remarquons-le, est susceptible d'éveiller tous les différents instincts altruistes, vénération, attachement, bonté. La vénération, en effet, est suscitée en nous par le premier sentiment sympathique qu'il nous est donné de connaître, par l'affection

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filiale. Ainsi c'est au passé humain que nous nous trouvons tout d'abord liés par le cœur. La famille nous attache ensuite au présent en éveillant l'instinct de la solidarité actuelle, d'abord par l'affection fraternelle, puis plus tard par l'amour conjugal ; l'amour conjugal, type suprême, dit Comte, de tous les instincts sympathiques et le seul par là même dont le nom n'exige aucune qualification. Enfin, de cette union résulte naturellement la dernière affection domestique, l'amour paternel, qui nous apprend à chérir nos successeurs. Et ainsi la vie familiale nous lie à l'avenir, comme elle nous avait d'abord liés au passé, et ensuite attachés au présent.

Mais le positivisme ne considère pas seulement la famille au point de vue dont nous venons de parler, comme source de notre éducation morale, il l'envisage d'autre part comme base naturelle de notre organisation politique. Et peut-être ce second point est-il encore plus important à approfondir, car il est encore plus contesté par les théories révolutionnaires.

Le positivisme regarde donc la famille comme la vraie unité, la vraie cellule sociale. Ce que Comte condense dans cet aphorisme si net, et qui en quelques mots condamne toute la philosophie révolutionnaire : « Tout être devant se former de ses semblables, l'Humanité se décompose d'abord en cités, puis en familles, mais jamais en individus ». Car, ajoute-t-il, « la décomposition de l'Humanité en individus proprement dits ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irration-

nelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l'individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie. A la vérité, quand l'état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui. Mais quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et, d'une autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables. Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémentaire de la sociologie statique :1a société humaine se compose de familles et non d'individus. Suivant un principe philosophique posé depuis longtemps par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes, ou une ligne en points. La moindre société, savoir la famille, quelquefois réduite à son couple fondamental, constitue donc le véritable élément sociologique. »

Ce principe fondamental que l'élément sociologique est non l'individu, mais la famille, avait d'ailleurs déjà été affirmé, établi au commencement du xix^ siècle par

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les Maistre et les Donald. Comte du reste, qui toujours se plaît à reconnaître ce qu'il doit à ses prédécesseurs, leur rend hommage sur ce point. Et à plusieurs reprises il rappelle la belle défense de la famille que fit contre la philosophie individualiste de la Révolution « l'admirable école » — je cite ses expressions mêmes — « qui démontra si complètement l'inanité sociale de la métaphysique négative propre au xviii^ siècle ».

Mais pour la même raison qui fait que la famille forme le véritable élément sociologique, c'est-à-dire pour la raison qu'elle représente une société semblable à la grande société et seulement moindre, pour cette même raison on doit retrouver en elle, au moins germe, tout ce qui caractérise l'organisme social. Ce qui fait que l'étude de la constitution domestique doit préparer l'élude de la constitution politique.- Et c'est dans cet esprit, en effet, que le positivisme qui, suivant un mot de Comte, a toujours tendance à subordonner laconception de l'ordre artificiel à l'observation de l'ordre naturel, c'est dans cet esprit, dis-je, qu'il étudie la famille pour en dégager les lois naturelles qui régissent des associations quelconques, et qui sont ici plus vérifiables qu'ailleurs, vu la simplicité du cas observé.

C'estainsi par exemple que dans la famille mieux que dans aucune autre association on sent, dit Comte, qu'aucune union durable ne saurait persister si elle ne repose sur les trois parties essentielles de notre être, le sentiment, l'intelligence, l'activité. « Car, écrit-il, le lien le plus cimenté par l'affection s'altère profondément, et souventse dissout, quand une foi commune n'y

consolide pas l'amour mutuel. Lors même que la conformité des opinions y fortifie l'harmonie effective, il faut encore une certaine coopération habituelle entre des activités distinctes, pour quel'union puisse résister assez aux divers ébranlements extérieurs ou intérieurs. »

Et Comte conclut : « Ainsi reconnues indispensables envers la plus intime union, les conditions de foi et d'activité pourraient-elles être éludées pour des associations plus complexes et moins naturelles, oi!i les perturbations spontanées doivent devenir plus graves. »

C'est ainsi également, dit encore Comte, que la famille, oii nous voyons la femme modérer par ses conseils la prépondérance nécessaire du pouvoir marital, nous présente l'ébauche de la décomposition, si tardivement étendue à la société politique, du pouvoir humain, en pouvoir spirituel et pouvoir temporel.

Je dis la prépondérance nécessaire du pouvoir marital. L'observation de la famille nous dévoile, en effet, une autre loi naturelle qui veut que pour maintenir une association quelconque il y ait une autorité, un commandement, en un mot un gouvernement. « Les plus audacieux niveleurs, écrit Comte, n'osent point étendre ordinairement leurs utopies subversives jusqu'à la communauté conjugale, qu'ils sentent naturellement incompatible avec une égalité chimérique. Entre deux êtres seulement, que rallie spontanément une profonde affection mutuelle, aucune harmonie ne saurait persister que si l'un commande et l'autre obéit. Le plus grand des philosophes, en ébauchant, il y a vingt-deux siècles, la

vraie théorie de Tordre humain, disait, avec une admirable délicatesse, trop méconnue chez lui: « La principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir. » Telle est, en effet, la nature de la subordination conjugale qu'elle devient indispensable à la sainte destination que la religion positive assigne au mariage. C'est afin de mieux développer sa supériorité morale que la femme doit accepter avec reconnaissance la juste domination pratique de l'homme. Quand elle s'y soustrait d'une manière quelconque, son vrai caractère, loin de s'ennoblir, se dégrade profondément, puisque le libre essor de l'orgueil ou de la vanité empêche alors la prépondérance habituelle des sentiments qui distinguent la nature féminine. Cette funeste réaction affective résulte même d'une indépendance passivement due à la richesse ou au rang. Mais elle se développe davantage si la révolte exige des efforts artificiels, oii la femme détruit aveuglément sa principale valeur, en voulant fonder sur la force un ascendant que peut seule obtenir l'affection. »

Ainsi donc l'étude de la famille nous fournit un certain nombre de notions positives qui, dit Comte, ensuite étendues suffisent, vu l'identité entre la famille et la société, à toute la vraie politique. D'ailleurs, ajoutet-il, cette identité naturelle n'est pas moins utile en sens inverse à faire ressortir pour mieux consacrer la famille, en faisant sentir que les sopbismes qui tendent à l'ébranler coïncident avec toutes les autres maximes anarchiques.

Coïncidence qui se comprend d'ailleurs facilement;

ear les principes individualistes étant destructifs de toute société, le sont donc aussi bien de la société restreinte qu'est la famille, que de tout autre groupement humain plus vaste. Ici, comme partout ailleurs, ils tendent à dissoudre, à désunir, qu'il s'agisse des liens fraternels, paternels, ou conjugaux. Et ainsi ils compromettent un des meilleurs résultats du moyen âge, cet âge catholique auquel nous devons la plus admirable constitution de la famille que l'humanité ait jamais connue, cet âge,- écrit Comte, « pendant lequel l'éducation sentimentale de notre espèce accomplit le plus grand pas qu'elle ait pu faire jusqu'ici » ; cet âge que « la métaphysique protestante et déiste taxe si follement d'une ténébreuse barbarie ».

Je dis que le régime révolutionnaire tend à dissoudre les liens, et fraternels, et paternels, et conjugaux. Pourtant quant à ce qui est des premiers de ces liens, peutêtre serait-on tenté d'objecter que l'égalité actuelle doit être plus propre que le régime du moyen âge à développer les affections fraternelles. Mais tel n'était pas le sentiment de Comte, Il taxait de frivoles les appréciations modernes sur les anciennes inégalités entre frères et il écrivait: « Les relations fraternelles ne furent vraiment réglées que pendant le moyen âge, et seulement chez les classes supérieures, où l'entière suprématie du fils aîné tendait à perpétuer la puissance propre à chaque maison illustre... Loin que cette iiiérarchie domestique fût réellement devenue, pendant la splendeur de ce régime transitoire, une source habituelle de désordre entre les frères, elle augmentait

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nécessairement leur union générale. D'abord elle fortifiait l'attachement par la vénération chez les inférieurs et la bonté parmi les supérieurs. En outre, elle appelait, de part et d'autre, les impulsions personnelles au secours des affections sociales. Sous ces divers aspects, la systématisation devra se rapprocher davantage des institutions empiriques de nos ancêtres chevaleresques, que des usages anarchiques propres à leurs descendants révolutionnaires. »

Mais, pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, je rappellerai que Comte d'ailleurs ne préconisait pas pour le temps présent le droit d'aînesse, mais seulement la liberté de tester.

Quant aux deux autres sortes de liens de famille, liens paternels et liens conjugaux, on ne peut contester l'action dissolvante qu'exerce sur eux le régime révolutionnaire. Et, plus encore que le mariage, la paternité, comme le remarque Comte, d'après sa moindre énergie, est exposée aux atteintes de l'anarchie, ce La communauté des enfants, écrit-il, fut toujours moins repoussée que celle des femmes par les utopies métaphysiques. Cependant le pouvoir paternel ne cessera i jamais de fournir spontanément le meilleur type d'une suprématie quelconque. La juste réciprocité entre la bonté et la vénération ne saurait exercer ailleurs une influence aussi naturelle ni aussi complète pour régler dignement l'obéissance et le commandement... »

((En quel autre cas social, écrit il encore, pourraiton trouver au même degré, de la part de l'inférieur, , la plus respectueuse obéissance spontanément impo-

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sée, sans le moindre avilissement, d'abord par la nécessité, et ensuite par la reconnaissance ; et, chez le supérieur, l'autorité la plus absolue unie au plus entier dévouement, trop naturel et trop doux pour mériter proprement le nom de devoir ? Il est certainement impossible que, dans des relations plus étendues et moins intimes, l'indispensable discipline de la société puisse jamais pleinement réaliser ces admirables caractères de la discipline domestique : la soumission ne saurait y être aussi complète ni aussi spontanée, la protection aussi louchante ni aussi dévouée. Mais la vie do famille n'en demeurera pas moins, à cet égard, l'école éternelle de la.vie sociale, soit pour l'obéissance, soit pour le commandement, qui doivent nécessairement, en tout autre cas, se rapprocher, autantque possible, de ce modèle élémentaire. L'avenir ne pourra, sous ce rapport, que se conformer, comme le passé, à cette invariable obligation naturelle... Néanmoins, à toutes les époques de décomposition, de pernicieux sophistes ont directementtenlé de détruire radicalement cette admirable économie naturelle, en arguant, suivant l'usage, de quelques inconvénients partiels ou secondaires, contre l'ensemble de l'organisation. Leur prétendue rectification s'est toujours réduite à intervertir entièrement la comparaison fondamei-tale, et, au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ils ont cru témoigner un grand génie politique en s'elï'orçant, au contraire, de constituer la famille à l'image de la société, et dune société alors fort mal ordonnée, en vertu même de

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l'état exceptionnel qui permettait l'essor de telles rêveries... Ces folles utopies aboutiraient doublement à la ruine radicale de toute vraie discipline domestique, soit en ôtant aux parents la direction réelle et presque la simple connaissance de leurs enfants, par une monstrueuse exagération de l'indispensable influence de la société sur l'éducation de la jeunesse, soit en privant les fils de la transmission héréditaire des ressources paternelles, essentiellement accumulées à leur intention, détruisant ainsi, tour à tour, d'une manière spéciale, l'obéissance et le commandement. »

Reste enfin le dernier lien, et le plus important, le lien conjugal. Mais avant d'en parler, je voudrais dire un mot d'une autre sorte de liens qui peut être compris accessoirement dans les liens de famille. Ce sont les liens domestiques que le régime révolutionnaire néglige, et que le positivisme s'attache à systématiser. Je ne saurais mieux faire, à ce propos, que de rapporter la page suivante où Comte a résumé sa pensée sur celte question, page qui montrera en plus avec quelle élév^ation d'âme ce noble philosophe aborde tout sujet : « Pour que la constitution de la famille soit pleinement caractérisée, écrit Comte, il faut encore y comprendre un supplément naturel, trop méconnu dans l'anarchie moderne, envers la domesticité proprement dite. Sa spontanéité et son importance devraient nous être toujours rappelées par le langage habituel, qui n'a jamais cessé d'y puiser toutes les expressions collectives sur l'association élémentaire. Même sous

l'antique servitude, l'étymologiedumot famille indique nettement Fassimilation des esclaves aux enfants, comme les derniers sujets du chef commun. Depuis l'entière abolition de l'esclavage, la domesticité tendit toujours, malgré l'anarchie croissante, à instituer un ordre complémentaire de relations privées, directement propre à lier intimement les riches et les pauvres. Quand il sera dignement réglé, il peut concourir heureusement à l'essor graduel de la vraie sociabilité, par un développement spécial de la vénération et de la bonté, respectivement appliquées à y sanctifier l'obéissance et le commandement. Moins naturelles et moins intimes que les relations fraternelles, mais plus libres et plus vastes, ces affections supplémentaires doivent habituellement former la dernière transition normale entre les liens de famille et les rapports sociaux proprement dits. Une superficielle appréciation de l'existence moderne les fait ordinairement supposer bornées à des classes très restreintes. Mais un examen approfondi relève leur importance, en les montrant douées, sous diverses formes, d'une généralité presque totale. Au moyen âge, les plus nobles natures s'honoraient de remplir les offices domestiques, pourvu que ce fût envers des chefs assez éminents. Cet exercice faisait alors une partie essentielle de toute éducation chevaleresque, même so'is une subordination féminine. Quand l'existence industrielle s'est spontanément organisée, une véritable phase de domesticité a partout surgi dans la libre préparation habituelle des travailleurs modernes. Le régime final régularisera cette

inslilution élémentaire, en l'élendanl convenablement à toutes les classes. Elle y formera, pour l'ensemble de chaque éducation morale, un état intermédiaire entre lâge des liens involontaires et celui des relations volontaires. Sa destination sociale devra consister spécialement à nous préparer au commandement par l'obéissance. J'expliquerai plus tard comment les mœurs finales ennobliront une telle existence, même dans le cas où elle deviendra perpétuelle ; suivant les heureuses indications que fournissent déjà les populations préservées de la sécheresse protestante et de l'égoïsme industriel. »

« J'expliquerai plus tard », dit Comte. Il revient, en effet, sur celte question dans son quatrième volume de Politique positive. Mais je ne saurais m'étendre plus sur ce sujet. x\ussi je me contenterai seulement de relever encore celte remarque : « L'adjonction de l'élément domestique ne saurait être digne et stable si le service obligeait à renoncer aux liens principaux. Quand l'existence des travailleurs sera partout assurée, aucun riche ne pourra plus trouver, sauf de rares exceptions, un auxiliaire librement séparé de sa femme et de son enfant. »

Bien qu'il soit le plus important, j'ai réservé pour la fin le lien conjugal. Mais c'est que précisément, vu son importance, je voulais être ainsi plus libre de m'y étendre plus longuement. Personne, à mon avis, n'a parlé avec plus de noblesse et de délicatesse sur celte question du mariage que ne l'a fait Auguste Comte. Plus

LA FAMILLE lîîl

encore que dans la première partie de ce chapitre je ferai donc ici de nombreuses citations.

D'après Auguste Comte, le mariage a pour principale destination le perfectionnement mutuel des deux sexes. « En effet, écrit-il, les différences naturelles des deux sexes, heureusement complétées par leurs diversités sociales, rendent chacun d'eux indispensable au perfectionnement moral de l'autre. Chez l'homme, dominent évidemment les qualités propres à la vie active, avec l'aptitude spéculative qui en est inséparable. Au contraire, la femme est surtout vouée à la vie affective. L'une est supérieure en tendresse, comme l'autre pour tous les genres de forces. Nulle intimité ne peut se comparera celle de deux être aussi disposés à se servir et à s'améliorer mutuellement, à l'abri de toute rivalité habituelle. La source pleinement volontaire de leur union la fortifie par un nouvel attrait, quand les choix sont heureusement faits et dignement acceptés. Telle est donc, dans la théorie positive, la principale destination du mariage : compléter et consolider l'éducation du cœur, en développant les plus pures et les plus vives de toutes les sympathies humaines...

« Sans doute, le sentiment conjugal émane d'abord, surtout chez l'homme, d'un instinct sexuel qui est purement égoïste, et sans lequel pourtant l'affectiori mutuelle aurait, d'ordinaire, trop peu d'énergie. Mais le cœur plus aimant de la femme a beaucoup moins besoin, en général, de cette grossière excitation. Dès lors, sa pureté supérieure réagit heureusement pour ennoblir l'attachement masculin. La tendresse est, en

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elle-même, si douce à éprouver, que, quand elle a commencé sous une impulsion quelconque, elle tend à persister par son propre charme après la cessation de la stimulation initiale. Alors l'union conjugale devient le meilleur type de la véritable amitié, qu'embellit une incomparable possession mutuelle. Car l'amitié ne peut être complète que d'un sexe à Tautre, parce que là seulement elle se trouve exempte de toute concurrence actuelle ou possible. Aucune autre liaison volontaire ne comporte une pareille plénitude de confiance et d'abandon. Telle est donc la seule source où nous puissions goûter entièrement le vrai bonheur humain, consistant surtout à vivre pour autrui.

« Mais, outre sa propre valeur, cette sainte union prend une nouvelle importance sociale, comme première base indispensable de l'amour universel, but définitif de notre éducation morale. J'ai indiqué, dans la seconde partie, combien est fausse et dangereuse l'opposition que tant de prétendus socialistes voient aujourd'hui entre ces deux termes extrêmes de l'évolution du cœur humain. Celui qui ne put s'attacher profondément à l'être qu'il avait choisi pour la plus intime association paraîtra toujours fort suspect dans le dévouement qu'il étale envers une foule inconnue. Notre cœur ne peut s'alfranchir dignement de sa personnalité primitive, que par la seule intimité qui soit complète et durable, à raison même de sa destination exclusive. Quand il a fait ce pas décisif, il s'élève graduellement à une sincère universalité d'affection habituelle, propre à modifier activement la conduite,

quoique avec une énergie décroissante, à mesure que le lien s'étend. L'instinct public sent déjà cette solidarité nécessaire, clairement indiquée parla vraie théorie de la nature humaine qui la mettra définitivement à l'abri de toute atteinte métaphysique. Plus l'empire moral de la femme deviendra systématique, d'après l'impulsion positiviste, mieux on appréciera la profonde sagesse de l'usage vulgaire qui cherche toujours dans la vie privée les meilleures garanties de la vie publique...

« 11 suffit, — continue plus loin Comte, — d avoir saisi la principale destination du lien conjugal pour comprendre aussitôt ses conditions nécessaires, oii l'intervention sociale ne tend, en général, qu'à consolider et à perfectionner l'ordre naturel.

« D'abord, cette union fondamentale ne peut atteindre son but essentiel qu'en étant à la fois exclusive et indissoluble. Ces deux caractères lui sont tellement propres, que les liaisons illégales tendent elles-mêmes à les manifester. L'absence actuelle de tous principes moraux et sociaux permet seule de comprendre qu'on ait osé ériger doctoralement l'inconstance et la frivolité des affections en garanties essentielles du bonheur humain. Aucune intimité ne peut être profonde sans concentration et sans perpétuité; caria seule idée du changement y provoque. Entre deux êtres aussi divers que l'homme et la femme, est-ce trop de notre courte vie pour se bien connaître et s'aimer dignement ? »

Pour comprendre pleinement tout le sens de cette

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dernière phrase, il faut savoir que Comte pensait, à rencontre d'un préjugé assez répandu, que se bien connaître devait ordinairement développer l'attachement mutuel. En elTet, écrivait-il, « loin de taxer d'illusion la haute idée que deux vrais époux se forment l'un de l'autre, je lai presque toujours attribuée à l'appréciation plus profonde que procure seule une pleine intimité, qui d'ailleurs développe des qualités inconnues aux indifférents. On doit même regarder comme très honorable pour notre espèce cette grande estime que ses membres s'inspirent mutuellement quand ils s'étudient beaucoup. Car la haine et l'indifférence mériteraient seules le reproche d'aveuglement qu'une appréciation superficielle applique à l'amour ».

Dans les pages que je viens de rapporter, Comte, on l'a remarqué, parle de l'indissolubilité nécessaire du lien conjugal. Il est, en effet, opposé au divorce, et personne ne l'a combattu avec plus de force que lui. Il fait même de cette opposition un des points si essentiels de sa doctrine, qu'on peut dire que seulement d'être favorable au divorce montre déjà que l'on n'est point un vrai positiviste. Si je fais cette remarque, c'est surtout en pensant à Stuart Mill, qui dans son étude sur Comte s'élève contre ce point de la doctrine positiviste et parle en faveur du divorce. 11 suffît de lire ce passage pour se rendre compte combien son auteur, tout en devant à certains égards beaucoup à la philosophie de Comte, est néanmoins dans le fond mal dégagé de l'esprit révolutionnaire. J'en dirai d'ailleurs

autant d'Herbert Spencer, Spencer et Stuart Mill se sont toujours ressentis de leur origine protestante, ce qui devait les rendre hostiles à beaucoup de points, et des plus importants, de la doctrine positiviste.

Auguste Comte pourtant plus qu'un autre aurait pu èlre tenté de préconiser le divorce; car, plus qu'un autre, il avait connu les inconvénients dun mauvais mariage. Toute sa vie, en eiïet, il a cruellement soufTert de l'erreur qu'il avait commise dans sa jeunesse, en choisissant sa compagne. Mais Comte avait trop de grandeur d'âme pour ne pas s'oublier lorsqu'il pensait au bien commun. Et il le montre assez dans ces nobles conseils qu'il donnait à Clotilde de Vaux à propos du projet qu'elle venait de lui soumettre d'écrire un roman social sur la famille. Il faut savoir que Clotilde de Vaux avait été également mal mariée. Même son mari avait été condamné, pour Je ne sais quel crime, à une peine infamante. Comte pouvait donc craindre que létude sur la famille qu'elle comptait aborder ne se ressentît de celte circonstance personnelle, Aussi il lui écrivait : « Par-dessus tout, je vous recommande les vrais principes sociaux : laissez à la tourbe écrivante la trop facile démolition passagère d'une frêle morale publique au seul profit de quelques affections privées, ,1e ne prétends pas m'ériger en type ; mais je peux me citer en exemple de la possibilité de mes prescriptions générales. Si, comme je le présume, je vous dévoile un jour toute ma vie, vous saurez à quel point j'ai été généreux, et comment on l'a reconnu : vous sentirez alors que nul

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n'aurait autant que moi le droit de désirer personnellement le divorce; vous savez pourtant que nul n'a, de nos jours, plus énergiquement réprouvé cette désastreuse aberration. L'Humanité est en grand travail de régénération totale : ayez la noble ambition de l'y seconder dignement, au lieu de l'y troubler aveuglément. Il y aurait maintenant plus d'honneur, et d'ailleurs plus de gloire littéraire, à fortifier les vraies notions fondamentales de l'ordre domestique, qu'à se joindre, même avec talent, à la foule déjà si vulgaire des émeutières, insensées ou coupables, contre les bases élémentaires de la sociabilité. N'écrivez jamais, sans doute, que suivant vos convictions; mais défiez-vous de la séduction trop naturelle qui dispose aujourd'hui à prendre de simples penchants personnels pour de véritables convictions sociales, »

Mais, chez Comte, la nécessité de l'indissolubilité du lien conjugal était bien une véritable conviction sociale. Cette conviction, il la fondait, en effet, sur ce qu'il avait observé de la nature même de l'homme. Je relèverai entre autres cette remarque profonde qu'il faisait, à propos de cette indissolubilité nécessaire : « Vainement argue-t-on de quelques dangers exceptionnels ou secondaires, dont la réalité est trop incontestable, pour déprécier aujourd'hui celte indispensable fixité, si heureusement adaptée, en général, aux vrais besoins de noire nature, où la versatilité n'est pas moins pernicieuse aux sentiments qu'aux idées, et sans laquelle notre courte existence se consu-

merait en une suite interminable et illusoire de déplorables essais, oii l'aptitude caractéristique de l'homme à se modifier conformément à toute situation vraiment i":imuable serait radicalement méconnue, malgré son iiiportance extrême chez les organismes peu prononcés, qui composent l'immense majorité. L'obligation de conformer sa vie à une insurmontable nécessité, loin d'être réellement nuisible au bonheur de l'homme, en constitue ordinairement, au contraire, pour peu que cette nécessité soit tolérable, l'une des plus indispensables conditions, en prévenant ou contenant l'inconstance de nos vues et l'hésitation de nos desseins ; la plupart des individus étant bien plus propres à poursuivre l'exécution d'une conduite dont les données fondamentales sont indépendantes de leur A'olonté, qu'à choisir convenablement celle qu'ils doivent tenir, on reconnaît aisément, en effet, que notre principale félicité morale se rapporte à des situations qui n'ont pu être choisies, comme celles, par exemple, de fils et de père. »

Du reste, ajoutait Comte, la fixité imposée par le mariage répond à un instinct naturel de l'homme. Simplement donc l'institution du mariage consolide et perfectionne l'ordre naturel. La pleine spontanéité d'une telle institution, «écrivait Comte, « n'est pas douteuse pour celui qui apprécie judicieusement les efforts même que l'excentricité, naturelle ou factice, a souvent tentés contre elle. Les plus rebelles à de tels liens finissent d'ordinaire par en déplorer amèrement l'absence. Toutes les intimités vraiment recomman-

dables qui s'établissent hors de cet ordre régulier tendent bientôt k revêtir, autant que possible, ses principaux caractères, en constituant une affection à la fois exclusive et indissoluble. Quand l'imagination humaine s'est librement élancée à la conception idéale du parfait bonheur, elle a érigé l'éternité d'union en attribut essentiel de ses plus nobles utopies sur la vie future. L'inconstance systématique que tant d'esprits superficiels osent aujourd'hui prôner ne pourrait aboutir qu'à dégrader radicalement, chez les deux sexes, les principaux attributs de l'humanité, en s'opposant à toute profonde moralisation quelconque. » Cependant cet instinct naturel à l'homme, qui lui fait concevoir le bonheur seulement dans l'indissolubilité et l'éternité des liens, n'empêche pas les cœurs d'être, d'autre part, faibles et versatiles. Pour consolider cette noble tendance instinctive vers la fixité, il est donc nécessaire que la société intervienne. « La solennelle intervention de la puissance sociale, écrit Comte, est habituellement indispensable à la pleine efficacité de cette économie naturelle. Les organisalions énergiques, seules susceptibles d'affections profondes, n'ont peut-être besoin d'une telle sanction que pour compléter leur doux bonheur par une noble publicité. Chez l'immense majorité, où tout est médiocre, en bien comme en mal, l'esprit, le cœur et le caractère, chaque vie privée, sans ce frein salutaire, se consumerait bientôt en capricieux essais aussi désastreux que superflus. On aperçoit aujourd'hui cette funeste tendance là où le protestantisme

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a assez altéré les mœurs modernes pour introduire un usage réel du divorce. »

J'aurai du reste fait sentir pleinement combien cette indissolubilité du lien conjugal Comte la jugeait nécessaire, lorsque j'aurai dit que, dépassant ce qu'avait exigé sur ce point le catholicisme, il a prétendu prolonger cette indissolubilité du lien jusque par delà la mort. Dans la religion positive, en efïel, les époux, au moment du mariage, doivent s'engager à respecter, en cas de mort de l'un d'eux, un veuvage éternel. Comte d'ailleurs voulait que cet engagement fût purement moral, cest-à-dire qu'il ne fût accompagné d'aucune prescription légale, afin, disait-il, que la dignité du vœu n'en fût pas altérée.

Cet engagement du veuvage éternel, on le comprendra d'ailleurs facilement, si l'on se rappelle que le positivisme considère que le mariage a pour destination principale l'améliorai ion mutuelle des deux sexes. La mort même, en efTel, ne peut dans ce cas entraver ce que l'on regarde comme le but de l'union conjugale, puisque la mémoire du disparu cultivée par le survivant continue à exercer sur ce dernier une action bienfaisante et moralisatrice. Voici, du reste, une page de Comte qui donnera une idée des raisons qui avaient pu l'amener à imposer dans sa religion cette prescription du veuvage :

« Sans un tel complément, écrit-il, la monogamie devient illusoire, puisque les nouvelles noces produisent toujours une polygamie subjective, à moins que la précédente épouse ne soit oubliée, ce qui doit

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peu rassurer l'autre. La seule pensée d'une telle mutation suffit pour altérer beaucoup Tunion actuelle, d'après une éventualité toujours possible. Ce n'est que par l'assurance d'une inaltérable perpétuité que les liens intimes peuvent acquérir la consistance et la plénitude indispensables à leur efficacité morale. La plus méprisable des sectes éphémères que suscita l'anarchie moderne me paraît être celle qui voulut ériger l'inconstance en condition de bonheur, comme l'instabilité des occupations en moyen de perfectionnement. »

« Loin de rien céder aux tendances anarchiques, — écrit-il encore, — le positivisme perfectionne l'unité fondamentale du mariage humain, en faisant consacrer par nos mœurs^ quoique sans aucune vaine injonction légale, le devoir du veuvage éternel^ complément final de la vraie monogamie. L'instinct vulgaire a toujours honoré, même chez l'homme, cette scrupuleuse concentration du cœur... D'après l'ascendant supérieur que procure une pleine systématisation, toujours disposé à motiver ses décisions sur l'ensemble des lois réelles, le positivisme prescrira aisément à toutes les âmes délicates une obligation complémentaire qui découle du même principe que la règle fondamentale. Car, si le mariage positiviste est surtout destiné à perfectionner le cœur humain, le veuvage devient une suite naturelle de l'unité du lien. L'oubli de toute moralité systématique empêche aujourd'hui de sentir la grandeur morale inhérente à cette constance posthume, que tant de femmes

ont jadis pratiquée dignement. Mais une profonde connaissance de notre vraie nature représente une telle considération comme une précieuse source de perfectionnement, aisément réalisable, même dans la jeunesse, chez tous les hommes noblement organisés. En effet, le veuvage volontaire offre, à l'esprit et au corps autant qu'au cœur, tous les avantages essentiels de la chasteté, sans exposer aux graves dangers moraux du célibat. Cette éternelle adoration d'une mémoire que la mort rend plus touchante et plus fixe, permet à toute grande àme, surtout philosophique, de se mieux vouer au service actif de l'Humanité, en y utilisant la précieuse réaction publique d'une digne affection privée. Ainsi, le vrai bonheur individuel concourt avec le bien commun pour prescrire un tel devoir à tous ceux qui apprécient sainement l'un et l'autre. »

Ces dernières lignes font naturellement penser à l'amélioration intime que trouva, en effet, Auguste Comte dans le culte qu'il rendit à son amie défunte Clotilde de Vaux, celle vers qui, dans son invocation de chaque jour, il jetait ce cri déchirant et superbe : « Au milieu des plus graves tourments qui puissent jamais résulter de l'affection, je n'ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour le bonheur c'est toujours d'avoir le cœur dignement rempli... même de douleur, oui même de douleur, de la plus amère douleur. »

Ce culte qu'il rendit à son amie rentrait du reste dans 1 ensemble de son système religieux. Il considé-

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rait, en effet, le culte privé de la femme comme le préambule naturel du culte public de l'Humanité. « Base directe du système sociolatrique, écrivait-il, le culte personnel consiste surtout dans l'intime adoration du sexe affectif, d'après l'aptitude naturelle de chaque digne femme à représenter l'Humanité. La suprême existence ne peut, en tant que composée, devenir assez appréciable qu'en se personnifiant. Tous les serviteurs du Grand Être sont plus ou moins su-ceptibles de le représenter, chacun suivant son principal attribut (Ij. Mais la femme, où prévaut la sympathie, source essentielle de l'unité, doit fournir la meilleure personnification d'un ensemble fondé sur l'amour. Image spontanée de la famille, elle peut seule représenter dignement toute existence composée : l'instinct universel l'érigeait en emblème de la patrie, avant que le sexe aiïectif fût assez apprécié pour personnifier l'Humanité. Voilà donc la source privée où chaque serviteur du Grand Être doit habituellement retremper son âme afin de se mieux adapter à sa destination sociale. Les préoccupations journalières de la vie réelle, théorique ou pratique, exigent un fréquent recours à l'existence idéale qui résulte de cette adoration concrète de l'Humanité, pour ne point altérer la meilleure base du devoir et du bonheur. D'après la nature d'un tel besoin, il ne peut être convenablement satisfait que par un type domestique, sauf les cas

(1) On se souvient que le culte des grands hommes représenle, en efiFet, une partie essentielle du culte de l'Humanité.

xceptionnels où rinsulTisance de la famille oblige à hercher ailleurs une digne innage du Grand Être... >?

« Ce culte continu, — écrit encore Auguste Comte, - dérive naturellement d'une intime reconnaissance, éterminée par une exacte appréciation habituelle des ienfaits réels du sexe aireclif envers le sexe actif, [ne conviction familière fera profondément sentir à out positiviste que notre vrai bonheur, tant privé [ue public, dépend surtout du perfectionnement (loral et que celui-ci résulte principalement de l'inluence de la femme fur l'homme, d'abord comme 1ère, puis comme épouse. Il est impossible qu'un tel entiment habituel ne détermine pas une tendre vénéation active envers un sexe auquel sa position sociale nterdit toute concurrence intéressée, A mesure que la ocation féminine sera mieux comprise et plus dévejppée, chaque femme deviendra pour chaque homme 1 meilleure personnification de l'Humanité... »

« Une telle indication du culte positiviste de la emme par l'homme, poursuit Comte, suscite finalenenl une question fort délicate, quant à la manière le satisfaire un besoin analogue chez l'autre sexe. Vi les hommes ne peuvent s'élever directement au ulte réel de l'Humanité, sans s'y préparer par ce )réambule naturel, les femmes, quoique plus aimantes, ont peut-être assujetties aussi à une préparation quivalente. Toutefois, elle devrait certainement )rendre une autre direction, afin de mieux développer, :hez chaque sexe, les qualités morales que sa nature aisse insuffisantes. Car l'humanité est autant caracté-

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risée par l'énergie que par la tendresse, comme l'atteste familièrement l'iieureuse ambiguité du mot cœur. L'homme, n'ayant pas naturellement assez de tendresse, exige, sous ce rapport, un exercice assidu, que lui procure spontanément le culte de reconnaissance dû à la femme. Au contraire, le sexe affectif, oii l'énergie est insuffisante, doit diriger sa préparation spéciale au culte final de l'Humanité, de façon à développer plutôt le courage que l'amour. Mais mon impuissance masculine m'interdit de scruter davantage ces intimes besoins du cœur féminin. La lumière philosophique me conduit à signaler cette lacune inaperçue, sans me permettre de la remplir. A la femme seule appartient une telle tâche. »

Par tout ce qui précède on peut voir combien Auguste Comte plaçait haut la femme. Mais il ne faudrait pas en conclure qu'il versait dans les théories que nous appellerions aujourd'hui féministes. Au contraire, il y était on ne peut plus hostile, et pour les raisons mêmes qui font qu'il honorait tellement le sexe féminin.

La prééminence naturelle aux femmes, disait-il en etiet, ne saurait leur procurer l'ascendant social qu'on a quelquefois osé rêver pour elles. Car l'homme surpasse évidemment la femme par tous les genres de forces, non seulement de corps, mais aussi d'esprit et de caractère. Or, comme la vie pratique exige sans cesse une pénible activité, elle est nécessairement dominée parla force et non par l'affection. Certes, si

nous étions affranchis de toute nécessité matérielle, s'il ne s'agissait que d'aimer, la femme régnerait. Mais pour lutter contre les rigueurs de notre destinée, il faut surtout agir et penser. Dès lors, l'homme doit commander, malgré sa moindre moralité. Aussi la vie publique doit-elle lui appartenir, tandis que l'existence des femmes doit rester essentiellement familiale.

Ceci découle du reste, d'autre part, d'un grand principe sociologique que j'exposerai dans la suite, principe relatif à la séparation des deux pouvoirs. On verra que, pour remplir pleinement son office, le pouvoir spirituel doit rester purement modérateur et doit donc être exclu de toute participation au pouvoir temporel qui lui seul est directeur. Car, dit Comte, s'ils acquéraient l'ascendant temporel, les philosophes ou prêtres altéreraient bientôt leurs qualités d'esprit et de cœur. Mais encore bien davantage l'exercice du commandement corromprait la nature féminine.

D'ailleurs, ajoute Comte, c'est dans le sens même du progrès humain que de retirer tout commandement aux femmes. Si nous considérons, en effet, l'ensemble du passé, nous voyons les femmes exclues tour à tour des fonctions sacerdotales, de la royauté, comme de toute autre autorité politique. De même il y a une tendance marquée à les écarter de plus en plus des diverses professions industrielles, même de celles qui sembleraient devoir le mieux leur convenir.

Aussi le mouvement actuel est-il une véritable rétrogradation dont les femmes ne peuvent que souffrir. Remarquons, en effet, avec Comte, que si elles obte-

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«aient jamais Tégalilé temporelle que certains demandent pour elles, leurs garanties sociales en seraient aussi éprouvées que leur caractère moral. « Car, dit Comte, elles se trouveraient ainsi assujetties, dans la plupart des carrières, à une active concurrence journalière qu'elles ne pourraient soutenir, en même temps que la rivalité pratique corromprait les principales sources de l'aflection mutuelle. »

A rencontre de ces « rêves subversifs », il faut lendre, concluait Comte, à « rendre la vie féminine de jjlus en plus domestique et à la dégager davantage de tout travail extérieur, afin de mieux assurer sa destination afl'ective ».

Mais il ne s'ensuit pas que les femmes doivent se désintéresser de la vie publique. Elles y participent, £n effet, indirectement et dans une mesure importante, puisque c'est à elles qu'est confiée principalement léducatioa domestique, et qu'ainsi elles ont la mission -capitale de former pour la patrie des citoyens. « Cest la seule manière, écrit Comte, dont la providence féminine puisse habituellement participer à la vie politique. Une intervention plus directe altérerait i)ientôt la supériorité du sexe aimant, laquelle ne peut se développer assez que dans l'enceinte privée, Ja seule qui puisse être exempte de toute ambitieuse séduction et de tout calcul absorbant. »

C'est d'ailleurs par cette action indirecte sur la vie publique que les femmes, sauf exceptionnellement, peuvent espérer atteindre à cette immortalité subjective dont, on se souvient, j'ai parlé précédemment.

C'est ce que Comte nous explique dans une page où nous retrouvons la même noblesse de pensée et la même délicatesse d'àme, qui, j'espère l'avoir fait suffisamment sentir par les nombreux extraits que j'ai rapportés ici de son œuvre, animent Comte chaque fois qu'il touche à ce grand sujet de la famille et du rôle social de la femme.

« Goûtant mieux les charmes du dévouement, — écrit donc \uguste Comte, — le sexe aimant a moins besoin •que nous de l'immortalité subjective dont il semble essentiellement privé d'après son éloignement normal de la vie publique, principale source de glorification directe. Mais quand même les femmes seraient entièrement insensibles à l'attrait personnel d'une noble ■éternité, l'instinct sympathique devrait leur faire souhaiter de prolonger leur providence morale au delà de ceux qui la subissent immédiatement. Chacune complétera la récompense directe de son saint office par l'espoir de lui procurer un essor indéfini. Tel est le mode normal suivant lequel le sexe affectif participe indirectement à l'immortalité due aux services théoriques et pratiques, qui lui sont interdits. Le Grand Être confie spécialement aux femmes la plus importante et la plus difficile de ses fonctions, celle de •former ses serviteurs quelconques. Ainsi chacune d'elles sera finalement jugée d'après son ouvrage et partagera l'immortalité qu'il obtiendra d'une postérité •capable d'apprécier le mérite de la culture à travers les imperfections du produit. »

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