LA PATRIE ET L EVOLUTION DE L ACTIVITE
Après avoir traité de THumanité et de la famille, il me reste à parler de la patrie. Sur la patrie, il est vrai, j'ai déjà indirectement exposé ce qu'il y a de plus important en même temps que de plus émouvant. Car, tout ce qu'à propos de l'Humanité, ou, comme dit Comte, du Grand Être, j'ai dit, touchant le besoin de continuité, de tradition, touchantle gouvernement nécessaire des vivants par les morts, les obligations envers le passé d'où découlent nos devoirs sociaux, bref tout l'ensemble du chapitre sur l'Humanité peut être rapporté à la patrie, puisque la patrie est un être semblable au Grand Être et seulement moindre. Il ne me reste donc qu'à exposer les raisons qui font regarder aux positivistes l'existence de cet être moindre qu'est la patrie comme nécessaire. Ainsi donc, après avoir précédemment pris, au nom du positivisme, la défense de la famille, ici, toujours avec le positivisme, j'affirmerai la nécessité de la patrie. Et ceci achèvera de distinguer radicalement les fidèles disciples de Comte des révolutionnaires qui se disent humanitaires, sous le prétexte que c'est en
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vue du bien de l'humanité qu'ils cherchent à sacrifier et famille et patrie. Je dis sous le prétexte, car au vrai ces déclamations contre la famille et la patrie, il faut les regarder comme partant ordinairement d'instincts assez bas. Ordinairement, en effet, on n'oppose l'Humanité à la patrie et à la famille qu'afin d'éluder tout devoir. Car nos devoirs envers l'ensemble de notre espèce n'étant pas politiquement réglés, on y échappe facilement. Au contraire, comme la famille et la patrie sont des groupements organisés, il est difficile de se soustraire au sacrifice que ces groupements réclament de l'individu.
De là contre ces groupements les déclarations cinarchiques de ceux qui secrètement aspirent à se libérer de toute contrainte, à s'affranchir de tout devoir.
Cependant jusqu'aux meilleurs sont susceptibles de se laisser entraîner parce qu'il peut y avoir dans cette voie anarchique d'apparence généreuse. Il n'est donc pas inutile de résumer ce que Comte nous expose de la nécessité, au point de vue précisément de la générosité de nos sentiments, de l'existence de la patrie.
Comte, il estvrai, reconnaît qu'à mesure que l'amour envers nos semblables s'étend, à mesure il s'ennoblit. Mais, ajoute-t-il, à mesure d'autre part il s'affaiblit. En sorte qu'en s'étendantil devient de moins en moins capable de nous arracher à notre égoïsme primitif ou, en d'autres termes, de dégager nos instincts sympathiques de leur torpeur initiale, ce qui est pourtant le principal problème qu'il s'agit de résoudre.
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Pour résoudre ce problème, on a vu précédemment le rôle essentiel que joue la famille. Mais pour nous élever jusqu'à l'amour universel la famille ne suffît pas. Entre la famille et l'humanité il faut la patrie; car, comme le dit Comte, le patriotisme peut seul « préserver à la fois de la restriction domestique et de la divagation pliilanthropi({ue r>. En effet, écrit-il, « le patriotisme proprement dit, réduit même au simple civisme, ne cessera jamais de constituer le degré le plus usuel du vrai sentiment social. Car, si, d'un côté, ûous tendons à multiplier autant que possible nos relations sympathiques, nos affections, d'une autre pari, ne restent assez énergiques que si leurs objets peuvent être nettement conçus d'après un commerce habituel. Sans une active coopération journalière, qui ne saurait être bien sentie que dans la simple cité, une intime communauté de croyances serait même insuffisante pour imprimer un essor décisif à l'amour universel. L'union civique restera toujours la plus étendue des affections qui combinent assez toutes les parties de notre existence, matérielle, mentale et morale.
« Des aspirations trop vagues entraînent le sentiment moderne à franchir avec dédain cet antique degré. Mais la régénération positive y fera bientôt reconnaître le terme normal de l'extension efficace des sympathies décisives. Les mœurs anciennes n'exigeaient à cet ôgard d'autre réformation que de rendre pleinement compatibles les divers civismes, d'après leur comjnune subordination religieuse à l'ensemble du Grand Être. Cette convergence finale fut admirablement
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ébauchée au moyen âge, malgré la persistance de la vie guerrière, parle lien général qu'établil^volonlairement la communauté dogmatique. Mais elle ne comporte un essor stable et complet que d'après la prépondérance universelle de l'activité industrielle, instituant partout une libre coopération. Quoiqu'un tel concours se trouve souvent mêlé de haineuses rivalités, le sacerdoce pourra les transformer en utiles émulations. Alors les prédilections civiques resteront inséparables, comme les préférences domestiques, d'une sincère affection sociale, sans jamais troubler l'harmonie universelle, dont elles formeront la dernière préparation morale. Tout effort habituel pour faire activement prévaloir des affections plus vastes entraînerait les cœurs vulgaires vers des tentatives tyranniques, afin de réaliser partout un degré d'assimilation temporelle et de régularité politique supérieur aux limites normales de la conformité spontanée. »
Ceci fait entrevoir que Comte aspirait à rendre pleinement compatibles l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Cette compatibilité, il la pensait facilitée par l'évolution de l'activité, qu'il jugeait, comme on le verra tout à l'heure, destinée à devenir de moins en moins guerrière et de plus en plus industrielle.
Mais qu'on ne pense pas que cette aspiration vers la concorde universelle empêche en rien les positivistes de reconnaître la diversité, source de rivalités, qui existe et existera toujours entre les peuples. Nous trouvons au contraire dans Comte une analyse très profonde de cette diversité et de ses causes. Et j'ouvre
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ici même une parenthèse pour dire un mot de cette analyse, car il s'y rattache quelques questions importantes sur lesquelles il est utile de connaître la doctrine positiviste.
Ce que pose d"abord le positivisme, c'est qu'il est d'une vicieuse philosophie de se servir des races comme d'entités pour expliquer la diversité des peuples. Car expliquer la diversité par les races, ce n'est rien expliquer, si la notion de races ne se trouve tout d'abord elle-même élucidée. Or, d"après Comte, la meilleure hypothèse que l'on puisse faire sur les races, c'est qu'elles sont dues à des influences locales, lentement accumulées par l'hérédité, jusqu'à produire le maximum de variation organique. Cette question des races se rattache donc à la question plus générale, dont je vais dire à présent un mot, de l'influence du milieu sur l'être vivant.
11 est reconnu que tout organisme subit des modifications du fait du milieu où il est plongé. Or, l'organisme social ne fait pas exception à cette règle. Il est même affecté d'une double réaction, car en plus de la réaction directe qui comprendles influences matérielles qui altèrent l'ordre social sans troubler sensiblement la vitalité, il éprouve une réaction indirecte par suite des modifications que le milieu fait subir à l'ordre vital auquel l'ordre social se trouve subordonné.
Cette théorie des milieux organiques fait tout natu-
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rellement penser à celui qui en est en biologie le ciéaleur, au grand naturaliste Lamarck. En prononçant ici ce nom, je rappellerai que si Comte rend hommage au génie de Lamarck, néanmoins il ne va pas jusqu'à accepter sa fameuse hypothèse du transformisme, qui a été reprise plus tard par Darwin. De la théorie de Lamarck ce que le positivisme retient, ce sont surtout les deux grandes lois biologiques qui posent respectivement : 1° le développement des fonctions et des organes par l'exercice habituel, et leur atrophie par l'inaction prolongée ; 2" la tendance des progrès réalisés chez l'individu à se perpétuer dans l'espèce par la génération. — Mais le positivisme se refuse à lier ces deux lois à l'hypothèse de Lamarck sur la variabilité indéfinie des espèces. Car rien dans la nature ne justifie une telle hypothèse, qui suppose la prépondérance absolue des milieux biologiques, comme si, dit Comte, l'organisme était à la fois purement passif etindéfiniment modifiable. Certes l'observation nous montre les espèces comme susceptibles de variations sous l'influence du milieu ; mais elle nous montre d'autre part ces variations comme ayant des limites assez rapprochées.
« Écartant, écrit Comte, toute vaine discussion sur les origines absolues, il faut reconnaître, comme une notion essentielle de philosophie relative, que chaque être vivant émane toujours d'un autre semblable. Ce fait général ne résulte d'aucune déduction et ne repose que sur une immense induction, désormais inattaquable... Pleinement appréciée, cette loi biologique
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termine la célèbre controverse, encore essentiellement pendante, sur la perpétuité des espèces. Car, une telle loi, assurant Fliérédité organique à chaque génération, la prolonge aussi après une succession nouvelle. Elle consiste, au fond, à maintenir spontanément l'intégrité du type, quel que soit le nombre des transmissions. C'est pourquoi tous ceux qui ont supposé la variabilité indéfinie des espèces se sont trouvés bientôt conduits à concevoir les corps vivants comme pouvant se former de toutes pièces, par de simples actions chimiques, au moins chez les êtres inférieurs. De tels paradoxes doivent peu surprendre dans un ordre de spéculation où la positivité n'a pu jusqu'ici surgir que d'en bas. Maintenant que la sociologie permet enfin de l'y faire aussi pénétrer d'en haut, la revision systématique de toutes les études provisoires écartera définitivement ces vains débats. Ils oflrirent d'abord une utilité indirecte, surtout logique, pour poser quelques questions et susciter certaines conceptions. Désormais le même office sera mieux rempli par la culture encyclopédique, qui disposera toujours à saisir l'ensemble des aspects biologiques. On sentira alors que l'opinion de l'instabilité des espèces est une dangereuse émanation du matérialisme cosmologique, d'après une irrationnelle exagération de la réaction vitale des milieux inertes, qui n'a jamais été bien conçue. »
Cette exagération de la réaction de milieux inertes, que Comte combat ici, il fait remarquer qu'on la retrouve d'ailleurs sous une forme ou sous une autre chez presque tous les penseurs duxviii'^ siècle, et notam-
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ment chez Montesquieu, dans sa théorie sur les climats. « Il est bien reconnu aujourd'hui par tous les observateurs, écrit Comte, que Montesquieu a beaucoup exagéré, sous plusieurs rapports, l'influence des climats. Sansdoute,le climat exerce une action très réelle et très importante à connaître sur les phénomènes politiques. Mais cette action n'est qu'indirecte et secondaire. Elle se borne à accélérer ou à retarder, jusqu'à un certain point, lamarche naturelle de la civilisation, qui ne peut nullement être dénaturée par ces modifications. Cette marche reste effectivement la même, au fond, dans tous les climats, à la vitesse près, parce qu'elle tient à des lois plus générales, celles de l'organisation humaine, qui sont essentiellement uniformes dans les diverses localités. Puis donc que l'influence du climat sur les phénomènes politiques n'est que modificatrice à l'égard de la marche naturelle de la civilisation, qui conserve son caractère de loi suprême, il est clair que cette influence ne saurait être étudiée avec fruit et convenablement appréciée, qu'après la détermination de cette loi. Si l'on voulait considérer la cause indirecte et subordonnée avant la cause directe et principale, une telle infraction à la nature de l'esprit humain aurait pour résultat inévitable de donner une idée absolument fausse de l'influence de la première, en la faisant confondre avec celle de la se,conde. C'est ce qui est arrivé à Montesquieu. »
Comte ébauche dans cette page un principe sur lequel il reviendra souvent au cours de son œuvre, et qu'il précisera ainsi : « L'existence régulière et ses
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altérations quelconques ne diffèrent jamais que par l'intensité des phénomènes, statiques ou dynamiques, sans exiger aucune diversité de lois. » En d'autres termes, et puisque c'est de l'existence des sociétés que nous nous occupons en ce moment, il y a en sociologie, soit au point de vue statique, soit au point de vue dynamique, c'est-à-dire soit au point de vue de l'ordre, soit au point de vue du progrès, des lois normales. Puisily aà cet ordre normal des modilications, mais modifications qui se trouvent nécessairement limitées par l'ensemble des règles fondamentales établies envers la structure et l'existence de l'organisme collectif, et qui sont donc toujours bornées, en statique, à l'intensité des phénomènes, et, en dynamique, à leur vitesse. Ainsi, pour citer un exemple, s'il est établi par une loi dynamique que les sociétés doivent normalement passer du polythéisme au monothéisme, aucune modification à cet ordre normal ne pourra faire que cette marche s'effectue suivant une autre direction. Mais sous l'influence de certaines circonstances, la marche pourra se trouver plus ou moins accélérée, ou plus ou moins retardée.
Ces modifications à l'ordre normal, Auguste Comte en distingue quatre classes générales, respectivement provenues : 1° du milieu; c'est de quoi je viens de parler ; — 2° de la vie, c'est-à-dire du développement même des sociétés; cette seconde classe forme le sujet de la partie dynamique de la sociologie ; — 3° De l'Humanité elle-même, c'est-à-dire de la réaction de chaque peuple sur l'ensemble des autres ; — et enfin 4° de
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l'action individuelle. « Son influence, — écrit Comte, en parlant de cette quatrième classe, — quand on se borne à l'état propre de chaque noyau humain, peut y devenir plus considérable que toute autre. Aussi la principale attention du public, et même des penseurs, s'y dirigea-t-elle toujours jusqu'à l'avènement de la sociologie. Cette irrationalité puérile, qui représente les forces individuelles comme les souverains arbitres du mouvement humain, produisit souvent de profondes et dangereuses aberrations, en secondant l'orgueil des chefs par les illusions populaires. Néanmoins, Tinstinct pratique des véritables hommes d'État leur fit toujours sentir activement les bornes nécessaires de leur puissance, constamment subordonnées à l'ensemble de chaque situation. »
Cette constatation qu'il y a en sociologie des lois inéluctables qui ne comportent que des variations de simple degré, doit, si nous voulons éviter de tomber dans une sorte de fatalisme historique qui serait très dangereux, être rapprochée de la remarque que nous avons faite, à propos de la hiérarchie des sciences, que les phénomènes sociologiques sont les plus modifiables comme étant les plus compliqués. Car c'est dire que l'action que nous sommes capables d'exercer sur de tels phénomènes, tout en ne pouvant concerner que l'intensité et la vitesse, sans altérer l'ordre fondamental, peut être considérable ; et cette constatation suffit pour nous inciter à l'action. Quant à ceux qui seraient quand même tentés de trouver dans la doctrine positiviste des raisons de fatalisme, je leur rappellerai
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cette page où Comte nous déclare que sans les journées des Thermopyles, de Marathon et de Salamine, qui sauvèrent de l'invasion perse le petit noyau de ceux qui — je cite les expressions de Comte — étaient alors « chargés des destinées intellectuelles de notre espèce », le monde occidental ne serait peut-être pas encore sorti de l'état lliéocratique. Or saurait-on, je le demande, taxer en rien de fataliste une dodrine qui peut aller jusqu'à supposer à l'activité grecque, s'employant dans ces trois fameuses journées, une telle conséquence?
Ce qu'il faut à ce sujet seulement remarquer, c'est que, comme Comte l'établit, les influences modificatrices de l'ordre normal, influences aussi bien matérielles qu'humaines, se trouvent naturellement amoindries et régularisées par l'essor même de la civilisation. « D'abord, écrit Comte, on n'en saurait douter quant aux climats. L'active sollicitude du Grand Être, même dès son enfance, y diminue graduellement les influences accessibles à notre intervention, et nous préserve progressivement de celles qui restent inaltérables. C'est ainsi que la planète humaine tend à devenir uniformément habitable, sauf en certains lieux trop défavorables. Nos artifices permanents peuvent même soustraire quelquefois Tordre vital à la prépondérance naturelle de l'ordre matériel. Les aberrations théoriques sur les climats sont donc d'autant plus irrationnelles, que la civilisation annule presque de telles influences.
« Il en est de même pour les races, quoique ce
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second modilicaleur social l'emporte sur le premier... Outre qu'un mélange croissant tend à détruire directement cette source de modifications, l'ensemble de l'essor humain nous y soustrait graduellement, encore davantage qu'envers la précédente. L'atténuation des influences matérielles augmente d'ailleurs celle des variétés vitales, qui furent primitivement dues au milieu...
(( Il en est encore de même, continue Comte, pour les influences internationales, qui troublent de moins en moins l'évolution spontanée de chaque noyau humain. 11 ne faut pas croire que cette source croissante de régularité tienne seulement, ni même principalement, à Theureuse transformation de notre activité collective, désormais industrielle au lieu de rester guerrière. Elle provient surtout de l'ascendant progressif que la continuité subjective acquiert nécessairement sur la solidarité objective. Devant cette auguste prépondérance des morts, toutes les perturbations des vivants se dissipent de plus en plus...
« Enfin la quatrième classe de modifications sociales subit, encore plus évidemment que les trois autres, la loi commune du décroisseraent et de la régularisation. Ce double résultat y dérive davantage de la prépondérance croissante des morts sur les vivants. Sous "cette insurmontable pression de nos ancêtres, l'agitation de nos contemporains devient de plus en plus vaine, même dans les situations qui la secondent le mieux. L'ensemble du passé fournit, à cet égard, beaucoup de vérifications décisives. Quelque déplorable qu'ait été,
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par exemple, la tyrannie rétrograde de Bonaparte, elle a moins influé sur l'Europe que la domination, d'ailleurs plus noble, d'Attila. Pareillement, en sens inverse, Fheu. reuse influence personnelle de Frédéric fut certainement inférieure à celles, non seulement d'Alexandre, mais aussi de César, et même de Charlemagne. »
Terminant là cette digression, peut-être un peu longue, mais qui était nécessaire, sur les influences modificatrices, matérielles et humaines, dans lesquelles on doit voir la cause principale de la diversité des peuples, je reprends, là oîi je l'ai laissé, le sujet de ce chapitre, la patrie.
Ce que l'on a vu jusqu'à présent de cette question, on s'en souvient, ce sont les raisons qui faisaient proclamer à Comte la nécessité de la patrie pour le bien de l'Humanité. Or, en même temps qu'il affirmait une telle nécessité, il constatait que Tamour de la patrie dans notre civilisation s'affaiblissait. En recherchant les causes, il en signalait deux: en premier lieu l'énormité des États actuels, qui rend, disait-il, le patriotisme vague et faible d'après une diffusion exagérée. Car, écrivait-il, « destinée à lier la plus intime et la plus vaste des associations, la patrie ne peut accomplir cet office fondamental que d'après une extension assez restreinte pour faire vraiment sentir les relations habituelles. »
Mais cette première cause d'affaiblissement du patrio-
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tisme, Comte pensait que l'avenir était destiné à la voir disparaître. La réorganisation sociale qu'il prévoyait impliquait, en effet, un amoindrissement territorial des États modernes. Car, selon lui, la trop grande extension de ces Étals était due à notre anarchie spirituelle et devait donc cesser en même temps que cette anarchie.
En effet, quand le lien spirituel « devient assez consistant, écrit Comte, il fournit seul le moyen de réduire convenablement la cité, autour de laquelle se concentre ordinairement chaque existence, d'après la prépondérance naturelle de l'activité sur l'intelligence et même le sentiment. Car, l'état social ne peut être vraiment durable qu'autant qu'il concilie assez l'indépendance et le concours, conditions également inhérentes à la vraie notion de l'Humanité. Or, cet accord nécessaire impose aux sociétés politiques des limites d'extension très inférieures à ce qui prévaut aujourd'hui.
« Au moyen âge la séparation ébauchée entre l'association religieuse et l'association civile permit de substituer déjà la libre incorporation des peuples occidentaux à l'incorporation forcée que leur procura d'abord la domination romaine. L'Occident offrit ainsi, pendant plusieurs siècles, l'admirable spectacle d'une union toujours volontaire, uniquement fondée sur une foi commune et maintenue par un même sacerdoce, entre des nations dont les divers gouvernements avaient toute l'indépendance convenable. »
Mais le déclin du catholicisme « rétablit la concentration temporelle, devenue alors indispensable pour
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empêcher Tentière dislocation politique à laquelle on était poussé par la dissolution croissante des liens religieux. C'est ainsi que, malgré les mœurs du moyen iige, dont les traces sont encore sensibles, les Occidentaux laissèrent partout former des États beaucoup trop vastes ».
Mais, remarque d'autre part Auguste Comte, Tagrandissement de la domination romaine n'empêcha point cependant l'essor des sentiments patriotiques. Si donc, dit-il, nous sommes moins accessibles au patriotisme que nos pères romains et même féodaux, il faut trouver à cela une autre cause encore que la seule extension exorbitante des États actuels.
Or, cette autre cause, Comte la voyait dans la diversité des existences, autrefois guerrières, aujourd'hui industrielles. Le patriotisme, pensait-il, ne peut avoir, en effet, de consistance, que si tousles efforts individuels sont dominés par une activité collective. Or, jusqu'à présent la guerre seule a fourni le moyen d'instituer une activité vraiment collective, propre à rallier tous les efforts individuels. « Même aujourd'hui, écrit Comte, la vie industrielle ne suscite que des classes imparfaitement liées entre elles, faute d'une impulsion assez générale pour tout coordonner, sans rien troubler, d Lorsque Comte déclare que l'affaiblissement du patriotisme tient surtout à ce que l'activité était autrefois guerrière et qu'elle est maintenant principalement industrielle, il faut donc entendre : autrefois il y avait une activité vraiment collective, maintenant il n'y a plus que des efforts individuels. Ou, en d'autres
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termes, autrefois l'activité était réglée, systématisée, maintenant elle est anarchique.
Le patriotisme ne peut donc redevenir vivace que si nous retournons à l'activité guerrière de nos ancêtres ou si nous arrivons à régler l'activité prédominante des temps modernes, l'activité industrielle. Or, c'est dans cette dernière éventualité que le positivisme voit l'avenir de notre civilisation. Car, pour ce qui est du retour à l'activité guerrière, le positivisme aspire au contraire à l'extinction de toute lutte sanglante entre les peuples.
Ce n'est pas que le positivisme déclame avec les démocrates contre la guerre. Certes le positivisme voit le bien futur des sociétés dans le seul régime industriel systématisé. Mais historiquement il légitime la guerre. Car il la regarde comme ayant été au régime des temps modernes un préambule non seulement inévitable, mais même nécessaire.
« Il est aisé de concevoir, écrit Comte, quelle que soit maintenant la prépondérance sociale de l'esprit industriel, que l'évolution matérielle des sociétés humaines a dû longtemps exiger l'ascendant exclusif de l'esprit militaire, sous le seul empire duquel l'industrie humaine pouvait se développer convenablement... Les motifs généraux de cette indispensable tutelle tiennent surtout à ce que l'esprit industriel, bi?n loin de pouvoir diriger d'abord la société temporelle, y supposait au contraire par sa nature l'existence préalable d'un développement déjà considérable, qui ne pouvait donc s'être opéré que sous l'influence néces-
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saire de l'esprit militaire, sans l'heureuse spontanéité duquel les diverses familles seraient demeurées essentiellement isolées, de manière à empêcher toute importante division de l'ensemble du travail humain, et par suite tout progrès régulier etcontinu de notre industrie. Les propriétés sociales, et surtout politiques, de l'activité militaire, quoique ne devant exercer qu'une prépondérance provisoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, sont, à l'origine, parfaitement nettes et décisives, en un mot, pleinement conformes à la haute fonction civilisatrice qu'elles doivent alors remplir. Plusieurs philosophes ont déjà suffisamment reconnu, à ce sujet, l'aptitude spontanée d'un tel mode d'existence à développer des habitudes de régularité et de discipline qui n'auraient pu d'abord être autrement produites, et sans lesquelles aucun vrai régime politique ne pouvailévidemment s'organiser. Nul autre but suffisamment énergique n'aurait pu, en effet, établir une association durable et un peu étendue entre les familles humaines que l'impérieux besoin de se réunir, d'après une inévitable subordination quelconque, pour une expédition guerrière, ou même pour la simple défense commune. Jamais l'objet de l'association ne peut être plus sensible ni plus urgent, jamais les conditions élémentaires du concours ne sauraient devenir plus irrésistibles... »
« Même à l'état rudimentaire, — écrit encore Comte, — fût-elle réduite au simple brigandage, la guerre exige nécessairement une solidarité partielle, au moins temporaire, mais toujours profonde, et qui dès lors
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tend à persister quand son but est atteint. Le besoin d'union pour la défense et surtout pour l'attaque y devient tellement sensible qu'il surmonte naturellement toute personnalité. Ainsi s'établit une discipline habituelle, oîi chacun trouve la principale garantie de sa propre conservation. Pour bien apprécier cette influence sociale, il suffit de considérer l'ensemble des énergiques tendances qui nous éloignent d'une subordination contraire à notre imperfection morale. C'est pourquoi la vie guerrière doit être longtemps regardée comme la meilleure école de l'obéissance et la principale source du commandement...
« Toutes ces propriétés normales de l'existence militaire forment longtemps un profond contraste avec les tendances inhérentes à la vie industrielle. L'exercice de celle-ci commence par être essentiellement personnel, ou du moins purement domestique. Le caractère égoïste y persiste même quand l'industrie a pris un vaste développement, comme on le voit trop aujourd'hui. De là résulte le principal obstacle à la systématisation normale de la vie pacifique, tandis que l'aptitude morale de l'existence militaire rend celle-ci facilement susceptible d'une pleine organisation. Voilà comment se trouve neutralisée jusqu'ici la supériorité naturelle de la seule activité qui comporte un essor universel et continu. Quelle que soit l'utilité publique des services industriels, tant qu'elle n'est pas convenablement sentie par chaque coopérateur privé, sa principale réaction morale ne saurait se développer. Malgré la noblesse supérieure de l'instinct
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constructeur, l'instinct destructeur reste plus digne comme plus énergique, si celui-ci s'exerce habituellement d'après une destination sociale et celui-là pour une satisfaction personnelle. L'intime moralité propre à l'échange volontaire tend même à s'eiïacer entièrement, quand le contraste entre le travail et la conquête semble réduit à remplacer la violence par la fraude. »
Quoi qu'il eu soit. Comte regardait l'extension graduelle de la guerre et l'avènement d'un régime exclusivement industriel comme conforme à l'évolution normale des sociétés. La conquête, le travail, tels étaient selon lui le point de départ et le but finalde notre activité. Mais entre ces deux états extrêmes de l'activité Comte considérait que les lois dynamiques, qui régissent l'évolution des sociétés, exigeaient un état intermédiaire, propre à diriger la transition, de même que, comme on l'a vu, il considérait que les besoins de notre intelligence nécessitaient, entre l'état théologique et l'état positif, un état transitoire, l'état métaphysique. Or, cet état intermédiaire de l'activité, c'est, d'après Comte, le régime guerrier défensif, régime représenté dans l'ordre des temps par ce qu'on a appelé le moyen âge. « Guidé par ma loi d'évolution spirituelle, écrit Comte, je reconnus que l'activité défensive dut alors remplir, dans l'ordre pratique, un office transitoire essentiellement analogue à la destination théorique de l'esprit métaphysique. En efTet, le développement total du système de conquête propre à l'antiquité
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n'aurait pu déterminer l'avènement direct de la civilisation industrielle que s'il eût embrassé l'ensemble de notre espèce. Une telle plénitude étant impossible, l'activité militaire continua de prévaloir chez les peuplades échappées à l'incorporation graduelle. Mais dès lors elle se dirigea surtout contre la population dominante, qui fut donc conduite, d'abord spontanément, puis systématiquement, à changer l'attaque en défense. C'est ainsi que la civilisation féodale dut succéder à la sociabilité conquérante, de manière à mieux préparer le régime industriel. »
Entre ces trois étals de l'activité, la conquête, la défense et le travail, et les trois états intellectuels, les états théologique, métaphysique et positif, Comte allait même jusqu'à vouloir établir une concordance. Mais je ne saurais entrer dans le détail de cette question, et je ne puis que renvoyer pour plus ample explication à l'œuvre même de Comte.
D'ailleurs, ce qu'il est important de retenir, c'est que les positivistes, tout en regardant l'évolution normale comme devant nous conduire vers un régime de plus en plus industriel et pacifique, se distinguent pourtant profondément, comme je l'ai déjà indiqué, des démocrates qui déclament contre la guerre. Les démocrates, en effet, méconnaissent ordinairement ou oublient, sous une impulsion sentimentale, les lois effectives des phénomènes sociaux, alors que les positivistes se règlent sur ces lois, et tiennent donc compte, dans chaque situation et chaque époque, pour la conduite qu'ils ont à suivre, des circonstances qui n'ont pas
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permis encore l'avènemeat du régime industriel. Ce que dit seulement le positivisme, c'est qu'à notre époque la guerre ne peut plus avoir ce haut rôle civilisateur qu'elle a eu au temps de Rome et dumoyen âge, et que ce haut rôle civilisateur est échu à présent au travail industriel. Je rappellerai pourtant ce que Comte dit de la dignité encore actuellement supérieure de la guerre sur le travail, lorsque celle-ci s'exerce d'après une destination sociale, et celui-là pour une satisfaction personnelle, comme cela a presque toujours eu lieu jusqu'à maintenant. C'est donc dire que la supériorité que le positivisme reconnaît, au point de vue social, à la vie industrielle sur la vie guerrière, n'est qu'une supériorité virtuelle. Elle ne s'est pas encore réalisée, elle ne pourra se réaliser que lorsque le travail sera réglé, systématisé. A la vérité, écrit Comte, en parlant des propriétés du régime industriel, « le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail et la stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales. Mais, en ce qu'ils offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvénients naturels propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la systématisation rationnelle qui lui appartient. L'oubli d'une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans spéculatifs de l'activité militaire, dont les
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incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent industriel n'existe encore aucunement. »
Nous en revenons donc toujours à cette conclusion : il faut systématiser le régime industriel. Or, ici nous nous heurtons à un obstacle, et cet obstacle, ce sont les principes révolutionnaires. De là encore sur ce terrain la lutte du positivisme contre ces principes.
Rejetant ces principes, quelle que soit la forme qu'ils aient pu prendre, Comte a donc été amené à combattre les deux classes de révolutionnaires, les lil^éraux ou individualistes, et ceux qu'il intitule communistes, d'après les tendances que montrait à son époque le socialisme, et que nous appellerions à présent collectivistes.
Les libéraux, parmi lesquels on doit ranger presque tous les économistes du xix<= siècle, sont ceux qui prétendent fonder la discipline pratique sur ce qu'ils appellent la liberté, c'est-à-dire en somme sur le seul antagonisme des intérêts matériels, ou, en d'autres termes, sur le seul jeu des lois naturelles abandonnées à elles-mêmes. En prononçant ici le mot de lois naturelles, nous indiquonsqueles économistes libéraux reconnaissent leur existence dans les phénomènes sociaux. Par là donc ils adhèrent au principe fondamental de la philosophie positive, qui pose que tous les phénomènes sonl réglés par des lois. Mais, comme
idO EXPOSÉ DU SYSTÈME l'OLlTIQUE d'aL'GUSTE COMTE
l'écrit Comte, « les économistes ne paraissent adhérer à ce principe fondamental que pour constater aussitôt combien ils sont incapables de le comprendre, faute de l'avoir d'abord apprécié envers les moindres phénomènes avant de Tétendre aux plus élevés. Car ils ont ainsi méconnu radicalement la tendance de l'ordre naturel à devenir de plus en plus modifiable, à mesure qu'il se complique davantage. Toutes nos destinées actives reposant sur une telle notion, rien ne peut excuser le blâme doctoral que la métaphysique économique oppose à l'intervention continue de la sagesse humaine dans les diverses parties du mouvement social. Les lois naturelles auxquelles ce mouvement est, en effet, assujetti, loin de nous détourner de le modifier sans cesse doivent, au contraire, nous servir à y mieux appliquer notre activité, qui s'y trouve à la fois plus efficace et plus urgente qu'envers tous les autres phénomènes. »
A rencontre des libéraux qui préfendent laisser la discipline s'établir par la seule lutte et balance des intérêts privés, les positivistes reconnaissent donc que nous devons intervenir dans les phénomènes économiques pour tâcher de les régler. En ceci ils sont d'accord avec les socialistes. Mais ici s'arrête entre eux la concordance, car les positivistes écartent les solutions proposées par les socialistes, comme méconnaissant les lois réelles de la sociabilité.
« L'ignorance des lois réelles de la sociabilité, écrit Comte, se manifeste d'abord dans la dangereuse tendance du communisme à comprimer toute individua-
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iité. Outre qu'on oublie ainsi la prépondérance naturelle de rinstinct personnel, on méconnaît l'un des deux caractères fondamentaux de l'organisme collectif, où la séparation des fonctions n'est pas moins nécessaire que leur concours... Le grand problème humain consiste à concilier, autant que possible, cette libre division avec une convergence non moins urgente. Une préoccupation exclusive de cette dernière condition tendrait à détruire toute activité réelle, et même toute vraie dignité, en supprimant toute responsabilité. Malgré les consolations domestiques, le seul défaut d'indépendance rend souvent intolérables ces destméës exceptionnelles qui se consument sous le patronage forcé de la famille. Que serait-ce donc si chacun se trouvait dans une situation analogue envers une communauté indifférente ? Tel est limmense danger de toutes les utopies qui sacrifient la vraie liberté à une égalité anarchique ou même à une fraternité exagérée...
« Cette utopie n'est pas moins opposée aux lois sociologiques en ce qu'elle méconnaît la constitution naturelle de l'industrie moderne, d'oli elle voudrait écarter des chefs indispensables. Il n'y a pas plus d'armée sans officiers que sans soldats ; cette notion élémentaire convient tout autant à l'ordre industriel qu'à l'ordre militaire. Quoique l'industrie moderne n'ait pu encore . être systématisée, la division spontanée qui s'y est graduellement accomplie entre les entrepreneurs et les travailleurs constitue certainement le germe nécessaire de son organisation finale. Aucune grande opération ne serait possible si chaque exécutant devait être aussi
administrateur, ou si la direction était vaguement confiée à une communauté inerte et irresponsable. L'industrie moderne tend évidemment à agrandir sans cesse ses entreprises, toute extension accomplie suscitant aussitôt une entreprise supérieure. Ur, cette tendance naturelle, loin d'être défavorable aux prolétaires, permettra seule la systématisation réelle de la vie matérielle, quand elle sera dignement réglée par une autorité morale. Car c'est uniquement à des chefs puissaats que le pouvoir philosophique imposera de vrais devoirs habituels en faveur de leurs subordonnés. Si la prépondérance temporelle était trop peu concentrée, il n'existerait point assez de forces pour accomplir les grandes prescriptions morales, à moins d'exiger d'exorbitants sacrifices, bientôt incompatibles avec tout mouvement industriel. Tel est le vice nécessaire de toute réformation qui se borne au mode d'acquisition du pouvoir, public ou privé, au lieu d'en régler l'exercice, en quelques mains qu'il réside. On tend ainsi à annuler des forces dont le bon usage constitue notre principale ressource contre les hautes difficultés sociales.
« Le respectable sentiment qui inspire le communisme moderne est donc contraire jusqu'à présenta la nature du mal et à celle du remède, faute d'une véritable assistance scientifique. On peut même faire à nos communistes un reproche plus grave, sur l'insuffisance directe de leurinstinct social. Car cette sociabilité, dont ils sont si fiers, se borne à sentir seulement la solidarité actuelle, sans aller jusqu'à la continuité historique qui constitue pourtant le principal caractère de l'huma-
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nité. Quand ils auront complété leur essor moral, en suivant dans le temps la connexité qu'ils voient dans l'espace, ils apercevront aussitôt la nécessité des conditions universelles qu'ils méconnaissent aujourd'hui. Ils apprécieront alors l'importance de l'hérédité, comme mode naturel suivant lequel chaque génération transmet à la suivante les travaux déjà accomplis et les moyens de les perfectionner. L'extension de ce mode à l'ordre individuel n'est qu'une suite de son évidente nécessité envers l'ordre collectif. Mais les reproclies que méritent, à cet égard, les sentiments de nos communistes, conviennent également à toutes les autres sectes rénovatrices, dont l'esprit antihistorique suppose toujours une société sans ancêtres, même en s'occupant surtout des descendants. »
Ce long extrait de Comte donne un aperçu de la critique qu'il fait des théories socialistes, théories auxquelles, remarquons-le, il rend néanmoins cet hommage que, si elles résolvent mal le problème social, du moins elles le posent, ce qui tend à donner à l'instinct révolutionnaire une attitude organique, au lieu du caractère purement critique que lui maintiennent les libéraux.
Par ce qui précède on a pu remarquer que Comte se montre partisan de l'hérédité. Certes, disait-il, il n'y a pas, dans notre civilisation, place pour des castes, et il faut que d'une part « l'accès de toute carrière sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles », et d'autre part, « que l'exclusion des indignes y demeure sans cesse praticable ». Mais,
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ajoute-t il, « après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par la tendance naturelle à l'hérédité des professions ; puisque la plupart des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent pas ; ce qui conservera à l'imitation domestique une grande efficacité habituelle, sauf les cas très rares d'une véritable prédisposition ».
D'ailleurs, remarque encore Comte, « la vraie prééminence personnelle est tellement rare que la vie sociale se consumerait en débats stériles et interminables si l'on prétendait conférer toujours chaque fonction à son meilleur organe, de manière à déposséder souvent le fonctionnaire primitif, sans égard aux conditions d'exercice ».
Quant à ce qui est delhérédité des richesses, la page que voici donnera suffisamment la pensée de Comte sur ce sujet : « Quant à la propriété, on doit regarder comme non moins étroite que perturbatrice la superficielle appréciation, en tant que conduisant à posséder sans travail. Du point de vue moral, on aperçoit aussitôt le vice radical de ces récriminations empiriques, qui méconnaissent l'aptitude fondamentale d'un tel mode de transmission à mieux développer qu'aucun autre les dispositions favorables au bon emploi de la fortune. Car l'esprit et le cœur évitent ainsi les habi
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tucles mesquines ou sordides que suscite ordinairement une lente accumulation des capitaux. La possession initiale de la richesse vous fait mieux sentir le besoin de la considération. Ainsi, ceux qu'on voudrait flétrir comme oisifs peuvent aisément devenir les plus utiles de tous les riches, d'après une sage réorganisation des opinions et des mœurs. On sait d'ailleurs que de telles existences deviennent de plus en plus exceptionnelles, à mesure que la civilisation accroît la difficulté de vivre sans industrie. C'est donc, à tous égards, une aberration très blâmable que de vouloir bouleverser la société pour des abus qui tendent à disparaître, et qui même comportent la plus heureuse transformation morale. »
On voit par ceci que Comte était fortement opposé à la tendance prononcée au déclassement que suscite l'anarchie moderne. Il ne voyait dans le déclassement systématique la solution d'aucune question sociale ; car. remarquait-il, le déclassement, loin d'améliorer le sort de la masse, tend plutôt à l'empirer, par la désertion des membres les plus énergiques. «Une telle satisfaction, — écrit-il, — procurée à un petit nombre d'individus, ordinairement devenus ainsi les déserteurs de leur classe, ne saurait, à la longue, aucunement apaiser les justes plaintes des masses, dont la condition générale ne reçoit ainsi aucune améliorationdécisive, à moins qu'on ne veuille décorer de ce nom les espérances, chimériques pour la plupart des individus, qu'entretient sans cesse l'appât dérisoire de cette sorte de jeu ascensionnel, non moins trompeur
que tout autre jeu. Il est même incontestable qu'en développant des désirs démesurés dont la commune satisfaction est impossible, en stimulant la tendance, déjà trop naturelle aujourd'hui, au déclassement universel, on ne décharge ainsi le présent qu'en aggravant beaucoup l'avenir, en suscitant de nouveaux et puissants obstacles à toute vraie réorganisation sociale. »
Et Comte conclut : « L'incorporation sociale du prolétariat occidental ne sera jamais réalisée, tant que les meilleurs prolétaires n'auront pas irrévocablement abandonné tout projet de déserter leur classe en passant dans la bourgeoisie. Toutes les réclamations du prolétariat doivent maintenant sembler déclamatoires, quand on sait que la plupart des prolétaires actuels ne travaillent que par force, sans aucunement sentir la dignité du travail industriel, auquel chacun d eux préfère secrètement l'existence égoïste et fainéante qu'ils reprochent aux riches, m
Quant à l'hérédité des richesses, quel intérêt, remarque Comte, les prolétaires auraient-ils à s'y opposer? Ce qui importe, en efîet, à l'ensemble des prolétaires, ce n'est pas en quelles mains résident les capitaux, mais c'est seulement que ces capitaux soient utilement employés pour la masse sociale. Le seul intérêt de cette masse est donc que les détenteurs du capital soient rappelés à l'observation habituelle des immenses devoirs que leur impose la possession du trésor matériel élaboré par l'Humanité. Or, à ce point de vue, l'Humanité a avantage à laisser ce trésor concentré dans rela-
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tiVement un petit nombre de mains, car cette concentration est une des conditions du bon emploi des richesses, de grands devoirs, remarque Comte, supposant, en effet, de grandes forces.
Ce trésor dont les riches sont détenteurs et dont ils doivent compte à IHumanité, le positivisme en signale l'importance non seulement à un point de vue qui est reconnu de tout le monde, au point de vue matériel, mais encore à un point de vue plus contesté, au point de vue moral. A l'encontre de l'opinion vulgaire, le positivisme regarde, en effet, le capital comme formant une des conditions primordiales du développement de nos sentiments altruistes. En effet, écTit Comte, « nos besoins pratiques étoufferaient presque partout nos meilleurs attributs, si notre activité devait, faute de capitaux, conserver toujours une destination personnelle. » Mais, ajoute-t-il, « la formation des capitaux, permettant la division normale du travail humain, pousse chaque citoyen actif à fonctionner surtout pour autrui. Cette impulsion tend d'autant mieux à transformer notre caractère pratique qu'elle doit toujours être traitée comme essentiellement volontaire, puisque l'activité forcée ne comporte presque aucune efficacité durable. A la vérité, lors même que le travailleur n'est plus esclave, il s'élève trop rarement au sentiment continu de sa vraie dignité morale, et persiste longtemps à regarder son office comme une simple source de profits personnels. Mais ces mœurs primitives de notre industrie, résultées d'abord de la servitude et prolongées ensuite par l'anarchie
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moderne, ne doivent consLiliier, dans l'ensemble des destinées humaines, qu'une phase passagère. »
Cette phase passagère, Comte pensait que le positivisme était appelé à la terminer. C'est parce que Tactivité pacitique, disait-il, n'a pu encore prendre son caractère collectif, « qu'elle s'exerce habituellement ■sans procurer à chaque coopérateur un juste sentiment de sa dignité morale. » Mais une fois le régime industriel systématisé, chacun pourra apprécier sa participation personnelle dans l'ensemble de l'ordre humain, et ses relations avec toutes les autres fonctions sociales. Chacun aura le sentiment très net de l'ensemble auquel il concourt.
Alors, dit Comte, cessera cette séparation qui ne devait être que provisoire entre les fonctions publiques et les fonctions privées. « Dans toute société vraiment constituée, en effet, écrit-il, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière concourt à l'économie générale suivantune destination régulière, dont l'utilité est universellement sentie; sauf l'existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. 11 n'en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène : car alors les nouveaux éléments sociaux, quoiqucéminemment actifs, ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent,
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en effet, se présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n'est pas encore appréciable. » Et après avoir donné, à ce sujet, des exemples par un long développement historique, Comte conclut: « La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point, sans doute, particulière à Tordre militaire ; elle convient également à tout ce qui est systématisé ; elle ennobliraun jour les plus simples professions manuelles, quand l'éducation positive, faisant partout prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de chaque activité partielle à l'économie commune. »
Prétendant donc faire ainsi cesser la distinction entre les offices publics et les offices privés, Comte on est arrivé tout naturellement, car les deux questions se tiennent, à préconiser la gratuité de tout ofrice. Entendons-nous: ce n'est pas qu'il voulût que les services ne fussent payés. Cela est évidemment impossible. Mais il voulait que le salaire ne fût regardé par chacun que comme ne payant que la partie matérielle du travail. Quant au service même, pris dans son essence, il le disait ne comporter jamais d'autre récompense que la satisfaction du devoir accompli et la gratitude qu'il détermine. Ce principe de la gratuité, écrivait-il, « n'est jamais contesté maintenant envers les offices dont le salaire est ordinairement le plus élevé, parce qu'ils ont déjà reçu suffisamment l'institution sociale. Or, il serait contradictoire de ne
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pas étendre une équivalente notion aux professions les moins rétribuées, quoique leurs services matériels soient les plus indispensables. Une telle inconséquence ne peut convenir qu'aux transitions anarchiques, pendant lesquelles prévaut exceptionnellement la vaine distinction des offices civiques en privés et publics. Quand tous les citoyens sont moralement érigés en fonctionnaires sociaux, comme l'exige toute harmonie humaine, il faut étendre à chaque fonction utile la dignité d'appréciation matérielle déjà reconnue envers les plus eminentes ».
Ceci, remarquons-le, est plutôt une réforme morale que matérielle. D'ailleurs Comte disait d'une façon générale : « La question sociale est une question morale. » J'expliquerai plus longuement, dans le prochain chapitre, ce qu'il faut entendre au juste par ces mots qu'on risque de prendre dans un sens erroné lorsqu'on ne les éclaire pas par une vue d'ensemble de la philosophie de Comte. Pour le moment, qu'il suffise de savoir que par cet aphorisme Comte veut nous signifier ceci : on a tort de rêver la réorganisation sociale comme pouvant être immédiate et radicale. Car la réforme de ce qui se peut changer immédiatement et radicalement, c'est-à-dire la réforme des institutions, ne saurait suffire à résoudre les problèmes sociaux posés par les temps modernes. Il faut en plus une réorganisation morale, c'est-à-dire une régénération morale des idées et des mœurs qui, elle, ne peut s'effectuer que lentement.
Pour que cette régénération puisse s'effectuer, il faut
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une doctrine. J"ai cherché à donner dans ce chapitre et dans ceux qui précèdent un aperçu de cette doctrine. Il faut de plus, pour vivifier et propager la doctrine, un pouvoir spirituel. J'exposerai dans le prochain chapitre les idées, sur ce sujet, d'Auguste Comte.
Je rappellerai seulement, dès maintenant, que pour aider le pouvoir spirituel dans sa mission sociale relative au rétablissement de l'harmonie publique, harmonie qui dépend, dit Comte, de la reconstitution de la vénération des faibles pour les forts d'après un dévouement exceptionnel des forts a«x faibles, le positivisme conçoit une adaptation, au régime industriel, de la chevalerie du moyen âge.
« En touchant au terme de la transition révolutionnaire, écrit Comte, nous commençons à sentir que la chevalerie, loin de s'éteindre finalement, doit mieux prévaloir dans le véritable régime moderne, d'après une sociabilité plus pacifique et une doctrine plus
I humaine. Car cette grande institution correspondit à un besoin fondamental qui se développe davantage à mesure que l'humanité se civilise, le protectorat
I volontaire envers tous les faibles. Le passage de Tactivilé conquérante des anciens au régime défensif des guerriers féodaux dut en susciter la première manifestation générale, alors sanctionnée par les croyances dominantes. Mais l'irrévocable prépondérance de la vie pacifique doit lui procurer une meilleure extension, quand ce grand caractère temporel de l'ordre moderne aura été dignement systématisé et moralisé. Seulement, le sentiment chevaleresque
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transformera sa deslinalion, d'après Iheureuse modification que notre civilisation apporte de plus en plus à l'oppression habituelle. La puissance matérielle ayant cessé d'être militaire pour devenir industrielle, la persécution ne s'adresse plus à la personne, mais surtout à la fortune. Cette transformation définitive offre beaucoup d'avantages, soit en diminuant la gravité des dangers, soit en rendant la protection plus facile et plus efficace ; mais elle ne dispensera jamais du protectorat volontaire, même systématique. L'instinct destructeur se fera toujours sentir vivement chez tous ceux qui auront, sous un mode quelconque, la puissance de s'y livrer. Ainsi le régime positif doit naturellement offrir, comme supplément général de la systématisation morale, l'essor régulier des mœurs chevaleresques parmi les chefs temporels. Ceux d'entre eux qui se sentiront animés d'une générosité équivalente à celle de leurs héroïques prédécesseurs, consacreront non leur épée, mais leur fortune, leur activité et, au besoin, toute leur énergie, à lalibre défense de tous les opprimés. De même qu'au moyen âge, cet office volontaire s'exercera surtout envers les classes spécialement exposées aux persécutions temporelles, c"est-àdire les femmes, les philosophes et les prolétaires. On ne peut supposer que l'institution la mieux inspirée par le sentiment social doive rester étrangère au régime qui développera le plus la sociabilité. »